Des devoirs (De officiis) (page 4)

Cicéron · Philosophie

Texte français, domaine public · Source : remacle.org — trad. Nisard · 5 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

D'une manière générale, si l'harmonie existe en quelque endroit, elle ne peut être nulle part plus complète qu'en une vie qui, dans son ensemble et dans le détail des actes, reste égale à elle-même, et cela n'est pas possible si l'on veut substituer à sa nature propre celle d'autres personnes que l'on imite. Usons en conversant de notre langue maternelle, que d'autres se rendent ridicules en farcissant leurs discours de mots grecs et, de même, arrangeons-nous pour que, dans nos actes et dans toute notre vie, il n'y ait pas de disparate.

Tel est le poids de ces diversités d'homme à homme qu'il peut se faire que, dans des conditions identiques, l'un doive se donner la mort et l'autre non. Les conditions extérieures étaient-elles différentes pour M. Caton et pour les autres qui ont fait leur soumission à César? Et cependant le suicide eût peut-être été de leur part tenu pour une faute, parce que leur mode de vie avait plus de douceur et que leur caractère était plus accommodant; tandis que la nature avait doté Caton d'une inflexibilité inimaginable et qu'il s'était encore raidi par une constante application, que jamais il ne renonçait à un dessein qu'il avait conçu; il lui fallait donc mourir plutôt que de se trouver en face du tyran. À combien de situations différentes Ulysse n'a-t-il pas dû se prêter pendant les années qu'il a passées à errer sur la mer; et quand il lui fallait se plier à des volontés féminines, si l'on peut donner le nom de femmes à des créatures telles que Calypso et Circé, et faire l'aimable pour leur plaire! Chez lui il endura même les outrages des esclaves et des servantes pour en venir à ses fins. Ajax au contraire, avec le cœur que lui prête la tradition, eût souffert mille morts plutôt que de subir pareil traitement.

Il convient d'avoir égard à tout cela, d'examiner de quoi l'on est capable et de discipliner ses inclinations, non de tenter de faire ce qui n'appartient qu'à d'autres : la manière qui convient le mieux à chacun, c'est celle qui est proprement la sienne. Que chacun donc connaisse ses aptitudes naturelles, qu'il juge sans complaisance ce qu'il peut avoir de bon et ce qu'il a de mauvais; ne nous laissons pas dépasser en clairvoyance par les acteurs. Ils ne choisissent pas les pièces les meilleures, mais celles qui sont le plus dans leurs moyens : ont-ils une voix très forte, ils joueront les Épigones et Médus, s'ils triomphent par le geste, Mélanippe, Clytemnestre; Rupilius, il m'en souvient, jouait toujours Antiope, AEsopus joue souvent Ajax. Mais quoi? ce qu'un acteur comprend sur la scène, un homme sage ne le comprendrait pas dans la vie ? Appliquons-nous donc de tout notre pouvoir au travail pour lequel nous avons le plus d'aptitudes. S'il arrive que la nécessité nous oblige à faire des besognes auxquelles nous sommes naturellement peu propres, nous devons mettre tous nos soins, tous nos efforts, toute notre industrie, à les faire, sinon harmonieusement, du moins de façon aussi peu discordante que possible. Le point où nous devons tendre n'est pas d'acquérir des mérites pour lesquels la nature ne nous a pas doués, mais d'éviter les fautes.

XXXII

- Aux deux caractères que nous avons distingués précédemment s'en joint un troisième, que le hasard ou les circonstances nous imposent, et même un quatrième qui dépend de notre choix. La royauté, le pouvoir, la haute condition sociale, les honneurs, la richesse, l'influence et leurs contraires, tout cela nous échoit par chance et varie d'un moment à l'autre; c'est par une décision volontaire que nous adoptons le rôle que nous prétendons jouer. L'un s'adonne à la philosophie, l'autre au droit civil ou à l'éloquence et, parmi les vertus elles-mêmes, il y a des gens qui en préfèrent une aux autres.

C'est ainsi que ceux dont les pères ou les ancêtres se sont illustrés par un certain genre de mérite, chercheront souvent à se distinguer à leur tour par un mérite du même genre : tel Mucius Scévola dans le droit civil, Scipion l'Africain, fils de Paul Émile, dans la conduite des armées. Parfois, ils ajoutent à l'héritage glorieux qui leur vient de leurs pères une nouvelle sorte de gloire : par exemple, ce même Scipion joignit l'éloquence à l'éclat guerrier de son nom. Timothée, fils de Conon, qui ne resta pas au-dessous de son père en renom militaire, eut en outre le mérite d'être bien doué pour les travaux de l'esprit. Il arrive parfois aussi qu'on se décide à suivre une carrière sans se préoccuper de l'exemple donné par les ancêtres : ainsi font ceux qui, nés, dans une famille obscure, nourrissent une haute ambition et ont à fournir en conséquence une somme considérable de travail. Quand nous nous demandons quelle voie nous convient le mieux, il faut considérer tout cela et y réfléchir.

En premier lieu il s'agit de déterminer ce que nous voulons être, quel office et quel genre de vie sera le nôtre. Il n'est pas de délibération plus difficile. Au moment où l'on sort de l'enfance et où l'on est le moins capable d'un choix judicieux, c'est alors que chacun, suivant son goût, décide quel emploi il fera de sa vie. Il se trouve donc engagé dans une carrière avant de pouvoir juger quelle sera pour lui la meilleure.

Pour ce que Prodicus raconte d'Hercule dans Xénophon, que, au moment de la puberté, c'est-à-dire à l'heure où la nature invite chacun de nous à choisir sa voie, sorti de chez lui il demeura longtemps solitaire à se demander quelle route il suivrait, celle du plaisir ou celle de la vertu, les voyant toutes deux s'ouvrir devant lui, il se peut que pareille faveur soit échue au rejeton de Jupiter; mais il n'en est pas ainsi de nous qui nous réglons sur les exemples que nous avons sous les yeux et sommes naturellement poussés à partager les goûts et à trouver bonnes les décisions de ceux qui nous entourent. Le plus souvent, imbus que nous sommes des préceptes donnés par nos parents, nous faisons un choix conforme à leurs habitudes et à leur manière de vivre; d'autres se laissent guider par l'opinion régnante et le métier qui paraît le plus beau à la majorité des gens est pour eux le plus souhaitable. Quelques-uns cependant, par quelque heureuse fortune ou par un don de nature où l'éducation reçue n'est pour rien, suivent la bonne voie.

XXXIII

- Extrêmement rare est l'espèce de ceux qui, grâce à une grande supériorité naturelle ou parce qu'ils ont beaucoup de savoir et une forte culture ou pour les deux raisons à la fois, ont pris le temps de s'interroger sérieusement sur la carrière qu'ils voulaient suivre de préférence. Quand on délibère sur un pareil sujet, tout l'effort de la réflexion doit tendre à bien accorder sa vie avec ses dispositions naturelles. Si, en effet, en toute action nous devons chercher ce qui convient le mieux en ayant égard aux particularités de notre nature, quand il s'agit de la vie entière, une bien plus grande attention est nécessaire pour nous permettre de marcher d'un pas égal et de ne boiter en aucune des fonctions que nous remplirons.

À cet égard et parce que cela dépend du caractère avant tout, et en second lieu de la fortune, il faudra tenir compte de l'un et de l'autre dans le choix d'une profession, mais principalement du caractère, car c'est un fondement ferme et invariable en comparaison de la fortune mouvante et leurs rapports font penser aux combats que se livrent notre nature mortelle et l'immortelle. Qui aura donc ajusté sa vie à celles de ses inclinations naturelles qui ne sont pas vicieuses devra s'en tenir à la décision prise - rien ne vaut mieux que cet accord avec soi-même - à moins qu'il ne reconnaisse qu'il s'est trompé dans son choix. Si pareil accident vient à se produire - et la chose est possible - il faudra changer sa vie et prendre une décision nouvelle.

Ce changement sera plus aisé si les circonstances s'y prêtent. Dans le cas contraire, il faudra procéder avec mesure, aller doucement, comme on doit faire quand une amitié devient moins précieuse et paraît moins digne d'être recherchée : les sages pensent qu'un relâchement graduel vaut mieux qu'une rupture brusque. Une fois notre genre de vie modifié, nous devons tout faire pour que le nouveau choix paraisse mûrement réfléchi.

Nous avons dit un peu plus haut qu'il convient de marcher sur les traces de nos parents, il faut bien entendu excepter leurs mauvais côtés. De plus, il se peut que notre nature ne nous permette pas de nous régler sur eux; tel fut le cas pour le fils du premier Africain, celui qui adopta le fils de Paul Émile : la faiblesse de sa santé lui interdisait de ressembler à son père comme ce père lui-même ressemblait à son propre père. Si donc on n'est apte ni à défendre un client devant les tribunaux ni à haranguer le peuple dans les assemblées, ni à faire la guerre, du moins devra-t-on montrer qu'on possède des qualités morales : justice, loyauté, libéralité, modestie, tempérance; cela on le peut et cela fera quelque peu oublier ce qui manque.

Le plus bel héritage qu'un père transmet à son fils, et qui vaut mieux qu'un patrimoine quel qu'il soit, c'est le souvenir glorieux de sa vertu et de ses belles actions, une mémoire dont il y aurait crime et impiété à se montrer indigne.

XXXIV

- Comme à des âges différents correspondent des fonctions différentes, que le jeune homme a d'autres tâches que le vieillard, il convient de parler ici des distinctions à établir. Il appartient à un jeune homme de respecter ses aînés, de choisir les meilleurs parmi eux, les plus dignes d'éloge, de suivre leurs avis et de les prendre pour guides; la génération montante, encore sans expérience, a besoin pour s'affermir et se gouverner du savoir acquis par les gens d'âge. Mais surtout, il faut la détourner des passions sensuelles, l'astreindre au travail, lui donner de l'endurance physique et morale, pour qu'elle soit capable de bien servir à la guerre et dans la vie civile. Même quand ils veulent se récréer et se donner de l'agrément, que les jeunes gens se gardent de l'intempérance, qu'ils aient le respect des convenances; c'est à quoi ils parviendront mieux si, même dans ces amusements, ils admettent la présence de leurs aînés. Quant aux vieillards, ils fatigueront moins leurs corps mais feront davantage travailler leur esprit; tout leur soin devra tendre à rendre service à leurs amis, à la jeunesse et surtout à l'État, par leur clairvoyance et leur expérience pratique. Rien n'est plus à éviter pour un vieillard qu'une languissante oisiveté à laquelle il se laisserait aller. Pour ce qui est d'une vie luxueuse, messéante à tout âge, elle est avilissante quand c'est un vieillard qui s'y complaît. S'il s'y ajoute un goût immodéré des plaisirs des sens, le mal est double; le vieillard y perd sa dignité, le dérèglement du jeune homme en devient plus audacieux.

Il n'est pas étranger non plus à mon sujet de dire un mot des règles morales applicables aux magistrats, aux simples citoyens et aux étrangers. Le premier point pour un magistrat est de savoir qu'il représente la cité, qu'il doit veiller à ce qu'elle ne subisse aucune atteinte à sa dignité, qu'il est le gardien de la constitution, qu'on attend de lui le triomphe du droit; c'est à lui, à sa loyauté que ces soins. sont confiés, qu'il s'en souvienne.

Le particulier doit vivre avec ses concitoyens sur un pied d'égalité, respecter le droit et l'équité, sans excès d'humilité ni bassesse, sans prétention insolente, et ne souhaiter rien dans l'État que le maintien du calme et de l'ordre public; c'est ainsi qu'il répondra vraiment à l'idée que nous nous faisons du bon citoyen et méritera de porter ce nom. Les étrangers de passage ou établis à demeure doivent s'imposer pour règle de s'en tenir strictement au souci de leurs affaires, de ne pas se mêler de celles des autres et d'observer une discrétion parfaite à l'égard de celles de l'État. Telles sont à peu près les conclusions auxquelles on parvient quand on cherche à quelles convenances morales particulières le caractère, les circonstances, l'âge nous prescrivent d'avoir égard. Il n'est rien d'ailleurs en toute affaire et en toute décision à prendre qui convienne mieux que la fermeté de la conduite.

XXXV

- Puisque l'harmonie apparaît dans les actes, les paroles, les mouvements du corps et son attitude et qu'elle implique trois conditions: la beauté en général, l'accord des parties entre elles, une parure en rapport avec l'action qu'on a en vue, toutes choses difficiles à définir mais qu'il suffit qui soient comprises, puisque, d'autre part, nous devons mettre tous nos soins à réunir ces trois conditions afin de mériter l'approbation des personnes avec qui nous avons commerce et de la population qui nous entoure, il y a lieu d'en parler aussi.

Pour commencer, la nature elle-même paraît avoir attaché une grande importance au corps puisqu'elle a mis en évidence notre physionomie, notre structure, ce qui en nous est d'un bel aspect, alors qu'au contraire elle a recouvert, caché, les parties de notre corps qui, bien qu'indispensables à la vie, sont laides et repoussantes. La pudeur humaine s'est laissé diriger par les dispositions qu'a prises la nature. Quiconque a l'esprit sain dissimule tout ce que la nature a voulu qui fût caché et n'obéit à certaines nécessités que loin de tout regard. Les parties du corps qui sont chargées des fonctions utiles mais basses, ces fonctions elles-mêmes, on ne les désigne pas par leurs noms. Il n'y a rien de contraire à la décence à s'en acquitter, pourvu que ce soit à l'écart, il y a grossièreté à en parler. Certains actes donc deviennent impudents quand ils sont publics et la grossièreté du langage est également choquante. N'écoutons pas les Cyniques et pas davantage les Stoïciens qui se rapprochent des Cyniques : ils blâment et tournent en ridicule la condamnation prononcée contre des mots alors que les choses ainsi désignées n'ont rien de contraire à la morale, tandis qu'on appelle par leurs noms des actes immoraux. Le vol, la fraude, l'adultère, sont moralement très dignes de réprobation et il n'y a aucune grossièreté à en parler. L'acte nécessaire à la procréation des enfants n'a rien d'immoral en soi, mais il y a indécence à le désigner par son nom; dans bien d'autres cas le respect des convenances, suivant les Cyniques, prête aux mêmes objections. Pour nous, nous suivrons la nature et nous éviterons tout ce qui blesse les yeux et les oreilles. Dans notre façon de nous tenir, dans notre démarche, assis ou couchés, nous viserons toujours à l'harmonie et l'étendrons aux traits du visage, aux regards, aux mouvements des mains.

Il y a en cette matière deux défauts dont il faut se garder avec le plus grand soin : la mollesse et une apparence efféminée ou, au contraire, la roideur et la lourdeur. Ne laissons pas aux acteurs et aux orateurs le mérite d'une tenue correcte contraire à notre propre laisser-aller. Suivant une coutume traditionnelle, la décence interdit aux acteurs de se produire sur la scène sans un vêtement spécial couvrant le bas du corps; à défaut de cette précaution un accident pourrait faire que le public vît ce qu'il est inconvenant de montrer. L'usage est chez nous que les garçons sortis de l'enfance ne se baignent pas avec leurs pères, ni les gendres avec leurs beaux-pères.

XXXVI

- Il y a deux genres de beauté : l'une est surtout gracieuse, l'autre plus majestueuse; nous devons considérer la première comme convenant aux femmes, la seconde aux hommes. Donc bannissons de notre tenue tout apprêt peu viril et gardons-nous du même défaut dans l'attitude et le geste. Les mouvements appris ont souvent quelque chose de trop appliqué et il y a de la sottise dans certains gestes des acteurs; la simplicité, la rectitude sont au théâtre et dans la vie ce qui vaut le mieux. Pour conserver au corps un aspect viril, il faut que le teint ait la coloration qui convient et cette coloration est elle-même un effet de l'exercice.

Quant aux soins de propreté, sans aller jusqu'à un excès ridicule de raffinement, il faut se garder d'une négligence qui ferait douter de notre éducation. La même règle s'applique à l'habillement : comme en bien d'autres cas la vérité est dans la mesure. Gardons-nous dans notre démarche d'affecter une lenteur paresseuse qui nous ferait ressembler à des porteurs d'objets sacrés dans les cortèges, et évitons aussi dans notre hâte une excessive célérité qui rend haletant, change le visage, décompose les traits; l'importance de ces règles vient de ce que pareilles allures dénotent l'inconstance du caractère. Mais il faut encore bien plus veiller à ce que les mouvements de l'âme ne s'écartent pas de l'ordre voulu par la nature; nous y arriverons si nous savons nous préserver de l'agitation et du découragement, si nous nous appliquons à maintenir l'harmonie de notre vie morale. L'âme, observons-le, a deux sortes d'activité, l'une est la pensée, l'autre le désir. La pensée a pour fonction essentielle la recherche de la vérité, le désir porte à l'action extérieure. Il faut donc orienter la pensée vers les objets les meilleurs et dresser le désir à obéir à la raison.

XXXVII

- La parole, dont l'importance est capitale, a deux emplois : elle sert aux luttes oratoires et aux entretiens : il y a lutte oratoire quand on défend une cause devant les tribunaux, dans les assemblées populaires, au sénat; on use de la parole pour s'entretenir dans les réunions, les discussions, les rencontres et aussi pendant les repas. Les règles de l'art oratoire s'appliquent au premier usage de la parole, il n'y en a point pour la conversation familière et cependant je ne sais s'il ne pourrait y en avoir. On trouve toujours des maîtres quand il y a des élèves à instruire, mais on ne trouve personne qui veuille apprendre à causer, tandis qu'il y a foule chez les professeurs d'éloquence. Au reste, ceux de leurs préceptes qui concernent les idées et les mots trouvent leur application dans la conversation.

Si maintenant nous considérons l'organe même du discours, qui est la voix, nous voyons qu'il y a deux qualités souhaitables : la netteté de l'élocution et son agrément. L'une et l'autre viennent de la nature, mais l'exercice développe l'une et l'autre se fortifie par l'imitation des gens qui parlent distinctement et ont un débit plaisant. Rien ne marquait dans les deux Catulus qu'ils eussent un goût particulièrement délicat en matière littéraire; ils étaient lettrés, c'est vrai, mais d'autres qu'eux l'étaient aussi et on leur attribuait à eux une connaissance du latin passant la mesure commune. Ils avaient un timbre de voix agréable, leur articulation n'était ni trop marquée ni confuse, également exempte d'obscurité et d'affectation, leur débit n'avait rien de forcé, rien non plus de traînant ni de trop savamment modulé. L. Crassus était un orateur plus abondant et avait tout autant d'esprit, mais cela ne diminuait pas l'idée qu'on se faisait des Catulus. Pour ce qui est du sel et des bonnes plaisanteries, César, le frère de Catulus le père, l'emportait sur tous et, devant les tribunaux même, sans quitter le ton de la conversation, il éclipsait des orateurs plus tendus. En toute occasion, il faut s'appliquer à trouver le ton qui convient. Dans les entretiens, que notre manière soit celle dont les Socratiques ont donné de si beaux exemples : de la douceur, rien de tranchant, une humeur aimable. Qu'on n'ait pas l'air de vouloir seul tenir le dé, les autres ne comptant pas, qu'on sache que, dans les entretiens comme en toutes choses, il est juste que chacun ait son tour. Avant tout que l'on sache de quoi il s'agit : si l'objet de l'entretien est sérieux, on le traitera sérieusement, si c'est un badinage, gaiement. Et aussi qu'on se garde de laisser paraître par son langage un mauvais caractère, comme il arrive quand on fait ce qu'on peut pour déprécier les absents, qu'on les tourne en ridicule, qu'on les juge sévèrement, qu'on parle d'eux d'une façon malveillante et injurieuse. Le sujet des entretiens peut être une affaire privée ou la chose publique, ce peut être aussi un sujet littéraire ou scientifique. On fera en sorte, si les interlocuteurs s'en éloignent, de les y rappeler, mais avec les ménagements dus à chacun. Ce ne sont pas les mêmes thèmes qui plaisent à tout le monde, en tout temps et semblablement. Il faut savoir aussi juger jusqu'à quel moment l'entretien est agréable et, comme il y a eu quelque motif de l'engager, il y a une mesure à garder dans sa durée.

XXXVIII

- Tout comme dans la vie on prescrit avec grande raison d'éviter l'agitation, c'est-à-dire les mouvements de l'âme non soumis à la raison, il faut que les entretiens restent exempts de passions troublantes, qu'il n'y paraisse ni colère, ni violent désir, ni paresse, ni lâcheté ni rien de tel et nous devons faire en sorte que les interlocuteurs puissent croire à notre respect et à notre affection. Il est quelquefois nécessaire de leur faire des remontrances et alors peut-être le ton se haussera, on usera d'un langage plus fort et plus vif, il pourra même arriver qu'on joue la colère. C'est une leçon qu'on inflige mais on ne le fera que rarement, seulement en cas de nécessité et à regret, de même qu'on n'use du fer et du feu dans les maladies que lorsque aucun autre traitement n'est applicable. Quand on fera semblant de se fâcher, on se gardera de la colère véritable : il est impossible de rien faire droitement et judicieusement quand on est en colère. Dans la plupart des cas il est permis de donner aux gens des leçons, encore faut-il y mettre le sérieux convenable et se garder de rien dire d'offensant. La vivacité même du reproche. il faut faire comprendre qu'elle a pour raison d'être l'intérêt qu'on porte à l'interlocuteur. Il est bon que, même dans les luttes soutenues contre nos plus grands adversaires, même quand nous entendons des paroles indignes, nous restions calmes et ne nous irritions pas, car, si l'on se laisse troubler, on perd tout contrôle sur soi-même et l'on ne peut-plus obtenir l'approbation des personnes présentes. Il est, ajouterons-nous, tout à fait choquant de parler de soi, surtout de s'attribuer des mérites qu'on n'a pas et de prêter à rire comme le bravache du théâtre comique.

XXXIX

- Puisque nous passons toute la vie en revue, que telle est du moins mon intention, il nous faut dire aussi quelle demeure convient à un homme considéré et d'un rang élevé : le plan doit en être tracé en vue de l'usage et il faut veiller à ce qu'elle soit commode et en rapport avec l'importance de celui qui l'habitera.

Il nous est revenu que Cn. Octavius, le premier de sa famille qui fut consul, accrut son prestige quand il fit construire sur le mont Palatin une belle maison d'apparence majestueuse; pour le vulgaire qui venait la voir, cette demeure votait en quelque sorte en faveur de son propriétaire, homme nouveau et candidat au consulat. Scaurus la démolit pour la reconstruire plus vaste. Or, tandis qu'Octavius fut le premier de sa race à introduire dans sa maison la dignité consulaire, avec Scaurus, fils d'un père illustre et d'un rang très élevé, ce ne fut pas seulement l'humiliation d'un échec, mais la honte et le malheur qui entrèrent dans cette maison agrandie. La maison ajoute quelque chose à la considération dont jouit son propriétaire, mais il ne faut pas qu'il tire d'elle toute son importance, ce n'est pas à la demeure à honorer le propriétaire, c'est au propriétaire à honorer la demeure.

De même que, dans tous nos calculs, nous ne devons pas penser à nous seulement mais aussi aux autres, de même, dans la maison d'un homme d'un certain rang, il y aura des hôtes nombreux à recevoir, on y laissera pénétrer une foule de gens de toute sorte et il faudra veiller en conséquence à ce que la place ne manque pas. Si la maison reste vide, ses grandes dimensions feront plutôt du tort à son propriétaire, surtout si, alors qu'elle appartenait à un autre, on y recevait beaucoup de monde. Il est très fâcheux que les passants puissent dire : O demeure antique, quelle inégalité entre ton ancien maître et le présent! Il n'arrive que trop souvent aujourd'hui qu'on ait le droit de le dire. Il faut se garder, surtout quand on bâtit soi-même, de dépasser la mesure en dépense et en magnificence. Les exemples de ce genre de faute sont nombreux. Tout particulièrement quand il s'agit de construction, on veut imiter le faste des plus grands personnages; de Lucullus, par exemple, qui fut un très grand homme, qui donc imite les vertus ? mais beaucoup ont imité la somptuosité de ses maisons de campagne, alors qu'il y a une mesure à garder et qu'on devrait s'y tenir. Il en est d'ailleurs de même en toutes choses et dans tout notre train de vie. Mais en voilà assez sur ce point.

En toute entreprise il y a trois règles à observer d'abord que le désir soit soumis à la raison, nulle condition n'importe davantage à la moralité de l'action. En second lieu il faut considérer l'importance de l'affaire, de façon à n'y mettre ni plus ni moins de soin qu'elle n'en exige. Troisièmement enfin il faut avoir la précaution, quand l'entreprise tend à nous faire paraître larges et à augmenter notre prestige, de rester dans une juste mesure. La mesure d'ailleurs consiste à maintenir cette harmonie dont nous avons parlé et à ne s'en point écarter.

XL

- Il y a quelque chose à dire maintenant de l'ordre dans lequel nos actes doivent se succéder et des conditions d'opportunité qu'ils doivent remplir. C'est l'objet de la science appelée

eétajÛa par les Grecs, non celle qu'on nomme en latin "modestia", mesure gardée comme l'indique le mot de "modus" d'où vient "modestia", mais cette autre

eétajÛa par où l'on entend le maintien de l'ordre. Si nous l'appelons également "modestia", nous dirons, reproduisant la définition des Stoïciens, que cette vertu consiste dans la connaissance grâce à laquelle les choses que l'on fait et dit viennent toujours au moment le plus convenable. On voit par là que la science de l'opportunité et la recherche de l'ordre juste tendent au même but: on dit en effet qu'on établit l'ordre juste quand on assigne aux choses la place la plus convenable et la mieux appropriée.

Or c'est précisément ce qui, pour les actes, constitue l'opportunité. Les Grecs donnaient à cette opportunité le nom de eékairÛa; en latin nous disons "occasio", le bon moment. Donc la "modestia" ainsi entendue va, comme je l'ai dit, devenir la science qui adapte les actions aux circonstances. Mais ce peut être aussi la définition de la science de la conduite dont nous parlions au commencement, dans ce passage où il s'agissait de la pondération, de la tempérance et des autres vertus. Ce que nous avions à établir concernant proprement cette science de la conduite, nous l'avons dit en cet endroit; quant aux rapports de ces vertus, dont nous parlons depuis longtemps, avec le respect des convenances et l'opinion de notre entourage, nous allons nous en occuper.

Il faut mettre, disons-nous, dans nos actes un ordre tel que, tout comme dans un discours bien composé, toutes les parties de notre vie se tiennent et s'accordent entre elles. Il y a par exemple inconvenance et offense au bon goût à dire dans une occasion sérieuse des plaisanteries comme on en fait à table ou à engager une conversation légère. Un jour que Périclès et Sophocle, désignés comme stratèges, étaient réunis pour affaires de service, un jeune garçon d'une grande beauté vint à passer et Sophocle s'écria « Oh! le bel enfant, Périclès. » - « Dans l'exercice des fonctions de stratège il ne suffit pas que les mains restent chastes, il faut que les regards le soient aussi. »

Telle fut la réponse de Périclès et il avait raison. Si Sophocle avait tenu le même propos dans une revue d'athlètes, cette juste réprimande n'eût plus eu de raison d'être. Voilà qui montre l'importance du moment et des circonstances. De même il n'y a rien à redire à ce qu'ayant à plaider une cause on réfléchisse en marchant ou en se promenant ou, plus généralement, à ce que l'on médite profondément, mais si, dans un festin, on s'absorbe ainsi, il y a manque de savoir-vivre parce qu'on méconnaît les exigences du moment. Observons d'ailleurs que les fautes grossières contre les convenances, comme de chanter au prétoire ou telle autre grave incorrection, sautent aux yeux et ne donnent guère lieu à préceptes ni admonestation; ce sont les infractions qui nous paraissent petites et que beaucoup n'aperçoivent même pas qu'il faut signaler diligemment. Quand un joueur de flûte ou d'instrument à cordes fait entendre une note légèrement fausse, les connaisseurs s'en aperçoivent et de même il faut veiller à ce que, dans la vie, il n'y ait aucune dissonance; cela est même bien plus important, car la concordance des sons est bien peu de chose comparée à celle des actes.

XLI

- Donc tout comme les oreilles des musiciens sentent les moindres écarts du flûtiste, nous voudrons être des observateurs attentifs et impitoyables des fautes commises et souvent de légers indices nous en feront connaître de grandes. Des yeux qui cillent, un sourcil qui se fronce ou se relâche, un air de tristesse, un accès de gaieté, un rire, un mot que l'on dit ou que l'on tait, une voix dont le ton s'élève ou s'abaisse, toutes ces manifestations et d'autres semblables font bien voir si quelqu'un agit droitement ou s'écarte de la voie que tracent la morale et la nature. Dans cet ordre d'idées il est assez expédient d'examiner les autres et de les juger, afin de ne pas tomber soi-même dans les défauts qu'on remarque en eux. Je ne sais comment il se fait que nous apercevons ce qui cloche bien mieux en autrui qu'en nous-mêmes. C'est pourquoi, pour corriger certains défauts de leurs élèves, les maîtres les imitent. Il n'est pas déraisonnable, pour distinguer les cas sur lesquels il y a doute, de faire appel à des hommes instruits ou expérimentés et de leur demander leur avis sur chaque problème moral. La masse des hommes, en effet, se laisse porter sans réflexion où elle devrait aller par raison. En ce qui la concerne, il ne suffit pas d'écouter le langage que tient l'un ou l'autre, il faut aussi voir ce qu'il pense et pourquoi il le pense. Tout de même, en effet, que les peintres et les statuaires et aussi les poètes veulent soumettre leurs ouvrages à l'examen du vulgaire afin de corriger ce que la majorité juge défectueux, que, non contents de s'interroger eux-mêmes, ils s'enquièrent auprès d'autrui des fautes qu'ils ont pu commettre, de même, suivant les indications que nous recueillons, nous modifierons et rectifierons notre jugement sur ce qu'il faut faire ou ne pas faire.

Quand on agit selon la coutume ou conformément aux prescriptions des lois, il n'y a pas à se mettre en peine d'un précepte - la coutume et les lois ont force de précepte - et il ne faut pas tomber dans l'erreur consistant à croire que, si Socrate et Aristippe ont agi ou parlé contrairement à la coutume et aux usages de la cité, il soit permis au premier venu d'en faire autant; ces hommes-là pouvaient prendre pareille liberté parce qu'ils avaient des mérites extraordinaires, tels des dieux.

Quant à la doctrine des Cyniques, il faut la condamner entièrement, car elle s'oppose à la pudeur, sans laquelle il n'y a dans la conduite ni rectitude ni moralité. Pour les hommes dont la vie est belle et grande, qui sentent en bons citoyens, qui ont bien servi et si bien mérité qu'on les honore et leur confie un poste de commandement, nous devons les cultiver et nous régler sur eux, de même qu'il faut marquer beaucoup de déférence à la vieillesse, réserver aux citoyens un traitement différent de celui des étrangers et, parmi les étrangers même, distinguer ceux qui sont de simples particuliers de ceux qui sont revêtus d'un caractère public. En résumé, pour ne pas me perdre dans le détail, nous devons aimer, maintenir, fortifier les liens moraux et sociaux existant entre les hommes.

XLII

- Nous sommes assez renseignés sur les occupations et les façons de s'enrichir qu'on peut considérer comme libérales et celles qui sont avilissantes. On condamne en premier lieu celles qui exposent à se rendre odieux à ses semblables, comme c'est le cas pour les percepteurs d'impôts et les usuriers. Ne sont pas libéraux et ont quelque chose de dégradant les métiers dans lesquels on se fait payer, non son talent, mais sa peine, parce qu'alors le salaire est la consécration d'une servitude. Doivent être également réputés vils les trafics des détaillants qui achètent pour revendre aussitôt; ils ne peuvent donner de profit sans beaucoup de tromperie, et rien n'est plus bas que la fausseté. Tous les artisans exercent aussi un métier sans dignité : il ne peut y avoir dans un atelier rien qui convienne à un homme né libre. Très peu estimables sont les professions servantes de nos plaisirs, comme celles « des engraisseurs de poissons, des bouchers, des cuisiniers, des charcutiers, des pêcheurs », ainsi qu'il est dit dans un vers de Térence. On peut leur adjoindre les parfumeurs, les danseurs, les baladins. Les arts dont l'exercice exige plus de savoir ou dont l'utilité est grande, tels que la médecine, l'architecture, l'enseignement, n'ont rien que d'honorable pour ceux dont le rang social s'en accommode.

Tous les livres