Le Neveu de Rameau (édition Assézat) (page 4)
moi.
J’avoue que je ne saurais démêler si c’est de bonne foi ou méchamment que vous parlez. Je suis un bonhomme ; ayez la bonté d’en user avec moi plus rudement et de laisser là votre art.
lui.
Cela, c’est ce que nous débitons à la petite Hus, de la Dangeville, et de la Clairon, mêlé par-ci par-là de quelques mots qui vous donnent l’éveil. Je consens que vous me preniez pour un vaurien, mais non pour un sot, et il n’y aurait qu’un sot ou un homme perdu d’amour qui pût dire sérieusement tant d’impertinences.
moi.
Mais comment se résout-on à les dire ?
lui.
Cela ne se fait pas tout d’un coup ; mais petit à petit on y vient. Ingenii largitor venter.
moi.
Il faut être pressé d’une cruelle faim.
lui.
Cela se peut ; cependant, quelque fortes qu’elles vous paraissent, croyez que ceux à qui elles s’adressent sont plutôt accoutumés à les entendre que nous à les hasarder.
moi.
Est-ce qu’il y a là quelqu’un qui ait le courage d’être de votre avis ?
lui.
Qu’appelez-vous quelqu’un ? C’est le sentiment et le langage de toute la société.
moi.
Ceux d’entre vous qui ne sont pas de grands vauriens, doivent être de grands sots.
lui.
Des sots, là ? je vous jure qu’il n’y en a qu’un, c’est celui qui nous fête pour lui en imposer.
moi.
Mais comment s’en laisse-t-on si grossièrement imposer ? Car enfin la supériorité des talents de la Dangeville et de la Clairon est décidée.
lui.
On avale à pleine gorgée le mensonge qui nous flatte, et l’on boit goutte à goutte une vérité qui nous est amère. Et puis nous avons l’air si pénétré, si vrai !
moi.
Il faut cependant que vous ayez péché une fois contre les principes de l’art, et qu’il vous soit échappé par mégarde quelques-unes de ces vérités amères qui blessent ; car en dépit du rôle misérable, abject, vil, abominable que vous faites, je crois qu’au fond vous avez l’âme délicate.
lui.
Moi, point du tout. Que le diable m’emporte si je sais au fond ce que je suis. En général, j’ai l’esprit rond comme une boule, et le caractère franc comme l’osier. Jamais faux, pour peu que j’aie d’intérêt d’être vrai, jamais vrai pour peu que j’aie d’intérêt d’être faux. Je dis les choses comme elles me viennent ; sensées, tant mieux ; impertinentes, on n’y prend pas garde. J’use en plein de mon franc parler. Je n’ai pensé de ma vie, ni avant que de dire, ni en disant, ni après avoir dit ; aussi je n’offense personne.
moi.
Mais cela vous est pourtant arrivé avec les honnêtes gens chez qui vous viviez, et qui avaient pour vous tant de bontés.
lui.
Que voulez-vous ? c’est un malheur, un mauvais moment comme il y en a dans la vie. Point de félicité continue ; j’étais trop bien, cela ne pouvait durer. Nous avons, comme vous savez, la compagnie la plus nombreuse et la mieux choisie. C’est une école d’humanité, le renouvellement de l’antique hospitalité : tous les poètes qui tombent, nous les ramassons ; nous eûmes Palissot, après sa Zarès, Bret après le Faux Généreux ; tous les musiciens décriés, tous les auteurs qu’on ne lit point, toutes les actrices sifflées, tous les acteurs hués, un tas de pauvres honteux, plats parasites à la tête desquels j’ai l’honneur d’être, brave chef d’une troupe timide. C’est moi qui les exhorte à manger la première fois qu’ils viennent, c’est moi qui demande à boire pour eux ; ils tiennent si peu de place ! Quelques jeunes gens déguenillés qui ne savent où donner de la tête, mais qui ont de la figure ; d’autres scélérats qui cajolent le patron et qui l’endorment, afin de glaner après lui sur la patronne. Nous paraissons gais ; mais au fond nous avons tous de l’humeur et grand appétit. Des loups ne sont pas plus affamés ; des tigres ne sont pas plus cruels. Nous dévorons comme des loups, lorsque la terre a été longtemps couverte de neige ; nous déchirons comme des tigres tout ce qui réussit. Quelquefois les cohues Bertin, Mésenge et Villemorien se réunissent, c’est alors qu’il se fait un beau bruit dans la ménagerie. Jamais on ne vit tant de bêtes tristes, acariâtres, malfaisantes et courroucées. On n’entend que les noms de Buffon, de Duclos, de Montesquieu, de Rousseau, de Voltaire, de D’Alembert, de Diderot. Et Dieu sait de quelles épithètes ils sont accompagnés. Nul n’aura de l’esprit s’il n’est aussi sot comme nous. C’est là que le plan de la comédie des Philosophes a été conçu ; la scène du colporteur, c’est moi qui l’ai fournie, d’après la Théologie en quenouille. Vous n’êtes pas épargné là plus qu’un autre.
moi.
Tant mieux ! peut-être me fait-on plus d’honneur que je n’en mérite. Je serais humilié si ceux qui disent du mal de tant d’habiles et honnêtes gens s’avisaient de dire du bien de moi.
lui.
Nous sommes beaucoup, et il faut que chacun paye son écot ; après le sacrifice des grands animaux nous immolons les autres.
moi.
Insulter la science et la vertu pour vivre, voilà du pain bien cher !
lui.
Je vous l’ai déjà dit, nous sommes sans conséquence ; nous injurions tout le monde et nous n’affligeons personne. Nous avons quelquefois le pesant abbé d’Olivet, le gros abbé Le Blanc, l’hypocrite Batteux ; le gros abbé n’est méchant qu’avant dîner. Son café pris, il se jette dans un fauteuil, les pieds appuyés contre la tablette de la cheminée, et s’endort comme un vieux perroquet sur son bâton. Si le vacarme devient violent, il bâille, étend ses bras, il frotte ses yeux et dit : « Eh bien, qu’est-ce, qu’est-ce ?
— Il s’agit de savoir si Piron a plus d’esprit que Voltaire.
— Entendons-nous, c’est de l’esprit que vous dites ? il ne s’agit pas de goût ? Car du goût, votre Piron ne s’en doute pas.
— Ne s’en doute pas ?
— Non… »
Et puis nous voilà embarqués dans une dissertation sur le goût. Alors le patron fait signe de la main qu’on l’écoute, car c’est surtout de goût qu’il se pique. « Le goût, dit-il… le goût est une chose… » Ma foi, je ne sais quelle chose il disait que c’était ni lui non plus.
Nous avons quelquefois l’ami Robbé, il nous régale de ses contes équivoques, des miracles des convulsionnaires, dont il a été le témoin oculaire, et de quelques chants de son poëme sur un sujet qu’il connaît à fond. Je hais ses vers, mais j’aime à l’entendre réciter, il a l’air d’un énergumène. Tous s’écrient autour de lui : « Voilà ce qu’on appelle un poëte !… » Entre nous, cette poésie-là n’est qu’un charivari de toutes sortes de bruits confus, le ramage barbare des habitants de la tour de Babel.
Il nous vient aussi un certain niais, qui a l’air plat et bête, mais qui a de l’esprit comme un démon et qui est plus malin qu’un vieux singe. C’est une de ces figures qui appellent la plaisanterie et les nasardes, et que Dieu fit pour la correction des gens qui jugent à la mine, et à qui leur miroir aurait dû apprendre qu’il est aussi aisé d’être un homme d’esprit et d’avoir l’air d’un sot, que de cacher un sot sous une physionomie spirituelle. C’est une lâcheté bien commune que celle d’immoler un bon homme à l’amusement des autres ; on ne manque jamais de s’adresser à celui-ci. C’est un piège que nous tendons aux nouveaux venus, et je n’en ai presque pas vu un seul qui n’y donnât…
J’étais quelquefois surpris de la justesse des observations de ce fou sur les hommes et sur les caractères, et je le lui témoignai.
lui.
C’est, me répondit-il, qu’on tire parti de la mauvaise compagnie comme du libertinage ; on est dédommagé de la perte de son innocence par celle de ses préjugés : dans la société des méchants, où le vice se montre à masque levé, on apprend à les connaître ; et puis j’ai un peu lu.
moi.
Qu’avez-vous lu ?
lui.
J’ai lu et je lis, et relis sans cesse Théophraste, La Bruyère et Molière.
moi.
Ce sont d’excellents livres.
lui.
Ils sont bien meilleurs qu’on ne pense ; mais qui est-ce qui sait les lire ?
moi.
Tout le monde, selon la mesure de son esprit.
lui.
Presque personne. Pourriez-vous me dire ce qu’on y cherche ?
moi.
L’amusement et l’instruction.
lui.
Mais quelle instruction ? car c’est là le point.
moi.
La connaissance de ses devoirs, l’amour de la vertu, la haine du vice.
lui.
Moi j’y recueille tout ce qu’il faut faire et tout ce qu’il ne faut pas dire. Ainsi quand je lis l’Avare, je me dis : Sois avare si tu veux, mais garde-toi de parler comme l’avare. Quand je lis le Tartuffe, je me dis : Sois hypocrite si tu veux, mais ne parle pas comme l’hypocrite. Garde des vices qui te sont utiles ; mais n’en aie ni le ton, ni les apparences qui te rendraient ridicule. Pour te garantir de ce ton, de ces apparences, il faut les connaître ; or, ces auteurs en ont fait des peintures excellentes. Je suis moi et je reste ce que je suis, mais j’agis et je parle comme il convient. Je ne suis pas de ces gens qui méprisent les moralistes ; il y a beaucoup à profiter, surtout avec ceux qui ont mis la morale en action. Le vice ne blesse les hommes que par intervalle ; les caractères du vice les blessent du matin au soir. Peut-être vaudrait-il mieux être un insolent que d’en avoir la physionomie ; l’insolent de caractère n’insulte que de temps en temps, l’insolent de physionomie insulte toujours. Au reste, n’allez pas imaginer que je sois le seul lecteur de mon espèce ; je n’ai d’autre mérite ici que d’avoir fait, par système, par justesse d’esprit, par une vue raisonnable et vraie, ce que la plupart des autres font par instinct. De là vient que leurs lectures ne les rendent pas meilleurs que moi, mais qu’ils restent ridicules en dépit d’eux ; au lieu que je ne le suis que quand je veux, et que je les laisse alors loin derrière moi ; car le même art qui m’apprend à me sauver du ridicule en certaines occasions, m’apprend aussi dans d’autres à l’attraper heureusement. Je me rappelle alors tout ce que les autres ont dit, tout ce que j’ai lu, et j’y ajoute tout ce qui sort de mon fonds qui est en ce genre d’une fécondité surprenante.
moi.
Vous avez bien fait de me révéler ces mystères, sans quoi je vous aurais cru en contradiction.
lui.
Je n’y suis point, car pour une fois où il faut éviter le ridicule, heureusement il y en a cent où il faut s’en donner. Il n’y a pas de meilleur rôle auprès des grands que celui de fou. Longtemps il y a eu le fou du roi en titre, en aucun il n’y a eu en titre le sage du roi. Moi, je suis le fou de Bertin et de beaucoup d’autres, le vôtre peut-être dans ce moment, ou peut-être vous le mien : celui qui serait sage n’aurait point de fou ; celui donc qui a un fou n’est pas sage ; s’il n’est pas sage il est fou ; et peut-être, fût-il le roi, le fou de son fou. Au reste, souvenez-vous que dans un sujet aussi variable que les mœurs, il n’y a rien d’absolument, d’essentiellement, de généralement vrai ou faux ; sinon qu’il faut être ce que l’intérêt veut qu’on soit, bon ou mauvais, sage ou fou, décent ou ridicule, honnête ou vicieux. Si par hasard la vertu avait conduit à la fortune, ou j’aurais été vertueux, ou j’aurais simulé la vertu comme un autre ; on m’a voulu ridicule et je me le suis fait ; pour vicieux, nature seule en avait fait les frais. Quand je dis vicieux, c’est pour parler votre langue, car si nous venions à nous expliquer, il pourrait arriver que vous appelassiez vice ce que j’appelle vertu, et vertu ce que j’appelle vice.
Nous avons aussi les auteurs de l’Opéra-Comique, leurs acteurs et leurs actrices, et plus souvent leurs entrepreneurs Corbie, Moette, tous gens de ressource et d’un mérite supérieur.
Et j’oubliais les grands critiques de la littérature, l’Avant-Coureur, les Petites-Affiches, l’Année littéraire, l’Observateur littéraire, le Censeur hebdomadaire, toute la clique des feuillistes.
moi.
L’Année littéraire ! l’Observateur littéraire ! Cela ne se peut ; ils se détestent.
lui.
Il est vrai ; mais tous les gueux se réconcilient à la gamelle. Ce maudit Observateur littéraire, que le diable l’eût emporté lui et ses feuilles ! C’est ce chien de petit prêtre avare, puant et usurier, qui est la cause de mon désastre. Il parut sur notre horizon hier pour la première fois ; il arriva à l’heure qui nous chasse tous de nos repaires, l’heure du dîner. Quand il fait mauvais temps, heureux celui d’entre nous qui a la pièce de vingt-quatre sols dans sa poche pour payer le fiacre ! Tel s’est moqué de son confrère qui était arrivé le matin crotté jusqu’à l’échine, et mouillé jusqu’aux os, qui, le soir, rentre chez lui dans le même état. Il y en eut un, je ne sais plus lequel, qui eut, il y a quelques mois, un démêlé violent avec le Savoyard qui s’est établi à notre porte ; ils étaient en compte courant : le créancier voulait que son débiteur se liquidât, et celui-ci n’était pas en fonds et cependant il ne pouvait monter sans passer par les mains de l’autre.
On sert, on fait les honneurs de la table à l’abbé, on le place au haut bout. J’entre ; je l’aperçois. « Comment, l’abbé, lui dis-je, vous présidez ? voilà qui est fort bien pour aujourd’hui, mais demain vous descendrez, s’il vous plaît, d’une assiette, après-demain, d’une autre assiette, et ainsi, d’assiette en assiette, soit à droite, soit à gauche, jusqu’à ce que de la place que j’ai occupée une fois avant vous ; Fréron, une fois après moi ; Dorat, une fois après Fréron ; Palissot, une fois après Dorat, vous deveniez stationnaire auprès de moi, pauvre plat bougre comme vous, qui siedo sempre come un maestoso cazzo fra duoi coglioni. »
L’abbé, qui est bon diable, et qui prend tout bien, se mit à rire ; mademoiselle, pénétrée de mon observation et de la justesse de ma comparaison, se mit à rire ; tous ceux qui siégeaient à droite et à gauche de l’abbé, ou qu’il avait reculés d’un cran, se mirent à rire ; tout le monde rit, excepté monsieur, qui se fâche, et me tient des propos qui n’auraient rien signifié, si nous avions été seuls… « Rameau, vous êtes un impertinent.
— Je le sais bien, et c’est à cette condition que vous m’avez reçu.
— Un faquin.
— Comme un autre.
— Un gueux.
— Est-ce que je serais ici sans cela ?
— Je vous ferai chasser.
— Après dîner je m’en irai de moi-même…
— Je vous le conseille. »
On dîna ; je n’en perdis pas un coup de dent. Après avoir bien mangé, bu largement, car, après tout, il n’en aurait été ni plus ni moins, messer gaster est un personnage contre lequel je n’ai jamais boudé, je pris mon parti, et je me disposais à m’en aller ; j’avais engagé ma parole en présence de tant de monde, qu’il fallait bien la tenir. Je fus un temps considérable à rôder dans l’appartement, cherchant ma canne et mon chapeau où ils n’étaient pas, et comptant toujours que le patron se répandrait dans un nouveau torrent d’injures, que quelqu’un s’interposerait, et que nous finirions par nous raccommoder à force de nous fâcher. Je tournais, je tournais, car moi je n’avais rien sur le cœur ; mais le patron, lui, plus sombre et plus noir que l’Apollon d’Homère lorsqu’il décoche ses traits sur l’armée des Grecs, son bonnet une fois plus renfoncé que de coutume, se promenait en long et en large, le poing sous le menton. Mademoiselle s’approche de moi : « Mais, mademoiselle, qu’est-ce qu’il y a donc d’extraordinaire ? ai-je été différent aujourd’hui de moi-même ?
— Je veux qu’il sorte.
— Je sortirai… Je ne lui ai pas manqué.
— Pardonnez-moi ; on invite monsieur l’abbé, et…
— C’est lui qui s’est manqué à lui-même en invitant l’abbé, en me recevant, et avec moi tant d’autres bélîtres tels que moi…
— Allons, mon petit Rameau, il faut demander pardon à monsieur l’abbé.
— Je n’ai que faire de son pardon.
— Allons, allons, tout cela s’apaisera… »
On me prend par la main ; on m’entraîne vers le fauteuil de l’abbé ; j’étends les bras, je contemple l’abbé avec une espèce d’admiration, car qui est-ce qui a jamais demandé pardon à l’abbé ? « L’abbé, lui dis-je, l’abbé, tout ceci est bien ridicule, n’est-il pas vrai ? » Et puis je me mets à rire, et l’abbé aussi. Me voilà donc excusé de ce côté-là ; mais il fallait aborder l’autre, et ce que j’avais à lui dire était une autre paire de manches. Je ne sais plus trop comment je tournai mon excuse : « Monsieur, voilà ce fou…
— Il y a trop longtemps qu’il me fait souffrir ; je ne veux plus en entendre parler.
— Il est fâché…
— Oui, je suis très-fâché.
— Cela ne lui arrivera plus.
— Qu’au premier faquin… »
Je ne sais s’il était dans un de ces jours d’humeur où mademoiselle craint d’en approcher, et n’ose le toucher qu’avec ses mitaines de velours, ou s’il entendit mal ce que je disais, ou si je dis mal, ce fut pis qu’auparavant. Que diable ! est-ce qu’il ne me connaît pas ? est-ce qu’il ne sait pas que je suis comme les enfants, et qu’il y a des circonstances où je laisse tout aller sous moi ? Et puis je crois, Dieu me pardonne, que je n’aurais pas un moment de relâche. On userait un pantin d’acier à tenir la ficelle du matin au soir et du soir au matin. Il faut que je les désennuie, c’est la condition, mais il faut que je m’amuse quelquefois. Au milieu de ces imbroglios il me passa par la tête une pensée funeste, une pensée qui me donna de la morgue, une pensée qui m’inspira de la fierté et de l’insolence ; c’est qu’on ne pouvait se passer de moi, que j’étais un homme essentiel.
moi.
Oui, je crois que vous leur êtes très-utile, mais qu’ils vous le sont encore davantage. Vous ne retrouverez pas, quand vous voudrez, une aussi bonne maison ; mais eux, pour un fou qui leur manque, ils en retrouveront cent.
lui.
Cent fous comme moi ! monsieur le philosophe ; ils ne sont pas si communs. Oui, des plats fous. On est plus difficile en sottise qu’en talent ou en vertu. Je suis rare dans mon espèce, oui, très-rare. À présent qu’ils ne m’ont plus, que font-ils ? ils s’ennuient comme des chiens. Je suis un sac inépuisable d’impertinences. J’avais à chaque instant une boutade qui les faisait rire aux larmes : j’étais pour eux les Petites-Maisons entières.
moi.
Aussi vous aviez la table, le lit, l’habit, veste et culottes, les souliers et la pistole par mois.
lui.
Voilà le beau côté, voilà le bénéfice ; mais des charges, vous n’en dites mot. D’abord, s’il était bruit d’une pièce nouvelle, quelque temps qu’il fît, il fallait fureter dans tous les greniers de Paris, jusqu’à ce que j’en eusse trouvé l’auteur ; que je me procurasse la lecture de l’ouvrage, et que j’insinuasse adroitement qu’il y avait un rôle qui serait supérieurement rendu par quelqu’un de ma connaissance.
« Et par qui, s’il vous plaît ?
— Par qui ? belle question ! ce sont les grâces, la gentillesse, la finesse.
— Vous voulez dire Mlle Dangeville ? Par hasard la connaîtriez-vous ?
— Oui, un peu, mais ce n’est pas elle.
— Et qui donc ? »
Je nommais tout bas.
« Elle !
— Oui, elle, » répétais-je, un peu honteux, car j’ai quelquefois de la pudeur, et à ce nom il fallait voir comme la physionomie du poëte s’allongeait, et d’autres fois comme on m’éclatait au nez. Cependant, bon gré mal gré qu’il en eût, il fallait que j’amenasse mon homme à dîner ; et lui qui craignait de s’engager, rechignait, remerciait. Il fallait voir comme j’étais traité quand je ne réussissais pas dans ma négociation : j’étais un butor, un sot, un balourd, je n’étais bon à rien ; je ne valais pas le verre d’eau qu’on me donnait à boire. C’était bien pis lorsqu’on jouait, et qu’il fallait aller intrépidement au milieu des huées d’un public qui juge bien, quoi qu’on en dise, faire entendre mes claquements de mains isolés, attacher les regards sur moi, quelquefois dérober les sifflets à l’actrice, et ouïr chuchoter à côté de soi : « c’est un des valets déguisés de celui qui couche. Ce maraud-là se taira-t-il ?… » On ignore ce qui peut déterminer à cela ; on croit que c’est ineptie, tandis que c’est un motif qui excuse tout.
moi.
Jusqu’à l’infraction des lois civiles.
lui.
À la fin cependant j’étais connu, et l’on disait : « Oh ! c’est Rameau… » Ma ressource était de jeter quelques mots ironiques qui sauvassent du ridicule mon applaudissement solitaire qu’on interprétait à contre-sens. Convenez qu’il faut un puissant intérêt pour braver ainsi le public assemblé, et que chacune de ces corvées valait mieux qu’un petit écu ?
moi.
Que ne vous faisiez-vous prêter main-forte ?
lui.
Cela m’arrivait aussi, et je glanais un peu là-dessus. Avant que de se rendre au lieu du supplice, il fallait se charger la mémoire des endroits brillants où il importait de donner le ton. S’il m’arrivait de les oublier ou de me méprendre, j’en avais le tremblement à mon retour ; c’était un vacarme dont vous n’avez pas d’idée. Et puis à la maison une meute de chiens à soigner ; il est vrai que je m’étais sottement imposé cette tâche ; des chats dont j’avais la surintendance. J’étais trop heureux si Micou me favorisait d’un coup de griffe qui déchirât ma manchette ou ma main. Criquette est sujette à la colique ; c’est moi qui lui frotte le ventre. Autrefois mademoiselle avait des vapeurs, ce sont aujourd’hui les nerfs. Je ne parle point d’autres indispositions légères dont on ne se gêne point devant moi. Pour ceci, passe, je n’ai jamais prétendu contraindre ; j’ai lu je ne sais où, qu’un prince surnommé le Grand, restait quelquefois appuyé sur le dossier de la chaise percée de sa maîtresse. On en use à son aise avec ses familiers, et j’en étais ces jours-là plus que personne. Je suis apôtre de la familiarité et de l’aisance ; je les prêchais là d’exemple, sans qu’on s’en formalisât ; il n’y avait qu’à me laisser. Je vous ai ébauché le patron. Mademoiselle commence à devenir pesante, il faut entendre les bons contes qu’ils en font.
moi.
Vous n’êtes pas de ces gens-là ?
lui.
Pourquoi non ?
moi.
C’est qu’il est au moins indécent de donner du ridicule à ses bienfaiteurs.
lui.
Mais n’est-ce pas pis encore de s’autoriser de ses bienfaits pour avilir son protégé ?
moi.
Mais si le protégé n’était pas vil par lui-même, rien ne donnerait au protecteur cette autorité.
lui.
Mais si les personnages n’étaient pas ridicules par eux-mêmes, on n’en ferait pas de bons contes. Et puis est-ce ma faute s’ils s’encanaillent ? Est-ce ma faute, lorsqu’ils sont encanaillés, si on les trahit, si on les bafoue ? Quand on se résout à vivre avec des gens comme nous et qu’on a le sens commun, il y a je ne sais combien de noirceurs auxquelles il faut s’attendre. Quand on nous prend, ne nous connaît-on pas pour ce que nous sommes, pour des âmes intéressées, viles et perfides ? Si l’on nous connaît, tout est bien. Il y a un pacte tacite qu’on nous fera du bien et que tôt ou tard nous rendrons le mal pour le bien qu’on nous aura fait. Ce pacte ne subsiste-t-il pas entre l’homme et son singe et son perroquet ? Le Brun jette les hauts cris que Palissot, son convive et son ami, ait fait des couplets contre lui. Palissot a dû faire les couplets, et c’est Le Brun qui a tort. Poinsinet jette les hauts cris que Palissot ait mis sur son compte les couplets qu’il avait faits contre Le Brun. Palissot a dû mettre sur le compte de Poinsinet les couplets qu’il avait faits contre Le Brun, et c’est Poinsinet qui a tort. Le petit abbé Rey jette les hauts cris de ce que son ami Palissot lui a soufflé sa maîtresse auprès de laquelle il l’avait introduit : c’est qu’il ne fallait point introduire un Palissot chez sa maîtresse, ou se résoudre à la perdre ; Palissot a fait son devoir, et c’est l’abbé Rey qui a tort. Le libraire David jette les hauts cris de ce que son associé Palissot a couché ou voulu coucher avec sa femme ; la femme du libraire David jette les hauts cris de ce que Palissot a laissé croire à qui l’a voulu qu’il avait couché avec elle ; que Palissot ait couché ou non avec la femme du libraire David, ce qui est difficile à décider, car la femme a dû nier ce qui était et Palissot a pu laisser croire ce qui n’était pas ; quoi qu’il en soit, Palissot a fait son rôle et c’est David et sa femme qui ont tort. Qu’Helvétius jette les hauts cris que Palissot le traduise sur la scène comme un malhonnête homme, lui à qui il doit encore l’argent qu’il lui prêta pour se faire traiter de la mauvaise santé, se nourrir et se vêtir ; a-t-il dû se promettre un autre procédé de la part d’un homme souillé de toutes sortes d’infamies, qui par passe-temps fait abjurer la religion à son ami ; qui s’empare du bien de ses associés ; qui n’a ni foi, ni loi, ni sentiment ; qui court à la fortune per fas et nefas, qui compte ses jours par ses scélératesses, et qui s’est traduit lui-même sur la scène comme un des plus dangereux coquins, impudence dont je ne crois pas qu’il y eût dans le passé un premier exemple, ni qu’il y en ait un second dans l’avenir ? Non. Ce n’est donc pas Palissot, mais c’est Helvétius qui a tort. Si l’on mène un jeune provincial à la ménagerie de Versailles, et qu’il s’avise par sottise de passer la main à travers les barreaux de la loge du tigre ou de la panthère ; si le jeune homme laisse son bras dans la gueule de l’animal féroce, qui est-ce qui a tort ? Tout cela est écrit dans le pacte tacite ; tant pis pour celui qui l’ignore ou l’oublie. Combien je justifierais par ce pacte universel et sacré de gens qu’on accuse de méchanceté, tandis que c’est soi qu’on devrait accuser de sottise ! Oui, grosse comtesse, c’est vous qui avez tort, lorsque vous rassemblez autour de vous ce qu’on appelle parmi les gens de votre sorte des espèces, et que ces espèces vous font des vilenies, vous en font faire, et vous exposent au ressentiment des honnêtes gens. Les honnêtes gens font ce qu’ils doivent, les espèces aussi, et c’est vous qui avez tort de les accueillir. Si Bertin vivait doucement, paisiblement avec sa maîtresse, si par l’honnêteté de leurs caractères ils s’étaient fait des connaissances honnêtes, s’ils avaient appelé autour d’eux des hommes à talents, des gens connus dans la société par leur vertu ; s’ils avaient réservé pour une petite société éclairée et choisie les heures de distraction qu’ils auraient dérobées à la douceur d’être ensemble, de s’aimer, de se le dire dans le silence de la retraite, croyez-vous qu’on en eût fait ni bons ni mauvais contes ? Que leur est-il donc arrivé ? ce qu’ils méritaient ; ils ont été punis de leur imprudence, et c’est nous que la Providence avait destinés de toute éternité à faire justice des Bertins du jour, et ce sont nos pareils d’entre nos neveux qu’elle a destinés à faire justice des Mésenge et des Bertins à venir. Mais tandis que nous exécutons ses justes décrets sur la sottise, vous qui nous peignez tels que nous sommes, vous exécutez ses justes décrets sur nous. Que penseriez-vous de nous, si nous prétendions, avec des mœurs honteuses, jouir de la considération publique ? Que nous sommes des insensés. Et ceux qui s’attendent à des procédés honnêtes de la part de gens nés vicieux, de caractères vils et bas, sont-ils sages ? Tout a son vrai loyer dans ce monde. Il y a deux procureurs généraux, l’un à votre porte, qui châtie les délits contre la société ; la nature est l’autre. Celle-ci connaît de tous les vices qui échappent aux lois. Vous vous livrez à la débauche des femmes, vous serez hydropique ; vous êtes crapuleux, vous serez poumonique ; vous ouvrez votre porte à des marauds et vous vivez avec eux, vous serez trahi, persiflé, méprisé ; le plus court est de se résigner à l’équité de ces jugements, et de se dire à soi-même : c’est bien fait ; de secouer ses oreilles et de s’amender, ou de rester ce qu’on est, mais aux conditions susdites.
moi.
Vous avez raison.
lui.
Au demeurant, de ces mauvais contes, moi, je n’en invente aucun, je m’en tiens au rôle de colporteur. Ils disent qu’il y a quelques jours, sur les cinq heures du matin, on entendit un vacarme enragé ; toutes les sonnettes étaient en branle, c’étaient les cris interrompus et sourds d’un homme qu’on étouffe : « à moi… moi… je suffoque… je meurs… » Ces cris partaient de l’appartement du patron. On arrive, on le secourt. Notre grosse créature dont la tête était égarée, qui n’y était plus, qui n’y voyait plus, comme il arrive dans ce moment, s’élevait sur ses deux mains, et du plus haut qu’elle pouvait, laissait retomber sur les parties casuelles un poids de deux ou trois cents livres, animé de toute la vitesse que donne la fureur du plaisir. On eut beaucoup de peine à le dégager de là. Quelle diable de fantaisie à un petit marteau de se placer sous une lourde enclume ?
moi.
Vous êtes un polisson. Parlons d’autre chose. Depuis que nous causons, j’ai une question sur la lèvre.
lui.
Pourquoi l’avoir arrêtée là si longtemps ?
moi.
C’est que j’ai craint qu’elle ne fût indiscrète.
lui.
Après ce que je viens de vous révéler, j’ignore quel secret je puis avoir pour vous.
moi.
Vous ne doutez pas du jugement que je porte de votre caractère ?
lui.
Nullement ; je suis à vos yeux un être très-abject, très-méprisable, et je le suis aussi quelquefois aux miens, mais rarement ; je me félicite plus souvent de mes vices que je ne m’en blâme ; vous êtes plus constant dans votre mépris !
moi.
Il est vrai ; mais pourquoi me montrer toute votre turpitude ?
lui.
D’abord, c’est que vous en connaissiez une bonne partie, et que je voyais plus à gagner qu’à perdre à vous avouer le reste.
moi.
Comment cela, s’il vous plaît ?
lui.
S’il importe d’être sublime en quelques genres, c’est surtout en mal. On crache sur un petit filou, mais on ne peut refuser une sorte de considération à un grand criminel : son courage vous étonne, son atrocité vous fait frémir. On prise en tout l’unité du caractère.
moi.
Mais cette estimable unité de caractère vous ne l’avez pas encore ; je vous trouve de temps en temps vacillant dans vos principes ; il est incertain si vous tenez votre méchanceté de la nature ou de l’étude, et si l’étude vous a porté aussi loin qu’il est possible.
lui.
J’en conviens ; mais j’y ai fait de mon mieux. N’ai-je pas eu la modestie de reconnaître des êtres plus parfaits que moi ? ne vous ai-je pas parlé de Bouret avec l’admiration la plus profonde ? Bouret est le premier homme du monde dans mon esprit.
moi.
Mais immédiatement après Bouret, c’est vous ?
lui.
Non.
moi.
C’est donc Palissot ?
lui.
C’est Palissot, mais ce n’est pas Palissot seul.
moi.
Et qui peut être digne de partager le second rang avec lui ?
lui.
Le renégat d’Avignon.
moi.
Je n’ai jamais entendu parler de ce renégat d’Avignon, mais ce doit être un homme bien étonnant.
lui.
Aussi l’est-il.
moi.
L’histoire des grands personnages m’a toujours intéressé.
lui.
Je le crois bien. Celui-ci vivait chez un bon et honnête de ces descendants d’Abraham, promis au père des croyants en nombre égal à celui des étoiles.
moi.
Chez un juif ?
lui.
Chez un juif. Il avait d’abord surpris la commisération, ensuite la bienveillance, enfin la confiance la plus entière ; car voilà comme il arrive toujours : nous comptons tellement sur nos bienfaits, qu’il est rare que nous cachions notre secret à celui que nous avons comblé de nos bontés ; le moyen qu’il n’y ait pas des ingrats, quand nous exposons l’homme à la tentation de l’être impunément ? C’est une réflexion juste que notre juif ne fit pas. Il confia donc au renégat qu’il ne pouvait en conscience manger du cochon. Vous allez voir tout le parti qu’un esprit fécond sut tirer de cet aveu. Quelques mois se passèrent pendant lesquels notre renégat redoubla d’attention ; quand il crut son juif bien touché, bien captivé, bien convaincu par ses soins qu’il n’avait pas un meilleur ami dans toutes les tribus d’Israël… Admirez la circonspection de cet homme ! il ne se hâte pas ; il laisse mûrir la poire avant que de secouer la branche : trop d’ardeur pouvait faire échouer ce projet. C’est qu’ordinairement la grandeur de caractère résulte de la balance naturelle de plusieurs qualités opposées.
moi.
Eh ! laissez là vos réflexions, et continuez-moi votre histoire.
lui.
Cela ne se peut, il y a des jours où il faut que je réfléchisse ; c’est une maladie qu’il faut abandonner à son cours. Où en étais-je ?
moi.
À l’intimité bien établie entre le juif et le renégat.
lui.
Alors la poire était mûre… Mais vous ne m’écoutez pas, à quoi rêvez-vous ?
moi.
Je rêve à l’inégalité de votre ton tantôt haut, tantôt bas.
lui.
Est-ce que le ton de l’homme vicieux peut être un ?… Il arrive un soir chez son ami, l’air effaré, la voix entrecoupée, le visage pâle comme la mort, tremblant de tous ses membres.
« Qu’avez-vous ?
— Nous sommes perdus.
— Perdus et comment ?
— Perdus, vous dis-je, sans ressource.
— Expliquez-vous.
— Un moment, que je me remette de mon effroi.
— Allons remettez-vous, » lui dit le juif, au lieu de lui dire : « tu es un fieffé fripon, je ne sais ce que tu as à m’apprendre, mais tu es un fieffé fripon, tu joues la terreur. »
moi.
Et pourquoi lui devait-il parler ainsi ?
lui.
C’est qu’il était faux et qu’il avait passé la mesure ; cela est clair pour moi, et ne m’interrompez pas davantage. « Nous sommes perdus,… perdus !… sans ressource ! » Est-ce que vous ne sentez pas l’affectation de ces perdus répétés ?… « Un traître nous a déférés à la sainte Inquisition, vous comme juif, moi comme renégat, comme un infâme renégat… » Voyez comme le traître ne rougit pas de se servir des expressions les plus odieuses. Il faut plus de courage qu’on ne pense pour s’appeler de son nom ; vous ne savez pas ce qu’il en coûte pour en venir là.