Les Contes du lundi (page 14)

Alphonse Daudet · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Contes du lundi · 15 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

À MONTMARTRE

En montant la rue Lepic, je voyais l’autre matin, dans une boutique de savetier, un officier de la garde nationale, galonné jusqu’aux coudes et le sabre au côté, qui ressemelait une paire de bottes, son tablier de cuir devant lui pour ne pas salir sa tunique. Tout le tableau de Montmartre insurgé tient dans l’encadrement de cette fenêtre d’échoppe.

Figurez-vous un grand village armé jusqu’aux dents, des mitrailleuses au bord d’un abreuvoir, la place de l’Église hérissée de baïonnettes, une barricade devant l’école, les boîtes à mitraille à côté des boîtes à lait, toutes les maisons transformées en casernes, à toutes les fenêtres des guêtres d’uniforme qui sèchent, des képis qui se penchent pour écouter le rappel, des crosses de fusil sonnant au fond des petites boutiques de fripiers, et, du haut en bas de la butte, une dégringolade de bidons, de sabres, de gamelles. Malgré tout, ce n’est plus ce Montmartre farouche, défilant sur le boulevard des Italiens, l’arme haute, la jugulaire au menton et marquant férocement le pas en ayant l’air de se dire : « Tenons-nous bien. La réaction nous regarde ! » Ici, les insurgés sont chez eux, et, en dépit des canons et des barricades, on sent planer sur leur révolte je ne sais quoi de libre, de paisible et de familial.

Une seule chose pénible à voir, c’est ce grouillement de pantalons rouges, ces déserteurs de toutes armes : zouaves, lignards, mobiles, qui encombrent la place de la Mairie, couchés sur des bancs, vautrés au long des trottoirs, ivres, sales, en lambeaux, avec des barbes de huit jours… Au moment où je passe, un de ces malheureux, grimpé sur un arbre, harangue la foule en bégayant, au milieu des rires et des huées. Dans un coin de la place, un bataillon s’ébranle pour monter aux remparts :

« En avant ! » crient les officiers en agitant leurs sabres. Les tambours battent la charge, et les bons miliciens, enflammés d’ardeur, s’élancent à l’assaut d’une longue rue déserte, au bout de laquelle on voit quelques poules qui s’effarent en criant.

… Tout en haut, dans une échappée de jardins verts et de pentes jaunâtres, c’est le moulin de la Galette transformé en poste militaire, des silhouettes de gardes nationaux, des tentes alignées, de petits bivouacs qui fument, tout cela se détachant net et fin, comme au fond d’une longue-vue, entre un ciel pluvieux et noir et l’ocre étincelant de la butte.

AU FAUBOURG SAINT-ANTOINE

Une nuit de janvier, pendant le siège de Paris, j’étais sur la place de Nanterre, au milieu d’un bataillon de francs-tireurs. L’ennemi venait d’attaquer nos grand’gardes et l’on s’armait en hâte pour aller à leur secours. Pendant que les hommes se numérotaient à tâtons, dans le vent, dans la neige, nous vîmes déboucher d’un coin de rue une patrouille, précédée d’un falot.

« Halte-là ! Qui vive ?

— Mobiles de 48 », répondit une voix chevrotante.

C’étaient de tout petits bonshommes en manteaux courts, le képi sur l’oreille et l’allure jeunette. À deux pas, on les eût pris pour des enfants de troupe ; mais quand le sergent s’approcha pour se faire reconnaître, nos lanternes éclairèrent un petit vieux fané, ridé, des yeux clignotants, une barbiche blanche. L’enfant de troupe avait cent ans. Les autres n’étaient guère plus jeunes. Avec cela l’accent de Paris et un air casse-assiettes ! De vieux gamins.

Arrivés de la veille aux avant-postes, les malheureux mobiles s’étaient égarés en faisant leur première patrouille. On les remit bien vite sur leur chemin :

« Dépêchez-vous, camarades ; les Prussiens nous attaquent.

— Ah ! ah !… les Prussiens nous attaquent », disaient les pauvres vieux tout affolés, et, faisant demi-tour, ils se perdirent dans la nuit, avec leur falot qui dansait, secoué par la fusillade…

Je ne saurais vous dire l’impression fantastique que me firent ces petits gnomes ; ils paraissaient si vieux, si las, si éperdus ! Ils avaient l’air de venir de si loin ! Je me figurais une patrouille fantôme errant à travers champs depuis 1848, et cherchant son chemin depuis vingt-trois ans.

Les insurgés du faubourg Saint-Antoine m’ont rappelé cette apparition. J’ai trouvé là les anciens de 48, égarés éternels, vieillis, mais incorrigibles, l’émeutier en cheveux blancs, et avec lui le vieux jeu de la bataille civile, la barricade classique à deux et à trois étages, le drapeau rouge flottant au sommet, les poses mélodramatiques sur la culasse des canons, les manches retroussées, les mines rébarbatives :

« Circulez, citoyens ! » et tout de suite la baïonnette croisée…

Et quel train, quelle agitation dans ce grand faubourg de Babel ! Du Trône à la Bastille, ce ne sont qu’alertes, prises d’armes, perquisitions, arrestations, clubs en plein vent, pèlerinages à la colonne, patrouillards en goguette qui ont perdu le mot d’ordre, chassepots qui partent tout seuls, ribaudes qu’on emmène au comité de la rue Basfroid, et le rappel, et la générale, et le tocsin. Oh ! le tocsin ; s’en donnent-ils, ces enragés, de secouer leurs cloches ! Dès que le jour tombe, les clochers deviennent fous et font danser leurs carillons comme des grelots de marottes. Il y a le tocsin de l’ivrogne, haletant, fantaisiste, irrégulier, entrecoupé de hoquets et de défaillances ; le tocsin convaincu, féroce, à tours de bras, qui sonne, sonne jusqu’à ce que la corde casse, puis le tocsin mou, sans enthousiasme, dont les notes ensommeillées tombent lourdement, comme celles d’un couvre-feu…

Au milieu de tout ce vacarme, dans cet affolement de cloches et de cervelles, une chose m’a frappé, c’est la tranquillité de la rue Lappe et des ruelles et passages qui rayonnent autour. Il y a là comme une espèce de ghetto auvergnat, où les enfants du Cantal trafiquent paisiblement sur leurs vieilles ferrailles, sans plus s’occuper de l’insurrection que si elle était à mille lieues. En passant, je voyais tous ces braves Rémonencq très affairés dans leurs boutiques noires. Les femmes charabiaient en tricotant sur la pierre de la porte, et les petits enfants se roulaient dans le milieu du passage, avec leurs cheveux crépus, tout pleins de limaille de fer.

PAYSAGES GASTRONOMIQUES

LA BOUILLABAISSE

Nous longions les côtes de Sardaigne, vers l’île de la Madeleine. Une promenade matinale. Les rameurs allaient lentement et, penché sur le bord, je voyais la mer, transparente comme une source, traversée de soleil jusqu’au fond. Des méduses, des étoiles de mer s’étalaient parmi les mousses marines. De grosses langoustes dormaient immobiles en abaissant leurs longues cornes sur le sable fin. Tout cela vu à dix-huit ou vingt pieds de profondeur, dans je ne sais quelle facticité d’aquarium en cristal. À l’avant de la barque, un pêcheur debout, un long roseau fendu à la main, faisait signe aux rameurs : « Piano… piano… » et tout à coup, entre les pointes de sa fourche, tenait suspendue une belle langouste qui allongeait ses pattes avec un effroi encore plein de sommeil. Près de moi, un autre marin laissait tomber sa ligne à fleur d’eau dans le sillage et ramenait des petits poissons merveilleux qui se coloraient, en mourant, de mille nuances vives et changeantes. Une agonie vue à travers un prisme.

La pêche finie, on aborda parmi les hautes roches grises. Le feu fut vite allumé, pâle dans le grand soleil ; de larges tranches de pain coupées sur de petites assiettes de terre rouge, et l’on était là autour de la marmite, l’assiette tendue, la narine ouverte… Était-ce le paysage, la lumière, cet horizon de ciel et d’eau ? Mais je n’ai jamais rien mangé de meilleur que cette bouillabaisse de langoustes. Et quelle bonne sieste ensuite sur le sable ! un sommeil tout plein du bercement de la mer, où les mille écailles luisantes des petites vagues papillotaient encore aux yeux fermés.

L’AIOLI

On se serait cru dans la cabane d’un pêcheur de Théocrite, au bord de la mer de Sicile. C’était simplement en Provence, dans l’île de Camargue, chez un garde-pêche. Une cabane de roseaux, des filets pendus au mur, des rames, des fusils, quelque chose comme l’attirail d’un trappeur, d’un chasseur de terre et d’eau. Devant la porte, encadrant un grand paysage de plaine, agrandi encore par le vent, la femme du garde dépouillait de belles anguilles toutes vives. Les poissons se tordaient au soleil ; et là-bas, dans la lumière blanche des coups de vent, des arbres grêles se courbaient, avaient l’air de fuir, montrant le côté pâle de leurs feuilles. Des marécages luisaient de place en place entre les roseaux, comme les fragments d’un miroir brisé. Plus loin encore, une grande ligne étincelante fermait l’horizon ; c’était l’étang de Vaccarès.

Dans l’intérieur de la cabane où brillait un feu de sarments tout en pétillements et en clarté, le garde pilait religieusement les gousses d’ail dans un mortier en y laissant tomber l’huile d’olive goutte à goutte. Nous avons mangé de l’aioli autour de nos anguilles, assis sur de hauts escabeaux devant la petite table de bois, dans cette étroite cabane où la plus grande place était tenue par l’échelle montant à la soupente. Autour de la chambre si petite on devinait un horizon immense traversé de coups de vent, de vols hâtés d’oiseaux en voyage ; et l’espace environnant pouvait se mesurer aux sonnailles des troupeaux de chevaux et de bœufs, tantôt retentissantes et sonores, tantôt diminuées dans l’éloignement et n’arrivant plus que comme des notes perdues, enlevées dans un coup de mistral.

LE KOUSSKOUSS

C’était en Algérie chez un aga de la plaine du Chélif. De la grande tente seigneuriale installée pour nous devant la maison de l’aga, nous voyions descendre une nuit de demi-deuil, d’un noir violet où se fonçait la pourpre d’un couchant magnifique ; dans la fraîcheur de la soirée, au milieu de la tente entr’ouverte, un chandelier kabyle en bois de palmier levait au bout de ses branches une flamme immobile qui attirait des insectes de nuit, des frôlements d’ailes peureuses. Accroupis tout autour sur des nattes, nous mangions silencieusement ; c’étaient des moutons entiers, tout ruisselants de beurre, qu’on apportait au bout d’une perche, des pâtisseries au miel, des confitures musquées, et enfin un grand plat de bois où des poulets s’étalaient dans la semoule dorée du kousskouss.

Pendant ce temps-là, la nuit était venue. Sur les collines environnantes, la lune se levait, un petit croissant oriental où s’enfermait une étoile. Un grand feu flambait en plein air devant la tente, entouré de danseurs et de musiciens. Je me souviens d’un nègre gigantesque, tout nu sous une ancienne tunique des régiments de léger, qui bondissait en faisant courir des ombres sur toute la toile… Cette danse de cannibale, ces petits tambours arabes haletant sous la mesure précipitée, les aboiements aigus des chacals qui se répondaient de tous les coins de la plaine ; on se sentait en plein pays sauvage. Cependant, à l’intérieur de la tente, — cet abri des tribus nomades qui ressemble à une voile fixe sur un élément immobile, — l’aga dans ses burnous de laine blanche, me semblait une apparition des temps primitifs, et pendant qu’il mangeait son kousskouss gravement, je pensais que le plat national arabe pourrait bien être cette manne miraculeuse des Hébreux dont il est parlé dans la Bible.

LA POLENTA

La côte corse, un soir de novembre. — Nous abordons sous la grande pluie dans un pays complètement désert. Des charbonniers lucquois nous font une place à leur feu ; puis un berger indigène, une espèce de sauvage tout habillé de peau de bouc, nous invite à venir manger la polenta dans sa cabane. Nous entrons, courbés, rapetissés, dans une hutte où l’on ne peut se tenir debout. Au milieu, des brins de bois vert s’allument entre quatre pierres noires. La fumée qui s’échappe de là monte vers le trou percé à la hutte, puis se répand partout, rabattue par la pluie et le vent. Une petite lampe — le caleil provençal — ouvre un œil timide dans cet air étouffé. Une femme, des enfants apparaissent de temps en temps quand la fumée s’éclaircit, et tout au fond un porc grogne. On distingue des débris de naufrage, un banc fait avec des morceaux de navires, une caisse de bois avec des lettres de roulage, une tête de sirène en bois peint arrachée à quelque proue, toute lavée d’eau de mer.

La polenta est affreuse. Les châtaignes mal écrasées ont un goût moisi ; on dirait qu’elles ont séjourné longtemps sous les arbres, en pleine pluie. Le bruccio national vient après, avec son goût sauvage qui fait rêver de chèvres vagabondes… Nous sommes ici en pleine misère italienne. Pas de maison, l’abri. Le climat est si beau, la vie si facile ! Rien qu’une niche pour les jours de grande pluie. Et alors qu’importe la fumée, la lampe mourante, puisqu’il est convenu que le toit, c’est la prison et qu’on ne vit bien qu’en plein soleil ?

UN DÉCORÉ DU 15 AOÛT

Uu soir, en Algérie, à la fin d’une journée de chasse, un violent orage me surprit dans la plaine du Chélif, à quelques lieues d’Orléansville. Pas l’ombre d’un village, ni d’un caravansérail en vue. Rien que des palmiers nains, des fourrés de lentisques et de grandes terres labourées jusqu’au bout de l’horizon. En outre, le Chélif, grossi par l’averse, commençait à ronfler d’une façon alarmante, et je courais risque de passer ma nuit en plein marécage. Heureusement l’interprète civil du bureau de Milianah, qui m’accompagnait, se souvint qu’il y avait tout près de nous, cachée dans un pli de terrain, une tribu dont il connaissait l’aga, et nous nous décidâmes à aller lui demander l’hospitalité pour une nuit.

Ces villages arabes de la plaine sont tellement enfouis dans les cactus et les figuiers de Barbarie, leurs gourbis de terre sèche sont bâtis si ras du sol, que nous étions au milieu du douar avant de l’avoir aperçu. Était-ce l’heure, la pluie, ce grand silence ?… Mais le pays me parut bien triste et comme sous le poids d’une angoisse qui y avait suspendu la vie. Dans les champs, tout autour, la récolte s’en allait à l’abandon. Les blés, les orges, rentrés partout ailleurs, étaient là couchés, en train de pourrir sur place. Des herses, des charrues rouillées traînaient, oubliées sous la pluie. Toute la tribu avait ce même air de tristesse délabrée et d’indifférence. C’est à peine si les chiens aboyaient à notre approche. De temps en temps, au fond d’un gourbi, on entendait des cris d’enfants, et l’on voyait passer dans le fourré la tête rase d’un gamin ou le haïck troué de quelque vieux. Çà et là, de petits ânes grelottant sous les buissons. Mais pas un cheval, pas un homme, comme si on était encore au temps des grandes guerres et tous les cavaliers partis depuis des mois.

La maison de l’aga, espèce de longue ferme aux murs blancs, sans fenêtres, ne paraissait pas plus vivante que les autres. Nous trouvâmes les écuries ouvertes, les box et les mangeoires vides, sans un palefrenier pour recevoir nos chevaux.

« Allons voir au café maure », me dit mon compagnon.

Ce qu’on appelle le café maure est comme le salon de réception des châtelains arabes ; une maison dans la maison, réservée aux hôtes de passage et où ces bons musulmans, si polis, si affables, trouvent moyen d’exercer leurs vertus hospitalières tout en gardant l’intimité familiale que commande la loi. Le café maure de l’aga Si-Sliman était ouvert et silencieux comme ses écuries. Les hautes murailles peintes à la chaux, les trophées d’armes, les plumes d’autruche, le large divan bas courant autour de la salle, tout cela ruisselait sous les paquets de pluie que la rafale chassait par la porte… Pourtant il y avait du monde dans le café. D’abord le cafetier, vieux Kabyle en guenilles, accroupi la tête entre ses genoux, près d’un brasero renversé. Puis le fils de l’aga, un bel enfant fiévreux et pâle, qui reposait sur le divan, roulé dans un burnous noir, avec deux grands lévriers à ses pieds.

Quand nous entrâmes, rien ne bougea ; tout au plus si un des lévriers remua la tête, et si l’enfant daigna tourner vers nous son bel œil noir, enfiévré et languissant.

« Et Si-Sliman ? » demanda l’interprète.

Le cafetier fit par-dessus sa tête un geste vague qui montrait l’horizon, loin, bien loin… Nous comprîmes que Si-Sliman était parti pour quelque grand voyage ; mais, comme la pluie ne nous permettait pas de nous remettre en route, l’interprète, s’adressant au fils de l’aga, lui dit en arabe que nous étions des amis de son père et que nous lui demandions un asile jusqu’au lendemain. Aussitôt l’enfant se leva, malgré le mal qui le brûlait, donna des ordres au cafetier, puis, nous montrant les divans d’un air courtois, comme pour nous dire : « Vous êtes mes hôtes », il salua à la manière arabe, la tête inclinée, un baiser du bout des doigts, et, se drapant fièrement dans ses burnous, sortit avec la gravité d’un aga et d’un maître de maison.

Derrière lui, le cafetier ralluma son brasero, posa dessus deux bouilloires microscopiques, et, tandis qu’il nous préparait le café, nous pûmes lui arracher quelques détails sur le voyage de son maître et l’étrange abandon où se trouvait la tribu. Le Kabyle parlait vite, avec des gestes de vieille femme, dans un beau langage guttural, tantôt précipité, tantôt coupé de grands silences pendant lesquels on entendait la pluie tombant sur la mosaïque des cours intérieures, les bouilloires qui chantaient, et les aboiements des chacals répandus par milliers dans la plaine.

Voici ce qui était arrivé au malheureux Si-Sliman. Quatre mois auparavant, le jour du 15 août, il avait reçu cette fameuse décoration de la Légion d’honneur qu’on lui faisait attendre depuis si longtemps. C’était le seul aga de la province qui ne l’eût pas encore. Tous les autres étaient chevaliers, officiers ; deux ou trois même portaient autour de leur haïck le grand cordon de commandeur et se mouchaient dedans en toute innocence, comme je l’ai vu faire bien des fois au bach’aga Boualem. Ce qui, jusqu’alors, avait empêché Si-Sliman d’être décoré, c’était une querelle qu’il avait eue avec son chef de bureau arabe à la suite d’une partie de bouillotte, et la camaraderie militaire est tellement puissante en Algérie, que, depuis dix ans, le nom de l’aga figurait sur des listes de proposition, sans jamais parvenir à passer. Aussi vous pouvez imaginer la joie du brave Si-Sliman, lorsque, au matin du 15 août, un spahi d’Orléansville était venu lui apporter le petit écrin doré avec le brevet de légionnaire, et que Baïa, la plus aimée de ses quatre femmes, lui avait attaché la croix de France sur son burnous en poils de chameau. Ce fut pour la tribu l’occasion de diffas et de fantasias interminables. Toute la nuit, les tambourins, les flûtes de roseau retentirent. Il y eut des danses, des feux de joie, je ne sais combien de moutons de tués ; et pour que rien ne manquât à la fête, un fameux improvisateur du Djendel composa, en l’honneur de Si-Sliman, une cantate magnifique qui commençait ainsi : « Vent, attelle les coursiers pour porter la bonne nouvelle… »

Le lendemain, au jour levant, Si-Sliman appela sous les armes le ban et l’arrière-ban de son goum, et s’en alla à Alger pour remercier le gouverneur. Aux portes de la ville, le goum s’arrêta, selon l’usage. L’aga se rendit seul au palais du gouvernement, vit le duc de Malakoff et l’assura de son dévouement à la France, en quelques phrases pompeuses de ce style oriental qui passe pour imagé, parce que, depuis trois mille ans, tous les jeunes hommes y sont comparés à des palmiers, toutes les femmes à des gazelles. Puis, ces devoirs rendus, il monta se faire voir dans la ville haute, fit, en passant, ses dévotions à la mosquée, distribua de l’argent aux pauvres, entra chez les barbiers, chez les brodeurs, acheta pour ses femmes des eaux de senteur, des soies à fleurs et à ramages, des corselets bleus tout passementés d’or, des bottes rouges de cavalier pour son petit aga, payant sans marchander et répandant sa joie en beaux douros. On le vit dans les bazars, assis sur des tapis de Smyrne, buvant le café à la porte des marchands maures qui le félicitaient. Autour de lui la foule se pressait, curieuse. On disait : « Voilà Si-Sliman… l’Emberour vient de lui envoyer la croix. » Et les petites mauresques qui revenaient du bain, en mangeant des pâtisseries, coulaient sous leurs masques blancs de longs regards d’admiration vers cette belle croix d’argent neuf si fièrement portée. Ah ! l’on a parfois de bons moments dans la vie…

Le soir venu, Si-Sliman se préparait à rejoindre son goum et déjà il avait le pied dans l’étrier quand un chaouch de la préfecture vint à lui tout essoufflé :

« Te voilà, Si-Sliman, je te cherche partout… Viens vite, le gouverneur veut te parler ! »

Si-Sliman le suivit sans inquiétude. Pourtant, en traversant la grande cour mauresque du palais, il rencontra son chef de bureau arabe qui lui fit un mauvais sourire. Ce sourire d’un ennemi l’effraya, et c’est en tremblant qu’il entra dans le salon du gouverneur. Le maréchal le reçut à califourchon sur une chaise.

« Si-Sliman, lui dit-il avec sa brutalité ordinaire et cette fameuse voix de nez qui donnait le tremblement à tout son entourage, Si-Sliman, mon garçon, je suis désolé… il y a eu erreur… Ce n’est pas toi qu’on voulait décorer ; c’est le kaïd des Zoug-Zougs… Il faut rendre ta croix. »

La belle tête bronzée de l’aga rougit comme si on l’avait approchée d’un feu de forge. Un mouvement convulsif secoua son grand corps. Ses yeux flambèrent… Mais ce ne fut qu’un éclair. Il les baissa presque aussitôt, et s’inclina devant le gouverneur.

« Tu es le maître, seigneur », lui dit-il, et, arrachant la croix de sa poitrine, il la posa sur une table. Sa main tremblait ; il y avait des larmes au bout de ses longs cils. Le vieux Pélissier en fut touché.

« Allons, allons, mon brave, ce sera pour l’année prochaine. »

Et il lui tendait la main d’un air bon enfant.

L’aga feignit de ne pas la voir, s’inclina sans répondre et sortit. Il savait à quoi s’en tenir sur la promesse du maréchal, et se voyait à tout jamais déshonoré par une intrigue de bureau.

Le bruit de sa disgrâce s’était déjà répandu dans la ville. Les Juifs de la rue Bab-Azoun le regardaient passer en ricanant. Les marchands maures, au contraire, se détournaient de lui d’un air de pitié ; et cette pitié lui faisait encore plus mal que ces rires. Il s’en allait, longeant les murs, cherchant les ruelles les plus noires. La place de sa croix arrachée le brûlait comme une blessure ouverte. Et tout le temps, il pensait :

« Que diront mes cavaliers ? Que diront mes femmes ? »

Alors il lui venait des bouffées de rage. Il se voyait prêchant la guerre sainte, là-bas, sur les frontières du Maroc toujours rouges d’incendies et de batailles ; ou bien courant les rues d’Alger à la tête de son goum, pillant les Juifs, massacrant les chrétiens et tombant lui-même dans ce grand désordre où il aurait caché sa honte. Tout lui paraissait possible plutôt que de retourner dans sa tribu… Tout à coup, au milieu de ses projets de vengeance, la pensée de l’Emberour jaillit en lui comme une lumière.

L’Emberour !… Pour Si-Sliman, comme pour tous les Arabes, l’idée de justice et de puissance se résumait dans ce seul mot. C’était le vrai chef des croyants de ces musulmans de la décadence ; l’autre, celui de Stamboul, leur apparaissait de loin comme un être de raison, une sorte de pape invisible qui n’avait gardé pour lui que le pouvoir spirituel, et dans l’hégire où nous sommes on sait ce que vaut ce pouvoir-là.

Mais l’Emberour avec ses gros canons, ses zouaves, sa flotte en fer !… Dès qu’il eut pensé à lui, Si-Sliman se crut sauvé. Pour sûr l’Empereur allait lui rendre sa croix. C’était l’affaire de huit jours de voyage, et il le croyait si bien qu’il voulut que son goum l’attendît aux portes d’Alger. Le paquebot du lendemain l’emportait vers Paris, plein de recueillement et de sérénité comme pour un pèlerinage à La Mecque.

Pauvre Si-Sliman ! Il y avait quatre mois qu’il était parti, et les lettres qu’il envoyait à ses femmes ne parlaient pas encore du retour. Depuis quatre mois, le malheureux aga était perdu dans le brouillard parisien, passant sa vie à courir les ministères, berné partout, pris dans le formidable engrenage de l’administration française, renvoyé de bureau en bureau, salissant ses burnous sur les coffres à bois des antichambres, à l’affût d’une audience qui n’arrivait jamais ; puis, le soir, on le voyait, avec sa longue figure triste, ridicule à force de majesté, attendant sa clef dans un bureau d’hôtel garni, et il remontait chez lui, las de courses, de démarches, mais toujours fier, cramponné à l’espoir, s’acharnant comme un décavé à courir après son honneur…

Pendant ce temps-là, ses cavaliers, accroupis à la porte de Bab-Azoun, attendaient avec le fatalisme oriental ; les chevaux, au piquet, hennissaient du côté de la mer. Dans la tribu, tout était en suspens. Les moissons mouraient sur place, faute de bras. Les femmes, les enfants comptaient les jours, la tête tournée vers Paris. Et c’était pitié de voir combien d’espoirs, d’inquiétudes et de ruines traînaient déjà à ce bout de ruban rouge… Quand tout cela finirait-il ?

— « Dieu seul le sait », disait le cafetier en soupirant, et, par la porte entr’ouverte, sur la plaine violette et triste, son bras nu nous montrait un petit croissant de lune blanche qui montait dans le ciel mouillé…

un RÉVEILLON DANS LE MARAIS

— conte de noël —

Monsieur Majesté, fabricant d’eau de Seltz dans le Marais, vient de faire un petit réveillon chez des amis de la place Royale, et regagne son logis en fredonnant… Deux heures sonnent à Saint-Paul. « Comme il est tard ! » se dit le brave homme, et il se dépêche ; mais le pavé glisse, les rues sont noires, et puis dans ce diable de vieux quartier, qui date du temps où les voitures étaient rares, il y a un tas de tournants, d’encoignures, de bornes devant les portes à l’usage des cavaliers. Tout cela empêche d’aller vite, surtout quand on a déjà les jambes un peu lourdes, et les yeux embrouillés par les toasts du réveillon… Enfin M. Majesté arrive chez lui. Il s’arrête devant un grand portail orné, où brille au clair de lune un écusson, doré de neuf, d’anciennes armoiries repeintes dont il a fait sa marque de fabrique :

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