Des devoirs (De officiis) (page 2)
Quel adoucissement ajouter à celui dont témoigne le fait de donner pareille appellation à ceux qui sont nos adversaires dans une guerre? Il est vrai que par l'usage ce mot a acquis un sens plus fort : il a cessé de s'appliquer à l'étranger et s'emploie pour désigner celui qui porte les armes contre la cité.
Quand on fait la guerre pour l'empire et pour la gloire, il faut en règle générale avoir les justes motifs que j'ai indiqués ci-dessus. Mais les guerres où il s'agit d'assurer son prestige doivent être conduites avec moins de rudesse que les autres. Tout de même que, dans une lutte soutenue contre un concitoyen, nous n'usons pas des mêmes procédés envers un ennemi et envers un compétiteur (dans le premier cas c'est notre vie, c'est notre bon renom qui est en jeu, dans le second c'est une charge honorifique, une dignité), de même, dans la guerre avec les Celtibères et les Cimbres, il s'agissait de savoir, non qui commanderait, mais qui d'eux ou de nous continuerait d'exister, tandis que dans la guerre avec les Latins, les Sabins, les Samnites, les Carthaginois, avec Pyrrhus, l'enjeu était l'empire.
Les Carthaginois déloyaux avaient violé les traités. Hannibal était cruel, les autres adversaires valaient mieux moralement. On connaît les belles paroles de Pyrrhus rendant les prisonniers : "Ce n'est pas de l'or que je réclame et vous n'aurez pas à me payer rançon! Nous ne sommes pas, vous et moi, des trafiqueurs de la guerre, mais des guerriers; dans la lutte vitale que nous soutenons, c'est le fer et non l'or qui doit décider. À qui le destin, notre maître, donnera-t-il de régner ? Que le meilleur emporte le prix de cette épreuve. Et toi, Fabricius, écoute ce que je vais te dire : que ceux de vos valeureux guerriers qu'aura épargnés la fortune des combats en soient certains : je ne leur ravirai pas la liberté. Bien plutôt, les dieux le voulant, la recevront-ils en présent de moi." Langage royal certes et digne d'un Eacide.
Il y a une lettre de Marcus Caton devenu vieux à son fils Marcus : ayant appris que ce fils, qui servait en Macédoine dans la guerre contre Persée, avait été congédié, il lui recommanda de se garder de prendre part au combat parce que, n'étant plus soldat, il n'en avait plus le droit.
XIII
- Si, en raison de circonstances particulières, quelqu'un a fait à l'ennemi une promesse, il doit la tenir loyalement : c'est ainsi que, dans la première guerre punique, Régulus, prisonnier des Carthaginois, envoyé à Rome pour traiter de l'échange des captifs, émit d'abord au sénat l'avis qu'il ne fallait pas consentir à l'échange, puis, malgré ses proches et ses amis qui voulaient le retenir, aima mieux retourner à Carthage pour y subir un supplice que manquer à la foi jurée à l'ennemi. {Dans la deuxième guerre punique, après la bataille de Cannes, Hannibal envoya à Rome pour traiter du rachat des captifs dix prisonniers qui avaient prêté serment de revenir s'ils échouaient et les censeurs les retinrent tous en prison leur vie entière, sans excepter celui d'entre eux qui avait usé d'un moyen malhonnête pour se délier de son serment : sorti du camp avec la permission d'Hannibal, il y était rentré un instant après, disant qu'il avait oublié quelque chose. En étant ressorti ensuite il pensait n'être plus tenu par son serment; au sens littéral il ne l'était plus, en réalité il l'était encore, car c'est la signification, non les mots d'une formule qu'il faut toujours avoir dans l'esprit.
Nos ancêtres ont donné un très bel exemple de justice envers l'ennemi quand un transfuge de l'armée de Pyrrhus promit au sénat qu'il donnerait du poison au roi et le ferait périr. Le sénat et C. Fabricius envoyèrent le transfuge à Pyrrhus : ils se refusaient à sanctionner un attentat criminel contre la vie d'un roi puissant qui leur faisait la guerre.}
Mais en voilà assez sur la morale de la guerre. Nous rappellerons maintenant qu'il faut être juste même envers les plus petits. La condition et le destin des esclaves sont ce qu'il y a de plus bas et l'on prescrit avec raison au maître d'en user avec eux comme avec des artisans qu'il aurait à ses gages : c'est-à-dire exiger du travail, le rétribuer justement. Puisque d'ailleurs il y a deux façons de commettre une action injuste, la force et la ruse, et qu'on peut être lion ou renard, ajoutons que ces deux façons sont l'une et l'autre très contraires à la nature humaine mais que l'action frauduleuse est la plus haïssable. De toutes les formes de l'injustice il n'en est pas de plus grave que celle qui permet à certains hommes d'avoir l'air d'agir honnêtement au moment même où ils sont le plus trompeurs. Voilà pour la justice.
XIV
- Parlons maintenant de la bienfaisance et de la libéralité : rien ne s'accorde mieux avec la nature humaine, mais il y faut des précautions. Il faut veiller d'abord à ce que notre bienfaisance ne nuise pas à ceux même qui en sont l'objet, non plus qu'aux tiers et, en second lieu, il ne faut pas, par bonté, aller au-delà de ses ressources, enfin il faut donner à chacun selon ce qu'il mérite; car c'est là le principe de justice auquel il faut toujours revenir. Ceux qui font des largesses nuisibles à la personne qu'ils semblent vouloir servir ne sont ni bienfaisants ni libéraux, on doit les tenir pour des complaisants dangereux. Ceux qui font tort aux uns pour se montrer généreux envers les autres sont aussi coupables d'injustice que s'ils s'appropriaient le bien d'autrui. Il y a en effet beaucoup de gens qui, avides d'éclat et de gloriole, prennent aux uns pour faire largesse aux autres; ils se figurent qu'ils feront du bien à leurs amis en les enrichissant par n'importe quelle méthode. Mais cela est tellement contraire à la saine morale que rien ne peut lui être plus opposé.
Nous devons donc veiller à ce que notre libéralité, utile à nos amis, ne nuise à personne. Nous n'appellerons pas libérales les mesures par lesquelles Sylla et César ont dépouillé de leurs biens ceux qui en étaient légitimes propriétaires pour les transférer à d'autres. Il n'y a pas de libéralité où il n'y a pas de justice. Une autre précaution est de ne pas vouloir être bon au-delà des moyens dont on dispose; ceux qui dépassent les limites que leur impose leur fortune sont, en premier lieu, coupables envers leurs proches, car ils font passer dans des mains étrangères des richesses dont il serait plus juste de réserver la jouissance à leurs héritiers. Une libéralité de cette sorte s'allie au désir de s'emparer de beaucoup de richesses, de les ravir pour avoir en abondance de quoi pourvoir à ses largesses, et l'on peut voir aussi bien des gens qui ne sont pas tant libéraux qu'épris de gloriole et qui, pour paraître généreux, font bien des choses par ostentation plutôt que par obligeance véritable. C'est là une simulation, une façon de tromper le monde, non une marque de libéralité ou de haute moralité.
La troisième condition est que, dans la libéralité, on sache discerner le mérite de chacun. Il faut tenir compte du caractère de la personne à qui l'on veut faire du bien, de ses dispositions à notre égard, des services qu'elle a pu nous rendre précédemment, des liens qu'a pu créer la vie entre nous. On doit souhaiter que toutes ces conditions soient réunies, mais si tel n'est pas le cas, les plus nombreuses et les plus importantes sont celles qui auront le plus de poids.
XV
- Nous ne vivons pas avec des hommes d'une sagesse parfaite; si ceux qui nous entourent possèdent une ombre de vertu, c'est déjà beau. C'est pourquoi il faut, je crois, comprendre que l'on ne doit négliger aucune personne que signale un mérite et qu'il faut cultiver surtout ceux qui possèdent des qualités propres à rendre la vie douce : la mesure, la tempérance, cette justice dont nous venons de parler assez longuement. Le courage, la grandeur d'âme dans un homme imparfait, manquant de sagesse, s'emportent souvent à des excès, les vertus que je viens d'indiquer semblent appartenir par définition à l'homme de bien.
Je passe à la bienveillance qu'on nous témoigne : nous devons en premier lieu faire le plus pour ceux qui nous marquent le plus d'affection, mais il ne faut pas mesurer la bienveillance, comme le font les très jeunes gens, à l'ardeur du sentiment, c'est plutôt à sa solidité, à sa constance, qu'il convient d'avoir égard. Si l'on nous a rendu service et qu'il s'agisse de faire preuve, non de générosité gratuite, mais de reconnaissance, encore plus de soin est nécessaire, car la morale ne prescrit rien plus impérieusement que la reconnaissance.
Si, comme le dit Hésiode, nous devons, sitôt que cela nous est possible, rendre au-delà de ce qui nous a été prêté, que ne devons-nous pas faire si c'est un bienfait que nous avons reçu ? Ne faut-il pas imiter les terres fertiles qui produisent beaucoup plus de grain qu'on ne leur en a confié ? Et certes, si nous n'hésitons pas à nous employer pour ceux que nous espérons qui nous seront utiles, quels ne devrons-nous pas être pour ceux dont nous avons déjà eu à nous louer ? Il y a, peut-on dire en effet, deux genres de libéralité : l'un consiste à faire du bien à quelqu'un à qui l'on ne doit rien, l'autre à rendre le bien qu'on nous a fait, mais entre ces deux genres il y a cette différence que, dans le premier, on est libre de donner ou de ne pas donner, tandis qu'il n'est pas permis à un honnête homme de ne pas rendre quand il le peut sans injustice.
Il y a, d'autre part, des distinctions à faire entre les bienfaits qu'on a reçus et il n'est pas douteux que ce ne soient les plus grands qui obligent le plus, mais il faut examiner avant tout de quel cœur ont agi nos bienfaiteurs, de quel zèle, de quel bon vouloir ils ont donné la preuve. Bien des gens multiplient leurs libéralités à l'aveuglette, sans discernement : tantôt c'est chez eux une maladie qui les pousse à vouloir donner à tous, tantôt c'est un brusque élan vers quelqu'un, une inspiration soudaine. De tels bienfaits n'ont pas la même valeur que ceux qui attestent du jugement, de la réflexion, de la continuité. Dans tous les cas, qu'il s'agisse d'obliger quelqu'un ou de reconnaître un service rendu, il importe fort, toutes choses égales, de venir en aide à celui qui a le plus grand besoin de secours. La plupart des hommes font le contraire : ils se montrent serviables envers celui dont ils attendent le plus, même s'il n'a aucun besoin d'eux.
XVI
- Dans l'intérêt du lien social et de l'union entre les hommes, il faut marquer le plus de bonté à ceux qui sont le plus près de nous. Mais, pour savoir quels sont les principes naturels de la communauté et de la société humaine, il semble qu'on doive remonter un peu haut: il en est un qui s'observe dans l'espèce de société que forme le genre humain entier. Le lien en est la parole et la raison : par l'étude et l'enseignement, parce qu'elles permettent de communiquer et de motiver son jugement, elles rapprochent les hommes les uns des autres; une alliance naturelle s'établit entre eux.
Il n'est rien par quoi nous nous distinguions davantage des bêtes: nous disons souvent qu'un cheval, qu'un lion a du courage, jamais nous ne disons que ces animaux sont justes, nous ne parlons jamais de leur équité ni de leur bonté: la parole et la raison leur font défaut.
La société la plus étendue, celle qui peut rattacher tous les hommes entre eux, est celle où l'on observe cette règle : les biens créés par la nature pour l'usage commun restent dans le domaine commun, à l'égard de ceux dont les lois et le droit civil règlent la répartition, la loi est respectée et l'on use des premiers conformément au proverbe grec : entre amis tout est commun. Or ces biens communs sont du genre qu'a indiqué Ennius par un exemple dont on peut multiplier les applications : "Qui montre gracieusement son chemin à un voyageur errant, c'est comme s'il allumait pour un autre un flambeau à son propre flambeau, qui n'en donne pas moins de lumière".
Par ce seul précepte on voit qu'il faut faire pour un inconnu tout ce qui se peut sans dommage. De là ces formules souvent répétées : ne pas interdire de puiser à l'eau courante, laisser prendre du feu à son feu, conseiller de bonne foi celui qui délibère, toutes manières de rendre service sans frais. Il faut donc mettre ces maximes en pratique et toujours apporter son tribut au bien commun. Mais, comme les ressources de chacun sont petites, tandis que le nombre des indigents est infini, la libéralité qui s'adresse à tous doit s'inspirer de la règle d'Ennius : que ton flambeau n'en reste pas moins allumé. De la sorte nous aurons de quoi nous montrer généreux envers nos proches.
XVII
- Il y a plusieurs degrés parmi les sociétés humaines. Partant de celle qui s'étend sans limites, nous en trouvons une dont les membres sont plus proches les uns des autres parce qu'ils sont de même race, de même nationalité, parlent, ce qui est un lien très puissant, le même langage. Le fait d'appartenir à la même cité augmente encore leur intimité. Il y a beaucoup de choses qui sont communes entre les hommes d'une même cité : la place où se traitent les affaires publiques, les temples, les portiques, les rues, les lois, les règles du droit, les tribunaux, les élections et, outre les coutumes, les amitiés particulières et les nombreuses relations d'affaires.
Plus étroite encore est la société familiale : le petit cercle qu'elle forme est juste à l'opposé de la société sans bornes que forme le genre humain. Le désir de procréer en effet, qui est un trait commun à tous les vivants, fait du ménage de l'homme et de la femme la première société; nos enfants sont ensuite pour nous les êtres les plus proches, nous avons même demeure, eux et nous, et tout nous est commun avec eux. C'est là le commencement de la cité, le lieu de naissance de la république. Viennent ensuite les frères, leurs enfants, les enfants de leurs enfants; une demeure unique ne peut plus contenir tout ce monde, ils essaiment vers d'autres maisons qui sont à la première comme des colonies à la mère-patrie. De là des mariages, des parentés, un élargissement de la famille. Cette multiplication, cette prolifération sont l'origine des États.
Les liens du sang unissent les hommes par le bien qu'ils se veulent et l'affection qu'ils ont les uns pour les autres. Car c'est un grand point de posséder des monuments rappelant les noms des ancêtres, d'offrir les mêmes sacrifices aux dieux, d'avoir des sépultures communes. Mais, de toutes les sociétés, nulle ne l'emporte en solidité, en excellence sur celle des hommes de bien se ressemblant moralement et liés d'amitié. C'est vraiment, il nous arrive souvent de le dire, une chose belle à voir même en un étranger, qu'une âme capable d'amitié; un tel spectacle nous émeut et nous incline à devenir les amis de ceux qui donnent cet exemple.
Et s'il est vrai que toute vertu a de l'attrait, nous porte à aimer ceux en qui elle paraît exister, encore la justice et la libéralité ont-elles ce pouvoir au plus haut degré. Or rien n'est plus aimable et n'attache plus étroitement des êtres distincts que la ressemblance morale. Ils ont mêmes soucis, même volonté, chacun d'eux aime son ami plus que soi-même et ainsi arrive-t-il que, selon le vœu de Pythagore, il y ait fusion de plusieurs en un seul. C'est une grande chose que cette étroite communion faite d'un échange de bons offices : aussi longtemps qu'ils sont à la fois mutuels et agréables, ils créent des liens étroits entre ceux qui en sont les auteurs et les bénéficiaires.
Si toutefois l'on passe méthodiquement en revue toutes les sortes de lien social, celui qui attache à la république chacun de nous, paraîtra le plus fort et aussi le plus aimé. Nos parents, nos enfants, nos proches, nos amis nous sont chers, mais notre patrie embrasse dans son unité toutes nos affections à tous. Quel homme de bien hésiterait à chercher la mort, si cela devait être utile à la patrie ? Il n'en faut que plus détester la perversité monstrueuse de ces hommes qui l'ont criminellement déchirée, n'ont eu, n'ont encore d'autre souci que de la détruire de fond en comble.
Si cependant l'on veut dresser une échelle des obligations sociales, on devra mettre au premier rang celles que nous avons envers notre patrie et ceux de qui nous sommes nés : c'est à eux que nous devons le plus; ensuite viendront nos enfants et toute notre maisonnée qui n'attend que de nous aide et protection, puis ceux de nos parents plus éloignés avec lesquels nous nous entendons bien : souvent nous partageons le même destin. Donc et avant tout, ceux que je viens de nommer doivent pouvoir compter sur nous pour les aider à vivre, mais nous partagerons la vie de nos amis, c'est avec eux principalement que nous échangerons, outre le pain et le sel, des conseils, des propos, des exhortations, des consolations, parfois aussi des reproches. Il n'est rien de plus doux qu'une amitié qui se fonde sur des ressemblances morales.
XVIII
- Quand il s'agit de rendre service, il faut toujours avoir égard en premier lieu au besoin qu'on a de nous et voir ce que pourrait faire, même sans nous, la personne à qui nous voulons du bien, de quoi, au contraire, elle serait incapable. L'ordre dans lequel se rangent les besoins est d'ailleurs troublé par les circonstances extérieures et il y a en conséquence des services qu'on doit rendre aux uns plus qu'aux autres par exemple, on aidera un voisin plus même qu'un frère ou un ami à faire sa récolte, en revanche on assistera dans un procès un proche parent ou un intime plutôt qu'un voisin. Il faut considérer tout cela dans la pratique et tenir un compte exact des services rendus ou demandés, ajouter les uns, retrancher les autres et voir enfin quel solde laisse le bilan; c'est ainsi que l'on reconnaîtra ce que l'on doit à chacun. Mais de même que ni les médecins, ni les chefs d'armée, ni les orateurs, malgré leur connaissance des règles, ne peuvent briller d'un grand éclat dans leur art sans la pratique et l'exercice, on peut bien donner, comme je le fais ici, des préceptes sur la façon dont il convient de se comporter, mais une affaire de cette importance exige, elle aussi, de la pratique et de l'exercice.
Nous avons maintenant assez montré, en prenant comme point de départ les sociétés humaines et les relations de droit qu'elles impliquent, quelles sont les exigences auxquelles doit se plier notre conduite si nous voulons qu'elle soit morale. Il faut savoir toutefois que des quatre sources de la moralité précédemment indiquées et d'où découle tout ce qui fait la valeur de la conduite, la plus claire est la grandeur d'âme qui regarde de haut les choses humaines. C'est pourquoi parmi les accusations injurieuses il n'en est pas dont on use plus volontiers que de celle qu'exprime ce vers : "vous, jeunes hommes, avez un cœur de femme, cette vierge en a un tout viril", ou encore cet autre : "va, être efféminé, remporte des dépouilles sans verser ta sueur ni ton sang".
Au contraire, pour célébrer les exploits brillants d'un héros au grand cœur, notre voix, je ne sais comment, s'enfle naturellement. C'est ainsi que, pour l'éloquence, Marathon et Salamine, Platée, les Thermopyles, Leuctres, sont des thèmes tout indiqués; c'est ainsi que chez nous, un Coclès, des Decius, un Cneius et un Publius Scipion, un Marcellus, d'autres guerriers sans nombre, et par-dessus tout le peuple même de Rome, sont célébrés pour leur grandeur d'âme incomparable. L'attrait qu'exerce la gloire des armes se marque au costume presque toujours militaire dont nous revêtons nos statues.
XIX
- Mais cette fierté d'âme qui éclate dans les périls et les fatigues, si elle ne s'allie pas à la justice, si ce n'est pas pour le salut commun mais pour la défense d'intérêts particuliers qu'elle se dépense en combats, devient condamnable. Il ne s'agit plus alors d'actes de courage, mais d'attentats monstrueux à l'humanité. Les Stoïciens ont donc raison de définir le courage comme la force d'âme au service de l'équité. C'est pourquoi nul n'a mérité d'éloges qui, dans son avidité de gloire, a eu recours à des moyens déloyaux et nuisibles à autrui. Platon l'a très bien dit : « Non seulement la science, quand elle se sépare de la justice, doit être appelée adresse et non sagesse, mais un cœur toujours prêt à affronter le danger, s'il agit sous la poussée du désir égoïste et non pour le salut commun, sera dit audacieux plutôt que brave.»
Nous voulons donc que les hommes courageux et d'âme grande soient aussi de bons citoyens, des êtres de probité candide, aimant la vérité, incapables de tromperie toutes ces qualités sont au cœur même de la justice. Pour notre malheur une ambition excessive du premier rang se développe aisément dans les âmes fières et hautes. Tout ainsi que, d'après Platon, le génie national des Lacédémoniens était enflammé du désir de vaincre, les créatures les plus superbes veulent dominer ou plutôt occuper une position unique. Cette ambition de l'emporter sur tous se concilie mal avec l'esprit d'équité qui est essentiel à la justice. De là vient que ces êtres n'acceptent jamais d'être vaincus dans une discussion, ne s'arrêtent devant aucun droit, aucun statut; leur rôle dans la république est d'ordinaire celui de factieux se répandant en largesses pour augmenter toujours leur pouvoir : ils veulent être les plus forts et ne souffrent point d'égaux.
Mais plus il est difficile de rester dans les limites de la justice, plus cela est méritoire, et il n'y a point de circonstances qui permettent de les outrepasser. Le courage donc, la magnanimité, consistent à combattre, non à commettre, l'injustice. La vraie grandeur d'âme, inséparable de la sagesse, juge donc que la beauté de la vie, objet propre de la nature humaine, loin de se confondre avec le renom bruyant, dépend de la façon dont on agit et qu'il vaut mieux être le premier d'entre les citoyens, que de le paraître. Qui s'attache à l'opinion flottante de la multitude mal éclairée ne peut être mis au nombre des grands hommes. Très facilement le désir de la gloire, propre aux âmes les plus hautes, porte à commettre des injustices; c'est là, il est vrai, un point très délicat car on trouvera malaisément un homme qui, après des travaux pénibles et des périls affrontés, ne désire pas que la gloire récompense en quelque manière ses actes méritoires.
XX
- Un grand et vaillant cœur se connaît surtout à deux caractères : l'un est le mépris des choses extérieures, la persuasion qu'à part une vie droite et belle, rien n'est pour l'homme digne d'être admiré ou souhaité, que rien ne mérite son effort, et aussi qu'il ne doit se laisser dominer ni par un autre homme, ni par un trouble quelconque de l'âme, et rester toujours supérieur à la fortune. L'autre caractère est de s'attacher, comme je l'ai indiqué plus haut, à des entreprises grandes et utiles autant que possible et aussi très rudes, pleines de fatigues, où l'on risque sa vie et tous les biens nécessaires à la vie. De ces deux caractères le second a l'éclat, la grandeur visible et je dirai aussi l'utilité pour autrui, mais la cause de cette grandeur, sa raison déterminante est le premier : c'est lui qui donne aux âmes leur excellence et fait qu'elles s'élèvent au-dessus de l'humanité.
Ce caractère lui-même a deux traits : ne juger bon que le beau et s'affranchir de toute passion. Faire peu de cas des avantages que la plupart mettent au-dessus de tout et croient très précieux, avoir pour eux un solide et constant mépris, c'est là, il faut le croire, le propre d'un grand et vaillant cœur. Supporter les nombreuses amertumes de la vie, les vicissitudes du sort, sans que la santé morale en souffre, sans se départir de la dignité qui convient au sage, c'est le fait d'une âme vigoureuse toujours égale à elle-même. Être dominé par l'appétit, quand on ne l'est point par la crainte, se laisser vaincre par le plaisir quand on résiste victorieusement à la peine, c'est se démentir soi-même. Donc sachons nous refuser au plaisir et préservons-nous de la cupidité. Nulle marque plus certaine d'un cœur étroit que l'amour des richesses, nulle petitesse comparable à celle d'une âme où il règne, rien de plus beau, de plus magnifique en revanche que le mépris de l'argent quand on est dépourvu, l'emploi libéral, généreux, qu'on peut en faire quand on en a.
Contre le désir même de la gloire il faut se tenir en garde, comme je l'ai dit, car il nous ravit la liberté, objet de tout l'effort d'un homme à l'âme haute. Il ne faut pas non plus rechercher le pouvoir, mieux vaut parfois ne pas l'accepter et parfois s'en démettre. Mais il faut s'affranchir de tout mouvement passionné, de l'appétit et de la crainte, de la tristesse aussi, du plaisir et de la colère, afin de posséder la paix sûre d'elle-même et de vivre dignement sans défaillance.
Il y a eu, et il y a encore beaucoup d'hommes qui, cherchant cette paix dont je viens de parler, se sont éloignés des affaires publiques et ont voulu vivre dans une tranquille retraite; parmi eux les plus considérables de beaucoup sont des philosophes très connus et aussi quelques hommes d'esprit sérieux et austère; certains, ne pouvant supporter les façons d'être du peuple et des princes, ont vécu dans leurs terres et se sont plu à gérer leurs biens. Ils ont eu le même programme que les rois : ne manquer de rien, n'obéir à personne, jouir de la liberté; au total vivre à sa guise.
XXI
- Ceux qui cherchent le repos, ressemblent à cet égard à ceux qui sont avides de pouvoir, mais les uns croient trouver l'indépendance dans une situation qui leur procure d'amples ressources, tandis que les autres se contentent d'une petite fortune qui soit bien à eux. Ni l'une ni l'autre méthode n'est du tout méprisable, mais la vie tranquille et à l'écart est plus facile, plus sûre, elle pèse d'un poids moindre sur les autres et ne les menace pas des mêmes dangers.
En revanche celle des hommes qui se dévouent à la chose publique et aux grandes affaires a pour le genre humain plus de fruit, elle est plus large et permet même de s'illustrer. C'est pourquoi, aux hommes d'un génie supérieur, qui se sont adonnés à l'étude, et à ceux aussi que retient leur faible santé ou quelque cause plus grave, on pardonnera peut-être de ne s'occuper point des affaires de l'État, tout comme ils abandonnent eux-mêmes à d'autres le souci et l'honneur de les diriger. Mais à défaut de telles raisons, quand on prétend mépriser les magistratures et les postes de commandement qui, d'ordinaire, excitent l'admiration, non seulement il n'y a rien là qui mérite louange, mais je pense qu'il faut blâmer cette attitude.
Il est difficile à la vérité de désapprouver des hommes qui déclarent qu'ils méprisent la gloire et n'en font aucun cas, mais ils paraissent redouter des fatigues accablantes, plus encore les insultes, les attaques ignominieuses comme si elles devaient les flétrir. Il y a des gens en effet qui devant toute adversité tombent au-dessous d'eux-mêmes; ils ont pour le plaisir des paroles de dédain sévère, mais ne résistent guère à la souffrance, ils n'ont cure de la gloire, mais le mal qu'on dit d'eux les abat et en cela ils se montrent peu conséquents.