De imitatione Christi
Frontispice
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. image).
Avis de l’éditeur ►
Frontispice
Avis de l’éditeur
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 9).
◄ Frontispice
I. Éloges de l’Imitation ►
AVIS DE L’ÉDITEUR
Pour inspirer à tous un plus vif désir de lire et de méditer cet excellent livre, nous reproduisons quelques-uns des nombreux éloges dont il a été l’objet ; et afin de donner satisfaction à la curiosité bien légitime des érudits, nous faisons connaître les diverses opinions sur l’auteur de l’Imitation et indiquons les principaux livres sur ce sujet.
Avant de reproduire le texte complet de la préface, de la traduction et des réflexions de Lamennais, nous citons quelques appréciations sur la valeur exceptionnelle de cette traduction que nous avons choisie de préférence à tant d’autres.
Éloges de l’Imitation
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 9-17).
◄ Avis de l’éditeur
II. Auteur de l’Imitation ►
I. ÉLOGES DE L’IMITATION
Bellarmin (1542-1621).
Opusculum est utilissimum, et jure in tota Ecclesia summo omnium consensu receptum et frequentatum, et in omnes lin guas conversum. Ego certe, ab adolescentia et usque ad senectam, hoc opusculum sæpe volvi et revolvi, et semper mihi novum apparuit, et nunc etiam mirifice cordi meo sapit. ( Card. Bellarmin.)
Saint François de Sales (1567-1622).
Saint François de Sales tenait en haute estime l’Imitation de Jésus-Christ que l’on attribue à divers auteurs, ou plutôt à divers secrétaires, car pour dire le vrai, son vrai auteur c’est le Saint-Esprit. Ce livre-là ne peut être assez loué ni estimé et un saint personnage de notre temps disait que sa lecture avait converti plus d’âmes qu’il ne contenait de lettres.
Mais notre bienheureux donnait deux avis pour sa lecture ; l’un que l’on le lût avec grand respect et comme un élixir et un consommé de l’Évangile, autrement qu’on s’exposait à faire contumelie à l’esprit de grâce ; l’autre que l’on se servît de l’adresse du R. P. Henri Sommalius, jésuite ; autrement faute de méthode, on s’embarrasserait dans sa lecture comme dans un labyrinthe, quoique très aimable labyrinthe de piété auquel c’est se trouver en Dieu que de se perdre en soi-même.
(Esprit de saint François de Sales, par l’évêque de Belley. VII. partie, sect. 7.)
Fontenelle (1657-1757).
Ce livre, le plus beau qui soit parti de la main d’un homme, puisque l’Évangile n’en vient pas, n’irait pas droit au cœur comme il fait, et ne s’en saisirait pas avec tant de force, s’il n’avait un air naturel et tendre, à quoi la négligence même du style aide beaucoup. (Vie de Corneille ; Œuvres complètes, Paris, Salmon, 1825, t. IV, p. 219).
Lamartine (1790-1869).
Je m’assieds près de la vieille table de chêne où mon père et mon grand-père se sont assis. Elle est couverte de livres froissés par eux et par moi : leur vieille Bible, un grand Pétrarque in-4o, édition de Venise, en deux énormes volumes, où ses œuvres latines, sa politique, ses philosophies, son Africa, tiennent deux mille pages et où ses immortels sonnets en tiennent sept. Parfaite image de la vanité et de l’incertitude du travail de l’homme qui passe sa vie à élever un monument immense et laborieux à sa mémoire et dont la prospérité ne sauve qu’une petite pierre pour lui faire une gloire et une immortalité. Un Homère, un Virgile, un volume de lettres de Cicéron, un tome dépareillé de Chateaubriand, de Goëthe, de Byron, tous philosophes ou poètes, et une petite imitation de Jésus-Christ, bréviaire philosophique de ma pieuse mère, qui conserve la trace de ses doigts, quelquefois de ses larmes, quelques notes d’elle, et qui contient à lui seul plus de philosophie et plus de poésie que tous ces poètes et tous ces philosophes. (Recueillements poétiques. 1839, Lettre-Préface, pag. IX et X.)
Livre obscur et sans nom, humble vase d’argile,
Mais rempli jusqu’au bord des sucs de l’Évangile,
Où la sagesse humaine et divine, à longs flots,
Dans le cœur altéré coulent en peu de mots ;
Où chaque âme, à sa soif, vient, se penche et s’abreuve
Des gouttes de sueur du Christ à son épreuve ;
Trouve, selon le temps ou la peine ou l’effort,
Le lait de la mamelle ou le pain fort du fort,
Et, sous la croix où l’homme ingrat le crucifie,
Dans les larmes du Christ boit sa philosophie.
(Jocelyn, 6° époque.)
S. U. S. de Sacy (1801-1879).
L’esprit de piété et l’onction sont tellement répandus dans tout cet ouvrage, qu’on peut dire selon l’Apôtre, qu’il est comme la bonne odeur de Jésus-Christ, qui se communique et se fait sentir à tous ceux qui en approchent. L’auteur y parle partout avec tant de bonté, tant de charité et tant de lumière qu’il est visible que son ouvrage est plutôt une effusion de son cœur et de son ardente piété qu’une production de son esprit et de sa science. Il écrit toujours comme étant attentif à Dieu qui lui est présent, interrompant quelquefois ses discours pour lui : adresser la parole et mêlant d’excellentes prières avec les instructions qu’il nous propose.
Je rougirais de m’étendre ici sur le mérite littéraire de l’Imitation de Jésus-Christ, et de faire remarquer, par exemple, que l’antithèse est la figure de style la plus familière à l’auteur ; figure qui a autant de naturel sous sa plume qu’elle en a peu d’ordinaire dans les écrivains qui en font un fréquent usage. C’est du fond même de son sujet que sort cette opposition perpétuelle entre les misères de ce monde et les joies de l’autre ; entre le peu de prix des biens qui passent et l’incomparable valeur des biens qui ne passent pas ; entre la folie de ceux qui cherchent leur bonheur en eux-mêmes et la sagesse des saints qui n’aiment et ne cherchent et ne veulent posséder que Dieu. Lieux communs, sans doute, mais où est la source des grandes et durables émotions, sinon dans les lieux communs ? Où est l’éloquence, celle qui ne meurt pas, sinon dans l’expression de ces sentiments que nous portons tous en nous-mêmes, et qu’il n’appartient qu’à bien peu de rendre avec cette énergie et cette vérité qui font d’un lien commun le cri du cœur, le gémissement éternel de l’humanité ? Sans doute les âmes vraiment chrétiennes sentent mieux que d’autres le charme de l’Imitation de Jésus Christ ; c’est leur livre de tous les jours, celui qui les console dans leurs peines, qui les affermit et les encourage dans cette dure épreuve de la vie, c’est leur compagnon inséparable, leur ami ; c’est la source où elles puisent le baume divin de la piété. Cependant l’Imitation de Jésus-Christ parle à toutes les âmes. Je l’ai lue dans des dispositions d’esprit bien diverses, et toujours avec délice. Le scepticisme ne résiste pas à l’influence de cette douce lumière qui brille dans les ténèbres de l’âme comme la clarté d’une lampe d’or dans l’obscurité du sanctuaire ! On croit du moins, on est touché, on espère pour un moment.
Qu’y a-t-il de comparable avec ces dialogues du troisième livre entre l’âme chrétienne et Jésus-Christ ? C’est le comble du mysticisme ; et cependant tout y est si simple et si vrai, qu’il n’y a pas d’esprit qui ne se prête à la fiction. Aussi cet ouvrage qui semblerait d’abord n’avoir été composé que pour des moines et des anachorètes, a-t-il toujours fait la lecture des gens, même du siècle, pour peu qu’ils eussent de goût et de cœur.
A mesure qu’on en parcourt quelques pages, la persuasion se glisse, pour ainsi dire, dans l’âme, avec un sentiment de paix et de bonheur inexprimable. Par un privilège unique l’Imitation de Jésus-Christ est un livre de dévotion à l’usage de tout le monde.
(L’Imitation de Jésus-Christ fidèlement traduite du latin par Michel de Marillac garde des sceaux de France, édition nouvelle soigneusement réunie et corrigée par S. U. S. de Sacy.)
A. Nisard (1809-1892).
M. Auguste Nisard avait reçu d’un de ses amis une belle édition de l’Imitation de Jésus-Christ. Il raconte l’influence qu’eut ce livre sur son âme :
« Durant l’exercice de ma charge, il ne se passa pas un jour où je n’eusse à faire usage de la médecine divine… Telle chose m’advint dans l’exercice de mes fonctions qui mit mon amour propre en feu et qui manqua de me jeter hors de toute mesure. Je pris le temps de lire quelques lignes de l’Imitation de Jésus-Christ, les premières qui me tombèrent sous les yeux. Elles me rendirent tout honteux de moi-même, et cette levûre d’orgueil tomba dans mon cœur plus vite qu’elle ne s’y était formée. Telle injonction qui ressemblait à un firman émané de quelque cour d’Orient, me vint des puissances de qui je dépendais. On demandait de moi une chose qui excédait la raisonnable obéissance. On insistait avec une dureté inouïe et comminatoire pour que la chose fût faite dans les vingt-quatre heures. On me tentait presque dans mon honneur. J’allai demander conseil à ma chère édition, elle ne me laissa pas longtemps perplexe ; elle me dit : Ne fais pas cela, et si l’on te presse davantage, résigne ton poste. Je ne fis pas la chose, et mon poste me fut gardé. Peut-être celui qui m’avait commandé cela en avait-il référé de son côté à son édition, chapitre Des devoirs des supérieurs envers leurs inférieurs, et ce chapitre l’avait averti qu’il allait abuser de sa maîtrise. J’ai toujours aimé à le penser et à le lui imputer à bien.
Un autre jour c’est la maladie qui entre chez moi et le médecin tôt après. Il n’y a pas de pires épreuves et de troubles de la chair comparables à ceux-là. Si peu de chose sépare la maladie de la mort que l’une nous figure le maître de cérémonies de l’autre. Ce fils que Dieu m’a donné et que dans son extrême bonté il a bien voulu me conserver, Dieu va-t-il me l’ôter ?
Et pourquoi m’épargnerait-il dans mon sang, lui qui n’a pas épargné tant de braves pères meilleurs que moi ? Dans ces heures d’angoisses extrêmes, où notre cœur, pour ainsi dire arraché de son fond, ne sait même plus former de prière, que devenir ? A quoi se tourner ? Et nunc, Pater dilecte, quid dicam ? On trouve cela et le reste qu’on peut y lire dans le chapitre xxix du livre III : Qualiter, instante tribulatione, Deus invocandus est et benedicendus. J’ai recours à ce chapitre xxix, et je le mets au lieu et place de mon misérable cœur, je ne peux pas prier de moi-même. Celui qui a écrit ce chapitre pour les désolés de ce monde prie pour moi, et je redis toutes ses paroles comme un enfant auquel on fait réciter son Pater ou son Credo. A cela, des braves de l’Académie ou du Lycée me disent : Comment peut-on s’abêtir ainsi ayant été un bel esprit de collège et ne l’étant que trop encore ? Que voulez-vous ? Apportez-moi un bon raisonnement philosophique de votre Académie ou de votre Lycée, qui me rende fort contre moi-même et qui m’aide à me comporter un peu plus bravement chez moi. Je le prendrai de n’importe quelle main et j’avalerai tout d’un trait votre cordial. Hélas ! combien n’en ai-je pas pris de ces cordiaux de l’école ! ils ne m’ont absolument rien fait.
Autres sont les secours de la philosophie, autres ceux de la religion. Ceux-là sont pour l’usage externe comme parle la médecine ; ceux-ci pour l’usage interne ou pour l’entretien de la vie spirituelle. Et pour qui veut bien examiner l’état de son âme, après qu’il l’a traitée par la méthode philosophique et rationnelle, il se trouve aussi malade qu’avant. Il n’a de la santé que les apparences et le vermillon dont les femmes de théâtre enduisent leur visage avant de se produire à la rampe. » (Les Deux Imitations de Jésus-Christ, le De Imitatione Christi et l’Imitation de Corneille, par Aug. Nisard), 1888, in-8o, p. ix, ssq.)
Henri Martin (1810-1885).
Quatre siècles ont passé, dit Henri Martin, bien d’autres passeront ; ce livre n’a pas vieilli et ne vieillira pas, parce qu’il est l’expression non pas la plus hardie, mais la plus générale, la plus acceptée, d’une des tendances éternelles de l’âme. On ne saurait parler qu’avec respect d’une œuvre qui tient une place dans l’histoire de l’humanité, et qui, fidèle à un de ses titres, a été la consolation de tant de milliers, on pourrait dire de tant de millions d’âmes ! Les hommes même qui vivent le plus éloignés du milieu moral où elle règne ne lui ont jamais refusé leur admiration. (Histoire de France, t. V.)
De Montalembert (1810-1870).
Enfin, comment oublier, parmi les merveilles du siècle d’Elisabeth, cet ouvrage que tous les siècles ont reconnu sans rival, l’Imitation de Jésus-Christ, dont le glorieux anonyme n’a point été complètement levé, mais dont l’auteur présumé, Jean Gersen, abbé de Verceil, vivait à cette époque, avec laquelle, du reste, l’esprit de ce divin volume se trouve parfaitement d’accord. C’est la forme la plus complète et la plus sublime de l’ardente piété envers le Christ, d’une période qui avait déjà enfanté le Rosaire et le Scapulaire en l’honneur de Marie, et qui se clot magnifiquement par l’institution de la fête du Saint-Sacrement, qui eut pour premier auteur une Sœur de Charité (sainte Julienne de Liège), pour confirmation le miracle de Bolsène, et pour chantre saint Thomas d’Aquin. (Histoire de sainte Elisabeth de Hongrie, par le comte de Montalembert, Paris, Debécourt, 1837, 2e édit., t. I, Introduction, xci.)
Mgr Darboy (1813-1871).
Après la Bible, qui vient de Dieu, l’Imitation de Jésus-Christ est, de tous les livres, le plus étonnant et le plus populaire : nul autre n’a pris une aussi belle place dans l’estime des hommes, ni ne semble mieux fait pour chacun de ceux qui le lisent. Ce n’est pas ici l’œuvre ingénieuse du savoir humain, quoique l’auteur connaisse à fond les voies de notre cœur et sache parler le langage de nos besoins intimes ; c’est l’effusion d’une âme éclairée d’en haut et pénétrée d’un profond sentiment des choses divines. Le style est simple, sans ornement et quelquefois incorrect ; mais la force et la majesté des pensées lui impriment une sorte de grandeur merveilleuse ; toutes les pages du livre respirent d’ailleurs une onction vraiment céleste, et l’on y sent passer comme un souffle de l’Esprit-Saint. Les plus grands hommes de l’Église et les plus grands saints ont écrit d’admirables traités sur la vie spirituelle sans surpasser ni même égaler l’humble auteur de l’Imitation. C’est vraiment un maître en sagesse divine : personne n’a mieux exposé la sublime et salutaire philosophie de la pensée, ni mieux interprété les enseignements de l’Évangile sur la perfection chrétienne. Il dépeint l’état lamentable où le péché nous a réduits et il nous presse éloquemment ; il montre quel besoin nous avons de nous détacher de la terre et de nous-mêmes pour obtenir la paix ici-bas et le bonheur au ciel ; il explique comment nous pouvons atteindre le but de la vie, qui est de nous rapprocher du Créateur par la prière et de nous unir intimement à lui par l’amour, en sorte que nous devenions des hommes déifiés, comme Jésus-Christ est Dieu incarné.
Ainsi, avec quelle vérité saisissante l’auteur n’a-t-il pas décrit les misères et les grandeurs de l’homme, la fragilité de nos joies terrestres et la richesse de nos immortelles espérances ; Sa main comme celle d’un médecin habile, a sondé les plaies de notre nature blessée par le péché originel et ravagée de nouveau par nos propres crimes. Il signale les maladies et les infirmités de notre âme, les désirs qui nous agitent, la présomption qui nous aveugle, les incertitudes et les contradictions où notre esprit s’abat, les orages que le vent des passions soulève dans notre cœur, les troubles et les défaillances de notre volonté, la guerre que nous font sans cesse nos instincts pervertis. De même que sa science découvre les maux, son zèle indique les remèdes : il prend l’homme pécheur et imparfait, et le conduit par degrés à la sublimité des plus pures vertus. Voyez comme il enseigne, dans son langage persuasif, à fuir tout ce qui enlève ou diminue l’amitié de Dieu, à corriger les mauvaises tendances et les fautes par la prière et la mortification, à reprendre sur les pas de Jésus-Christ le chemin de la vertu, à suivre la lumière qui fait naître et excite les résolutions généreuses, à ranimer en soi la force par où l’on avance et l’on se soutient dans la piété !
C’est ainsi qu’éclairé par la foi, l’auteur de l’Imitation nous instruit dans la science des saints, et nous trace vers la perfection un lumineux sentier. Il ouvre devant nous les horizons du monde surnaturel et les perspectives de l’éternité, et il nous invite à parcourir avec ardeur la carrière où la Providence nous appelle. Et, de peur que l’orgueil ne vienne se mêler à nos progrès pour tout corrompre, sa grave parole nous fait souvenir que l’homme n’est rien de lui-même, et que la prière partie des lèvres pures est seule capable d’incliner Dieu vers notre misère profonde et de nous mériter la participation aux dons célestes. C’est là qu’il prêche l’humilité, l’abnégation, la voie laborieuse de la croix, le renoncement aux biens terrestres, la vie intérieure et cachée, enfin tout ce qui peut fléchir le cœur de Dieu et provoquer l’effusion de ses grâces. C’est là qu’il insiste avec force sur l’obligation de supporter et de pardonner les injures, de maintenir la paix en sacrifiant au bien général l’intérêt particulier et l’amour propre, de se résigner complètement à la volonté divine dans toutes les situations et tous les événements de la vie, enfin de reproduire en soi-même, autant qu’il est possible, l’auguste image de Celui qui, souverainement parfait, n’a pas dédaigné de se nommer notre père et notre modèle.
Ces hauts enseignements sont donnés avec un mélange de noblesse et de naïveté qui impose à l’âme et la captive doucement ; la vérité s’y fait entendre avec des accents pleins de suavité, de grâce et de force. L’écrivain subjugue et ravit la pensée ; toutes les fibres généreuses du cœur, il les fait vibrer et leur imprime ces secousses intimes et profondes qui finissent par des larmes. Comme il pénètre loin dans les mystères du sentiment religieux en montrant la source d’où jaillissent le repentir qui purifie, et la foi qui sauve, et l’espérance qui soutient, et la charité qui rend juste et parfait ! Comme il reproduit toutes les voix et toutes les notes de la conscience humaine, la tristesse causée par les amertumes de la vie et par les déchirements de la mort, les angoisses du pénitent qui gémit de son passé coupable pour l’effacer en le noyant dans ses pleurs, les plaintes du chrétien exilé sur cette terre et soupirant après la patrie céleste, les cantiques du juste éprouvé qui cherche dans l’Eucharistie l’aliment de son courage et se console de ses souffrances par la grandeur de sa charité ! Comme le pieux auteur éveille et nourrit dans l’âme le sentiment des choses divines et de la bienheureuse éternité ! Comme il la transporte au-dessus des réalités grossières et périssables ! et pareil à l’aigle qui dresse ses petits à voler comme il l’entraîne dans son puissant essor, vers les hauteurs des cieux, vers ce pays de lumière et d’amour où Dieu fait habiter ses élus. (Préface de la traduction de l’Imitation.)
Nous ne donnons pas dans cet Avis une belle page de La Harpe, F. de Lamennais la reproduit dans la préface que nous donnons intégralement (p. 29).
Auteur de l’Imitation
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 17-18).
◄ I. Éloges de l’Imitation
III. Traduction de F. de Lamennais ►
II. AUTEUR DE L’IMITATION
Jusqu’au xviie siècle, l’Imitation a été attribuée, sans grandes contestations, à Thomas A Kempis, c’est-à-dire de Kempen, chanoine de Saint-Augustin, à Windesheim (+ 1461), qui, de l’aveu de Mabillon, jouissait encore, en 1651, de la possession fiduciaire. Profitant du caractère anonyme de ce livre, poussés par l’esprit de corps et un sentiment national exagéré, des Bénédictins italiens imaginèrent d’attribuer l’Imitation à Gersen, abbé de Saint Etienne de Verceil, vers 1250 ; et des savants français la revendiquèrent en faveur de Jean Charlier (de Gerson), le célèbre chancelier de l’Université de Paris. D’autres érudits l’ont attribuée à saint Bonaventure, à saint Bernard de Clairvaux, à Henri Kalkar ou Ludolphe de Saxe. Ces controverses ont désespéré certains critiques modernes qui, pour se tirer d’embarras, ont affirmé que l’Imitation n’était qu’une compilation impersonnelle de divers au teurs mystiques du moyen âge.
Le R. P. Backer (S. J.) donne le catalogue chronologique des ouvrages imprimés ou manuscrits relatifs à la contestation sur l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ. De 1615 à 1864, il décrit 833 études imprimées et il études manuscrites.
Depuis 1864 on en a publié un très grand nombre, comme on le verra par la bibliographie que nous donnons p. 21. La lecture des principales études sur ce sujet ne nous permet pas de nous prononcer d’une manière certaine, mais les preuves extrinsèques ou témoignages, et les preuves intrinsèques ou caractères du style, de la doctrine, etc., nous semblent favorables à Thomas A Kempis.
Pour dirimer la controverse ou du moins faire faire des progrès à la question, nous croyons qu’il faudrait étudier avec plus de soin, en mettant à contribution toutes les ressources de l’érudition actuelle, les manuscrits anciens et les sources de l’Imitation.
Les indications données suffisent pour atteindre notre but qui est d’instruire, d’édifier et de faciliter les études approfondies.
Les réflexions de U. S. de Sacy nous paraissent dignes d’être reproduites :
C’est, il me semble, une des beautés morales de ce livre, que l’incertitude qui plane sur le nom de son auteur ; c’est une grâce spéciale par laquelle Dieu a voulu glorifier l’humilité du pieux auteur, quel qu’il soit. Au point de vue même purement littéraire, il est beau que l’Imitation de Jésus-Christ n’ait pas d’auteur certain. Il n’y a pas d’auteur à un livre comme celui-là. L’auteur c’est l’humanité chrétienne tout entière. Comme les poèmes d’Homère étaient le livre de toute la Grèce, ou plutôt étaient le génie grec lui-même. L’Imitation de Jésus-Christ est le résumé de tous les sentiments chrétiens, l’âme chrétienne elle-même. Des livres de cette nature (ll y en a bien peu !) absorbent leur auteur et le font oublier ; il se perd en quelque sorte dans sa gloire, et son œuvre adoptée par l’humanité n’est plus l’œuvre de personne elle est l’œuvre de tous… (U. S. DE SACY, Ouvrage cité, Préface, p. x et xi.).
.
.
Traduction de F. de Lamennais
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 19-20).
◄ II. Auteur de l’Imitation
IV. Bibliographie ►
III. TRADUCTION DE F. DE LAMENNAIS
Si nous publions cette traduction de préférence à tant d’autres, c’est qu’elle a une valeur exceptionnelle. Les appréciations suivantes montrent que nous ne sommes pas seul à porter ce jugement.
Lamennais avait l’âme chrétienne. Un de ses amis inti mes, Charles de Sainte-Foi, nous fait connaître la piété du traducteur de l’Imitation :
Il était pieux, il aimait Dieu, il le priait avec ferveur, le servait avec fidélité. Il suffisait, pour s’en convaincre, d’assister à sa messe et d’être témoin du recueillement avec lequel il la disait.
Les chants de l’église et les vieux cantiques le touchaient quelquefois jusqu’aux larmes. Jamais je n’oublierai les extases de cet homme, lorsqu’il faisait chanter à l’abbé Gerbet une mélodie que Choron avait découverte et qu’il avait adaptée à l’hymne de la Toussaint… Vous auriez vu alors la figure longue et sévère de Lamennais s’épanouir et comme se dissoudre dans un sourire triste et doux, et le feu de son regard se voiler sous un nuage humide. (Revue du Monde catholique. t. II, 438 et suiv.)
L’Imitation de Jésus-Christ ne pouvait qu’attirer Lamennais. Ce grand souffrant a cherché, goûté, senti, et fait partager ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu’on éprouve en la lisant avec une foi docile et un humble amour.
Lorsque Lamennais fut tombé, l’anathème porté sur ses œuvres philosophiques et sociales, sembla devoir envelopper tout l’ensemble de ses écrits. Seule, sa traduction de l’Imitation continua à s’imposer à l’admiration de tous.
Ruiné par des spéculateurs malhonnêtes, ayant rompu avec les amis de la veille et peu assisté par les amis du lendemain, Lamennais, sur la fin de sa vie, était pauvre. Ses ouvrages en librairie ne se vendaient plus, et ses journaux perdaient plus qu’ils ne rapportaient. L’Imitation se vendait toujours, et, par les produits de cette vente ininterrompue donnait le pain matériel à cet homme qui avait nourri du pain de l’esprit trois générations humaines.
Au soir de sa vie, le malheureux auteur de ces Réflexions, que je n’hésite pas à placer sur le même pied que les Élévations de Bossuet, sortait volontiers de sa réserve habituelle pour répondre quand on lui demandait quel était son meilleur ouvrage :
C’est mon Imitation !
(L’École Menaisienne. Lamennais par l’abbé Ant. Ricard, 2me édit. Paris, Plon, 1883, in-18, p. 226 et suiv.)
Ce jugement de Lamennais a été confirmé par la postérité.
Ce livre (l’Imitation de Jésus-Christ), admiré par les plus beaux génies, attendait encore pour le traduire. M. de Lamennais a fait disparaître la différence qui existait entre l’original et les traductions antérieures. Il a joint à chaque chapitre des réflexions qui semblent des post-scriptum de l’auteur. (Mémorial catholique par Salinis, t. IV, 279).
Le temps a déjà terni le reste des Œuvres de Lamennais, malgré le talent de l’écrivain. Ce qui est écrit pour la circonstance passe avec la circonstance. Le temps emporte ce que le temps seul a fait naître.
M. de Lamennais, dit M. de Sacy, n’a peut-être imprimé son génie d’une manière durable que sur ces modestes réflexions qu’on lira toujours, parce que le ceour y parle au cœur. Le talent même de l’auteur a je ne sais quoi de plus parfait et de plus attrayant. C’est le chef-d’œuvre de l’écrivain, non moins que le chef-d’œuvre du prêtre et le seul des ouvrages de Lamennais qui pût figurer dans une collection de nos classiques, non loin de Bossuet et de Pascal. (Journal des Débats, 31 décembre 1864.)
Bibliographie
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 21-25).
◄ III. Traduction de F. de Lamennais
Préface ►
IV. BIBLIOGRAPHIE
Nous donnons par ordre chronologique la liste des principaux ouvrages sur l’Imitation de Jésus-Christ et sur l’auteur de ce livre.
Sommalius (Ed.). — Opera Thomæ a Kempis. 1600.
Cajetanus — (Const., O. S. Ben.). · ProJ. Gersen abbate Vercell. librorum de Imitatione Christi auctore concertatio priori ed. auctior. Acc. apolog. responsio adversus Herib. Rosweydum. S. J. Romæ, 1618, 72 ff.
Heser (G. S. J.). — Dioptra Kempensis qua Th. a Kempis Can. reg. o. Aug. demonst. verus auctor libr. IV de Imitatione Christi. Ingolstadt, Eder, 1650.
Heser ( G. S. J.). – Vita et syllabus operum omnium Thomæ, a Kempis ab auctore anonymo cocevo conscr. Ex codd. monast. Rebdorf. Ingolstadt, Eder, 1650.
Launoy (Joan. de). — Dissertatio de auctore librorum de Imitatione Christi. Paris, Billaine, 1650, 53 pp.
Valgravius ( Fr.). — Argumentum contra Kempensem, quo Th. a Kempis non fuisse, nec esse potuisse authorem librorum de Imitatione Christi : Adv. Joa. Frontonis Canon. Reg. (Th. a Kempis vindicatum). Paris, Billaine, 1650.
Fronteau (J.). — Argumenta duo nova, primum Th. Eustathii a similitudine quam habent libri IV de Imitatione Christi cum aliis canonicorum regul. spiritualibus libris ; alterum Joa. Frontonis a frequenti in iisdem libris vitæ communis et devotorum facta mentione, quibus demonstratur Thomam Kempensem verum esse auctorem. Paris, Cramoisy, 1651, 42 pp.
Launoy (Joan. de). Remarques sommaires sur la contestation touchant l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ rendue manifeste par l’opposition de toutes les preuves proposées par les Bénédictins et Chanoines réguliers, avec les preuves justificatives du droict de Thomas a Kempis. Paris, 1663. 8 ff., 102 pp.
Heser (G. S. J.). — Obeliscus Kempensis Thomæ Malleolo libror, de Imitatione Christi auctori positus. Monachii, Joecklin, 1669.
Amort. — Informatio de statu controversiæ de auctore libelli de Imitatione Christi inter Thomæ Kempensis et J. Gersenii patronos. Aug. Vind. Bisson, 1725, 334 pp.
Amort. — Polycrates Gersensis exauthoratus seu causa Kempensis victrix, Monachii, L. Straub. 1729, 52 pp.
Erhard (Th., O. Ben.). — Polycrates Gersensis contra scutum Kempense s. apologia pro J. Gersene, contra E. Amort. Aug. V. 1729. 12 ff., 315 pp., 4ff.
März (Angel., O. S. Ben.). — Dissertatio critica qua libri IV de Imitatione Christi Joannis Gersen vindicantur. Frisingæ, Ph. L. Böck, 1760, 143 pp.
Amort. — Moralis certitudo pro Thoma Kempensi contra excerptiones novi Gersenistä Ratisbonensis. Aug. V. 1764, 6 folios, 184 et 15 pp.
Barbier (Ant. Alex.). — Dissertation sur 60 traductions françaises de l’Imitation de Jésus-Christ. Suivie de considérations sur la question relative à l’auteur. Paris, Lefèvre, 1812, 285 pp.
Gence. — Nouvelles considérations sur l’auteur et le livre de l’Imitation de Jésus-Christ. 1826.
Daunou ( Article de M.) dans le « Journal des Savants », décembre 1827.
Grégory (de). — Mémoire sur le véritable auteur de l’Imitation de Jésus-Christ. Paris, 1827, in-12.
Silbert (J.-P.). — Gersen, Gerson und Kempis, Welcher ist d. Verfasser d. 4 Bücher v. d. Nachfolge Christi. Wien, 1828.
Gence (J. B.). — Nouvelles considérations sur l’auteur et le livre de l’Imitation de Jésus-Christ. Paris, 1832. 4 et 86 pp.
Lécuy. — Essai sur la vie de J. Gerson. Paris. 1832, 2 vol. in-8o.
Gence (J. B.). — Coup d’œil sur l’édition d’un codex de Imitatione Christi du xiiie siècle (codex de advocatis). Paris, 1833. 8 pp.
Gence (J. B.). — Le vrai portrait de Gerson. Paris, 1833. 8 pp.
Gence (J. B.). — Epître à un ami sur la lithographie du portrait de Jean Gerson et sur le manuscrit in-folio sous son nom Paris, 1834. — Nouvelle épître sur la réparation du mal et sur l’édition mutilée de l’Imitation sous le nom de Gerson. Paris, 1834.
Gence (J. B. M.). — Jugements motivés sur l’âge du Codex de advocatis. Paris, Moquet, 1835, in-8o.
Gence (J. B.). — Sur le prétendu livre du xiiie siècle (codex de advocatis) et sur les éditeurs et les traducteurs français de l’Imitation de Jésus-Christ, Paris, 1837. 16 pp.
Gence (J.B.). — La grande œuvre latine définitivement rattachée à Jean Gerson ou la question simplifiée sur l’auteur de l’Imitation. Paris, 1838.
Jauffret (Abbé). — Esprit de l’Imitation de Jésus-Christ ou petit abrégé de sa doctrine, traduit du latin. Paris, Camus, 1838, n-32.
Mangeart (J.). — un mot de plus sur l’auteur de l’Imitation. ( Rapport sur un manuscrit de Gerson trouvé à la Bibliothèque de Valenciennes). Valenciennes, 1838.
Schmidt (Ch.). — Essai sur Jean Gerson, chancelier de l’Université de Paris. Strasbourg, 1839, gr. 8° 126 pp.
Herbet (Abbé). — Imitation de Jésus-Christ méditée. Paris, Camus, 1842, 2 vol. in-12.
Leroy (O.). — Corneille et Gerson dans l’Imitation de Jésus-Christ. Paris, 1842, 411 pp.
Spencer Smith (J.). — Collectanea Gersoniana ou recueil d’études ayant trait au problème de l’origine de l’Imitation de Jésus-Christ. Caen, 1842. Ce livre contient un catalogue de 238 éditions de l’Imitation, parues de 1812 à 1841.
Gregory (G. de). — Histoire du livre de l’Imitation de Jésus-Christ et de son véritable auteur. Paris, 1843, 2 vol., avec portrait de Gerson et 5 planches fac-simile, calquées sur les originaux.
Spencer-Smith. — Collectanea Gersoniana ou recueil d’études ayant trait au problème bibliographique de l’Imitation de Jésus-Christ. Paris, Derache, 1843, in-8 de 336 p.
Thomassy. — Jean Gerson. Paris, 1843.
Leroy (O.). — Gerson, auteur de l’Imitation. Monument à Lyon. Etrange découverte de M. T. Paris, 1845.
Paravia. — Dell’auctore del libro de Imitatione Christi. Turin, 1853.
Leclerc (C.). — Introduction à l’édition in-folio de l’Imitation. 1855.
Vert. — Etudes historiques et critiques de l’Imitation. Toulouse, 1856.
Renan. — Etudes d’histoire religieuse. 1857.
Malou (J.-B.). — Recherches historiques et critiques sur le véritable auteur du livre de l’Imitation de Jésus-Christ. Louvain, 1849. Paris, 1858, in-8o de XX-424 p.
Vert (Ch.). — Bibliothèque de l’Imitation de Jésus-Christ. Internelle consolation, études historiques et critiques sur l’Imitation, Gersoniana, relevé des textes, résumé et conclusion. Toulouse, 1860, 4 vol.
Annales de philosophie chrétienne. Année 1861.
Mangeart (J.). — Réponse de la France au défi de la Belgique, relativement à l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ. Paris, 1861.
Larroque (Phil. Tamizey de). — Preuves que Thomas a Kempis n’a pas composé l’Imitation de Jésus-Christ. Paris, 1862.
Backer (Aug. de). — Essai bibliographique sur le livre De Imitatione Christi. Liège, 1864, 8° de 257 pp.
Hirsche. — Prolegomena, I-II, 1873-74.
Delvigne — (Ad.). Les récentes recherches sur l’Imitation de Jésus-Christ, 1856-76.
Delvigne (A.). — Les récentes recherches sur l’auteur de l’Imitation de Jésus-Christ. Bruxelles, 1877.
Kettlewell. — The authorship of the : De Imitatione Christi. London, 1877.
Delvigne (A.). — Nouvelles recherches 1876-78.
Keppler (Paul). – Der Verfasser d. Nachfolge Christi. Studie ii, d. gegenwart. Stand P. Frage. Tubingen. 1880.
Wolfsgruber. — Giovanni Gersen. 1880.
Puyol (Abbé). — La doctrine du livre : De Imitatione Christi. Paris, 1881.
Spitzen (O.-A.). — Thomas a Kempis als Schrijver P. Na volging van Christus. Met Nalezing. Utrecht, 1881.
Becker (Vict. S.-J.). — L’auteur de l’Imitation et les documents néerlandais. La Haye, 1882, 256 pp.
Wolfsgruber. — Septem motiva contra Thomam de Kempis. Viennæ, 1882.
Jarbücher. — Historisch, 1881-1884.
Spitzen. — Nouvelle défense, 1884.
Spitzen (O. A.). — Les Hollandismes de l’Imitation. Utrecht, 1884, 74 pp.
Mercier (S. J.). Concordance de l’Imitation de Jésus-Christ et des exercices spirituels de saint Ignace, suivie d’un plan pour une retraite de huit jours. Paris, Oudin, 1885.
Madden (J.-P.-A.). – Lettres d’un bibliographe. Sixième série. Paris, E. Leroux, 1886, contient : Essai sur l’origine de l’Imitation, in-80. — Un atlas, in-4o.
Nisard (Auguste). — Les deux Imitations de Jésus-Christ. Le De Imitatione Christi et l’Imitation de Corneille comparées dans leurs parties principales. Paris, Retaux, 1888. I vol. 8°.
Tübinger. — Theologische Quartalschrist, 1889, p. 245, 1890, p. 347.
Préface
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 27-32).
◄ IV. Bibliographie
LIVRE PREMIER ►
PRÉFACE
PAR
L’ABBÉ F. DE LAMENNAIS
Décembre 1824.
On ne connaît point l’auteur de l’Imitation. Les uns l’attribuent à Thomas A-Kempis, les autres à l’abbé Gerson : et cette diversité d’opinions a été la source de longues controverses, selon nous assez inutiles. Mais il n’est point d’objet frivole pour la curiosité humaine. On a fait des recherches immenses pour découvrir le nom d’un pauvre solitaire du xiiie siècle. Qu’est-il résulté de tant de travaux ? Le solitaire est demeuré inconnu, et l’heureuse obscurité où s’écoula sa vie a protégé son humilité contre notre vaine science.
Au reste, si l’on se divise sur l’auteur, tout le monde est d’accord sur ce livre, le plus beau, dit Fontenelle, qui soit sorti de la main des hommes, puisque l’Évangile n’en vient pas. Il y a, en effet, quelque chose de céleste dans la simplicité de ce livre prodigieux. On croirait presque qu’un de ces purs esprits qui voient Dieu face à face soit venu nous expliquer sa parole et nous révéler ses secrets. On est ému profondément à l’aspect de cette douce lumière qui nourrit l’âme et la fortifie, et l’échauffe sans la troubler. C’est ainsi qu’après avoir entendu Jésus-Christ lui-même, les disciples d’Emmaüs se disaient l’un à l’autre : Notre cœur n’était-il pas tout brûlant au dedans de nous lorsqu’il nous parlait dans le chemin et nous ouvrait les Écritures[1] ?
On a dit que l’Imitation était le livre des parfaits ; elle ne laisse pas néanmoins d’être utile à ceux qui commencent. Nulle part on ne trouvera une plus profonde connaissance de l’homme, de ses contradictions, de ses faiblesses, des plus secrets mouvements de son cœur. Mais l’auteur ne se borne pas à montrer nos misères, il en indique le remède, il nous le fait goûter ; et c’est un des caractères qui distinguent les écrivains ascétiques des simples moralistes. Ceux-ci ne savent guère que sonder la plaie de notre nature ; ils nous effraient de nous-mêmes, et affaiblissent l’espérance de tout ce qu’ils ôtent à l’orgueil. Ceux-là, au contraire, ne nous abaissent que pour nous relever ; et, plaçant dans le ciel notre point d’appui, ils nous apprennent à contempler sans découragement, du sein même de notre impuissance, la perfection infinie où les chrétiens sont appelés.
De là ce calme ravissant, cette paix inexprimable qu’on éprouve en lisant leurs écrits avec une foi docile et un humble amour. Il semble que les bruits de la terre s’éteignent autour de nous. Alors, au milieu d’un grand silence, on n’entend plus qu’une seule voix, qui parle du Sauveur Jésus, et nous attire à lui comme par un charme irrésistible. L’âme transportée aspire au moment où se consommera son union avec le céleste Époux. Et l’esprit et l’épouse disent : Venez ! et que celui qui écoute dise : Venez ! Oui ! je viens, je me hâte de venir. Ainsi soit-il ! Venez, Seigneur Jésus[2].
Que sont les plaisirs du monde près de ces joies inénarrables de la foi ? Comment peut-on sacrifier le seul vrai bonheur à quelques instants, bientôt suivis de longs regrets et d’un amer dégoût ? Oh ! si vous connaissiez le don de Dieu, si vous saviez quel est Celui qui vous appelle[3], qui vous presse de vous donner à lui, afin de se donner lui-même à vous, avec quelle ardeur vous répondriez aux invitations de son amour ! Venez donc et goûtez combien le Seigneur est doux[4] ; venez et vivez. Maintenant vous ne vivez pas, car ce n’est pas vivre que d’être séparé de Celui qui a dit : Je suis la vérité et la vie[5]. Mais quand vous l’aurez connu, quand votre cœur fatigué se sera délicieusement reposé sur le sien, il ne vous restera que cette parole : Mon Bien-Aimé est à moi, et moi à lui[6]. J’ai trouvé Celui qu’aime mon âme : je l’ai saisi et ne le laisserai point aller[7].
Et vous qui souffrez, vous que le monde afflige, venez aussi, venez à Jésus : il bénira vos larmes, il les essuiera de sa main compatissante. Son âme est toute tendresse et commisération. Il a porté nos infirmités et connu nos langueurs[8] : il sait ce que c’est que pleurer.
L’Imitation ne contient pas seulement des réflexions propres à toucher l’âme, elle est encore remplie d’admirables conseils pour toutes les circonstances de la vie. En quelque position qu’on se trouve, on ne la lit jamais sans fruit. M. de la Harpe en est un exemple frappant ; écoutons-le parler lui-même :
« J’étais dans ma prison, seul, dans une petite chambre, et profondément triste. Depuis quelques jours j’avais lu les psaumes, l’Évangile et quelques bons livres. Leur effet avait a été rapide, quoique gradué. Déjà j’étais rendu à la foi ; je voyais une lumière nouvelle ; mais elle m’épouvantait et me consternait, en me montrant un abîme, celui de quarante années d’égarement. Je voyais tout le mal et aucun remède : rien autour de moi qui m’offrît les secours de la religion. D’un autre côté, ma vie était devant mes yeux telle que je la voyais au flambeau de la vérité céleste : et de l’autre, la mort, la mort que j’attendais tous les jours, telle qu’on la recevait alors. Le prêtre ne paraissait plus sur l’échafaud pour consoler celui qui allait mourir, il n’y montait plus que pour mourir lui-même. Plein de ces désolantes idées, mon cœur était abattu, et s’adressait tout bas à Dieu, que je venais de retrouver, et qu’à peine connaissais-je encore. Je lui disais : « Que dois-je faire ? Que vais-je devenir ? J’avais sur une table l’Imitation ; et l’on m’avait dit que dans cet excellent livre je trouverais souvent la réponse à mes pensées. Je l’ouvre au hasard et je tombe, en l’ouvrant, sur ces paroles : Me voici, mon fils, je viens à vous parce que vous m’avez invoqué. Je n’en lus pas davantage : l’impression subite que j’éprouvai est au-dessus de toute expression, et il ne m’est pas plus possible de la rendre que de l’oublier. Je tombai la face contre terre, baigné de larmes, étouffé de sanglots, jetant des cris et des paroles entrecoupées. Je sentais mon cœur soulagé et dilaté, mais en même temps comme prêt à se fendre. Assailli d’une foule d’idées et de sentiments, je pleurai assez longtemps, sans qu’il me reste d’ailleurs d’autre souvenir de cette situation, si ce n’est que c’est, sans aucune comparaison, ce que mon cœur a jamais senti de plus violent et de plus délicieux ; et que ces mots : Me voici, mon fils ! ne cessaient de retentir dans mon âme, et d’en ébranler puissamment toutes les facultés. »
Que de grâces cachées renferme un livre dont un seul passage, aussi court que simple, a pu toucher de la sorte une âme longtemps endurcie par l’orgueil philosophique ! Qu’on ne s’y trompe pas cependant : pour produire ces vives et soudaines impressions, et même un effet vraiment salutaire, l’Imitation demande un cœur préparé. On peut, jusqu’à un certain point, en sentir le charme, on peut l’admirer sans qu’il résulte de cette stérile admiration aucun changement dans la volonté ni dans la conduite. Rien n’est utile pour le salut que ce qui repose sur l’humilité. Si vous n’êtes pas humble, ou si, au moins, vous ne désirez pas le devenir, la parole de Dieu tombera sur votre âme comme la rosée sur un sable aride. Ne croire que soi est le caractère de l’orgueil. Or, privé de foi et d’amour, de quel bien l’homme est-il capable ? À quoi lui peuvent servir les instructions les plus solides, les plus pressantes exhortations ? Tout se perd dans le vide de son âme, ou se brise contre sa dureté. Humilions-nous, et la foi et l’amour nous seront donnés : humilions-nous, et le salut sera le prix de la victoire que nous remporterons sur l’orgueil. Quand le Seigneur voulut montrer, pour ainsi dire, aux yeux de ses disciples la voie du ciel, que fit-il ? Jésus, appelant un petit enfant, le plaça au milieu d’eux et dit : En vérité, je vous le dis, si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux[9].
P. S. On a cru qu’il serait utile de placer à la fin des chapitres de l’Imitation quelques Réflexions qui en fussent comme le résumé. Elles tiendront lieu des pratiques du P. Gonnelieu. Ces pratiques, qui furent écrites dans un siècle où il y avait encore de la foi dans les cœurs et de la simplicité dans les esprits, semblent être devenues insuffisantes dans des temps malheureux où le raisonnement a tout attaqué et tout corrompu. On s’est néanmoins efforcé d’atteindre, par des moyens différents, le même but que s’était proposé ce pieux écrivain, en fixant l’attention sur les principaux préceptes ou sur les plus importants conseils contenus dans chaque chapitre.
Nous finirons par un mot sur les principales traductions faites dans notre langue du livre de l’Imitation.
La plus ancienne de celles qui méritent d’être citées a pour auteur le chancelier de Marillac, et fut publiée en 1621. Cette traduction, qui se rapproche plus qu’aucune autre du texte original, a, dans son vieux langage, beaucoup de grâce et de naïveté : il est remarquable qu’elle n’a été que rarement imitée par les traducteurs qui sont venus après.
En 1662, parut celle de M. le Maistre de Saci : elle eut un grand succès. Toutefois ce n’est le plus souvent qu’une paraphrase élégante du texte. Le P. Lallemant, qui publia la sienne en 1740[10], et M. Beauzée, dont la traduction fut imprimée en 1788, évitèrent ce défaut, mais laissèrent encore beaucoup à désirer. Beauzée, correct, quelquefois même élégant, manque de chaleur et d’onction ; le P. Lallemant, avec plus de précision que Saci et moins de sécheresse que Beauzée, est loin cependant d’avoir fidèlement rendu le tour animé et plein de sentiment, l’expression souvent si hardie et si pittoresque de l’original. Du reste, l’un et l’autre s’emparèrent sans scrupule de tout ce qu’ils jugèrent bien traduit par leurs devanciers.
La traduction de Saci a été depuis revue et corrigée par l’abbé de la Hogue, qui l’a fort améliorée, sans avoir cependant rien changé au système de paraphrase adopté par ce traducteur.
Il nous reste à parler de la traduction qui, depuis un siècle, a été le plus souvent réimprimée, et qui, sous le nom du P. Gonnelieu, auteur des pratiques et des prières dont elle est constamment accompagnée, passe pour la plus parfaite de toutes. Habent sua fata libelli, ce singulier jugement que répète, à peu près dans les mêmes termes, chaque nouvel éditeur de cette traduction, l’a rendue en quelque sorte l’objet d’un respect religieux, qu’il semble bien hardi de vouloir essayer de détruire. La vérité est cependant que le P. Gonnelieu n’a jamais traduit l’Imitation ; que cette traduction, depuis si longtemps honorée d’une si grande faveur, est d’un libraire de Paris, nommé Jean Cusson, qui la fit paraître pour la première fois en 1673 ; et que, bien qu’elle ait été retouchée et corrigée par J.-B. Cusson, son fils, qui la publia de nouveau en 1712[11], y joignant alors, pour la première fois, les pratiques du P. Gonnelieu, elle n’est, en effet, qu’une continuelle et faible copie de celle de Saci, et, à notre avis, la plus médiocre de toutes les traductions que nous venons de citer[12].
Quoique M. Genoude, surtout dans les deux premiers livres, les ait quelquefois corrigées heureusement, peut-être laisse-t-il encore quelque chose à désirer. Il nous a paru du moins qu’on pouvait, en conservant ce qu’il y a de bon dans les traductions anciennes[13], essayer de reproduire plus fidèlement quelques-unes des beautés de l’Imitation. En ce genre de travail, venir le dernier est un avantage : heureux si nous avons su en profiter pour le bien des âmes, et si nous pouvons ainsi avoir quelque petite part dans les fruits abondants que produit tous les jours ce saint livre.
↑ Luc, xxiv, 32.
↑ Apoc., xxii, 17 et 20.
↑ Joan., iv, 10.
↑ Ps. xxxiii, 9.
↑ Joan., xiv, 6.
↑ Cant., ii, 16.
↑ Ibid., iii, 4.
↑ Is., liii, 3 et 4.
↑ Matth., xviii, 2 et 3.
↑ Il avait alors quatre-vingts ans.
↑ Ces documents bibliographiques ont été puisés dans une dissertation très savante et très bien faite sur soixante traductions françaises de l'Imitation, publiée en 1812 par M. A.-A. Barbier, bibliothécaire du roi.
↑ Tous les traducteurs de l’Imitation n’ont cessé de se copier les uns les autres, et Saci est celui auquel on a le plus fréquemment emprunté. (Voy. la dissertation déjà citée.) Du reste, tel est le désordre qui règne dans les réimpressions continuelles que l’on fait de ce livre, que ces pratiques du P. Gonnelieu se trouvent, dans plusieurs éditions, à la suite des traductions de Beauzée, de Lallemant, etc., etc., néanmoins, dans l’avertissement de l’éditeur, c’est toujours « l’excellente traduction du P. Gonnelieu que l’on présente aux lecteurs, cette traduction qui surpasse toutes les autres pour la fidélité et l’onction. »
↑ Le P. Lallemant justifie cette manière de traduire l’Imitation par une réflexion pleine de sens : « Il y a, dit-il à la fin de sa préface, dans l’Imitation un nombre d’expressions si simples, qu’il n’est pas possible de les rendre bien en deux façons. On ne doit donc pas être surpris de trouver en cette traduction plusieurs versets exprimés de la même manière que dans les éditions précédentes. Il ne serait point juste de vouloir obliger un auteur de traduire moins bien un texte pour s’éloigner de ceux qui ont saisi la seule bonne manière de le traduire. »
Livre premier
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 33).
◄ Préface
CHAP. I. — Qu’il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde ►
LIVRE PREMIER.
AVIS UTILES POUR ENTRER DANS LA VIE INTÉRIEURE.
01
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 33-35).
◄ LIVRE PREMIER
CHAP. II. — Avoir d’humbles sentiments de soi-même ►
CHAPITRE PREMIER.
QU’IL FAUT IMITER JÉSUS-CHRIST, ET MÉPRISER TOUTES LES VANITÉS DU MONDE.
1. Celui qui me suit, ne marche point dans les ténèbres, dit le Seigneur[1]. Ce sont les paroles de Jésus-Christ, par lesquelles il nous exhorte à imiter sa conduite et sa vie, si nous voulons être vraiment éclairés et délivrés de tout aveuglement du cœur.
Que notre principale étude soit donc de méditer la vie de Jésus-Christ.
2. La doctrine de Jésus-Christ surpasse toute doctrine des Saints ; et qui posséderait son esprit, y trouverait la manne cachée.
Mais il arrive que plusieurs, à force d’entendre l’Évangile, n’en sont que peu touchés, parce qu’ils n’ont point l’esprit de Jésus-Christ.
Voulez-vous comprendre parfaitement et goûter les paroles de Jésus-Christ ? appliquez-vous à conformer toute votre vie à la sienne.
3. Que vous sert de raisonner profondément sur la Trinité, si vous n’êtes pas humble, et que par là vous déplaisiez à la Trinité ?
Certes, les discours sublimes ne font pas l’homme juste et saint ; mais une vie pure rend cher à Dieu.
J’aime mieux sentir la componction que d’en savoir la définition.
Quand vous sauriez toute la Bible et toutes les sentences des philosophes, que vous servirait tout cela, sans la grâce et la charité ?
Vanité des vanités, tout n’est que vanité[2], hors aimer Dieu, et le servir lui seul.
La souveraine sagesse est de tendre au royaume du Ciel par le mépris du monde.
4. Vanité donc, d’amasser des richesses périssables, et d’espérer en elles.
Vanité, d’aspirer aux honneurs, et de s’élever à ce qu’il y a de plus haut.
Vanité, de suivre les désirs de la chair, et de rechercher ce dont il faudra bientôt être rigoureusement puni.
Vanité, de souhaiter une longue vie, et de ne pas se soucier de bien vivre.
Vanité, de ne penser qu’à la vie présente, et de ne pas prévoir ce qui la suivra.
Vanité, de s’attacher à ce qui passe si vite, et de ne pas se hâter vers la joie qui ne finit point.
5. Rappelez-vous souvent cette parole du Sage : L’œil n’est pas rassasié de ce qu’il voit, ni l’oreille remplie de ce qu’elle entend[3].
Appliquez-vous donc à détacher votre cœur de l’amour des choses visibles, pour le porter tout entier vers les invisibles.
Car ceux qui suivent l’attrait de leurs sens souillent leur âme et perdent la grâce de Dieu.
RÉFLEXION.
Nous n’avons ici-bas qu’un intérêt, celui de notre salut[4], et nul ne peut être sauvé qu’en Jésus-Christ et par Jésus-Christ[5] ; la foi en sa parole, l’obéissance à ses commandements, l’imitation de ses vertus, voilà la vie, il n’y en a point d’autre : tout le reste est vanité, et j’ai vu, dit le Sage, que l’homme n’a rien de plus de tous les travaux dont il se consume sous le soleil[6] : richesses, plaisirs, grandeurs, qu’est-ce que cela, lorsqu’on jette le corps dans la fosse, et que l’âme s’en va dans son éternité ? Pensez-y dès aujourd’hui, dès ce moment même, car demain, peut-être, il ne sera plus temps. Travaillez pendant que le jour luit : hâtez-vous d’amasser un trésor qui ne périsse point[7] : la nuit vient où l’on ne peut rien faire[8]. De stériles désirs ne vous sauveront pas ; ce sont des œuvres que Dieu veut. Or donc, imitez Jésus, si vous voulez vivre éternellement avec Jésus.
↑ Joan. viii, 12.
↑ Eccle. i, 2.
↑ Eccle. i, 8.
↑ Luc. x, 42.
↑ Act. iv, 12.
↑ Eccle. i, 3.
↑ Matth. vi, 20.
↑ Joan, ix, 4.
02
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 35-37).
◄ CHAP. I. — Qu’il faut imiter Jésus-Christ, et mépriser toutes les vanités du monde
CHAP. III. — De la doctrine de vérité ►
CHAPITRE II.
AVOIR D’HUMBLES SENTIMENTS DE SOI-MÊME.
1. Tout homme désire naturellement de savoir : mais la science sans la crainte de Dieu, que vaut-elle ? Un humble paysan qui sert Dieu, est certainement fort au-dessus du philosophe superbe qui, se négligeant lui-même, considère le cours des astres.
Celui qui se connaît bien se méprise et ne se plaît point aux louanges des hommes.
Quand j’aurais toute la science du monde, si je n’ai pas la charité, à quoi cela me servirait-il devant Dieu, qui me jugera sur mes œuvres ?
2. Modérez le désir trop vif de savoir ; on ne trouvera là qu’une grande dissipation et une grande illusion.
Les savants sont bien aises de paraître et de passer pour habiles.
Il y a beaucoup de choses qu’il importe peu ou qu’il n’importe point à l’âme de connaître ; et celui-là est bien insensé qui s’occupe d’autre chose que de ce qui intéresse son salut.
La multitude des paroles ne rassasie point l’âme ; mais une vie sainte et une conscience pure donnent le repos du cœur et une grande confiance près de Dieu.
3. Plus et mieux vous savez, plus vous serez sévèrement jugé, si vous n’en vivez pas plus saintement.
Quelque art et quelque science que vous possédiez, n’en tirez donc point de vanité : craignez plutôt à cause des lumières qui vous ont été données.
Si vous croyez beaucoup savoir et savoir bien, souvenez-vous que c’est peu de chose près de ce que vous ignorez.
Ne vous élevez point en vous-même[1] : avouez plutôt votre ignorance.
Comment pouvez-vous songer à vous préférer à quelqu’un, tandis qu’il y en a tant de plus doctes que vous et de plus instruits en la loi de Dieu ?
Voulez-vous apprendre et savoir quelque chose qui vous serve ? Aimez à vivre inconnu et à n’être compté pour rien.
4. La science la plus haute et la plus utile est la connaissance exacte et le mépris de soi-même.
Ne rien s’attribuer et penser favorablement des autres, c’est une grande sagesse et une grande perfection.
Quand vous verriez votre frère commettre ouvertement une faute, même une faute très grave, ne pensez pas cependant être meilleur que lui : car vous ignorez combien de temps vous persévérerez dans le bien.
Nous sommes tous fragiles ; mais croyez que personne n’est plus fragile que vous.
RÉFLEXION.
L’orgueil a perdu l’homme, l’humilité le relève et le rétablit en grâce avec Dieu. Son mérite n’est pas dans ce qu’il sait, mais dans ce qu’il fait. La science sans les œuvres ne le justifiera point au tribunal suprême, elle aggravera plutôt son jugement. Ce n’est pas que la science n’ait ses avantages, puisqu’elle vient de Dieu : mais elle cache un grand piège et une grande tentation. Elle enfle, dit l’Apôtre[2] ; elle nourrit la superbe, elle inspire une secrète préférence de soi, préférence criminelle et folle en même temps, car la science la plus étendue n’est qu’un autre genre d’ignorance, et la vraie perfection consiste uniquement dans les dispositions du cœur. N’oublions jamais que nous ne sommes rien, que nous ne possédons en propre que le péché, que la justice veut que nous nous abaissions au-dessous de toutes les créatures, et que, dans le royaume de Jésus Christ, les premiers seront les derniers, et les derniers seront les premiers[3].
↑ Rom. x, 20.
↑ I Cor. viii, 1.
↑ Matth. xix, 30.
03
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 37-40).
◄ CHAP. II. — Avoir d’humbles sentiments de soi-même
CHAP. IV. — De la prévoyance dans les actions ►
CHAPITRE III.
DE LA DOCTRINE DE VÉRITÉ.
1. Heureux celui que la vérité instruit elle-même, non pas des figures et des paroles qui passent, mais en se montrant telle qu’elle est.
Notre raison et nos sens voient peu et nous trompent souvent.
A quoi servent ces disputes subtiles sur des choses cachées et obscures, qu’au jugement de Dieu on ne vous reprochera point d’avoir ignorées ?
C’est une grande folie de négliger ce qui est utile et nécessaire, pour s’appliquer curieusement à ce qui nuit. Nous avons des yeux, et nous ne voyons point.
2. Que nous importe ce qu’on dit sur les genres et sur les espèces ?
Celui à qui parle le Verbe éternel est délivré de bien des opinions.
Tout vient de ce Verbe unique : de lui procède toute parole, il en est le principe, et c’est lui qui parle en dedans de nous[1].
Sans lui nulle intelligence ; sans lui nul jugement n’est droit.
Celui pour qui une seule chose est tout, qui rappelle tout à cette unique chose, et voit tout en elle, ne sera point ébranlé, et son cœur demeurera dans la paix de Dieu.
Ô vérité, qui êtes Dieu, faites que je sois un avec vous dans un amour éternel.
Souvent j’éprouve un grand ennui à force de lire et d’entendre : en vous est tout ce que je désire, tout ce que je veux.
Que tous les docteurs se taisent : que toutes les créatures soient dans le silence devant vous : parlez-moi vous seul.
3. Plus un homme est recueilli en lui-même et dégagé des choses extérieures, plus son esprit s’étend et s’élève sans aucun travail, parce qu’il reçoit d’en haut la lumière de l’intelligence.
Une âme pure, simple, ferme dans le bien, n’est jamais dissipée au milieu même des plus nombreuses occupations, parce qu’elle fait tout pour honorer Dieu, et que, tranquille en elle-même, elle tâche de ne se rechercher en rien.
Qu’est-ce qui vous fatigue et vous trouble, si ce n’est les affections immortifiées de votre cœur ?
4. L’homme bon et vraiment pieux dispose d’abord au dedans de lui tout ce qu’il doit faire au dehors : il ne se laisse point entraîner, dans ses actions, au désir d’une inclination vicieuse : mais il les soumet à la règle d’une droite raison.
Qui a un plus rude combat à soutenir que celui qui travaille à se vaincre ?
C’est là ce qui devrait nous occuper uniquement : combattre contre nous-mêmes, devenir chaque jour plus forts contre nous, chaque jour faire quelque progrès dans le bien.
Toute perfection, dans cette vie, est mêlée de quelque imperfection ; et nous ne voyons rien qu’à travers une certaine obscurité.
L’humble connaissance de vous-même est une voie plus sûre pour aller à Dieu que les recherches profondes de la science.
Ce n’est pas qu’il faille blâmer la science, ni la simple connaissance d’aucune chose : car elle est bonne en soi et dans l’ordre de Dieu ; seulement on doit préférer toujours une conscience pure et une vie sainte.
Mais, parce que plusieurs s’occupent davantage de savoir que de bien vivre, ils s’égarent souvent, et ne retirent que peu ou point de fruit de leur travail.
5. Oh ! s’ils avaient autant d’ardeur pour extirper leurs vices et pour cultiver la vertu que pour remuer de vaines questions, on ne verrait pas tant de maux et de scandales dans le peuple, ni tant de relâchement dans les monastères.
Certes, au jour du jugement on ne nous demandera point ce que nous avons lu, mais ce que nous avons fait ; ni si nous avons bien parlé, mais si nous avons bien vécu.
Dites-moi où sont maintenant ces maîtres et ces docteurs que vous avez connus lorsqu’ils vivaient encore et qu’ils fleurissaient dans leur science ?
D’autres occupent à présent leurs places, et je ne sais s’ils pensent seulement à eux.
Ils semblaient, pendant leur vie, être quelque chose, et maintenant on n’en parle plus.
Oh ! que la gloire du monde passe vite ! Plût à Dieu que leur vie eût répondu à leur science ! Ils auraient lu alors et étudié avec fruit.
Qu’il y en a qui se perdent dans le siècle par une vaine science et par l’oubli du service de Dieu !
Et parce qu’ils aiment mieux être grands que d’être humbles, ils s’évanouissent dans leurs pensées.
Celui-là est vraiment grand, qui a une grande charité.
Celui-là est vraiment grand, qui est petit à ses propres yeux, et pour qui les honneurs du monde ne sont qu’un pur néant.
Celui-là est vraiment sage, qui, pour gagner Jésus Christ, regarde comme de la boue toutes les choses de la terre[2].
Celui-là possède la vraie science, qui fait la volonté de Dieu et renonce à la sienne.
RÉFLEXION.
Il y a deux doctrines, mais il n’y a qu’une vérité. Il y a deux doctrines, l’une de Dieu, immuable comme lui ; l’autre de l’homme, changeante comme lui. La sagesse incréée, le Verbe divin répand la première dans les âmes préparées à la recevoir, et la lumière qu’elle leur communique est une partie de lui-même, de la vérité substantielle et toujours vivante. Offerte à tous, elle est donnée avec plus d’abondance à l’humble de cœur ; et comme elle ne vient pas de lui, qu’elle peut à chaque instant lui être retirée, qu’elle ne dépend en aucune façon de l’intelligence qu’elle éclaire, il la possède sans être tenté de vaine complaisance dans sa possession. La doctrine de l’homme, au contraire, flatte son orgueil, parce qu’il en est le père. « Cette idée m’appartient ; j’ai dit cela le premier ; on ne savait rien là-dessus avant moi. » Esprit superbe, voilà ton langage. Mais bientôt on conteste à cette puissante raison ce qui fait sa joie ; on rit de ses idées fausses qu’elle a crues vraies, de ses découvertes imaginaires : le lendemain on n’y pense plus, et le temps emporte jusqu’au nom de l’insensé qui ne vécut que pour être immortel sur la terre. Ô Jésus, daignez mettre en moi votre vérité sainte, et qu’elle me préserve à jamais des égarements de mon propre esprit !
↑ Joan. viii, 25.
↑ Philipp. III, 8.
04
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 41-42).
◄ CHAP. III. — De la doctrine de vérité
CHAP. V. — De la lecture de l’Écriture sainte ►
CHAPITRE IV.
DE LA PRÉVOYANCE DANS LES ACTIONS.
1. Il ne faut pas croire à toute parole ni obéir à tout mouvement intérieur, mais peser chaque chose selon Dieu, avec prudence et avec une longue attention.
Hélas ! nous croyons et nous disons plus facilement des autres le mal que le bien, tant nous sommes faibles !
Mais les parfaits n’ajoutent pas foi aisément à tout ce qu’ils entendent, parce qu’ils connaissent l’infirmité de l’homme, enclin au mal et léger dans ses paroles.
2. C’est une grande sagesse que de ne point agir avec précipitation, et de ne pas s’attacher obstinément à son propre sens.
Il est encore de la sagesse de ne pas croire indistinctement tout ce que les hommes disent ; et ce qu’on a entendu ou cru, de ne point aller aussitôt le rapporter aux autres.
Prenez conseil d’un homme sage et de conscience ; et laissez-vous guider par un autre qui vaille mieux que vous, plutôt que de suivre vos propres pensées.
Une bonne vie rend l’homme sage selon Dieu, et lui donne une grande expérience.
Plus on sera humble et soumis à Dieu, plus on aura de sagesse et de paix en toutes choses.
RÉFLEXION.
Dieu devant être la dernière fin de nos actions comme de nos désirs, il est nécessaire qu’en agissant, nous évitions de nous abandonner aux mouvements précipités de la nature, dont le penchant est de tout rapporter à soi. Et comme nul ne se connaît lui-même, et ne peut dès lors être son propre guide, la sagesse veut que nous ne hasardions aucune démarche de quelque importance avant d’avoir pris conseil, en esprit de soumission et d’humilité. Cette juste défiance de soi prévient les chutes et purifie le cœur. Le conseil vous gardera, dit l’Écriture, et vous retirera de la voie mauvaise[1].
↑ Prov. ii, 11 et 12.
05
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 42-43).
◄ CHAP. IV. — De la prévoyance dans les actions
CHAP. VI. — Des affections déréglées ►
CHAPITRE V.
DE LA LECTURE DE L’ÉCRITURE SAINTE.
1. Il faut chercher la vérité dans l’Écriture sainte, et non l’éloquence.
Toute l’Écriture doit être lue dans le même esprit qui l’a dictée.
Nous devons y chercher l’utilité, plutôt que la délicatesse du langage.
Nous devons lire aussi volontiers les livres simples et pieux, que les livres profonds et sublimes.
Ne vous prévenez point contre l’auteur ; mais sans vous inquiéter s’il a peu ou beaucoup de science, que le pur amour de la vérité vous porte à le lire.
Considérez ce qu’on vous dit, sans rechercher qui le dit.
2. Les hommes passent ; mais la vérité du Seigneur demeure éternellement[1].
Dieu nous parle en diverses manières et par des personnes très diverses.
Dans la lecture de l’Écriture sainte, souvent notre curiosité nous nuit, voulant examiner et comprendre, lorsqu’il faudrait passer simplement.
Si vous voulez en retirer du fruit, lisez avec humilité, avec simplicité, avec foi ; et ne cherchez jamais à passer pour habile.
Aimez à interroger ; écoutez en silence les paroles des Saints, et ne méprisez point les sentences des vieillards ; car elles ne sont pas proférées en vain.
RÉFLEXION.
Qu’est-ce que la raison comprend ? presque rien : mais la foi embrasse l’infini. Celui qui croit est donc bien au-dessus de celui qui raisonne, et la simplicité du cœur, bien préférable à la science qui nourrit l’orgueil. C’est le désir de savoir qui perdit le premier homme : il cherchait la science, il trouva la mort. Dieu, qui nous parle dans l’Écriture, n’a pas voulu satisfaire notre vaine curiosité, mais nous éclairer sur nos devoirs, exercer notre foi, purifier et nourrir notre âme par l’amour des vrais biens, qui sont tous renfermés en lui. L’humilité d’esprit est donc la disposition la plus nécessaire pour lire avec fruit les livres saints, et c’est déjà avoir profité beaucoup que de comprendre combien ils sont au-dessus de notre raison faible et bornée.
↑ Ps. xxxviii, 7 ; cvi, 2.
06
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 43-44).
◄ CHAP. V. — De la lecture de l’Écriture sainte
CHAP. VII. — Qu’il faut fuir l’orgueil et les vaines espérances ►
CHAPITRE VI.
DES AFFECTIONS DÉRÉGLÉES.
1. Dès que l’homme commence à désirer quelque chose désordonnément, aussitôt il devient inquiet en lui même.
Le superbe et l’avare n’ont jamais de repos ; mais le pauvre et l’humble d’esprit vivent dans l’abondance de la paix.
L’homme qui n’est pas encore parfaitement mort à lui-même est bien vite tenté ; et il succombe dans les plus petites choses.
Celui dont l’esprit est encore infirme, appesanti par la la chair et incliné vers les choses sensibles, a grand peine à se détacher entièrement des désirs terrestres.
C’est pourquoi lorsqu’il se refuse à les satisfaire, souvent il éprouve de la tristesse ; et il est disposé à l’impatience, quand on lui résiste.
2. Que s’il a obtenu ce qu’il convoitait, aussitôt le remords de la conscience pèse sur lui, parce qu’il a suivi sa passion, qui ne sert de rien pour la paix qu’il cherchait.
C’est en résistant aux passions, et non en leur cédant, qu’on trouve la véritable paix du cœur.
Point de paix donc dans le cœur de l’homme charnel, de l’homme livré aux choses extérieures : la paix est le partage de l’homme fervent et spirituel.
RÉFLEXION.
Un joug pesant accable les enfants d’Adam[1], fatigués sans relâche par les convoitises de la nature corrompue. Succombent-ils la tristesse, le trouble, l’amertume, le remords, s’emparent aussitôt de leur âme. « Superbe encore au fond de l’ignominie, inquiet et las de moi-même, dit saint Augustin en racontant les désordres de sa jeunesse, je m’en allais loin de vous, ô mon Dieu ! à travers des voies toutes semées de stériles douleurs[2]. » Il en coûte plus à l’homme de céder à ses penchants que de les vaincre ; et si le combat contre les passions est dur, une paix ineffable en est le fruit. Appelons le Seigneur à notre aide dans ce saint combat ; n’en craignons point le travail, il sera court : aujourd’hui, demain ; et puis le repos éternel !
↑ Eccli. xl, 1.
↑ Conf. lib. ii, cap. x, 1.
07
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 44-46).
◄ CHAP. VI. — Des affections déréglées
CHAP. VIII. — Eviter la trop grande familiarité ►
CHAPITRE VII.
QU’IL FAUT FUIR L’ORGUEIL ET LES VAINES ESPÉRANCES.
1. Insensé celui qui met son espérance dans les hommes ou dans quelque créature que ce soit.
N’ayez point de honte de servir les autres, et de paraître pauvre en ce monde, pour l’amour de Jésus-Christ. Ne vous appuyez point sur vous-même, et ne vous reposez que sur Dieu seul.
Faites ce qui est en vous, et Dieu secondera votre bonne volonté.
Ne vous confiez point en votre science, ni dans l’habileté d’aucune créature ; mais plutôt dans la grâce de Dieu, qui aide les humbles et qui humilie les présomptueux.
2. Ne vous glorifiez point dans les richesses, si vous en avez, ni dans vos amis parce qu’ils sont puissants, mais en Dieu, qui donne tout, et qui, par-dessus tout, désire encore se donner lui-même.
Ne vous élevez point à cause de la force ou de la beauté de votre corps, qu’une légère infirmité abat et flétrit.
N’ayez point de complaisance en vous-même à cause de votre esprit ou de votre habileté, de peur de déplaire à Dieu, de qui vient tout ce que vous avez reçu de bon de la nature.
3. Ne vous estimez pas meilleur que les autres, de crainte que peut-être vous ne soyez pire aux yeux de Dieu, qui sait ce qu’il y a dans l’homme.
Ne vous enorgueillissez pas de vos bonnes œuvres, car les jugements de Dieu sont autres que ceux des hommes, et ce qui plaît aux hommes, souvent lui déplaît.
S’il y a quelque bien en vous, croyez qu’il y en a plus dans les autres, afin de conserver l’humilité.
Vous ne hasardez rien à vous mettre au-dessous de tous : mais il vous serait très nuisible de vous préférer à un seul.
L’homme humble jouit d’une paix inaltérable ; la colère et l’envie troublent le cœur du superbe.
RÉFLEXION.
En considérant la faiblesse de l’homme, la fragilité de sa vie, les souffrances dont il est assailli de toutes parts, les ténèbres de sa raison, les incertitudes de sa volonté inclinée au mal dès l’enfance[1], on s’étonne qu’un seul mouvement d’orgueil puisse s’élever dans une créature si misérable ; et cependant l’orgueil est le fond même de notre nature dégradée. Selon la pensée d’un Père, il nous sépare de la sagesse ; il fait que nous voulons être nous-mêmes notre bien, comme Dieu lui-même est son bien[2] : tant il y a de folie dans le crime ! C’est alors que l’homme se recherche et s’admire dans tout ce qui le distingue des autres et l’agrandit à ses propres yeux, dans les avantages du corps, de l’esprit, de la naissance, de la fortune, de la grâce même, abusant ainsi à la fois des dons du Rédempteur. Oh ! que ce désordre est effrayant et combien nous devons trembler lorsque nous découvrons en nous un sentiment de vaine complaisance, ou qu’il nous arrive de nous préférer à l’un de nos frères ! Rappelons-nous souvent le pharisien de l’Évangile, sa fausse piété, si contente d’elle-même et si coupable devant Dieu, son mépris pour le publicain qui s’en alla justifié à cause de l’humble aveu de sa misère, et disons au fond du cœur avec celui-ci : Mon Dieu, ayez pitié de moi pauvre pécheur[3] !
↑ Gen. viii, 21.
↑ S. Aug., de Lib. Arbitr., lib. iii, cap. xxiv.
↑ Luc. xviii 13.
08
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 46-47).
◄ CHAP. VII. — Qu’il faut fuir l’orgueil et les vaines espérances
CHAP. IX. — De l’obéissance et du renoncement à son propre sens ►
CHAPITRE VIII.
ÉVITER LA TROP GRANDE FAMILIARITÉ.
1. N’ouvrez pas votre cœur à tous indistinctement[1] ; mais confiez ce qui vous touche à l’homme sage et craignant Dieu.
Ayez peu de commerce avec les jeunes gens et les personnes du monde.
Ne flattez point les riches, et ne désirez point de paraître devant les grands.
Recherchez les humbles, les simples, les personnes de piété et de bonnes mœurs ; et ne vous entretenez que de choses édifiantes.
N’ayez de familiarité avec aucune femme ; mais recommandez à Dieu toutes celles qui sont vertueuses.
Ne souhaitez d’être familier qu’avec Dieu et les Anges, et évitez d’être connu des hommes.
2. Il faut avoir de la charité pour tout le monde ; mais la familiarité ne convient point.
Il arrive que, sans la connaître, on estime une personne sur sa bonne réputation : et en se montrant, elle détruit l’opinion qu’on avait d’elle.
Nous nous imaginons quelquefois plaire aux autres par nos assiduités ; et c’est plutôt alors que nous commençons à leur déplaire par les défauts qu’ils découvrent en nous.
RÉFLEXION.
Il faut se prêter aux hommes, et ne se donner qu’à Dieu. Un commerce trop étroit avec la créature partage l’âme et l’affaiblit : elle doit vivre plus haut. Notre conversation est dans le ciel, dit l’Apôtre[2].
↑ Eccli. viii, 22.
↑ Philipp : viii, 20.
09
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 47-48).
◄ CHAP. VIII. — Eviter la trop grande familiarité
Chap. X. — Qu’il faut éviter les entretiens inutiles ►
CHAPITRE IX.
DE L’OBÉISSANCE ET DU RENONCEMENT A SON PROPRE SENS.
1. C’est quelque chose de bien grand que de vivre sous un supérieur, dans l’obéissance, et de ne pas dépendre de soi-même.
Il est beaucoup plus sûr d’obéir que de commander.
Quelques-uns obéissent plutôt par nécessité que par amour ; et ceux-là, toujours souffrants sont portés au murmure. Jamais ils ne posséderont la liberté d’esprit, à moins qu’ils ne se soumettent de tout leur cœur, à cause de Dieu.
Allez où vous voudrez, vous ne trouverez de repos que dans une humble soumission à la conduite d’un supérieur. Plusieurs, s’imaginant qu’ils seraient meilleurs en d’autres lieux, ont été trompés par cette idée de changement.
2. Il est vrai que chacun aime à suivre son propre sens, et a plus d’inclination pour ceux qui pensent comme lui.
Mais si Dieu est au milieu de nous, il est quelquefois nécessaire de renoncer à notre sentiment pour le bien de la paix.
Quel est l’homme si éclairé, qu’il sache tout parfaitement ?
Ne vous fiez donc pas trop à votre sentiment ; mais écoutez aussi volontiers celui des autres.
Si votre sentiment est bon, et qu’à cause de Dieu vous l’abandonniez pour en suivre un autre, vous en retirerez plus d’avantage.
3. J’ai souvent ouï dire qu’il est plus sûr d’écouter et de recevoir un conseil, que de le donner.
Car il arriver que le sentiment de chacun soit bon : mais ne vouloir pas céder aux autres, lorsque l’occasion ou la raison le demande, c’est la marque d’un esprit su perbe et opiniâtre.
RÉFLEXION.
Le Christ s’est rendu obéissant jusqu’à la mort, et à la mort de la croix[1]. Qui oserait après cela refuser d’obéir ? Nul ordre dans le monde, nulle vie que par l’obéissance : elle est le lien des hommes entre eux et avec leur auteur, le fondement de la paix et le principe de l’harmonie universelle. La famille, la cité, l’Église ou la grande société des intelligences, ne subsistent que par elle, et la perfection la plus haute n’est, pour les créatures, qu’une plus parfaite obéissance, elle seule nous garantit de l’erreur et du péché. Qu’est-ce que l’erreur ? la pensée d’un esprit faillible, qui ne reconnaît point de maître et n’obéit qu’à soi. Qu’est-ce que le péché ? l’acte d’une volonté corrompue, qui ne reconnaît point de maître et n’obéit qu’à soi. Mais à qui devrons-nous obéir ? à un homme comme nous ? Non, non, l’homme n’a sur l’homme aucun légitime empire ; son pouvoir n’est que la force, et quand il commande en son propre nom, il usurpe insolemment un droit qui ne lui appartient en aucune manière. Dieu est l’unique monarque, et toute autorité légitime est un écoulement, une participation de sa puissance éternelle, infinie. Ainsi, comme l’enseigne l’Apôtre, le pouvoir vient de Dieu[2], et il est soumis à une règle divine, aussi bien dans l’ordre temporel que dans l’ordre religieux ; de sorte qu’en obéissant au pontife, au prince, au père, à quiconque est réellement le ministre de Dieu pour le bien[3], c’est à Dieu seul qu’on obéit. Heureux celui qui comprend cette céleste doctrine : délivré de la servitude de l’erreur et des passions, de la servitude de l’homme, il jouit de la vraie liberté des enfants de Dieu[4].
↑ Philipp. ii, 8.
↑ Rom. xiii, 1.
↑ Rom. xiii, 4.
↑ Rom. viii, 21.
10
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 48-49).
◄ CHAP. IX. — De l’obéissance et du renoncement à son propre sens
Chap. XI. — Des moyens d’acquerir la paix intérieure, et du soin d’avancer dans la vertu ►
CHAPITRE X.
QU’IL FAUT ÉVITER LES ENTRETIENS INUTILES.
1. Évitez, autant que vous pourrez, le tumulte du monde ; car il y a du danger à s’entretenir des choses du siècle, même avec une intention pure.
Bientôt la vanité souille l’âme, et la captive. Je voudrais souvent m’être tu, et ne m’être point trouvé avec les hommes.
D’où vient que nous aimons tant à parler et à converser, lorsque si rarement il arrive que nous rentrions dans le silence avec une conscience qui ne soit pas blessée ?
C’est que nous cherchons dans ces entretiens une consolation mutuelle, et un soulagement pour notre cœur fatigué de pensées diverses.
Nous nous plaisons à parler, à occuper notre esprit de ce que nous aimons, de ce que nous souhaitons, de ce qui contrarie nos désirs.
2. Mais souvent, hélas ! bien vainement : car cette consolation extérieure n’est pas un médiocre obstacle à la consolation que Dieu donne intérieurement.
Il faut donc veiller et prier, afin que le temps ne se passe pas sans fruit.
S’il est permis, s’il convient de parler, parlez de ce qui peut édifier.
La mauvaise habitude et le peu de soin de notre avancement nous empêchent d’observer notre langue.
Cependant, de pieuses conférences sur les choses spirituelles, entre des personnes unies selon Dieu et animées d’un même esprit, servent beaucoup au progrès dans la perfection.
RÉFLEXION.
Il est écrit que nous rendrons compte, au jour du jugement, même d’une parole oiseuse[1]. Ne nous étonnons pas de tant de rigueur : tout est sérieux dans la vie humaine, dont chaque moment peut avoir de si formidables conséquences. Ce temps que vous dissipez en des entretiens inutiles, vous était donné pour gagner le ciel. Comparez la fin pour laquelle vous l’avez reçu avec l’usage que vous en faites ; et cependant que savez-vous s’il vous sera seulement ac cordé une heure de plus ?
↑ Matth. xii, 36.
11
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 50-52).
◄ Chap. X. — Qu’il faut éviter les entretiens inutiles
Chap. XII. — De l’avantage de l’adversité ►
CHAPITRE XI.
DES MOYENS D’ACQUÉRIR LA PAIX INTÉRIEURE,
ET DU SOIN D’AVANCER DANS LA VERTU.
1. Nous pourrions jouir d’une grande paix, si nous voulions ne nous point occuper de ce que disent et de ce que font les autres, et de ce dont nous ne sommes point chargés.
Comment peut-il être longtemps en paix, celui qui s’embarrasse de soins étrangers, qui cherche à se répandre au dehors, et ne se recueille que peu ou rarement en lui-même ?
Heureux les simples, parce qu’ils posséderont une grande paix !
2. Comment quelques Saints se sont-ils élevés à un si haut degré de vertu et de contemplation ?
C’est qu’ils se sont efforcés de mourir à tous les désirs de la terre, et qu’ils ont pu ainsi s’unir à Dieu par le fond le plus intime de leur cœur, et s’occuper librement d’eux-mêmes.
Pour nous, nous sommes trop à nos passions, et trop inquiets de ce qui passe.
Rarement nous surmontons parfaitement un seul vice ; nous n’avons point d’ardeur pour faire chaque jour quelque progrès, et ainsi nous restons tièdes et froids.
3. Si nous étions tout à fait morts à nous-mêmes, et moins préoccupés au dedans de nous, alors nous pourrions aussi goûter les choses de Dieu, et acquérir quelque expérience de la céleste contemplation.
Le plus grand, l’unique obstacle, c’est qu’asservis à nos passions et à nos convoitises, nous ne faisons aucun effort pour entrer dans la voie parfaite des Saints.
Et, s’il arrive que nous éprouvions quelque légère adversité, nous nous laissons aussitôt abattre, et nous recourons aux consolations humaines.
4. Si, tels que des soldats généreux, nous demeurions fermes dans le combat, nous verrions certainement le secours de Dieu descendre sur nous du Ciel.
Car il est toujours prêt à aider ceux qui résistent, et qui espèrent en sa grâce ; et c’est lui qui nous donne les occasions de combattre, afin de nous rendre victorieux.
Si nous plaçons uniquement le progrès de la vie chrétienne dans les observances extérieures, notre dévotion sera de peu de durée.
Mettons donc la cognée à la racine de l’arbre, afin que, dégagés des passions, nous possédions notre âme en paix.
5. Si nous déracinions chaque année un seul vice, bientôt nous serions parfaits.
Mais nous sentons souvent au contraire que nous étions meilleurs, et que notre vie était plus pure, lorsque nous quittâmes le siècle, qu’après plusieurs années de profession.
Nous devrions croître chaque jour en ferveur et en vertu, et maintenant on compte pour beaucoup d’avoir conservé une partie de sa ferveur.
Si nous nous faisions d’abord un peu de violence, nous pourrions tout faire ensuite aisément et avec joie.
6. Il est dur de renoncer à ses habitudes ; mais il est plus dur encore de courber sa propre volonté.
Cependant, si vous ne savez pas vous vaincre en des choses légères, comment remporterez-vous des victoires plus difficiles ?
Résistez dès le commencement à votre inclination : rompez sans aucun retard toute habitude mauvaise, de peur que peu à peu elle ne vous engage dans de plus grandes difficultés.
Oh ! si vous considériez quelle paix pour vous, quelle joie pour les autres, en vivant comme vous le devez, vous auriez, je crois, plus d’ardeur pour votre avancement spirituel.
RÉFLEXION.
Je vous laisse ma paix, je vous donne ma paix, non comme le monde la donne[1]. Quelle aimable douceur, quel touchant amour dans ces paroles de Jésus-Christ, et en même temps quelle instruction profonde ! Tous les hommes souhaitent la paix, mais il y a deux paix, la paix de Jésus-Christ et la paix du monde. Le monde dit à l’ambitieux : Le désir des grandeurs te trouble et t’agite, monte, élève-toi. Il dit à l’avare : L’envie des richesses te dévore, amasse, amasse, sans t’arrêter jamais. Il dit au mondain tourmenté de ses convoitises : Enivre-toi de tous les plaisirs. Il dit enfin à chaque passion : Jouis, et tu auras la paix. Promesse menteuse ! Les soucis, la tristesse, l’inquiétude, le dégoût, les remords, voila la paix du monde. Jésus dit : Triomphez de vous-même, combattez vos désirs, domptez vos convoitises, brisez vos passions : et l’âme docile à ses commandements repose dans un calme ineffable. Les peines de la vie, les souffrances, les injustices, les persécutions, rien n’altère sa paix ; et cette céleste paix, qui surpasse tout sentiment[2], l’accom pagne au dernier passage, et la suit jusqu’au ciel, où se consommera sa félicité.
↑ Joan. xiv, 27.
↑ Philipp. iv. 7.
12
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 52-53).
◄ Chap. XI. — Des moyens d’acquerir la paix intérieure, et du soin d’avancer dans la vertu
Chap. XIII. — De la résistance aux tentations ►
CHAPITRE XII.
DE L’AVANTAGE DE L’ADVERSITÉ.
1. Il nous est bon d’avoir quelquefois des peines et des traverses, parce que souvent elles rappellent l’homme à son cœur, et lui font sentir qu’il est en exil, et qu’il ne doit mettre son espérance en aucune chose du monde.
Il nous est bon de souffrir quelquefois des contradictions, et qu’on pense mal, ou peu favorablement de nous, quelque bonnes que soient nos actions et nos intentions. Souvent cela sert à nous rendre humbles, et à nous pré munir contre la vaine gloire.
Car nous avons plus d’empressement à chercher Dieu, qui voit le fond du cœur, quand les hommes au dehors nous rabaissent, et pensent mal de nous.
2. C’est pourquoi l’homme devrait s’affermir tellement en Dieu, qu’il n’eût pas besoin de chercher tant de consolations humaines.
Lorsqu’avec une volonté droite, l’homme est troublé, tenté, affligé de mauvaises pensées, il reconnaît alors combien Dieu lui est nécessaire, et qu’il n’est capable d’aucun bien sans lui.
Alors il s’attriste, il gémit, il prie, à cause des maux qu’il souffre.
Alors il s’ennuie de vivre plus longtemps, et il souhaite que la mort arrive, afin que, délivré de ses liens, il soit avec Jésus-Christ.
Alors aussi, il comprend bien qu’une sécurité parfaite, une pleine paix, ne sont point de ce monde.
RÉFLEXION.
C’est dans l’adversité que chacun de nous apprend à connaître ce qu’il est réellement. Celui qui n’a pas été éprouvé, que sait-il ? [1] L’homme à qui tout prospère est exposé à un grand danger ; il est bien à craindre que son âme s’assoupisse d’un sommeil pesant, et qu’à l’heure du réveil on ne lui dise : Souvenez-vous que vous avez reçu vos biens sur la terre ? [2]. Ici-bas les souffrances sont une grâce de prédilection ; elles nous exercent à la vertu, elles nous fournis sent de nouvelles occasions de mérite, et nous rendent conformes au Fils de Dieu, dont il est écrit : Il a fallu que le Christ souffrît et qu’il entrât ainsi dans sa gloires[3].
↑ Eccli. xxxiv, 9.
↑ Luc. xvi, 25.
↑ Act. xvii, 3.
13
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 53-57).
◄ Chap. XII. — De l’avantage de l’adversité
Chap. XIV. — Éviter les jugements téméraires, et ne se point rechercher soi-même ►
CHAPITRE XIII.
DE LA RÉSISTANCE AUX TENTATIONS.
1. Tant que nous vivons ici-bas, nous ne pouvons être exempts de tribulations et d’épreuves.
C’est pourquoi il est écrit au livre de Job : La tentation est la vie de l’homme sur la terre[1].
Chacun devrait donc être toujours en garde contre les tentations qui l’assiègent, et veiller et prier pour ne point laisser lieu aux surprises du démon, qui ne dort jamais, et qui tourne de tous côtés, cherchant quelqu’un pour le dévorer[2].
Il n’est point d’homme si parfait et si saint, qui n’ait quelquefois des tentations, et nous ne pouvons en être entièrement affranchis.
2. Mais, quoique importunes et pénibles, elles ne laissent pas d’être souvent très utiles à l’homme, parce qu’elles l’humilient, le purifient et l’instruisent.
Tous les Saints ont passé par beaucoup de tentations et de souffrances, et c’est par cette voie qu’ils ont avancé ; mais ceux qui n’ont pu soutenir ces épreuves, Dieu les a réprouvés, et ils ont défailli dans la route du salut.
Il n’y a point d’ordre si saint, ni de lieu si secret, où l’on ne trouve des peines et des tentations.
3. L’homme, tant qu’il vit, n’est jamais entièrement à l’abri des tentations : car nous en portons le germe en nous, à cause de la concupiscence dans laquelle nous sommes nés.
L’une succède à l’autre ; et nous aurons toujours quelque chose à souffrir, parce que nous avons perdu le bien et la félicité primitive.
Plusieurs cherchent à fuir pour n’être point tentés, et ils tombent dans des tentations plus dangereuses.
Il ne suffit pas de fuir pour vaincre ; mais la patience et la véritable humilité nous rendent plus forts que tous nos ennemis.
4. Celui qui, sans arracher la racine du mal, évite seulement les occasions extérieures, avancera peu : au contraire, les tentations reviennent à lui plus promptement et plus violentes.
Vous vaincrez plus sûrement peu à peu et par une longue patience, aidé du secours de Dieu, que par une rude et inquiète opiniâtreté.
Prenez souvent conseil dans la tentation, et ne traitez point durement celui qui est tenté ; mais consolez-le comme vous voudriez qu’on vous consolât vous-même.
5. Le commencement de toutes les tentations est l’inconstance de l’esprit et le peu de confiance en Dieu.
Car, comme un vaisseau sans gouvernail est poussé çà et là par les flots, ainsi l’homme faible et changeant qui abandonne ses résolutions est agité par des tentations diverses.
Le feu éprouve le fer[3], et la tentation, l’homme juste.
Nous ne savons souvent ce que nous pouvons : mais la tentation montre ce que nous sommes.
Il faut veiller cependant, surtout au commencement de la tentation ; car on triomphe beaucoup plus facilement de l’ennemi, si on ne le laisse point pénétrer dans l’âme, et si on le repousse à l’instant même où il se présente pour entrer.
C’est ce qui a fait dire à un ancien : Arrêtez le mal dès son origine ; le remède vient trop tard, quand le mal s’est accru par de longs délais[4].
D’abord une simple pensée s’offre à l’esprit, puis une vive imagination ; ensuite le plaisir, et le mouvement déréglé, et le consentement. Ainsi peu à peu l’ennemi envahit toute l’âme, lorsqu’on ne lui résiste pas dès le commencement.
Plus on met de retard et de langueur à le repousser, plus on s’affaiblit chaque jour, et plus l’ennemi devient fort contre nous.
6. Plusieurs sont affligés de tentations plus violentes au commencement de leur conversion ; d’autres à la fin : il y en a qui souffrent presque toute leur vie.
Quelques-uns sont tentés assez légèrement, selon l’ordre de la sagesse et de la justice de Dieu, qui connaît l’état des hommes, pèse leurs mérites, et dispose tout pour le salut de ses élus.
7. C’est pourquoi, quand nous sommes tentés, nous ne devons point perdre l’espérance, mais prier Dieu avec plus de ferveur, afin qu’il daigne nous secourir dans toutes nos tribulations ; car, selon la parole de l’Apôtre, il nous fera tirer avantage de la tentation même, de sorte que nous puissions la surmonter[5].
Humilions donc nos âmes sous la main de Dieu[6], dans toutes nos tentations, dans toutes nos peines, parce qu’il sauvera et relèvera les humbles d’esprit.
8. Dans les tentations et les traverses, on reconnaît combien l’homme a fait de progrès. Le mérite est plus grand, et la vertu paraît davantage.
Il est peu difficile d’être pieux et fervent, lorsque l’on n’éprouve rien de pénible ; mais celui qui se soutient avec patience au temps de l’adversité, donne l’espoir d’un grand avancement.
Quelques-uns surmontent les grandes tentations et succombent tous les jours aux petites, afin qu’humiliés d’être si faibles dans les moindres occasions, ils ne présument jamais d’eux-mêmes dans les grandes.
RÉFLEXION.
Nul homme n’est exempt de tentations. Elles nous purifient, nous éprouvent, nous instruisent, nous humilient. Ce n’est pas seulemens par la fuite ou par une résistance violente qu’on en triomphe, mais par une patience tranquille et un confiant abandon entre les mains de Dieu. Veillons cependant, selon le précepte de Jésus-Christ, Veillons et prions[7]. On surmonte aisément la tentation naissante ; mais si on la laisse croître et se fortifier, on porte, en succombant, la peine de sa négligence ou de sa présomption. Voulez-vous réellement vaincre ? Repoussez l’ennemi dès sa première attaque. Voulez-vous retirer du combat l’avantage en vue duquel Dieu permet que nous soyons tentés ? Reconnaissez votre misère, votre faiblesse, votre impuissance ; et humiliez-vous de plus en plus. L’humilité est le fondement de notre sûreté, de notre paix et de toute perfection.
↑ Job vii, 1.
↑ Pet. v, 8.
↑ Eccli. xxxi, 31.
↑ Ovid.
↑ I Cor. x, 13.
↑ I Pet. v, 6.
↑ Marc. xiv, 38.
14
Thomas a Kempis
L’Imitation de Jésus-Christ
Traduction par Félicité de Lamennais.
Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 57-58).
◄ Chap. XIII. — De la résistance aux tentations
Chap. XV. — Des œuvres de charité ►
CHAPITRE XIV.
ÉVITER LES JUGEMENTS TÉMÉRAIRES, ET NE SE POINT RECHERCHER SOI-MÊME.
1. Tournez les yeux sur vous-même, et gardez-vous de juger les actions des autres.
En jugeant les autres, l’homme se fatigue vainement : il se trompe le plus souvent, et commet beaucoup de fautes ; mais en s’examinant et se jugeant lui-même, il travaille toujours avec fruit.
D’ordinaire nous jugeons des choses selon l’inclination de notre cœur, car l’amour-propre altère aisément en nous la droiture du jugement.
Si nous n’avions jamais en vue que Dieu seul, nous se rions moins troublés quand on résiste à notre sentiment.
2. Mais souvent il y a quelque chose hors de nous, ou de caché en nous, qui nous entraîne.
Plusieurs se recherchent secrètement eux-mêmes dans ce qu’ils font, et ils l’ignorent.
Ils semblent affermis dans la paix, lorsque tout va selon leurs désirs ; mais éprouvent-ils des contradictions, aussitôt ils s’émeuvent, et tombent dans la tristesse.
La diversité des opinions produit souvent des dissensions entre les amis, entre les citoyens, et même entre les religieux et les personnes dévotes.
3. On quitte difficilement une vieille habitude ; et nul ne se laisse volontiers conduire au delà de ce qu’il voit.
Si vous vous appuyez sur votre esprit et sur votre pénétration, plus que sur la soumission dont Jésus-Christ nous a donné l’exemple, vous serez très peu et très tard éclairé dans la vie spirituelle : car Dieu veut que nous lui soyons parfaitement soumis, et que nous nous élevions au-dessus de toute raison par un ardent amour.
RÉFLEXION.
Il y a en nous une secrète malice qui se complaît à découvrir les imperfections de nos frères : et voilà pourquoi nous sommes si prompts à les juger, oubliant qu’à Dieu seul appartient le jugement des cœurs. Au lieu de scruter si curieusement la conscience d’autrui, descendons dans la nôtre ; nous y trouverons assez de motifs d’être indulgents envers le prochain et de troubles pour nous-mêmes. Vous n’êtes chargé que de vous, vous ne répondrez que de vous ; Ne jugez donc point, afin que vous ne soyez point jugés[1].
↑ Matth. vi, 2.