Des devoirs (De officiis) (page 3)

Cicéron · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Quand on en a les moyens, on doit s'occuper des affaires publiques et ne pas hésiter à se donner le mal nécessaire pour parvenir à quelque magistrature, sans quoi ni la cité ne peut être bien gouvernée, ni la grandeur d'âme manifestée. Et aux hommes qui s'appliquent aux affaires publiques tout autant qu'aux philosophes, je suis même tenté de dire davantage, la noblesse morale est nécessaire, de même que ce mépris des choses humaines dont j'ai parlé, et aussi l'assurance tranquille, si, comme il convient, ils doivent ne pas se soucier de l'avenir qui les attend et vivre en plein accord avec eux-mêmes. Cela est plus facile aux philosophes : ils offrent moins de prise aux coups du sort et sont moins dépendants des circonstances et, si quelque malheur leur arrive, ils ne tombent pas d'une chute aussi lourde. Ce n'est donc pas sans raison que les hommes qui administrent la chose publique éprouvent des émotions plus fortes que ceux qui vivent dans une retraite paisible et que le succès de leurs efforts leur donne plus de souci; par cela même la grandeur d'âme leur est plus nécessaire et aussi la force de ne pas s'abandonner au chagrin.

Mais on ne doit entreprendre aucune affaire à la légère, il faut avoir grand soin de s'assurer non seulement qu'elle est moralement louable mais qu'on est capable de la mener à bien et, dans cet examen même, il faut se garder et de se décourager trop vite par crainte de l'effort et d'avoir en soi-même, par ambition, une confiance excessive. Quoi qu'on veuille faire il faut au préalable s'y préparer avec soin.

XXII

- On croit généralement que les actions de guerre l'emportent en grandeur sur celles qui s'accomplissent à l'intérieur de la cité. Cette opinion est discutable. Beaucoup de gens ont cherché et fréquemment causé la guerre par amour de la gloire; c'est le fait des âmes hautes et des natures les plus richement douées, surtout si elles ont des capacités militaires et l'humeur belliqueuse. Mais, si nous voulons nous en tenir à la vérité, dans bien des cas la politique intérieure dépasse en importance et en éclat les faits de guerre.

Thémistocle est certes justement honoré et son nom est plus célèbre que celui de Solon, la victoire de Salamine a eu plus de retentissement que la décision due à Solon de constituer l'Aréopage; cependant, cette fondation ne doit pas être jugée moins belle que cette victoire. Salamine a été le salut d'Athènes à un certain moment, l'Aréopage a assuré la durée des lois et des institutions anciennes. Thémistocle n'a jamais pu se flatter d'avoir apporté le moindre secours à l'Aréopage, mais l'Aréopage a pu dire justement que Thémistocle lui devait quelque chose. Dans la conduite de la guerre ce sénat institué par Solon eut son rôle.

On peut dire aussi de Pausanias et de Lysandre que leurs guerres ont étendu à la vérité l'empire de Lacédémone, mais leurs services ne peuvent en aucune façon être mis en balance avec la législation et la discipline de Lycurgue, et c'est au contraire à ces institutions qu'ils durent d'avoir des armées obéissantes et courageuses. À mes yeux, quand j'étais encore enfant, M. Scaurus ne paraissait en rien inférieur à C. Marius et, plus tard, quand je me suis occupé de politique, Catulus à Cn. Pompée.

Les armes comptent peu au dehors quand il n'y a pas à l'intérieur une direction sage. L'Africain, grand homme et chef d'armée d'un si rare mérite, n'a pas rendu à l'État plus de services en détruisant Numance, que ne le faisait à la même époque P. Nasica en mettant Tib. Gracchus à mort. Cet acte à la vérité n'eut pas uniquement le caractère d'un fait politique intérieur puisqu'il exigea l'emploi de la force pour son accomplissement, du moins la décision en fut-elle prise dans la cité en l'absence de toute armée. Il n'est rien de plus beau que l'idée exprimée dans ce vers qui a donné prise à tant d'attaques des mauvais citoyens et des envieux : "que les armes le cèdent à la toge, les lauriers du soldat vainqueur à la louange du courage civique"'.

Pour ne pas citer d'autres exemples, n'est-il pas vrai qu'au temps où je gouvernais la république les armes l'ont cédé à la toge ? Jamais la république ne courut plus grand danger et jamais la paix ne fut plus profonde : par ma décision, par mon activité, les armes sont d'elles-mêmes tombées des mains des citoyens les plus audacieux. Quel fait de guerre eut jamais tant de grandeur, quel triomphe est comparable ? Il m'est permis, mon cher Marcus, d'évoquer ce souvenir glorieux quand je m'adresse à toi qui en hériteras et suivras l'exemple qu'il donne. Un homme qui s'illustra, certes, en bien des guerres, Cn. Pompée, reconnut devant un grand nombre d'assistants qu'il lui aurait fallu sans moi renoncer à son troisième triomphe, parce qu'il n'y aurait plus eu de ville où triompher si je n'avais sauvé l'État. Les actes de courage civique ne sont donc pas inférieurs aux militaires et ils requièrent encore plus de zèle et d'activité.

XXIII

- Toutes les belles actions, dont nous avons parlé plus haut et qui ont leur origine dans l'élévation et la noblesse du cœur, exigent des forces morales et non corporelles. Il faut cependant exercer le corps de telle sorte qu'il puisse obéir aux décisions raisonnées, être un agent d'exécution et soit capable d'endurance. Les belles actions dont il s'agit maintenant sont entièrement l'œuvre de l'attention et de la réflexion et, à cet égard, les magistrats qui, revêtus de la toge, président aux affaires de l'État ne sont pas moins utiles que les chefs d'armée qui conduisent les opérations de guerre.

C'est ainsi que, sur leur avis, on a renoncé à entreprendre certaines guerres, qu'on en a poussé d'autres jusqu'au bout et même qu'on en a déclaré: par exemple, dans la troisième guerre punique, . c'est le conseil de Caton qui, même après sa mort, prévalut. En pareille affaire, la raison qui dicte l'avis a plus de prix que le courage qui dresse le combattant. Il ne faut pas toutefois qu'au lieu de chercher le parti le plus utile, nous nous laissions déterminer par le désir d'échapper à la bataille. Pour en revenir à la guerre, elle doit être entreprise dans des conditions telles qu'on voie que c'est la paix et la paix seulement qui en est le but.

Un homme dont le courage est sans défaillance ne se trouble pas dans une situation difficile, il ne perd pas la tête, comme on dit, il garde sa présence d'esprit, sa faculté de raisonner et de décider. Et si c'est là le fait d'une âme forte, c'est une marque de supériorité intellectuelle de prévoir l'avenir, d'arrêter par avance ce que l'on fera suivant que les choses prendront telle tournure ou telle autre, et de ne jamais se trouver dans le cas de s'excuser en disant : je n'avais pas pensé que cela pût arriver. C'est ainsi qu'agit un homme au cœur ferme, conscient de sa dignité, confiant en lui-même, en sa raison avisée. Aller de l'avant à la légère, se jeter sur l'ennemi en aveugle, c'est se comporter non en homme mais en bête sauvage. En revanche, quand les circonstances l'exigent, il faut savoir combattre et préférer la mort à la servitude.

XXIV

- Dans la prise et la destruction d'une ville, on doit se garder de rien faire avec précipitation et de commettre aucun acte de cruauté. Un grand homme, après le tumulte, punit les coupables, épargne la foule et, quoi qu'il arrive, sa conduite reste droite et noble.

Tout de même, en effet, qu'il y en a, nous l'avons vu plus haut, qui mettent les actions de guerre au-dessus de celles qui ont la ville pour théâtre, on trouve bien des gens pour juger que des emportements périlleux ont sur des décisions calmement réfléchies l'avantage de la grandeur et de l'éclat. Certes, il ne faut jamais en fuyant le danger agir de façon à passer pour des poltrons ou des lâches, mais il convient aussi de ne pas nous exposer au danger sans raison, rien n'est plus insensé. Dans une situation qui présente du risque, imitons donc les médecins : quand la maladie est légère, ils la traitent avec douceur, dans les cas graves ils sont obligés d'avoir recours à des remèdes périlleux et d'un succès incertain. Souhaiter l'orage quand le temps est beau est d'un dément, user de tout moyen pour faire face à la tempête d'un sage, surtout si le bien que promet la victoire l'emporte sur le mal lié à l'hésitation.

Ajoutons que les actions entreprises sont dangereuses tantôt pour nous-mêmes, tantôt pour la chose publique; c'est donc ou bien notre vie ou bien notre honneur et notre civisme qui sont enjeu. Soyons prêts à risquer plutôt ce qui est proprement nôtre que le bien commun et combattons plus volontiers pour l'honneur et la gloire que pour d'autres intérêts. Il s'est trouvé bien des hommes prêts à prodiguer non seulement leur argent mais leur vie pour la patrie et ne consentant pas au moindre sacrifice d'amour-propre même pour le salut public, tel Callistrate, chef des Lacédémoniens pendant la guerre du Péloponnèse, après s'être distingué en mainte rencontre, il compromit tout en refusant de suivre l'avis de ceux qui voulaient éloigner la flotte des îles Arginuses pour ne pas livrer bataille aux Athéniens : « Si cette flotte est perdue, répondit-il, Sparte peut en équiper une autre », mais il ne pouvait, lui, fuir sans honte. Le coup, il est vrai, ne fut pas très dur pour les Lacédémoniens; en revanche, ils en reçurent un mortel quand Cléombrote, craignant les détracteurs, engagea témérairement le combat avec Épaminondas : ce fut l'effondrement de Sparte. Quelle autre conduite fut celle de F. Maximus dont Ennius a pu dire : « Un seul homme sachant temporiser rétablit nos affaires; son renom lui importait moins que le salut commun et c'est pourquoi maintenant sa gloire brille d'un si vif éclat. » La même faute doit être évitée aussi dans les affaires intérieures de la cité. Il y a des gens qui, bien qu'ayant des idées très justes, n'osent point parler, par crainte d'exciter la haine.

XXV

- D'une manière générale, que ceux qui dirigent les affaires de l'État aient présents à l'esprit deux préceptes de Platon : l'un leur prescrit de veiller au bien des citoyens et, en toute affaire, de n'avoir, oublieux de leur intérêt propre, que lui en vue, l'autre de chercher à maintenir en bonne santé le corps social tout entier et, quelque soin qu'ils aient à prendre d'une de ses parties, de ne pas négliger les autres.

De la chose publique on doit dire comme d'une tutelle : il faut avoir souci, quand on la gère, de ceux dont on a la charge, non de l'intérêt du gérant. Défendre la cause d'une classe de la population sans se préoccuper des autres classes, c'est introduire dans la cité le pire des maux : la discorde, la sédition. C'est ainsi que les uns font paraître un grand zèle pour le populaire, d'autres pour l'élite, bien peu pour l'État entier. De là, dans Athènes, de grands conflits, dans notre république non seulement des séditions mais des guerres civiles mortelles. Un citoyen courageux et voulant exercer une action profonde, digne en un mot du principat, aura des pratiques de cette sorte en horreur, il se donnera tout entier à la chose publique sans poursuivre la richesse ni la puissance, il veillera sur tout l'État, travaillera au bien de tous. Loin de chercher à faire de qui que ce soit un objet de haine ou de jalousie, il s'attachera en tout à la justice et à la droiture, il observera constamment les règles de conduite que j'ai posées, si choquant que cela puisse paraître, et aimera mieux mourir que s'en départir.

C'est une chose très misérable que l'ambition des honneurs qui dresse les compétiteurs les uns contre les autres et Platon a eu raison de le dire: «Des rivaux qui luttent à qui gouvernera l'État sont comme des matelots qui se disputeraient la conduite du bateau ».

Le même Platon veut que nous considérions comme des adversaires ceux qui portent les armes contre la cité, non ceux qui ont leur opinion à eux sur la meilleure façon de la servir. Scipion et Metellus pensaient différemment sur ce point, mais leur désaccord était sans amertume.

N'écoutons pas qui croit que la colère est de droit contre des adversaires et prétend que cet emportement atteste de la grandeur d'âme et du courage. Rien au contraire ne mérite plus l'éloge et n'est plus digne d'un homme supérieur qu'une humeur accommodante et clémente. Chez les peuples libres et où règne l'égalité il faut savoir être conciliant et maître de soi, de façon que, si certains événements, certaines impudences nous irritent, nous ne nous abandonnions pas du moins à une amertume inutile, propre à nous rendre odieux. La mansuétude et la clémence méritent toutefois qu'on les approuve à condition qu'on sache se montrer sévère quand l'intérêt public l'exige, car cela est nécessaire au gouvernement de la cité. Le blâme, le châtiment ne doivent jamais prendre un caractère outrageant; une peine infligée, un reproche formulé, doivent servir uniquement l'intérêt public, non celui du justicier.

Il faut prendre garde aussi que la peine ne dépasse la faute en grandeur et que d'autres que le coupable n'aient à en souffrir ou ne soient mis en cause. Pardessus tout qu'on s'interdise la colère quand on punit. Jamais un homme en colère n'observe dans l'application de la peine cette juste mesure entre le trop et le trop peu que goûtent les Péripatéticiens, encore qu'ils aient fait l'éloge de la colère et l'aient considérée comme un don utile de la nature. En toute affaire il faut s'en garder; ceux qui sont à la tête de l'État devraient être semblables aux lois qu'inspire l'équité, non la colère, quand elles châtient.

XXVI

- Dans la prospérité, quand tout va selon notre désir, évitons avec soin l'orgueil, le faste, l'insolence. Qui manque de mesure quand il est heureux fait preuve de faiblesse, tout comme celui qui se laisse accabler par le malheur; ce qui est beau, c'est une âme qui reste égale à elle-même dans tous les accidents de la vie, qui leur oppose un visage, un front toujours pareil : tel fut Socrate, tel aussi Lélius.

Le roi Philippe de Macédoine fut surpassé par son fils en exploits et en gloire, mais il l'emporte, à ce que je vois, par son humeur accommodante et en savoir-vivre, c'est pourquoi il ne s'est jamais diminué, tandis que son fils s'est souvent conduit indignement et, on a eu raison de le dire, plus nous nous élevons au-dessus des autres hommes, plus nous devons leur marquer de la déférence. Panétius rapporte que Scipion l'Africain, son disciple et ami, avait accoutumé de dire: « De même que l'on confie à des dresseurs, pour les rendre plus maniables, les chevaux qu'on n'arrive pas à tenir parce que de nombreux combats les ont rendus farouches, de même il faut plier en quelque sorte sous le joug de la raison et de la philosophie les hommes enivrés de leurs succès et trop confiants en eux-mêmes, afin qu'ils comprennent la fragilité des choses humaines et l'inconstance de la fortune.»

Et c'est dans les moments de plus grande prospérité qu'il est le plus nécessaire de prendre conseil de ses amis et de tenir compte de leurs avis. C'est dans ces moments-là que nous devons redouter de prêter l'oreille aux flatteurs et ne pas leur permettre de nous encenser; règle dont l'observation est difficile, car nous croyons aisément mériter les louanges qu'on nous adresse et c'est là l'origine de bien des fautes. Les hommes pleins d'illusions sur eux-mêmes se rendent ridicules et tombent dans les pires erreurs.

Mais en voilà assez sur ce point. Il reste à marquer cependant que, si les magistrats exerçant des fonctions publiques ont à remplir, avec des qualités éminentes de cœur et d'esprit, les plus lourdes charges, à cause tant de l'ampleur des affaires qu'ils gèrent que du grand nombre des intéressés, il y a eu et il y a encore, menant une vie éloignée des affaires de l'État, beaucoup d'hommes ayant, eux aussi, des qualités éminentes qui se sont appliqués à des recherches importantes ou l'ont tenté; sans franchir le cercle des intérêts privés, ils occupent une situation intermédiaire entre les philosophes et les hommes publics : ils jouissent de leur fortune propre, ne cherchent pas à l'augmenter par tous les moyens, en font bénéficier leurs proches et savent en réserver une part à leurs amis et à l'État quand il est utile. Que dans l'acquisition de cette fortune ils n'aient eu à se reprocher aucune vilenie, aucun procédé odieux, qu'ils l'accroissent par leur économie et leur activité intelligente, qu'ils la mettent au service d'un grand nombre de personnes pourvu qu'elles le méritent, qu'au lieu de l'employer à la satisfaction de leurs appétits ou en dépenses inutilement fastueuses ils en fassent un usage libéral et bienfaisant, il leur est permis de mener une vie large, ardente et magnifique en même temps que droite, loyale et vraiment utile aux hommes.

XXVII

- Il nous faut parler maintenant d'une dernière forme de la moralité qui comprend le respect des convenances, la tempérance et la pondération, parure de la vie, l'apaisement de tous les troubles moraux et la mesure en toutes choses. Ce sont ces qualités que résume en latin le mot de "decorum", l'harmonie dans la conduite; les Grecs disent

pr¡pon.

Tel est le caractère de cette vertu qu'on ne peut la séparer de la moralité : toute façon d'agir harmonieuse est morale, toute vie morale a son harmonie. Quant à la différence qui existe entre ces deux notions, on la conçoit plus aisément qu'on ne l'explique. L'harmonie apparaît à la suite de la moralité qui en est la condition; c'est pourquoi elle n'est pas l'apanage exclusif de cette forme de la moralité dont nous avons à parler ici : user sagement du raisonnement et du discours, agir avec réflexion en toute affaire, voir où est la vérité et y demeurer attaché, c'est là se montrer soucieux de l'harmonie et, au contraire, se laisser abuser ou s'égarer, faillir ou suivre un conseil pernicieux, c'est chose aussi contraire à l'harmonie que le délire ou la perte de la raison. Et de même que la justice est une sorte d'harmonie, l'injustice a la laideur d'une dissonance. La même observation s'applique au courage : une action virile et où se marque de la force d'âme est digne d'un homme et contribue à la belle ordonnance de la vie, une lâcheté la dépare et la détruit. Je le répète donc, l'harmonie est liée à toutes les formes de la moralité et il ne faut aucun effort d'abstraction pour le comprendre, cela se voit d'abord. Il y a en effet, en toute vertu, on le conçoit, une certaine harmonie bien déterminée; on peut isoler cet élément par la pensée, en fait il est inséparable de la vertu elle-même. De même que la grâce et la beauté du corps ne sauraient exister sans la santé, toute cette harmonie dont nous parlons ici se confond dans la réalité avec la vertu, bien que l'on puisse, en théorie, les distinguer.

On peut, il faut l'observer, la concevoir de deux façons : d'une part il y a une certaine sorte d'harmonie contenue dans toutes les formes de la moralité, de l'autre il y a cette harmonie particulière qui se rapporte aux qualités comprises dans la quatrième forme. La première sorte se définit par la conformité de la conduite à la dignité suprême de l'homme, au rang qu'il occupe au-dessus des autres vivants. Quant à l'autre sorte, qui est une espèce de la première, on la définit en disant : est harmonieuse une conformité à la nature qui se traduit par une pondération et une tempérance non exemptes de bonne grâce.

XXVIII

- Nous pouvons comprendre tout cela en partant de cette sorte d'harmonie que cherchent les poètes et dont parlent longuement d'autres ouvrages. Nous disons qu'un poète observe l'harmonie quand il fait parler et agir ses personnages comme il convient. Si, par exemple, Éaque ou Minos disaient : « Qu'importe leur haine pourvu qu'ils me redoutent » ou encore : « Celui qui les a engendrés est le tombeau de ces enfants » il y aurait désaccord, car il est admis que ces personnages furent justes. Mais, quand c'est Atrée qui parle ainsi, les applaudissements éclatent, car ce langage est conforme à son rôle. Il faut observer toutefois que les poètes jugent de ce qui convient à chacun d'après le rôle qu'il doit jouer, tandis qu'à nous la nature elle-même, en nous conférant une dignité qui nous place au-dessus des autres êtres vivants, nous a imposé le personnage que nous devons être. Les poètes, en conséquence, qui mettent en scène les personnages les plus divers, auront aussi à voir ce qui sied et convient à des êtres pervers, tandis que notre rôle naturel à nous comprend, comme caractères, la fermeté dans la conduite, la pondération, la tempérance, le respect des convenances et la nature nous prescrit aussi de ne pas manquer à nos obligations envers les autres hommes; il s'ensuit que l'harmonie s'étend très loin, aussi bien celle qui est liée à toutes les formes de la moralité que celle qui appartient en propre à une vertu particulière.

De même, en effet, que la beauté du corps, effet d'une exacte proportion, attire les regards et charme par l'heureux concours que se prêtent toutes les parties, de même l'harmonie, qui répand sa douceur sur la vie, gagne l'assentiment des gens qui nous entourent et apprécient l'ordre, la régularité, la mesure dans les actes et les paroles. Il faut donc avoir des égards pour les hommes, pour les meilleurs d'abord et aussi pour les autres : ne tenir aucun compte de l'opinion qu'on a de nous, ce n'est pas seulement de l'arrogance, c'est une menace contre le lien social. Il y a, en ce qui concerne nos rapports avec les autres hommes, cette différence entre la justice et le respect des convenances, que la justice consiste à ne pas les léser, le respect des convenances, à ne les point choquer, et c'est précisément en cela que triomphe l'harmonie. Après ces considérations, je pense avoir fait comprendre ce que c'est que le décorum.

Quant aux conséquences qui se déduisent de là en morale, la première tend à nous maintenir dans une exacte conformité à la nature. En la prenant comme guide, nous ne nous égarerons jamais : intelligence pénétrante, qualités nécessaires à la vie sociale, force d'âme, courage, toutes ces vertus seront l'objet de notre effort. Mais le domaine par excellence de l'harmonie, c'est cette partie de la morale que nous exposons en ce moment, car ce ne sont pas seulement les mouvements du corps qui charment quand ils sont ordonnés selon la nature, ce sont aussi, et encore bien davantage, les mouvements de l'âme.

Il faut considérer que la nature et l'essence de l'âme sont doubles; elles comprennent l'appétit, õrm® en grec, qui entraîne l'homme tantôt dans un sens, tantôt dans un autre, et la raison qui enseigne et explique ce qu'il faut faire et ce qu'il faut éviter de faire; à la raison donc de commander, à l'appétit d'obéir.

XXIX

- Il ne faut jamais agir à la légère, s'abandonner à une impulsion irraisonnée, ne jamais rien faire que l'on ne puisse justifier par une raison acceptable. Tel est à peu près le principe sur lequel on devrait régler sa conduite. L'appétit doit donc être soumis à la raison, il ne faut pas lui permettre d'aller précipitamment de l'avant, ni, par paresse ou lâcheté, le laisser s'écarter, il faut le maintenir tranquille, exempt de trouble; c'est ainsi que la fermeté, la pondération paraîtront dans la conduite. Quand les appétits s'émancipent, que le désir et l'aversion ne sont plus tenus en bride par la raison, ils passent inévitablement toute borne, toute mesure, c'en est fait de la soumission, de l'obéissance prescrite par la nature, ils ne troublent pas seulement l'âme, mais l'organisme. Que l'on regarde le visage d'un homme en colère, de quelqu'un que tourmente une passion sensuelle, qu'ébranle la crainte ou qui pantelle de plaisir, son visage, sa voix, ses mouvements, son attitude, tout est changé. On connaît par là, pour en revenir à la notion de moralité, que tous les appétits doivent être refoulés, maintenus, qu'il faut exercer une surveillance active pour ne pas agir à la légère, au hasard, sans modération ni contrôle.

La nature, en effet, ne nous a pas créés pour le jeu et l'amusement; elle veut plutôt de nous un certain sérieux, de la gravité, des ambitions plus hautes. Il est certes permis de prendre du bon temps, mais il en est de cette récréation comme du sommeil et du repos en général, il faut d'abord avoir suffisamment donné de soi au travail sérieux. Les amusements mêmes ne devront rien avoir de trop relâché, d'immodeste, ils devront conserver un caractère aimable et une certaine retenue. Nous ne laissons pas à nos enfants pleine licence dans leurs jeux, nous leur laissons une liberté qui n'exclut pas l'observation des règles morales, de même il convient que nos récréations même s'éclairent d'un peu de lumière honnête. Il y a, en effet, deux façons de se divertir, l'une grossière, effrontée, obscène, visant au scandale, l'autre élégante, courtoise, fine et spirituelle. Plaute chez nous et la comédie ancienne des Athéniens, et aussi les écrits des philosophes socratiques, sont remplis d'exemples de cette façon de plaisanter, et il y a quantité de gens, quantité de mots spirituels dont Caton, dans sa vieillesse, a fait un recueil, les Žpofy¡gmata. Il est donc facile de distinguer la plaisanterie fine de la grossière. L'une, quand elle vient au moment où l'esprit peut se détendre, est digne d'un homme bien élevé, l'autre ne l'est même pas d'un homme libre, quand à la laideur du sujet s'ajoute l'obscénité du langage. Dans le jeu même il y a une mesure à garder : il y a des choses que nous ne devons pas exposer au ridicule et il ne faut pas qu'enivrés de plaisir, nous nous laissions glisser à quelque acte contraire à notre dignité. Notre champ de Mars et la chasse nous fournissent bien des possibilités de nous divertir honnêtement.

XXX

- Dans toute recherche relative à la morale, il importe d'avoir présente à l'esprit la différence si profonde qui existe entre la nature humaine et celle des animaux domestiques et autres. Les bêtes ne connaissent par la conscience que le plaisir, et tous leurs instincts les y portent, tandis que l'étude et la méditation nourrissent l'âme humaine, qu'elle ne cesse de s'enquérir et d'agir, goûte et recherche les perceptions de la vue et de l'ouïe. Bien mieux, s'il arrive qu'on soit trop adonné aux plaisirs des sens, pour peu qu'on ne soit pas une brute - il y a des gens qui ne sont hommes que de nom -, pour peu qu'on ait quelques aspirations plus nobles, tout prisonnier qu'on est du plaisir, on dissimule par pudeur cet appétit de volupté. Par là se connaît que le plaisir physique n'est pas digne du niveau supérieur auquel se place l'homme, qu'il faut le mépriser et s'en détourner. Si l'on veut lui faire sa part, qu'on la mesure avec soin. L'alimentation, le soin qu'on prend du corps importent au maintien des forces et de la santé, le plaisir n'en est pas le but.

Et si nous voulons considérer le rang qu'occupe l'homme dans la nature et sa dignité, nous comprendrons combien peu il convient de se laisser corrompre par un luxe raffiné et de vivre dans la mollesse, combien au contraire sont conformes à la saine morale la simplicité, la continence, l'austérité des mœurs, la sobriété.

Il faut savoir qu'il y a en nous naturellement deux caractères en quelque sorte, l'un commun à toute l'humanité : il tire son origine de la raison à laquelle tous nous avons part et qui fait notre supériorité sur les bêtes; c'est de là que se déduit tout ce qui a trait à la moralité, à la belle ordonnance de la vie; nous partons de ce principe dans la recherche des règles de conduite. L'autre est notre caractère propre et individuel. Tout de même qu'entre les corps il y a de grandes dissemblances, puisque les uns semblent faits pour la course, les autres pour la lutte où triomphe la vigueur, qu'il y a, dans le port, tantôt plus de majesté, tantôt plus de grâce, de même il y a entre les âmes des différences et il y a même une variété plus grande.

L. Crassus et Philippe avaient un esprit charmant ; Jules César Strabon, en s'exerçant, avait réussi à les dépasser en cela. À la même époque, Scaurus et Drusus, un tout jeune homme, se faisaient remarquer par leur sévérité. Lélius était très gai, son ami Scipion, plus ménager de l'opinion, avait plus de sérieux. Pour ce qui est des Grecs, nous savons que Socrate répandait dans ses causeries de l'agrément, de fines plaisanteries, qu'il avait constamment recours à cette façon de faire semblant que les Grecs appellent ironie. Au contraire, Pythagore et Périclès avaient conquis la plus grande autorité sans jamais se dérider.

Hannibal parmi les chefs carthaginois, Q. Maximus parmi les nôtres, étaient, d'après ce que nous savons, pleins de ruse : ils s'entendaient à cacher, à taire leurs desseins, à dissimuler, à tendre des pièges, à surprendre l'ennemi. Ce même génie distinguait, selon les Grecs, Thémistocle et Jason de Phères. Que d'habileté, que de ruse déploya Solon quand, pour sa sécurité propre et plus encore dans l'intérêt de l'État, il simula la folie.

Bien différents de ces hommes sont ceux qui, francs et ouverts, pensent qu'il ne faut rien faire en cachette, ne jamais tendre un piège : ils ont le culte de la vérité, sont ennemis de la fraude. D'autres encore se prêtent à tout ce qu'on veut, sont les serviteurs de n'importe qui, pour arriver à leurs fins; tels furent Sylla et M. Crassus. Le même caractère se retrouvait, nous dit-on, dans le très astucieux et très patient Lysandre; Callicratidas, qui commanda la flotte après lui, était tout le contraire. De même, dans la conversation, il y en a qui, bien que très puissants, semblent vouloir se mettre tout à fait au même niveau que les autres. C'était le cas pour les deux Catulus, le père et le fils, et il en est de même, nous le voyons, pour A. Mucius et Marcio. J'ai entendu dire par mes aînés que tel était Publius Scipion Nasica et qu'en revanche son père, celui qui réprima les tentatives ruineuses de Tib. Gracchus, n'avait aucune affabilité et dut à ce manque de bonne grâce dans les entretiens sa grandeur et son éclat. Il y a entre les caractères et les natures d'innombrables autres différences qui ne doivent nullement être blâmées.

XXXI

- Chacun doit conserver diligemment non sans doute ses inclinations vicieuses, mais les traits de nature qui lui sont propres, afin de maintenir plus aisément cette harmonie que nous réclamons. Il faudra donc, tout en ne nous efforçant à rien qui soit contraire au caractère universel de l'homme, faire en sorte de garder notre individualité; alors même que des manières d'être différentes vaudraient mieux en soi et nous conféreraient plus d'importance, c'est sur elle que nous devons régler nos ambitions. Il ne convient pas, en effet, de répudier sa propre nature et de vouloir être ce que nous ne pouvons pas être. On voit mieux par là en quoi consiste cette ordonnance harmonieuse dont il s'agit : rien ne peut s'y conformer de ce qu'on voudrait faire "inuita Minerua", comme on dit, c'est-à-dire contrairement à nos dispositions naturelles et en dépit d'elles.

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