De imitatione Christi (page 4)

Thomas a Kempis · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 6 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 178-181).

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CHAPITRE XXII.

DU SOUVENIR DES BIENFAITS DE DIEU.

1. Le F. Seigneur, ouvrez mon cœur à votre loi ; et enseignez-moi à marcher dans la voie de vos commandements[1].

Faites que je connaisse votre volonté, et que je rappelle dans mon souvenir, avec un grand respect et une sérieuse attention, tous vos bienfaits, afin de vous en rendre de dignes actions de grâces.

Je sais cependant, et je confesse que je ne puis reconnaître dignement la moindre de vos faveurs.

Je suis au-dessus de tous les biens que vous m’avez accordés ; et quand je considère votre élévation infinie, mon esprit s’abîme dans votre grandeur.

2. Tout ce que nous avons en nous, dans notre corps, dans notre âme, tout ce que nous possédons et au dedans et au dehors, dans l’ordre de la grâce ou de la nature, c’est vous qui nous l’avez donné ; et vos bienfaits nous rappellent sans cesse votre bonté, votre tendresse, l’immense libéralité dont vous usez envers nous, vous de qui nous viennent tous les biens.

Car tout vient de vous, quoique l’un reçoive plus, l’autre moins ; et sans vous nous serions à jamais privés de tout bien.

Celui qui a reçu davantage ne peut se glorifier de son mérite, ni s’élever au-dessus des autres, ni insulter à celui qui a moins reçu ; car celui-là est le meilleur et le plus grand qui s’attribue le moins, et qui rend grâces avec le plus de ferveur et d’humilité.

Et celui qui se croit le plus vil et le plus indigne de tous, est le plus propre à recevoir de grands dons.

3. Celui qui a moins reçu, ne doit ni s’affliger, ni se plaindre, ni concevoir de l’envie contre ceux qui ont reçu davantage ; mais plutôt ne regarder que vous, et louer de toute son âme votre bonté toujours prête à répandre ses dons si abondamment, si gratuitement, sans acception de personne.

Tout vient de vous, et ainsi vous devez être loué de tout.

Vous savez ce qu’il convient de donner à chacun, pourquoi celui-ci reçoit plus, cet autre moins ; ce n’est pas à nous qu’appartient ce discernement, mais à vous, qui pesez tous les mérites.

4. C’est pourquoi, Seigneur mon Dieu, je regarde comme une grâce singulière que vous m’ayez accordé peu de ces dons qui paraissent au dehors, et qui attirent les louanges et l’admiration des hommes. Et certes, en considérant son indigence et son abjection, loin d’en être abattu, loin d’en concevoir aucune peine, aucune tristesse, on doit plutôt sentir une douce consolation, une grande joie ; car vous avez choisi, mon Dieu, pour vos amis et vos serviteurs, les pauvres, les humbles, ceux que le monde méprise.

Tels étaient vos apôtres mêmes, que vous avez établis princes sur toute la terre[2].

Ils ont passé dans ce monde sans se plaindre, purs de tout artifice et de la pensée même du mal, si simples et si humbles, qu’ils se réjouissaient de souffrir les outrages pour votre nom[3], et qu’ils embrassaient avec amour tout ce que le monde abhorre.

Rien ne doit causer tant de joie à celui qui vous aime et qui connaît le prix de vos bienfaits, que l’accomplissement de votre volonté et de vos desseins éternels sur lui. Il doit y trouver un contentement, une consolation telle, qu’il consente aussi volontiers d’être le plus petit, que d’autres désirent avec ardeur être les plus grands ; qu’il soit aussi tranquille, aussi satisfait dans la dernière place que dans la première ; et que toujours prêt à souffrir le mépris, les rebuts, il s’estime aussi heureux d’être sans nom, sans réputation, que les autres de jouir des honneurs et des grandeurs du monde.

Car votre volonté et le zèle de votre gloire doivent être pour lui au-dessus de tout, et lui plaire et le consoler plus que tous les dons que vous lui avez faits, et que vous pouvez lui faire encore.

RÉFLEXION.

Profitons de la grâce qui nous est donnée, sans rechercher si les autres en ont reçu une mesure plus grande. Dieu se communique comme il lui plaît, il est le maître de ses dons ; et que sommes-nous pour lui en demander compte ? Bénissons-le de ceux qu’il nous accorde dans sa bonté toute gratuite, et bénissons-le encore de ceux qu’il nous refuse, nous reconnaissant indigne du moindre de ses bienfaits. Si vous êtes humble, vous n’aspirerez point à des faveurs extraordinaires ; et si vous manquez d’humilité, ces faveurs, loin de vous être utiles, ne serviraient peut-être qu’à vous perdre, en nourrissant en nous la vaine complaisance et l’orgueil. Une vive gratitude envers le Seigneur, une soumission parfaite à ses volontés, la fidélité dans la voie où il vous conduit, voilà ce que vous devez désirer. Avec cela vous reposerez en paix, parce que vous reposerez en Dieu, et qu’en lui vous trouverez le secours contre les tentations, la paix dans les souffrances, la consolation dans les misères et les peines de la vie, et enfin l’amour qui rend tout léger. Oh ! que nous penserions peu à souhaiter un état plus élevé, ou plus doux, si nous aimions véritablement ! Mais nous ne savons point aimer. Gémissons au moins de notre tiédeur et supplions le divin Maître d’échauffer, d’embraser notre cœur languissant, afin que nous puissions dire avec l’Apôtre : Qui me séparera de l’amour du Christ ? La tribulation ? l’angoisse ? la faim ? la nudité ? le péril ? la persécution ? le glaive ? Mais nous triomphons de toutes ces choses à cause de Celui qui nous a aimés. Car je suis certain que ni la mort, ni la vie, ni les Anges, ni les Principautés, ni les Vertus, ni le présent, ni l’avenir, ni la force, ni la hauteur, ni la profondeur, ni aucune autre créature ne pourra me séparer de la charité de Dieu, laquelle est dans le Christ Jésus Notre Seigneur[4].

↑ II Mach. i, 4.

↑ Ps. xlvi, 17.

↑ Act. v, 41.

↑ Rom. viii, 35, 37-39.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 181-184).

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CHAPITRE XXIII.

DE QUATRE CHOSES IMPORTANTES POUR CONSERVER LA PAIX.

1. J.-C. Mon fils, je vous enseignerai maintenant la voie de la paix et de la vraie liberté. 2. LE F. Faites, Seigneur, ce que vous dites : car il m’est doux de vous entendre.

3. J.-C. Appliquez-vous, mon fils, à faire plutôt la volonté d’autrui que la vôtre.

Choisissez toujours plutôt d’avoir moins que plus.

Cherchez toujours la dernière place, et à être au-dessous de tous.

Désirez toujours et priez que la volonté de Dieu s’accomplisse parfaitement en vous.

Celui qui agit ainsi est dans la voie de la paix et du repos.

4. Le F. Seigneur, ces courts préceptes renferment une grande perfection.

Ils contiennent peu de paroles ; mais elles sont pleines de sens, et abondantes en fruits. Si j’étais fidèle à les observer, je ne tomberais pas si aisément dans le trouble.

Car toutes les fois qu’il m’arrive de perdre le calme et la paix, je reconnais que je me suis écarté de ces maximes. Mais vous qui pouvez tout, et qui désirez toujours le progrès des âmes, augmentez en moi votre grâce, afin qu’en obéissant à ce que vous commandez, je puisse accomplir mon salut.

PRIÈRE

POUR OBTENIR D’ÊTRE DÉLIVRÉ DES MAUVAISES PENSÉES.

5. Seigneur, mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi. Mon Dieu, hâtez-vous de me secourir[1] : car une foule de pensées diverses m’ont assailli, et de grandes terreurs agitent mon âme.

Comment traverserai-je tant d’ennemis, sans recevoir de blessures ? comment les renverserai-je ? Je marcherai devant vous, dit le Seigneur, et j’abattrai les puissants de la terre[2]. J’ouvrirai les portes de la prison, et je vous montrerai les issues les plus secrètes.

Faites, Seigneur, selon votre parole ; et que toutes les pensées mauvaises fuient devant vous.

Mon unique espérance, ma seule consolation dans les maux qui me pressent, est de me réfugier vers vous, de me confier en vous, de vous invoquer du fond de mon cœur et d’attendre avec patience votre secours.

PRIÈRE

POUR DEMANDER A DIEU LA LUMIÈRE.

6. Éclairez-moi intérieurement, ô bon Jésus ! Faites luire votre lumière dans mon cœur, et dissipez toutes ses ténèbres.

Arrêtez mon esprit qui s’égare, et brisez la violence des tentations qui me pressent.

Déployez pour moi votre bras, et domptez ces bêtes furieuses, ces convoitises dévorantes, afin que je trouve la paix dans votre force[3], et que sans cesse vos louanges retentissent dans votre sanctuaire, dans une conscience pure.

Commandez aux vents et aux tempêtes ; dites à la mer : Apaise-toi ; à l’aquilon : Ne souffle point : et il se fera un grand calme[4].

7. Envoyez votre lumière et votre vérité[5], pour qu’elles luisent sur la terre : car je ne suis qu’une terre stérile et ténébreuse, jusqu’à ce que vous m’éclairiez.

Répandez votre grâce d’en haut ; versez sur mon cœur la rosée céleste ; épanchez sur cette terre aride les eaux fécondes de la piété, afin qu’elle produise des fruits bons et salutaires.

Relevez mon âme abattue sous le poids de ses péchés ; transportez tous mes désirs au Ciel, afin qu’ayant trempe mes lèvres à la source des biens éternels, je ne puisse plus sans dégoût penser aux choses de la terre.

8. Enlevez-moi, détachez-moi de toutes les fugitives consolations des créatures, car nul objet créé ne peut satisfaire ni rassasier pleinement mon cœur.

Unissez-moi à vous par l’indissoluble lien de l’amour : car vous suffisez seul à celui qui vous aime, et tout le reste sans vous n’est rien.

RÉFLEXION.

Des prophètes se sont levés en Israël, qui prophétisent à Jérusalem des visions de paix ; et il n’y a point de paix, dit le Seigneur Dieu[6]. Et le monde aussi prophétise des visions de paix à ses sectateurs ; mais cette paix qu’il met dans les plaisirs, dans le contentement de l’orgueil et de toutes les passions, ne se montre de loin que pour tromper ceux qui la poursuivent, et quand ils se croient près de la saisir, tout à coup elle s’évanouit comme le songe d’un homme qui s’éveille[7]. La paix véritable n’est, au contraire, que le calme d’une conscience pure : elle consiste à retrancher les désirs, et non pas à les satisfaire. Est-il un lieu caché, un emploi obscur, une place, un rang méprisable aux yeux du monde, elle est là surtout. Plus le cœur s’humilie, plus elle est douce et profonde. Qu’est-ce, en effet, qui pourrait troubler celui qui ne souhaite rien, et ne s’attribue rien ? Il n’a guère à craindre qu’on lui envie l’abaissement où il se complaît. Mais que de grandeur dans cet abaissement cherché, voulu de toute l’âme ! Les anges le contemplent avec respect, et Dieu le bénit du sein de sa gloire. Seigneur, venez à mon aide, terrassez en moi l’orgueil, et j’aurai la paix ; faites que, pénétré des sentiments qui animaient le roi prophète, il me soit donné de dire comme lui : J’ai choisi d’être abject dans la maison de mon Dieu, plutôt que d’habiter sous les tentes des pécheurs : Elegi abjectus esse ! [8]

↑ Ps. lxx, 12. ; Ps. lxix, 2.

↑ Is. xlv, 2.

↑ Ps. cxxi, 7.

↑ Marc. iv, 39.

↑ 3. Ps. xlii, 3.

↑ Ezech. xiii, 16.

↑ Ps. lxii, 20.

↑ Ps. lxxxiii, 11.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 184-185).

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CHAP. XXV. En quoi consiste la vraie paix et le véritable progrès de l’âme  ►

CHAPITRE XXIV.

QU’IL NE FAUT POINT S’ENQUÉRIR CURIEUSEMENT DE LA CONDUITE DES AUTRES.

1. J.-C. Mon fils, réprimez en vous la curiosité, et ne vous troublez point de vaines sollicitudes.

Que vous importe ceci ou cela ? suivez-moi[1].

Que vous fait ce qu’est celui-ci, comment parle ou agit celui-là ?

Vous n’avez point à répondre des autres ; mais vous ré. pondrez pour vous-même : de quoi donc vous inquiétez vous ?

Voilà que je connais tous les hommes ; je vois tout ce qui se passe sous le soleil ; je sais ce qu’il en est de chacun, ce qu’il pense, ce qu’il veut, et où tendent ses vues.

C’est donc à moi qu’on doit tout abandonner. Pour vous, demeurez en paix, et laissez ceux qui s’agitent, s’agiter tant qu’ils voudront.

Tout ce qu’ils feront, tout ce qu’ils diront, viendra sur eux ; car ils ne peuvent me tromper.

2. Ne poursuivez pas cette ombre qu’on appelle un grand nom ; ne désirez ni de nombreuses liaisons, ni l’amitié particulière d’aucun homme.

Car tout cela dissipe l’esprit, et obscurcit étrangement le cœur.

Je me plairais à vous faire entendre ma parole, et à vous révéler mes secrets, si vous étiez, quand je viens à vous, toujours attentif et prêt à m’ouvrir la porte de votre cœur.

Songez à l’avenir, veillez, priez sans cesse, et humiliez vous en toutes choses.

RÉFLEXION.

Pourquoi ouvrez-vous un cil envieux sur les actions de vos frères ? Qui vous a chargé de scruter leur conscience et leurs œuvres ? Laissez, laissez à Dieu un soin qu’il se réserve, et songez à répondre pour vous. On se trompe presque toujours en jugeant les autres, et l’on se prépare à soi-même un jugement plus sévère en usurpant un droit qu’on n’a pas, et en blessant, par des soupçons malins et téméraires, l’amour dû au prochain. La charité est indulgente, elle ne pense point le mal[2]. Présumez d’autrui tout ce qui est bon, par donnez pour qu’on vous pardonne, et ne jugez point, afin que vous ne soyez point jugé[3].

↑ Joan. xxi, 22.

↑ I Cor. xiii, 4, 5.

↑ Matth. vii, 1.

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Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 185-187).

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CHAP. XXVI. De la liberté du cœur, qui s’acquiert plutôt par la prière que par la lecture  ►

CHAPITRE XXV.

EN QUOI CONSISTE LA VRAIE PAIX ET LE VÉRITABLE PROGRÈS DE L’AME.

1. J.-C. Mon fils, j’ai dit : Je vous laisse la paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne[1].

Tous désirent la paix ; mais tous ne cherchent pas ce qui procure une paix véritable.

Ma paix est avec ceux qui sont doux et humbles de cœur.

Votre paix sera dans une grande patience.

Si vous m’écoutez, et si vous obéissez à ma parole, vous jouirez d’une profonde paix.

2. Le F. Seigneur, que ferai-je donc ?

3. J.-C. En toutes choses, veillez à ce que vous faites et à ce que vous dites. N’ayez d’autre intention que celle de plaire à moi seul. Ne désirez, ne recherchez rien hors de moi.

Ne jugez point témérairement des paroles ou des actions des autres : ne vous ingérez point de ce qui n’est point commis à votre charge ; alors vous serez peu ou rarement troublé.

Mais ne sentir jamais aucun trouble, n’éprouver aucune peine du cœur, aucune souffrance du corps, cela n’est pas la vie présente ; c’est l’état de l’éternel repos.

Ne croyez donc pas avoir trouvé la véritable paix, lorsqu’il ne vous arrive aucune contrariété ; ni que tout soit bien, quand vous n’essuyez d’opposition de personne ; ni que votre bonheur soit parfait, lorsque tout réussit selon vos désirs.

Gardez-vous aussi de concevoir une haute idée de vous-même, et d’imaginer que Dieu vous chérit particulièrement, si vous sentez votre cœur rempli d’une piété tendre et douce : car ce n’est pas en cela qu’on reconnaît celui qui aime vraiment la vertu, ni en cela que consiste le progrès de l’homme et sa perfection.

4. Le F. En quoi donc, Seigneur ?

5. J.-C. À vous offrir de tout votre cœur à la volonté divine ; à ne vous rechercher en aucune chose, ni petite, ni grande, ni dans le temps, ni dans l’éternité : de sorte que, regardant du même œil et pesant dans la même balance les biens et les maux, vous m’en rendiez également grâces.

Et ce n’est pas tout ; il faut encore que vous soyez si ferme, si constant dans l’espérance, que privé intérieurement de toute consolation, vous prépariez votre cœur à de plus dures épreuves, sans jamais vous justifier vous-même comme si vous ne méritiez pas de tant souffrir ; mais reconnaissant, au contraire, ma justice, et louant ma sainteté dans tout ce que j’ordonne. Alors vous marcherez dans la voie droite, dans la véritable voie de la paix ; et vous pourrez avec assurance, espérer de revoir mon visage dans l’allégresse[2].

Que si vous parvenez à un parfait mépris de vous-même, je vous le dis, vous jouirez d’une paix aussi profonde qu’il est possible en cette vie d’exil.

RÉFLEXION.

On ne saurait trop répéter à l’homme que sa grandeur, sa sécurité, sa paix, consiste à se renoncer, à se mépriser lui-même, à s’anéantir devant Dieu, à ne vouloir en toutes choses et à ne désirer que l’accomplissement de sa volonté sainte, sans aucun retour d’intérêt propre, dans un abandon sans réserve à ce qu’il lui plaît d’ordonner de nous. Il faut se détacher même de ses dons, pour s’unir à lui d’une manière plus intime et plus pure. La ferveur sensible, les consolations, les ravissantes douceurs de l’amour nous sont données et nous sont retirées selon les desseins que nous ignorons ; elles passent, et tout ce qui passe produit le trouble, si l’on s’y attache. Dieu seul donc : n’aimons que Dieu seul, ne souhaitons que Dieu seul ; aimons-le pour lui-même, dans la tristesse comme dans la joie, dans l’amertume comme dans la jouissance. Oui, je vous aimerai, Seigneur[3], je vous bénirai en tout temps[4] : vous êtes vous-même notre paix[5] ; et dans cette paix, je dormirai et je me reposerai[6].

↑ Joan. xiv, 27.

↑ Job xxxiii, 26.

↑ Ps. xvii, 2.

↑ Ps. xxxiii, 2.

↑ Ephes. ii, 14.

↑ Ps. iv, 9.

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Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 187-189).

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CHAP. XXVII. Que l’amour de soi est le plus grand obstacle qui empêche l’homme de parvenir au souverain bien  ►

CHAPITRE XXVI.

DE LA LIBERTÉ DU CŒUR, QUI S’ACQUIERT PLUTÔT PAR LA PRIÈRE QUE PAR LA LECTURE.

1. Le F. Seigneur, c’est une haute perfection de ne jamais détourner des choses du ciel les regards de son cœur, de passer au milieu des soins du monde, sans se préoccuper d’aucun soin, non par indolence, mais par le privilège d’une âme libre, qu’aucune affection déréglée n’attache à la créature.

2. Je vous en conjure, ô Dieu de bonté ! délivrez-moi des soins de cette vie, de peur qu’ils ne retardent ma course ; des nécessités du corps, de peur que la volupté ne me séduise ; de tout ce qui arrête et trouble l’âme, de peur que l’affliction ne me brise et ne m’abatte.

Je ne parle point des choses que la vanité humaine recherche avec tant d’ardeur ; mais de ces misères qui, par une suite de la malédiction commune à tous les enfants d’Adam, tourmentent et appesantissent l’âme de votre serviteur, et l’empêchent de jouir, autant qu’il voudrait, de la liberté de l’esprit.

3. Ô mon Dieu, douceur ineffable ! changez pour moi en amertume toute consolation de la chair, qui me détourne de l’amour des biens éternels, et m’attire, et me fascine par le charme funeste du plaisir présent.

Que je ne sois pas, mon Dieu, vaincu par la chair et le sang, trompé par le monde et sa gloire qui passe, que je ne succombe point aux ruses du démon.

Donnez-moi la force pour résister, la patience pour souffrir, la constance pour persévérer.

Donnez-moi, au lieu de toutes les consolations du monde, la délicieuse onction de votre esprit ; et au lieu de l’amour terrestre, pénétrez-moi de l’amour de votre nom.

4. Le boire, le manger, le vêtement, et les autres choses nécessaires pour soutenir le corps, sont à charge à une âme fervente.

Faites que j’use de ces soulagements avec modération, et que je ne les recherche point avec trop de désir.

Les rejeter tous, cela n’est pas permis, parce qu’il faut soutenir la nature : mais votre loi sainte défend de rechercher tout ce qui est au delà du besoin et ne sert qu’à flatter les sens ; autrement la chair se révolterait contre l’esprit.

Que votre main, Seigneur, me conduise entre ces deux extrêmes, afin qu’instruit par vous, je me préserve de tout excès.

RÉFLEXION.

En voyant combien les hommes sont enfoncés dans la vie présente, l’importance qu’ils attachent à tout ce qui s’y rapporte, le désir qui les consume d’amasser des biens et de s’en assurer la perpétuelle jouissance, croirait-on jamais qu’ils soient persuadés que cette vie doive finir, et finir sitôt ? Dans leurs longues prévoyances, ils n’oublient rien que l’éternité : elle seule ne les touche en aucune manière, ou les touche si faiblement qu’à peine y songent-ils de loin en loin et avec ennui, dans les courts intervalles des plaisirs ou des affaires. Profonde pitié ! et que l’exemple qu’ils ont reçu du Sauveur est différent ! Il a passé sur la terre comme un homme errant, comme un voyageur qui se détourne pour se reposer un peu[1]. Voilà notre modèle. L’homme qui se met en voyage n’emporte que ce qui lui est nécessaire pour la route ; ainsi, dans notre voyage vers le ciel, nous devons n’user des choses ici-bas que pour la simple nécessité, et ne voir dans ce qui est au delà qu’un fardeau souvent dangereux, et au moins toujours inutile. Que faut-il à celui qui passe ? Le voyageur altéré approche ses lèvres de la fontaine, et étanche sa soif de l’eau la plus proche ; il s’assied contre le premier arbre[2] qu’il rencontre sur le bord du chemin ; et puis, ayant repris ses forces, il recommence à marcher. Une seule pensée l’occupe, celle d’achever promptement sa course. Ira-t-il attacher son âme aux objets divers qui frappent ses regards à mesure qu’il avance, et se tourmenter de mille soins pour se former un établissement stable dans le pays qu’il traverse, et qu’il ne reverra jamais ? Or nous sommes tous ce voyageur. Que m’importe la terre, ô mon Dieu ! Que m’importe ce lieu étranger d’où je sortirai dans un moment ! Je vais à la maison de mon Père : le reste ne m’est rien. Le travail, la fatigue, qu’est-ce que cela, pourvu que j’arrive au terme où aspirent tous mes vœux ? Mon âme a défailli de désir, mon cœur et ma chair ont tressailli de joie dans l’attente du Dieu vivant. Vos autels, Dieu des vertus, mon Roi et mon Dieu ! vos autels !… Heureux ceux qui habitent dans la maison du Seigneur ! [3]

↑ Jerem. xiv, 8, 9.

↑ Eccli. xxvi, 15.

↑ Ps. lxxxiii, 2, 4, 5.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 190-192).

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CHAP. XXVIII. Qu’il faut mépriser les jugements humains  ►

CHAPITRE XXVII.

QUE L’AMOUR DE SOI EST LE PLUS GRAND OBSTACLE QUI EMPÊCHE L’HOMME DE PARVENIR AU SOUVERAIN BIEN.

1. J.-C. Il faut, mon fils, que vous vous donniez tout entier pour posséder tout, et que rien en vous ne soit à vous-même.

Sachez que l’amour de vous-même vous nuit plus qu’aucune chose du monde.

On tient à chaque chose plus ou moins, selon la nature de l’affection et de l’amour qu’on a pour elle.

Si votre amour est pur, simple et bien réglé, vous ne se rez esclave d’aucune chose.

Ne désirez point ce qu’il ne vous est pas permis d’avoir, renoncez à ce qui occupe trop votre âme et la prive de sa liberté.

Il est étrange que vous ne vous abandonniez pas à moi du fond du cœur, avec tout ce que vous pouvez désirer ou posséder.

2. Pourquoi vous consumer d’une vaine tristesse ? Pour quoi vous fatiguer de soins superflus ?

Demeurez soumis à ma volonté, et rien ne pourra vous nuire.

Si vous cherchez ceci ou cela, si vous voulez être ici ou là, sans autre objet que de vous satisfaire, et de vivre plus selon votre gré, vous n’aurez jamais de repos, et jamais vous ne serez libre d’inquiétude, parce qu’en tout vous trouverez quelque chose qui vous blesse, et partout quelqu’un qui vous contrarie.

3. A quoi sert donc de posséder et d’accumuler beaucoup de choses au dehors ? Ce qui sert, c’est de les mépriser, et de les déraciner de son cœur.

Et n’entendez pas ceci uniquement de l’argent et des richesses, mais encore de la poursuite des honneurs, et du désir des vaines louanges, toutes choses qui passent avec le monde.

Nul lieu n’est un sûr refuge, si l’on manque de l’esprit de ferveur ; et cette paix qu’on cherche au dehors ne durera guère, si le cœur est privé de son véritable appui, c’est-à-dire si vous ne vous appuyez pas sur moi. Vous changerez, et ne serez pas mieux.

Car, entraîné par l’occasion qui naîtra, vous trouverez ce que vous aurez fui, et pis encore.

PRIÈRE

POUR OBTENIR LA PURETÉ DU CŒUR ET LA SAGESSE CÉLESTE.

4. Le F. Soutenez-moi, Seigneur, par la grâce de l’Esprit Saint.

Fortifiez-moi intérieurement de votre vertu, afin que je bannisse de mon cœur toutes les sollicitudes vaines qui le tourmentent, et que je ne sois emporté par le désir d’aucune chose ou précieuse ou méprisable ; mais plutôt qu’appréciant toutes choses ce qu’elles sont, je voie qu’elles passent, et que je passerai aussi avec elles.

Car il n’y a rien de stable sous le soleil ; et tout est vanité et affliction d’esprit[1]. Oh ! qu’il est sage, celui qui juge ainsi

5. Donnez-moi, Seigneur, la sagesse céleste, afin que j’apprenne à vous chercher et à vous trouver, à vous goûter et à vous aimer par-dessus tout, et à ne compter tout le reste que pour ce qu’il est, selon l’ordre de votre sagesse.

Donnez-moi la prudence pour m’éloigner de ceux qui me flattent, et la patience pour supporter ceux qui s’élèvent contre moi.

Car c’est une grande sagesse de ne se point laisser agiter à tout vent de paroles, et de ne point prêter l’oreille aux perfides discours des flatteurs. C’est ainsi qu’on avance sûrement dans la voie où l’on est entré.

RÉFLEXION.

Si peu que l’homme se recherche lui-même, il s’éloigne de Dieu : mais à l’instant le trouble naît en lui car ou il n’atteint pas l’objet de ses désirs, ou il s’en dégoûte aussitôt, toujours tourmenté, soit par ses convoitises, soit par le remords et l’ennui. Il a voulu être riche, puissant, posséder des titres, des honneurs, toutes choses qui ne s’obtiennent guère que par de durs travaux, et qui rarement se rencontrent avec une conscience pure : n’importe, le voilà élevé au faîte des prospérités humaines, rien ne lui manque de ce qu’il enviait ; demandez-lui s’il est satisfait : il ne sortira que des plaintes, des cris d’angoisse et de douleur, de la bouche de cet heureux du monde. Et maintenant, selon la forte expression de l’Apôtre, et maintenant, ô riches, pleurez et poussez des hurlements dans les misères qui fondront sur vous. Vous avez vécu sur la terre dans les délices et les voluptés, vous vous êtes engraissés pour le jour du sacrifice[2]. Ainsi d’un côté, les biens d’ici-bas, ces biens convoités si ardemment, fatiguent l’âme sans la rassasier ; et de l’autre, à moins d’une grâce peu commune, comme Jésus-Christ lui-même nous l’apprend[3], ils la précipitent dans la perte. Au contraire, celui qui s’est renoncé complètement, celui pour qui Dieu seul est tout, jouit d’une paix inaltérable. La souffrance même lui est douce, parce qu’elle accroît son espérance, purifie son amour, et que l’affliction d’un moment enfantera une joie éternelle. Persévérez donc dans la patience jusqu’à l’avénement du Seigneur. Dans l’espoir de recueillir le fruit précieux de la terre, le laboureur attend patiemment les pluies de la première et de l’arrière-saison. Et vous aussi soyez donc patients, car l’avénement du Seigneur approche[4].

↑ Eccle. i, 14.

↑ Jacob. v, 1, 5.

↑ Matth. xix, 23, 26.

↑ Jacob. v, 7, 8.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 192-194).

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Chap. XXIX : Comment il faut invoquer et bénir Dieu dans l’affliction  ►

CHAPITRE XXVIII.

QU’IL FAUT MÉPRISER LES JUGEMENTS HUMAINS.

1. J.-C. Mon fils, ne vous offensez point si quelques-uns pensent mal de vous, et en disent des choses qu’il vous soit pénible d’entendre.

Vous devez penser encore plus mal de vous-même, et croire que personne n’est plus imparfait que vous.

Si vous êtes retiré en vous-même, que vous importeront les paroles qui se dissipent en l’air ?

Ce n’est pas une prudence médiocre que de savoir se taire au temps mauvais, et de se tourner vers moi indirectement, sans se troubler des jugements humains.

2. Que votre paix ne dépende point des discours des hommes ; car, qu’ils jugent de vous bien ou mal, vous n’en demeurez pas moins ce que vous êtes. Où est la véritable paix et la gloire véritable ? n’est-ce pas en moi ?

Celui qui ne désire point de plaire aux hommes, et qui ne craint point de leur déplaire, jouira d’une grande paix. De l’amour déréglé et des vaines craintes naissent l’inquiétude du cœur et la dissipation des sens.

RÉFLEXION.

Quelques-uns s’inquiètent plus des jugements des hommes que de celui de Dieu. Étrange folie ! Quand nous paraîtrons au tribunal suprême, que nous importera le blâme ou l’estime des créatures ? Nous ne serons ni condamnés ni absous sur leurs vaines pensées. C’est la vérité qui nous jugera, et sa sentence sera éternelle. Tel qui, pendant sa vie, fut enivré de louanges, s’en ira expier ses crimes cachés là où sont les pleurs et les grincements de dents, et le ver qui ne meurt point[1]. Tel autre, qui vécut accablé de mépris et d’outrages, entendra cette parole : Venez, vous qui êtes le béni de mon Père ; possédez le royaume qui vous est préparé dès le commencement du monde[2] ; car les jugements de Dieu ne sont point comme nos jugements, ni sa justice comme notre justice : Il sonde l’abîme et le cœur de l’homme[3]. N’ayez donc que lui seul en vue, et soyez indifférent à tout le reste. A quoi sert ce que nous laissons à l’entrée du tombeau ? les éloges recherchés souillent la conscience et tuent le mérite du bien qu’on a fait pour les obtenir. Prenez garde à ne pas faire vos bonnes œuvres devant les hommes, pour être vu d’eux : autrement vous n’aurez point de récompense de votre Père qui est dans les cieux. Quand donc vous faites l’aumône, ne sonnez point de la trompette devant vous, comme font les hypocrites dans les synagogues et dans les carrefours, afin d’être honorés des hommes. En vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, quand vous faites l’aumône, que votre main gauche ne sache pas ce que fait la droite, afin que votre au mône soit dans le secret ; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra. Et quand vous priez, ne soyez point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les angles des places publiques, afin d’être vus des hommes, en vérité je vous le dis, ils ont reçu leur récompense. Pour vous, lorsque vous prierez, entrez dans le lieu de la maison le plus reculé, et après avoir fermé la porte, priez votre Père dans le secret ; et votre Père, qui voit dans le secret, vous le rendra[4].

↑ Matth. xxv, 30 ; Marc. ix, 43.

↑ Marc. xxv, 34.

↑ Eccli. xli 18.

↑ Matth. vi, 1-6.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 194-195).

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Chap. XXX. Qu’il faut implorer le secours de Dieu, et attendre avec confiance le retour de sa grâce  ►

CHAPITRE XXIX.

COMMENT IL FAUT INVOQUER ET BÉNIR DIEU DANS L’AFFLICTION.

1. Le F. Que votre nom soit béni à jamais, Seigneur, qui avez voulu m’éprouver par cette peine et cette tentation.

Puisque je ne saurais l’éviter, qu’ai-je à faire que de me réfugier vers vous, pour que vous me secouriez, et qu’elle me devienne utile ?

Seigneur, voilà que je suis dans la tribulation, mon cœur malade est tourmenté par la passion qui le presse.

Et maintenant que dirai-je ? [1] O père plein de tendresse ! Les angoisses m’ont environné : Délivrez-moi de cette heure[2].

Mais cette heure est venue pour que vous fassiez éclater votre gloire, en me délivrant après m’avoir humilié profondément.

Daignez, Seigneur, me secourir : car, pauvre créature que je suis, que puis-je faire, et où irai-je sans vous ?

Seigneur, donnez-moi la patience encore cette fois. Soutenez-moi, mon Dieu, et je ne craindrai point, quelque pesante que soit cette épreuve.

2. Et maintenant que dirai-je encore ? Seigneur, que votre volonté se fasse[3]. J’ai bien mérité de sentir le poids de la tribulation.

Il faut donc que je le supporte : faites, mon Dieu, que ce soit avec patience, jusqu’à ce que la tempête passe, et que le calme revienne.

Votre main toute-puissante peut éloigner de moi cette tentation, et en modérer la violence, afin que je ne suc combe pas entièrement, comme vous l’avez déjà tant de fois fait pour moi, ô mon Dieu, ma miséricorde !

Et autant ce changement m’est difficile, autant il vous l’est peu : c’est l’œuvre de la droite du Très-Haut[4].

RÉFLEXION.

Le premier mouvement de l’âme éprouvée par la tentation doit être de s’humilier, de reconnaître son impuissance, et aussitôt de recourir avec une vive foi à celui qui seul est sa force : Seigneur, sauvez-moi, car je vais périr[5] : et Dieu se hâtera de venir au secours de cette pauvre âme ; il étendra pour la secourir sa main toute puissante ; Il commandera aux vents et à la mer, et il se fera un grand calme[6]. Ainsi encore, lorsque le cœur est brisé d’affliction, oppressé d’angoisse, que fera-t-il ? Il se jettera dans le sein de Dieu le Père de notre Seigneur Jésus-Christ, Père de miséricorde et Dieu de toute consolation, qui nous console dans nos épreuves : car, de même que les souffrances de Jésus-Christ abondent en nous, ainsi abonde par Jésus-Christ notre consolation[7]. Alors, si notre âme, comme celle de Jésus, est triste jusqu’à la mort[8], si nous disons comme lui : Mon Père, que ce calice s’éloigne de moi ! comme lui aussi nous ajouterons : Non pas ce que je veux, mais ce que vous voulez ![9] .

↑ Joan. xii, 27.

↑ Joan. xii, 27.

↑ Matth. vi, 10.

↑ Ps. lxxxvi, 11.

↑ Matth. viii, 25.

↑ Matth. viii, 26.

↑ II Cor. i, 3-5.

↑ Matth. xxvi, 38.

↑ Matth. xxvi, 39.

30

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 196-199).

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CHAP. XXXI. Qu’il faut oublier toutes les créatures pour trouver le Créateur  ►

CHAPITRE XXX.

QU’IL FAUT IMPLORER LE SECOURS DE DIEU, ET ATTENDRE AVEC CONFIANCE LE RETOUR DE SA GRACE.

1. J.-C. Mon fils, je suis le Seigneur ; c’est moi qui fortifie au jour de la tribulation[1].

Venez à moi quand vous souffrirez.

Ce qui surtout éloigne de vous les consolations célestes, c’est que vous recourez trop tard à la prière.

Car, avant de me prier avec instance, vous cherchez au dehors du soulagement et une multitude de consolations.

Mais tout cela vous sert peu, et il vous faut enfin reconnaître que c’est moi seul qui délivre ceux qui espèrent en moi[2] ; et que hors de moi il n’est point de secours efficace, point de conseil utile, point de remède durable.

Mais à présent que vous commencez à respirer après la tempête, ranimez-vous à la lumière de mes miséricordes : car je suis près de vous, dit le Seigneur, pour vous rendre tout ce que vous avez perdu, et beaucoup plus encore.

2. Y a-t-il rien qui soit difficile ? [3] ou serais-je semblable à ceux qui disent et ne font pas ?

Où est votre foi ? Demeurez ferme et persévérez.

Ne vous lassez point, prenez courage ; la consolation viendra en son temps.

Attendez-moi, attendez : je viendrai et je vous guérirai[4].

Ce qui vous agite est une tentation, et ce qui vous effraye une crainte vaine.

Que vous revient-il de ces soucis d’un avenir incertain, sinon tristesse sur tristesse ? A chaque jour suffit son mal[5].

Quoi de plus insensé, de plus vain, que de se réjouir ou de s’affliger de choses futures qui n’arriveront peut-être jamais ?

3. C’est une suite de la misère humaine d’être le jouet de ces imaginations, et la marque d’une âme encore faible de céder si aisément aux suggestions de l’ennemi.

Car peu lui importe de nous séduire et de nous tromper par des objets réels ou par de fausses images ; et de nous vaincre par l’amour des biens présents ou par la crainte des maux à venir.

Que votre cœur donc ne se trouble point et ne craigne point.

Croyez en moi, et confiez-vous en ma miséricorde[6].

Quand vous croyez être loin de moi, souvent c’est alors que je suis le plus près de vous.

Lorsque vous croyez tout perdu, ce n’est souvent que l’occasion d’un plus grand mérite.

Tout n’est pas perdu, quand le succès ne répond pas à vos désirs.

Vous ne devez pas juger selon le sentiment présent, ni vous abandonner à aucune affliction, quelle qu’en soit la cause, et vous y enfoncer, comme s’il ne vous restait nulle espérance d’en sortir.

4. Ne pensez pas que je vous aie tout à fait délaissé, lorsque je vous afflige pour un temps ; ou que je vous retire mes consolations : car c’est ainsi qu’on parvient au royaume des cieux.

Et certes il vaut mieux pour vous et pour tous mes serviteurs être exercé par des traverses, que de n’éprouver jamais aucune contrariété.

Je connais le secret de votre cœur, et je sais qu’il est utile pour votre salut que vous soyez quelquefois dans la sécheresse, de crainte qu’une ferveur continue ne vous porte à la présomption, et que, par une vaine complaisance en vous-même, vous ne vous imaginiez être ce que vous n’êtes pas.

Ce que j’ai donné, je puis l’ôter et le rendre quand il me plaît.

5. Ce que je donne est toujours à moi ; ce que je reprends n’est point à vous : car c’est de moi que découle tout bien et tout don parfait.

Si je vous envoie quelque peine ou quelque contradiction, n’en murmurez pas, et que votre cœur ne se laisse point abattre : car je puis, en un moment, vous délivrer de ce fardeau, et changer votre tristesse en joie.

Et lorsque j’en use ainsi avec vous, je suis juste et digne de toute louange.

Si vous jugez selon la sagesse et la vérité, vous ne devez jamais vous affliger avec tant d’excès dans l’adversité, mais plutôt vous en réjouir et m’en rendre grâces.

Et même ce doit être votre unique joie que je vous frappe sans vous épargner[7].

Comme mon père m’a aimé, moi aussi je vous aime[8], ai-je dit à mes disciples en les envoyant, non pour goûter les joies du monde, mais pour soutenir de grands combats ; non pour posséder les honneurs, mais pour souffrir les mépris ; non pour vivre dans l’oisiveté, mais dans le travail ; non pour se reposer, mais pour porter beaucoup de fruits par la patience[9]. Souvenez-vous, mon fils, de ces paroles.

RÉFLEXION.

Bien que les hommes sachent que la vie présente n’est qu’un état de passage, néanmoins il y a en eux un penchant extraordinaire à se concentrer dans cette vie si courte, et à ne juger des choses que par leur rapport avec elle. Ils veulent invinciblement être heureux ; mais ils veulent l’être dès ici-bas ; ils cherchent sur la terre un bonheur qui n’y est point, qui n’y peut pas être, et en cela ils se trompent misérablement. Les uns le placent dans les plaisirs et les biens du monde, et après s’être fatigués à leur poursuite, ils voient que tout est vanité et affliction d’esprit[10], et que l’homme n’a rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil[11]. Les autres, convaincus du néant de ces liens, se tournent vers Dieu ; mais ils veulent aussi que le désir de félicité qui les tourmente soit satisfait dès à présent, toujours prêts à s’inquiéter et à se plaindre, quand Dieu leur retire les grâces sensibles, ou qu’il les éprouve par les souffrances et la tentation. Ils ne comprennent pas que la nature humaine est malade, et incapable en cet état de tout bonheur réel ; que les épreuves dont ils se plaignent sont les remèdes nécessaires que le céleste médecin des âmes emploie, dans sa bonté, pour les guérir, et que toute notre espérance sur la terre, toute notre paix consiste à nous abandonner entièrement à lui avec une confiance pleine d’amour. Et voilà pourquoi le roi-prophète revint si souvent à cette prière : Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis malade ; guérissez-moi, car le mal a pénétré jusqu’à mes os[12] ; guérissez mon âme[13], vous qui guérissez toutes nos infirmités[14]. Donc, pendant cette vie, la résignation, la patience, une tranquille soumission de la volonté, au milieu des ténèbres de l’esprit et de l’amertume du cœur : et après, et bientôt, dans la véritable vie, le repos imperturbable, la joie immortelle, et la félicité de Dieu même, qu’il vous sera donné de voir tel qu’il est face à face[15].

↑ Nah. i, 7.

↑ Ps. xvi, 7.

↑ Jer. xxxii, 27.

↑ Matth. viii, 7.

↑ Matth. vi, 34.

↑ Joann. xiv, I, 27.

↑ Job. vi, 10.

↑ Joann. xv, 9.

↑ Luc. xviii, 15 ; Joann. xv, 16.

↑ Eccle. i, 14.

↑ Eccle. i, 3.

↑ Ps. vi, 3.

↑ Ps. xl, 5.

↑ Ps. cii, 3

↑ I Cor. xiii, 12.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 199-202).

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Chap. XXXII. De l’abnégation de soi-même  ►

CHAPITRE XXXI.

QU’IL FAUT OUBLIER TOUTES LES CRÉATURES POUR TROUVER LE CRÉATEUR.

1. Le F. Seigneur, j’ai besoin d’une grâce plus grande, s’il me faut parvenir à cet état où nulle créature ne sera un lien pour moi.

Car tant que quelque chose m’arrête, je ne puis voler librement vers vous.

Il aspirait à cette liberté, celui qui disait : Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? et je volerai, et je me reposerai[1].

Quel repos plus profond que le repos de l’homme qui n’a que vous en vue ? et quoi de plus libre que celui qui ne désire rien sur la terre ?

Il faut donc s’élever au-dessus de toutes les créatures, se détacher parfaitement de soi-même, sortir de son esprit, monter plus haut, et là reconnaître que c’est vous qui avez tout fait, et que rien n’est semblable à vous.

Tandis qu’on tient encore à quelque créature, on ne saurait s’occuper librement des choses de Dieu.

Et c’est pourquoi l’on trouve peu de contemplatifs, parce que peu savent se séparer entièrement des créatures et des choses périssables.

2. Il faut pour cela une grâce puissante qui soulève l’âme et la ravisse au-dessus d’elle-même.

Et tant que l’homme n’est pas élevé ainsi en esprit, détaché de toute créature, et parfaitement uni à Dieu, tout ce qu’il sait et tout ce qu’il a, est de bien peu de prix.

Il sera longtemps faible et incliné vers la terre, celui qui estime quelque chose hors de l’unique, de l’immense, de l’éternel bien.

Tout ce qui n’est pas Dieu n’est rien, et ne doit être compté pour rien.

Il y a une grande différence entre la sagesse d’un homme que la piété éclaire, et la science qu’un docteur acquiert par l’étude.

La science qui vient d’en haut et que Dieu lui-même répand dans l’âme, est bien supérieure à celle où l’homme parvient laborieusement par les efforts de son esprit.

3. Plusieurs désirent s’élever à la contemplation ; mais ce qu’il faut pour cela, ils ne le veulent point faire.

Le grand obstacle est qu’on s’arrête à ce qu’il y a d’extérieur et de sensible, et que l’on s’occupe peu de se mortifier véritablement.

Je ne sais ce que c’est, ni quel esprit nous conduit, ni ce que nous prétendons, nous qu’on regarde comme des hommes tout spirituels, de poursuivre avec tant de travail et de souci des choses viles et passagères, lorsque si rarement nous nous recueillons pour penser, sans aucune distraction, à notre état intérieur.

4. Hélas ! à peine sommes-nous rentrés en nous-mêmes, que nous nous hâtons d’en sortir, sans jamais sérieusement examiner nos œuvres.

Nous ne considérons point jusqu’où descendent nos affections, et nous ne gémissons point de ce que tout en nous est impur.

Toute chair avait corrompu sa voie[2] ; et c’est pourquoi le déluge suivit.

Quand donc nos affections intérieures sont corrompues ; elles corrompent nécessairement nos actions, et dévoilent ainsi toute la faiblesse de notre âme.

Les fruits d’une bonne vie ne croissent que dans un cœur pur.

5. On demande d’un homme, qu’a-t-il fait ? Mais s’il l’a fait par vertu, c’est à quoi l’on regarde bien moins.

On veut savoir s’il a du courage, des richesses, de la beauté, de la science, s’il écrit ou s’il chante bien, s’il est habile dans sa profession ; mais on ne s’informe guère s’il est humble, doux, patient, pieux, intérieur.

La nature ne considère que le dehors de l’homme ; la grâce pénètre au dedans.

Celle-là se trompe souvent ; celle-ci espère en Dieu pour n’être pas trompée.

RÉFLEXION.

Jusqu’à ce que notre vie soit, comme parle l’Apôtre, cachée en Dieu avec Jésus-Christ[3], nous ne lui appartenons qu’imparfaitement, nous ne sommes pas un avec le Fils et avec le Père[4], nous ne sommes pas consommés dans l’unité[5] ; il y a quelque chose entre nous et Dieu : et c’est que nous tenons encore à nous-mêmes et aux créatures : notre amour est divisé ; tantôt il s’élance vers le ciel, et tantôt il rampe sur la terre. Pour vivre de la vie cachée avec Jésus-Christ en Dieu, il faut rompre les derniers liens qui nous attachent au monde. Alors, séparée de tout ce qui passe, enveloppée, pour ainsi dire, de l’être divin, plongée dans sa lumière, l’âme ne voit que lui, ne se sent qu’en lui, ne vit que de sa vérité et de son amour, qu’il lui communique par des voies inexplicables et mer veilleuses. Unie intimement au Fils, et par le Fils au Père, Jésus Christ, son modèle et son époux, la rend de plus en plus conforme à lui-même. Ce qu’il a éprouvé, il veut qu’elle l’éprouve aussi, qu’elle le reproduise, en quelque sorte, dans ses divers états, avec le même esprit d’obéissance parfaite qui le dirigeait dans l’accomplissement de sa divine mission. Quelquefois il la conduit sur le Thabor, comme pour lui montrer les biens promis à sa fidélité ;

plus souvent il la guide au Jardin des Oliviers, au prétoire, sur le Golgotha, où doit se consommer le sacrifice : et soit qu’il l’éclaire et la console, soit qu’il paraisse la délaisser, tout coopère à sa perfection, parce qu’elle aime, et que jamais elle ne se lasse d’aimer, dans l’amertume comme dans la joie, le Dieu qui l’appelle à la sainteté[6]. Elle se repose, pleine de calme, dans la volonté de ce grand Dieu.

Mais l’âme qui ne s’est pas encore complétement dégagée des choses de la terre est toujours agitée, inquiète ; elle marche dans l’obscurité, et mille soins la tourmentent. Hâtons-nous donc de briser nos chaînes, ne cherchons que Jésus, ne désirons que lui : à qui irions-nous ? Il a les paroles de la vie éternelle[7]. Quittons tout pour le suivre, et laissons les morts ensevelir leurs morts[8].

↑ Ps. liv, 6.

↑ Gen. vi, 12.

↑ Coloss. iii, 3.

↑ Joann. xvii, 21.

↑ Joann. xvii, 23.

↑ Rom. viii, 28.

↑ Joann. xxxv, 69.

↑ Luc. ix, 60.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 202-204).

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CHAP. XXXIII. De l’inconstance du cœur, et que nous devons tout rapporter à Dieu comme à notre dernière fin  ►

CHAPITRE XXXII.

DE L’ABNÉGATION DE SOI-MÊME.

1. J.-C. Mon fils, vous ne pouvez jouir d’une liberté parfaite, si vous ne vous renoncez entièrement.

Ils vivent en servitude tous ceux qui s’aiment, et qui veulent être à eux-mêmes. On les voit, avides, curieux, inquiets, cherchant toujours ce qui flatte leurs sens, et non ce qui me plaît, se repaître d’illusions, et former mille projets qui se dissipent.

Car tout ce qui ne vient pas de Dieu périra.

Retenez bien cette courte et profonde parole : Quittez tout, et vous trouverez tout. Renoncez à vos désirs, et vous goûterez le repos.

Méditez ce précepte ; et quand vous l’aurez accompli, vous saurez tout.

2. LE F. Seigneur, ce n’est pas l’œuvre d’un jour, ni un jeu d’enfants : cette courte maxime renferme toute la perfection religieuse.

3. J.-C. Mon fils, vous ne devez point vous rebuter ni perdre courage, lorsqu’on vous montre la voie des parfaits ; mais plutôt vous efforcer de parvenir à cet état sublime, ou au moins y aspirer de tous vos désirs.

Ah ! s’il en était ainsi de vous ! si vous en étiez venu jusqu’à ne plus vous aimer vous-même, soumis à moi sans réserve, et au supérieur que je vous ai donné ! Alors j’arrêterais sur vous mes regards avec complaisance, et tous vos jours pas seraient dans la paix et dans la joie.

Il vous reste encore bien des choses à quitter ; et à moins que vous n’y renonciez entièrement pour moi, vous n’obtiendrez point ce que vous demandez.

Écoutez mes conseils, et pour acquérir de vraies richesses, achetez de moi de l’or éprouvé par le feu[1], c’est-à-dire la sagesse céleste, qui foule aux pieds toutes les choses d’ici-bas.

Qu’elle vous soit plus chère que la sagesse du siècle et que tout ce qui plaît aux hommes, ou nous plaît en nous-mêmes.

4. Je vous le dis, échangez ce qu’il y a de grand et de précieux dans les choses humaines, contre une chose vile.

Car on regarde comme petite et vile, et l’on oublie presque entièrement cette sagesse du ciel, la seule vraie, qui ne s’élève point en elle-même, et qui ne cherche point à être admirée sur la terre. Plusieurs ont ses louanges à la bouche, mais ils s’éloignent d’elle par leur vie. C’est cependant cette perle précieuse[2] qui est cachée au plus grand nombre.

RÉFLEXION.

Qu’est-ce que l’homme livré à lui-même, à son esprit dépourvu de règle, à ses désirs, à ses penchants ? Esclave des erreurs diverses qui le séduisent tour à tour, esclave de ses convoitises et des objets de ses convoitises, est-il une servitude plus profonde que la sienne ? Et voilà, ô mon Dieu, l’état de toute créature qui refuse de se soumettre entièrement à vous. Pour être libre, il faut obéir. La parfaite liberté n’est que l’accomplissement parfait des préceptes et des conseils évangéliques, et tous les préceptes et tous les conseils se réduisent au renoncement de soi-même : car, en renonçant à sa raison propre, on possède, dans sa plénitude et sans aucun mélange, la vérité de Dieu ; en renonçant à l’amour de soi corrompu en Adam, l’amour de Dieu et du prochain à cause de Dieu, lequel est le sommaire de la loi[3], demeure seul au fond du cœur ; en renonçant à sa volonté l’on n’agit plus que d’après la volonté de Dieu, qui est l’ordre par excellence. Et l’homme alors est libre comme Dieu même, dont il devient la fidèle image ; il est libre, car cette abnégation absolue de lui-même l’affranchit du double esclavage de l’erreur et des passions. Nous avons été, dit saint Paul, délivrés par Jésus-Christ, et appelés par lui à la liberté[4] ; c’est-à-dire, à la connaissance de la loi évangélique, loi parfaite de liberté[5], qui, après avoir délivré ceux qui s’y attachent fidèlement de la servitude de la corruption, les conduit enfin à la liberté de la gloire promise aux enfants de Dieu[6].

↑ Apoc. iii, 18.

↑ Matth. xiii, 46.

↑ Matth. xxiii, 40.

↑ Galat. iv, 31 ; v, 13.

↑ Jacob. i, 25.

↑ Rom. viii, 21.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 204-205).

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CHAP. XXXIV. Qu’on ne saurait goûter que Dieu seul, et qu’on le goûte en toutes choses, quand on l’aime véritablement  ►

CHAPITRE XXXIII.

DE L’INCONSTANCE DU CŒUR, ET QUE NOUS DEVONS TOUT RAPPORTER A DIEU COMME A NOTRE DERNIÈRE FIN.

J.-C. Mon fils, ne vous reposez point sur ce que vous sentez en vous : maintenant vous êtes affecté d’une certaine manière, vous le serez d’une autre le moment d’après.

Tant que vous vivrez, vous serez sujet au changement, même malgré vous : tour à tour triste et gai, tranquille et inquiet, fervent et tiède ; tantôt actif, tantôt paresseux, tantôt grave, tantôt léger.

Mais l’homme sage et instruit dans les voies spirituelles s’élève au-dessus de ces vicissitudes. Il ne considère point ce qu’il éprouve en soi, ni de quel côté l’incline le vent de l’inconstance ; mais il arrête toute son attention sur la fin bienheureuse à laquelle il doit tendre.

C’est ainsi qu’au milieu de tant de mouvements divers, fixant sur soi seul ses regards, il demeure inébranlable et toujours le même.

Plus l’œil de l’âme est pur et son intention droite, moins on est agité par les tempêtes.

Mais cet œil s’obscurcit en plusieurs, parce qu’il se tourne vers chaque objet agréable qui se présente. Car il est rare de trouver quelqu’un tout à fait exempt de la honteuse recherche de soi-même.

Ainsi autrefois les Juifs vinrent à Béthanie chez Marthe et Marie, non pour Jésus seul, mais pour voir Lazare[1].

Il faut donc purifier l’intention, afin que, simple et droite, elle se dirige constamment vers moi, sans s’arrêter jamais aux objets inférieurs.

RÉFLEXION.

L’esprit de l’homme va et vient sans se reposer jamais, et le cœur est emporté par la même inconstance. Or ces changements qui surviennent en nous, quelquefois malgré nous, sont ou des tentations que l’on doit combattre, ou des misères qu’il faut supporter, ou des épreuves auxquelles on doit se soumettre humblement. Et c’est pourquoi il est nécessaire de travailler sans relâche à purifier notre volonté, qui seule dépend de nous ; autrement nous tomberons bien vite ou dans le trouble, ou dans les deux à la fois. Celui qui veut sincèrement être à Dieu et n’être qu’à lui, ne craint pas les attaques de l’enfer, parce qu’il sait qu’il est invincible en celui qui le fortifie. Il ne s’irrite point contre lui-même, il voit en paix ses infirmités, il s’en glorifie comme l’apôtre[2], parce qu’elles perfectionnent la vertu[3], et ajoutent au prix de la victoire. Que si Dieu l’éprouve, il s’humilie, il se reconnaît indigne de ses consolations, et il embrasse avec amour la croix qui lui est présentée. Tranquille sur cette croix dans la tristesse, dans la souffrance et l’abandonnement, il n’a que cette parole, et elle lui suffit : J’ai espéré en vous, Seigneur, et je ne serai point confondu éternellement[4]

↑ Joann. xii, 9.

↑ II Corinth. xi, 30.

↑ II Corinth. xii, 9.

↑ Ps. lxx, 1.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 206-208).

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CHAP. XXXV. Qu’on est toujours, durant cette vie, exposé à la tentation  ►

CHAPITRE XXXIV.

QU’ON NE SAURAIT GOÛTER QUE DIEU SEUL, ET QU’ON LE GOÛTE EN TOUTES CHOSES, QUAND ON L’AIME VÉRITABLEMENT.

1. Le F. Voilà mon Dieu et mon tout ! Que voudrais-je de plus ? et quelle plus grande félicité puis-je désirer ?

O ravissante parole ! mais pour celui qui aime Jésus, et non pas le monde, ni rien de ce qui est du monde.

Mon Dieu et mon tout, c’est assez dire à qui l’entend, et le redire sans cesse est doux à celui qui aime.

Vous présent, tout est délectable ; en votre absence, tout devient amer.

Vous donnez au cœur le repos, et une profonde paix, et une joie inénarrable.

Vous faites que, content de tout, on vous bénit de tout. Au contraire, rien sans vous ne peut plaire longtemps, et rien n’a d’attrait ni de douceur sans l’impression de votre grâce et l’onction de votre sagesse.

2. Que ne goûtera point celui qui vous goûte ? et que trouvera d’agréable celui qui ne vous goûte point !

Les sages du monde, qui n’ont de goût que pour les voluptés de la chair, s’évanouissent dans leur sagesse : car on ne trouve là qu’un vide immense, que la mort.

Mais ceux qui, pour vous suivre, méprisent le monde et mortifient la chair, se montrent vraiment sages : car ils quittent le mensonge pour la vérité, et la chair pour l’esprit.

Ceux-là savent goûter Dieu ; et tout ce qu’ils trouvent de bon dans les créatures, ils le rapportent à la louange du Créateur.

Rien pourtant ne se ressemble moins que le goût du Créateur et celui de la créature, du temps et de l’éternité, de la lumière incréée et de celle qui n’en est qu’un faible reflet.

3. O lumière éternelle, infiniment élevée au-dessus de toute lumière créée, qu’un de vos rayons, tel que la foudre, parte d’en haut et pénètre jusqu’au fond le plus intime de mon cœur !

Purifiez, dilatez, éclairez, vivifiez mon âme et toutes ses puissances, pour qu’elle s’unisse à vous dans des transports de joie.

Oh ! quand viendra cette heure heureuse, cette heure désirable où vous me rassasierez de votre présence, où vous me serez tout en toutes choses !

Jusque-là je n’aurai point de joie parfaite.

Hélas ! le vieil homme vit encore en moi ; il n’est pas tout crucifié, il n’est pas mort entièrement.

Ses convoitises combattent encore fortement contre l’esprit ; il excite en moi des guerres intestines, et ne souffre point que l’âme règne en paix.

Mais vous qui commandez à la mer et qui calmez le mouvement des flots, levez-vous, secourez-moi[1].

Dissipez les nations qui veulent la guerre[2], et brisez-les dans votre puissance.

Faites, je vous conjure, éclater vos merveilles, et signalez la gloire de votre bras[3] : car je n’ai point d’autre espérance ni d’autre refuge que vous, ô mon Dieu !

RÉFLEXION.

Il est étrange que, connaissant Dieu, toute notre âme ne soit pas absorbée dans son amour ; qu’elle s’arrête encore aux créatures, au lieu de se plonger et de se perdre dans la source de tout bien. Qu’est-ce que le bonheur, sinon l’amour ? et qu’est-ce que le bonheur infini, sinon un amour sans bornes ? Il faut donc à notre cœur un objet infini, il faut Dieu : rien de créé ne saurait le satisfaire jamais. Que me veut le monde ? Qu’ai-je besoin de lui ? Que peut-il me donner ? Mon cœur est plus grand que tous ses biens, et Dieu seul est plus grand que mon cœur[4]. Dieu seul donc, Dieu seul, maintenant et toujours : éternellement seul Dieu !

↑ Ps. lxxxviii, 10 ; xliii, 26.

↑ Ps. lxvii, 32.

↑ Judith ix, 11 ; Eccli. xxxvi, 7.

↑ Joann. iii, 10.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 208-210).

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CHAP. XXXVI. Contre les vains jugements des hommes  ►

CHAPITRE XXXV.

QU’ON EST TOUJOURS, DURANT CETTE VIE, EXPOSÉ A LA TENTATION.

1 J.-C. Mon fils, vous n’aurez jamais de sécurité dans cette vie ; mais, tant que vous vivrez, les armes spirituelles vous seront toujours nécessaires.

Vous êtes environné d’ennemis ; ils vous attaquent à droite et à gauche.

Si vous ne vous couvrez donc de tous côtés du bouclier de la patience, vous ne serez pas longtemps sans blessure.

Si, de plus, votre coeur ne se fixe pas irrévocablement en moi, avec la ferme volonté de tout souffrir pour mon amour, vous ne soutiendrez jamais la violence de ce combat et vous n’obtiendrez point la palme des bienheureux.

Il faut donc passer courageusement à travers tous les obstacles, et lever un bras puissant contre tout ce qui s’oppose à vous.

Car la manne est donnée aux victorieux[1], et une grande misère est le partage du lâche.

2. Si vous cherchez le repos en cette vie, comment parviendrez-vous au repos éternel ?

Ne vous préparez pas à beaucoup de repos, mais à beaucoup de patience.

Cherchez la véritable paix, non sur la terre, mais dans le ciel, non dans les hommes ni dans aucune créature, mais en Dieu seul.

Vous devez supporter tout avec joie pour l’amour de Dieu, les travaux, les douleurs, les tentations, les persécutions, les angoisses, les besoins, les infirmités, les injures, les médisances, les reproches, les humiliations, les affronts, les corrections, les mépris.

C’est là ce qui exerce à la vertu, ce qui éprouve le nouveau soldat de Jésus-Christ, ce qui forme la couronne céleste.

Pour un court travail je donnerai une récompense éternelle, et une gloire infinie pour une humiliation passagère.

3. Pensez-vous que vous aurez toujours, selon votre désir, les consolations spirituelles ?

Mes saints n’en ont pas joui constamment ; mais ils ont eu beaucoup de peines, des tentations diverses, de grandes désolations.

Et se confiant plus en Dieu qu’en eux-mêmes, ils se sont soutenus par la patience au milieu de toutes ces épreuves, sachant que les souffrances du temps n’ont nulle proportion avec la gloire future qui doit en être le prix[2].

Voulez-vous avoir, dès le premier moment, ce que tant d’autres ont à peine obtenu après beaucoup de larmes et d’immenses travaux !

Attendez le Seigneur, combattez avec courage[3], soyez ferme, ne craignez point, ne reculez point, mais exposez généreusement votre vie pour la gloire de Dieu.

Je vous récompenserai pleinement, et je serai avec vous dans toutes vos tribulations[4].

RÉFLEXION.

Gardez-vous d’attendre ici-bas un repos qui n’y est point ; on ne peut gagner le ciel qu’avec beaucoup de travail, et pendant que vous serez sur la terre, vous aurez toujours à combattre. Ne vous lassez donc point ; renouvelez en vous l’esprit intérieur[5] ; recourez à Dieu qui seul vous soutient ; humiliez-vous en sa présence ; veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentations[6], je vous le répète, veillez et priez continuellement[7] ; demeurez fermes dans la foi, agissez avec courage et soyez forts[8]. Il y en a qui, après avoir lutté généreusement, fléchissent tout à coup, tombent dans l’abattement, et abandonnent lâchement la victoire : et c’est qu’ayant compté sur eux-mêmes, Dieu les délaisse en punition de leur orgueil. Il ne suffit pas de résister un jour, deux jours ; il faut combattre sans relâche jusqu’au bout. Qui persévèrera jusqu’à la fin, celui-là sera sauvé[9]. Et ne dites point : Cette guerre est bien longue ! Rien n’est long de ce qui finit : vous touchez au terme ; car le temps est court, et la figure de ce monde passe[10]. Encore un moment, dit le Sauveur, et le monde ne me verra plus ; mais vous me verrez parce que je vis, et que vous vivez en moi[11]. Et l’esprit et l’époux disent : Venez. Et que celui qui entend dise : Venez. Voilà que je viens. Ainsi soit-il ! Venez, Seigneur Jésus[12].

↑ Joann. iii, 10.

↑ Rom. viii, 18.

↑ Ps. xxvi, 14.

↑ Ps. xc, 15.

↑ Ephes. iv, 23.

↑ Matth. xxvi, 41.

↑ Luc. xxi, 36.

↑ I Cor. xvi, 13.

↑ Matth. xxvi, 13.

↑ I Cor. vii, 29-31.

↑ Joan. xiv, 19.

↑ Apoc. xxii, 17, 20.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 210-212).

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CHAP. XXXVII. Qu’il faut renoncer entièrement à soi-même pour obtenir la liberté du cœur  ►

CHAPITRE XXXVI.

CONTRE LES VAINS JUGEMENTS DES HOMMES.

1. J.-C. Mon fils, ne cherchez qu’en Dieu le repos de votre cœur, et ne craignez point les jugements des hommes, quand votre conscience vous rend témoignage de votre innocence et de votre piété.

Il est bon, il est heureux de souffrir ainsi ; et ce ne sera point chose pénible pour le cœur humble qui se confie en Dieu plus qu’en lui-même.

On parle tant, qu’on doit ajouter peu de foi à ce qui se dit.

Comment, d’ailleurs, contenter tout le monde ? cela ne se peut.

Bien que Paul s’efforçât de plaire à tous dans le Seigneur, et qu’il se fît tout à tous[1], il ne laissait pas d’être fort indifférent aux jugements des hommes[2].

2. Il a fait tout ce qui était en lui pour l’édification et le salut des autres ; mais il n’a pu empêcher qu’ils ne l’aient quelquefois condamné ou méprisé.

C’est pourquoi il a remis tout à Dieu, qui connaît tout ; et il n’a opposé que l’humilité et la patience aux reproches injustes, aux faux soupçons et aux mensonges de ceux qui se livraient, dans leurs discours, à tout ce que leur suggérait la passion.

Il s’est cependant justifié quelquefois, de peur que son silence ne causât du scandale aux faibles.

3. Qu’avez-vous à craindre d’un homme mortel[3] ? Il est aujourd’hui, et demain il aura disparu.

Craignez Dieu, et vous ne redouterez rien des hommes.

Que peut contre vous un homme par des paroles ou des outrages ? Il se nuit plus qu’à vous, et, quel qu’il soit, il n’évitera pas le jugement de Dieu.

Ayez Dieu toujours présent, et laissez là les contestations et les plaintes.

Que si vous paraissez succomber maintenant, et souffrir une confusion que vous ne méritez pas, n’en murmurez point, et ne diminuez pas votre couronne par votre impatience.

Levez plutôt vos regards au ciel, vers moi, qui suis as sez puissant pour vous délivrer de l’opprobre et de l’injure, et pour rendre à chacun selon ses œuvres[4].

RÉFLEXION.

Pourquoi vous inquiéter des jugements des hommes, et que vous font leurs vaines pensées ? Ils ne voient tout au plus que les dehors : leur œil ne pénètre point au fond de l’âme, là où sont cachés le bien et le mal. Ne vous affligez donc point s’ils vous condamnent, et ne vous élevez point s’ils vous louent. Mais prosternez-vous devant Dieu, et dites-lui : Si vous scrutez, Seigneur, nos iniquités, qui soutiendra votre regards ?[5] Quelques-uns s’exagèrent l’importance de ce qu’ils appellent leur réputation, et dans l’excessive chaleur avec laquelle ils la défendent, il y a souvent plus d’amour propre que de zèle véritable. Jésus-Christ chargé d’outrages nous a donné un autre exemple : il s’est tu et n’a point ouvert la bouche[6]. Tous les Saints ont été comme lui persécutés et calomniés. Quand on a fait ce qui dépendait de soi pour ne pas scandaliser ses frères, la conscience doit être tranquille : il ne reste plus qu’à demeurer en paix dans l’humiliation. Dieu sait tout, et cela suffit. J’estime, écrivait saint Paul aux Corinthiens, j’estime que ce m’est peu de chose d’être jugé par vous, ou par aucun tribunal humain ; je ne me juge pas moi-même ; celui qui me juge, c’est le Seigneur. Ne jugez donc point avant le temps, jusqu’à ce que le Seigneur vienne : il éclairera ce qui est caché dans les ténèbres, il manifestera les conseils des cœurs, et alors chacun recevra de Dieu la louange qu’il mérite[7].

↑ I Cor. ix, 23.

↑ I Cor. iv, 3.

↑ Is. li, 12.

↑ Rom. ii, 6.

↑ Ps. cxxix, 3.

↑ Ps. xxxiii, 10.

↑ I Cor. iv, 3-5.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 212-214).

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Chap. XXXVIII. Comment il faut se conduire dans les choses extérieures, et recourir à Dieu dans les périls  ►

CHAPITRE XXXVII.

QU’IL FAUT RENONCER ENTIÈREMENT A SOI-MÊME POUR OBTENIR LA LIBERTÉ DU CŒUR.

1. J.-C. Mon fils, quittez-vous, et vous me trouverez. N’ayez rien à vous, pas même votre volonté, vous y gagnerez constamment.

Car vous recevrez une grâce plus abondante dès que vous aurez renoncé à vous-même sans retour.

2. Le F. Seigneur, en quoi dois-je me renoncer, et combien de fois ?

3. J.-C. Toujours et à toute heure, dans les plus petites choses comme dans les plus grandes. Je n’excepte rien, et j’exige de vous un dépouillement sans réserve.

Comment pourrez-vous être à moi, et comment pour rai-je être à vous, si vous n’êtes libre au dedans et au de hors de toute volonté propre ?

Plus vous vous hâterez d’accomplir ce renoncement, plus vous aurez de paix ; et plus il sera parfait et sincère, plus vous me serez agréable, et plus vous obtiendrez de moi.

4. Il y en a qui renoncent à eux-mêmes, mais avec quelque réserve ; et parce qu’ils n’ont pas en Dieu une pleine confiance, ils veulent encore s’occuper de ce qui les touche.

Quelques-uns offrent tout d’abord, mais la tentation survenant, ils reprennent ce qu’ils avaient donné, et c’est pourquoi ils ne font presque aucun progrès dans la vertu.

Ni les uns ni les autres ne parviendront jamais à la vraie liberté d’un cœur pur, jamais ils ne seront admis à ma douce familiarité, qu’après un entier abandon et un continuel sacrifice d’eux-mêmes, sans lequel on ne peut ni jouir de moi ni s’unir à moi.

2. Je vous l’ai dit bien des fois, et je vous le redis encore : Quittez-vous, renoncez à vous, et vous jouirez d’une grande paix intérieure.

Donnez tout pour trouver tout, ne recherchez, ne demandez rien : demeurez fermement attaché à moi seul et vous me posséderez.

Votre cœur sera libre, et dégagé des ténèbres qui l’obscurcissent.

Que vos efforts, vos prières, vos désirs n’aient qu’un seul objet : d’être dépouillé de tout intérêt propre, de suivre nu Jésus-Christ, de mourir à vous-même, afin de vivre pour moi éternellement.

Alors s’évanouiront toutes les pensées vaines, les pénibles inquiétudes, les soins superflus.

RÉFLEXION.

Vous l’avez dit, ô mon Jésus : Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à soi-même, qu’il porte sa croix, et qu’il me suive[1] ; et encore : Celui qui ne renonce pas à tout ce qu’il possède, ne peut être mon disciple[2]. Il n’y a donc point à hésiter ; il faut choisir entre le monde et vous : on ne saurait servir deux maîtres[3] et vous ne voulez point de partage. Se rechercher, c’est s’éloigner de vous. Là où il reste encore quelque attache aux choses de la terre, quelque volonté propre, quelque secrète complaisance dans les dons soit de la nature, soit de la grâce, vous ne régnez pas pleinement, Seigneur, et votre amour est en souffrance. Hélas ! comment peut-on, après avoir goûté la joie de votre union, refuser de s’unir plus intimement à vous ? O faiblesse et folie incompréhensible du cœur humain ! Est-il donc, ô mon Dieu, si difficile de reconnaître le néant de tout ce qui n’est pas vous, l’inconstance de notre volonté, l’incertitude de nos projets, la vanité de nos désirs, et de laisser là je ne sais quels biens stériles et misérables, une heure avant que la mort nous en dépouille sans retour ? Quelles seront nos pensées à ce moment où toutes les illusions s’évanouissent ? Que nous feront les choses du temps, lorsque le temps finira pour nous ? C’en est fait, Seigneur, je suis résolu à consommer le sacrifice que vous exigez de ceux qui veulent vous appartenir. Qu’on ne me parle plus du monde ni de moi-même : j’ai rompu mes derniers liens ; je suis mort, je ne vis désormais que de la vie de Jésus-Christ en moi :

ce corps est comme le suaire qui m’enveloppe ; me voilà étendu dans le tombeau, enseveli avec Jésus-Christ en Dieu[4]. Amen : qu’il soit ainsi !

↑ Matth. xvi, 24.

↑ Luc. xiv, 33.

↑ Matth. vi, 24.

↑ Rom. vi, 4.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 214-216).

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CHAP. XXXIX. Qu’il faut éviter l’empressement dans les affaires  ►

CHAPITRE XXXVIII.

COMMENT IL FAUT SE CONDUIRE DANS LES CHOSES EXTÉRIEURES, ET RECOURIR A DIEU DANS LES PÉRILS.

1. J.-C. Mon fils, en tous lieux, dans tout ce que vous faites, en tout ce qui vous occupe au dehors, vous devez vous efforcer de demeurer libre intérieurement, et maître de vous-même, de sorte que tout vous soit assujetti, et que vous ne le soyez à rien.

Ayez sur vos actions un empire absolu ; soyez-en le maître, et non pas l’esclave.

Tel qu’un vrai Israélite, affranchi de toute servitude, entrez dans le partage et dans la liberté des enfants de Dieu, qui, élevés au-dessus des choses présentes, contemplent celles de l’éternité ; qui donnent à peine un regard à ce qui passe, et ne détachent jamais leurs yeux de ce qui durera toujours ; qui, supérieurs aux biens du temps, ne cèdent point à leur attrait, mais plutôt les forcent de servir au bien, selon l’ordre établi par Dieu, le régulateur suprême qui n’a rien laissé de désordonné dans ses œuvres.

2. Si dans tous les événements, vous ne vous arrêtez point aux apparences, et n’en croyez point les yeux de la chair sur ce que vous voyez et entendez : si vous entrez d’abord, comme Moïse, dans le tabernacle pour consulter le Seigneur, vous recevrez quelquefois sa divine réponse, et vous reviendrez instruit de beaucoup de choses sur le présent et l’avenir.

Car c’était toujours dans le tabernacle que Moïse allait chercher l’éclaircissement de ses difficultés et de ses doutes ; et la prière était son unique recours contre la malice et les pièges des hommes.

Ainsi, vous devez vous réfugier dans le secret de votre cœur, pour implorer le secours de Dieu avec plus d’instance.

Nous lisons que Josué et les enfants d’Israël furent trompés par les Gabaonites, parce qu’ils n’avaient point auparavant consulté le Seigneur[1], et que, trop crédules à leurs flatteuses paroles, ils se laissèrent séduire par une fausse pitié.

RÉFLEXION.

La plupart des hommes, dominés par les premières impressions, agissent sans consulter Dieu, et passent leur vie à se repentir le soir de ce qu’ils ont fait le matin. On doit travailler continuellement à vaincre une faiblesse si déplorable, en s’efforçant de résister aux mouvements soudains qui s’élèvent en nous. Celui qui n’est pas maître de soi court un grand péril ; il est à chaque instant près de tomber. Il faut s’exercer à vouloir, à dompter l’imagination qui emporte l’âme, à soumettre le cœur et ses désirs à une règle inflexible. Mais que ferons-nous, pauvres infirmes, si nous ne sommes aidés, secourus ? De nous-mêmes nous ne pouvons rien. Le Seigneur est notre seule force[2] : implorons-le donc avec confiance, implorons-le sans cesse : la prière de l’humble pénètre le Ciel[3]. Levons les yeux sur la montagne d’où nous viendra le secours[4]. Seigneur, Dieu de mon salut, j’ai crié devant vous le jour et la nuit[5] : ce pauvre a crié, et le Seigneur l’a exaucé, et il l’a sauvé de toutes ses tribulations[6]. Béni soit le Seigneur parce qu’il a entendu la voix de ma prière ! Le Seigneur est mon aide et mon protecteur ; mon cœur a espéré en lui, et il m’a secouru, et ma chair a refleuri, et du fond de ma volonté je le louerai[7]. Tous mes os diront : Seigneur, qui est semblable à vous ?[8]

↑ Josue ix, 14.

↑ Ps. xvii, 2.

↑ Eccli. xxxv, 21.

↑ Ps. cxx, 1.

↑ Ps. lxxxvii, 1.

↑ Ps. xxxiii, 7.

↑ Ps. xxvii, 6, 7.

↑ Ps. xxxiv, 10.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 216-217).

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CHAP. XL. Que l’homme n’a rien de bon de lui-même, et ne peut se glorifier de rien  ►

CHAPITRE XXXIX.

QU’IL FAUT ÉVITER L’EMPRESSEMENT DANS LES AFFAIRES.

1. J.-C. Mon fils, remettez-moi toujours vos intérêts ; j’en disposerai selon ce qui sera le mieux, au temps convenable.

Attendez ce que j’ordonnerai, et vous y trouverez un grand avantage.

2. Le F. Seigneur, je vous remets tout avec beaucoup de joie : car j’avance bien peu quand je n’ai que mes propres lumières.

Oh ! que ne puis-je, oubliant l’avenir, m’abandonner, dès ce moment, sans réserve à votre volonté souveraine !

3. J.-C. Mon fils, souvent l’homme poursuit avec ardeur une chose qu’il désire ; l’a-t-il obtenue, il commence à s’en dégoûter, parce qu’il n’y a rien de durable dans ses affections, et qu’elles l’entraînent incessamment d’un objet à un autre.

Ce n’est donc pas peu de se renoncer soi-même dans les plus petites choses.

4. Le vrai progrès de l’homme est l’abnégation de soi même ; et l’homme qui ne tient plus à soi est libre et en assurance.

Cependant l’ancien ennemi, qui s’oppose à tout bien, ne cesse pas de le tenter ; il lui dresse nuit et jour des embûches, et s’efforce de le surprendre pour le faire tomber dans ses pièges.

Veillez et priez, dit le Seigneur, afin que vous n’entriez point en tentation[1].

RÉFLEXION.

Il y a dans les affaires un danger terrible pour l’âme, lorsqu’elle ne veille pas sur elle-même attentivement. Nous ne parlons point des tentations de l’intérêt, si vives pourtant, si multipliées, et qui finissent ordinairement par affaiblir au moins la conscience. Alors même qu’elles ne produisent pas ce triste effet, elles dessèchent le cœur, préoccupent l’esprit, le détournent de Dieu et de la grande pensée du salut. Il y a toujours quelque chose qui presse, qu’on ne peut laisser en retard ; et sous ce prétexte, sans dessein formé, par le seul entraînement des occupations qu’on s’est faites, on abandonne peu à peu les exercices qui nourrissent la piété, les lectures saintes, la prière, les devoirs indispensables de la religion, et ainsi la vie s’écoule pleine de projets, de soucis, de travaux, dans l’oubli de la seule chose nécessaire[2]. Les maladies mêmes ne réveillent pas ; aucun avertissement n’est écouté. Enfin la mort vient, saisit cet homme, le présente au juge qui l’interroge : Qu’as-tu fait du temps que je t’ai accordé ? L’infortuné voit d’un coup d’œil trente, quarante, soixante années consumées tout entières dans les soins de la terre, et il ne voit que cela. Son âme, il n’y a point songé. Il est tard en ce moment pour commencer à s’occuper d’elle, et son sort est fixé irrévocablement. Ah ! pensez avant tout à ce qui ne doit jamais finir. Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et le reste vous sera donné par surcroît[3]. Éteindre en soi le désir de ce qui passe, se confier en la Providence, ne vouloir que ce qu’elle veut, et quand elle le veut, c’est la voie de la paix et le seul fondement solide d’espérance à la dernière heure.

↑ Matth. xxvi, 41.

↑ Luc. x, 42.

↑ Luc. xii, 31.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 217-220).

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Chap. XLI. Du mépris de tous les honneurs du temps  ►

CHAPITRE XL.

QUE L’HOMME N’A RIEN DE BON DE LUI-MÊME, ET NE PEUT SE GLORIFIER DE RIEN.

1. Le F. Seigneur, qu’est-ce que l’homme, pour que vous vous souveniez de lui ? Et qu’est-ce que le fils de l’homme, pour que vous le visitiez ?[1]

Par où l’homme a-t-il pu mériter votre grâce ?

De quoi, Seigneur, puis-je me plaindre si vous me délaissez ? Et qu’ai-je à dire si vous ne faites pas ce que je demande ?

Je ne puis, certes, penser et dire avec vérité que ceci Seigneur, je ne suis rien, je ne peux rien, de moi-même je n’ai rien de bon, je sens ma faiblesse en tout, et tout m’incline vers le néant.

Si vous ne m’aidez et ne me fortifiez intérieurement, aussitôt je tombe dans la tiédeur et le relâchement.

2. Mais vous, Seigneur, vous êtes toujours le même[2], et vous demeurez éternellement bon, juste et saint, faisant tout avec bonté, avec justice, avec sainteté, et disposant tout avec sagesse.

Pour moi, qui ai plus de penchant à m’éloigner du bien qu’à m’en approcher, je ne demeure pas longtemps dans un même état, et je change sept fois le jour.

Cependant je suis moins faible dès que vous le voulez, dès que vous me tendez une main secourable : car vous pouvez seul, sans l’aide de personne, me secourir et m’affermir de telle sorte, que je ne sois plus sujet à tous ces changements, et que mon cœur se tourne vers vous seul et s’y repose à jamais.

3. Si donc je savais rejeter toute consolation humaine, soit pour acquérir la ferveur, soit à cause de la nécessité qui me presse de vous chercher, ne trouvant point d’homme qui me console ; alors je pourrais tout espérer de votre grâce, et me réjouir de nouveau dans les consolations que je recevrais de vous.

4. Grâces vous soient rendues, à vous de qui découle tout ce qui m’arrive de bien.

Pour moi, je ne suis devant vous que vanité et néant, qu’un homme inconstant et fragile.

De quoi donc puis-je me glorifier ? Comment puis-je désirer qu’on m’estime ?

Serait-ce à cause de mon néant ? mais quoi de plus insensé !

Certes, la vaine gloire est la plus grande des vanités, et un mal terrible, puisqu’elle nous éloigne de la véritable gloire, et nous dépouille de la grâce céleste.

Car, dès que l’homme se complaît en lui-même, il commence à vous déplaire ; et lorsqu’il aspire aux louanges humaines, il perd la vraie vertu.

5. La vraie gloire et la joie sainte est de se glorifier en vous, et non pas en soi ; de se réjouir de votre grandeur, et non de sa propre vertu ; de ne trouver de plaisir en nulle créature qu’à cause de vous.

Que votre nom soit loué et non le mien, qu’on exalte vos œuvres et non les miennes ; que votre saint nom soit béni, et qu’il ne me revienne rien des louanges des hommes.

Vous êtes ma gloire et la joie de mon cœur.

En vous je me glorifierai, je me réjouirai sans cesse en vous et non pas en moi, si ce n’est dans mes infirmités[3].

6. Que les Juifs recherchent la gloire qu’on reçoit les uns des autres[4] : pour moi, je ne rechercherai que celle qui vient de Dieu seul[5].

Car toute gloire humaine, tout honneur du temps, toute grandeur de ce monde, comparée à votre gloire éternelle, est folie et vanité.

O ma vérité, ma miséricorde, ô mon Dieu ! Trinité bien heureuse ! à vous seule louange, honneur, gloire, puissance dans les siècles des siècles !

RÉFLEXION.

Si je descends en moi-même, et que je m’interroge sur ce que je suis, que trouvé-je, ô mon Dieu ! Une raison incertaine toujours près de s’égarer, d’inconstantes affections, un mélange inexplicable d’espérances et de craintes vaines, des inclinations viciées, une foule innombrable de désirs qui sans cesse m’agitent et me tourmentent, quelquefois une joie fugitive, habituellement un profond ennui, je ne sais quel instinct du ciel et toutes les passions de la terre, une volonté infirme qui tout ensemble veut et, ne veut pas, un grand orgueil dans une grande misère : voilà mon état tel que le péché l’a fait, et je sens de plus en moi l’impuissance de relever une nature si profondément déchue. Il a fallu que Dieu même vînt soulever ce poids immense de dégradation : sans un Rédempteur divin, l’éternité entière aurait passé sur les ruines de l’homme. Il a paru ce Rédempteur ; il a dit : Me voici ![6] et son sang a satisfait à la suprême justice, et sa grâce a réparé le désordre de l’intelligence et le désordre du cœur : elle a rétabli l’image de Dieu dans sa créature tombée. Incompréhensible mystère d’amour ! et comment répondre à un tel bienfait ? Reconnaissons au moins notre faiblesse et notre indigence ; ne nous attribuons aucun des biens qui nous sont donnés gratuitement ; rendons la gloire à qui elle appartient, et entrons de toutes les puissances de notre être dans les sentiments du Prophète : Seigneur mon Dieu, je vous ai invoqué, et vous m’avez guéri. Vous avez retiré mon âme de l’enfer, et vous m’avez séparé de ceux qui descendent dans le lac. Chantez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, et célébrez la mémoire de sa sainteté ! [7]

↑ Ps. viii, 5.

↑ Ps. ci, 28.

↑ II Cor. xii, 5.

↑ Joann. v, 44.

↑ Joann. v, 44.

↑ Ps. xxix, 8.

↑ Ps. xxxix, 3-5.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 220-221).

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Chap. XLII. Qu’il ne faut pas que notre paix dépende des hommes  ►

CHAPITRE XLI.

DU MÉPRIS DE TOUS LES HONNEURS DU TEMPS.

1. J.-C. Mon fils, n’enviez point les autres, si vous les voyez honorés et élevés, tandis qu’on vous méprise et qu’on vous humilie.

Élevez votre cœur au ciel vers moi, et vous ne vous affligerez point d’être méprisé des hommes sur la terre.

2. Le F. Seigneur, nous sommes aveugles, et la vanité nous séduit bien vite.

Si je me considère attentivement, je reconnais qu’aucune créature ne m’a jamais fait d’injustice, et qu’ainsi je n’ai nul sujet de me plaindre de vous.

Après vous avoir tant offensé, et si grièvement, il est juste que toute créature s’arme contre moi.

La honte et le mépris, voilà donc ce qui m’est dû ; et à vous la louange, l’honneur et la gloire.

Et si je me dispose à souffrir avec joie, à désirer même d’être méprisé, abandonné de toutes les créatures et compté pour rien, je ne puis ni posséder au dedans de moi une paix solide, ni recevoir la lumière spirituelle, ni être uni parfaitement à vous.

RÉFLEXION.

Celui qui s’examine devant Dieu, à la lumière de la vérité, se méprise souverainement, parce qu’il ne trouve en soi, sans la grâce, qu’un fonds immense de corruption : et dès lors, loin de rechercher l’estime, les respects, les honneurs, il réfugie dans son abjection comme dans le seul asile contre l’orgueil, la plus grande de ses mi sères. Si on l’abaisse, si on le dédaigne, il ne se plaint ni ne s’irrite ; il reconnaît qu’on lui fait justice, et l’on ne s’aurait tant l’humilier, qu’il ne s’humilie encore davantage intérieurement : car, en tout, c’est Dieu qu’il regarde, et non pas les hommes. Il dit comme Job : Si je veux me justifier, ma bouche me condamnera ; et si elle entreprend de montrer mon innocence, elle ne prouvera que mon crime[1]. Puis dans l’amertume de son cœur, appelant la miséricorde, il invoque le Père céleste qui a pitié de sa pauvre créature. J’ai péché : que ferai-je, ô Sauveur des hommes ? Pourquoi avez-vous mis la guerre entre vous et moi, et suis-je devenu à charge à moi-même ? Pourquoi n’ôtez-vous pas mon péché, et n’effacez-vous pas mon iniquité ? Voilà que je dormirai dans la poussière, et quand vous me chercherez le matin je ne serai plus[2]. Heureux celui qui s’accuse, car il obtiendra le pardon ! heureux celui qui choisit la dernière place, car on lui dira : Montez plus haut ! [3]

↑ Job ix, 20.

↑ Job vii, 20, 21.

↑ Luc. xiv, 10.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 221-223).

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CHAP. XLIII. Contre la vaine science du siècle  ►

CHAPITRE XLII.

QU’IL NE FAUT PAS QUE NOTRE PAIX DÉPENDE DES HOMMES.

1. J.-C. Si vous faites dépendre votre paix de quelque personne, à cause de l’habitude de vivre avec elle et de la conformité de vos sentiments, vous serez dans l’inquiétude et le trouble.

Mais si vous cherchez votre appui dans la vérité immuable et toujours vivante, vous ne serez point accablé de tristesse quand un ami s’éloigne ou meurt.

Toute amitié doit être fondée sur moi ; et c’est pour moi que vous devez aimer tous ceux qui vous paraissent aimables et qui vous sont les plus chers en cette vie.

Sans moi l’amitié est stérile et dure peu ; et toute affection, dont je ne suis pas le lien, n’est ni véritable ni pure.

Vous devez être mort à ces affections humaines, jusqu’à souhaiter de n’avoir, s’il se pouvait, aucun commerce avec les hommes.

Plus l’homme s’éloigne des consolations de la terre, plus il s’approche de Dieu.

Et il s’élève d’autant plus vers Dieu qu’il descend plus profondément en lui-même, et qu’il est plus vil à ses propres yeux.

2. Celui qui s’attribue quelque bien, empêche que la grâce de Dieu descende en lui, parce que la grâce de l’Esprit-Saint cherche toujours les cœurs humbles.

Si vous saviez vous anéantir parfaitement, et bannir de votre cœur tout amour de la créature, alors venant à vous, je vous inonderai de ma grâce.

Quand vous regardez la créature, vous perdez de vue le Créateur.

Apprenez à vous vaincre en tout à cause de lui, et vous pourrez alors parvenir à le connaître.

Le plus petit objet désiré, aimé avec excès, souille l’âme et la sépare du souverain bien.

RÉFLEXION.

La religion sanctifie tout, et ne détruit rien, hors le péché ; elle n’interdit pas les affections naturelles : au contraire, il y en a qu’elle commande expressément, et le précepte de l’amour mutuel est un de ceux que l’Évangile inculque avec le plus de soin. Aimons-nous les uns les autres ![1], répète sans cesse l’apôtre saint Jean. Celui qui n’aime point demeure dans la mort[2] ; il ne connaît pas Dieu, car Dieu est amour[3]. Et, dans la nuit de la Cène, ne voyons-nous pas reposer sur le cœur de Jésus le disciple qu’il aimait ?[4] Mais nos affections, pour être pures, doivent avoir leur principe en Dieu, et leur règle dans sa volonté. Alors ce ne sont plus des sentiments de la terre, qui, en passant, agitent et troublent l’âme, c’est quelque chose de l’éternité, comme elle invariable et calme comme elle. Défiez-vous des attachements qui altèrent la paix du cœur. Nulle créature ne doit être aimée qu’avec une soumission parfaite aux ordres de la Providence. Toujours nous devons être prêts à supporter sans plainte ce qui afflige le plus la nature, l’absence, la séparation, la mort même, nous souvenant de ce que dit l’Apôtre :

Nous ne voulons pas, mes frères, que vous soyez dans l’ignorance touchant ceux qui dorment, afin que vous ne vous attristiez pas comme les autres hommes, qui n’ont point d’espérance. Car si nous croyons que Jésus est mort et ressuscité, ainsi Dieu amènera avec Jésus ceux qui se seront endormis en lui. Nous vous disons ceci d’après la parole du Seigneur : nous qui vivons, qui sommes réservés pour son avènement, nous ne préviendrons point ceux qui sont déjà dans le sommeil. Car, au commandement de l’Archange, à sa voix, au son de la trompette de Dieu, le Seigneur lui-même descendra du ciel, et les morts qui reposent dans le Christ se lèveront les premiers. Ensuite, nous qui vivons et qui serons demeurés jusqu’alors, nous serons enlevés avec eux dans les nuées, au-devant du Christ, au milieu des airs ; et ainsi nous serons à jamais avec le Seigneur. Consolez-vous les uns les autres dans ces paroles[5].

↑ Joann. iv, 7.

↑ Joann. iii, 14.

↑ Joann. iv, 8.

↑ Joann. xiv, 23.

↑ Thessal. iv, 12-17.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 223-225).

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CHAP. XLIV. Qu’il ne faut point s’embarrasser dans les chose extérieures  ►

CHAPITRE XLIII.

CONTRE LA VAINE SCIENCE DU SIÈCLE.

I. J.-C. Mon fils, ne vous laissez pas émouvoir au charme et à la beauté des discours des hommes ; car le royaume de Dieu ne consiste pas dans des discours, mais dans des œuvres[1].

Soyez attentif à mes paroles, qui enflamment le cœur, éclairent, attendrissent l’âme, et la remplissent de consolation.

Ne lisez jamais pour paraître plus savant ou plus sage.

Étudiez-vous à mortifier vos vices ; cela vous servira plus que la connaissance des questions les plus difficiles.

2. Après avoir beaucoup lu et beaucoup appris, il en faut toujours revenir à l’unique principe de toutes choses.

C’est moi qui donne à l’homme la science, et qui éclaire l’intelligence des petits enfants, plus que l’homme ne le pourrait par aucun enseignement.

Celui à qui je parle est bientôt instruit, et fait de grands progrès dans la vie de l’esprit.

Malheur à ceux qui interrogent les hommes sur toutes sortes de questions curieuses, et qui s’inquiètent peu d’apprendre à me servir !

Viendra le jour où Jésus-Christ, le maître des maîtres, le Seigneur des anges, apparaîtra, pour demander compte à chacun de ce qu’il sait, c’est-à-dire pour examiner les consciences.

Et alors, la lampe à la main, il scrutera Jérusalem[2] : les secrets des ténèbres seront dévoilés[3], et toute langue se taira.

3. C’est moi qui, en un moment, élève l’âme humble, et la fais pénétrer plus avant dans la vérité éternelle, que ne le pourrait celui qui aurait étudié dix années dans les écoles.

J’enseigne sans bruit de paroles, sans embarras d’opinions, sans faste, sans arguments, sans disputes.

J’apprends à mépriser les biens de la terre, à dédaigner ce qui passe, à rechercher et à goûter ce qui est éternel, à fuir les honneurs, à souffrir les scandales, à mettre en moi toute son espérance, à ne désirer rien hors de moi, et à m’aimer ardemment et par-dessus tout.

4. Quelques-uns, en m’aimant ainsi, ont appris des choses toutes divines, dont ils parlaient d’une manière admirable.

Ils ont fait plus de progrès en quittant tout, que par une profonde étude.

Mais je dis aux uns des choses plus générales ; aux autres, de plus particulières. J’apparais à quelques-uns doucement voilé sous des ombres et des figures ; je révèle à d’autres mes mystères au milieu d’une vive splendeur.

Les livres parlent à tous le même langage ; mais il ne produit pas sur tous les mêmes impressions, parce que moi seul j’enseigne la vérité au dedans, je scrute les cours, je pénètre les pensées, j’excite à agir, et je distribue mes dons à chacun, selon qu’il me plaît.

RÉFLEXION.

Plusieurs se fatiguent et se tourmentent pour acquérir la science, et j’ai vu, dit le Sage, que cela aussi était vanité, travail et affliction d’esprit[4]. À quoi vous servira de connaître les choses de ce monde, quand ce monde même aura passé ? Au dernier jour, on ne vous demandera pas ce que vous avez su, mais ce que vous avez fait et il n’y a plus de science dans les enfers, vers lesquels vous vous hâtez[5]. Cessez un vain labeur. Qui que vous soyez, vous n’avez que trop cultivé l’arbre dont les fruits donnent la mort. Laissez la science qui nourrit l’orgueil, la science qui enfle, pour vous occuper uniquement d’acquérir celle qui fait les humbles et les saints, la charité qui édifie[6]. Apprenez à vous humilier, à connaître votre néant et votre corruption. Alors Dieu viendra vers vous ; il vous éclairera de sa lumière, il vous enseignera, dans le secret du cœur, cette science merveilleuse dont Jésus a dit : Je vous bénis mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits[7].

↑ I Cor. iv, 20.

↑ Soph. i, 12.

↑ I Cor. iv, 5.

↑ Eccli. i, 17.

↑ Eccli. ix, 10.

↑ I Cor. viii, 1.

↑ Luc. x, 21.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 225-226).

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Chap. XLV. Qu’il ne faut pas croire tout le monde, et qu’il est difficile de garder une sage mesure dans ses paroles  ►

CHAPITRE XLIV.

QU’IL NE FAUT POINT S’EMBARRASSER DANS LES CHOSES EXTÉRIEURES.

1. J.-C. Mon fils, il faut que vous vous teniez dans l’ignorance de beaucoup de choses ; que vous soyez comme mort au monde, et que le monde soit mort pour vous[1].

Il faut aussi fermer l’oreille à bien des discours, et penser plutôt à vous conserver en paix.

Il vaut mieux détourner les yeux de ce qui déplaît, et laisser chacun dans son sentiment, que de s’arrêter à contester.

Si vous prenez soin d’avoir Dieu pour vous, et que son jugement vous soit toujours présent, vous supporterez sans peine d’être vaincu.

Le F. Hélas ! Seigneur, où en sommes-nous venus ? On pleure une perte temporelle, on se fatigue pour le moindre gain ; et l’on oublie les pertes de l’âme, ou l’on ne s’en souvient qu’à peine et bien tard.

On est attentif à ce qui ne sert peu ou point du tout, et l’on passe avec négligence sur ce qui est souverainement nécessaire ; parce que l’homme se répand tout entier au dehors, et que, s’il ne rentre promptement en lui-même, il demeure avec joie enseveli dans les choses extérieures.

RÉFLEXION.

Si vous saviez mourir demain, que vous importeraient les choses de la terre, ce qui se fait, ce qui se dit autour de vous ? Eh bien ! vous mourrez demain ; car la vie est à peine d’un jour. Soyez donc dès ce moment tel que vous voudrez avoir été, quand l’éternité s’ouvrira devant vous. Ni la science, ni la richesse, ni rien de ce qui est du monde ne vous servira au jugement de Dieu : vous n’y porterez que vos œuvres. Il y avait un homme riche dont les terres avaient produit une moisson extraordinaire ; et il pensait en lui-même, disant : Que ferai-je ? car je n’ai point de lieu où recueillir tous ces fruits. Et il dit : Voici ce que je ferai : j’abattrai mes greniers, et j’en bâtirai de plus grands, et j’y amasserai toute ma récolte et tous mes biens ; et je dirai à mon âme : Mon âme, tu as beaucoup de biens en réserve pour plusieurs années : repose-toi, mange, bois, fais bonne chère. Mais Dieu lui dit : Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme ; et pour qui sera ce que tu as amassé ? Ainsi en est-il de celui qui thésaurise pour lui-même, et qui n’est pas riche devant Dieu[2].

↑ Col. iii, 3. ; Gal. vi, 14.

↑ Luc. xii, 16-21.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 227-230).

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CHAP. XLVI. Qu’il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu’on est assailli de paroles injurieuses  ►

CHAPITRE XLV.

QU’IL NE FAUT PAS CROIRE TOUT LE MONDE, ET QU’IL EST DIFFICILE DE GARDER UNE SAGE MESURE DANS SES PAROLES.

I. Le F. Secourez-moi, Seigneur, dans la tribulation : car le salut ne vient pas de l’homme[1].

Combien de fois ai-je en vain cherché la fidélité où je croyais la trouver ? combien de fois l’ai-je trouvée où je l’attendais le moins ?

Vanité donc d’espérer dans les hommes ; mais vous êtes, mon Dieu, le salut des justes.

Soyez béni, Seigneur, en tout ce qui nous arrive.

2. Nous sommes faibles et changeants ; un rien nous séduit et nous ébranle.

Quel est l’homme si vigilant et si réservé qu’il ne tombe jamais dans aucune surprise, ni dans aucune perplexité ?

Mais celui, mon Dieu, qui se confie en vous, et qui vous cherche dans la simplicité de son cœur, ne chancelle pas si aisément.

Et s’il éprouve quelque affliction, s’il est engagé en quelque embarras, vous l’en tirez bientôt, ou vous le consolez : car vous n’abandonnez pas pour toujours celui qui espère en vous.

Quoi de plus rare qu’un ami fidèle, qui ne s’éloigne point quand l’infortune accable son ami ?

Seigneur, vous êtes seul constamment fidèle, et nul ami n’est comparable à vous.

Oh ! que de sagesse dans ce que disait cette sainte âme : Mon cœur est affermi et fondé en Jésus-Christ[2].

S’il en était ainsi de moi, je serais moins troublé par la crainte des hommes, et moins ému de leurs paroles malignes.

Qui peut prévoir, qui peut détourner tous les maux à venir ? Si ceux qu’on a prévus, souvent blessent encore, que sera-ce donc de ceux qui nous frappent inopinément ?

Pourquoi, malheureux que je suis, n’ai-je pas pris de plus sûres précautions pour moi-même ? Pourquoi aussi ai-je eu tant de crédulité pour les autres !

Mais nous sommes des hommes, et rien autre chose que des hommes fragiles, quoique plusieurs nous croient et nous appellent des anges.

A qui croirai-je, Seigneur ! à qui, si ce n’est à vous ? Vous êtes la vérité qui ne trompe point, et qu’on ne peut tromper.

Au contraire, tout homme est menteur[3], faible, inconstant, fragile, surtout dans ses paroles ; de sorte qu’on doit à peine croire d’abord ce qui paraît le plus vrai dans ce qu’il dit.

4. Que vous nous avez sagement avertis de nous défier des hommes ; que l’homme a pour ennemis ceux de sa propre maison[4] ; et que si quelqu’un dit : Le Christ est ici ou : il est là[5], il ne faut pas le croire !

Une dure expérience m’a éclairé : heureux si elle sert à me rendre moins insensé et plus vigilant !

Soyez discret, me dit quelqu’un, soyez discret ; ce que je vous dis n’est que pour vous. Et pendant que je me tais et que je crois la chose secrète, il ne peut lui-même garder le silence qu’il m’a demandé ; mais, dans l’instant il me trahit, se trahit lui-même et s’en va.

Éloignez de moi, Seigneur, ces confidences trompeuses ; ne permettez pas que je tombe entre les mains de ces hommes indiscrets, ou que je leur ressemble.

Mettez dans ma bouche des paroles invariables et vraies ; et que ma langue soit étrangère à tout artifice.

Ce que je ne peux souffrir en autrui, je dois m’en préserver avec soin.

5. Oh ! qu’il est bon, qu’il est nécessaire pour la paix, de se taire sur les autres, de ne pas tout croire indifféremment, ni tout redire sans réflexion, de se découvrir à peu de personnes, de vous chercher toujours pour témoin de son cœur, de ne pas se laisser emporter à tout vent de paroles ; mais de désirer que tout en nous et hors de nous s’accomplisse selon qu’il plaît à votre volonté !

Que c’est encore un sûr moyen pour conserver la grâce céleste, de fuir ce qui a de l’éclat aux yeux des hommes, de ne point rechercher ce qui semble attirer leur admiration ; mais de travailler ardemment à acquérir ce qui produit la ferveur et corrige la vie !

A combien d’hommes a été funeste une vertu connue et louée trop tôt !

Que de fruits, au contraire, d’autres ont tirés d’une grâce conservée en silence durant cette vie fragile, qui n’est qu’une tentation et une guerre continuelle !

RÉFLEXION.

Ne vous appuyez pas sur les hommes, car ils vous manqueront tôt ou tard. L’homme est faible, indiscret, inconstant, léger, enclin à tout rapporter à soi. Le moindre caprice l’éloigne, le moindre intérêt suffit pour le transformer en ennemi. Alors il se montre tel qu’il est. Il vous aimait, mais pour lui-même, pour tirer parti de vous au besoin. Fuyez, fuyez ces faux amis du monde. Celui-ci vous trahit, cet autre vous délaisse. Arrive-t-il des circonstances qui vous forcent de recourir à eux, tous commencent à s’excuser. Le premier dit : J’ai acheté une terre ; il faut nécessairement que je l’aille voir : je vous supplie de m’excuser. Un autre dit : J’ai acheté cinq paires de bœufs, et je vais les éprouver : je vous supplie de m’excuser. Un autre dit : J’ai épousé une femme, et c’est pourquoi je ne puis aller[6]. Voilà les amitiés humaines. Vous seul, mon Dieu, vous seul n’abandonnez point ceux qui vous aiment, ceux qui espèrent en vous : toujours vous êtes près d’eux pour les soutenir et les consoler. Jamais vous ne vous lassez d’entendre leurs gémissements, d’écouter leurs plaintes, de recueillir leurs larmes. Rien n’est au-dessous de votre tendresse ; cet homme abject aux yeux des hommes, ce pauvre rebuté de toutes parts, vous l’assistez, mon Dieu, sur le lit de sa douleur, et votre main retourne son lit pour y reposer ses infirmités[7] : puis, quand sa tâche est accomplie, à la fin du jour, vous le recevez dans l’éternelle paix.

↑ Ps. lix, 11.

↑ Sainte Agathe.

↑ Ps. cxv, 11.

↑ Mich. vii, 2.

↑ Matth. xxiv, 23.

↑ Luc. xiv, 18, 20.

↑ Ps. xl, 4.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 230-233).

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Chap. XLVII. Qu’il faut être prêt à souffrir pour la vie éternelle tout ce qu’il y a de plus pénible  ►

CHAPITRE XLVI.

QU’IL FAUT METTRE SA CONFIANCE EN DIEU, LORSQU’ON EST ASSAILLI DE PAROLES INJURIEUSES.

1. J.-C. Mon fils, demeurez ferme, et espérez en moi. Qu’est-ce, après tout, que des paroles ? un vain bruit. Elles frappent l’air, mais ne brisent point la pierre.

Si vous êtes coupable, songez que votre désir doit être de vous corriger. Si votre conscience ne vous reproche rien, pensez que vous devez souffrir avec joie cette légère peine pour Dieu.

C’est bien ce qu’il y a de moindre, que, de temps en temps, vous supportiez quelques paroles, vous qui ne pouvez encore soutenir de plus rudes épreuves.

Et pourquoi de si petites choses vont-elles jusqu’à votre cœur, si ce n’est que vous êtes encore charnel, et trop occupé des jugements des hommes ?

Vous craignez le mépris, et à cause de cela vous ne voulez pas être repris de vos fautes, et vous cherchez des excuses pour les couvrir.

2. Scrutez mieux votre cœur, et vous reconnaîtrez que le monde vit encore en vous, et le vain désir de plaire aux hommes.

Car votre répugnance à être abaissé, confondu par vos faiblesses, prouve que vous n’avez pas une humilité sincère, que vous n’êtes pas véritablement mort au monde, et que le monde n’est pas crucifié pour vous[1].

Écoutez ma parole, et vous vous inquiéterez peu de toutes les paroles des hommes.

Quand on dirait contre vous tout ce que peut inventer la plus noire malice, en quoi cela vous nuirait-il, si vous le laissez passer comme la paille que le vent emporte ? En perdriez-vous un seul cheveu ?

3. Celui dont le cœur n’est pas renfermé en lui-même, et qui n’a pas Dieu toujours présent, s’émeut aisément d’une parole de blâme.

Mais celui qui se confie en moi et qui ne s’appuie pas sur son propre jugement, ne craindra rien des hommes.

Car c’est moi qui connais et qui juge ce qui est secret ; je sais la vérité de toute chose, qui a fait l’injure et qui la souffre.

Cette parole, elle est venue de moi ; cet événement, je l’ai permis, afin que ce qu’il y a de caché dans beaucoup de cœurs fût révélé[2].

Je jugerai l’innocent et le coupable ; mais, par un secret jugement, j’ai voulu auparavant éprouver l’un et l’autre.

4. Le témoignage des hommes trompe souvent ; mais mon jugement est vrai : il subsistera et ne sera point ébranlé.

Le plus souvent il est caché, et peu de personnes le découvrent en chaque chose : cependant il n’erre jamais, et ne peut errer, quoiqu’il ne paraisse pas toujours juste aux yeux des insensés.

C’est donc à moi qu’il faut remettre le jugement de tout, sans jamais s’en rapporter à son propre sens.

Le juste ne sera point troublé, quoi qu’il lui arrive par l’ordre de Dieu[3]. Il lui importera peu qu’on l’accuse injustement.

Et si d’autres le défendent et réussissent à le justifier, il n’en concevra pas non plus une vaine joie.

Car il se souvient que c’est moi qui sonde les cœurs et les reins[4], et que je ne juge point sur les dehors et les apparences humaines.

Ce qui paraît louable au jugement des hommes, souvent est criminel à mes yeux.

5. Le F. Seigneur mon Dieu, juge infiniment juste, fort et patient, qui connaissez la fragilité de l’homme et son penchant au mal, soyez ma force et toute ma confiance : car ma conscience ne me suffit pas.

Vous connaissez ce que je ne connais point ; ainsi j’ai dû m’abaisser sous tous les reproches et les supporter avec douceur.

Pardonnez-moi dans votre bonté, toutes les fois que je n’ai pas agi de la sorte, et donnez-moi plus abondamment la grâce qui apprend à souffrir.

Car je dois compter bien plus sur votre grande miséricorde pour obtenir le pardon, que sur ma vertu apparente pour justifier ce que ma conscience recèle.

Quoique je ne me reproche rien, je ne suis cependant pas justifié pour cela[5] ; parce que sans votre miséricorde, nul homme vivant ne sera juste devant vous[6].

RÉFLEXION.

Vous serez heureux quand on vous maudira, et qu’on vous persécutera, et qu’on dira faussement toute sorte de mal contre vous : réjouissez-vous alors, et soyez ravis de joie, parce que votre récompense est grande dans les cieux[7]. Combien cependant, malgré cette parole, ne nous troublons-nous pas des discours des hommes et de leurs jugements ? Nous ne pouvons supporter qu’on nous abaisse ; nous voulons à tout prix être loués, estimés. Séduits par un vain fantôme de réputation, nous oublions Dieu et ses enseigne ments, et les biens qu’il promet aux humbles. Étrange effet de l’or gueil toujours vivant au fond de notre misérable cœur ! Que vous importe l’outrage, l’injure, la calomnie ? D’où vient qu’elle excite en vous une peine si amère, un si vif ressentiment ? Craignez-vous donc d’avoir trop de moyens d’expiation, trop d’espérances de miséricorde ? Mais on vous accuse à tort. Aimeriez-vous mieux que ce fût avec justice ? Si vous n’avez pas commis la faute qu’on vous re. proche, que d’autres vous avez commises qu’on ne vous reproche point ! Descendez dans votre conscience, vous y entendrez une voix plus sévère que celles qui s’élèvent contre vous. Celles-ci se tairont, mais l’autre parlera devant le Juge en présence duquel tout à l’heure vous comparaîtrez loin des bruits de la terre, dans le silence de l’éternité. Pensez à ce moment formidable, et vous vous inquiéterez peu de ce que les hommes disent de vous.

↑ Galat. vi, 14.

↑ Luc. ii, 35.

↑ Prov. x, 21.

↑ Ps. vii, 10.

↑ I Cor. iv, 4.

↑ Ps. cxlii, 2.

↑ Matth. v, 11, 12.

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