De imitatione Christi (page 5)

Thomas a Kempis · Vie de piété

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org · 6 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 233-235).

◄  CHAP. XLVI. Qu’il faut mettre sa confiance en Dieu, lorsqu’on est assailli de paroles injurieuses

CHAP. XLVIII. De l’éternité bienheureuse, et des misères de cette vie  ►

CHAPITRE XLVII.

QU’IL FAUT ÊTRE PRÊT A SOUFFRIR POUR LA VIE ÉTERNELLE TOUT CE QU’IL Y A DE PLUS PÉNIBLE.

1. J.-C. Mon fils, que les travaux que vous avez entrepris pour moi ne brisent pas votre courage, et que les afflictions ne vous abattent pas entièrement ; mais qu’en tout ce qui arrive, ma promesse vous console et vous fortifie.

Je suis assez puissant pour vous récompenser au delà de toutes bornes et de toute mesure.

Vous ne serez pas longtemps ici dans le travail, ni toujours chargé de douleurs.

Attendez un peu, et vous verrez promptement la fin de vos maux.

Une heure viendra où le travail et le trouble cesseront.

Tout ce qui passe avec le temps est peu de chose et ne dure guère.

2. Faites ce que vous avez à faire ; travaillez fidèlement a ma vigne, et je serai moi-même votre récompense.

Écrivez, lisez, chantez mes louanges, gémissez, gardez le silence, priez, souffrez courageusement l’adversité : la vie éternelle est digne de tous ces combats, et de plus grands encore.

Il y a un jour connu du Seigneur, où la paix viendra ; et il y n’aura plus de jour ni de nuit[1] comme sur cette terre, mais une lumière perpétuelle, une splendeur infinie, une paix inaltérable, un repos assuré.

Vous ne direz plus alors : Qui me délivrera de ce corps de mort[2] ? Vous ne vous écrierez plus : Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé ! [3] car la Mort sera détruite[4], et le salut sera éternel ; plus d’angoisses, une joie ravissante, une société de gloire et de bonheur.

3. Oh ! si vous aviez vu, dans le ciel, les couronnes immortelles des Saints, de quel glorieux éclat resplendissent ces hommes que le monde méprisait et regardait comme indignes de vivre : aussitôt, certes, vous vous prosterneriez jusque dans la poussière, et vous aimeriez mieux être au dessous de tous qu’au-dessus d’un seul !

Vous ne désireriez point les jours heureux de cette vie ; mais plutôt vous vous réjouiriez de souffrir pour Dieu, et vous regarderiez comme le plus grand gain d’être compté pour rien parmi les hommes.

Oh ! si vous goûtiez ces vérités, si elles pénétraient jusqu’au fond de votre cœur, comment oseriez-vous vous plaindre, même une seule fois ?

Est-il rien de pénible qu’on ne doive supporter pour la vie éternelle ?

Ce n’est pas peu que de gagner ou de perdre le royaume de Dieu.

Levez donc les yeux au ciel. Me voilà, et avec moi tous mes Saints : ils ont soutenu dans ce monde un grand combat : et maintenant ils se réjouissent, maintenant ils sont consolés et à l’abri de toute crainte, maintenant ils se re posent, et ils demeureront à jamais avec moi dans le royaume de mon Père.

RÉFLEXION.

Quand la vie nous paraît pesante, quand nous sommes près de succomber à la tristesse de l’exil, levons les yeux et contemplons l’aurore de notre délivrance ; car cette enveloppe mortelle s’en va se détruisant, mais l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour[5]. Attendons, souffrons en paix ; l’heure du repos approche. Les légères tribulations de cette vie d’un moment, nous élevant sans mesure, produisent en nous un poids éternel de gloire[6]. Qu’importe un peu de fatigue, un peu de travail sur la terre ? Nous passons, et n’avons point ici de cité permanente[7]. Jésus est allé devant pour nous préparer une demeure en la maison de son Père, et puis il viendra, et il nous prendra avec lui, afin que là où il est, nous y soyons aussi[8]. O Jésus, ô mon Sauveur ! mon âme languit après vous, elle vous désire comme le cerf altéré désire l’eau des fontaines[9]. Venez, ne tardez pas : loin de vous, nous sommes assis dans l’ombre de la mort[10] : Hâtez-vous, Seigneur ; faites luire sur nous la lumière de votre face, et qu’elle nous guide à la céleste Jérusalem, au pied du trône de l’Agneau, Là dans le ravissement de l’amour, dans l’immortelle extase de la joie, les chœurs des Bienheureux mêlés aux chœurs des Anges, célèbrent le Dieu trois fois saint. Et moi, Seigneur, sur le bord des fleuves de Babylone, j’ai pleuré en me ressouvenant de Sion[11]. Console-toi, mon âme, prête l’oreille ; n’entends-tu pas dans le lointain comme le premier murmure qui annonce l’arrivée de l’Époux ? Encore un moment, et tu le verras[12] ; encore un moment, et rien jamais ne pourra te séparer de lui !

↑ Zachar. xiv, 7.

↑ Rom. vii, 24.

↑ Ps. cxix, 5.

↑ Is. xxv, 8.

↑ II Cor. iv, 16.

↑ II Cor. iv, 17.

↑ Hebr. xiii, 14.

↑ Joann. xiv, 2, 3.

↑ Ps. xli, 1.

↑ Luc. i, 79.

↑ Ps. cxxxvi, 1.

↑ Joann. xvi, 19.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 235-239).

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Chap. XLIX. Du désir de la vie éternelle, et des grands biens promis à ceux qui combattent courageusement  ►

CHAPITRE XLVIII.

DE L’ÉTERNITÉ BIENHEUREUSE, ET DES MISÈRES DE CETTE VIE.

1. Le F. O bienheureuse demeure de la cité céleste ! jour éclatant de l’éternité, que la nuit n’obscurcit jamais, et que la vérité souveraine éclaire perpétuellement de ses rayons ; jour immuable de joie et de repos, que nulle vicissitude ne trouble !

Oh ! que ce jour n’a-t-il lui déjà sur les ruines du temps, et de tout ce qui passe avec le temps !

Il luit pour les Saints dans son éternelle splendeur : mais nous, voyageurs sur la terre, nous ne le voyons que de loin, comme à travers un voile.

2. Les citoyens du ciel en connaissent les délices : mais les fils d’Ève, encore exilés, gémissent sur l’amertume et l’ennui de la vie présente.

Les jours d’ici-bas sont courts et mauvais[1], pleins de douleur et d’angoisses.

L’homme y est souillé de beaucoup de péchés, engagé dans beaucoup de passions, agité par mille craintes, embarrassé de mille soins, emporté çà et là par la curiosité, séduit par une foule de chimères, environné d’erreurs, brisé de travaux, accablé de tentations, énervé de délices, tourmenté par la pauvreté.

3. Oh ! quand viendra la fin de ces maux ? quand serai-je délivré de la misérable servitude des vices ? quand me souviendrai-je, Seigneur, de vous seul ? quand goûterai-je en vous une pleine joie ?

Quand, dégagé de toute entrave, jouirai-je d’une vraie liberté, désormais exempt de toute peine et du corps et de l’esprit ?

Quand posséderai-je une paix solide, assurée, inaltérable, paix au dedans et au dehors, paix affermie de toutes parts ?

O bon Jésus ! quand me sera-t-il donné de vous voir, de contempler la gloire de votre règne ? quand me serez-vous tout en toute chose ?

Quand serai-je avec vous dans le royaume que vous avez préparé de toute éternité à vos élus ? [2]

J’ai été délaissé, pauvre, exilé, en une terre ennemie, où il y a guerre continuelle et de grandes infortunes.

4. Consolez mon exil, adoucissez l’angoisse de mon cœur ; car il soupire après vous de toute l’ardeur de ses désirs. Tout ce que le monde m’offre ici-bas pour me consoler, me pèse.

Je voudrais m’unir intimement à vous, et je ne puis atteindre à cette ineffable union.

Je voudrais m’attacher aux choses du ciel, et mes passions immortifiées me replongent dans celles de la terre.

Mon âme aspire à s’élever au-dessus de tout, et la chair me rabaisse au-dessous, malgré mes efforts.

Ainsi, homme misérable, j’ai sans cesse la guerre au dedans de moi, et je me suis à charge à moi-même[3], l’esprit voulant s’élever toujours, et la chair toujours descendre.

5. Oh ! combien je souffre en moi lorsque, méditant les choses du ciel, celles de la terre viennent en foule se présenter à ma pensée durant la prière ! Mon Dieu, ne vous éloignez pas de moi, et n’abandonnez point votre serviteur dans votre colère[4].

Faites briller votre foudre, et dissipez ces visions de la chair : lancez vos flèches[5], et mettez en fuite ces fantômes de l’ennemi.

Rappelez à vous tous mes sens ; faites que j’oublie toutes les choses du monde, et que je rejette promptement, avec mépris, ces criminelles images.

Éternelle vérité, prêtez-moi votre secours, afin que nulle chose vaine ne me touche.

Venez en moi, céleste douceur, et que tout ce qui n’est pas pur s’évanouisse devant vous.

Pardonnez-moi aussi, et usez de miséricorde, toutes les fois que, dans la prière, je m’occupe d’autre chose que de vous.

Car je confesse sincèrement que la distraction m’est habituelle.

Dans le mouvement ou dans le repos, bien souvent je ne suis point où est mon corps, mais plutôt où mon esprit m’emporte.

Je suis là où est ma pensée, et ma pensée est d’ordinaire où est ce que j’aime.

Ce qui me plaît naturellement ou par habitude, voilà ce qui d’abord se présente à elle.

6. Et c’est pour cela, ô Vérité, que vous avez dit expressément : Où est votre trésor, là est aussi votre cœur[6].

Si j’aime le ciel, je pense volontiers aux choses du ciel.

Si j’aime le monde, je me réjouis des prospérités du monde, et je m’attriste de ses adversités.

Si j’aime la chair, je me représente souvent ce qui est de la chair.

Si j’aime l’esprit, ma joie est de penser aux choses spirituelles.

Car il m’est doux de parler et d’entendre parler de tout ce que j’aime, et j’en emporte avec moi le souvenir dans ma retraite.

Mais heureux l’homme, ô mon Dieu, qui, à cause de vous, bannit de son cœur toutes les créatures ; qui fait violence à la nature, et crucifie, par la ferveur de l’esprit, les convoitises de la chair, afin de vous offrir, du fond d’une conscience où règne la paix, une prière pure ; et que, dégagé au dedans et au dehors de tout ce qui est terrestre, il puisse se mêler aux chœurs des Anges !

RÉFLEXION.

Les maladies, les peines, les souffrances, les tentations, l’invincible désir d’une félicité que rien ne nous offre ici-bas, tout nous rappelle sans cesse à cette grande éternité où la foi nous promet, dans la possession de Dieu même, le repos, la paix, le bien parfait, infini, auquel nous aspirons de toutes les puissances de notre âme. Et voilà pourquoi les Saints gémissent si amèrement sous le poids des liens qui les retiennent encore sur la terre ; voila pourquoi l’Apôtre s’écriait : Je désire que mon corps se dissolve, afin d’être avec Jésus-Christ[7]. Alors plus de crainte, plus de larmes, plus de combat, mais un éternel triomphe et une joie éternelle. Si un faible reflet[8] de la vérité souveraine ravit déjà notre intelligence, que sera-ce quand nous la contemplerons dans son plein éclat ! et si, dès. à présent, il est si doux d’aimer, que sera-ce quand nous nous abreuverons à la source même de l’amour ! Oh ! oui, Seigneur, je désire la dissolution de mon corps, afin d’être avec vous ! Cette espérance seule me console ; elle est toute ma vie. Qu’est-ce pour moi que le monde, et que peut-il me donner ? J’ai séjourné parmi les habitants de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d’eux[9]. Votre royaume, mon Dieu, votre royaume, je n’ai point d’autre patrie. Daignez y rappeler ce pauvre exilé, et il célébrera éternellement vos miséricordes[10].

↑ Genes. xlvii, 9.

↑ Matth. xxv, 34.

↑ Job. vii, 20.

↑ Ps. lxx, 13 ; xxvi, 9.

↑ Ps. cxlii, 6.

↑ Matth. vi, 21.

↑ Philipp. i, 23.

↑ I Cor. xiii, 12.

↑ Ps. cxix, 5.

↑ Ps. lxxxviii, 2.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 239-243).

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CHAPITRE XLIX.

DU DÉSIR DE LA VIE ÉTERNELLE, ET DES GRANDS BIENS PROMIS A CEUX QUI COMBATTENT COURAGEUSEMENT.

1. J.-C. Mon fils, lorsque le désir de l’éternelle béatitude vous est donné d’en haut, et que vous aspirez à sortir de la prison du corps pour contempler ma lumière sans ombre et sans vicissitude, dilatez votre cœur, et recevez avec amour cette sainte inspiration.

Rendez grâces de toute votre âme à la bonté céleste, qui vous prodigue ainsi ses faveurs, qui vous visite avec tendresse, vous excite, vous presse et vous soulève puissamment, de peur que votre poids ne vous incline vers la terre.

Car rien de cela n’est le fruit de vos pensées ou de vos efforts, mais une grâce de Dieu qui a daigné jeter sur vous un regard, afin que, croissant dans la vertu et dans l’humilité, vous vous prépariez à de nouveaux combats, et que tout votre cœur s’attache à moi avec la volonté ferme de me servir.

2. Quelque ardent que soit le feu, la flamme cependant ne monte point sans fumée.

Ainsi quelques-uns, quoique embrasés du désir des choses célestes, ne sont point néanmoins entièrement dégagés des affections et des tentations de la chair.

Et c’est pourquoi ils n’ont pas en vue la seule gloire de Dieu, dans ce qu’ils demandent avec tant d’instance.

Tel est souvent votre désir, que vous croyez si vif et si pur.

Car rien n’est pur ni parfait, de ce qui est mêlé d’intérêt propre.

3. Demandez, non ce qui vous est doux, non ce qui offre quelque avantage, mais ce qui m’honore et me plaît : car, si vous jugez selon la justice, vous devez, docile à mes ordres, les préférer à vos désirs et à tout ce qu’on peut désirer.

Je connais votre désir ; j’ai entendu vos gémissements.

Vous voudriez jouir déjà de la liberté glorieuse des enfants de Dieu ; déjà la demeure éternelle, la céleste patrie où la joie ne tarit jamais, ravit votre pensée. Mais l’heure n’est pas encore venue, vous êtes encore dans un autre temps, temps de guerre, temps de travail et d’épreuves.

Vous désirez être rassasié du souverain bien ; mais cela ne se peut maintenant.

C’est moi qui suis le bien suprême : attendez-moi, dit le Seigneur, jusqu’à ce que vienne le royaume de Dieu[1].

4. Il faut que vous soyez encore éprouvé sur la terre, et exercé de bien des manières.

De temps en temps, vous recevrez des consolations, mais jamais assez abondantes pour rassasier vos désirs.

Ranimez donc votre force et votre courage[2], pour accomplir et pour souffrir ce qui répugne à la nature.

Il faut que vous vous revêtiez de l’homme nouveau[3], que vous vous changiez en un autre homme.

Il faut que souvent vous fassiez ce que vous ne voulez pas, et que vous renonciez à ce que vous voulez.

Ce que les autres souhaitent, réussira : mille obstacles s’opposeront à ce que vous souhaitez.

On écoutera ce que disent les autres : ce que vous direz sera compté pour rien.

Ils demanderont, et ils obtiendront : vous demanderez, et on vous refusera.

5. On parlera d’eux, on les exaltera ; et personne ne parlera de vous.

On leur confiera tel ou tel emploi ; et l’on ne vous jugera propre à rien.

Quelquefois la nature s’en affligera ; et ce sera beaucoup si vous le supportez en silence.

C’est dans ces épreuves et une infinité d’autres semblables, que, d’ordinaire, on reconnaît combien un vrai serviteur de Dieu sait se renoncer et se briser à tout.

Il n’est presque rien qui vous fasse sentir autant le besoin de mourir à vous-même, que de voir et de souffrir ce qui répugne à votre volonté ; surtout lorsqu’on vous commande des choses inutiles ou déraisonnables.

Et, parce qu’assujetti à un supérieur vous n’osez résister à son autorité, il vous semble dur d’être en tout conduit par un autre, et de n’agir jamais selon votre propre sens.

6. Mais, pensez, mon fils, au fruit de ces travaux, à leur prompte fin, à leur récompense trop grande[4] ; et loin de les porter avec douleur, vous y trouverez une puissante consolation.

Car, pour avoir renoncé maintenant à quelques vaines convoitises, vous ferez éternellement votre volonté dans le ciel.

Là, tous vos vœux seront accomplis, tous vos désirs satisfaits.

Là, tous les biens s’offriront à vous, sans que vous ayez à craindre de les perdre.

Là, votre volonté ne cessant jamais d’être unie à la mienne, vous ne souhaiterez rien hors de moi, rien qui vous soit propre.

Là, personne ne vous résistera, personne ne se plaindra de vous, personne ne vous suscitera de contrariétés ni d’obstacles ; mais tout ce qui peut être désiré étant présent à la fois, votre âme, rassasiée pleinement, n’embrassera qu’à peine cette immense félicité.

Là, je donnerai la gloire pour les opprobres soufferts, la joie pour les larmes, pour la dernière place un trône dans mon royaume éternel.

Là, éclateront les fruits de l’obéissance : la pénitence se réjouira de ses travaux, et l’humble dépendance sera glorieusement couronnée.

7. Maintenant donc, inclinez-vous humblement sous la main de tous, et ne regardez point qui a dit ou ordonné cela.

Mais si quelqu’un demande ou souhaite quelque chose de vous, qui que ce soit, ou votre supérieur, ou votre inférieur, ou votre égal, loin d’en être blessé, ayez soin de l’accomplir avec une affection sincère.

Que l’un recherche ceci, un autre cela ; que celui-là se glorifie d’une chose, celui-ci d’une autre, et qu’il en reçoive mille louanges ; pour vous, ne mettez votre joie que dans le mépris de vous-même, dans ma volonté et ma gloire.

Vous ne devez rien désirer, sinon que, soit par la vie, soit par la mort, Dieu soit toujours glorifié en vous[5].

RÉFLEXION.

On ne saurait trop le redire, le premier et le dernier précepte, celui qui les comprend tous, est l’entier renoncement de soi-même et la conformité parfaite de notre volonté à celle de Dieu. Ainsi, bien qu’il nous soit permis et même commandé d’aspirer à la béatitude céleste, et de gémir sur la longueur de notre exil[6], néanmoins nous devons le supporter avec une grande patience, et nous complaire dans les épreuves que la Providence nous envoie, parce qu’elles sont tout ensemble utiles à notre salut, et l’un des moyens que Dieu a choisis pour satisfaire sa justice, et pour manifester en nous sa miséricorde et sa gloire. Pécheurs, nous devons participer aux souffrances de celui qui nous a rachetés ; disciples de Jésus, nous devons marcher à la suite de notre maître et de notre modèle en portant la Croix, et, comme lui, épuiser le calice d’amertume. Nul n’est couronné, s’il n’a combattu[7]. Heureux donc l’homme qui endure la tentation, parce qu’après avoir été éprouvé, il recevra la couronne de vie que Dieu a promise à ceux qui l’aiment[8]. Attendons le moment qu’il a marqué, et poursuivons en paix notre pèlerinage. Tout ce qui finit est court, et rien n’est pénible à celui qui espère. Que cette pensée ranime notre langueur, quand nous nous sentons abattus. « Au milieu de ce grand naufrage du monde, dit saint Chrysostome, une main propice nous jette d’en haut le câble de l’espérance, qui peu à peu retire des flots des misères humaines et soulève jusqu’au ciel ceux qui s’y attachent fortement[9]. »

↑ Luc. xxii, 18.

↑ Josue i, 6.

↑ Eph. iv, 24 ; I Reg. x, 6, 9.

↑ Genes. xv, 1.

↑ Philipp. i, 20.

↑ Ps. cxix, 5.

↑ I Cor. ix, 25. 4.

↑ Jacob. i, 12.

↑ Ps. cxviii, 32.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 243-247).

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CHAPITRE L.

COMMENT UN HOMME DANS L’AFFLICTION DOIT S’ABANDONNER ENTRE LES MAINS DE DIEU.

1. Le F. Seigneur mon Dieu, Père saint, soyez béni maintenant et dans toute l’éternité ; parce qu’il a été fait comme vous l’avez voulu, et ce que vous faites est bon.

Que votre serviteur se réjouisse, non en lui-même ni en nul autre, mais en vous seul, parce que vous seul êtes la véritable joie ; vous êtes, Seigneur, mon espérance, ma couronne, ma joie, ma gloire.

Qu’y a-t-il en votre serviteur qu’il n’ait reçu de vous[1], et sans l’avoir mérité ?

Tout est à vous ; vous avez tout fait, tout donné.

Je suis pauvre, dans les travaux, dès mon enfance[2].

Quelquefois mon âme est triste jusqu’aux larmes ; quelque fois elle se trouble en elle-même, à cause des passions qui la pressent.

2. Je désire la joie de la paix, j’aspire à la paix de vos enfants, que vous nourrissez dans votre lumière et vos consolations.

Si vous me donnez la paix, si vous versez en moi votre joie sainte, l’âme de votre serviteur sera comme remplie d’une douce mélodie ; et, ravi d’amour, il chantera vos louanges.

Mais si vous vous retirez, comme vous le faites souvent, il ne pourra courir dans la voie de vos commandements[3] ; alors il ne lui reste qu’à tomber à genoux et se frapper la poitrine, parce qu’il n’en est plus pour lui comme aupa ravant, lorsque votre lumière resplendissait sur sa tête[4], et qu’à l’ombre de vos ailes, il trouvait un abri contre les tentations[5].

3. Père juste et toujours digne de louange, l’heure est venue où votre serviteur doit être éprouvé.

Père aimable il est juste que votre serviteur souffre maintenant quelque chose pour vous.

Père à jamais adorable, l’heure que vous avez prévue de toute éternité est venue, où il faut que votre serviteur succombe pour un peu de temps au dehors, sans cesser de vivre toujours intérieurement en vous.

Il faut que, pour un peu de temps, il soit abaissé, humilié, anéanti devant les hommes, brisé de souffrances, accablé de langueurs, afin de se relever avec vous à l’aurore d’un jour nouveau, et d’être environné de splendeur dans le ciel.

Père saint, vous l’avez ainsi ordonné, ainsi voulu ; et ce que vous avez commandé s’est accompli.

4. Car c’est la grâce que vous faites à ceux que vous aimez, de souffrir en ce monde pour votre amour et d’être affligés autant de fois et par qui que ce soit que vous le permettiez.

Rien ne se fait sur la terre sans raison, sans dessein, et sans l’ordre de votre Providence.

Ce m’est un bien, Seigneur, que vous m’ayez humilié, afin que je m’instruise de votre justice[6], et que je bannisse de mon cœur tout orgueil et toute présomption.

Il m’est utile d’avoir été couvert de confusion[7], afin que je cherche à me consoler plutôt en vous que dans les hommes.

Par là, j’ai appris encore à redouter vos jugements impénétrables, selon lesquels vous affligez et le juste et l’impie, mais toujours avec équité et avec justice.

5. Je vous rends grâces de ce que vous ne m’avez point épargné les maux, de ce qu’au contraire vous m’avez sévèrement frappé, me chargeant de douleurs, et m’accablant d’angoisses au dedans et au dehors.

De tout ce qui est sous le ciel, il n’est rien qui me console ; je n’espère qu’en vous, ô mon Dieu, céleste médecin des âmes, qui blessez et qui guérissez, qui conduisez jusqu’aux enfers, et qui en ramenez[8].

Vous me guidez par vos enseignements, et votre verge même m’instruira[9].

6. Père uniquement aimé, voilà que je suis entre vos mains, je m’incline sous la verge qui me corrige.

Frappez, frappez encore, afin que je réforme, selon votre gré, tout ce qu’il y a d’imparfait en moi.

Faites de moi, comme vous le savez si bien faire un disciple humble et pieux, toujours prêt à vous obéir au moindre signe.

Je m’abandonne, moi et tout ce qui est à moi, à votre correction. Il vaut mieux être châtié en ce monde qu’en l’autre.

Vous savez tout, vous pénétrez tout, et rien ne vous est caché dans la conscience de l’homme.

Vous connaissez les choses futures avant qu’elles arrivent, et il n’est pas besoin que personne vous instruise et vous avertisse de ce qui se passe sur la terre.

Vous savez ce qui est utile à mon avancement, et combien la tribulation sert à consumer la rouille des vices.

Disposez de moi selon votre bon plaisir, et ne me délaissez point à cause de ma vie toute de péché, que personne ne connaît mieux que vous.

7. Faites, Seigneur, que je sache ce que je dois savoir, que j’aime ce que je dois aimer, que je loue ce qui vous est agréable, que j’estime ce qui est précieux devant vous, et que je méprise ce qui est vil à vos regards.

Ne permettez pas que je juge d’après ce que l’œil aperçoit du dehors, ni que je forme mes sentiments sur les discours insensés des hommes[10] ; mais faites que je porte un jugement vrai des choses sensibles et des spirituelles, et surtout que je cherche à connaître votre volonté.

8. Souvent les hommes se trompent en ne jugeant que sur le témoignage des sens. Les amateurs du siècle se trompent aussi en n’aimant que les choses visibles.

Un homme en vaut-il mieux parce qu’un autre homme l’estime grand ?

Quand un homme en exalte un autre, c’est un menteur qui trompe un menteur, un superbe qui trompe un superbe, un aveugle qui trompe un aveugle, un malade qui trompe un malade ; et les vaines louanges sont une véritable confusion pour qui les reçoit.

Car, ce qu’un homme est à vos yeux, Seigneur, voilà ce qu’il est réellement, et rien de plus, dit l’humble saint François.

RÉFLEXION.

Dieu permet que notre âme soit quelquefois comme abandonnée. Nulle consolation, nulle lumière, mais de toutes parts des épreuves, des tentations, des angoisses : elle se croit près d’y succomber, parce qu’elle n’aperçoit plus le bras qui la soutient. Que faire alors ? dire comme Jésus : Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé ? [11] Et cependant demeurer en paix dans la souffrance et dans les ténèbres, jusqu’à ce que les ombres déclinent ; et que nous découvrions l’aurore d’un jour nouveau[12]. Cet état est le plus grand exercice de la foi ; c’est pour l’âme une image de la mort : froide, sans mouvement, insensible en apparence, elle est comme enfermée dans le tombeau, et ne tient plus, ce semble, à Dieu, que par une volonté languissante dont elle n’est pas même assurée. Oh ! que de grâces sont le fruit de cette agonie supportée avec une humble patience ! Oh ! que de péchés rachètent cette passion ! C’est alors que s’achève en nous le mystère du salut, et que nous devenons véritablement conformes à Jésus, pourvu qu’avec une foi sincère, inébranlable, nous ne cessions de répéter cette parole de résignation : Oui, mon Père, j’accepte ce calice : je veux l’épuiser jusqu’à la lie ; oui, mon Père, parce qu’il vous a plu ainsi[13].

↑ Ad Theod. Laps. oper., t. I, p. 3.

↑ I Cor. iv, 7.

↑ Ps. lxxxvii, 16.

↑ Job xxix, 3.

↑ Ps. xvi, 10.

↑ Ps. cxviii, 71.

↑ Ps. lxviii, 11.

↑ I Reg. ii, 6 ; Tob. xiii, 2.

↑ Ps. xvii, 36.

↑ Is. xi, 3.

↑ Matth. xxvii, 46.

↑ Cant, ii. 17.

↑ Matth. xi, 26.

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L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 247-248).

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CHAP. LII. Que l’homme ne doit pas se juger digne des consolations de Dieu, mais plutôt de châtiment  ►

CHAPITRE LI.

QU’IL FAUT S’OCCUPER D’ŒUVRES EXTÉRIEURES, QUAND L’AME EST FATIGUÉE DES EXERCICES SPIRITUELS.

1. J.-C. Mon fils, vous ne sauriez sentir toujours une égale ardeur pour la vertu, ni vous maintenir sans relâche dans un haut degré de contemplation ; mais il est nécessaire, à cause du vice de votre origine, que vous descendiez quelquefois à des choses plus basses, et que vous portiez, malgré vous, et avec ennui, le poids de cette vie corruptible.

Tant que vous traînerez ce corps mortel, vous éprouverez un grand dégoût et l’angoisse du cœur.

Il vous faut donc, pendant que vous vivez dans la chair, gémir souvent du poids de la chair, et de ne pouvoir continuellement vous appliquer aux exercices spirituels et à la contemplation divine.

2. Cherchez alors un refuge dans d’humbles occupations extérieures, et dans les bonnes œuvres une distraction qui vous ranime : attendez avec une ferme confiance mon retour et la grâce d’en haut : souffrez patiemment votre exil et la sécheresse du cœur, jusqu’à ce que je vous visite de nouveau, et que je vous délivre de toutes vos peines.

Car je reviendrai, et je vous ferai oublier vos travaux et jouir du repos intérieur.

J’ouvrirai devant vous le champ des Écritures, afin que votre cœur ; dilaté d’amour, vous presse de courir dans la voie de mes commandements[1].

Et vous direz : Les souffrances du temps n’ont point de proportion avec la gloire future qui sera manifestée en nous[2],

RÉFLEXION.

Contempler Dieu et l’aimer, le contempler et l’aimer encore, voilà le ciel. L’âme, ici-bas, en reçoit quelquefois un avant-goût. Alors, élevée au-dessus d’elle-même, elle se sent pleine d’ardeur, et, enivrée de joie, elle dit : Il nous est bon d’être ici[3]. Mais bientôt arrive le temps de l’épreuve : il faut descendre du Thabor, et marcher dans le chemin de la Croix. Heureuse l’âme qui, dans le dénûment, l’aridité, les souffrances, demeure en paix, sans se laisser abattre et sans murmurer ; qui, fidèle à Jésus mourant, le suit avec courage sur le Calvaire ; et après avoir partagé le banquet de l’Époux, prête à partager son sacrifice, s’écrie comme un des Apôtres : Et nous aussi, allons et mourons avec lui ![4]

↑ Ps. cxviii, 32.

↑ Rom. viii, 18.

↑ Matth. xvii, 4.

↑ Joann. xi, 16.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 248-250).

◄  CHAP. LI. Qu’il faut s’occuper d’œuvres extérieures, quand l’âme est fatiguée des exercices spirituels

Chap. LIII. Que la grâce ne fructifie point en ceux qui ont le goût des choses de la terre  ►

CHAPITRE LII.

QUE L’HOMME NE DOIT PAS SE JUGER DIGNE DES CONSOLATIONS DE DIEU, MAIS PLUTÔT DE CHATIMENT.

1. Le F. Seigneur, je ne mérite point que vous me consoliez et que vous me visitiez : ainsi vous en usez avec moi justement, lorsque vous me laissez pauvre et désolé.

Quand je répandrais des larmes aussi abondantes que les eaux de la mer, je ne serais pas encore digne de vos consolations.

Rien ne m’est dû que la verge et le châtiment : car je vous ai souvent et grièvement offensé, et mes péchés sont sans nombre.

Après donc un strict examen, je me reconnais indigne de la moindre consolation.

Mais vous, ô Dieu tendre et clément, qui ne voulez pas que vos ouvrages périssent, pour faire éclater les richesses de votre bonté en des vases de miséricorde[1], vous daignez consoler votre serviteur au delà de ce qu’il mérite, et d’une manière toute divine.

Car vos consolations ne sont point comme les vaines paroles des hommes.

2. Qu’ai-je fait, Seigneur, pour que vous me donniez quelque part aux consolations du ciel ?

Je n’ai point de souvenir d’avoir fait aucun bien ; toujours, au contraire, je fus enclin au vice, et lent à me corriger.

Il est vrai, et je ne puis le nier. Si je parlais autrement, vous vous élèveriez contre moi, et personne ne me défendrait.

Qu’ai-je mérité pour mes péchés, sinon l’enfer et le feu éternel ?

Je le confesse avec sincérité : je ne suis digne que d’opprobre et de mépris ; je ne mérite point d’être compté parmi ceux qui sont à vous. Et bien qu’il me soit douloureux de l’entendre, je rendrai cependant contre moi témoignage à la vérité, je m’accuserai de mes péchés, afin d’obtenir de vous plus aisément miséricorde.

3. Que dirai-je, couvert, comme je le suis, de crimes et de confusion ?

Je n’ai à dire que ce seul mot : J’ai péché, Seigneur, j’ai péché ; ayez pitié de moi, pardonnez-moi.

Laissez-moi un peu de temps pour exhaler ma douleur, avant que je m’en aille dans la terre des ténèbres, que recouvre l’ombre de la mort[2].

Que demandez-vous d’un coupable, d’un misérable pécheur, sinon que, brisé de regrets, il s’humilie de ses péchés ?

La véritable contrition et l’humiliation du cœur produisent l’espérance du pardon, calment la conscience troublée, réparent la grâce perdue, protègent l’homme contre la colère à venir ; et c’est alors que se rapprochent et se réconcilient dans un saint baiser Dieu et l’âme pénitente.

4. Cette humble douleur des péchés vous est, Seigneur, un sacrifice agréable, et d’une odeur plus douce que celle de l’encens.

C’est le délicieux parfum que vous permîtes de répandre sur vos pieds sacrés : car vous ne méprisez jamais un cœur contrit et humilié[3].

Là est le refuge contre la fureur de l’ennemi ; là, le pé cheur se réforme, et se purifie de toutes les souillures qu’il a contractées au dehors.

RÉFLEXION.

Quelques-uns recherchent avec un désir trop vif les consolations célestes, et tombent dans l’abattement dès qu’elles leur sont retirées. Mais ces grâces que Dieu accorde ou comme récompense aux âmes embrasées d’une ferveur extraordinaire, ou comme encouragement aux âmes faibles encore, pour les aider à supporter le travail de la pénitence, ne nous sont dues en nulle manière ; et toujours faut-il porter en nous la mortification de Jésus, afin que la vie de Jésus soit manifestée en nous[4]. Où serait l’expiation, où serait le mérite, si nous n’avions rien à souffrir, ou si nos souffrances étaient constamment accompagnées de l’onction divine qui les tempère, et quelquefois les rend plus douces qu’aucune joie du monde ? De nous mêmes, pécheurs misérables, nous n’avons droit qu’au supplice, et nous voudrions jouir ici-bas de la félicité du ciel ! Bénissons plutôt la miséricorde qui, aux peines de l’éternité, substitue les épreuves. du temps : bénissons le Dieu qui ne se souvient, durant notre pas sage sur la terre, de ce que nous devons à sa justice que pour l’oublier ensuite à jamais ; et disons-lui du fond de notre cœur brisés[5], mais plein de reconnaissance et d’amour : Lavez-moi de plus en plus de mon iniquité, Seigneur, et purifiez-moi de mon péché ; car je connais mon iniquité, et mon péché est devant moi toujours[6].

↑ Rom. ix, 23.

↑ Job x, 20-22.

↑ Ps. l, 18.

↑ II Cor. iv, 11. 3.

↑ Ps. l, 29.

↑ Ps. l, 4, 5.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 251-253).

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CHAP. LIV. Des divers mouvements de la nature et de la grâce  ►

CHAPITRE LIII.

QUE LA GRACE NE FRUCTIFIE POINT EN CEUX QUI ONT LE GOUT DES CHOSES DE LA TERRE.

1. J.-C. Mon fils, ma grâce est d’un grand prix, et ne souffre point le mélange des choses étrangères, ni des consolations terrestres.

Il faut donc écarter tout ce qui l’arrête, si vous désirez qu’elle se répande en vous.

Retirez-vous dans un lieu secret, aimez à demeurer seul avec vous-même, ne cherchez l’entretien de personne ; mais que votre âme s’épanche devant Dieu en de ferventes prières, afin de conserver la componction et une conscience pure.

Comptez pour rien le monde entier, et occupez-vous de Dieu plutôt que des œuvres extérieures.

Car votre cœur ne peut être à moi, et se plaire en même temps à ce qui passe.

Il vous faut séparer de vos connaissances et de vos amis, et sevrer votre âme de toute consolation terrestre.

C’est ainsi que le bienheureux apôtre Pierre conjure les fidèles serviteurs de Jésus-Christ de se regarder ici-bas comme des étrangers et des voyageurs[1].

2. Oh ! qu’il aura de confiance à l’heure de la mort, celui que nul attachement ne retient en ce monde !

Mais un esprit encore malade ne comprend pas que le cœur soit ainsi détaché de tout ; et l’homme charnel ne connaît point la liberté de l’homme intérieur.

Cependant, pour devenir vraiment spirituel, il faut renoncer à ses proches comme aux étrangers, et ne se garder de personne plus que de soi-même.

Si vous parvenez à vous vaincre parfaitement, vous vaincrez aisément tout le reste.

La parfaite victoire est de triompher de soi-même.

Celui qui se tient tellement assujetti, que les sens obéissent à la raison, et que la raison m’obéisse en tout, est véritablement vainqueur de lui-même et maître du monde.

3. Si vous aspirez à cette haute perfection, il faut commencer avec courage et mettre la cognée à la racine de l’arbre, pour arracher et détruire jusqu’aux restes les plus cachés de l’amour déréglé de vous-même, et des biens sensibles et particuliers.

De cet amour désordonné que l’homme a pour lui-même, naissent presque tous les vices qu’il doit vaincre et déraciner ; et dès qu’il l’aura subjugué pleinement, il jouira d’un calme et d’une paix profonde.

Mais parce qu’il en est peu qui travaillent à mourir parfaitement à eux-mêmes, et à sortir d’eux-mêmes entièrement, ils demeurent comme ensevelis dans la chair, et ne peuvent s’élever au-dessus des sens.

Celui qui veut me suivre librement, il faut qu’il mortifie toutes ses inclinations déréglées, et qu’il ne s’attache à nulle créature par un amour de convoitise ou particulier.

RÉFLEXION.

Personne ne peut servir deux maîtres ; car, ou il aimera l’un et haïra l’autre, ou il s’attachera à l’un et méprisera l’autre[2]. Nous ne pouvons servir à la fois Dieu et le monde ; et la vie chrétienne consiste à s’affranchir de l’esclavage du monde, pour acquérir la liberté des enfants de Dieu[3]. Or la grâce combat en nous pour Dieu, contre la nature corrompue qui nous entraîne vers le monde : combat terrible dont on ne sort vainqueur qu’en mourant à soi-même. à ses pensées, à ses goûts, à ses inclinations ; et la mort corporelle, qui termine à jamais la lutte entre la nature et la grâce, est la dernière victoire du chrétien ; ce qui faisait dire à l’apôtre saint Paul : Qui me délivrera de ce corps mort ?[4] Exerçons-nous donc à mourir : détachons-nous entièrement de la terre et de toutes les choses de la terre ; détachons-nous de nous-mêmes, et ne vivons plus qu’en Dieu, de Dieu et pour Dieu. Que cherchons-nous hors de lui ? Ne renferme-t-il pas tous les biens ? Oh ! quand nous sera t-il donné de le voir tel qu’il est, face à face[5] ; de nous rassasier de son être, de sa gloire[6] infinie ! Hâtons de nos vœux ce moment qui fixera l’ardeur de nos désirs, écrions-nous avec le prophète : Malheur à moi, parce que mon exil a été prolongé ! J’ai habité avec les peuples de Cédar, et mon âme a été étrangère au milieu d’eux[7].

↑ I Pet. ii, 11.

↑ Matth. vi, 24.

↑ Rom. viii, 21.

↑ Rom. viii, 24.

↑ I Joann. iii, 2.

↑ Ps. xvi, 15.

↑ Ps. cxix, 5, 6.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 253-257).

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CHAP. LV. De la corruption de la nature, et de l’efficace de la grâce divine  ►

CHAPITRE LIV.

DES DIVERS MOUVEMENTS DE LA NATURE ET DE LA GRACE.

1. J.-C. Mon fils, observez avec soin les mouvements de la grâce : car, quoique très opposés, la différence en est quelquefois si imperceptible, qu’à peine un homme éclairé dans la vie spirituelle en peut faire le discernement.

Tous les hommes ont le désir du bien et tendent à quelque bien dans leurs paroles et dans leurs actions ; c’est pourquoi plusieurs sont trompés dans cette apparence de bien.

2. La nature est pleine d’artifice ; elle attire, elle sur prend, elle séduit, elle n’a jamais d’autre fin qu’elle-même. La grâce, au contraire, agit avec simplicité, et fuit jusqu’à la moindre apparence du mal : elle ne tend point de pièges, et fait tout pour Dieu seul, en qui elle se repose comme en sa fin.

3. La nature répugne à mourir ; elle ne veut point être contrainte, ni vaincue, ni assujettie, ni se soumettre volontairement.

Mais la grâce porte à se mortifier soi-même, résiste à la sensualité, recherche l’assujettissement, aspire à être vaincue, et ne veut pas jouir de sa liberté ; elle aime la dépendance, ne désire dominer personne, mais vivre, demeurer, être toujours sous la main de Dieu ; et à cause de Dieu, elle est prête à s’abaisser humblement au-dessous de toute créature[1].

4. La nature travaille pour son intérêt propre, et calcule le gain qu’elle peut retirer des autres.

La grâce ne considère point ce qui lui est avantageux, mais ce qui peut être utile à plusieurs.

5. La nature aime à recevoir les respects et les honneurs.

La grâce renvoie fidèlement à Dieu tout honneur et toute gloire.

6. La nature craint la confusion et le mépris.

La grâce se réjouit de souffrir des outrages pour le nom de Jésus[2].

7. La nature aime l’oisiveté et le repos du corps.

La grâce ne peut être oisive, et se fait une joie du travail.

8. La nature recherche les choses curieuses et belles, et repousse avec horreur ce qui est vil et grossier.

La grâce se complaît dans les choses simples et humbles ; elle ne dédaigne point ce qu’il y a de plus rude, et ne refuse point de se vêtir de haillons.

9. La nature convoite les biens du temps, elle se réjouit d’un gain terrestre, s’afflige d’une perte, et s’irrite d’une légère injure.

La grâce n’aspire qu’aux biens éternels, et ne s’attache point à ceux du temps ; elle ne se trouble d’aucune perte, et ne s’offense point des paroles les plus dures, parce qu’elle a mis son trésor et sa joie dans le ciel, où rien ne périt.

10. La nature est avide, et reçoit plus volontiers qu’elle ne donne : elle aime ce qui lui est propre et particulier.

La grâce est généreuse et ne se réserve rien ; elle évite la singularité, se contente de peu, et croit qu’il est plus heureux de donner que de recevoir[3].

11. La nature, se porte vers les créatures, la chair, les vanités ; elle est bien aise de se produire.

La grâce élève à Dieu, excite à la vertu, renonce aux créatures, fuit le monde, hait les désirs de la chair, ne se répand point au dehors, et rougit de paraître devant les hommes.

12. La nature se réjouit d’avoir quelque consolation extérieure qui flatte le penchant des sens.

La grâce ne cherche de consolations qu’en Dieu seul : et s’élevant au-dessus des choses visibles, elle met toutes ses délices dans le souverain bien.

13. La nature agit en tout pour le gain et pour son avantage propre ; elle ne sait rien faire gratuitement ; mais, en obligeant, elle espère obtenir quelque chose d’égal ou de meilleur, des faveurs ou des louanges ; et elle veut qu’on tienne pour beaucoup tout ce qu’elle fait et tout ce qu’elle donne.

La grâce ne veut rien de temporel ; elle ne demande d’autre récompense que Dieu seul, et ne désire des choses du temps, même les plus nécessaires, que ce qui peut lui servir pour acquérir les biens éternels.

14. La nature se complaît dans le grand nombre des amis et des parents ; elle se glorifie d’un rang élevé, d’une naissance illustre ; elle sourit aux puissants, flatte les riches et applaudit à ceux qui lui ressemblent.

La grâce aime ses ennemis mêmes, et ne s’enorgueillit point du nombre de ses amis ; elle ne compte pour rien la noblesse et les ancêtres, à moins qu’ils ne se soient distingués par la vertu ; elle favorise plutôt le pauvre que le riche, compatit plus à l’innocent qu’au puissant, recherche l’homme vrai, fuit le menteur, et ne cesse d’exhorter les bons à s’efforcer de devenir meilleurs[4], afin de se rendre semblables au Fils de Dieu par leurs vertus.

15. La nature est prompte à se plaindre de ce qui lui manque et de ce qui la blesse.

La grâce supporte avec constance la pauvreté.

16. La nature rapporte tout à elle-même, combat, discute pour ses intérêts.

La grâce ramène tout à Dieu, de qui tout émane originairement ; elle ne s’attribue aucun bien, ne présume point d’elle-même avec arrogance, ne conteste point, ne préfère point son opinion à celle des autres ; mais elle soumet toutes ses pensées et tous ses sentiments à l’éternelle sa gesse et au jugement de Dieu.

17. La nature est curieuse de secrets et de nouvelles ; elle veut se montrer et voir, et examiner par elle-même ; elle désire d’être connue, et de s’attirer la louange et l’admiration.

La grâce ne s’occupe point de nouvelles, ni de ce qui nourrit la curiosité ; car tout cela n’est que la renaissance d’une vieille corruption, puisqu’il n’y a rien de nouveau ni de stable sur la terre.

Elle enseigne à réprimer les sens, à fuir la vaine complaisance et l’ostentation, à cacher humblement ce qui mérite l’éloge et l’estime, et à ne chercher en ce qu’on sait, et en toute chose, que ce qui peut être utile, en l’honneur et la gloire de Dieu.

Elle ne veut point qu’on loue ni elle, ni ses œuvres ; mais elle désire que Dieu soit béni dans les dons qu’il répand par pur amour.

18. Cette grâce est une lumière surnaturelle, un don spécial de Dieu ; c’est proprement le sceau des élus, et le gage du salut éternel. De la terre où son cœur gisait, elle élève l’homme jusqu’à l’amour des biens célestes, et le rend spirituel, de charnel qu’il était.

Plus donc la nature est affaiblie et vaincue, plus la grâce se répand avec abondance ; et chaque jour, par de nouvelles effusions, elle rétablit, au dedans de l’homme, l’image de Dieu.

RÉFLEXION.

Selon la doctrine du grand Apôtre, nous avons en nous deux lois opposées : la loi de la chair, qui nous asservit au péché, et la loi de l’esprit, qui nous retient dans l’ordre par le secours de la grâce que Jésus-Christ nous a mérité[5]. Partagés entre ces deux lois, entre la chair et l’esprit qui se combattent sans cesse[6], nous sommes ici-bas comme flottant entre le bien et le mal, entre Dieu et le monde, poussés vers l’un par la nature, attirés vers l’autre par la grâce, qui n’abandonne jamais entièrement les plus grands pécheurs, de même que la concupiscence ne cesse jamais de solliciter les plus justes. Que deviendra notre pauvre âme en proie à cette guerre terrible ? Combien doit-elle trembler sur les suites d’un tel combat ! Et c’est pourquoi, dit saint Paul, toute créature gémit, et est comme dans le travail de l’enfantement : et nous aussi, qui avons reçu les prémices de l’Esprit, nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’adoption des enfants de Dieu, et la délivrance de notre corps[7]. Heureux jour ! et quand viendra-t-il ? Quand goûterons-nous la délicieuse paix d’un amour immuable ? J’ai désiré la dissolution de ma chair, afin d’être avec Jésus-Christ[8]. Mon âme a soif du Dieu fort, du Dieu vivant. Quand viendrai-je et paraîtrai-je devant la face de mon Dieu ?[9]

↑ I Pet. ii, 13.

↑ Act. v, 41.

↑ Act. xx, 35.

↑ I Cor. xi, 31.

↑ Rom. vii, 22.

↑ Galat. v, 17.

↑ Rom. viii, 22, 23.

↑ Philipp. i, 23.

↑ Ps. xli, 3.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 257-260).

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CHAP. LVI. Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en portant la Croix  ►

CHAPITRE LV.

DE LA CORRUPTION DE LA NATURE, ET DE L’EFFICACE DE LA GRACE DIVINE.

1. Le F. Seigneur, mon Dieu, qui m’avez créé à votre image et à votre ressemblance, accordez-moi cette grâce dont vous m’avez montré l’excellence et la nécessité pour le salut, afin que je puisse vaincre ma nature corrompue, qui m’entraîne au péché et dans la perdition.

Car je sens en ma chair la loi du péché qui contredit la loi de l’esprit[1], et m’asservit aux sens pour que je leur obéisse en esclave ; et je ne puis résister aux passions qu’ils soulèvent en moi, si vous ne me secourez, en ranimant mon cœur par l’effusion de votre sainte grâce.

2, Votre grâce, et une grâce très grande, est nécessaire pour vaincre la nature inclinée au mal dès l’enfance[2].

Car, déchue en Adam, notre premier père, et dépravée par le péché, cette tache passe dans tous les hommes, et ils en portent la peine ; de sorte que cette nature même, que vous avez créée dans la justice et dans la droiture, ne rappelle plus que la faiblesse et le dérèglement d’une nature corrompue, parce que, laissée à elle-même, son propre mouvement ne la porte qu’au mal, et vers les choses de la terre.

Le peu de force qui lui est resté est comme une étincelle cachée sous la cendre.

C’est cette raison naturelle, environnée de profondes ténèbres, sachant encore discerner le bien du mal, le vrai du faux, mais impuissante à accomplir ce qu’elle approuve, parce qu’elle ne possède pas la pleine lumière de la vérité, et que toutes ses affections sont malades.

3. De là vient, mon Dieu, que je me réjouis en votre loi, selon l’homme intérieur[3], reconnaissant que vos commandements sont bons, justes et saints[4], qui condamnent tout mal, et détournent du péché.

Mais, dans ma chair je suis asservi à la loi du péché[5], obéissant plutôt aux sens qu’à la raison, voulant le bien, et n’ayant pas la force de l’accomplir[6].

C’est pourquoi souvent je forme de bonnes résolutions ; mais la grâce, qui aide ma faiblesse, venant à manquer, au moindre obstacle je cède et je tombe.

Je découvre la voie de la perfection, et je vois clairement ce que je dois faire.

Mais, accablé du poids de ma corruption, je ne m’élève à rien de parfait.

4. Oh ! que votre grâce, Seigneur, m’est nécessaire, pour commencer le bien, le continuer et l’achever !

Car sans elle je ne puis rien faire ; mais je puis tout en vous, quand votre grâce me fortifie[7].

O grâce vraiment céleste, sans laquelle nos mérites et les dons de la nature ne sont rien !

Les arts, les richesses, la beauté, la force, le génie, l’éloquence n’ont aucun prix, Seigneur, à vos yeux, sans la grâce.

Car les dons de la nature sont communs aux bons et aux méchants ; mais la grâce ou la charité est le don propre des élus ; elle est le signe auquel on reconnaît ceux qui sont dignes de la vie éternelle.

Telle est l’excellence de cette grâce, que ni le don de prophétie, ni le pouvoir d’opérer des miracles, ni la plus haute contemplation, ne doivent être comptés pour quelque chose sans elle.

Ni la foi même, ni l’espérance, ni les autres vertus, ne vous sont agréables sans la grâce et la charité.

5. O bienheureuse grâce, qui rendez riche en vertus le pauvre d’esprit, et celui qui possède de grands biens humble de cœur !

Venez, descendez en moi, remplissez-moi dès le matin de votre consolation, de peur que mon âme épuisée, aride, ne vienne à défaillir de lassitude.

J’implore votre grâce, ô mon Dieu ! je ne veux qu’elle : car votre grâce me suffit[8], quand je n’obtiendrais rien de ce que la nature désire.

Si je suis éprouvé, tourmenté par beaucoup de tribulations, je ne craindrai aucuns maux, tandis que votre grâce sera avec moi.

Elle est ma force, mon conseil, mon appui.

Elle est plus puissante que tous les ennemis, et plus sage que tous les sages.

6. Elle enseigne la vérité, et règle la conduite ; elle est la lumière du cœur, et sa consolation dans l’angoisse ; elle chasse la tristesse, dissipe la crainte, nourrit la piété, produit les larmes.

Que suis-je sans elle ? qu’un bois sec, un rameau stérile qui n’est bon qu’à jeter.

Que votre grâce, Seigneur, me prévienne donc et m’accompagne toujours ; qu’elle me rende sans cesse attentif à la pratique des bonnes œuvres : je vous en conjure par Jésus-Christ, votre Fils. Ainsi soit-il[9].

RÉFLEXION.

La religion fait deux choses : elle nous montre notre misère et nous en indique le remède ; elle nous enseigne que, de nous-mêmes, nous ne pouvons rien pour le salut, mais que nous pouvons tout en celui qui nous fortifie[10]. Et de là ce mot de saint Paul, mot aussi profond de vérité qu’étonnant pour l’orgueil humain : Je me glorifierai dans mes infirmités, afin que la vertu de Jésus-Christ habite en moi[11]. Oui, continue-t-il, je me complais dans mes infirmités : car lorsque je me sens infirme, c’est alors que je suis fort[12]. Entrons dans la pensée de l’Apôtre, et apprenons à nous humilier, à sentir notre faiblesse, à jouir, pour ainsi parler, de notre néant. Lorsque nous aurons rejeté toute vaine opinion de nous-mêmes, et creusé, en quelque sorte, un lit profond dans notre âme, des flots de grâce s’y précipiteront. La paix nous sera donnée sur la terre : car qui peut troubler la paix de celui qui, s’oubliant et se méprisant soi-même, ne s’appuie que sur Dieu et ne tient plus qu’à Dieu ? Paix aux hommes de bonne volonté[13], aux humbles de cœur ; paix ici-bas, et dans le ciel le rassasiement de la gloire[14].

↑ Rom. vii, 23.

↑ Genes, viii, 21.

↑ Rom. vii, 22.

↑ Rom. vii, 12.

↑ 3. Rom. vii, 25.

↑ Rom. vii, 18.

↑ Philipp. iv, 13.

↑ II Cor. xii, 9.

↑ Orais. du 16° Dim. apr. la Pent.

↑ Philipp. iv, 13.

↑ II Cor. xii, 9.

↑ II Cor. xii, 10.

↑ Luc. ii, 14.

↑ Ps. xvi, 15.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 260-263).

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CHAP. LVII. Qu’on ne doit point se laisser trop abattre quand on tombe en quelque faute  ►

CHAPITRE LVI.

QUE NOUS DEVONS NOUS RENONCER NOUS-MÊMES, ET IMITER JÉSUS-CHRIST EN PORTANT LA CROIX.

1. J.-C. Mon fils, vous n’entrerez en moi qu’autant que vous sortirez de vous-même.

Comme on possède en soi la paix, lorsqu’on ne désire rien au dehors, ainsi le renoncement intérieur unit à Dieu.

Je veux que vous appreniez à vous renoncer assez parfaitement pour vous soumettre à ma volonté sans répugnance et sans murmure.

Suivez-moi : Je suis la voie, la vérité et la vie[1]. Sans la voie on n’avance pas ; sans la vérité on ne connaît pas ; on ne vit point sans la vie. Je suis la voie que vous devez suivre, la vérité que vous devez croire, la vie que vous devez espérer.

Je suis la voie qui n’égare point, la vérité qui ne trompe point, la vie qui ne finira jamais.

Je suis la voie droite, la vérité souveraine, la véritable vie, la vie bienheureuse, la vie incréée.

Si vous demeurez dans ma voie, vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous délivrera, et vous obtiendrez la vie éternelle[2].

2. Si vous voulez parvenir à la vie, gardez mes commandements[3].

Si vous voulez connaître la vérité, croyez-moi.

Si vous voulez être parfait, vendez tout[4].

Si vous voulez être mon disciple, renoncez-vous vous-même[5].

Si vous voulez posséder la vie bienheureuse, méprisez la vie présente.

Si vous voulez être élevé dans le ciel, humiliez-vous sur la terre.

Si vous voulez régner avec moi, portez la Croix avec moi.

Car les serviteurs de la Croix trouvent seuls la voie de la béatitude et de la vraie lumière.

3. Le F. Seigneur Jésus, puisque votre vie était pauvre et que le monde la méprisait, donnez-moi de vous imiter, et d’être aussi méprisé du monde.

Car le serviteur n’est pas plus grand que celui qu’il sert, ni le disciple au-dessus de son maître[6].

Que votre serviteur travaille à se former sur votre vie, parce que là est mon salut, et la vraie sainteté.

Tout ce que je lis, tout ce que j’entends, hors cette vie céleste, ne me console ni ne me satisfait pleinement.

4. Mon fils, puisque vous avez lu et que vous savez toutes ces choses, vous serez heureux si vous les pratiquez[7].

Celui-là m’aime, qui connaît et qui observe mes commandements ; et je l’aimerai aussi, et je me manifesterai à lui, et je le ferai asseoir avec moi dans le royaume de mon Père[8].

5. Le F. Seigneur Jésus, qu’il soit fait selon votre parole et votre promesse : rendez-moi digne de ce bonheur immense.

J’ai reçu, j’ai reçu de votre main la Croix : je la porterai, oui, je la porterai, comme vous l’avez voulu, jusqu’à la mort.

Certes, la vie d’un bon religieux est une croix, mais une croix qui conduit à la gloire.

J’ai commencé ; il n’est plus permis de retourner en arrière ; il n’y a plus à s’arrêter.

6. Allons, mes frères, marchons ensemble : Jésus sera avec nous.

Pour Jésus, nous nous sommes chargés de la Croix ; continuons, pour Jésus, de porter la Croix.

Il sera notre soutien, celui qui est notre chef et notre guide.

Voilà que notre roi marche devant nous ; il combattra pour nous.

Suivons avec courage ; que rien ne nous effraye ; soyons prêts à mourir généreusement dans cette guerre, et ne souillons pas notre gloire[9] de la honte d’avoir fui la Croix.

RÉFLEXION.

Il est étrange qu’il faille sans cesse redire à l’homme : Pense à ton âme, le temps fuit, l’éternité s’avance ; demain, aujourd’hui peut-être elle aura commencé pour toi : et cependant il est vrai que si on ne lui rappelait à chaque heure cette vérité formidable, à chaque heure il l’oublierait, tant est puissante la fascination du monde sur cette créature tombée. Réveillez-vous, sortez de votre sommeil, ne différez pas davantage le soin de l’unique chose nécessaire[10] ; hâtez-vous de mettre la main à l’œuvre, tandis que le jour luit encore ; la nuit vient pendant laquelle nul ne peut travailler[11] : nuit terrible, nuit désolante, nuit qui n’aura jamais d’aurore ! Quittez, quittez, sans perdre un instant, la voie large de la perdition, pour entrer dans la voie étroite de la vie[12]. Combattez avec courage les penchants de la nature inclinés au mal, renoncez à vous même, et portez votre croix : dans la Croix est la force, l’espérance, le salut. Heureux donc celui qui ne sait, comme l’Apôtre, que Jésus, et Jésus crucifié ![13] Il entendra, au dernier jour, cette parole d’éternelle joie : Venez, le béni de mon Père, posséder le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde[14]. Mais les contempteurs de la Croix, mais ceux qui se seront recherchés eux-mêmes, un autre sort leur est réservé : Dieu a dans sa main une coupe pleine d’un vin mélangé : il la verse ici et là, et la lie ne s’épuise point, et tous les pécheurs de la terre boiront ![15]

↑ Joann. xiv, 6.

↑ Joann. viii, 32.

↑ Matth. xix, 17

↑ Matth. xix, 21.

↑ Luc. ix, 23.

↑ Matth. x, 24.

↑ Joann. xii, 17.

↑ Joann. xiv, 21.

↑ I Mac. ix, 10.

↑ Luc. x, 42.

↑ Joann. ix, 4.

↑ Matth. vii, 13, 14.

↑ I Cor. ii, 2.

↑ Matth. xxv, 34.

↑ Ps. lxxiv, 9.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 263-265).

◄  CHAP. LVI. Que nous devons nous renoncer nous-mêmes, et imiter Jésus-Christ en portant la Croix

CHAP. LVIII. Qu’il ne faut pas chercher à pénétrer ce qui est au-dessus de nous, et sonder les secrets jugements de Dieu  ►

CHAPITRE LVII.

QU’ON NE DOIT POINT SE LAISSER TROP ABATTRE QUAND ON TOMBE EN QUELQUE FAUTE.

1. J.-C. Mon fils, la patience et l’humilité dans les traverses me plaisent plus que beaucoup de joie et de ferveur dans la prospérité.

Pourquoi vous attrister d’une faute légère qu’on vous attribue ? fût-elle plus grave, vous ne devriez pas en être ému.

Laissez donc tomber cela ; ce n’est pas une chose nouvelle, ni la première fois que vous l’éprouvez, et ce ne sera pas la dernière, si vous vivez longtemps.

Vous avez assez de courage quand il ne vous arrive rien de fâcheux.

Vous savez même conseiller bien les autres, et les fortifier par vos discours ; mais lorsqu’il vous survient une affliction soudaine, vous manquez de conseil et de force.

Considérez votre extrême fragilité, dont vous avez si souvent l’expérience dans les plus petites choses ; et toutefois Dieu le permet ainsi pour votre salut.

2. Bannissez de votre cœur, autant que vous le pourrez, tout ce qui le trouble. A-t-il été surpris, qu’il ne se laisse point abattre, mais qu’il se dégage sur-le-champ.

Souffrez au moins avec patience, si vous ne pouvez souffrir avec joie.

Lorsque vous êtes peiné d’entendre certaines choses, et que vous en ressentez de l’indignation, modérez-vous, et veillez à ce qu’il ne vous échappe aucune parole trop vive qui scandalise les faibles.

Votre émotion s’apaisera bientôt, et le retour de la grâce adoucira l’amertume intérieure.

Je suis toujours vivant, dit le Seigneur, pour vous se courir et vous consoler plus que jamais, si vous mettez en moi votre confiance, et si vous m’invoquez avec ferveur.

3. Armez-vous de constance, et préparez-vous à souffrir encore d’avantage.

Tout n’est pas perdu, quoique souvent vous soyez dans le trouble et tenté violemment.

Vous êtes un homme, et non pas un Dieu ; vous êtes de chair, et non pas un ange.

Comment pourriez-vous toujours vous maintenir dans un égal degré de vertu, lorsque cette persévérance a manqué à l’Ange dans le ciel, et au premier homme dans le paradis ?

C’est moi qui soutiens et qui délivre ceux qui gémissent ; et j’élève jusqu’à moi ceux qui reconnaissent leur infirmité.

4. Le F. Seigneur, que votre parole soit bénie ; elle m’est plus douce que le miel à ma bouche[1].

Que ferais-je au milieu de tant d’afflictions et d’angoisses, si vous ne me ranimez pas par vos saintes paroles ?

Pourvu que je parvienne enfin au port du salut, que m’importe que je souffre, et combien je souffre ?

Accordez-moi une bonne fin ; donnez-moi de passer heureusement de ce monde à l’autre.

Souvenez-vous de moi, mon Dieu, et conduisez-moi dans la voie droite vers votre royaume. Ainsi soit-il !

RÉFLEXION.

Ce n’est pas assez d’être patient avec les autres, il faut l’être encore avec soi-même. Ce je ne sais quoi d’aigre et de violent que nous ressentons en nous après avoir commis quelque faute, vient plutôt de l’orgueil humilié, que d’un repentir selon Dieu. L’homme humble qui connaît sa faiblesse, ne s’étonne point de tomber ; il gémit de sa chute, en implore le pardon, et se relève tranquille, pour combattre avec un courage nouveau. Faillir est un mal sans doute, mais se troubler n’est qu’un mal de plus. Le trouble a sa source ou dans une sorte de dépit superbe de se trouver si informe, ou dans le défaut de confiance en celui qui guérit notre infirmité[2]. Veillez et priez, afin que vous n’entriez point en tentation[3] ; et, si la tentation survenant, il arrive que vous succombiez, veillez et priez davantage encore : mais ne perdez jamais la paix, car notre Dieu est le Dieu de la paix[4], et c’est dans la paix qu’il nous appelle[5]. Que la grâce, la miséricorde et la paix de Dieu le Père et de Notre-Seigneur Jésus-Christ[6] soient donc avec nous toujours et qu’elles nous conduisent, à travers les épreuves du temps, aux joies de l’éternité.

↑ Ps. xviii, 11.

↑ Ps. cii, 3.

↑ Matth. xxvi, 41.

↑ I Cor. xiv, 33.

↑ I Cor. vii, 15.

↑ I Tim i, 2.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 265-270).

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CHAP. LIX. Qu’on doit mettre toute son espérance et toute sa confiance en Dieu seul  ►

CHAPITRE LVIII.

QU’IL NE FAUT PAS CHERCHER A PÉNÉTRER CE QUI EST AU-DESSUS DE NOUS, NI SONDER LES SECRETS JUGEMENTS DE DIEU.

1. J.-C. Mon fils, gardez-vous de disputer sur des sujets trop hauts, et sur les jugements cachés de Dieu : pourquoi l’un est abandonné, tandis qu’un autre reçoit des grâces si abondantes ; pourquoi celui-ci n’a que des afflictions, et celui-là est comblé d’honneurs.

Tout cela est au-dessus de l’esprit de l’homme, et nulle raison ne peut, quels que soient ses efforts, pénétrer les jugements divins.

Quand donc l’ennemi vous suggère de semblables pensées, ou que les hommes vous pressent de questions curieuses, répondez par ces paroles du Prophète : Vous êtes juste, Seigneur, et vos jugements sont droits[1].

2. Et encore : Les jugements du Seigneur sont vrais et se justifient par eux-mêmes[2].

Il faut craindre mes jugements, et non les approfondir, parce qu’ils sont incompréhensibles à l’intelligence humaine.

Ne disputez pas non plus des mérites des Saints, ne recherchez point si celui-ci est plus saint que cet autre, ni quel est le plus grand dans le royaume des cieux.

Ces recherches produisent souvent des différends et des contestations inutiles ; elles nourrissent l’orgueil et la vaine gloire, d’où naissent des jalousies et des dissensions ; celui-ci préférant tel Saint, celui-là tel autre, et voulant qu’il soit le plus élevé.

L’examen de pareilles questions, loin d’apporter aucun fruit, déplaît aux Saints. Car je ne suis point un Dieu de dissension, mais de paix[3] ; et cette paix consiste plus à s’humilier sincèrement qu’à s’élever.

3. Quelques-uns ont un zèle plus ardent, une affection plus vive pour quelques Saints que pour d’autres ; mais cette affection vient plutôt de l’homme que de Dieu.

C’est moi qui ai fait tous les Saints, moi qui leur ai donné la grâce, moi qui leur ai distribué la gloire.

Je sais les mérites de chacun : je les ai prévenus de mes plus douces bénédictions[4].

Je les ai connus et aimés avant tous les siècles : je les ai choisis du milieu du monde[5], et ce ne sont pas eux qui m’ont choisi les premiers.

Je les ai appelés par ma grâce, je les ai attirés par ma miséricorde, et conduits à travers des tentations diverses.

J’ai répandu en eux d’ineffables consolations : je leur ai donné de persévérer, et j’ai couronné leur patience.

4. Je connais le premier et le dernier, et je les embrasse tous dans mon amour immense.

C’est moi qu’on doit louer dans tous mes Saints ; moi qu’on doit bénir au-dessus de tout et honorer en chacun de ceux que j’ai ainsi élevés dans la gloire et prédestinés, sans aucuns mérites précédents de leur part.

Celui donc qui méprise le plus petit des miens, n’honore pas le plus grand, parce que j’ai fait le petit et le grand.

Et quiconque rabaisse quelqu’un de mes Saints, me rabaisse moi-même, et tous ceux qui sont dans le royaume des cieux.

Tous ne sont qu’un par le lien de la charité : ils n’ont tous qu’un même sentiment, une même volonté, et sont tous unis par le même amour.

5. Et ce qui est plus parfait encore, ils m’aiment plus qu’ils ne s’aiment, plus que tous leurs mérites.

Ravis au-dessus d’eux-mêmes, au-dessus de leur propre amour ; ils se plongent et se perdent dans le mien, et s’y reposent délicieusement.

Rien ne saurait partager leur cœur, ni le détourner vers un autre objet ; parce que, remplis de la vérité éternelle, ils brûlent d’une charité qui ne peut s’éteindre.

Que les hommes ensevelis dans la chair et ses convoi tises, les hommes qui ne savent aimer que les joies exclusives, cessent donc de discourir sur l’état des Saints. Ils retranchent et ils ajoutent, suivant leur inclination, et non pas selon que l’a réglé la vérité éternelle.

6. En plusieurs, c’est l’ignorance, et surtout en ceux qui peu éclairés de la lumière divine, aiment rarement quelqu’un d’un amour parfait et purement spirituel.

Une inclination naturelle et une affection tout humaine les attire vers tel ou tel Saint ; et ils transportent dans le ciel les sentiments de la terre.

Mais il y a une distance infinie entre les pensées des hommes imparfaits et ce que la lumière d’en haut découvre à ceux qu’elle éclaire.

7. Gardez-vous donc, mon fils, de raisonner curieusement sur ces choses qui passent votre intelligence : travaillez plutôt avec ardeur à obtenir une place, fût-ce la dernière, dans le royaume de Dieu.

Quand quelqu’un saurait qui des Saints est le plus par fait et le plus grand dans le royaume céleste, que lui servirait cette connaissance, s’il n’en tirait un nouveau motif de s’humilier devant moi et de me louer davantage ?

Celui qui pense à la grandeur de ses péchés, à son peu de vertu, qui considère combien il est éloigné de la perfection des Saints, se rend plus agréable à Dieu que celui qui dispute sur le degré plus ou moins élevé de leur gloire.

Il vaut mieux prier les Saints avec larmes et avec ferveur, et implorer humblement leurs glorieux suffrages, que de chercher vainement à pénétrer le secret de leur état dans le ciel.

8. Ils sont heureux, contents : qu’avons-nous besoin d’en savoir plus, et n’est-ce pas assez pour réprimer tous nos vains discours ?

Ils ne se glorifient point de leurs mérites, parce qu’ils ne s’attribuent rien de bon, mais qu’ils attribuent tout à moi, qui leur ai tout donné par une charité infinie.

Ils sont remplis d’un si grand amour de la Divinité, d’une joie si surabondante, que comme il ne manque rien à leur gloire, rien ne peut manquer à leur félicité.

Plus ils sont élevés dans la gloire, plus ils sont humbles en eux-mêmes : et leur humilité me les rend plus chers, et les unit plus étroitement à moi.

C’est pourquoi il est écrit : Qu’ils déposaient leurs couronnes au pied du trône de Dieu, qu’ils se prosternaient devant l’Agneau, et qu’ils adoraient Celui qui vit dans les siècles des siècles[6].

9. Plusieurs recherchent qui est le premier dans le royaume de Dieu[7] ; lesquels ignorent s’ils seront dignes d’être comptés parmi les derniers.

C’est quelque chose de grand d’être le plus petit dans le ciel, où tous sont grands : parce que tous seront appelés et seront en effet les enfants de Dieu.

Le moindre des élus sera comme le chef d’un peuple nombreux, tandis que le pécheur, après une longue vie, ne trouvera que la mort[8].

Ainsi, quand mes disciples demandèrent qui serait le plus grand dans le royaume des cieux, ils entendirent cette réponse :

Si vous ne vous convertissez et ne devenez comme de petits enfants, vous n’entrerez point dans le royaume des cieux. Celui donc qui se fera petit comme cet enfant, sera le plus grand dans le royaume des cieux[9].

Malheur à ceux qui dédaignent de s’abaisser avec les petits, parce que la porte du ciel est basse, et qu’ils n’y pourront passer.

Malheur aussi aux riches qui ont ici leur consolation[10], parce que, quand les pauvres entreront dans le royaume de Dieu, ils demeureront dehors poussant des hurlements.

Humbles, réjouissez-vous ; pauvres, tressaillez d’allégresse, parce que le royaume de Dieu est à vous[11], si cependant vous marchez dans la vérité.

RÉFLEXION.

C’est une grande misère que le penchant qu’ont les hommes à s’inquiéter de mille vaines questions, tandis qu’à peine songent-ils aux vérités les plus importantes. Ils veulent tout savoir, excepté la seule chose indispensable. Leur orgueil se complaît dans des spéculations presque toujours dangereuses, ou au moins stériles pour le salut. En s’efforçant de pénétrer des mystères impénétrables, ils s’égarent dans leurs pensées, et ne saisissent que l’erreur, au moment même où ils croient ravir à Dieu son secret. Voilà le fruit de travaux dont ils se consument sous le soleil. Ah ! qu’il y a de profondeur et de véritable science de l’homme, dans ce conseil du Sage : Ne recherchez point ce qui est au-dessus de vous, et ne scrutez point ce qui est plus fort que vous ; mais pensez sans cesse à ce que Dieu vous prescrit, et gardez-vous de sonder curieusement toutes ses œuvres : car il ne vous est pas nécessaire de voir de vos yeux ce qui est caché[12]. Songeons à nous-mêmes, à nos devoirs, au compte rigoureux qu’il nous faudra rendre de nos œuvres et de nos paroles. Il y a bien là de quoi nous occuper et remplir tout notre temps : il ne nous est donné que pour cela.

↑ Ps. cxii, 137.

↑ Ps. xviii, 9.

↑ I Cor. xiv, 33.

↑ Ps. xx, 3.

↑ Joann, xv, 19.

↑ Apoc. iv, 10 ; v, 14.

↑ Matth. xviii, 1.

↑ Is. lx, 22 ; lxv, 20.

↑ Matth. xviii, 4.

↑ Luc. vi, 24.

↑ Luc. vi, 20.

↑ Eccli. iii, 22, 23.

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Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 270-273).

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LIVRE QUATRIÈME  ►

CHAPITRE LIX.

QU’ON DOIT METTRE TOUTE SON ESPÉRANCE ET TOUTE SA CONFIANCE EN DIEU SEUL.

1. Le F. Seigneur, quelle est ma confiance en cette vie, et ma plus grande consolation au milieu de tout ce qui s’offre à mes regards sous le ciel ?

N’est-ce pas vous, Seigneur mon Dieu, dont la miséricorde est infinie ?

Où ai-je été bien sans vous ? et avec vous, où ai-je pu être mal ?

J’aime mieux être pauvre à cause de vous, que riche sans vous.

J’aime mieux être avec vous voyageur sur la terre, que de posséder le ciel sans vous. Où vous êtes, là est le ciel ; et la mort et l’enfer sont où vous n’êtes pas.

Vous êtes tout mon désir : et c’est pourquoi je ne puis, loin de vous, que soupirer, gémir, prier.

Je ne puis me confier pleinement qu’en vous seul, Ô mon Dieu !

Vous êtes mon espérance, ma confiance, mon consolateur toujours fidèle.

2. Tous cherchent leur intérêt[1] ; vous seul vous cherchez que mon salut et mon avancement, et vous disposez tout pour mon bien.

Même quand vous m’exposez à beaucoup de tentations et de peines, c’est encore pour mon avantage ; car vous avez coutume d’éprouver ainsi ceux qui vous sont chers.

Et je ne dois pas moins vous aimer ni vous louer dans ces épreuves, que si vous me remplissiez des plus douces consolations.

3. C’est donc en vous, Seigneur mon Dieu, que je mets toute mon espérance et tout mon appui ; c’est dans votre sein que je dépose toutes mes afflictions et toutes mes angoisses ; car je ne trouve que faiblesse et inconstance dans tout ce que je vois hors de vous.

Il n’est point d’amis qui puissent me servir, point de protecteurs qui me soient de secours, ni de sages qui me donnent un conseil utile, ni de livre qui me console, ni de trésor assez grand pour me racheter, ni de lieu assez secret pour m’offrir un sûr asile, si vous ne daignez vous même me secourir, m’aider, me fortifier, me consoler, m’instruire et me prendre sous votre garde.

4. Car tout ce qui semble devoir procurer la paix et le bonheur, n’est rien sans vous, et réellement ne sert de rien pour rendre heureux.

Vous êtes donc le principe et le terme de tous les biens, la plénitude de la vie, la source inépuisable de toute lumière et de toute parole ; et la plus grande consolation de vos serviteurs est d’espérer uniquement en vous.

Mes yeux sont élevés vers vous ; en vous je mets toute ma confiance, mon Dieu, père des miséricordes.

Sanctifiez mon âme, bénissez-la de votre céleste bénédiction, afin qu’elle devienne votre demeure sainte, le siège de votre éternelle gloire, et que, dans ce temple où vous ne dédaignez pas d’habiter, il n’y ait rien qui offense vos regards.

Regardez-moi, Seigneur, dans votre immense bonté, et, selon l’abondance de vos miséricordes[2], exaucez la prière de votre serviteur misérable, exilé loin de vous dans la région des ténèbres et de la mort.

Protégez et conservez l’âme de votre pauvre serviteur au milieu des dangers de cette vie corruptible ; que votre grâce l’accompagne et le conduise, par le chemin de la paix, dans la patrie de l’éternelle lumière. Ainsi soit-il !

RÉFLEXION.

Quand on a tout parcouru, tout entendu, tout vu, il faut en revenir à cette parole qui renferme toute sagesse et toute perfection : Dieu Seul. « Considérez, disait un humble religieux de saint François, des mille millions de créatures plus parfaites que celles qui sont à présent, tant dans les voies de la nature que dans les voies de la grâce. Réitérez à l’infini votre multiplication, et comparez ensuite ces créatures si parfaites au grand Dieu des éternités ; dans cette vue, elles deviennent à rien. Je prenais, ajouta-t-il, un grand plaisir dans cette multiplication ; et de voir qu’en même temps que l’Être de Dieu paraissait, ces créatures qui se montraient si excellentes et si pleines de gloire, se retiraient d’une rapidité incroyable dans leur centre qui est le néant. Et voyant que le grand Dieu était en moi, et plus en moi que je n’y étais moi-même, j’en ressentais une joie inexplicable, et je ne pouvais comprendre comment il était possible d’avoir Dieu en soi et partout au dehors de soi, et de s’occuper des créatures. J’étais ravi qu’il fût seul éternel, seul immuable, seul infini, et je vous dis en vérité, qu’en disant : En mon Dieu tout est Dieu, ma volonté était touchée d’un si grand et si ardent amour, qu’il me semblait que tout l’être créé disparaissait devant moi, et qu’à jamais je ne serais plus occupé que de Dieu seul. Je ne puis expliquer l’infinie jubilation de mon cœur à la vue de ses immenses perfections : mais voyant ses grandeurs incompréhensibles, et d’autre part mon néant avec toutes les misères qui l’accompagnent, j’allais de l’infini à l’infini, et je me trouvais incapable, de l’infini, à l’infini de l’aimer comme je l’aurais voulu, ce qui me faisait souffrir inénarrablement ; car plus je me trouvais impuissant à l’aimer d’un amour réciproque, plus un secret amour me dévorait intérieurement. Alors j’allais cherchant des secrets dans ma bassesse, comme navré et enivré d’amour, ne connaissant pas ce que je faisais : et, chose étrange, dans ce travail de l’âme, ces saillies de l’infini en perfection à l’infini de ma bassesse, m’étaient autant « de feux d’amour qui me consumaient de leurs ardeurs[3]. »

↑ Philipp. ii, 21.

↑ Ps. lxviii, 16, 17.

↑ L’Homme intérieur, ou la Vie du vénérable père Jean-Chrysostome, religieux pénitent du tiers ordre de Saint-François, pag. 153, 175, 176.

Livre quatrième

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 275).

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Exhortation à la sainte Communion  ►

LIVRE QUATRIÈME.

DU SACREMENT DE L’EUCHARISTIE.

Exhortation

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 275-276).

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CHAP. I. Avec quel respect il faut recevoir Jésus  ►

EXHORTATION A LA SAINTE COMMUNION.

Voix de Jésus-Christ.

1. J.-C. Venez à moi, vous tous qui êtes épuisés de travail et qui êtes chargés, et je vous soulagerai[1].

Le pain que je donnerai, c’est ma chair, que je donnerai pour la vie du monde[2].

Prenez et mangez : ceci est mon corps, qui sera livré pour vous. Faites ceci en mémoire de moi[3].

Celui qui mange ma chair et qui boit mon sang, demeure en moi, et moi en lui[4].

Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie[5].

RÉFLEXION.

Nous voyons ici l’accomplissement des promesses divines, des espérances du genre humain, des figures et des prophéties de l’ancienne Loi. Le sacrifice réel, celui qui opère à jamais la réconciliation de l’homme avec Dieu, succède aux sacrifices symboliques et sans efficacité. La véritable Pâque est immolée[6], la manne céleste nourrit désormais, non plus seulement le peuple d’Israël, mais tous les peuples de l’alliance nouvelle, tous les vrais enfants du Père des croyants. A l’exemple du Roi de paix[7], le Pontife éternel selon l’ordre de Melchisédech[8] offre au Très-Haut le pain et le vin, le pain vivant descendu du ciel[9] : et le pain qu’il donne est sa chair[10], et le vin est son sang ; et en vérité, à moins qu’on ne mange la chair, et qu’on ne boive le sang du Fils de l’homme, on n’aura point la vie en soi[11] : car ma chair, il le dit lui-même, est vraiment une viande et mon sang un breuvage : celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi, et moi en lui[12] : voilà le pain descendu du ciel : qui mange ce pain vivra éternellement[13]. Il n’y a point à hésiter ; ce langage est clair ; il faut se soumettre, il faut dire : Je crois ; Seigneur, augmentez ma foi[14]. Et qu’avaient annoncé les Prophètes ? Les pauvres mangeront et seront rassasies, et leur âme vivra éternellement. Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré : tous ceux qui habitent la terre se prosterneront en sa présence[15]. Et nous aussi, dans l’inébranlable fermeté de notre foi, mangeons et adorons ; rassasions-nous de cette chair, abreuvons nous de ce sang, qui nous transforme en Jésus-Christ même. Victime d’un prix inestimable, il acquitte volontairement notre dette envers la justice divine, et pour nous appliquer, sans réserve et sans me sure, la vertu de son sacrifice, il unit sa chair à notre chair, son âme à notre âme, de sorte que, par cette ineffable union, nous sommes remplis de la divinité dont la plénitude habite en lui corporellement[16]. Prodigieux mystère d’amour ! L’homme a mangé le pain des anges[17]. Et comment ? parce que « le Verbe de Dieu, qui nourrit, dit saint Augustin, de sa substance incorruptible les anges incorruptibles, s’est fait chair, et a habité parmi nous[18]. Comme donc la créature spirituelle se nourrit du Verbe, qui est son aliment par excellence ; et comme l’âme humaine, spirituelle aussi, mais, en punition du péché, chargée des liens de la mortalité, a été abaissée de telle sorte, qu’il faut qu’elle s’efforce d’atteindre, par les conjectures des choses visibles, à l’intelligence des choses invisibles : l’aliment spirituel de la créature a été fait visible, non par un changement de sa nature, mais relativement à la nôtre, afin qu’en cherchant ce qui est visible, nous fussions rappelés au Verbe invisible[19]. » Chrétiens, allez au banquet sacré, approchez-vous de cette table où Jésus-Christ tout entier se livre à vous, où le Verbe divin se fait lui-même votre aliment incompréhensible : Prenez et mangez le véritable pain du ciel[20]. Là est l’espérance, la vie, la dernière épreuve de la foi, la consommation de l’amour.

↑ Matth. xi, 28.

↑ Joann. vi, 52.

↑ Luc. xxii, 19 ; I Cor. xi, 24.

↑ Joann. vi, 57.

↑ Joann. vi, 64.

↑ I Cor. v. 7.

↑ Gen. xiv. 18.

↑ Ps. cix, 4.

↑ Joann. vi, 51.

↑ Joann. vi, 52.

↑ Joann. vi, 54.

↑ Joann. vi, 56, 57.

↑ Joann. vi, 59.

↑ Luc. xvii, 5.

↑ Ps. xxi, 27, 30.

↑ Coloss. ii, 9, 10.

↑ Ps. lxxvii, 25.

↑ XVII, S. Aug. Enarrat in Ps. lxxvi, c. 17.

↑ S. Aug., de Liber. Arbitr. lib. III, cap. 30.

↑ Luc. xxii, 19 ; Joann. vi, 33.

01

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 277-283).

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CHAP. II. Combien Dieu manifeste à l’homme sa bonté et son amour dans le Saint-Sacrement de l’Eucharistie  ►

CHAPITRE PREMIER.

AVEC QUEL RESPECT IL FAUT RECEVOIR JÉSUS.

Voix du disciple

1. Le F. Ce sont là vos paroles, ô Jésus ! vérité éternelle ! quoiqu’elles n’aient pas été dites dans le même temps, et qu’elles ne soient pas écrites dans le même lieu.

Et puisqu’elles viennent de vous, et qu’elles sont véritables, je dois les recevoir toutes avec une foi pleine de reconnaissance.

Elles sont de vous, car c’est vous qui les avez dites ; mais elles sont aussi à moi, parce que vous les avez dites pour mon salut.

Je les reçois avec joie de votre bouche, afin qu’elles se gravent profondément dans mon cœur.

Ces paroles pleines de tant de bonté, de tendresse et d’amour, m’animent ; mais la pensée de mes crimes m’effraye, et ma conscience impure m’éloigne d’un mystère si saint.

La douceur de vos paroles m’attire, mais le poids de mes péchés me retient.

2. Vous m’ordonnez d’aller à vous avec confiance, si je veux avoir part avec vous ; et de me nourrir du pain de l’immortalité, si je veux obtenir la vie et la gloire éternelle. Venez, dites-vous, venez à moi, vous tous qui souffrez et qui êtes oppressés, et je vous ranimerai[1].

O douce et aimable parole à l’oreille d’un pécheur ! vous invitez, Seigneur mon Dieu, le pauvre et l’indigent à la participation de votre corps sacré.

Mais qui suis-je, Seigneur, pour oser m’approcher de vous ?

Voilà que les Cieux des cieux ne peuvent vous contenir[2], et vous dites : Venez tous à moi.

3. D’où vient cette miséricordieuse condescendance, une si tendre invitation ?

Comment oserai-je aller à vous, moi qui ne sens en moi même aucun bien qui puisse me donner quelque confiance ?

Comment vous recevrai-je en ma maison, moi qui ai si souvent outragé votre bonté ?

Les Anges et les Archanges vous adorent en tremblant, les Saints et les Justes sont saisis de frayeur ; et vous dites : Venez tous à moi !

Si ce n’était vous qui le dites, Seigneur, qui pourrait le croire ?

Et si vous n’ordonniez vous-même d’approcher de vous, qui en aurait l’audace ?

4. Noé, cet homme juste, travailla cent ans à construire l’arche, pour se sauver avec peu de personnes : et moi, comment pourrai-je, en une heure, me préparer à recevoir dignement le Créateur du monde ?

Moïse le plus grand de vos serviteurs, pour qui vous étiez comme un ami, fit une arche d’un bois incorruptible, qu’il revêtit d’un or très pur, afin d’y déposer les tables de la loi : et moi, vile créature, j’oserai recevoir si facilement le fondateur de la loi et l’auteur de la vie ?

Salomon, le plus sage des rois d’Israël, employa sept ans à élever un temple magnifique à la gloire de votre nom : il célébra, pendant huit jours, la fête de sa dédicace ; il offrit mille hosties pacifiques, et, au son des trompettes, au milieu des cris de joie, il plaça solennellement l’arche d’alliance dans le lieu qui lui était préparé.

Et moi, misérable que je suis et le plus pauvre des hommes, comment vous introduirai-je dans ma maison, moi qui sais à peine employer pieusement une demi-heure ? Et plût à Dieu que j’eusse une seule fois employé dignement un moindre temps encore ?

5. O mon Dieu, que n’ont point fait ces saints hommes pour vous plaire, et combien, hélas ! ce que je fais est peu ! combien est court le temps que je consacre à me préparer à la communion !

Rarement suis-je bien recueilli ; plus rarement suis-je libre de toute distraction.

Et certes, entre votre divine et salutaire présence, nulle pensée profane ne devrait s’offrir à mon esprit, nulle créature ne devrait l’occuper : car ce n’est pas un ange, mais le Seigneur des anges que je dois recevoir en moi.

6. Quelle distance infinie d’ailleurs entre l’arche d’alliance avec ce qu’elle renfermait, et votre corps très pur avec ses ineffables vertus ; entre les sacrifices de la loi, figure du sacrifice à venir, et la véritable hostie de votre corps, accomplissement de tous les anciens sacrifices !

7. Pourquoi donc ne suis-je pas plus enflammé en votre adorable présence ?

Pourquoi n’ai-je pas soin de me mieux préparer à la participation de vos saints mystères ; lorsque ces antiques patriarches, ces saints prophètes, et ces rois, et ces princes avec tout leur peuple, ont montré tant de zèle pour le culte divin ?

8. David, ce roi si pieux, fit éclater ses transports par des danses religieuses devant l’arche, se souvenant des bienfaits que Dieu avait répandus sur ses pères ; il fit faire divers instruments de musique, il composa des psaumes que le peuple chantait avec allégresse, selon ce qu’il avait or donné, et, animé de l’Esprit-Saint, souvent il les chanta lui-même sur sa harpe ; il apprit aux enfants d’Israël à louer Dieu de tout leur cœur, et à unir chaque jour leurs voix pour le célébrer et le bénir.

Si la vue de l’arche d’alliance inspirait tant de ferveur, tant de zèle pour les louanges de Dieu, quel respect, quel amour ne doit pas m’inspirer, et à tout le peuple chrétien, la présence de votre Sacrement, ô Jésus ! et la réception de votre corps adorable ?

9. Plusieurs courent en divers lieux pour visiter les reliques des Saints ; ils écoutent avidement le récit de leurs actions ; ils admirent les vastes temples bâtis en leur honneur, et baisent leurs os sacrés, enveloppés dans l’or et la soie.

Et voilà que vous-même, ô mon Dieu ! vous êtes ici présent devant moi sur l’autel, vous, le Saint des saints, le Créateur des hommes, le Roi des anges !

Souvent c’est la curiosité, le désir de voir des choses nouvelles, qui fait entreprendre ces pèlerinages ; et de là vient que, guidé par ce motif frivole, sans véritable contrition, on en tire peu de fruit pour la réforme des mœurs.

Mais ici, dans le sacrement de l’autel, vous êtes présent tout entier, ô Christ Jésus ! vrai Dieu et vrai homme ; et toutes les fois qu’on vous reçoit dignement et avec ferveur, on recueille en abondance les fruits du salut éternel.

Ce n’est pas la légèreté, ni la curiosité, ni l’attrait des sens, qui conduit à ce banquet sacré ; mais une foi ferme, une vive espérance, une charité sincère.

10. O Dieu créateur invisible du monde, que vous êtes admirable dans ce que vous faites pour nous ! avec quelle bonté, quelle tendresse vous veillez sur vos élus, vous donnant vous-même à eux pour nourriture dans votre Sacrement !

C’est là ce qui surpasse toute intelligence ; ce qui, plus qu’aucune autre chose, attire à vous les cœurs pieux et enflamme leur amour.

Car vos vrais fidèles, occupés toute leur vie de se corriger, puisent dans la fréquente réception de cet auguste Sacrement une merveilleuse ferveur et un zèle ardent pour la vertu.

11. O grâce admirable et cachée du Sacrement, connue des seuls fidèles serviteurs de Jésus-Christ ! car les serviteurs infidèles, asservis au péché, ne peuvent en ressentir l’influence.

La grâce de l’Esprit-Saint est donnée dans ce Sacrement ; il répare les forces de l’âme, et lui rend sa beauté première, que le péché avait effacée.

Telle est quelquefois la puissance de cette grâce et la ferveur qu’elle inspire, que non seulement l’esprit, mais le corps languissant, en reçoit une vigueur nouvelle.

12. Et c’est pourquoi nous devons déplorer avec amertume la tiédeur et la négligence qui affaiblissent en nous le désir de recevoir Jésus-Christ, unique espérance des élus et leur seul mérite.

Car c’est lui qui nous sanctifie et qui nous a rachetés ; il est la consolation de ceux qui voyagent sur la terre, et l’éternelle félicité des Saints.

Combien donc ne doit-on pas gémir de ce que plusieurs montrent tant d’indifférence pour ce sacré mystère, qui est la joie du ciel et le salut du monde !

O aveuglement ! ô dureté du cœur humain, d’être si peu touché de ce don ineffable, qui semble perdre de son prix à mesure qu’on en use davantage !

13. Si cet adorable Sacrement ne s’accomplissait qu’en un seul lieu, et qu’un seul prêtre, dans le monde entier, consacrât l’hostie sainte, avec quelle ardeur les hommes n’accourraient-ils pas en ce lieu, vers ce prêtre unique, pour voir célébrer les saints mystères ?

Mais il y a plusieurs prêtres, et le Christ est offert en plusieurs lieux, afin que la miséricorde et l’amour de Dieu pour l’homme éclatent d’autant plus, que la sainte communion est plus répandue dans le monde.

Je vous rends grâces, ô Jésus ! pasteur éternel, qui, dans notre exil et notre indigence, daignez nous nourrir de votre corps et votre sang précieux, et nous inviter, de votre propre bouche, à la participation de ces sacrés mystères, disant : Venez à moi, vous tous qui portez votre fardeau avec travail, et je vous soulagerai[3].

RÉFLEXION.

Tout ce qu’offrait de plus grand, de plus imposant, de plus saint, le culte de l’ancienne alliance, n’était qu’une légère ombre des mystères de l’homme-Dieu. David célèbre avec pompe le retour de l’arche à Jérusalem : mais cette arche était vide, elle ne renfermait pas le Sauveur du genre humain. Salomon bâtit un temple magnifique : il en fait, en présence du peuple saisi de respect, la dédicace solennelle ; des victimes sans nombre sont immolées, mais ces victimes, qu’est-ce ? de vils animaux dont le sang ne peut apaiser la souveraine Justice. Le monde demeurait dans l’attente du salut annoncé, lorsque voilà qu’au moment prédit, s’accomplissent les promesses aperçues et saluées de loin par les Patriarches, durant leur pèlerinage sur la terre[4]. Le Désiré des nations[5], le Dominateur, l’Ange de l’alliance[6], celui dont le nom est Jehovah[7], vient dans son temple[8], et le vrai sacrifice de propitiation remplace à jamais les sacrifices figuratifs[9]. Au fond du tabernacle, sous les voiles du sanctuaire repose l’Hostie toujours vivante, l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde[10]. Le même qui est assis à la droite du Père[11], est là présent, et sa voix nous appelle : Prenez et mangez, ceci est mon corps ; buvez, ceci est mon sang, le sang de la nouvelle alliance, répandu pour la rémission des péchés[12]. Mangez, ô mes amis ! Buvez, enivrez-vous, mes bien-aimés ![13] vous tous qui avez soif, venez à la source[14] dont les eaux rejaillissent dans l’éternelle vie[15]. Ceux qui, refusant de se désaltérer à cette source pure, s’en vont cherchant à l’écart des eaux furtives[16], Dieu leur prépare un breuvage assoupissant, et leurs yeux se ferment. Dans ce sommeil, il leur semble qu’ils ont faim et qu’ils mangent, et au réveil leur âme est vide. Altérés, ils rêvent qu’ils boivent, et ils se réveillent pleins de lassitude, et ils ont encore soif, et leur âme est vide[17]. Venez donc : je suis le pain de vie ; celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif[18]. Qui mange ma chair et boit mon sang, a la vie éternelle, et je le ressusciterai au dernier jour[19]. Seigneur, je crois et j’adore : mon âme, haletante de désir, s’élance vers vous : et puis soudain une grande frayeur l’arrête : car, hélas ! que suis-je pour oser m’approcher de mon Dieu ? Quand je considère mes souillures, ma bassesse, ma misère profonde, je n’ai plus qu’un sentiment, qu’une parole : Retirez-vous de moi, parce que je suis un homme pécheur[20]. Cependant, ô Jésus ! ce sont les pécheurs que vous êtes venu appeler, et non pas les justes[21]. Et c’est pourquoi, frappant ma poitrine et implorant votre miséricorde, je me lèverai et j’irai[22] : j’irai avec une vive joie, avec un ardent amour, vers le Fils, le Verbe, splendeur de la gloire de Dieu, et figure de sa substance[23], vers le Sauveur divin qui nous purifie de nos péchés[24], qui s’incorpore à sa créature, pour l’élever jusqu’à lui ; j’irai et je dirai : Seigneur, je ne suis pas digne que vous entriez en moi ; mais dites seulement un mot, et mon âme sera guérie[25].

↑ Matth. ii, 28.

↑ III Reg. viii, 27.

↑ Matth. xi, 28.

↑ Hebr., xi, 3.

↑ Agg. ii, 8.

↑ Malach. iii, 1.

↑ Jer. xxiii, 6.

↑ Malach. ii, 1.

↑ Malach. ii, 3.

↑ Joann. i, 29.

↑ Ps. cix, 1 ; Hebr. i, 3.

↑ Matth. xxvi, 27, 28.

↑ Cant. v, 1.

↑ Is. lv, 1.

↑ Joann. iv, 14.

↑ Prov. ix, 17.

↑ Is. xxix, 10, 8.

↑ Joann. vi, 35.

↑ Joann. vi, 55.

↑ Luc. v, 8.

↑ Matth. ix, 13.

↑ Luc. xv, 18.

↑ Hebr. i, 3.

↑ Hebr. i, 3.

↑ Matth. vii, 8.

02

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 283-287).

◄  CHAP. I. Avec quel respect il faut recevoir Jésus

CHAP. III. Qu’il est utile de communier souvent  ►

CHAPITRE II.

COMBIEN DIEU MANIFESTE A L’HOMME SA BONTÉ ET SON AMOUR DANS LE SACREMENT DE L’EUCHARISTIE.

Voix du disciple.

1. Plein de confiance en votre bonté et votre grande miséricorde, je m’approche de vous, Seigneur ; malade, je viens à mon Sauveur ; consumé de faim et de soif, je viens à la source de la vie ; pauvre, je viens au Roi du ciel ; esclave, je viens à mon Maître ; créature, je viens à celui qui m’a fait ; désolé, je viens à mon tendre consolateur. Mais qu’y a-t-il en ce misérable, qui vous porte à venir à lui ? Que suis-je pour que vous vous donniez vous-même à moi ?

Comment un pécheur osera-t-il paraître devant vous ? et comment daignerez-vous venir vers ce pécheur ?

Vous connaissez votre serviteur, et vous savez qu’il n’y a en lui aucun bien qui mérite cette grâce.

Je confesse donc ma bassesse, je reconnais votre bonté, je bénis votre miséricorde, et je vous rends grâces, à cause de votre immense charité.

Car c’est pour vous-même et non pour mes mérites que vous en usez de la sorte, afin que je connaisse mieux votre tendresse, et que, embrasé d’un plus grand amour, j’apprenne à m’humilier plus parfaitement, à votre exemple.

Et puisqu’il vous plaît ainsi, et que vous l’avez ainsi ordonné, je reçois avec joie la grâce que vous daignez me faire : et puisse mon iniquité n’y pas mettre obstacle !

2. O tendre et bon Jésus ! quel respect, quelles actions de grâces, quelles louanges perpétuelles ne vous devons nous pas, pour la réception de votre sacré Corps, si élevé au-dessus de tout ce que peut exprimer le langage de l’homme !

Mais que penserai-je en le recevant, en m’approchant de mon Seigneur, que je ne puis révérer autant que je le dois, et que cependant je désire ardemment recevoir ? Quelle pensée meilleure et plus salutaire que de m’abaisser profondément devant vous, et d’exalter votre bonté infinie pour moi ?

Je vous bénis, mon Dieu, et je veux vous louer éternellement. Je me méprise et me confonds devant vous dans l’abîme de mon abjection.

3. Vous êtes le Saint des saints, et moi le rebut des pécheurs.

Vous vous inclinez vers moi, qui ne suis pas digne de lever les yeux sur vous.

Vous venez à moi, vous voulez être avec moi, vous m’invitez à votre table. Vous voulez me donner à manger un aliment céleste, le pain des Anges, qui n’est autre que vous même, ô pain vivant, qui êtes descendu du ciel, et qui donnez la vie au monde ![1]

4. Voilà la source de l’amour et le triomphe de votre miséricorde. Que ne vous doit-on pas d’actions de grâces et de louanges pour ce bienfait !

O salutaire dessein que celui que vous conçûtes d’instituer votre Sacrement ! ô doux et délicieux banquet, où vous vous donnâtes vous— même pour nourriture !

Que vos œuvres sont admirables, Seigneur ! que votre puissance est grande ! que votre vérité est ineffable !

Vous avez dit, et tout a été fait[2], et rien n’a été fait que ce que vous avez ordonné.

5. Chose merveilleuse, que nul homme ne saurait comprendre, mais que tous doivent croire ; que vous, Seigneur mon Dieu, vrai Dieu et vrai homme, vous soyez contenu tout entier sous la moindre partie des espèces du pain et du vin, et que, sans être consumé, vous soyez mangé par celui qui vous reçoit.

Souverain maître de l’univers, vous qui, n’ayant besoin de personne ; avez cependant voulu habiter en nous par votre Sacrement : conservez sans tache mon âme et mon corps, afin que je puisse plus souvent célébrer vos saints mystères, avec la joie d’une conscience pure, et recevoir pour mon salut éternel ce que vous avez institué principalement pour votre gloire, et pour perpétuer à jamais le souvenir de votre amour.

6. Réjouis-toi, mon âme, et rends grâces à Dieu d’un don si magnifique, d’une si ravissante consolation, qu’il t’a laissé dans cette vallée de larmes.

Car toutes les fois qu’on célèbre ce mystère, et qu’on reçoit le corps de Jésus-Christ, l’on consomme soi-même l’ouvre de sa rédemption, et on participe à tous les mérites du Christ. Car la charité de Jésus-Christ ne s’affaiblit jamais, et jamais sa propitiation infinie ne s’épuise.

Vous devez donc toujours vous disposer à cette action sainte par un renouvellement d’esprit, et méditer attentivement ce grand mystère de salut,

Lorsque vous célébrez le divin sacrifice, ou que vous y assistez, il doit vous paraître aussi grand, aussi nouveau, aussi digne d’amour que si, ce jour-là même, Jésus-Christ descendant, pour la première fois dans le sein de la Vierge, se faisait homme, ou que, suspendu à la croix, il souffrît et mourût pour le salut des hommes.

RÉFLEXION.

L’apôtre saint Jean, ravi en esprit dans la Jérusalem céleste, vit, au milieu du trône de Dieu, un Agneau comme égorgé, et autour de lui les sept esprits que Dieu envoie par toute la terre, et vingt-quatre vieillards ; et ces vieillards se prosternèrent devant l’Agneau, tenant dans leurs mains des harpes et des coupes pleines de parfums, qui sont les prières des Saints : et ils chantaient un cantique nouveau à la louange de celui qui a été mis à mort, et qui nous a rachetés pour Dieu, de toute tribu, de toute langue, de tout peuple, et de toute nation : et des myriades d’anges élevaient leurs voix, et disaient : L’Agneau qui a été égorgé est digne de recevoir puissance, dignité, sagesse, force, honneur, gloire et bénédiction ! et toutes les créatures qui sont dans le ciel, sur la terre, sous la terre et dans la mer, et tout ce qui est dans ces lieux, disaient : A celui qui est assis sur le trône et à l’Agneau, bénédiction, honneur, gloire et puissance dans les siècles des siècles ![3] Voici maintenant un autre spectacle. Ce même Agneau qui reçoit, sur le trône éternel, l’adoration des Anges et des Saints, qu’environne toute la gloire des cieux, vient à nous plein de douceur[4], et, voilé sous les apparences d’un peu de pain, il se donne à ses pauvres créatures, pour sanctifier notre âme, pour la nourrir, et notre corps même, par l’union substantielle de sa chair à notre chair, de son sang à notre sang, s’incarnant, si on peut le dire, de nouveau à chacun de nous, et y accomplissant, d’une manière incompréhensible, en se communiquant à nous selon tout ce qu’il est, le grand sacrifice de la Croix. O Christ, fils du Dieu vivant, que vos voies sont merveilleuses ! et qui m’en développera le mystère impénétrable ? Si je monte jusqu’au ciel, je vous y vois dans le sein du Père, en éclatant de sa splendeur. Si je redescends sur la terre, je vous y vois aussi dans le sein de l’homme pécheur, indigent, misérable ; attiré en quelque sorte et fixé par l’amour, aux deux termes extrêmes de ce qui peut être conçu, dans l’infini de la grandeur et dans l’infini de la bassesse ; et comme si ce n’était pas assez de venir à cet être déchu quand il vous désire, quand il vous appelle, vous l’appelez vous-même le premier, vous l’appelez avec instance, vous lui dites[5] : Venez, venez à moi, vous tous qui souffrez, et je vous soulagerai : venez, j’ai désiré, d’un grand désir de manger cette Pâque avec vous[6]. C’en est trop Seigneur, c’en est trop ; souvenez-vous qui vous êtes : ou plutôt faites, mon Dieu, que je ne l’oublie jamais, et que je m’approche de vous comme les Anges eux-mêmes s’en approchent, en tremblant de respect, avec un cœur rempli du sentiment de son indignité, pénétré de vos miséricordes et embrasé de ce même amour inépuisable, immense, éternel, qui vous porte à descendre jusqu’à lui !

↑ Joann. vi, 48, 50, 54.

↑ Ps. cxlviii, 5.

↑ Apoc. v.

↑ 2. Matth. xxi, 5.

↑ Matth. xi, 28.

↑ Luc. xxii, 15.

03

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 287-291).

◄  CHAP. II. Combien Dieu manifeste à l’homme sa bonté et son amour dans le Saint-Sacrement de l’Eucharistie

CHAP. IV. Que Dieu répand des grâces abondantes en ceux qui communient dignement  ►

CHAPITRE III.

QU’IL EST UTILE DE COMMUNIER SOUVENT.

Voix du disciple.

1. Je viens à vous, Seigneur, pour jouir de votre don, et goûter la joie du banquet sacré que, dans votre tendresse, vous avez, mon Dieu, préparé pour le pauvres[1].

En vous est tout ce que je puis, tout ce que je dois désirer ; vous êtes mon salut et ma rédemption, mon espérance et ma force, mon honneur et ma gloire.

Réjouissez donc aujourd’hui l’âme de votre serviteur, parce que j’ai élevé mon âme vers vous[2], Seigneur Jésus.

Je désire maintenant vous recevoir avec un respect plein d’amour ; je désire que vous entriez dans ma maison, pour mériter d’être béni de vous comme Zachée, et d’être compté parmi les enfants d’Abraham.

Votre corps, voilà l’objet auquel mon âme aspire ; mon cœur brûle d’être uni à vous.

2. Donnez-vous à moi, et ce don me suffit ; car sans vous, rien ne me console.

Je ne puis être sans vous, et je ne saurais vivre si vous ne venez à moi.

Il faut donc que je m’approche de vous souvent, et que je vous reçoive comme le soutien de ma vie, de peur que privé de cette céleste nourriture, je ne tombe de défaillance dans le chemin.

C’est ainsi, miséricordieux Jésus, que, prêchant aux peu ples, et les guérissant de diverses langueurs, vous dites un jour : Je ne veux pas les renvoyer à jeun dans leurs maisons, de peur que les forces ne leur manquent en route[3].

Daignez donc en user de la même manière avec moi, vous qui avez voulu demeurer dans votre Sacrement pour la consolation des fidèles.

Car vous êtes le doux aliment de l’âme ; et celui qui vous mange dignement aura part à l’héritage de la gloire éternelle.

Combien il m’est nécessaire, à moi qui tombe et pèche si souvent, qui me laisse aller si vite à la tiédeur, au découragement, de me renouveler, de me purifier, de me ranimer, par des prières et des confessions fréquentes, et par la réception de votre corps sacré ; de peur que, m’en abstenant trop longtemps, je n’abandonne mes résolutions.

3. Car les penchants de l’homme l’inclinent au mal dès l’enfance[4] ; et s’il n’est soutenu par ce remède divin, il s’y enfonce de plus en plus.

La sainte Communion retire du mal, et fortifie dans le bien.

Si donc je suis maintenant si souvent négligent et tiède quand je communie ou que je célèbre le saint Sacrifice, que serait-ce si je renonçais à cet aliment salutaire, et si je me privais de ce secours puissant ?

Ainsi, quoique je ne sois pas tous les jours assez bien disposé pour célébrer les divins mystères, j’aurai soin ce pendant d’en approcher aux temps convenables, et de participer à une grâce si grande.

Car c’est la principale consolation de l’âme fidèle, tandis qu’elle voyage loin de vous dans un corps mortel[5], de se souvenir souvent de son Dieu, et de recevoir son bien aimé dans un cœur embrasé d’amour.

4. O prodige de votre tendresse pour nous ! Vous, Seigneur mon Dieu, qui donnez l’être et la vie à tous les esprits, vous daignez venir à une pauvre âme misérable, et avec votre divinité et votre humanité tout entière, rassasier sa faim !

O heureuse, mille fois heureuse l’âme qui peut vous recevoir dignement, vous son Seigneur et son Dieu, et goûter avec plénitude la joie de votre présence !

Oh ! qu’il est grand le Seigneur qu’elle reçoit ! qu’il est aimable l’hôte qu’elle possède ! que le compagnon, l’ami qui se donne à elle, est doux et fidèle ! que l’époux qu’elle embrasse est beau ! qu’il est noble et digne d’être aimé par dessus tout ce qu’on peut aimer, et tout ce qu’il y a de désirable !

Que le ciel et la terre, dans leur parure magnifique, se taisent devant vous, ô mon bien-aimé ! car tout ce qu’on admire de beau en eux, ils le tiennent de vous, dont la sagesse n’a point de bornes[6], et jamais ils n’approcheront de votre beauté souveraine.

RÉFLEXION.

Autant on doit apporter de soin à s’éprouver soi-même, avant de manger le pain et de boire le calice du Seigneur[7], autant il faut prendre garde à ne pas se tenir éloigné de la Table sainte par un faux respect et une crainte excessive. Nous serons toujours, quoi que nous fassions, infiniment indignes d’une faveur si haute : nul n’est pur, nul n’est saint devant celui qui est la sainteté même. Mais quand le Sauveur nous dit : Venez, il connaît notre misère, et c’est pour la guérir qu’il nous presse de venir à lui. Allons-y donc, non comme le Pharisien hypocrite, en rendant grâces à Dieu dans notre cœur de n’être pas tel que les autres hommes[8] : Dieu repousse avec horreur cet orgueil d’une conscience qui se déguise à elle-même sa plaie secrète ; allons-y, mais comme l’humble Publicain, les yeux baissés vers la terre, frappant notre poitrine, et disant : Seigneur, ayez pitié de moi ; soyez propice à ce pauvre pécheur ! [9] Il est nécessaire sans doute de se préparer par la pénitence, le recueillement, la prière, à la communion du corps et du sang de Jésus-Christ ; mais après s’y être disposé sincèrement et de toute son âme, c’est faire injure au Rédempteur que de refuser ses dons, c’est se priver volontairement des grâces les plus précieuses, les plus abondantes, les plus saintes ; c’est renoncer à la vie : car, si l’on ne mange la chair du Fils de l’homme, et si l’on ne boit son sang, on n’aura point la vie en soi[10]. Nous devons aspirer continuellement à ce pain descendu du ciel[11] ; sans cesse, nous devons le demander, nous devons nous en nourrir sans cesse, pour qu’il détruise le principe de mort qui est en nous depuis le péché. « Seigneur, donnez-nous toujours ce pain[12], ce pain dont vous aviez dit qu’il donne la vie éternelle. C’est ce que disent les Juifs : et ils expriment par là le désir de toute la nature humaine, ou plutôt toute la nature intelligente : Elle veut vivre éternellement : elle veut ne manquer de rien ; en un mot, elle veut être heureuse. C’est encore ce qu’en pensait la Samaritaine, lorsque Jésus lui ayant dit : O femme ! celui qui boit de l’eau que je donne n’a jamais soif, elle répond aussitôt : Seigneur, donnez-moi de cette eau, afin que je n’aie jamais soif, et que je ne sois pas obligée à venir ici puiser de l’eau[13], dans un puits si profond, avec tant de peine. Encore un coup, la nature humaine veut être heureuse ; elle ne veut avoir aucun besoin ; elle ne veut avoir ni faim, ni soif : aucun désir à remplir : aucun travail : aucune fatigue : et cela, qu’est-ce autre chose, sinon être heureuse ? Voilà ce que veut la nature humaine : voilà son fond. Elle se trompe dans les moyens : elle a soif des plaisirs des sens : elle veut exceller : elle a soif des honneurs du monde. Pour parvenir aux uns et aux autres, elle a soif des richesses : sa soif est insatiable ; elle demande toujours, et ne dit jamais : C’est assez ; toujours plus, et toujours plus. Elle est curieuse : elle a soif de la vérité ; mais elle ne sait où la prendre, ni quelle vérité la peut satisfaire : elle en ramasse ce qu’elle peut par-ci par-là ; par de bons, par de mauvais moyens ; et comme toute âme curieuse est légère, elle se laisse tromper par tous ceux qui lui promettent cette vérité qu’elle cherche. Voulez-vous n’avoir jamais faim, jamais n’avoir soif : venez au pain qui ne périt point, et au Fils de l’homme qui vous l’administre : à sa chair, à son sang où est tout ensemble la vérité et la vie, parce que c’est la chair et le sang, non point du fils de Joseph, comme disaient les Juifs, mais du Fils de Dieu. O Seigneur ! donnezmoi toujours ce pain ! Qui n’en serait affamé ! qui ne voudrait « être assis à votre table ? qui la pourrait jamais quitter ?[14]))

↑ Ps. lxvii, 11.

↑ Ps. lxxxv, 3.

↑ Matth. xxv, 32.

↑ Gen. viii, 21.

↑ I. Cor. v, 6.

↑ Ps. cxlvi, 5.

↑ I Cor. xi, 28.

↑ Luc. xviii, 11.

↑ Luc. xviii, 4, 13.

↑ Joann. vi, 54.

↑ Joann. vi, 33.

↑ Joann. vi, 34.

↑ Joann. iv, 10, 15.

↑ Bossuet.

04

Thomas a Kempis

L’Imitation de Jésus-Christ

Traduction par Félicité de Lamennais.

Texte établi par M. Pagès, Bonne Presse, 1890 (p. 291-294).

◄  CHAP. III. Qu’il est utile de communier souvent

CHAP. V. De l’excellence du Sacrement de l’autel, et de la dignité du Sacerdoce  ►

CHAPITRE IV.

QUE DIEU RÉPAND DES GRACES ABONDANTES EN CEUX QUI COMMUNIENT DIGNEMENT.

Voix du disciple.

1. Seigneur mon Dieu, prévenez votre serviteur de vos plus douces bénédictions[1], afin que je puisse approcher dignement et avec ferveur de votre auguste Sacrement.

Rappelez mon cœur à vous ; réveillez-moi du profond assoupissement où je languis. Visitez-moi pour me sauver[2]. pour que je goûte intérieurement la douceur qui est cachée en abondance dans ce Sacrement, comme dans sa source.

Faites briller aussi votre lumière à mes yeux, afin qu’ils discernent un si grand mystère, et fortifiez ma foi pour le croire inébranlablement.

Car c’est l’œuvre de votre amour et non de la puissance humaine : c’est votre institution sacrée, et non une invention de l’homme.

Nul ne peut concevoir par lui-même des merveilles au-dessus de la pénétration des Anges mêmes.

Que pourrai-je donc, moi, pécheur indigne, moi, cendre et poussière, découvrir et comprendre d’un mystère si haut ?

2. Seigneur, dans la simplicité de mon cœur, avec une foi ferme et sincère, et sur le commandement que vous m’en avez fait, je m’approche de vous plein de confiance et de respect ; et je crois, sans hésiter, que vous êtes ici présent dans ce Sacrement, et comme Dieu et comme homme.

Vous voulez donc que je vous reçoive et que je m’unisse à vous dans la charité ?

C’est pourquoi j’implore votre clémence, et je vous demande en ce moment une grâce particulière, afin qu’embrasé d’amour, je me fonde et m’écoule tout entier en vous, et que je ne désire plus aucune autre consolation.

Car cet adorable Sacrement est le salut de l’âme et du corps, le remède de toute langueur spirituelle. Il guérit les vices, réprime les passions, dissipe les tentations ou les affaiblit, augmente la grâce, accroît la vertu, affermit, la foi, fortifie l’espérance, enflamme et dilate l’amour.

3. Quels biens sans nombre n’avez-vous pas accordés, et n’accordez-vous pas encore chaque jour dans ce Sacrement, à ceux que vous aimez, et qui le reçoivent avec ferveur, ô mon Dieu ! unique appui de mon âme, réparateur de l’infirmité humaine, source de toute consolation intérieure !

Car vous les consolez avec abondance en leurs tribulations diverses ; vous les relevez de leur abattement par l’espérance de votre protection ; vous les ranimez intérieurement et les éclairez par une grâce nouvelle ; de sorte que ceux qui se sentaient pleins de trouble et de tiédeur avant la communion, se trouvent tout changés après s’être nourris de cette viande et de ce breuvage célestes.

Vous en usez ainsi avec vos élus, afin qu’ils reconnaissent clairement, et par une manifeste expérience, toute la faiblesse qui leur est propre, et tout ce qu’ils reçoivent de votre grâce et de votre bonté.

Car d’eux-mêmes, froids, durs, sans goût pour la piété, par vous ils deviennent pieux, zélés, fervents.

Qui, en effet, s’approchant humblement de la fontaine de suavité, n’en remporte pas un peu de douceur ? ou qui, se tenant près d’un grand feu, n’en reçoit pas quelque chaleur ?

Vous êtes, mon Dieu, cette fontaine toujours pleine et surabondante, ce feu toujours ardent, et qui ne s’éteint jamais.

4. Si donc il ne m’est pas permis de puiser à la plénitude de la source, et de m’y désaltérer parfaitement, j’approcherai cependant ma bouche de l’ouverture par où s’écoulent les eaux célestes, afin d’en recueillir au moins une petite goutte pour apaiser ma soif, et ne pas tomber dans une entière sécheresse.

Et si je ne puis encore être tout céleste et tout de feu, comme les Chérubins et les Séraphins, je m’efforcerai pourtant de m’animer à la piété, et de préparer mon cœur, afin qu’en participant avec humilité à ce Sacrement de vie, je reçoive au moins quelque légère étincelle de ce feu divin.

Bon Jésus, Sauveur très saint, suppléez vous-même, par votre bonté et votre grâce, à ce qui me manque, vous qui avez daigné appeler à vous tous les hommes, en disant : Venez à moi, vous tous qui êtes accablés de travail et de douleur, et je vous soulagerai[3].

5. Je travaille à la sueur de mon front, mon cœur est brisé de douleur, le poids de mes péchés m’accable, les tentations m’agitent, une foule de passions mauvaises m’enveloppent et me pressent ; et il n’y a personne qui me secoure, qui me délivre, qui me sauve, si ce n’est vous, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, entre les mains de qui je me remets, et tout ce qui est à moi, afin que vous me protégiez et me conduisiez à la vie éternelle.

Recevez-moi pour l’honneur et la gloire de votre nom, vous qui m’avez préparé votre corps et votre sang pour nourriture et pour breuvage.

« Faites, Seigneur mon Dieu, mon Sauveur, que ma ferveur et mon amour croissent d’autant plus, que je participe plus souvent à ce divin mystère[4]. »

RÉFLEXION.

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