La Religieuse (page 14)
— Mais, madame, si vous consultiez votre directeur.
— Oui, mais oui… Non, non, je sais ce qu’il me dira ; je l’ai tant entendu… De quoi l’entretiendrais-je ?… Si je pouvais perdre la mémoire !… Si je pouvais rentrer dans le néant, ou renaître !… N’appelez point le directeur. J’aimerais mieux qu’on me lût la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Lisez… Je commence à respirer… Il ne faut qu’une goutte de ce sang pour me purifier… Voyez, il s’élance en bouillonnant de son côté… Inclinez cette plaie sacrée sur ma tête… Son sang coule sur moi, et ne s’y attache pas… Je suis perdue !… Éloignez ce christ… Rapportez-le-moi… »
On le lui rapportait ; elle le serrait entre ses bras, elle le baisait partout, et puis elle ajoutait : « Ce sont ses yeux, c’est sa bouche ; quand la reverrai-je ? Sœur Agathe, dites-lui que je l’aime ; peignez-lui bien mon état ; dites-lui que je meurs. »
Elle fut saignée : on lui donna les bains ; mais son mal semblait s’accroître par les remèdes. Je n’ose vous décrire toutes les actions indécentes qu’elle fit, vous répéter tous les discours malhonnêtes qui lui échappèrent dans son délire. À tout moment elle portait la main à son front, comme pour en écarter des idées importunes, des images, que sais-je quelles images ! Elle se renfonçait la tête dans son lit, elle se couvrait le visage de ses draps. « C’est le tentateur, disait-elle, c’est lui ! Quelle forme bizarre il a prise ! Prenez de l’eau bénite ; jetez de l’eau bénite sur moi… Cessez, cessez ; il n’y est plus. »
On ne tarda pas à la séquestrer ; mais sa prison ne fut pas si bien gardée, qu’elle ne réussît un jour à s’en échapper. Elle avait déchiré ses vêtements, elle parcourait les corridors toute nue, seulement deux bouts de corde rompue descendaient de ses deux bras ; elle criait : « Je suis votre supérieure, vous en avez toutes fait le serment ; qu’on m’obéisse. Vous m’avez emprisonnée, malheureuses ! voilà donc la récompense de mes bontés ! vous m’offensez, parce que je suis trop bonne ; je ne le serai plus… Au feu !… au meurtre !… au voleur !… à mon secours !… À moi, sœur Thérèse… À moi, sœur Suzanne… » Cependant on l’avait saisie, et on la reconduisait dans sa prison ; et elle disait : « Vous avez raison, vous avez raison, hélas ! je suis devenue folle, je le sens. »
Quelquefois elle paraissait obsédée du spectacle de différents supplices ; elle voyait des femmes la corde au cou ou les mains liées sur le dos ; elle en voyait avec des torches à la main ; elle se joignait à celles qui faisaient amende honorable ; elle se croyait conduite à la mort ; elle disait au bourreau : « J’ai mérité mon sort, je l’ai mérité ; encore si ce tourment était le dernier ; mais une éternité ! une éternité de feux !… »
Je ne dis rien ici qui ne soit vrai ; et tout ce que j’aurais encore à dire de vrai ne me revient pas, ou je rougirais d’en souiller ces papiers.
Après avoir vécu plusieurs mois dans cet état déplorable, elle mourut. Quelle mort, monsieur le marquis ! je l’ai vue, je l’ai vue la terrible image du désespoir et du crime à sa dernière heure ; elle se croyait entourée d’esprits infernaux ; ils attendaient son âme pour s’en saisir ; elle disait d’une voix étouffée : « Les voilà ! les voilà !… » et leur opposant de droite et de gauche un christ qu’elle tenait à la main ; elle hurlait, elle criait : « Mon Dieu !… mon Dieu !… » La sœur Thérèse la suivit de près ; et nous eûmes une autre supérieure, âgée et pleine d’humeur et de superstition.
On m’accuse d’avoir ensorcelé sa devancière ; elle le croit, et mes chagrins se renouvellent. Le nouveau directeur est également persécuté par ses supérieurs, et me persuade de me sauver de la maison.
Ma fuite est projetée. Je me rends dans le jardin entre onze heures et minuit. On me jette des cordes, je les attache autour de moi ; elles se cassent, et je tombe ; j’ai les jambes dépouillées, et une violente contusion aux reins. Une seconde, une troisième tentative m’élèvent au haut du mur ; je descends. Quelle est ma surprise ! au lieu d’une chaise de poste dans laquelle j’espérais d’être reçue, je trouve un mauvais carrosse public. Me voilà sur le chemin de Paris avec un jeune bénédictin. Je ne tardai pas à m’apercevoir, au ton indécent qu’il prenait et aux libertés qu’il se permettait, qu’on ne tenait avec moi aucune des conditions qu’on avait stipulées ; alors je regrettai ma cellule, et je sentis toute l’horreur de ma situation.
C’est ici que je peindrai ma scène dans le fiacre. Quelle scène ! Quel homme ! Je crie ; le cocher vient à mon secours. Rixe violente entre le fiacre et le moine.
J’arrive à Paris. La voiture arrête dans une petite rue, à une porte étroite qui s’ouvrait dans une allée obscure et malpropre. La maîtresse du logis vient au-devant de moi, et m’installe à l’étage le plus élevé, dans une petite chambre où je trouve à peu près les meubles nécessaires. Je reçois des visites de la femme qui occupait le premier. « Vous êtes jeune, vous devez vous ennuyer, mademoiselle. Descendez chez moi, vous y trouverez bonne compagnie en hommes et en femmes, pas toutes aussi aimables, mais presque aussi jeunes que vous. On cause, on joue, on chante, on danse ; nous réunissons toutes les sortes d’amusements. Si vous tournez la tête à tous nos cavaliers, je vous jure que nos dames n’en seront ni jalouses ni fâchées. Venez, mademoiselle… » Celle qui me parlait ainsi était d’un certain âge, elle avait le regard tendre, la voix douce, et le propos très-insinuant.
Je passe une quinzaine dans cette maison, exposée à toutes les instances de mon perfide ravisseur, et à toutes les scènes tumultueuses d’un lieu suspect, épiant à chaque instant l’occasion de m’échapper.
Un jour enfin je la trouvai ; la nuit était avancée : si j’eusse été voisine de mon couvent, j’y retournais. Je cours sans savoir où je vais. Je suis arrêtée par des hommes ; la frayeur me saisit. Je tombe évanouie de fatigue sur le seuil de la boutique d’un chandelier ; on me secourt ; en revenant à moi, je me trouve étendue sur un grabat, environnée de plusieurs personnes. On me demande qui j’étais ; je ne sais ce que je répondis. On me donna la servante de la maison pour me conduire ; je prends son bras ; nous marchons. Nous avions déjà fait beaucoup de chemin, lorsque cette fille me dit : « Mademoiselle, vous savez apparemment où nous allons ?
— Non, mon enfant ; à l’hôpital, je crois.
— À l’hôpital ? est-ce que vous seriez hors de maison ?
— Hélas ! oui.
— Qu’avez-vous donc fait pour avoir été chassée à l’heure qu’il est ! Mais nous voilà à la porte de Sainte-Catherine ; voyons si nous pourrions nous faire ouvrir ; en tout cas, ne craignez rien, vous ne resterez pas dans la rue, vous coucherez avec moi. »
Je reviens chez le chandelier. Effroi de la servante, lorsqu’elle voit mes jambes dépouillées de leur peau par la chute que j’avais faite en sortant du couvent. J’y passe la nuit. Le lendemain au soir je retourne à Sainte-Catherine ; j’y demeure trois jours, au bout desquels on m’annonce qu’il faut, ou me rendre à l’hôpital général, ou prendre la première condition qui s’offrira.
Danger que je courus à Sainte-Catherine, de la part des hommes et des femmes ; car c’est là, à ce qu’on m’a dit depuis, que les libertins et les matrones de la ville vont se pourvoir. L’attente de la misère ne donna aucune force aux séductions grossières auxquelles j’y fus exposée. Je vends mes hardes, et j’en choisis de plus conformes à mon état.
J’entre au service d’une blanchisseuse, chez laquelle je suis actuellement. Je reçois le linge et je le repasse ; ma journée est pénible ; je suis mal nourrie, mal logée, mal couchée, mais en revanche traitée avec humanité. Le mari est cocher de place ; sa femme est un peu brusque, mais bonne du reste. Je serais assez contente de mon sort, si je pouvais espérer d’en jouir paisiblement.
J’ai appris que la police s’était saisie de mon ravisseur, et l’avait remis entre les mains de ses supérieurs. Le pauvre homme ! il est plus à plaindre que moi ; son attentat a fait bruit ; et vous ne savez pas la cruauté avec laquelle les religieux punissent les fautes d’éclat : un cachot sera sa demeure pour le reste de sa vie ; et c’est aussi le sort qui m’attend si je suis reprise ; mais il y vivra plus longtemps que moi.
La douleur de ma chute se fait sentir ; mes jambes sont enflées, et je ne saurais faire un pas : je travaille assise, car j’aurais peine à me tenir debout. Cependant j’appréhende le moment de ma guérison : alors quel prétexte aurai-je pour ne point sortir ? et à quel péril ne m’exposerai-je pas en me montrant ? Mais heureusement j’ai encore du temps devant moi. Mes parents, qui ne peuvent douter que je ne sois à Paris, font sûrement toutes les perquisitions imaginables. J’avais résolu d’appeler M. Manouri dans mon grenier, de prendre et de suivre ses conseils, mais il n’était plus.
Je vis dans des alarmes continuelles, au moindre bruit que j’entends dans la maison, sur l’escalier, dans la rue, la frayeur me saisit, je tremble comme la feuille, mes genoux me refusent le soutien, et l’ouvrage me tombe des mains. Je passe presque toutes les nuits sans fermer l’œil ; si je dors ; c’est d’un sommeil interrompu ; je parle, j’appelle, je crie ; je ne conçois pas comment ceux qui m’entourent ne m’ont pas encore devinée.
Il paraît que mon évasion est publique ; je m’y attendais. Une de mes camarades m’en parlait hier, y ajoutant des circonstances odieuses, et les réflexions les plus propres à désoler. Par bonheur elle étendait sur des cordes le linge mouillé, le dos tourné à la lampe ; et mon trouble n’en pouvait être aperçu : cependant ma maîtresse ayant remarqué que je pleurais, m’a dit : « Marie, qu’avez-vous ? — Rien, lui ai-je répondu. — Quoi donc, a-t-elle ajouté, est-ce que vous seriez assez bête pour vous apitoyer sur une mauvaise religieuse sans mœurs, sans religion, et qui s’amourache d’un vilain moine avec lequel elle se sauve de son couvent ? Il faudrait que vous eussiez bien de la compassion de reste. Elle n’avait qu’à boire, manger, prier Dieu et dormir ; elle était bien où elle était, que ne s’y tenait-elle ? Si elle avait été seulement trois ou quatre fois à la rivière par le temps qu’il fait, cela l’aurait raccommodée avec son état… » À cela j’ai répondu qu’on ne connaissait bien que ses peines ; j’aurais mieux fait de me taire, car elle n’aurait pas ajouté : « Allez, c’est une coquine que Dieu punira… » À ce propos, je me suis penchée sur ma table ; et j’y suis restée jusqu’à ce que ma maîtresse m’ait dit : « Mais, Marie, à quoi rêvez-vous donc ? Tandis que vous dormez là, l’ouvrage n’avance pas. »
Je n’ai jamais eu l’esprit du cloître, et il y paraît assez à ma démarche ; mais je me suis accoutumée en religion à certaines pratiques que je répète machinalement ; par exemple, une cloche vient-elle à sonner ? ou je fais le signe de la croix, ou je m’agenouille. Frappe-t-on à la porte ? je dis Ave. M’interroge-t-on ? C’est toujours une réponse qui finit par oui ou non, chère mère, ou ma sœur. S’il survient un étranger, mes bras vont se croiser sur ma poitrine, et au lieu de faire la révérence, je m’incline. Mes compagnes se mettent à rire, et croient que je m’amuse à contrefaire la religieuse ; mais il est impossible que leur erreur dure ; mes étourderies me décèleront, et je serai perdue.
Monsieur, hâtez-vous de me secourir. Vous me direz, sans doute : Enseignez-moi ce que je puis faire pour vous. Le voici ; mon ambition n’est pas grande. Il me faudrait une place de femme de chambre ou de femme de charge, ou même de simple domestique, pourvu que je vécusse ignorée dans une campagne, au fond d’une province, chez d’honnêtes gens qui ne reçussent pas un grand monde. Les gages n’y feront rien ; de la sécurité, du repos, du pain et de l’eau. Soyez très-assuré qu’on sera satisfait de mon service. J’ai appris dans la maison de mon père à travailler ; et au couvent, à obéir ; je suis jeune, j’ai le caractère très-doux ; quand mes jambes seront guéries, j’aurai plus de force qu’il n’en faut pour suffire à l’occupation. Je sais coudre, filer, broder et blanchir ; quand j’étais dans le monde, je raccommodais moi-même mes dentelles, et j’y serai bientôt remise ; je ne suis maladroite à rien, et je saurai m’abaisser à tout. J’ai de la voix, je sais la musique, et je touche assez bien du clavecin pour amuser quelque mère qui en aurait le goût ; et j’en pourrais même donner leçon à ses enfants ; mais je craindrais d’être trahie par ces marques d’une éducation recherchée. S’il fallait apprendre à coiffer, j’ai du goût, je prendrais un maître, et je ne tarderais pas à me procurer ce petit talent. Monsieur, une condition supportable, s’il se peut, ou une condition telle quelle, c’est tout ce qu’il me faut ; et je ne souhaite rien au delà. Vous pouvez répondre de mes mœurs ; malgré les apparences, j’en ai ; j’ai même de la piété. Ah ! monsieur, tous mes maux seraient finis, et je n’aurais plus rien à craindre des hommes, si Dieu ne m’avait arrêtée ; ce puits profond, situé au bout du jardin de la maison, combien je l’ai visité de fois ! Si je ne m’y suis pas précipitée, c’est qu’on m’en laissait l’entière liberté. J’ignore quel est le destin qui m’est réservé ; mais s’il faut que je rentre un jour dans un couvent, quel qu’il soit, je ne réponds de rien ; il y a des puits partout. Monsieur, ayez pitié de moi, et ne vous préparez pas à vous-même de longs regrets.
P. S. Je suis accablée de fatigues, la terreur m’environne, et le repos me fuit. Ces mémoires, que j’écrivais à la hâte, je viens de les relire à tête reposée, et je me suis aperçue que sans en avoir le moindre projet, je m’étais montrée à chaque ligne aussi malheureuse à la vérité que je l’étais, mais beaucoup plus aimable que je ne le suis. Serait-ce que nous croyons les hommes moins sensibles à la peinture de nos peines qu’à l’image de nos charmes ? et nous promettrions-nous encore plus de facilité à les séduire qu’à les toucher ? Je les connais trop peu, et je ne me suis pas assez étudiée pour savoir cela. Cependant si le marquis, à qui l’on accorde le tact le plus délicat, venait à se persuader que ce n’est pas à sa bienfaisance, mais à son vice que je m’adresse, que penserait-il de moi ? Cette réflexion m’inquiète. En vérité, il aurait bien tort de m’imputer personnellement un instinct propre à tout mon sexe. Je suis une femme, peut-être un peu coquette, que sais-je ? Mais c’est naturellement et sans artifice.