Les Contes du lundi (page 15)
HÔTEL CI-DEVANT DE NESMOND MAJESTÉ JEUNE FABRICANT D’EAU DE SELTZ
Sur tous les siphons de la fabrique, sur les bordereaux, les têtes de lettres, s’étalent ainsi et resplendissent les vieilles armes des Nesmond.
Après le portail, c’est la cour, une large cour aérée et claire, qui, dans le jour, en s’ouvrant, fait de la lumière à toute la rue. Au fond de la cour, une grande bâtisse très ancienne, des murailles noires, brodées, ouvragées, des balcons de fer arrondis, des balcons de pierre à pilastres, d’immenses fenêtres très hautes, surmontées de frontons, de chapiteaux qui s’élèvent aux derniers étages comme autant de petits toits dans le toit, et enfin sur le faîte, au milieu des ardoises, les lucarnes des mansardes, rondes, coquettes, encadrées de guirlandes comme des miroirs. Avec cela un grand perron de pierre, rongé et verdi par la pluie, une vigne maigre qui s’accroche aux murs, aussi noire, aussi tordue que la corde qui se balance là-haut à la poulie du grenier, je ne sais quel grand air de vétusté et de tristesse… C’est l’ancien hôtel de Nesmond.
En plein jour, l’aspect de l’hôtel n’est pas le même. Les mots : Caisse, Magasin, Entrée des ateliers, éclatent partout en or sur les vieilles murailles, les font vivre, les rajeunissent. Les camions des chemins de fer ébranlent le portail ; les commis s’avancent au perron la plume à l’oreille pour recevoir les marchandises. La cour est encombrée de caisses, de paniers, de paille, de toile d’emballage. On se sent bien dans une fabrique… Mais avec la nuit, le grand silence, cette lune d’hiver qui, dans le fouillis des toits compliqués, jette et entremêle des ombres, l’antique maison des Nesmond reprend ses allures seigneuriales. Les balcons sont en dentelle ; la cour d’honneur s’agrandit, et le vieil escalier, qu’éclairent des jours inégaux, vous a des recoins de cathédrale, avec des niches vides et des marches perdues qui ressemblent à des autels.
Cette nuit-là surtout, M. Majesté trouve à sa maison un aspect singulièrement grandiose. En traversant la cour déserte, le bruit de ses pas l’impressionne. L’escalier lui paraît immense, surtout très lourd à monter. C’est le réveillon sans doute… Arrivé au premier étage, il s’arrête pour respirer et s’approche d’une fenêtre. Ce que c’est que d’habiter une maison historique ! M. Majesté n’est pas poète, oh ! non ; et pourtant, en regardant cette belle cour aristocratique, où la lune étend une nappe de lumière bleue, ce vieux logis de grand seigneur qui a si bien l’air de dormir, avec ses toits engourdis sous leur capuchon de neige, il lui vient des idées de l’autre monde :
« Hein ?… tout de même, si les Nesmond revenaient… »
À ce moment, un grand coup de sonnette retentit. Le portail s’ouvre à deux battants, si vite, si brusquement, que le réverbère s’éteint ; et, pendant quelques minutes, il se fait là-bas, dans l’ombre de la porte, un bruit confus de frôlements, de chuchotements. On se dispute, on se presse pour entrer. Voici des valets, beaucoup de valets, des carrosses tout en glaces miroitant au clair de lune, des chaises à porteurs balancées entre deux torches qui s’avivent au courant d’air du portail. En rien de temps, la cour est encombrée. Mais au pied du perron, la confusion cesse. Des gens descendent des voitures, se saluent, entrent en causant comme s’ils connaissaient la maison. Il y a là, sur ce perron, un froissement de soie, un cliquetis d’épées. Rien que des chevelures blanches, alourdies et mates de poudre ; rien que des petites voix claires, un peu tremblantes, des petits rires sans timbre, des pas légers. Tous ces gens ont l’air d’être vieux, vieux ! Ce sont des yeux effacés, des bijoux endormis, d’anciennes soies brochées, adoucies de nuances changeantes que la lumière des torches fait briller d’un éclat doux ; et sur tout cela flotte un petit nuage de poudre, qui monte des cheveux échafaudés, roulés en boucles, à chacune de ces révérences, un peu guindées par les épées et les grands paniers… Bientôt toute la maison a l’air d’être hantée. Les torches brillent de fenêtre en fenêtre, montent et descendent dans le tournoiement des escaliers, jusqu’aux lucarnes des mansardes qui ont leur étincelle de fête et de vie. Tout l’hôtel de Nesmond s’illumine, comme si un grand coup de soleil couchant avait allumé ses vitres.
« Ah ! mon Dieu ! ils vont mettre le feu !… » se dit M. Majesté. Et, revenu de sa stupeur, il tâche de secouer l’engourdissement de ses jambes et descend vite dans la cour, où les laquais viennent d’allumer un grand feu clair. M. Majesté s’approche ; il leur parle. Les laquais ne lui répondent pas et continuent de causer tout bas entre eux, sans que la moindre vapeur s’échappe de leurs lèvres dans l’ombre glaciale de la nuit. M. Majesté n’est pas content ; cependant une chose le rassure, c’est que ce grand feu qui flambe si haut et si droit est un feu singulier, une flamme sans chaleur, qui brille et ne brûle pas. Tranquillisé de ce côté, le bonhomme franchit le perron et entre dans ses magasins.
Ces magasins du rez-de-chaussée devaient faire autrefois de beaux salons de réception. Des parcelles d’or terni brillent encore à tous les angles. Des peintures mythologiques tournent au plafond, entourent les glaces, flottent au-dessus des portes dans des teintes vagues, un peu ternes, comme le souvenir des années écoulées. Malheureusement, il n’y a plus de rideaux, plus de meubles. Rien que des papiers, de grandes caisses pleines de siphons à têtes d’étain, et les branches desséchées d’un vieux lilas qui montent toutes noires derrière les vitres. M. Majesté, en entrant, trouve son magasin plein de lumière et de monde. Il salue, mais personne ne fait attention à lui. Les femmes aux bras de leurs cavaliers continuent à minauder cérémonieusement sous leurs pelisses de satin. On se promène, on cause, on se disperse. Vraiment tous ces vieux marquis ont l’air d’être chez eux. Devant un trumeau peint, une petite ombre s’arrête, toute tremblante : « Dire que c’est moi, et que me voilà ! » et elle regarde en souriant une Diane qui se dresse dans la boiserie, — mince et rose, avec un croissant au front.
« Nesmond, viens donc voir tes armes ! » et tout le monde rit en regardant le blason des Nesmond qui s’étale sur une toile d’emballage, avec le nom de Majesté au-dessous.
« Ah ! ah ! ah !… Majesté !… Il y a donc encore des Majestés en France ? »
Et ce sont des gaietés sans fin, de petits rires à son de flûte, des doigts en l’air, des bouches qui minaudent…
Tout à coup quelqu’un crie :
« — Du champagne ! du champagne !
« — Mais non !…
« — Mais si !… si, c’est du champagne…
Allons, comtesse, vite un petit réveillon. »
C’est de l’eau de Seltz de M. Majesté qu’ils ont prise pour du champagne. On le trouve bien un peu éventé ; mais bah ! on le boit tout de même, et comme ces pauvres petites ombres n’ont pas la tête bien solide, peu à peu cette mousse d’eau de Seltz les anime, les excite, leur donne envie de danser. Des menuets s’organisent. Quatre fins violons que Nesmond a fait venir commencent un air de Rameau, tout en triolets, menu et mélancolique dans sa vivacité. Il faut voir toutes ces jolies vieilles tourner lentement, saluer en mesure d’un air grave. Les atours en sont rajeunis, et aussi les gilets d’or, les habits brochés, les souliers à boucles de diamants. Les panneaux eux-mêmes semblent revivre en entendant ces anciens airs. La vieille glace, enfermée dans le mur depuis deux cents ans, les reconnaît aussi, et tout éraflée, noircie aux angles, elle s’allume doucement et renvoie aux danseurs leur image, un peu effacée, comme attendrie d’un regret. Au milieu de toutes ces élégances, M. Majesté se sent gêné. Il s’est blotti derrière une caisse et regarde…
Petit à petit cependant le jour arrive. Par les portes vitrées du magasin, on voit la cour blanchir, puis le haut des fenêtres, puis tout un côté du salon. À mesure que la lumière vient, les figures s’effacent, se confondent. Bientôt M. Majesté ne voit plus que deux petits violons attardés dans un coin, et que le jour évapore en les touchant. Dans la cour, il aperçoit encore, mais si vague, la forme d’une chaise à porteurs, une tête poudrée semée d’émeraudes, les dernières étincelles d’une torche que les laquais ont jetée sur le pavé, et qui se mêlent avec le feu des roues d’une voiture de roulage entrant à grand bruit par le portail ouvert…
UN SOIR DE PREMIÈRE
impressions de l’auteur
C’est pour huit heures. Dans cinq minutes, la toile va se lever. Machinistes, régisseur, garçon d’accessoires, tout le monde est à son poste. Les acteurs de la première scène se placent, prennent leurs attitudes. Je regarde une dernière fois par le trou du rideau. La salle est comble ; quinze cents têtes rangées en amphithéâtre, riant, s’agitant dans la lumière. Il y en a quelques-unes que je reconnais vaguement ; mais leur physionomie me paraît toute changée. Ce sont des mines pincées, des airs rogues, dogmatiques, des lorgnettes déjà braquées qui me visent comme des pistolets. Il y a bien dans un coin quelques visages chers, pâlis par l’angoisse et l’attente : mais combien d’indifférents, de mal disposés ! Et tout ce que ces gens apportent du dehors, cette masse d’inquiétudes, de distractions, de préoccupations, de méfiances… Dire qu’il va falloir dissiper tout cela, traverser cette atmosphère d’ennui, de malveillance, faire à ces milliers d’êtres une pensée commune, et que mon drame ne peut exister qu’en allumant sa vie à toutes ces paires d’yeux inexorables… Je voudrais attendre encore, empêcher le rideau de se lever. Mais non ! il est trop tard. Voilà les trois coups frappés, l’orchestre qui prélude… puis un grand silence, et une voix que j’entends des coulisses, sourde, lointaine, perdue dans l’immensité de la salle. C’est ma pièce qui commence. Ah ! malheureux, qu’est-ce que j’ai fait ?…
Moment terrible. On ne sait où aller, que devenir. Rester là, collé contre un portant, l’oreille tendue, le cœur serré ; encourager les acteurs quand on aurait tant besoin d’encouragements soi-même, parler sans savoir ce qu’on dit, sourire en ayant dans les yeux l’égarement de la pensée absente… Au diable ! J’aime encore mieux me glisser dans la salle et regarder le danger en face.
Caché au fond d’une baignoire, j’essaie de me poser en spectateur détaché, indifférent, comme si je n’avais pas vu pendant deux mois toutes les poussières de ces planches flotter autour de mon œuvre, comme si je n’avais pas réglé moi-même tous ces gestes, toutes ces voix et les moindres détails de la mise en scène, depuis le mécanisme des portes jusqu’à la montée du gaz. C’est une impression singulière. Je voudrais écouter, mais je ne peux pas. Tout me gêne, tout me dérange. Ce sont des clefs brusques aux portes des loges, des tabourets qu’on remue, des quintes de toux qui s’encouragent, se répondent, des chuchotements d’éventails, des étoffes froissées, un tas de petits bruits qui me paraissent énormes ; puis des hostilités de gestes, d’attitudes, des dos qui n’ont pas l’air content, des coudes ennuyés qui s’étalent, semblent barrer tout le décor.
Devant moi, un tout jeune homme à binocle prend des notes d’un air grave, et dit :
« C’est enfantin. »
Dans la loge à côté, on cause à voix basse :
« Vous savez que c’est pour demain.
— Pour demain ?
— Oui, demain sans faute. »
Il paraît que demain est très important pour ces gens-là, et moi qui ne pense qu’à aujourd’hui !… À travers cette confusion, pas un de mes mots ne porte, ne fait flèche. Au lieu de monter, d’emplir la salle, les voix des acteurs s’arrêtent au bord de la rampe et retombent lourdement dans le trou du souffleur, au fracas bête de la claque… Qu’est-ce qu’il a donc à se fâcher, ce monsieur, là-haut ? Décidément, j’ai peur. Je m’en vais.
Me voilà dehors. Il pleut, il fait noir ; mais je ne m’en aperçois guère. Les loges, les galeries tournent encore devant moi avec leurs rangées de têtes lumineuses, et la scène au milieu, comme un point fixe, éclatant, qui s’obscurcit à mesure que je m’éloigne. J’ai beau marcher, me secouer, je la vois toujours, cette scène maudite, et la pièce, que je sais par cœur, continue à se jouer, à se traîner lugubrement au fond de mon cerveau. C’est comme un mauvais rêve que j’emporte avec moi et auquel je mêle les gens qui me heurtent, le gâchis, le bruit de la rue. Au coin du boulevard, un coup de sifflet m’arrête, me fait pâlir. Imbécile ! c’est un bureau d’omnibus… Et je marche, et la pluie redouble. Il me semble que là-bas aussi il pleut sur mon drame, que tout se décolle, se détrempe, et que mes héros, honteux et fripés, barbotent à ma suite sur les trottoirs luisants de gaz et d’eau.
Pour m’arracher à ces idées noires, j’entre dans un café. J’essaie de lire ; mais les lettres se croisent, dansent, s’allongent, tourbillonnent. Je ne sais plus ce que les mots veulent dire ; ils me semblent tous bizarres, vides de sens. Cela me rappelle une lecture que j’ai faite en mer, il y a quelques années, un jour de très gros temps. Sous le rouffe inondé d’eau où je m’étais blotti, j’avais trouvé une grammaire anglaise, et là, dans le train des vagues et des mâts arrachés, pour ne pas penser au danger, pour ne pas voir ces paquets d’eau verdâtre qui croulaient sur le pont en s’étalant, je m’absorbais de toutes mes forces dans l’étude du th anglais ; mais j’avais beau lire à haute voix, répéter et crier les mots, rien ne pouvait entrer dans ma tête pleine des huées de la mer et des sifflements aigus de la bise en haut des vergues.
Le journal que je tiens en ce moment me paraît aussi incompréhensible que ma grammaire anglaise. Pourtant à force de fixer cette grande feuille dépliée devant moi, je vois s’y dérouler, entre les lignes courtes et serrées, les articles de demain, et mon pauvre nom se débattre dans des buissons d’épines et des flots d’encre amère… Tout à coup le gaz baisse, on ferme le café.
Déjà ?
Quelle heure est-il donc ?
… Les boulevards sont pleins de monde. On sort des théâtres. Je me croise sans doute avec des gens qui ont vu ma pièce. Je voudrais demander, savoir, et en même temps je passe vite pour ne pas entendre les réflexions à haute voix et les feuilletons en pleine rue. Ah ! comme ils sont heureux tous ceux-là qui rentrent chez eux et qui n’ont pas fait de pièces !… Me voici devant le théâtre. Tout est fermé, éteint. Décidément, je ne saurai rien ce soir ; mais je me sens une immense tristesse devant les affiches mouillées et les ifs à lampions qui clignotent encore à la porte. Ce grand bâtiment que j’ai vu tout à l’heure s’étaler en bruit et en lumière à ce coin du boulevard est sourd, noir, désert, ruisselant comme après un incendie… Allons ! c’est fini. Six mois de travail, de rêves, de fatigues, d’espérances, tout cela s’est brûlé, perdu, envolé à la flambée de gaz d’une soirée.
UN TENEUR DE LIVRES
« Brr…, quel brouillard !… » dit le bonhomme en mettant le pied dans la rue. Vite, il retrousse son collet, ferme son cache-nez sur sa bouche, et, la tête baissée, les mains dans ses poches de derrière, il part pour le bureau en sifflotant.
Un vrai brouillard, en effet. Dans les rues, ce n’est rien encore ; au cœur des grandes villes, le brouillard ne tient pas plus que la neige. Les toits le déchirent, les murs l’absorbent ; il se perd dans les maisons à mesure qu’on les ouvre, fait les escaliers glissants, les rampes humides. Le mouvement des voitures, le va-et-vient des passants, ces passants du matin, si pressés et si pauvres, le hache, l’emporte, le disperse. Il s’accroche aux vêtements de bureau, étriqués et minces, aux waterproofs des fillettes de magasin, aux petits voiles flasques, aux grands cartons de toile cirée. Mais sur les quais encore déserts, sur les ponts, la berge, la rivière, c’est une brume lourde, opaque, immobile, où le soleil monte, là-haut, derrière Notre-Dame, avec des lueurs de veilleuse dans un verre dépoli.
Malgré le vent, malgré la brume, l’homme en question suit les quais, toujours les quais, pour aller à son bureau. Il pourrait prendre un autre chemin, mais la rivière paraît avoir un attrait mystérieux sur lui. C’est son plaisir de s’en aller le long des parapets, de frôler ces rampes de pierre usées aux coudes des flâneurs. À cette heure, et par le temps qu’il fait, les flâneurs sont rares. Pourtant, de loin en loin, on rencontre une femme chargée de linge qui se repose contre le parapet, ou quelque pauvre diable accoudé, penché vers l’eau d’un air d’ennui. Chaque fois l’homme se retourne, les regarde curieusement, et l’eau après eux, comme si une pensée intime mêlait dans son esprit ces gens à la rivière.
Elle n’est pas gaie, ce matin, la rivière. Ce brouillard qui monte entre les vagues semble l’alourdir. Les toits sombres des rives, tous ces tuyaux de cheminée inégaux et penchés qui se reflètent, se croisent et fument au milieu de l’eau, font penser à je ne sais quelle lugubre usine qui, du fond de la Seine, enverrait à Paris toute sa fumée en brouillard. Notre homme, lui, n’a pas l’air de trouver cela si triste. L’humidité le pénètre de partout, ses vêtements n’ont pas un fil de sec ; mais il s’en va tout de même en sifflotant avec un sourire heureux au coin des lèvres. Il y a si longtemps qu’il est fait aux brumes de la Seine ! Puis il sait que là-bas, en arrivant, il va trouver une bonne chancelière bien fourrée, son poêle qui ronfle en l’attendant, et la petite plaque chaude où il fait son déjeuner tous les matins. Ce sont là de ces bonheurs d’employé, de ces joies de prison que connaissent seulement ces pauvres êtres rapetissés dont toute la vie tient dans une encoignure.
« Il ne faut pas que j’oublie d’acheter des pommes », se dit-il de temps en temps, et il siffle, et il se dépêche. Vous n’avez jamais vu quelqu’un aller à son travail aussi gaiement.
Les quais, toujours les quais, puis un pont. Maintenant le voilà derrière Notre-Dame. À cette pointe de l’île, le brouillard est plus intense que jamais. Il vient de trois côtés à la fois, noie à moitié les hautes tours, s’amasse à l’angle du pont, comme s’il voulait cacher quelque chose. L’homme s’arrête ; c’est là.
On distingue confusément des ombres sinistres, des gens accroupis sur le trottoir qui ont l’air d’attendre, et, comme aux grilles des hospices et des squares, des éventaires étalés, avec des rangées de biscuits, d’oranges, de pommes. Oh ! les belles pommes si fraîches, si rouges sous la buée !… Il en remplit ses poches, en souriant à la marchande qui grelotte, les pieds sur sa chaufferette ; ensuite il pousse une porte dans le brouillard, traverse une petite cour où stationne une charrette attelée.
« Est-ce qu’il a quelque chose pour nous ? » demande-t-il en passant. Un charretier, tout ruisselant, lui répond :
« Oui, monsieur, et même quelque chose de gentil. »
Alors il entre vite dans son bureau.
C’est là qu’il fait chaud, et qu’on est bien ! Le poêle ronfle dans un coin. La chancelière est à sa place. Son petit fauteuil l’attend, bien au jour, près de la fenêtre. Le brouillard en rideau sur les vitres fait une lumière unie et douce, et les grands livres à dos vert s’alignent correctement sur leurs casiers. Un vrai cabinet de notaire.
L’homme respire ; il est chez lui.
Avant de se mettre à l’ouvrage, il ouvre une grande armoire, en tire des manches de lustrine qu’il passe soigneusement, un petit plat de terre rouge, des morceaux de sucre qui viennent du café, et il commence à peler ses pommes, en regardant autour de lui avec satisfaction. Le fait est qu’on ne peut pas trouver un bureau plus gai, plus clair, mieux en ordre. Ce qu’il y a de singulier, par exemple, c’est ce bruit d’eau qu’on entend de partout, qui vous entoure, vous enveloppe, comme si on était dans une chambre de bateau. En bas, la Seine se heurte en grondant aux arches du pont, déchire son flot d’écume à cette pointe d’île toujours encombrée de planches, de pilotis, d’épaves. Dans la maison même, tout autour du bureau, c’est un ruissellement d’eau jetée à pleines cruches, le fracas d’un grand lavage. Je ne sais pas pourquoi cette eau vous glace rien qu’à l’entendre. On sent qu’elle claque sur un sol dur, qu’elle rebondit sur de larges dalles, des tables de marbre qui la font paraître encore plus froide.
Qu’est-ce qu’ils ont donc tant à laver dans cette étrange maison ? Quelle tache ineffaçable ?
Par moments, quand ce ruissellement s’arrête, là-bas, au fond, ce sont des gouttes qui tombent une à une, comme après un dégel ou une grande pluie. On dirait que le brouillard, amassé sur les toits, sur les murs, se fond à la chaleur du poêle et dégoutte continuellement.
L’homme n’y prend pas garde. Il est tout entier à ses pommes qui commencent à chanter dans le plat rouge avec un petit parfum de caramel ; et cette jolie chanson l’empêche d’entendre le bruit d’eau, le sinistre bruit d’eau.
« Quand vous voudrez, greffier !… » dit une voix enrouée dans la pièce du fond. Il jette un regard sur ses pommes, et s’en va bien à regret. Où va-t-il ? Par la porte entr’ouverte une minute, il vient un air fade et froid qui sent les roseaux, le marécage, et comme une vision de hardes en train de sécher sur des cordes, des blouses fanées, des bourgerons, une robe d’indienne pendue tout de son long par les manches, et qui s’égoutte, qui s’égoutte.
C’est fini. Le voilà qui rentre. Il dépose sur sa table de menus objets tout trempés d’eau et revient frileusement vers le poêle dégourdir ses mains rouges de froid.
« Il faut être enragé vraiment, par ce temps-là… se dit-il en frissonnant ; qu’est-ce qu’elles ont donc toutes ? »
Et comme il est bien réchauffé, et que son sucre commence à faire la perle aux bords du plat, il se met à déjeuner sur un coin de son bureau. Tout en mangeant, il a ouvert un de ses registres et le feuillette avec complaisance. Il est si bien tenu ce grand livre ! Des lignes droites, des entêtes à l’encre bleue, des petits reflets de poudre d’or, des buvards à chaque page, un soin, un ordre…
Il paraît que les affaires vont bien. Le brave homme a l’air satisfait d’un comptable en face d’un bon inventaire de fin d’année. Pendant qu’il se délecte à tourner les pages de son livre, les portes s’ouvrent dans la salle à côté, les pas d’une foule sonnent sur les dalles ; on parle à demi-voix comme dans une église.
« Oh ! qu’elle est jeune !… Quel dommage !… »
Et l’on se pousse et l’on chuchote…
Qu’est-ce que cela peut lui faire qu’elle soit jeune ? Tranquillement, en achevant ses pommes, il attire devant lui les objets qu’il a apportés tout à l’heure. Un dé plein de sable, un porte-monnaie avec un sou dedans, de petits ciseaux rouillés, si rouillés qu’on ne pourra plus jamais s’en servir — oh ! plus jamais ; — un livret d’ouvrière dont les pages sont collées entre elles ; une lettre en loques, effacée, où l’on peut lire quelques mots : « L’enfant… pas d’arg… mois de nourrice… »
Le teneur de livres hausse les épaules avec l’air de dire :
« Je connais ça… »
Puis il prend sa plume, souffle soigneusement les mies de pain tombées sur son grand livre, fait un geste pour bien poser sa main, et de sa plus belle ronde il écrit le nom qu’il vient de déchiffrer sur le livret mouillé :
Félicie Rameau, brunisseuse, dix-sept ans.