Le Neveu de Rameau (édition Assézat) (page 3)
moi.
Idiotismes.
lui.
Tout juste. Eh bien, chaque état a ses exceptions de la conscience générale auxquelles je donnerais volontiers les noms d’idiotismes de métier.
moi.
J’entends. Fontenelle parle bien, écrit bien, quoique son style fourmille d’idiotismes français.
lui.
Et le souverain, le ministre, le financier, le magistrat, le militaire, l’homme de lettres, l’avocat, le procureur, le commerçant, le banquier, l’artisan, le maître à chanter, le maître à danser, sont de fort honnêtes gens, quoique leur conduite s’écarte en plusieurs points de la conscience générale, et soit remplie d’idiotismes moraux. Plus l’institution des choses est ancienne, plus il y a d’idiotismes ; plus les temps sont malheureux, plus les idiotismes se multiplient. Tant vaut l’homme, tant vaut le métier, et réciproquement, à la fin, tant vaut le métier, tant vaut l’homme. On fait donc valoir le métier tant qu’on peut.
moi.
Ce que je conçois clairement à tout cet entortillage, c’est qu’il y a peu de métiers honnêtement exercés, ou peu d’honnêtes gens dans leurs métiers.
lui.
Bon ! il n’y en a point ; mais en revanche il y a peu de fripons hors de leur boutique, et tout irait assez bien sans un certain nombre de gens qu’on appelle assidus, exacts, remplissant rigoureusement leur devoir, stricts, ou, ce qui revient au même, toujours dans leur boutique, et faisant leur métier depuis le matin jusqu’au soir, et ne faisant que cela. Aussi sont-ils les seuls qui deviennent opulents et qui soient estimés.
moi.
À force d’idiotismes.
lui.
C’est cela ; je vois que vous m’avez compris. Or donc un idiotisme de presque tous les états, car il y en a de communs à tous les pays, à tous les temps, comme il y a des sottises communes ; un idiotisme commun est de se procurer le plus de pratiques que l’on peut : une sottise commune est de croire que le plus habile est celui qui en a le plus. Voilà deux exceptions à la conscience générale auxquelles il faut se plier. C’est une espèce de crédit, ce n’est rien en soi ; mais cela vaut par l’opinion. On a dit que bonne renommée valait mieux que ceinture dorée ; cependant qui a bonne renommée n’a pas ceinture dorée, et je vois aujourd’hui que qui a ceinture dorée ne manque guère de renommée. Il faut, autant qu’il est possible, avoir le renom et la ceinture, et c’est mon objet lorsque je me fais valoir par ce que vous qualifiez d’adresses viles, d’indignes petites ruses. Je donne ma leçon et je la donne bien : voilà la règle générale ; je fais croire que j’en ai plus à donner que la journée n’a d’heures, voilà l’idiotisme.
moi.
Et la leçon, vous la donnez bien ?
lui.
Oui, pas mal, passablement. La basse fondamentale du cher oncle a bien simplifié tout cela. Autrefois je volais l’argent de mon écolier, oui, je le volais, cela est sûr ; aujourd’hui je le gagne, du moins comme les autres.
moi.
Et le voliez-vous sans remords ?
lui.
Oh ! sans remords ! On dit que si un voleur vole l’autre, le diable s’en rit. Les parents regorgeaient d’une fortune acquise Dieu sait comment ; c’étaient des gens de cour, des financiers, des gros commerçants, des banquiers, des gens d’affaires ; je les aidais à restituer, moi et une foule d’autres qu’ils employaient comme moi. Dans la nature, toutes les espèces se dévorent ; toutes les conditions se dévorent dans la société. Nous faisons justice les uns des autres sans que la loi s’en mêle. La Deschamps autrefois, aujourd’hui la Guimard venge le prince du financier, et c’est la marchande de modes, le bijoutier, le tapissier, la lingère, l’escroc, la femme de chambre, le cuisinier, le bourrelier qui vengent le financier de la Deschamps. Au milieu de tout cela il n’y a que l’imbécile ou l’oisif qui soit lésé sans avoir vexé personne, et c’est fort bien fait. D’où vous voyez que ces exceptions à la conscience générale, ou ces idiotismes moraux dont on fait tant de bruit sous la dénomination de tour du bâton, ne sont rien, et qu’à tout prendre, il n’y a que le coup d’œil qu’il faut avoir juste.
moi.
J’admire le vôtre.
lui.
Et puis la misère : la voix de la conscience et de l’honneur est bien faible, lorsque les boyaux crient. Suffit que si je deviens jamais riche, il faudra bien que je restitue, et que je suis bien résolu à restituer de toutes les manières possibles, par la table, par le jeu, par le vin, par les femmes.
moi.
Mais j’ai peur que vous ne deveniez jamais riche.
lui.
Moi, j’en ai le soupçon.
moi.
Mais s’il en arrivait autrement, que feriez-vous ?
lui. Je ferais comme tous les gueux revêtus, je serais le plus insolent maroufle qu’on eût encore vu. C’est alors que je me rappellerais tout ce qu’ils m’ont fait souffrir, et je leur rendrais bien les avanies qu’ils m’ont faites. J’aime à commander, et je commanderai. J’aime qu’on me loue, et on me louera. J’aurai à mes gages toute la troupe Villemorienne, et je leur dirai, comme on me l’a dit : « Allons, faquins, qu’on m’amuse, » et l’on m’amusera ; « Qu’on me déchire les honnêtes gens, » et on les déchirera, si on en trouve encore ; et puis nous aurons des filles, nous nous tutoierons quand nous serons ivres ; nous nous enivrerons, nous ferons des contes, nous aurons toutes sortes de travers et de vices, cela sera délicieux. Nous prouverons que Voltaire est sans génie ; que Buffon, toujours guindé sur des échasses, n’est qu’un déclamateur ampoulé ; que Montesquieu n’est qu’un bel esprit ; nous reléguerons D’Alembert dans ses mathématiques. Nous en donnerons sur dos et ventre à tous ces petits Catons comme vous, qui nous méprisent par envie, dont la modestie est le maintien de l’orgueil, et dont la sobriété est la loi du besoin. Et de la musique ? c’est alors que nous en ferons. moi.
Au digne emploi que vous feriez de la richesse, je vois combien c’est grand dommage que vous soyez gueux. Vous vivriez là d’une manière bien honorable pour l’espèce humaine, bien utile à vos concitoyens, bien glorieuse pour vous.
lui.
Mais je crois que vous vous moquez de moi. Monsieur le philosophe, vous ne savez pas à qui vous vous jouez ; vous ne vous doutez pas que dans ce moment je représente la partie la plus importante de la ville et de la cour. Nos opulents dans tous les états ou se sont dit à eux-mêmes ou ne se sont pas dit les mêmes choses que je vous ai confiées ; mais le fait est que la vie que je mènerais à leur place est exactement la leur. Voilà où vous en êtes, vous autres, vous croyez que le même bonheur est fait pour tous. Quelle étrange vision ! Le vôtre suppose un certain tour d’esprit romanesque que nous n’avons pas, une âme singulière, un goût particulier. Vous décorez cette bizarrerie du nom de vertu, vous l’appelez philosophie ; mais la vertu, la philosophie sont-elles faites pour tout le monde ? En a qui peut, en conserve qui peut. Imaginez l’univers sage et philosophe ; convenez qu’il serait diablement triste. Tenez, vive la philosophie, vive la sagesse de Salomon : boire de bons vins, se gorger de mets délicats, se rouler sur de jolies femmes, se reposer dans des lits bien mollets ; excepté cela, le reste n’est que vanité.
moi.
Quoi ! défendre sa patrie ?…
lui.
Vanité ! Il n’y a plus de patrie : je ne vois d’un pôle à l’autre que des tyrans et des esclaves.
moi.
Servir ses amis ?…
lui.
Vanité ! Est-ce qu’on a des amis ? Quand on en aurait, faudrait-il en faire des ingrats ? Regardez-y bien, et vous verrez que c’est presque toujours là ce qu’on recueille des services rendus. La reconnaissance est un fardeau, et tout fardeau est fait pour être secoué.
moi.
Avoir un état dans la société et en remplir les devoirs ?…
lui.
Vanité ! Qu’importe qu’on ait un état ou non, pourvu qu’on soit riche, puisqu’on ne prend un état que pour le devenir. Remplir ses devoirs, à quoi cela mène-t-il ? à la jalousie, au trouble, à la persécution. Est-ce ainsi qu’on s’avance ? faire sa cour, morbleu ! voir les grands, étudier leurs goûts, se prêter à leurs fantaisies, servir leurs vices, approuver leurs injustices : voilà le secret.
moi.
Veiller à l’éducation de ses enfants ?…
lui.
Vanité ! C’est l’affaire d’un précepteur.
moi.
Mais si ce précepteur, pénétré de vos principes, néglige ses devoirs, qui est-ce qui en sera châtié ?
lui.
Ma foi, ce ne sera pas moi, mais peut-être un jour le mari de ma fille ou la femme de mon fils.
moi.
Mais si l’un et l’autre se précipitent dans la débauche et les vices ?
lui.
Cela est de leur état.
moi.
S’ils se déshonorent ?
lui.
Quoi qu’on fasse, on ne peut se déshonorer quand on est riche.
moi.
S’ils se ruinent ?
lui.
Tant pis pour eux.
moi.
Je vois que si vous vous dispensiez de veiller à la conduite de votre femme, de vos enfants, de vos domestiques, vous pourriez aisément négliger vos affaires.
lui.
Pardonnez-moi, il est quelquefois difficile de trouver de l’argent, et il est prudent de s’y prendre de loin.
moi.
Vous donnerez peu de soin à votre femme ?
lui.
Aucun, s’il vous plaît. Le meilleur procédé, je crois, qu’on puisse avoir pour sa chère moitié, c’est de faire ce qui lui convient. À votre avis, la société ne serait-elle pas fort amusante, si chacun y était à sa chose ?
moi.
Pourquoi pas ? la soirée n’est jamais plus belle pour moi que quand je suis content de ma matinée.
lui.
Et pour moi aussi.
moi.
Ce qui rend les gens du monde si délicats sur leurs amusements, c’est leur profonde oisiveté.
lui.
Ne croyez pas cela ; ils s’agitent beaucoup.
moi.
Comme ils ne se lassent jamais, ils ne se délassent jamais.
lui.
Ne croyez pas cela, ils sont sans cesse excédés.
moi.
Le plaisir est toujours une affaire pour eux et jamais un besoin.
lui.
Tant mieux ; le besoin est toujours une peine.
moi.
Ils usent tout. Leur âme s’hébète, l’ennui s’en empare. Celui qui leur ôterait la vie au milieu de leur abondance accablante, les servirait ; c’est qu’ils ne connaissent du bonheur que la partie qui s’émousse le plus vite. Je ne méprise pas les plaisirs des sens, j’ai un palais aussi, et il est flatté d’un mets délicat ou d’un vin délicieux ; j’ai un cœur et des yeux, et j’aime à voir une jolie femme, j’aime à sentir sous ma main la fermeté et la rondeur de sa gorge, à presser ses lèvres des miennes, à puiser la volupté dans ses regards, et à expirer entre ses bras ; quelquefois avec mes amis une partie de débauche, même un peu tumultueuse, ne me déplaît pas ; mais, je ne vous dissimulerai pas, il m’est infiniment plus doux encore d’avoir secouru le malheureux, d’avoir terminé une affaire épineuse, donné un conseil salutaire, fait une lecture agréable, une promenade avec un homme ou une femme chère à mon cœur, passé quelques heures instructives avec mes enfants, écrit une bonne page, rempli les devoirs de mon état, dit à celle que j’aime quelques choses tendres et douces qui amènent ses bras autour de mon cou. Je connais telle action que je voudrais avoir faite pour tout ce que je possède ; c’est un sublime ouvrage que Mahomet, j’aimerais mieux avoir réhabilité la mémoire des Calas. Une personne de ma connaissance s’était réfugiée à Carthagène ; c’était un cadet de famille dans un pays où la coutume transfère tout le bien aux aînés. Là il apprend que son aîné, enfant gâté, après avoir dépouillé son père et sa mère trop faciles de tout ce qu’ils possédaient, les avait expulsés de leur château et que les bons vieillards languissaient indigents dans une petite ville de la province. Que fait alors ce cadet, qui, traité durement par ses parents, était allé tenter la fortune au loin ? Il leur envoie des secours ; il se hâte d’arranger ses affaires, il revient opulent, il ramène son père et sa mère dans leur domicile, il marie ses sœurs. Ah ! mon cher Rameau, cet homme regardait cet intervalle comme le plus heureux de sa vie, c’est les larmes aux yeux qu’il m’en parlait, et moi je sens en vous faisant ce récit mon cœur se troubler de joie et le plaisir me couper la parole.
lui.
Vous êtes des êtres bien singuliers !
moi.
Vous êtes des êtres bien à plaindre, si vous n’imaginez pas qu’on s’est élevé au-dessus du sort, et qu’il est impossible d’être malheureux à l’abri de deux belles actions telles que celles-ci.
lui.
Voilà une espèce de félicité avec laquelle j’aurais de la peine à me familiariser, car on la rencontre rarement. Mais, à votre compte, il faudrait donc être d’honnêtes gens ?
moi.
Pour être heureux, assurément.
lui.
Cependant je vois une infinité d’honnêtes gens qui ne sont pas heureux et une infinité de gens qui sont heureux sans être honnêtes.
moi.
Il vous semble.
lui.
Et n’est-ce pas pour avoir eu du sens commun et de la franchise un moment que je ne sais où aller souper ce soir ?
moi.
Oh non ! c’est pour n’en avoir pas toujours eu ; c’est pour n’avoir pas senti de bonne heure qu’il fallait d’abord se faire une ressource indépendante de la servitude.
lui.
Indépendante ou non, celle que je me suis faite est au moins la plus aisée.
moi.
Et la moins sûre et la moins honnête.
lui.
Mais la plus conforme à mon caractère de fainéant, de sot, de vaurien.
moi.
D’accord.
lui.
Et puisque je puis faire mon bonheur par des vices qui me sont naturels, que j’ai acquis sans travail, que je conserve sans effort, qui cadrent avec les mœurs de ma nation, qui sont du goût de ceux qui me protègent, et plus analogues à leurs petits besoins particuliers que des vertus qui les gêneraient en les accusant depuis le matin jusqu’au soir, il serait bien singulier que j’allasse me tourmenter comme une âme damnée pour me bistourner et me faire autre que je ne suis ; pour me donner un caractère étranger au mien, des qualités très-estimables, j’y consens pour ne pas disputer, mais qui me coûteraient beaucoup à acquérir, à pratiquer, ne me mèneraient à rien, peut-être à pis que rien, par la satire continuelle des riches auprès desquels les gueux comme moi ont à chercher leur vie. On loue la vertu, mais on la hait, mais on la fuit, mais elle gèle de froid, et dans ce monde il faut avoir les pieds chauds. Et puis cela me donnerait de l’humeur infailliblement ; car pourquoi voyons-nous si fréquemment les dévots si durs, si fâcheux, si insociables ? C’est qu’ils se sont imposé une tâche qui ne leur est pas naturelle ; ils souffrent, et quand on souffre on fait souffrir les autres : ce n’est pas là mon compte ni celui de mes protecteurs ; il faut que je sois gai, souple, plaisant, bouffon, drôle. La vertu se fait respecter, et le respect est incommode ; la vertu se fait admirer, et l’admiration n’est pas amusante. J’ai affaire à des gens qui s’ennuient, et il faut que je les fasse rire. Or c’est le ridicule et la folie qui font rire, il faut donc que je sois ridicule et fou, et quand la nature ne m’aurait pas fait tel, le plus court serait de le paraître. Heureusement je n’ai pas besoin d’être hypocrite ; il y en a déjà tant de toutes les couleurs, sans compter ceux qui le sont avec eux-mêmes. Ce chevalier de La Morlière, qui retape son chapeau sur son oreille, qui porte la tête au vent, qui vous regarde le passant par-dessus l’épaule, qui fait battre une longue épée sur sa cuisse, qui a l’insulte toute prête pour celui qui n’en porte point et qui semble adresser un défi à tout venant ; que fait-il ? tout ce qu’il peut pour se persuader qu’il est un homme de cœur, mais il est lâche. Offrez-lui une croquignole sur le bout du nez, et il la recevra en douceur. Voulez-vous lui faire baisser le ton ? Élevez-le, montrez-lui votre canne ou appliquez votre pied entre ses fesses. Tout étonné de se trouver un lâche, il vous demandera qui est-ce qui vous l’a appris, d’où vous le savez ? lui-même l’ignorait le moment précédent ; une longue et habituelle singerie de bravoure lui en avait imposé, il avait tant fait les mines qu’il croyait la chose.
Et cette femme qui se mortifie, qui visite les prisons, qui assiste à toutes les assemblées de charité, qui marche les yeux baissés, qui n’oserait regarder un homme en face, sans cesse en garde contre la séduction de ses sens ; tout cela empêche-t-il que son cœur ne brûle, que des soupirs ne lui échappent, que son tempérament ne s’allume, que les désirs ne l’obsèdent, et que son imagination ne lui retrace, la nuit, les scènes du Portier des Chartreux, les postures de l’Arétin ? Alors que devient-elle ? qu’en pense sa femme de chambre lorsqu’elle se lève en chemise et qu’elle vole au secours de sa maîtresse qui se meurt ? Justine, allez vous recoucher, ce n’est pas vous que votre maîtresse appelle dans son délire.
Et l’ami Rameau, s’il se mettait un jour à marquer du mépris pour la fortune, les femmes, la bonne chère, l’oisiveté, à catoniser, que serait-il ? un hypocrite. Il faut que Rameau soit ce qu’il est, un brigand heureux avec des brigands opulents et non un fanfaron de vertu ou même un homme vertueux, mangeant sa croûte de pain, seul ou à côté des gueux. Et pour le trancher net, je ne m’accommode point de votre félicité, ni du bonheur de quelques visionnaires comme vous.
moi.
Je vois, mon cher, que vous ignorez ce que c’est, et que vous n’êtes pas même fait pour l’apprendre.
lui.
Tant mieux, mordieu ! tant mieux ; cela me ferait crever de faim, d’ennui et de remords peut-être.
moi.
D’après cela, le seul conseil que j’aie à vous donner, c’est de rentrer bien vite dans la maison d’où vous vous êtes imprudemment fait chasser.
lui.
Et de faire ce que vous ne désapprouvez pas au simple, et qui me répugne un peu au figuré ?
moi.
Quelle singularité !
lui.
Il n’y a rien de singulier à cela ; je veux bien être abject, mais je veux que ce soit sans contrainte. Je veux bien descendre de ma dignité… Vous riez ?
moi.
Oui, votre dignité me fait rire.
lui.
Chacun a la sienne. Je veux bien oublier la mienne, mais à ma discrétion et non à l’ordre d’autrui. Faut-il qu’on puisse me dire : Rampe, et que je sois obligé de ramper ? C’est l’allure du ver, c’est la mienne ; nous la suivons l’un et l’autre quand on nous laisse aller, mais nous nous redressons quand on nous marche sur la queue ; on m’a marché sur la queue, et je me redresserai. Et puis vous n’avez pas d’idée de la pétaudière dont il s’agit. Imaginez un mélancolique et maussade personnage, dévoré de vapeurs, enveloppé dans deux ou trois tours de sa robe de chambre ; qui se déplaît à lui-même, à qui tout déplaît ; qu’on fait avec peine sourire en se disloquant le corps et l’esprit en cent manières diverses, qui considère froidement les grimaces plaisantes de mon visage et celles de mon jugement qui sont plus plaisantes encore ; car, entre nous, ce père Noël, ce vilain bénédictin, si renommé pour les grimaces, malgré ses succès à la cour, n’est, sans me vanter ni lui non plus, en comparaison de moi qu’un polichinelle de bois. J’ai beau me tourmenter pour atteindre au sublime des petites maisons, rien n’y fait. Rira-t-il ? ne rira-t-il pas ? voilà ce que je suis forcé de me dire au milieu de mes contorsions, et vous pouvez juger combien cette incertitude nuit au talent. Mon hypocondre, la tête renfoncée dans un bonnet de nuit qui lui couvre les yeux, a l’air d’une pagode immobile à laquelle on aurait attaché un fil au menton, d’où il descendrait jusque sous son fauteuil. On attend que le fil se tire, et il ne se tire point, ou s’il arrive que la mâchoire s’entr’ouvre, c’est pour vous articuler un mot désolant, un mot qui vous apprend que vous n’avez point été aperçu, et que toutes vos singeries sont perdues. Ce mot est la réponse à une question que vous lui aurez faite il y a quatre jours ; ce mot dit, le ressort mastoïde se détend, et la mâchoire se referme.
Puis il se mit à contrefaire son homme. Il s’était placé dans une chaise, la tête fixe, le chapeau jusque sur les paupières, les yeux demi-clos, les bras pendants, remuant sa mâchoire comme un automate, et disant : « Oui, vous avez raison, mademoiselle, il faut mettre de la finesse là. »
C’est que cela décide, que cela décide toujours et sans appel, le soir, le matin, à la toilette, à dîner, au café, au jeu, au théâtre, à souper, au lit, et, Dieu me le pardonne, je crois, entre les bras de sa maîtresse. Je ne suis pas à portée d’entendre ces dernières décisions-ci, mais je suis diablement las des autres… Triste, obscur, et tranché comme le destin, tel est notre patron.
Vis-à-vis c’est une bégueule qui joue l’importance, à qui l’on se résoudrait à dire qu’elle est jolie, parce qu’elle l’est encore, quoiqu’elle ait sur le visage quelques gales par-ci par-là, et qu’elle coure après le volume de Mme Couvillon. J’aime les chairs quand elles sont belles ; mais aussi trop est trop, et le mouvement est si essentiel à la matière ! Item, elle est plus méchante, plus fière et plus bête qu’une oie. Item, elle veut avoir de l’esprit. Item, il faut lui persuader qu’on lui en croit comme à personne. Item, cela ne sait rien, et cela décide aussi. Item, il faut applaudir à ses décisions des pieds et des mains, sauter d’aise, se transir d’admiration : « Que cela est beau, délicat, bien dit, finement vu, singulièrement senti ! où les femmes prennent-elles cela ? Sans étude, par la seule force de l’instinct, par la seule lumière naturelle ! cela tient du prodige. Et puis qu’on vienne nous dire que l’expérience, l’étude, la réflexion, l’éducation y font quelque chose !… » Et autres pareilles sottises, et pleurer de joie ; dix fois la journée se courber, un genou fléchi en devant, l’autre jambe tirée en arrière, les bras étendus vers la déesse, chercher son désir dans ses yeux, rester suspendu à sa lèvre, attendre son ordre et partir comme un éclair. Qui est-ce qui veut s’assujettir à un rôle pareil, si ce n’est le misérable qui trouve là, deux ou trois fois la semaine, de quoi calmer la tribulation de ses intestins ! Que penser des autres, tels que le Palissot, le Fréron, le Poinsinet, le Baculard qui ont quelque chose, et dont les bassesses ne peuvent s’excuser par le borborygme d’un estomac qui souffre ?
moi.
Je ne vous aurais jamais cru si difficile.
lui.
Je ne le suis pas. Au commencement je voyais faire les autres, et je faisais comme eux, même un peu mieux, parce que je suis plus franchement impudent, meilleur comédien, plus affamé, fourni de meilleurs poumons. Je descends apparemment en droite ligne du fameux Stentor…
Et pour me donner une juste idée de la force de ce viscère, il se mit à tousser d’une violence à ébranler les vitres du café, et à suspendre l’attention des joueurs d’échecs.
moi.
Mais à quoi bon ce talent ?
lui.
Vous ne le devinez pas ?
moi.
Non, je suis un peu borné.
lui.
Supposez la dispute engagée et la victoire incertaine ; je me lève, et déployant mon tonnerre, je dis : « Cela est comme mademoiselle l’assure… c’est là ce qui s’appelle juger ! Je le donne en cent à tous nos beaux esprits. L’expression est de génie. » Mais il ne faut pas toujours approuver de la même manière ; on serait monotone, on aurait l’air faux, on deviendrait insipide. On ne se sauve de là que par du jugement, de la fécondité ; il faut savoir préparer et placer ses tons majeurs et péremptoires, saisir l’occasion et le moment. Lors, par exemple, qu’il y a partage entre les sentiments, que la dispute s’est élevée à son dernier degré de violence, qu’on ne s’entend plus, que tous parlent à la fois, il faut être placé à l’écart, dans l’angle de l’appartement le plus éloigné du champ de bataille, avoir préparé son explosion par un long silence, et tomber subitement, comme une Comminge, au milieu des contendants ; personne n’a cet art comme moi. Mais où je suis surprenant, c’est dans l’opposé : j’ai des petits tons que j’accompagne d’un sourire, une variété infinie de mines approbatives ; là, le nez, la bouche, le front, les yeux entrent en jeu ; j’ai une souplesse de reins, une manière de contourner l’épine du dos, de hausser ou de baisser les épaules, d’étendre les doigts, d’incliner la tête, de fermer les yeux et d’être stupéfait comme si j’avais entendu descendre du ciel une voix angélique et divine ; c’est là ce qui flatte. Je ne sais si vous saisissez bien toute l’énergie de cette dernière attitude-là ; je ne l’ai point inventée, mais personne ne m’a surpassé dans l’exécution. Voyez, voyez.
moi.
Il est vrai que cela est unique.
lui.
Croyez-vous qu’il y ait cervelle de femme un peu vaine qui tienne à cela ?
moi.
Non, il faut convenir que vous avez porté le talent de faire le fou et de s’avilir aussi loin qu’il est possible.
lui.
Ils auront beau faire, tous tant qu’ils sont, ils n’en viendront jamais là ; le meilleur d’entre eux, Palissot, par exemple, ne sera jamais qu’un bon écolier. Mais si ce rôle amuse d’abord, et si l’on goûte quelque plaisir à se moquer en dedans de la bêtise de ceux qu’on enivre, à la longue cela ne pique plus ; et puis, après un certain nombre de découvertes, on est obligé de se répéter, l’esprit et l’art ont leurs limites ; il n’y a que Dieu et quelques génies rares pour qui la carrière s’étend à mesure qu’ils y avancent. Bouret en est un peut-être : il y a de celui-ci des traits qui m’en donnent à moi, oui, à moi-même, la plus sublime idée. Le petit chien, le livre de la félicité, les flambeaux sur la route de Versailles sont de ces choses qui me confondent et m’humilient ; ce serait capable de dégoûter du métier.
moi.
Que voulez-vous dire avec votre petit chien ?
lui.
D’où venez-vous donc ? Quoi ! sérieusement, vous ignorez comment cet homme rare s’y prit pour détacher de lui et attacher au garde des sceaux un petit chien qui plaisait à celui-ci ?
moi.
Je l’ignore, je le confesse.
lui.
Tant mieux. C’est une des plus belles choses qu’on ait imaginées ; toute l’Europe en a été émerveillée, et il n’y a pas un courtisan dont elle n’ait excité l’envie. Vous qui ne manquez pas de sagacité, voyons comment vous vous y seriez pris à sa place. Songez que Bouret était aimé de son chien ; songez que le vêtement bizarre du ministre effrayait le petit animal ; songez qu’il n’avait que huit jours pour vaincre les difficultés. Il faut connaître toutes les conditions du problème pour bien sentir le mérite de la solution. Eh bien !
moi.
Eh bien ; il faut que je vous avoue que, dans ce genre, les choses les plus faciles m’embarrassent.
lui.
Écoutez (me dit-il en me frappant un petit coup sur l’épaule, car il est familier), écoutez et admirez. Il se fait faire un masque qui ressemble au garde des sceaux ; il emprunte d’un valet de chambre la volumineuse simarre ; il se couvre le visage du masque ; il endosse la simarre. Il appelle son chien, il le caresse, il lui donne la gimblette ; puis tout à coup changeant de décoration, ce n’est plus le garde des sceaux, c’est Bouret qui appelle son chien et qui le fouette. En moins de deux ou trois jours de cet exercice continu du matin au soir, le chien sait fuir Bouret le financier et courir à Bouret garde des sceaux ; mais je suis trop bon ; vous êtes un profane qui ne méritez pas d’être instruit des miracles qui s’opèrent à côté de vous.
moi.
Malgré cela, je vous prie, le livre, les flambeaux ?
lui.
Non, non. Adressez-vous aux pavés qui vous diront ces choses-là, et profitez de la circonstance qui nous a rapprochés, pour apprendre des choses que personne ne sait que moi.
moi.
Vous avez raison.
lui.
Emprunter la robe et la perruque, j’avais oublié la perruque du garde des sceaux ! se faire un masque qui lui ressemble ! le masque surtout me tourne la tête. Aussi cet homme jouit-il de la plus haute considération ; aussi possède-t-il des millions. Il y a des croix de Saint-Louis qui n’ont pas de pain ; aussi pourquoi courir après la croix, au hasard de se faire échiner, et ne pas se tourner vers un état sans péril, qui ne manque jamais sa récompense ? Voilà ce qui s’appelle aller au grand. Ces modèles-là sont décourageants ; on a pitié de soi, et l’on s’ennuie. Le masque ! le masque ! Je donnerais un de mes doigts pour avoir trouvé le masque.
moi.
Mais avec cet enthousiasme pour les belles choses et cette facilité de génie que vous possédez, est-ce que vous n’avez rien inventé ?
lui.
Pardonnez-moi ; par exemple, l’attitude admirative du dos dont je vous ai parlé ; je la regarde comme mienne, quoiqu’elle puisse peut-être m’être contestée par des envieux. Je crois bien qu’on l’a employée auparavant ; mais qui est-ce qui a senti combien elle était commode pour rire en dessous de l’impertinent qu’on admirait ! J’ai plus de cent façons d’entamer la séduction d’une jeune fille, à côté de la mère, sans que celle-ci s’en aperçoive, et même de la rendre complice. À peine entrais-je dans la carrière, que je dédaignai toutes les manières vulgaires de glisser un billet doux ; j’ai dix moyens de me le faire arracher, et parmi ces moyens j’ose me flatter qu’il y en a de nouveaux. Je possède surtout le talent d’encourager un jeune homme timide ; j’en ai fait réussir qui n’avaient ni esprit ni figure. Si cela était écrit, je crois qu’on m’accorderait quelque génie.
moi.
Vous ferait un honneur singulier.
lui.
Je n’en doute pas.
moi.
À votre place, je jetterais ces choses-là sur le papier. Ce serait dommage qu’elles se perdissent.
lui.
Il est vrai, mais vous ne soupçonnez pas combien je fais peu de cas de la méthode et des préceptes. Celui qui a besoin d’un protocole n’ira jamais loin ; les génies lisent peu, pratiquent beaucoup, et se font d’eux-mêmes. Voyez César, Turenne, Vauban, la marquise de Tencin, son frère le cardinal, et le secrétaire de celui-ci, l’abbé Trublet. Et Bouret ? Qui est-ce qui a donné des leçons à Bouret ? Personne, c’est la nature qui forme ces hommes rares-là. Croyez-vous que l’histoire du chien et du masque soit écrite quelque part ?
moi.
Mais à vos heures perdues, lorsque l’angoisse de votre estomac vide ou la fatigue de votre estomac surchargé éloigne le sommeil…
lui.
J’y penserai. Il vaut mieux écrire de grandes choses que d’en exécuter de petites. Alors l’âme s’élève, l’imagination s’échauffe, s’enflamme et s’étend, au lieu qu’elle se rétrécit à s’étonner, auprès de la petite Hus, des applaudissements que ce sot public s’obstine à prodiguer à cette minaudière de Dangeville qui joue si platement, qui marche presque courbée en deux sur la scène, qui a l’affectation de regarder sans cesse dans les yeux de celui à qui elle parle et de jouer en dessous, et qui prend elle-même ses grimaces pour de la finesse, son petit trotter pour de la grâce ; à cette emphatique Clairon qui est plus maigre, plus apprêtée, plus étudiée, plus empesée qu’on ne saurait dire. Cet imbécile parterre les claque à tout rompre et ne s’aperçoit pas que nous sommes un peloton d’agréments (il est vrai que le peloton grossit un peu, mais qu’importe ?), que nous avons la plus belle peau, les plus beaux yeux, le plus joli bec, peu d’entrailles à la vérité, une démarche qui n’est pas légère, mais qui n’est pas non plus aussi gauche qu’on le dit. Pour le sentiment, en revanche, il n’en est aucune à qui nous ne damions le pion.
moi.
Comment dites-vous tout cela ? est-ce ironie ou vérité ?
lui.
Le mal est que ce diable de sentiment est tout en dedans, et qu’il n’en transpire pas une lueur au dehors ; mais moi qui vous parle, je sais, et je sais bien qu’elle en a. Si ce n’est pas cela précisément, c’est quelque chose comme cela. Il faut voir, quand l’humeur nous prend, comme nous traitons les valets, comme les femmes de chambre sont souffletées, comme nous menons à grands coups de pied les parties casuelles pour peu qu’elles s’écartent du respect qui nous est dû. C’est un petit diable, vous dis-je, tout plein de sentiment et de dignité… Oh çà, vous ne savez où vous en êtes, n’est-ce pas ?