Le Neveu de Rameau (édition Assézat)

Denis Diderot · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Neveu de Rameau (édition Assézat) · 6 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

NOTE

On nous reprocherait, sans aucun doute, d’avoir réimprimé le Neveu de Rameau sans avoir dit un mot de la querelle musicale qui y tient une si grande place. Dans cette querelle, où Diderot a pris le parti de la musique italienne contre la musique française, il a suivi le principe qu’il a souvent préconisé : exagérer une opinion pour qu’il en reste au moins quelque chose : « faire bourdonner la ruche. » Il a réussi, puisque les qualités qu’il préconisait dans la musique italienne sont venues s’ajouter aux qualités qu’il ne pouvait s’empêcher de reconnaître dans la musique française.

Goethe, dans une note de sa traduction, dit à ce propos : « Diderot prit dans la querelle musicale une position singulière. Les œuvres de Lulli et de Rameau appartiennent plutôt à l’école qui cherche l’expression qu’à l’école qui ne cherche qu’à plaire à l’oreille. Cette dernière école était représentée par les Bouffons qui arrivaient d’Italie ; or, c’est cette école dont Diderot se déclare le partisan, lui qui insiste tant sur l’importance de l’expression, et il croit que ce sont les Bouffons qui rempliront le mieux ses vœux. — Ce qu’il cherchait surtout, c’était à renverser un vieil édifice qu’il détestait et à faire place nette pour du nouveau. C’est bien aussi ce que firent les compositeurs français, dès qu’ils eurent le champ libre. Ils conservèrent leur goût pour la musique expressive, mais elle fut dès lors plus mélodieuse, elle eut plus de vérité et elle sut, sous cette forme rajeunie, charmer les nouvelles générations. »

M. Adolphe Jullien (la Musique et les Philosophes au XVIIIe siècle, Paris, Baur, 1873) dit : « Si Diderot prit parti pour les Bouffons, ce fut, croyons-nous, bien moins par conviction que par mode… il serait difficile de définir mieux que ne le fait Diderot, l’expression dramatique que doit renfermer tout morceau pour être véritablement beau… Mais ne semble-t-il pas, à lire ces principes, que l’auteur avait en vue les grandes scènes des maîtres de la musique française, de Lulli, de Campra, de Rameau ?… C’est, au contraire, dans les opéras-comiques de Duni, de Philidor qu’il prétend en trouver l’application. Diderot offre les airs de l’Île des fous comme des modèles de déclamation. Or Duni était en France depuis trois ans, lorsqu’il fit représenter cet ouvrage le 27 décembre 1760. Il avait singulièrement corrigé son style depuis son arrivée. Le talent de Duni a subi deux influences très-distinctes, et Diderot n’en a reconnu qu’une… Il ressort clairement de la comparaison des ouvrages écrits par Duni en Italie avec ceux composés en France, qu’il doit précisément aux modèles de l’opéra français cette vérité, que Diderot regardait comme l’essence même de la musique. »

Nous n’en dirons pas davantage, mais nous croyons qu’on a peut-être trop considéré comme étant l’opinion de Diderot celle qu’il met dans la bouche de son interlocuteur. Nous le voyons, en effet, le plus souvent, ailleurs que dans cette satire, citer Rameau et Campra.

LE NEVEU DE RAMEAU

Qu’il fasse beau, qu’il fasse laid, c’est mon habitude d’aller sur les cinq heures du soir me promener au Palais-Royal. C’est moi qu’on voit toujours seul, rêvant sur le banc d’Argenson. Je m’entretiens avec moi-même de politique, d’amour, de goût ou de philosophie ; j’abandonne mon esprit à tout son libertinage ; je le laisse maître de suivre la première idée sage ou folle qui se présente, comme on voit, dans l’allée de Foi, nos jeunes dissolus marcher sur les pas d’une courtisane à l’air éventé, au visage riant, à l’œil vif, au nez retroussé, quitter celle-ci pour une autre, les attaquant toutes et ne s’attachant à aucune. Mes pensées ce sont mes catins.

Si le temps est trop froid ou trop pluvieux, je me réfugie au café de la Régence. Là, je m’amuse à voir jouer aux échecs. Paris est l’endroit du monde, et le café de la Régence est l’endroit de Paris où l’on joue le mieux à ce jeu ; c’est chez Rey que font assaut le Légal profond, Philidor le subtil, le solide Mayot ; qu’on voit les coups les plus surprenants et qu’on entend les plus mauvais propos ; car si l’on peut être homme d’esprit et grand joueur d’échecs comme Légal, on peut être aussi un grand joueur d’échecs et un sot comme Foubert et Mayot.

Une après-dînée j’étais là, regardant beaucoup, parlant peu et écoutant le moins que je pouvais, lorsque je fus abordé par un des plus bizarres personnages de ce pays où Dieu n’en a pas laissé manquer. C’est un composé de hauteur et de bassesse, de bon sens et de déraison ; il faut que les notions de l’honnête et du déshonnête soient bien étrangement brouillées dans sa tête, car il montre ce que la nature lui a donné de bonnes qualités sans ostentation, et ce qu’il en a reçu de mauvaises sans pudeur. Au reste, il est doué d’une organisation forte, d’une chaleur d’imagination singulière, et d’une vigueur de poumons peu commune. Si vous le rencontrez jamais et que son originalité ne vous arrête pas, ou vous mettrez vos doigts dans vos oreilles, ou vous vous enfuirez. Dieux, quels terribles poumons ! Rien ne dissemble plus de lui que lui-même. Quelquefois il est maigre et hâve comme un malade au dernier degré de la consomption ; on compterait ses dents à travers ses joues, on dirait qu’il a passé plusieurs jours sans manger, ou qu’il sort de la Trappe. Le mois suivant, il est gras et replet comme s’il n’avait pas quitté la table d’un financier, ou qu’il eût été renfermé dans un couvent de Bernardins. Aujourd’hui en linge sale, en culotte déchirée, couvert de lambeaux, presque sans souliers, il va la tête basse, il se dérobe, on serait tenté de l’appeler pour lui donner l’aumône. Demain poudré, chaussé, frisé, bien vêtu, il marche la tête haute, il se montre, et vous le prendriez à peu près pour un honnête homme. Il vit au jour la journée ; triste ou gai, selon les circonstances. Son premier soin, le matin, quand il est levé, est de savoir où il dînera ; après dîner, il pense où il ira souper. La nuit amène aussi son inquiétude : ou il regagne à pied un petit grenier qu’il habite, à moins que l’hôtesse ennuyée d’attendre son loyer, ne lui en ait redemandé la clef ; ou il se rabat dans une taverne du faubourg où il attend le jour entre un morceau de pain et un pot de bière. Quand il n’a pas six sous dans sa poche, ce qui lui arrive quelquefois, il a recours soit à un fiacre de ses amis, soit au cocher d’un grand seigneur qui lui donne un lit sur de la paille, à côté de ses chevaux. Le matin il a encore une partie de son matelas dans les cheveux. Si la saison est douce, il arpente toute la nuit le Cours ou les Champs-Élysées. Il reparaît avec le jour à la ville, habillé de la veille pour le lendemain, et du lendemain quelquefois pour le reste de la semaine. Je n’estime pas ces originaux-là ; d’autres en font leurs connaissances familières, même leurs amis. Ils m’arrêtent une fois l’an, quand je les rencontre, parce que leur caractère tranche avec celui des autres, et qu’ils rompent cette fastidieuse uniformité que notre éducation, nos conventions de société, nos bienséances d’usage, ont introduite. S’il en paraît un dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente et qui restitue à chacun une portion de son individualité naturelle. Il secoue, il agite, il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité, il fait connaître les gens de bien, il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute et démêle son monde.

Je connaissais celui-ci de longue main. Il fréquentait dans une maison dont son talent lui avait ouvert la porte. Il y avait une fille unique ; il jurait au père et à la mère qu’il épouserait leur fille. Ceux-ci haussaient les épaules, lui riaient au nez, lui disaient qu’il était fou ; et je vis le moment que la chose était faite. Il m’empruntait quelques écus que je lui donnais. Il s’était introduit, je ne sais comment, dans quelques maisons honnêtes où il avait son couvert, mais à la condition qu’il ne parlerait pas sans en avoir obtenu la permission. Il se taisait et mangeait de rage ; il était excellent à voir dans cette contrainte. S’il lui prenait envie de manquer au traité et qu’il ouvrît la bouche, au premier mot tous les convives s’écriaient : Rameau ! alors la fureur étincelait dans ses yeux et il se remettait à manger avec plus de rage. Vous étiez curieux de savoir le nom de l’homme et vous le savez. C’est le neveu de ce musicien célèbre qui nous a délivrés du plain-chant de Lulli que nous psalmodiions depuis plus de cent ans, qui a tant écrit de visions inintelligibles et de vérités apocalyptiques sur la théorie de la musique, où ni lui ni personne n’entendit jamais rien et de qui nous avons un certain nombre d’opéras où il y a de l’harmonie, des bouts de chants, des idées décousues, du fracas, des vols, des triomphes, des lances, des gloires, des murmures, des victoires à perte d’haleine, des airs de danse qui dureront éternellement et qui, après avoir enterré le Florentin, sera enterré par les virtuoses italiens, ce qu’il pressentait et qui le rendait sombre, triste, hargneux, car personne n’a autant d’humeur, pas même une jolie femme qui se lève avec un bouton sur le nez, qu’un auteur menacé de survivre à sa réputation, témoin Marivaux et Crébillon le fils.

Il m’aborde. « Ah ! ah ! Vous voilà, monsieur le philosophe ; et que faites-vous ici parmi ce tas de fainéants ? Est-ce que vous perdez aussi votre temps à pousser le bois ?..... (c’est ainsi qu’on appelle par mépris jouer aux échecs ou aux dames.)

moi.

Non, mais quand je n’ai rien de mieux à faire, je m’amuse à regarder un instant ceux qui le poussent bien.

lui.

En ce cas, vous vous amusez rarement ; excepté Légal et Philidor le reste n’y entend rien.

moi.

Et M. de Bissy donc ?

lui.

Celui-là est en joueur d’échecs ce que Mlle Clairon est en actrice : ils savent de ces jeux l’un et l’autre tout ce qu’on en peut apprendre.

moi.

Vous êtes difficile, et je vois que vous ne faites grâce qu’aux hommes sublimes.

lui.

Oui, aux échecs, aux dames, en poésie, en éloquence, en musique et autres fadaises comme cela. À quoi bon la médiocrité dans ces genres ?

moi.

À peu de chose, j’en conviens. Mais c’est qu’il faut qu’il y ait un grand nombre d’hommes qui s’y appliquent pour faire sortir l’homme de génie. Il est un dans la multitude. Mais laissons cela. Il y a une éternité que je ne vous ai vu. Je ne pense guère à vous quand je ne vous vois pas, mais vous me plaisez toujours à revoir. Qu’avez-vous fait ?

lui.

Ce que vous, moi et tous les autres font, du bien, du mal, et rien. Et puis j’ai eu faim, et j’ai mangé, quand l’occasion s’en est présentée ; après avoir mangé, j’ai eu soif et j’ai bu quelquefois. Cependant la barbe me venait, et quand elle a été venue je l’ai fait raser.

moi.

Vous avez mal fait ; c’est la seule chose qui vous manque pour être un sage.

lui.

Oui-da. J’ai le front grand et ridé, l’œil ardent, le nez saillant, les joues larges, le sourcil noir et fourni, la bouche bien fendue, la lèvre rebordée et la face carrée. Si ce vaste menton était couvert d’une longue barbe, savez-vous que cela figurerait très-bien en bronze ou en marbre ?

moi.

À côté d’un César, d’un Marc-Aurèle, d’un Socrate.

lui.

Non. Je serais mieux entre Diogène et Phryné. Je suis effronté comme l’un, et je fréquente volontiers chez les autres.

moi.

Vous portez-vous toujours bien ?

lui.

Oui, ordinairement ; mais pas merveilleusement aujourd’hui.

moi.

Comment ! vous voilà avec un ventre de Silène et un visage…

lui.

Un visage qu’on prendrait pour son antagoniste. C’est que l’humeur qui fait sécher mon cher oncle engraisse apparemment son cher neveu.

moi.

À propos de cet oncle, le voyez-vous quelquefois ?

lui.

Oui, passer dans la rue.

moi.

Est-ce qu’il ne vous fait aucun bien ?

lui.

S’il en fait à quelqu’un, c’est sans s’en douter. C’est un philosophe dans son espèce ; il ne pense qu’à lui, le reste de l’univers lui est comme d’un clou à soufflet. Sa fille et sa femme n’ont qu’à mourir quand elles voudront, pourvu que les cloches de la paroisse qui sonneront pour elles continuent de résonner la douzième et la dix-septième, tout sera bien. Cela est heureux pour lui, et c’est ce que je prise particulièrement dans les gens de génie. Ils ne sont bons qu’à une chose, passé cela, rien ; ils ne savent ce que c’est d’être citoyens, pères, mères, parents, amis. Entre nous, il faut leur ressembler de tout point, mais ne pas désirer que la graine en soit commune. Il faut des hommes ; mais pour des hommes de génie, point ; non, ma foi, il n’en faut point. Ce sont eux qui changent la face du globe ; et dans les plus petites choses, la sottise est si commune et si puissante qu’on ne la réforme pas sans charivari. Il s’établit partie de ce qu’ils ont imaginé, partie reste comme il était ; de là deux évangiles, un habit d’arlequin. La sagesse du moine de Rabelais est la vraie sagesse pour son repos et pour celui des autres. Faire son devoir tellement quellement, toujours dire du bien de M. le prieur et laisser aller le monde à sa fantaisie. Il va bien, puisque la multitude en est contente. Si je savais l’histoire, je vous montrerais que le mal est toujours venu ici-bas par quelques hommes de génie ; mais je ne sais pas l’histoire, parce que je ne sais rien. Le diable m’emporte si j’ai jamais rien appris, et si, pour n’avoir rien appris, je m’en trouve plus mal. J’étais un jour à la table d’un ministre du roi de France, qui a de l’esprit comme quatre ; eh bien, il nous démontra clair comme un et un font deux, que rien n’était plus utile aux peuples que le mensonge, rien de plus nuisible que la vérité. Je ne me rappelle pas bien ses preuves, mais il s’ensuivait évidemment que les gens de génie sont détestables, et que si un enfant apportait en naissant, sur son front, la caractéristique de ce dangereux présent de la nature, il faudrait ou l’étouffer, ou le jeter aux cagnards.

moi.

Cependant ces personnages-là, si ennemis du génie, prétendent tous en avoir.

lui.

Je crois bien qu’ils le pensent au dedans d’eux-mêmes, mais je ne crois pas qu’ils osassent l’avouer.

moi.

C’est par modestie. Vous conçûtes donc là une terrible haine contre le génie ?

lui.

À n’en jamais revenir.

moi.

Mais j’ai vu un temps que vous vous désespériez de n’être qu’un homme commun. Vous ne serez jamais heureux si le pour et le contre vous affligent également ; il faudrait prendre son parti, et y demeurer attaché. Tout en convenant avec vous que les hommes de génie sont communément singuliers, ou, comme dit le proverbe, qu’il n’y a pas de grands esprits sans un grain de folie, on n’en reviendra pas ; on méprisera les siècles qui n’en auront point produit. Ils feront l’honneur des peuples chez lesquels ils auront existé ; tôt ou tard on leur élève des statues, et on les regarde comme les bienfaiteurs du genre humain. N’en déplaise à ce ministre sublime que vous m’avez cité, je crois que si le mensonge peut servir un moment, il est nécessairement nuisible à la longue, et qu’au contraire la vérité sert nécessairement à la longue, bien qu’il puisse arriver qu’elle nuise dans le moment. D’où je serais tenté de conclure que l’homme de génie qui décrie une erreur générale, ou qui accrédite une grande vérité, est toujours un être digne de notre vénération. Il peut arriver que cet être soit la victime du préjugé et des lois ; mais il y a deux sortes de lois, les unes d’une équité, d’une généralité absolues, d’autres bizarres, qui ne doivent leur sanction qu’à l’aveuglement ou à la nécessité des circonstances. Celles-ci ne couvrent le coupable qui les enfreint, que d’une ignominie passagère, ignominie que le temps reverse sur les juges et sur les nations, pour y rester à jamais. De Socrate ou du magistrat qui lui fit boire la ciguë, quel est aujourd’hui le déshonoré ?

lui.

Le voilà bien avancé ! en a-t-il été moins condamné ? en a-t-il moins été mis à mort ? en a-t-il moins été un citoyen turbulent ? par le mépris d’une mauvaise loi, en a-t-il moins encouragé les fous au mépris des bonnes ? en a-t-il moins été un particulier audacieux et bizarre ? Vous n’étiez pas éloigné tout à l’heure d’un aveu peu favorable aux hommes de génie.

moi.

Écoutez-moi, cher homme. Une société ne devrait pas avoir de mauvaises lois, et si elle n’en avait que de bonnes, elle ne serait jamais dans le cas de persécuter un homme de génie. Je ne vous ai pas dit que le génie fût indivisiblement attaché à la méchanceté, ni la méchanceté au génie. Un sot sera plus souvent un méchant qu’un homme d’esprit. Quand un homme de génie serait communément d’un commerce dur, difficile, épineux, insupportable, quand même ce serait un méchant, qu’en concluriez-vous ?

lui.

Qu’il est bon à noyer.

moi.

Doucement, cher homme. Çà, dites-moi, je ne prendrai pas votre oncle pour exemple. C’est un homme dur, c’est un brutal ; il est sans humanité, il est avare, il est mauvais père, mauvais époux, mauvais oncle ; mais il n’est pas décidé que ce soit un homme de génie, qu’il ait poussé son art fort loin, et qu’il soit question de ses ouvrages dans dix ans. Mais Racine ? celui-là certes avait du génie, et ne passait pas pour un trop bon homme. Mais Voltaire !…

lui.

Ne me pressez pas, car je suis conséquent.

moi.

Lequel des deux préféreriez-vous, ou qu’il eût été un bon homme, identifié avec son comptoir, comme Briasson, ou avec son aune, comme Barbier, faisant régulièrement tous les ans un enfant légitime à sa femme, bon mari, bon père, bon oncle, bon voisin, honnête commerçant, mais rien de plus ; ou qu’il eût été fourbe, traître, ambitieux, envieux, méchant, mais auteur d’Andromaque, de Britannicus, d’Iphigénie, de Phèdre, d’Athalie ?

lui.

Pour lui, ma foi, peut-être que de ces deux hommes, il eût mieux valu qu’il eût été le premier.

moi.

Cela est même infiniment plus vrai que vous ne le sentez.

lui.

Oh ! vous voilà, vous autres ! Si nous disons quelque chose de bien, c’est comme des fous ou des inspirés, par hasard. Il n’y a que vous autres qui vous entendiez ; oui, monsieur le philosophe, je m’entends, et je m’entends aussi bien que vous vous entendez.

moi.

Voyons ; eh bien, pourquoi pour lui ?

lui.

C’est que toutes ces belles choses-là qu’il a faites ne lui ont pas rendu vingt mille francs, et que s’il eût été un bon marchand en soie de la rue Saint-Denis ou Saint-Honoré, un bon épicier en gros, un apothicaire bien achalandé, il eût amassé une fortune immense, et qu’en l’amassant il n’y aurait eu sorte de plaisirs dont il n’eût joui ; qu’il aurait donné de temps en temps la pistole à un pauvre diable de bouffon comme moi qui l’aurait fait rire, et qui lui aurait procuré dans l’occasion une jeune fille qui l’aurait désennuyé de l’éternelle cohabitation avec sa femme ; que nous aurions fait d’excellents repas chez lui, joué gros jeu, bu d’excellents vins, d’excellentes liqueurs, d’excellent café, fait des parties de campagne ; et vous voyez que je m’entendais ; vous riez ?… mais laissez-moi dire : il eût été mieux pour ses entours.

moi.

Sans contredit. Pourvu qu’il n’eût pas employé d’une façon déshonnête l’opulence qu’il aurait acquise par un commerce légitime ; qu’il eût éloigné de sa maison tous ces joueurs, tous ces parasites, tous ces fades complaisants, tous ces fainéants, tous ces pervers inutiles, et qu’il eût fait assommer à coups de bâton, par ses garçons de boutique, l’homme officieux qui soulage, par la variété, les maris du dégoût d’une cohabitation habituelle avec leurs femmes.

lui.

Assommer, monsieur, assommer ! On n’assomme personne dans une ville bien policée. C’est un état honnête ; beaucoup de gens, même titrés, s’en mêlent. Et à quoi diable voulez-vous donc qu’on emploie son argent, si ce n’est à avoir bonne table, bonne compagnie, bons vins, belles femmes, plaisirs de toutes les couleurs, amusements de toutes les espèces ? J’aimerais autant être gueux que de posséder une grande fortune sans aucune de ces jouissances. Mais revenons à Racine. Cet homme n’a été bon que pour des inconnus et que pour le temps où il n’était plus.

moi.

D’accord ; mais pesez le mal et le bien. Dans mille ans d’ici, il fera verser des larmes ; il sera l’admiration des hommes dans toutes les contrées de la terre ; il inspirera l’humanité, la commisération, la tendresse. On demandera qui il était, de quel pays, et on l’enviera à la France. Il a fait souffrir quelques êtres qui ne sont plus, auxquels nous ne prenons presque aucun intérêt ; nous n’avons rien à redouter ni de ses vices, ni de ses défauts. Il eût été mieux sans doute qu’il eût reçu de la nature la vertu d’un homme de bien avec les talents d’un grand homme. C’est un arbre qui a fait sécher quelques arbres plantés dans son voisinage, qui a étouffé les plantes qui croissaient à ses pieds ; mais il a porté sa cime jusque dans la nue, ses branches se sont étendues au loin ; il a prêté son ombre à ceux qui venaient, qui viennent et qui viendront se reposer autour de son tronc majestueux ; il a produit des fruits d’un goût exquis, et qui se renouvellent sans cesse. Il serait à souhaiter que Voltaire eût encore la douceur de Duclos, l’ingénuité de l’abbé Trublet, la droiture de l’abbé d’Olivet ; mais puisque cela ne se peut, regardons la chose du côté vraiment intéressant ; oublions pour un moment le point que nous occupons dans l’espace et dans la durée, et étendons notre vue sur les siècles à venir, les régions les plus éloignées et les peuples à naître. Songeons au bien de notre espèce ; si nous ne sommes point assez généreux, pardonnons au moins à la nature d’avoir été plus sage que nous. Si vous jetez de l’eau froide sur la tête de Greuze, vous éteindrez peut-être son talent avec sa vanité. Si vous rendez Voltaire moins sensible à la critique, il ne saura plus descendre dans l’âme de Mérope, il ne vous touchera plus.

lui.

Mais si la nature était aussi puissante que sage, pourquoi ne les a-t-elle pas faits aussi bons qu’elle les a faits grands ?

moi.

Mais ne voyez-vous pas qu’avec un pareil raisonnement vous renversez l’ordre général, et que si tout ici-bas était excellent, il n’y aurait rien d’excellent ?

lui.

Vous avez raison ; le point important est que vous et moi nous soyons, et que nous soyons vous et moi ; que tout aille d’ailleurs comme il pourra. Le meilleur ordre des choses, à mon avis, est celui où je devais être, et foin du plus parfait des mondes, si je n’en suis pas. J’aime mieux être, et même être impertinent raisonneur, que de n’être pas.

moi.

Il n’y a personne qui ne pense comme vous, et qui ne fasse le procès à l’ordre qui est, sans s’apercevoir qu’il renonce à sa propre existence.

lui.

Il est vrai.

moi.

Acceptons donc les choses comme elles sont. Voyons ce qu’elles nous coûtent, et ce qu’elles nous rendent, et laissons là le tout que nous ne connaissons pas assez pour le louer ou le blâmer, et qui n’est peut-être ni bien ni mal, s’il est nécessaire, comme beaucoup d’honnêtes gens l’imaginent.

lui.

Je n’entends pas grand’chose à tout ce que vous me débitez là. C’est apparemment de la philosophie ; je vous préviens que je ne m’en mêle pas. Tout ce que je sais, c’est que je voudrais bien être un autre, au hasard d’être un homme de génie, un grand homme ; oui, il faut que j’en convienne, il y a là quelque chose qui me le dit. Je n’en ai jamais entendu louer un seul que son éloge ne m’ait fait enrager secrètement. Je suis envieux. Lorsque j’apprends de leur vie privée quelque trait qui les dégrade, je l’écoute avec plaisir ; cela nous rapproche, j’en supporte plus aisément ma médiocrité. Je me dis : Certes, tu n’aurais jamais fait Mahomet, mais ni l’éloge de Maupeou. J’ai donc été, je suis donc fâché d’être médiocre. Oui, oui, je suis médiocre et fâché. Je n’ai jamais entendu jouer l’ouverture des Indes galantes, jamais entendu chanter Profonds abîmes du Ténare ; Nuit, éternelle nuit, sans me dire avec douleur : Voilà ce que tu ne feras jamais. J’étais donc jaloux de mon oncle ; et s’il y avait eu à sa mort quelques belles pièces de clavecin dans son portefeuille, je n’aurais pas balancé à rester moi et à être lui.

moi.

S’il n’y a que cela qui vous chagrine, cela n’en vaut pas trop la peine.

lui.

Ce n’est rien, ce sont des moments qui passent.

Puis il se remettait à chanter l’ouverture des Indes galantes et l’air Profonds abîmes, et il ajoutait :

Le quelque chose qui est là et qui me parle me dit : Rameau, tu voudrais bien avoir fait ces deux morceaux-là ; si tu avais fait ces deux morceaux-là, tu en ferais bien deux autres ; et quand tu en aurais fait un certain nombre, on te jouerait, on te chanterait partout. Quand tu marcherais, tu aurais la tête droite, ta conscience te rendrait témoignage à toi-même de ton propre mérite, les autres te désigneraient du doigt, on dirait :

C’est lui qui a fait les jolies gavottes (et il chantait les gavottes). Puis, avec l’air d’un homme touché qui nage dans la joie et qui en a les yeux humides, il ajoutait en se frottant les mains : Tu aurais une bonne maison (il en mesurait l’étendue avec ses bras), un bon lit (et il s’y étendait nonchalamment), de bons vins (qu’il goûtait en faisant claquer sa langue contre son palais), un bon équipage (et il levait le pied pour y monter), de jolies femmes (à qui il prenait déjà la gorge et qu’il regardait voluptueusement) ; cent faquins te viendraient encenser tous les jours (et il croyait les voir autour de lui : il voyait Palissot, Poinsinet, les Fréron père et fils, La Porte ; il les entendait, il se rengorgeait, les approuvait, leur souriait, les dédaignait, les méprisait, les chassait, les rappelait ; puis il continuait : ) Et c’est ainsi que l’on te dirait le matin que tu es un grand homme ; tu lirais dans l’histoire des Trois Siècles que tu es un grand homme, tu serais convaincu le soir que tu es un grand homme, et le grand homme Rameau s’endormirait au doux murmure de l’éloge qui retentirait dans son oreille même en dormant, il aurait l’air satisfait : sa poitrine se dilaterait, s’élèverait, s’abaisserait avec aisance, il ronflerait comme un grand homme…

Et en parlant ainsi, il se laissait aller mollement sur une banquette ; il fermait les yeux, et il imitait le sommeil heureux qu’il imaginait. Après avoir goûté quelques instants la douceur de ce repos, il se réveillait, étendait les bras, bâillait, se frottait les yeux, et cherchait encore autour de lui ses adulateurs insipides.

moi.

Vous croyez donc que l’homme heureux a son sommeil.

lui.

Si je le crois ! Moi, pauvre hère ; lorsque le soir j’ai regagné mon grenier et que je me suis fourré dans mon grabat, je suis ratatiné sous ma couverture, j’ai la poitrine étroite et la respiration gênée ; c’est une espèce de plainte faible qu’on entend à peine, au lieu qu’un financier fait retentir son appartement et étonne toute sa rue. Mais ce qui m’afflige aujourd’hui, ce n’est pas de ronfler et de dormir mesquinement comme un misérable.

moi.

Cela est pourtant triste.

lui.

Ce qui m’est arrivé l’est bien davantage.

moi.

Qu’est-ce donc ?

lui.

Vous avez toujours pris quelque intérêt à moi, parce que je suis un bon diable, que vous méprisez dans le fond, mais qui vous amuse…

moi.

C’est la vérité.

lui.

Et je vais vous le dire.

Avant que de commencer il pousse un profond soupir et porte ses deux mains à son front, ensuite il reprend un air tranquille et me dit :

Vous savez que je suis un ignorant, un sot, un fou, un impertinent, un paresseux, ce que nos Bourguignons appellent un fieffé truand, en escroc, un gourmand…

moi.

Quel panégyrique !

lui.

Il est vrai de tout point, il n’y a pas un mot à rabattre ; point de contestation là-dessus, s’il vous plaît. Personne ne me connaît mieux que moi, et je ne dis pas tout.

moi.

Je ne veux point vous fâcher, et je conviendrai de tout.

lui.

Eh bien, je vivais avec des gens qui m’avaient pris en gré, précisément parce que j’étais doué à un rare degré de toutes ces qualités.

moi.

Cela est singulier : jusqu’à présent j’avais cru ou qu’on se les cachait à soi-même ou qu’on se les pardonnait et qu’on les méprisait dans les autres.

lui.

Se les cacher ! Est-ce qu’on le peut ? Soyez sûr que quand Palissot est seul et qu’il revient sur lui-même, il se dit bien d’autres choses ; soyez sûr qu’en tête-à-tête avec son collègue, ils s’avouent franchement qu’ils ne sont que deux insignes maroufles. Les mépriser dans les autres ! Mes gens étaient plus équitables, et mon caractère me réussissait merveilleusement auprès d’eux ; j’étais comme un coq en pâte : on me fêtait, on ne me perdait pas un moment sans me regretter ; j’étais leur petit Rameau, leur joli Rameau, leur Rameau le fou, l’impertinent, l’ignorant, le paresseux, le gourmand, le bouffon, la grosse bête. Il n’y avait pas une de ces épithètes qui ne me valût un sourire, une caresse, un petit coup sur l’épaule, un soufflet, un coup de pied ; à table, un bon morceau qu’on me jetait sur mon assiette ; hors de table, une liberté que je prenais sans conséquence, car, moi, je suis sans conséquence. On fait de moi, devant moi, avec moi tout ce qu’on veut sans que je m’en formalise. Et les petits présents qui me pleuvaient ! Le grand chien que je suis, j’ai tout perdu ! J’ai tout perdu pour avoir eu le sens commun une fois, une seule fois en ma vie. Ah ! si cela m’arrive jamais !

moi.

De quoi s’agissait-il donc ?

lui.

Rameau ! Rameau ! vous avait-on pris pour cela ? La sottise d’avoir eu un peu de goût, un peu d’esprit, un peu de raison ; Rameau, mon ami, cela vous apprendra à rester ce que Dieu vous fit, et ce que vos protecteurs vous voulaient. Aussi l’on vous a pris par les épaules, on vous a conduit à la porte, on vous a dit : « Faquin, tirez, ne reparaissez plus ; cela veut avoir du sens, de la raison, je crois ! tirez ! Nous avons de ces qualités-là de reste. » Vous vous en êtes allé en vous mordant les doigts ; c’est votre langue maudite qu’il fallait mordre auparavant. Pour ne vous en être pas avisé, vous voilà sur le pavé, sans le sou, et ne sachant où donner de la tête. Vous étiez nourri à bouche que veux-tu ! et vous retournerez au regrat ; bien logé, et vous serez trop heureux si l’on vous rend votre grenier ; bien couché, et la paille vous attend entre le cocher de M. de Soubise et l’ami Robbé ; au lieu d’un sommeil doux et tranquille comme vous l’aviez, vous entendrez d’une oreille le hennissement et le piétinement des chevaux, de l’autre le bruit mille fois plus insupportable de vers secs, durs et barbares. Malheureux, mal avisé, possédé d’un million de diables !

moi.

Mais n’y aurait-il pas moyen de se rapatrier ? la faute que vous avez commise est-elle si impardonnable ? À votre place, j’irais retrouver mes gens, vous leur êtes plus nécessaire que vous ne croyez.

lui.

Oh ! je suis sûr qu’à présent qu’ils ne m’ont pas pour les faire rire, ils s’ennuient comme des chiens.

moi.

J’irais donc les retrouver ; je ne leur laisserais pas le temps de se passer de moi, de se tourner vers quelque amusement honnête ; car qui sait ce qui peut arriver ?

lui.

Ce n’est pas là ce que je crains ; cela n’arrivera pas.

moi.

Quelque sublime que vous soyez, un autre peut vous remplacer.

lui.

Difficilement.

moi.

D’accord ; cependant j’irais avec ce visage défait, ces yeux égarés, ce cou débraillé, ces cheveux ébouriffés, dans l’état vraiment tragique où vous voilà. Je me jetterais aux pieds de la divinité, et sans me relever, je lui dirais d’une voix basse et sanglotante : « Pardon, madame ! pardon ! je suis un indigne, un infâme. Ce fut un malheureux instant, car vous savez que je ne suis pas sujet à avoir du sens commun, et je vous promets de n’en avoir de ma vie. »

Ce qu’il y a de plaisant, c’est que tandis que je lui tenais ce discours, il en exécutait la pantomime, et s’était prosterné ; il avait collé son visage contre terre, il paraissait tenir entre ses deux mains le bout d’une pantoufle, il pleurait, il sanglotait, il disait : « Oui, ma petite reine, oui, je le promets, je n’en aurai de ma vie, de ma vie… » Puis se relevant brusquement, il ajouta d’un ton sérieux et réfléchi.

lui.

Oui, vous avez raison. Je vois que c’est le mieux. Elle est bonne ; M. Vieillard dit qu’elle est si bonne ! Moi je sais un peu qu’elle l’est ; mais cependant aller s’humilier devant une guenon, crier miséricorde aux pieds d’une petite histrionne que les sifflets du parterre ne cessent de poursuivre ! Moi Rameau, fils de M. Rameau, apothicaire de Dijon, qui est un homme de bien et qui n’a jamais fléchi le genou devant qui que ce soit ! Moi Rameau, qu’on voit se promener droit et les bras en l’air dans le Palais-Royal, depuis que M. Carmontelle l’a dessiné courbé et les mains sous les basques de son habit ! Moi qui ai composé des pièces de clavecin que personne ne joue, mais qui seront peut-être les seules qui passeront à la postérité qui les jouera ; moi ! moi enfin ! j’irais !… Tenez, monsieur, cela ne se peut (et mettant sa main droite sur sa poitrine, il ajoutait) : je me sens là quelque chose qui s’élève et qui me dit : Rameau, tu n’en feras rien. Il faut qu’il y ait une certaine dignité attachée à la nature de l’homme, que rien ne peut étouffer. Cela se réveille à propos de bottes, oui, à propos de bottes, car il y a d’autres jours où il ne m’en coûterait rien pour être vil tant qu’on voudrait ; ces jours-là, pour un liard, je baiserais le cul à la petite Hus.

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