Des devoirs (De officiis) (page 5)
Quant au commerce, il faut distinguer : le petit commerce doit être réputé avilissant, le grand commerce, qui opère sur des masses de marchandises qu'il importe de tous les pays et distribue sans tromperie à un grand nombre de personnes, n'a rien de très blâmable ; si le négociant n'est pas insatiable ou plutôt sait se contenter du gain qu'il a réalisé, et si, comme il arrive souvent, après avoir navigué, il s'installe dans un port, puis acquiert une terre où il s'établit, il mérite même des éloges. De toutes les façons de s'enrichir nulle ne vaut mieux que l'agriculture, nulle ne l'égale en fécondité, en douceur, en dignité, ne convient mieux à un homme libre; j'en ai parlé suffisamment dans le dialogue sur la vieillesse et je t'y renvoie.
XLIII
- Il me semble que j'en ai dit assez sur les applications qu'on doit faire des principes moraux. Entre deux façons d'agir qui se déduisent l'une et l'autre de ces principes, il peut arriver, dirai-je maintenant, qu'on ait à se demander laquelle doit être tenue la meilleure, c'est là une question qu'a négligée Panétius. Or, puisque le bien moral a quatre aspects, la connaissance, le maintien du lien social, la grandeur d'âme et la mesure dans la conduite, il est souvent nécessaire de les comparer entre eux quand on se demande ce qu'on doit faire.
Il paraît juste de dire que les obligations sociales répondent mieux à une exigence de la nature que les démarches de l'esprit ayant pour objet la connaissance et l'on peut, pour le montrer, user de l'argument que voici : supposons qu'il soit donné à un sage, abondamment pourvu de tout ce qui est nécessaire à la vie, de pouvoir se livrer dans un complet loisir à la considération et à la contemplation de tous les objets qui méritent d'être connus; si, en même temps, sa solitude est telle qu'il ne voie personne, il voudra renoncer à la vie. La plus haute des vertus, cette sagesse appelée
sofÛa par les Grecs (la science de la conduite, de ce qu'il faut faire ou ne pas faire, que les Grecs appellent frñnhsiw, est quelque chose de différent), la plus haute des vertus, je le répète, est la science des choses divines et humaines, elle a pour objet les relations qui existent entre les dieux et les hommes et les liens qui s'établissent entre eux. Si donc cette vertu prime tout, ainsi qu'il appert, il est certainement nécessaire que l'obligation qui en découle soit la plus importante. La connaissance et la contemplation de la nature serait manchote en quelque sorte, non achevée, s'il n'en découlait quelque conséquence pratique. Et cette conséquence pratique, c'est dans le maintien de conditions favorables aux hommes qu'on l'aperçoit le mieux; elle se rapporte donc aux liens sociaux qui unissent les hommes et doit être mise conséquemment au-dessus de la connaissance. Cela, les meilleurs le montrent par leur façon d'être et de juger. Si avide en effet qu'on puisse être de savoir, quelque curiosité qu'on ait de la nature, si, alors qu'on s'adonne tout entier aux spéculations les plus élevées, il arrive que la patrie traverse une crise et soit en péril et qu'on puisse la servir, lui être de quelque secours, qui donc ne laisserait pas tout pour elle, fût-il en droit de croire qu'il va dénombrer les étoiles et appliquer la mesure au monde ? Et l'on agirait de même si le danger menaçait un père ou un ami. Par où l'on connaît qu'une conduite conforme à la justice importe plus qu'un dévouement studieux à la science, parce que la justice est ce dont l'humanité a besoin et que rien ne doit passer avant elle aux yeux d'un homme.
XLIV
- Ceux qui ont employé leur vie à des recherches scientifiques n'ont pas pour cela négligé l'intérêt commun et le bien de l'humanité : ils ont formé de nombreux disciples et ont fait d'eux de meilleurs citoyens, capables de rendre à la république plus de services; ainsi le Pythagoricien Lysis a instruit le Thébain Epaminondas, Platon le Syracusain Dion, et bien d'autres ont fait de même. Moi-même, si j'ai pu me rendre utile à l'État, c'est parce qu'avant de m'occuper des affaires publiques j'avais reçu de mes maîtres, acquis par l'étude, la préparation nécessaire.
Et il faut ajouter qu'après avoir exercé une action personnelle pendant leur vie, les philosophes forment et instruisent encore après leur mort des disciples désireux d'apprendre, par les monuments littéraires qu'ils laissent derrière eux. Il n'est question intéressant les lois, les coutumes, l'organisation de l'État, qu'ils aient négligée et ainsi notre activité laborieuse doit quelque chose à leurs loisirs. Ces hommes donc qui s'adonnent à l'étude et aux recherches philosophiques usent de leur savoir, de leur intelligence, de préférence pour le bien de l'humanité et, pour cette raison, une parole aisée, pourvu qu'elle soit sage, vaut mieux qu'une pensée très pénétrante sans la faculté de s'exprimer, parce que la pensée est enfermée en elle-même, tandis que l'éloquence se répand sur tous ceux avec qui nous sommes unis par une communauté d'intérêts. Tout de même que les abeilles ne se réunissent pas en essaims pour fabriquer des rayons de miel, mais en fabriquent parce qu'elles sont de nature sociable, les hommes font preuve d'habileté dans l'action et dans la pensée parce qu'ils sont par nature portés à se grouper, et cela est encore plus vrai des hommes que des abeilles. C'est pourquoi, à moins que la vertu consistant à veiller au bien des hommes, c'est-à-dire au maintien des liens sociaux, ne la pénètre, la connaissance réduite à elle-même ne peut remplir la vie; de même, si elle ne s'allie pas aux vertus sociales, la hauteur d'âme devient quelque chose de farouche et de monstrueux. Donc la société et les liens qu'elle crée passent avant l'ardeur de connaître. Et il ne faut pas croire ceux qui disent que c'est en raison d'une nécessité matérielle et parce que, sans les autres, nous ne pouvons pas arriver à satisfaire nos besoins, que les hommes se sont réunis et ont formé des sociétés.
À supposer que, pour pourvoir à notre alimentation et à tout notre entretien, nous eussions une baguette magique, pense-t-on que négligeant toute autre affaire, les mieux doués d'entre nous s'adonneraient sans réserve à la science et n'auraient d'autre souci que d'étendre leur connaissance? Non certes. On voudrait échapper à la solitude, avoir un compagnon d'études, donner et recevoir des enseignements, tantôt écouter et tantôt parler soi-même. Concluons donc que l'acte moral tendant au rapprochement des hommes et au maintien du lien social vaut plus que le louable effort pour augmenter son savoir.
XLV
- Il y aurait peut-être ici à rechercher si la vertu sociale, la plus conforme à la nature, doit être toujours mise au-dessus de la mesure et du contrôle sur soi. Je ne le crois pas. Il y a des bassesses, des ignominies, auxquelles, même pour le salut de la patrie, le sage se refusera. Posidonius a réuni de nombreux exemples, et il en est d'une immoralité, d'une inconvenance telle, qu'il y aurait impudeur même à en parler. À de tels actes on ne se résoudra pas pour le bien de la république, qui, elle-même, ne voudra pas qu'on les accomplisse. Mais, par bonheur, il ne peut arriver que l'État ait intérêt à ce que le sage fasse rien de tel.
Qu'il soit donc entendu que, dans le choix des actes moraux, il faut mettre au-dessus de tout ceux dont dépend l'existence de la société. Voilà qui suffit. Il ne sera pas difficile, ce point tenu pour acquis, de voir, quand on cherchera ce qu'on doit faire, ce qui pour chacun est le meilleur. Parmi les obligations sociales elles-mêmes il y a une hiérarchie et chacun comprendra qu'en premier lieu on doive servir les dieux immortels, puis la patrie, troisièmement ses parents et enfin descendre par degrés aux autres hommes. Cette courte discussion permet de comprendre non seulement qu'on ait à se prononcer sur le caractère moral ou immoral d'un acte, mais aussi, quand on se trouve en présence de deux façons d'agir moralement justifiables, sur la préférence à donner à l'une ou à l'autre. Comme je l'ai dit plus haut, Panétius a omis cette question. Mais il est temps de passer à d'autres considérations.
I.