Nicomède (page 2)
N’eût point forcé les lois de l’hospitalité.
Savante à ses dépens de ce qu’il savait faire,
300Elle le souffroit mal auprès d’un adversaire ;
Mais, quoique par ce triste et prudent souvenir
De chez Antiochus elle l’ait fait bannir,
Elle auroit vu couler sans crainte et sans envie
Chez un prince allié les restes de sa vie :
305Le seul Flaminius, trop piqué de l’affront
Que son père défait lui laisse sur le front ;
Car je crois que tu sais que, quand l’aigle romaine
Vit choir ses légions aux bords de Trasimène,
Flaminius son père en étoit général,
310Et qu’il y tomba mort de la main d’Annibal.
Ce fils donc qu’a pressé la soif de sa vengeance
S’est aisément rendu de mon intelligence :
L’espoir d’en voir l’objet entre ses mains remis
A pratiqué par lui le retour de mon fils ;
315Par lui j’ai jeté Rome en haute jalousie
De ce que Nicomède a conquis dans l’Asie,
Et de voir Laodice unir tous ses États,
Par l’hymen de ce prince à ceux de Prusias :
Si bien que le sénat prenant un juste ombrage
320D’un empire si grand sous un si grand courage,
Il s’en est fait nommer lui-même ambassadeur,
Pour rompre cet hymen et borner sa grandeur.
Et voilà le seul point où Rome s’intéresse.
CLÉONE.
Attale à ce dessein entreprend sa maîtresse !
325Mais que n’agissoit Rome avant que le retour
De cet amant si cher affermît son amour ?
ARSINOÉ.
Irriter un vainqueur en tête d’une armée
Prête à suivre en tous lieux sa colère allumée,
C’étoit trop hasarder ; et j’ai cru pour le mieux
330Qu’il falloit de son fort l’attirer en ces lieux.
Métrobate l’a fait par des terreurs paniques,
Feignant de lui trahir mes ordres tyranniques,
Et pour l’assassiner se disant suborné,
Il l’a, grâces aux dieux, doucement amené.
335Il vient s’en plaindre au Roi, lui demander justice ;
Et sa plainte le jette au bord du précipice.
Sans prendre aucun souci de m’en justifier,
Je saurai m’en servir à me fortifier.
Tantôt en le voyant j’ai fait de l’effrayée,
340J’ai changé de couleur, je me suis écriée ;
Il a cru me surprendre et l’a cru bien en vain,
Puisque son retour même est l’œuvre de ma main.
CLÉONE.
Mais, quoi que Rome fasse et qu’Attale prétende,
Le moyen qu’à ses yeux Laodice se rende ?
ARSINOÉ.
345Et je n’engage aussi mon fils en cet amour
Qu’à dessein d’éblouir le Roi, Rome et la cour.
Je n’en veux pas, Cléone, au sceptre d’Arménie ;
Je cherche à m’assurer celui de Bithynie ;
Et si ce diadème une fois est à nous,
350Que cette reine après se choisisse un époux.
Je ne la vais presser que pour la voir rebelle,
Que pour aigrir les cœurs de son amant et d’elle.
Le Roi, que le Romain poussera vivement,
De peur d’offenser Rome agira chaudement ;
355Et ce prince, piqué d’une juste colère,
S’emportera sans doute et bravera son père.
S’il est prompt et bouillant, le Roi ne l’est pas moins ;
Et comme à l’échauffer j’appliquerai mes soins,
Pour peu qu’à de tels coups cet amant soit sensible,
360Mon entreprise est sûre et sa perte infaillible.
Voilà mon cœur ouvert et tout ce qu’il prétend.
Mais dans mon cabinet Flaminius m’attend ;
Allons, et garde bien le secret de la Reine.
CLÉONE.
Vous me connaissez trop pour vous en mettre en peine.
FIN DU PREMIER ACTE
ACTE II.
Scène PREMIÈRE.
PRUSIAS, ARASPE.
PRUSIAS.
365Revenir sans mon ordre et se montrer ici !
ARASPE.
Sire, vous auriez tort d’en prendre aucun souci,
Et la haute vertu du prince Nicomède
Pour ce qu’on peut en craindre est un puissant remède ;
Mais tout autre que lui devroit être suspect ;
370Un retour si soudain manque un peu de respect,
Et donne lieu d’entrer en quelque défiance
Des secrètes raisons de tant d’impatience.
PRUSIAS.
Je ne les vois que trop, et sa témérité
N’est qu’un pur attentat sur mon autorité :
375Il n’en veut plus dépendre, et croit que ses conquêtes
Au-dessus de son bras ne laissent point de têtes ;
Qu’il est lui seul sa règle, et que sans se trahir
Des héros tels que lui ne sauroient obéir.
ARASPE.
C’est d’ordinaire ainsi que ses pareils agissent :
380À suivre leur devoir leurs hauts faits se ternissent ;
Et ces grands cœurs, enflés du bruit de leurs combats,
Souverains dans l’armée et parmi leurs soldats,
Font du commandement une douce habitude
Pour qui l’obéissance est un métier bien rude.
PRUSIAS.
385Dis tout, Araspe, dis que le nom de sujet
Réduit toute leur gloire en un rang trop abjet ;
Que bien que leur naissance au trône les destine,
Si son ordre est trop lent, leur grand cœur s’en mutine ;
Qu’un père garde trop un bien qui leur est dû,
390Et qui perd de son prix étant trop attendu ;
Qu’on voit naître de là mille sourdes pratiques
Dans le gros de son peuple et dans ses domestiques ;
Et que si l’on ne va jusqu’à trancher le cours
De son règne ennuyeux et de ses tristes jours,
395Du moins une insolente et fausse obéissance,
Lui laissant un vain titre, usurpe sa puissance.
ARASPE.
C’est ce que de tout autre il faudroit redouter,
Seigneur, et qu’en tout autre il faudroit arrêter.
Mais ce n’est pas pour vous un avis nécessaire :
400Le Prince est vertueux, et vous êtes bon père.
PRUSIAS.
Si je n’étois bon père, il seroit criminel :
Il doit son innocence à l’amour paternel ;
C’est lui seul qui l’excuse et qui le justifie,
Ou lui seul qui me trompe et qui me sacrifie,
405Car je dois craindre enfin que sa haute vertu
Contre l’ambition n’ait en vain combattu,
Qu’il ne force en son cœur la nature à se taire.
Qui se lasse d’un roi peut se lasser d’un père ;
Mille exemples sanglants nous peuvent l’enseigner :
410Il n’est rien qui ne cède à l’ardeur de régner ;
Et depuis qu’une fois elle nous inquiète,
La nature est aveugle et la vertu muette.
Te le dirai-je, Araspe ? il m’a trop bien servi ;
Augmentant mon pouvoir il me l’a tout ravi :
415Il n’est plus mon sujet qu’autant qu’il le veut être ;
Et qui me fait régner en effet est mon maître.
Pour paroître à mes yeux son mérite est trop grand :
On n’aime point à voir ceux à qui l’on doit tant.
Tout ce qu’il a fait parle au moment qu’il m’approche ;
420Et sa seule présence est un secret reproche :
Elle me dit toujours qu’il m’a fait trois fois roi ;
Que je tiens plus de lui qu’il ne tiendra de moi ;
Et que si je lui laisse un jour une couronne,
Ma tête en porte trois que sa valeur me donne.
425J’en rougis dans mon âme : et ma confusion,
Qui renouvelle et croît à chaque occasion,
Sans cesse offre à mes yeux cette vue importune,
Que qui m’en donne trois peut bien m’en ôter une ;
Qu’il n’a qu’à l’entreprendre, et peut tout ce qu’il veut.
430Juge, Araspe, où j’en suis, s’il veut tout ce qu’il peut.
ARASPE.
Pour tout autre que lui je sais comme s’explique
La règle de la vraie et saine politique.
Aussitôt qu’un sujet s’est rendu trop puissant,
Encor qu’il soit sans crime, il n’est pas innocent :
435On n’attend point alors qu’il s’ose tout permettre ;
C’est un crime d’État que d’en pouvoir commettre ;
Et qui sait bien régner l’empêche prudemment
De mériter un juste et plus grand châtiment,
Et prévient, par un ordre à tous deux salutaire,
440Ou les maux qu’il prépare ou ceux qu’il pourrait faire.
Mais, Seigneur, pour le Prince, il a trop de vertu ;
Je vous l’ai déjà dit.
PRUSIAS.
Je vous l’ai déjà dit.Et m’en répondras-tu ?
Me seras-tu garant de ce qu’il pourra faire
Pour venger Annibal, ou pour perdre son frère ?
445Et le prends-tu pour homme à voir d’un œil égal
Et l’amour de son frère et la mort d’Annibal ?
Non, ne nous flattons point : il court à sa vengeance ;
Il en a le prétexte, il en a la puissance ;
Il est l’astre naissant qu’adorent mes États ;
450Il est le Dieu du peuple et celui des soldats.
Sûr de ceux-ci, sans doute il vient soulever l’autre,
Fondre avec son pouvoir sur le reste du nôtre ;
Mais ce peu qui m’en reste, encor que languissant,
N’est pas peut-être encor tout à fait impuissant.
455Je veux bien toutefois agir avec adresse,
Joindre beaucoup d’honneur à bien peu de rudesse,
Le chasser avec gloire, et mêler doucement
Le prix de son mérite à mon ressentiment ;
Mais s’il ne m’obéit, ou s’il ose s’en plaindre,
460Quoi qu’il ait fait pour moi, quoi que j’en voie à craindre,
Dussé-je voir par là tout l’État hasardé…
ARASPE.
Il vient.
Scène II.
PRUSIAS, NICOMÈDE, ARASPE.
PRUSIAS.
Il vient.Vous voilà, Prince ! Et qui vous a mandé ?
NICOMÈDE.
La seule ambition de pouvoir en personne
Mettre à vos pieds, Seigneur, encore une couronne,
465De jouir de l’honneur de vos embrassements,
Et d’être le témoin de vos contentements.
Après la Cappadoce heureusement unie
Aux royaumes du Pont et de la Bithynie,
Je viens remercier et mon père et mon roi
470D’avoir eu la bonté de s’y servir de moi,
D’avoir choisi mon bras pour une telle gloire,
Et fait tomber sur moi l’honneur de sa victoire.
PRUSIAS.
Vous pouviez vous passer de mes embrassements,
Me faire par écrit de tels remerciements ;
475Et vous ne deviez pas envelopper d’un crime
Ce que votre victoire ajoute à votre estime.
Abandonner mon camp en est un capital,
Inexcusable en tous, et plus au général ;
Et tout autre que vous, malgré cette conquête,
480Revenant sans mon ordre, eût payé de sa tête.
NICOMÈDE.
J’ai failli, je l’avoue ; et mon cœur imprudent
A trop cru les transports d’un désir trop ardent :
L’amour que j’ai pour vous a commis cette offense,
Lui seul à mon devoir fait cette violence.
485Si le bien de vous voir m’étoit moins précieux,
Je serois innocent, mais si loin de vos yeux,
Que j’aime mieux, Seigneur, en perdre un peu d’estime
Et qu’un bonheur si grand me coûte un petit crime,
Qui ne craindra jamais la plus sévère loi,
490Si l’amour juge en vous ce qu’il a fait en moi.
PRUSIAS.
La plus mauvaise excuse est assez pour un père,
Et sous le nom d’un fils toute faute est légère :
Je ne veux voir en vous que mon unique appui.
Recevez tout l’honneur qu’on vous doit aujourd’hui :
495L’ambassadeur romain me demande audience ;
Il verra ce qu’en vous je prends de confiance ;
Vous l’écouterez, Prince, et répondrez pour moi.
Vous êtes aussi bien le véritable roi ;
Je n’en suis plus que l’ombre, et l’âge ne m’en laisse
500Qu’un vain titre d’honneur qu’on rend à ma vieillesse ;
Je n’ai plus que deux jours peut-être à le garder :
L’intérêt de l’État vous doit seul regarder ;
Prenez-en aujourd’hui la marque la plus haute ;
Mais gardez-vous aussi d’oublier votre faute ;
505Et comme elle fait brèche au pouvoir souverain,
Pour la bien réparer, retournez dès demain.
Remettez en éclat la puissance absolue :
Attendez-la de moi comme je l’ai reçue,
Inviolable, entière ; et n’autorisez pas
510De plus méchants que vous à la mettre plus bas.
Le peuple qui vous voit, la cour qui vous contemple,
Vous désobéiraient sur votre propre exemple :
Donnez-leur-en un autre, et montrez à leurs yeux
Que nos premiers sujets obéissent le mieux.
NICOMÈDE.
515J’obéirai, Seigneur, et plus tôt qu’on ne pense ;
Mais je demande un prix de mon obéissance.
La reine d’Arménie est due à ses États,
Et j’en vois les chemins ouverts par nos combats.
Il est temps qu’en son ciel cet astre aille reluire :
520De grâce, accordez-moi l’honneur de l’y conduire.
PRUSIAS.
Il n’appartient qu’à vous, et cet illustre emploi
Demande un roi lui-même ou l’héritier d’un roi.
Mais pour la renvoyer jusqu’en son Arménie
Vous savez qu’il y faut quelque cérémonie :
525Tandis que je ferai préparer son départ,
Vous irez dans mon camp l’attendre de ma part.
NICOMÈDE.
Elle est prête à partir sans plus grand équipage.
PRUSIAS.
Je n’ai garde à son rang de faire un tel outrage.
Mais l’ambassadeur entre, il le faut écouter ;
530Puis nous verrons quel ordre on y doit apporter.
Scène III.
PRUSIAS, NICOMÈDE, FLAMINIUS, ARASPE.
FLAMINIUS.
Sur le point de partir, Rome, Seigneur, me mande
Que je vous fasse encor pour elle une demande.
Elle a nourri vingt ans un prince votre fils ;
Et vous pouvez juger les soins qu’elle en a pris
535Par les hautes vertus et les illustres marques
Qui font briller en lui le sang de vos monarques.
Surtout il est instruit en l’art de bien régner :
C’est à vous de le croire, et de le témoigner.
Si vous faites état de cette nourriture,
540Donnez ordre qu’il règne : elle vous en conjure ;
Et vous offenseriez l’estime qu’elle en fait
Si vous le laissiez vivre et mourir en sujet.
Faites donc aujourd’hui que je lui puisse dire
Où vous lui destinez un souverain empire.
PRUSIAS.
545Les soins qu’ont pris de lui le peuple et le sénat
Ne trouveront en moi jamais un père ingrat ;
Je crois que pour régner il en a les mérites,
Et n’en veux point douter après ce que vous dites.
Mais vous voyez, seigneur, le Prince son aîné,
550Dont le bras généreux trois fois m’a couronné ;
Il ne fait que sortir encor d’une victoire ;
Et pour tant de hauts faits je lui dois quelque gloire :
Souffrez qu’il ait l’honneur de répondre pour moi.
NICOMÈDE.
Seigneur, c’est à vous seul de faire Attale roi.
PRUSIAS.
555C’est votre intérêt seul que sa demande touche.
NICOMÈDE.
Le vôtre toutefois m’ouvrira seul la bouche.
De quoi se mêle Rome, et d’où prend le sénat,
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État ?
Vivez, régnez, Seigneur, jusqu’à la sépulture,
560Et laissez faire après ou Rome ou la nature.
PRUSIAS.
Pour de pareils amis il faut se faire effort.
NICOMÈDE.
Qui partage vos biens aspire à votre mort,
Et de pareils amis, en bonne politique…
PRUSIAS.
Ah ne me brouillez point avec la République :
565Portez plus de respect à de tels alliés.
NICOMÈDE.
Je ne puis voir sous eux les rois humiliés ;
Et, quel que soit ce fils que Rome vous renvoie,
Seigneur, je lui rendrais son présent avec joie.
S’il est si bien instruit en l’art de commander,
570C’est un rare trésor qu’elle devroit garder,
Et conserver chez soi sa chère nourriture,
Ou pour le consulat, ou pour la dictature.
FLAMINIUS.
Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal,
Vous voyez un effet des leçons d’Annibal ;
575Ce perfide ennemi de la grandeur romaine
N’en a mis en son cœur que mépris et que haine.
NICOMÈDE.
Non, mais il m’a surtout laissé ferme en ce point,
D’estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point,
On me croit son disciple, et je le tiens à gloire ;
580Et quand Flaminius attaque sa mémoire,
Il doit savoir qu’un jour il me fera raison
D’avoir réduit mon maître au secours du poison,
Et n’oublier jamais qu’autrefois ce grand homme
Commença par son père à triompher de Rome.
FLAMINIUS.
Ah ! c’est trop m’outrager.
NICOMÈDE.
585Ah ! c’est trop m’outrager.N’outragez plus les morts.
PRUSIAS.
Et vous, ne cherchez point à former de discorde :
Parlez, et nettement, sur ce qu’il me propose.
NICOMÈDE.
Hé bien ! s’il est besoin de répondre autre chose,
Attale doit régner, Rome l’a résolu ;
590Et puisqu’elle a partout un pouvoir absolu,
C’est aux rois d’obéir alors qu’elle commande.
Attale a le cœur grand, l’esprit grand, l’âme grande,
Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi ;
Mais c’est trop que d’en croire un Romain sur sa foi.
595Par quelque grand effet voyons s’il en est digne,
S’il a cette vertu, cette valeur insigne :
Donnez-lui votre armée, et voyons ces grands coups ;
Qu’il fasse pour lui ce que j’ai fait pour vous ;
Qu’il règne avec éclat sur sa propre conquête,
600Et que de sa victoire il couronne sa tête.
Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant,
S’il daigne s’en servir, être son lieutenant.
L’exemple des Romains m’autorise à le faire :
Le fameux Scipion le fut bien de son frère ;
605Et lorsqu’Antiochus fut par eux détrôné,
Sous les lois du plus jeune on vit marcher l’aîné.
Les bords de l’Hellespont, ceux de la mer Égée.