Nicomède (page 3)

Pierre Corneille · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Nicomède · 7 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le reste de l’Asie à nos côtés rangée,

Offrent une matière à son ambition…

FLAMINIUS.

610Rome prend tout ce reste en sa protection ;

Et vous n’y pouvez plus étendre vos conquêtes,

Sans attirer sur vous d’effroyables tempêtes.

NICOMÈDE.

J’ignore sur ce point les volontés du Roi :

Mais peut-être qu’un jour je dépendrai de moi ;

615Et nous verrons alors l’effet de ces menaces.

Vous pouvez cependant faire munir ces places,

Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins,

Disposer de bonne heure un secours de Romains ;

Et si Flaminius en est le capitaine,

620Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène.

Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté :

Le rang d’ambassadeur doit être respecté ;

Et l’honneur souverain qu’ici je vous défère…

NICOMÈDE.

Ou laissez-moi parler, Sire, ou faites-moi taire ;

625Je ne sais point répondre autrement pour un roi

À qui dessus son trône on veut faire la loi.

PRUSIAS.

Vous m’offensez moi-même en parlant de la sorte,

Et vous devez dompter l’ardeur qui vous emporte.

NICOMÈDE.

Quoi ? je verrai, seigneur, qu’on borne vos États,

630Qu’au milieu de ma course on m’arrête le bras,

Que de vous menacer on ait même l’audace,

Et je ne rendrai point menace pour menace !

Et je remercierai qui me dit hautement

Qu’il ne m’est plus permis de vaincre impunément !

PRUSIAS, à Flaminius.

635Seigneur, vous pardonnez aux chaleurs de son âge :

Le temps et la raison pourront le rendre sage.

NICOMÈDE.

La raison et le temps m’ouvrent assez les yeux,

Et l’âge ne fera que me les ouvrir mieux.

Si j’avais jusqu’ici vécu comme ce frère

640Avec une vertu qui fût imaginaire

(Car je l’appelle ainsi quand elle est sans effets ;

Et l’admiration de tant d’hommes parfaits

Dont il a vu dans Rome éclater le mérite,

N’est pas grande Vertu si l’on ne les imite) :

645Si j’avois donc vécu dans ce même repos

Qu’il a vécu dans Rome auprès de ses héros,

Elle me laisseroit la Bithynie entière

Telle que de tout temps l’aîné la tient d’un père,

Et s’empresseroit moins à le faire régner,

650Si vos armes sous moi n’avoient su rien gagner.

Mais parce qu’elle voit avec la Bithynie

Par trois sceptres conquis trop de puissance unie,

Il faut la diviser ; et, dans ce beau projet,

Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet !

655Puisqu’il peut la servir à me faire descendre,

Il a plus de vertu que n’en eut Alexandre ;

Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang,

Le bien de mes aïeux, ou le prix de mon sang.

Grâces aux immortels, l’effort de mon courage

660Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage :

Vous pouvez l’en guérir, Seigneur, et promptement ;

Mais n’exigez d’un fils aucun consentement :

Le maître qui prit soin d’instruire ma jeunesse

Ne m’a jamais appris à faire une bassesse.

FLAMINIUS.

665À ce que je puis voir, vous avez combattu,

Prince, par intérêt plutôt que par vertu.

Les plus rares exploits que vous ayez pu faire

N’ont jeté qu’un dépôt sur la terre d’un père ;

Il n’est que gardien de leur illustre prix ;

670Et ce n’est que pour vous que vous avez conquis,

Puisque cette grandeur à son trône attachée

Sur nul autre que vous ne peut être épanchée.

Certes, je vous croyois un peu plus généreux :

Quand les Romains le sont, ils ne font rien pour eux.

675Scipion, dont tantôt vous vantiez le courage,

Ne vouloit point régner sur les murs de Carthage ;

Et de tout ce qu’il fit pour l’empire romain

Il n’en eut que la gloire et le nom d’Africain.

Mais on ne voit qu’à Rome une vertu si pure ;

680Le reste de la terre est d’une autre nature.

Quant aux raisons d’État qui vous font concevoir

Que nous craignions en vous l’union du pouvoir,

Si vous en consultiez des têtes bien sensées,

Elles vous déferoient de ces belles pensées :

685Par respect pour le Roi je ne dis rien de plus.

Prenez quelque loisir de rêver là-dessus ;

Laissez moins de fumée à vos feux militaires,

Et vous pourrez avoir des visions plus claires.

NICOMÈDE.

Le temps pourra donner quelque décision

690Si la pensée est belle, ou si c’est vision.

Cependant…

FLAMINIUS.

Cependant…Cependant si vous trouvez des charmes

À pousser plus avant la gloire de vos armes,

Nous ne la bornons point ; mais comme il est permis

Contre qui que ce soit de servir ses amis,

695Si vous ne le savez, je veux bien vous l’apprendre,

Et vous en donne avis pour ne vous pas surprendre.

Au reste, soyez sûr que vous posséderez

Tout ce qu’en votre cœur déjà vous dévorez :

Le Pont sera pour vous, avec la Galatie,

700Avec la Cappadoce, avec la Bithynie.

Ce bien de vos aïeux, ces prix de votre sang,

Ne mettront point Attale en votre illustre rang ;

Et puisque leur partage est pour vous un supplice,

Rome n’a pas dessein de vous faire injustice.

705Ce prince régnera sans rien prendre sur vous.

(À Prusias.

La reine d’Arménie a besoin d’un époux,

Seigneur, l’occasion ne peut être plus belle :

Elle vit sous vos lois, et vous disposez d’elle.

NICOMÈDE.

Voilà le vrai secret de faire Attale roi,

710Comme vous l’avez dit, sans rien prendre sur moi.

La pièce est délicate, et ceux qui l’ont tissue

À de si longs détours font une digne issue.

Je n’y réponds qu’un mot, étant sans intérêt.

Traitez cette princesse en reine comme elle est ;

715Ne touchez point en elle aux droits du diadème,

Ou pour les maintenir je périrai moi-même.

Je vous en donne avis, et que jamais les rois,

Pour vivre en nos États, ne vivent sous nos lois ;

Qu’elle seule en ces lieux d’elle-même dispose.

PRUSIAS.

720N’avez-vous, Nicomède, à lui dire autre chose ?

NICOMÈDE.

Non, seigneur, si ce n’est que la Reine, après tout,

Sachant ce que je puis, me pousse trop à bout.

PRUSIAS.

Contre elle dans ma cour que peut votre insolence ?

NICOMÈDE.

Rien du tout, que garder ou rompre le silence.

725Une seconde fois avisez, s’il vous plaît,

À traiter Laodice en reine comme elle est :

C’est moi qui vous en prie.

Scène IV.

PRUSIAS, FLAMINIUS, ARASPE.

FLAMINIUS.

C’est moi qui vous en prie.Eh quoi ! toujours obstacle ?

PRUSIAS.

De la part d’un amant ce n’est pas grand miracle.

Cet orgueilleux esprit, enflé de ses succès,

7Pense bien de son cœur nous empêcher l’accès ;

Mais il faut que chacun suive sa destinée.

L’amour entre les rois ne fait pas l’hyménée,

Et les raisons d’État, plus fortes que ses nœuds,

Trouvent bien les moyens d’en éteindre les feux.

FLAMINIUS.

735Comme elle a de l’amour, elle aura du caprice.

PRUSIAS.

Non, non : je vous réponds, Seigneur, de Laodice.

Mais enfin elle est reine, et cette qualité

Semble exiger de nous quelque civilité.

J’ai sur elle, après tout, une puissance entière ;

740Mais j’aime à la cacher sous le nom de prière.

Rendons-lui donc visite, et comme ambassadeur,

Proposez cet hymen vous-même à sa grandeur.

Je seconderai Rome, et veux vous introduire.

Puisqu’elle est en nos mains, l’amour ne nous peut nuire.

745Allons de sa réponse à votre compliment

Prendre l’occasion de parler hautement.

FIN DU SECOND ACTE.

ACTE III.

Scène PREMIÈRE.

PRUSIAS, FLAMINIUS, LAODICE.

PRUSIAS.

Reine, puisque ce titre a pour vous tant de charmes,

Sa perte vous devroit donner quelques alarmes :

Qui tranche trop du roi ne règne pas longtemps.

LAODICE.

750J’observerai, Seigneur, ces avis importants ;

Et, si jamais je règne, on verra la pratique

D’une si salutaire et noble politique.

PRUSIAS.

Vous vous mettez fort mal au chemin de régner.

LAODICE.

Seigneur, si je m’égare, on peut me l’enseigner.

PRUSIAS.

755Vous méprisez trop Rome, et vous devriez faire

Plus d’estime d’un roi qui vous tient lieu de père.

LAODICE.

Vous verriez qu’à tous deux je rends ce que je doi,

Si vous vouliez mieux voir ce que c’est qu’être roi.

Recevoir ambassade en qualité de reine,

760Ce seroit à vos yeux faire la souveraine,

Entreprendre sur vous et dedans votre État

Sur votre autorité commettre un attentat :

Je la refuse donc, Seigneur, et me dénie

L’honneur qui ne m’est dû que dans mon Arménie.

765C’est là que sur mon trône avec plus de splendeur

Je puis honorer Rome en son ambassadeur,

Faire réponse en reine, et comme le mérite

Et de qui l’on me parle, et qui m’en sollicite.

Ici c’est un métier que je n’entends pas bien,

770Car hors de l’Arménie enfin je ne suis rien ;

Et ce grand nom de reine ailleurs ne m’autorise

Qu’à n’y voir point de trône à qui je sois soumise,

À vivre indépendante, et n’avoir en tous lieux

Pour souverains que moi, la raison et les Dieux.

PRUSIAS.

775Ces Dieux, vos souverains, et le Roi votre père,

De leur pouvoir sur vous m’ont fait dépositaire ;

Et vous pourrez peut-être apprendre une autre fois

Ce que c’est en tous lieux que la raison des rois.

Pour en faire l’épreuve allons en Arménie :

780Je vais vous y remettre en bonne compagnie ;

Partons ; et dès demain, puisque vous le voulez,

Préparez-vous à voir vos pays désolés ;

Préparez-vous à voir par toute votre terre

Ce qu’ont de plus affreux les fureurs de la guerre,

785Des montagnes de morts, des rivières de sang.

LAODICE.

Je perdrai mes États et garderai mon rang ;

Et ces vastes malheurs où mon orgueil me jette

Me feront votre esclave et non votre sujette :

Ma vie est en vos mains, mais non ma dignité.

PRUSIAS.

790Nous ferons bien changer ce courage indompté ;

Et quand vos yeux, frappés de toutes ces misères,

Verront Attale assis au trône de vos pères,

Alors peut-être, alors vous le prierez en vain

Que pour y remonter il vous donne la main.

LAODICE.

795Si jamais jusque-là votre guerre m’engage,

Je serai bien changée et d’âme et de courage.

Mais peut-être, Seigneur, vous n’irez pas si loin :

Les Dieux de ma fortune auront un peu de soin ;

Ils vous inspireront, ou trouveront un homme

800Contre tant de héros que vous prêtera Rome.

PRUSIAS.

Sur un présomptueux vous fondez votre appui ;

Mais il court à sa perte, et vous traîne avec lui.

Pensez-y bien, madame, et faites-vous justice :

Choisissez d’être reine ou d’être Laodice ;

805Et pour dernier avis que vous aurez de moi,

Si vous voulez régner, faites Attale roi.

Adieu.

Scène II.

FLAMINIUS, LAODICE.

FLAMINIUS.

Adieu.Madame, enfin une vertu parfaite…

LAODICE.

Suivez le Roi, Seigneur, votre ambassade est faite ;

Et je vous dis encor, pour ne vous point flatter,

810Qu’ici je ne la dois ni la veux écouter.

FLAMINIUS.

Et je vous parle aussi, dans ce péril extrême,

Moins en ambassadeur qu’en homme qui vous aime,

Et qui touché du sort que vous vous préparez,

Tâche à rompre le cours des maux où vous courez.

815J’ose donc comme ami vous dire en confidence

Qu’une vertu parfaite a besoin de prudence,

Et doit considérer, pour son propre intérêt,

Et les temps où l’on vit, et les lieux où l’on est.

La grandeur de courage en une âme royale

820N’est sans cette vertu qu’une vertu brutale,

Que son mérite aveugle, et qu’un faux jour d’honneur

Jette en un tel divorce avec le vrai bonheur,

Qu’elle-même se livre à ce qu’elle doit craindre,

Ne se fait admirer que pour se faire plaindre,

825Que pour nous pouvoir dire, après un grand soupir,

« J’avois droit de régner et n’ai su m’en servir. »

Vous irritez un roi dont vous voyez l’armée

Nombreuse, obéissante, à vaincre accoutumée ;

Vous êtes en ses mains, vous vivez dans sa cour.

LAODICE.

830Je ne sais si l’honneur eut jamais un faux jour,

Seigneur ; mais je veux bien vous répondre en amie.

Ma prudence n’est pas tout à fait endormie ;

Et sans examiner par quel destin jaloux

La grandeur de courage est si mal avec vous,

835Je veux vous faire voir que celle que j’étale

N’est pas tant qu’il vous semble une vertu brutale ;

Que si j’ai droit au trône, elle s’en veut servir,

Et sait bien repousser qui me le veut ravir.

Je vois sur la frontière une puissante armée,

840Comme vous l’avez dit, à vaincre accoutumée ;

Mais par quelle conduite et sous quel général ?

Le Roi, s’il s’en fait fort, pourroit s’en trouver mal ;

Et s’il vouloit passer de son pays au nôtre,

Je lui conseillerois de s’assurer d’un autre.

845Mais je vis dans sa cour, je suis dans ses États,

Et j’ai peu de raison de ne le craindre pas.

Seigneur, dans sa cour même, et hors de l’Arménie,

La vertu trouve appui contre la tyrannie.

Tout son peuple a des yeux pour voir quel attentat

850Font sur le bien public les maximes d’État :

Il connaît Nicomède, il connoît sa marâtre,

Il en sait, il ne voit la haine opiniâtre ;

Il voit la servitude où le Roi s’est soumis,

Et connoît d’autant mieux les dangereux amis.

855Pour moi, que vous croyez au bord du précipice,

Bien loin de mépriser Attale par caprice,

J’évite les mépris qu’il recevroit de moi,

S’il tenait de ma main la qualité de roi.

Je le regarderois comme une âme commune,

860Comme un homme mieux né pour une autre fortune,

Plus mon sujet qu’époux, et le nœud conjugal

Ne le tireroit pas de ce rang inégal.

Mon peuple à mon exemple en feroit peu d’estime.

Ce seroit trop, Seigneur, pour un cœur magnanime :

865Mon refus lui fait grâce, et malgré ses désirs,

J’épargne à sa vertu d’éternels déplaisirs.

FLAMINIUS.

Si vous me dites vrai, vous êtes ici reine :

Sur l’armée et la cour je vous vois souveraine ;

Le roi n’est qu’une idée, et n’a de son pouvoir

870Que ce que par pitié vous lui laissez avoir.

Quoi ? même vous allez jusques à faire grâce !

Après cela, Madame, excusez mon audace ;

Souffrez que Rome enfin vous parle par ma voix :

Recevoir ambassade est encor de vos droits ;

875Ou si ce nom vous choque ailleurs qu’en Arménie,

Comme simple Romain souffrez que je vous die

Qu’être allié de Rome et s’en faire un appui,

C’est l’unique moyen de régner aujourd’hui ;

Que c’est par là qu’on tient ses voisins en contrainte,

880Ses peuples en repos, ses ennemis en crainte ;

Qu’un prince est dans son trône à jamais affermi

Quand il est honoré du nom de son ami ;

Qu’Attale avec ce titre est plus roi, plus monarque,

Que tous ceux dont le front ose en porter là marque :

Et qu’enfin…

LAODICE.

885Et qu’enfin…Il suffit, je vois bien ce que c’est :

Tous les rois ne sont rois qu’autant comme il vous plaît ;

Biais si de leurs États Rome à son gré dispose,

Certes pour son Attale elle fait peu de chose ;

Et qui tient en sa main tant de quoi lui donner

890À mendier pour lui devrait moins s’obstiner.

Pour un prince si cher sa réserve m’étonne :

Que ne me l’offre-t-elle avec une couronne ?

C’est trop m’importuner en faveur d’un sujet,

Moi qui tiendrois un roi pour un indigne objet,

895S’il venoit par votre ordre, et si votre alliance

Souilloit entre ses mains la suprême puissance.

Ce sont des sentiments que je ne puis trahir :

Je ne veux point de rois qui sachent obéir ;

Et, puisque vous voyez mon âme tout entière,

900Seigneur, ne perdez plus menace ni prière.

FLAMINIUS.

Puis-je ne pas vous plaindre en cet aveuglement ?

Madame, encore un coup, pensez-y mûrement :

Songez mieux ce qu’est Rome, et ce qu’elle peut faire ;

Et si vous vous aimez, craignez de lui déplaire.

905Carthage étant détruite, Antiochus défait,

Rien de nos volontés ne peut troubler l’effet :

Tout fléchit sur la terre, et tout tremble sur l’onde ;

Et Rome est aujourd’hui la maîtresse du monde.

LAODICE.

La maîtresse du monde ! Ah ! vous me feriez peur,

910S’il ne s’en falloit pas l’Arménie et mon cœur,

Si le grand Annibal n’avoit qui lui succède,

S’il ne revivoit pas au prince Nicomède,

Et s’il n’avoit laissé dans de si dignes mains

L’infaillible secret de vaincre les Romains.

915Un si vaillant disciple aura bien le courage

D’en mettre jusqu’au bout les leçons en usage :

L’Asie en fait l’épreuve, où trois sceptres conquis

Font voir en quelle école il en a tant appris.

Ce sont des coups d’essai, mais si grands que peut-être

920Le Capitole a lieu d’en craindre un coup de maître,

Et qu’il ne puisse un jour…

FLAMINIUS.

Et qu’il ne puisse un jour…Ce jour est encor loin,

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