Le Neveu de Rameau (édition Assézat) (page 5)
moi.
Non, certes. Mais cet infâme renégat ?…
lui.
Est faux, mais c’est une fausseté bien adroite. Le juif s’enraye, il s’arrache la barbe, il se roule à terre, il voit les sbires à sa porte, il se voit affublé du san benito, il voit son auto-da-fé préparé. « Mon ami, mon tendre ami, mon unique ami, quel parti prendre ?
— Quel parti ? De se montrer, d’affecter la plus grande sécurité, de se conduire comme à l’ordinaire. La procédure de ce tribunal est secrète, mais lente ; il faut user de ses délais pour tout vendre. J’irai louer ou je ferai louer un bâtiment par un tiers, oui, par un tiers, ce sera le mieux ; nous y déposerons votre fortune ; car c’est à votre fortune principalement qu’ils en veulent, et nous irons, vous et moi, chercher sous un autre ciel la liberté de servir notre Dieu et de suivre en sûreté la loi d’Abraham et de notre conscience. Le point important dans la circonstance périlleuse où nous nous trouvons est de ne point faire d’imprudence… »
Fait et dit. Le bâtiment est loué et pourvu de vivres et de matelots, la fortune du juif est à bord ; demain à la pointe du jour, ils mettent à la voile, ils peuvent souper gaiement et dormir en sûreté ; demain ils échappent à leurs persécuteurs. Pendant la nuit le renégat se lève, dépouille le juif de son portefeuille, de sa bourse et de ses bijoux, se rend à bord et le voilà parti… Et vous croyez que c’est là tout ! bon ! vous n’y êtes pas. Lorsqu’on me raconta cette histoire, moi je devinai ce que je vous ai tu pour essayer votre sagacité. Vous avez bien fait d’être un honnête homme, vous n’auriez été qu’un friponneau. Jusqu’ici le renégat n’est que cela, c’est un coquin méprisable à qui personne ne voudrait ressembler. Le sublime de sa méchanceté, c’est d’avoir été lui-même le délateur de son bon ami l’israélite dont la sainte Inquisition s’empara à son réveil, et dont, quelques jours après, on fit un beau feu de joie. Et ce fut ainsi que le renégat devint tranquille possesseur de la fortune de ce descendant maudit de ceux qui ont crucifié Notre-Seigneur.
moi.
Je ne sais lequel des deux me fait le plus d’horreur, ou de la scélératesse de votre renégat, ou du ton dont vous en parlez.
lui.
Et voilà ce que je vous disais : l’atrocité de l’action vous porte au delà du mépris et c’est la raison de ma sincérité. J’ai voulu que vous connussiez jusqu’où j’excellais dans mon art, vous arracher l’aveu que j’étais au moins original dans mon avilissement, me placer dans votre tête sur la ligne des grands vauriens et m’écrier ensuite : Vivat Mascarillus, fourbum imperator ! Allons, gai, monsieur le philosophe, chorus ; vivat Mascarillus, fourbum imperator !
Et là-dessus il se mit à faire un chant en fugue tout à fait singulier ; tantôt la mélodie était grave et pleine de majesté, tantôt légère et folâtre ; dans un instant il imitait la basse, dans un autre une des parties du dessus ; il m’indiquait de ses bras et de son cou allongé les endroits des tenues, et s’exécutait, se composait à lui-même un chant de triomphe où l’on voyait qu’il s’entendait mieux en bonne musique qu’en bonnes mœurs.
Je ne savais, moi, si je devais rester ou fuir, rire ou m’indigner ; je restai dans le dessein de tourner la conversation sur quelque sujet qui chassât de mon âme l’horreur dont elle était remplie. Je commençais à supporter avec peine la présence d’un homme qui discutait une action horrible, un exécrable forfait, comme un connaisseur en peinture ou en poésie examine les beautés d’un ouvrage de goût, ou comme un moraliste ou un historien relève et fait éclater les circonstances d’une action héroïque. Je devins sombre malgré moi ; il s’en aperçut et me dit :
lui.
Qu’avez-vous ? Est-ce que vous vous trouvez mal ?
moi.
Un peu ; mais cela passera.
lui.
Vous avez l’air soucieux d’un homme tracassé de quelque idée sombre.
moi.
C’est cela…
Après un moment de silence de sa part et de la mienne, pendant lequel il se promenait en sifflant et en chantant, pour le ramener à son talent, je lui dis :
moi.
Que faites-vous à présent ?
lui.
Rien.
moi.
Cela est très-fatigant.
lui.
J’étais déjà suffisamment bête, j’ai été entendre cette musique de Duni et de nos autres jeunes faiseurs, qui m’a achevé.
moi.
Vous approuvez donc ce genre ?
lui.
Sans doute.
moi.
Et vous trouvez de la beauté dans ces nouveaux chants ?
lui.
Si j’y en trouve ! pardieu, je vous en réponds. Comme cela est déclamé ! quelle vérité ! quelle expression !
moi.
Tout art d’imitation a son modèle dans la nature. Quel est le modèle du musicien quand il fait un chant ?
lui.
Pourquoi ne pas prendre la chose de plus haut ? Qu’est-ce qu’un chant ?
moi.
Je vous avouerai que cette question est au-dessus de mes forces. Voilà comme nous sommes tous, nous n’avons dans la mémoire que des mots que nous croyons entendre par l’usage fréquent et l’application même juste que nous en faisons ; dans l’esprit que des notions vagues. Quand je prononce le mot chant, je n’ai pas de notions plus nettes que vous et la plupart de vos semblables quand ils disent : Réputation, blâme, honneur, vice, vertu, pudeur, décence, honte, ridicule.
lui.
Le chant est une imitation, par les sons, d’une échelle inventée par l’art ou inspirée par la nature, comme il vous plaira, ou par la voix ou par l’instrument, des bruits physiques ou des accents de la passion, et vous voyez qu’en changeant là dedans les choses à changer, la définition conviendrait exactement à la peinture, à l’éloquence, à la sculpture et à la poésie. Maintenant, pour en venir à votre question, quel est le modèle du musicien ou du chant ? C’est la déclamation, si le modèle est vivant et pensant ; c’est le bruit, si le modèle est inanimé. Il faut considérer la déclamation comme une ligne, et le chant comme une autre ligne, qui serpenterait sur la première. Plus cette déclamation, type du chant, sera forte et vraie, plus le chant qui s’y conforme la coupera en un plus grand nombre de points ; plus le chant sera vrai et plus il sera beau ; et c’est ce qu’ont très-bien senti nos jeunes musiciens. Quand on entend : Je suis un pauvre diable, on croit reconnaître la plainte d’un avare ; s’il ne chantait pas, c’est sur les mêmes tons qu’il parlerait à la terre, quand il lui confie son or et qu’il lui dit : Ô terre, reçois mon trésor. Et cette petite fille qui sent palpiter son cœur ; qui rougit, qui se trouble et qui supplie monseigneur de la laisser partir, s’exprimerait-elle autrement ? Il y a dans ces ouvrages toutes sortes de caractères, une variété infinie de déclamation : cela est sublime, c’est moi qui vous le dis. Allez, allez entendre le morceau où le jeune homme qui se sent mourir s’écrie : Mon cœur s’en va ! Écoutez le chant, écoutez la symphonie, et vous me direz après quelle différence il y a entre les vraies voix d’un moribond, et le tour de ce chant ; vous verrez si la ligne de la mélodie ne coïncide pas tout entière avec la ligne de la déclamation. Je ne vous parle pas de la mesure, qui est encore une des conditions du chant, je m’en tiens à l’expression, et il n’y a rien de plus évident que le passage suivant que j’ai lu quelque part : Musices seminarium accentus, l’accent est la pépinière de la mélodie. Jugez de là de quelle difficulté et de quelle importance il est de savoir bien faire le récitatif. Il n’y a point de bel air dont on ne puisse faire un beau récitatif, et point de beau récitatif dont un habile homme ne puisse faire un bel air. Je ne voudrais pas assurer que celui qui récite bien chantera bien ; mais je serais surpris que celui qui chante bien, ne sût pas bien réciter. Et croyez tout ce que je vous dis là, car c’est le vrai.
moi.
Je ne demanderais pas mieux que de vous en croire, si je n’étais arrêté par un petit inconvénient.
lui.
Et cet inconvénient ?
moi.
C’est que si cette musique est sublime, il faut que celle du divin Lulli, de Campra, de Destouches, de Mouret, et même, soit dit entre nous, celle du cher oncle, soit un peu plate.
lui, s’approchant de mon oreille, me répondit :
Je ne voudrais pas être entendu, car il y a ici beaucoup de gens qui me connaissent ; c’est qu’elle l’est aussi. Ce n’est pas que je me soucie du cher oncle, puisque cher il y a ; c’est une pierre, il me verrait tirer la langue d’un pied qu’il ne me donnerait pas un verre d’eau ; mais il a beau faire, à l’octave, à la septième : Hou, hon ; hin, hin ; tu, tu, tu, turlututu avec un charivari de diable ; ceux qui commencent à s’y connaître et qui ne prennent plus du tintamarre pour de la musique, ne s’accommoderont jamais de cela. On devrait défendre par une ordonnance de police à toute personne, de quelque qualité ou condition qu’elle fût, de faire chanter le Stabat de Pergolèse. Ce Stabat, il fallait le faire brûler par la main du bourreau. Ma foi, ces maudits bouffons avec leur Servante Maîtresse, leur Tracallo nous en ont donné rudement dans le cul. Autrefois un Tancrède, une Issé, une Europe galante, les Indes, Castor, les Talents lyriques, allaient à quatre, cinq, six mois, on ne voyait pas la fin des représentations d’une Armide, à présent tout cela vous tombe les uns sur les autres comme des capucins de cartes. Aussi Rebel et Francœur en jettent-ils feu et flamme. Ils disent que tout est perdu, qu’ils sont ruinés, et que si l’on tolère plus longtemps cette canaille chantante de la Foire, la musique nationale est au diable, et que l’Académie Royale du cul-de-sac n’a qu’à fermer boutique. Il y a bien quelque chose de vrai là dedans. Les vieilles perruques qui viennent là depuis trente à quarante ans, tous les vendredis, au lieu de s’amuser comme ils ont fait par le passé, s’ennuient et bâillent sans trop savoir pourquoi, ils se le demandent et ne sauraient se répondre : que ne s’adressent-ils à moi ! la prédiction de Duni s’accomplira, et du train que cela prend, je veux mourir si dans quatre ou cinq ans, à dater du Peintre amoureux de son Modèle, il y a un chat à fesser dans la célèbre impasse. Les bonnes gens ! ils ont renoncé à leurs symphonies pour jouer des symphonies italiennes. Ils ont cru qu’ils feraient leurs oreilles à celles-ci, sans conséquence pour leur musique vocale, comme si la symphonie n’était pas au chant, à un peu de libertinage près inspiré par l’étendue de l’instrument et la mobilité des doigts, ce que le chant est à la déclamation réelle ; comme si le violon n’était pas le singe du chanteur, qui deviendra un jour, lorsque le difficile prendra la place du beau, le singe du violon. Le premier qui joua Locatelli fut l’apôtre de la nouvelle musique. À d’autres, à d’autres ; on nous accoutumera à l’imitation des accents de la passion ou des phénomènes de la nature, par le chant et la voix, par l’instrument, car voilà toute l’étendue de l’objet de la musique, et nous conserverons notre goût pour les vols, les lances, les gloires, les triomphes, les victoires ? Va-t’en voir s’ils viennent, Jean. Ils ont imaginé qu’ils pleureraient ou riraient à des scènes de tragédie ou de comédie musiquées, qu’on porterait à leurs oreilles les accents de la fureur, de la haine, de la jalousie, les vraies plaintes de l’amour, les ironies, les plaisanteries du théâtre italien ou français, et qu’ils resteraient admirateurs de Ragonde ou de Platée. Je t’en réponds, Tarare ponpon. Qu’ils éprouveraient sans cesse avec quelle facilité, quelle flexibilité, quelle mollesse, l’harmonie, la prosodie, les ellipses, les inversions de la langue italienne se prêtaient à l’art, au mouvement, à l’expression, aux tours du chant et à la valeur mesurée des sons, et qu’ils continueraient d’ignorer combien la leur est raide, sourde, lourde, pesante, pédantesque et monotone. Eh, oui, oui ; ils se sont persuadé qu’après avoir mêlé leurs larmes aux pleurs d’une mère qui se désole sur la mort de son fils, après avoir frémi de l’ordre d’un tyran qui ordonne un meurtre, ils ne s’ennuieraient pas de leur féerie, de leur insipide mythologie, de leurs petits madrigaux doucereux qui ne marquent pas moins le mauvais goût du poëte que la misère de l’art qui s’en accommode. Les bonnes gens ! cela n’est pas et ne peut être ; le vrai, le bon, le beau ont leurs droits, on les conteste, mais on finit par admirer ; ce qui n’est pas marqué à ce coin, on l’admire un temps ; mais on finit par bâiller. Bâillez donc, messieurs, bâillez à votre aise, ne vous gênez pas. L’empire de la nature et de ma trinité, contre laquelle les portes de l’enfer ne prévaudront jamais ; le vrai, qui est le père qui engendre le bon qui est le fils, d’où procède le beau qui est le saint-esprit, s’établit tout doucement. Le dieu étranger se place humblement sur l’autel à côté de l’idole du pays ; peu à peu il s’y affermit ; un beau jour il pousse du coude son camarade, et patatras, voilà l’idole en bas. C’est comme cela qu’on dit que les jésuites ont planté le christianisme à la Chine et aux Indes : et ces jansénistes ont beau dire : cette méthode politique qui marche à son but sans bruit, sans effusion de sang, sans martyrs, sans un toupet de cheveux arraché, me semble la meilleure.
moi.
Il y a de la raison à peu près dans tout ce que vous venez de dire.
lui.
De la raison ? tant mieux. Je veux que le diable m’emporte si j’y tâche. Cela va comme je te pousse. Je suis comme les musiciens de l’impasse quand mon oncle parut. Si j’adresse, à la bonne heure. C’est qu’un garçon charbonnier parlera toujours mieux de son métier que toute une académie et que tous les Duhamel du monde…
Et puis le voilà qui se met à se promener, en murmurant dans son gosier quelques-uns des airs de l’Île des Fous, du Peintre amoureux de son Modèle, du Maréchal ferrant, de la Plaideuse, et de temps en temps il s’écriait, en levant les mains et les yeux au ciel : « Si cela est beau, mordieu ! si cela est beau ! comment peut-on porter à sa tête une paire d’oreilles et faire une pareille question ? » Il commençait à entrer en passion et à chanter tout bas, il élevait le ton à mesure qu’il se passionnait davantage ; vinrent ensuite les gestes, les grimaces du visage et les contorsions du corps ; et je dis : « Bon, voilà la tête qui se perd et quelque scène nouvelle qui se prépare… »
En effet, il part d’un éclat de voix : Je suis un pauvre misérable… Monseigneur, monseigneur, laissez-moi partir… Ô terre, reçois mon or, conserve bien mon trésor, mon âme, mon âme, ma vie ! Ô terre !… Le voilà le petit ami, le voilà le petit ami ! Aspettare e non venire… A Zerbina penserete… Sempre in contrasti con te si sta… Il entassait et brouillait ensemble trente airs italiens, français, tragiques, comiques, de toutes sortes de caractères. Tantôt avec une voix de basse-taille il descendait jusqu’aux enfers, tantôt s’égosillant et contrefaisant le fausset, il déchirait le haut des airs ; imitant de la démarche, du maintien, du geste, les différents personnages chantants ; successivement furieux, radouci, impérieux, ricaneur. Ici c’est une jeune fille qui pleure, et il en rend toute la minauderie ; là, il est prêtre, il est roi, il est tyran ; il menace, il commande, il s’emporte ; il est esclave, il obéit ; il s’apaise, il se désole, il se plaint, il rit ; jamais hors de ton, de mesure, du sens des paroles et du caractère de l’air.
Tous les pousse-bois avaient quitté leurs échiquiers et s’étaient rassemblés autour de lui ; les fenêtres du café étaient occupées en dehors par les passants qui s’étaient arrêtés au bruit. On faisait des éclats de rire à entr’ouvrir le plafond. Lui n’apercevait rien, il continuait, saisi d’une aliénation d’esprit, d’un enthousiasme si voisin de la folie qu’il est incertain qu’il en revienne, s’il ne faudra pas le jeter dans un fiacre et le mener droit aux Petites-Maisons, en chantant un lambeau des Lamentations de Jomelli. Il répétait avec une précision, une vérité et une chaleur incroyable les plus beaux endroits de chaque morceau ; ce beau récitatif obligé où le prophète peint la désolation de Jérusalem, il l’arrosa d’un torrent de larmes qui en arrachèrent de tous les yeux. Tout y était, et la délicatesse du chant, et la force de l’expression, et la douleur. Il insistait sur les endroits où le musicien s’était particulièrement montré un grand maître. S’il quittait la partie du chant, c’était pour prendre celle des instruments qu’il laissait subitement pour revenir à la voix, entrelaçant l’une à l’autre de manière à conserver les liaisons et l’unité du tout ; s’emparant de nos âmes, et les tenant suspendues dans la situation la plus singulière que j’aie jamais éprouvée. Admirais-je ? oui, j’admirais. Étais-je touché de pitié ? j’étais touché de pitié ; mais une teinte de ridicule était fondue dans ces sentiments et les dénaturait.
Mais vous vous seriez échappé en éclats de rire à la manière dont il contrefaisait les différents instruments ; avec des joues renflées et bouffies, et un son rauque et sombre, il rendait les cors et les bassons ; il prenait un son éclatant et nasillard pour les hautbois ; précipitant sa voix avec une rapidité incroyable pour les instruments à corde dont il cherchait les sons les plus approchés ; il sifflait les petites flûtes, il roucoulait les traversières ; criant, chantant, se démenant comme un forcené, faisant lui seul les danseurs, les danseuses, les chanteurs, les chanteuses, tout un orchestre, tout un théâtre lyrique, et se divisant en vingt rôles divers ; courant, s’arrêtant avec l’air d’un énergumène, étincelant des yeux, écumant de la bouche.
Il faisait une chaleur à périr, et la sueur qui suivait les plis de son front et la longueur de ses joues, se mêlait à la poudre de ses cheveux, ruisselait et sillonnait le haut de son habit. Que ne lui vis-je pas faire ? Il pleurait, il riait, il soupirait, il regardait ou attendri, ou tranquille, ou furieux ; c’était une femme qui se pâme de douleur, c’était un malheureux livré à tout son désespoir ; un temple qui s’élève ; des oiseaux qui se taisent au soleil couchant ; des eaux ou qui murmurent dans un lieu solitaire et frais, ou qui descendent en torrent du haut des montagnes ; un orage, une tempête, la plainte de ceux qui vont périr, mêlée au sifflement des vents, au fracas du tonnerre. C’était la nuit avec ses ténèbres, c’était l’ombre et le silence, car le silence même se peint par des sons. Sa tête était tout à fait perdue.
Épuisé de fatigue, tel qu’un homme qui sort d’un profond sommeil ou d’une longue distraction, il resta immobile, stupide, étonné ; il tournait ses regards autour de lui comme un homme égaré qui cherche à reconnaître le lieu où il se trouve ; il attendait le retour de ses forces et de ses esprits ; il essuyait machinalement son visage. Semblable à celui qui verrait à son réveil son lit environné d’un grand nombre de personnes dans un entier oubli ou dans une profonde ignorance de ce qu’il a fait, il s’écria dans le premier moment : « Eh bien, messieurs, qu’est-ce qu’il y a ?… D’où viennent vos ris et votre surprise ? Qu’est-ce qu’il y a ?… » Ensuite il ajouta : « Voilà ce qu’on doit appeler de la musique et un musicien ! Cependant, messieurs, il ne faut pas mépriser certains airs de Lulli. Qu’on fasse mieux la scène de J’attendrai l’aurore… sans changer les paroles, j’en défie. Il ne faut pas mépriser quelques endroits de Campra, les airs de violon de mon oncle, ses gavottes, ses entrées de soldats, de prêtres, de sacrificateurs. Pâles flambeaux, Jour plus affreux que les ténèbres… Dieu du Tartare, Dieu de l’oubli… » (Là il enflait sa voix, il soutenait ses sons ; les voisins se mettaient aux fenêtres, nous mettions nos doigts dans nos oreilles. Il ajoutait : ) C’est qu’ici il faut des poumons, un grand organe, un volume d’air ; mais avant peu, serviteur à l’Assomption, le Carême et les Rois sont passés. Ils ne savent pas encore ce qu’il faut mettre en musique, ni par conséquent ce qui convient au musicien. La poésie lyrique est encore à naître ; mais ils y viendront à force d’entendre Pergolèse, le Saxon, Terradeglias, Traetta et les autres ; à force de lire le Métastase, il faudra bien qu’ils y viennent.
moi.
Quoi donc ! est-ce que Quinault, La Motte, Fontenelle n’y ont rien entendu ?
lui.
Non, pour le nouveau style. Il n’y a pas six vers de suite dans tous leurs charmants poëmes qu’on puisse musiquer. Ce sont des sentences ingénieuses, des madrigaux légers, tendres et délicats. Mais pour savoir combien cela est vide de ressources pour notre art, le plus violent de tous, sans en excepter celui de Démosthène, faites-vous réciter ces morceaux, ils vous paraîtront froids, languissants, monotones. C’est qu’il n’y a rien là qui puisse servir de modèle au chant ; j’aimerais autant avoir à musiquer les maximes de La Rochefoucauld ou les pensées de Pascal. C’est au cri animal de la passion à dicter la ligne qui nous convient ; il faut que ces expressions soient pressées les unes sur les autres ; il faut que la phrase soit courte, que le sens en soit coupé, suspendu ; que le musicien puisse disposer de tout et de chacune de ses parties, en omettre un mot ou le répéter, y en ajouter un qui lui manque, la tourner et retourner comme un polype, sans la détruire ; ce qui rend la poésie lyrique française beaucoup plus difficile que dans les langues à inversions, qui présentent d’elles-mêmes tous ces avantages… Barbare, cruel, plonge ton poignard dans mon sein ; me voilà prête à recevoir le coup fatal ; frappe, ose… Ah ! je languis, je meurs… Un feu secret s’allume dans mes sens… Cruel amour, que veux-tu de moi ?… Laisse-moi la douce paix dont j’ai joui… Rends-moi la raison… Il faut que les passions soient fortes ; la tendresse du musicien et du poëte lyrique doit être extrême ;… l’air est presque toujours la péroraison de la scène. Il nous faut des exclamations, des interjections, des suspensions, des interruptions, des affirmations, des négations ; nous appelons, nous invoquons, nous crions, nous gémissons, nous pleurons, nous rions franchement. Point d’esprit, point d’épigrammes, point de ces jolies pensées ; cela est trop loin de la simple nature. Et n’allez pas croire que le jeu des acteurs de théâtre et leur déclamation puissent nous servir de modèles. Fi donc ! il nous le faut plus énergique, moins maniéré, plus vrai ; les discours simples, les voix communes de la passion nous sont d’autant plus nécessaires que la langue sera plus monotone, aura moins d’accent ; le cri animal ou de l’homme passionné leur en donne…
Tandis qu’il me parlait ainsi, la foule qui nous environnait, ou n’entendant rien, ou prenant peu d’intérêt à ce qu’il disait, parce qu’en général l’enfant comme l’homme, et l’homme comme l’enfant, aime mieux s’amuser que s’instruire, s’était retirée ; chacun était à son jeu, et nous étions restés seuls dans notre coin. Assis sur une banquette, la tête appuyée contre le mur, les bras pendants, les yeux à demi fermés, il me dit :
lui.
Je ne sais ce que j’ai ; quand je suis venu ici, j’étais frais et dispos, et me voilà roué, brisé, comme si j’avais fait dix lieues ; cela m’a pris subitement.
moi.
Voulez-vous vous rafraîchir ?
lui.
Volontiers. Je me sens enroué, les forces me manquent, et je souffre un peu de la poitrine. Cela m’arrive presque tous les jours comme cela, sans que je sache pourquoi.
moi.
Que voulez-vous ?
lui.
Ce qui vous plaira ; je ne suis pas difficile ; l’indigence m’a appris à m’accommoder de tout.
On nous servit de la bière, de la limonade ; il en remplit un grand verre qu’il vide deux ou trois fois ; puis comme un homme ranimé, il tousse fortement, il se démène, il reprend :
lui.
Mais à votre avis, seigneur philosophe, n’est-ce pas une bizarrerie bien étrange qu’un étranger, un Italien, un Duni, vienne nous apprendre à donner l’accent à notre musique et assujettir notre chant à tous les mouvements, à toutes les mesures, à tous les intervalles, à toutes les déclamations, sans blesser la prosodie ? Ce n’était pas pourtant la mer à boire. Quiconque avait écouté un gueux lui demander l’aumône dans la rue, un homme dans le transport de la colère, une femme jalouse et furieuse, un amant désespéré, un flatteur, oui, un flatteur, radoucissant son ton, traînant ses syllabes d’une voix mielleuse, en un mot une passion, n’importe laquelle, pourvu que, par son énergie, elle méritât de servir de modèle au musicien, aurait dû s’apercevoir de deux choses : l’une que les syllabes longues ou brèves n’ont aucune durée fixe, pas même de rapport déterminé entre leurs durées ; que la passion dispose de la prosodie presque comme il lui plaît ; qu’elle exécute les plus grands intervalles, et que celui qui s’écrie dans le fort de sa douleur : « Ah ! malheureux que je suis ! » monte la syllabe d’exclamation au ton le plus élevé et le plus aigu, et descend les autres au ton le plus grave et le plus bas, faisant l’octave ou même un plus grand intervalle, et donnant à chaque son la quantité qui convient au tour de la mélodie, sans que l’oreille soit offensée, sans que ni syllabe longue ni syllabe brève aient conservé la longueur ou la brièveté du discours tranquille. Quel chemin nous avons fait depuis le temps où nous citions la parenthèse d’Armide : Le vainqueur de Renaud (si quelqu’un le peut être)…, l’Obéissons sans balancer,… des Indes galantes, comme des prodiges de déclamation musicale ! À présent ces prodiges-là me font hausser les épaules de pitié. Du train dont l’art s’avance, je ne sais où il aboutira. En attendant, buvons un coup.
Il en but deux, trois, sans savoir ce qu’il faisait. Il allait se noyer comme il s’était épuisé, sans s’en apercevoir, si je n’avais déplacé la bouteille qu’il cherchait de distraction. Alors je lui dis :
moi.
Comment se fait-il qu’avec un tact aussi fin, une si grande sensibilité pour les beautés de l’art musical, vous soyez aussi aveugle sur les belles choses en morale, aussi insensible aux charmes de la vertu ?
lui.
C’est apparemment qu’il y a pour les unes un sens que je n’ai pas, une fibre qui ne m’a point été donnée, une fibre lâche qu’on a beau pincer et qui ne vibre pas ; ou peut-être que j’ai toujours vécu avec de bons musiciens et de méchantes gens, d’où il est arrivé que mon oreille est devenue très-fine et que mon cœur est devenu sourd. Et puis c’est qu’il y avait quelque chose de race. Le sang de mon père et le sang de mon oncle est le même sang ; mon sang est le même que celui de mon père ; la molécule paternelle était dure et obtuse, et cette maudite molécule première s’est assimilé tout le reste.
moi.
Aimez-vous votre enfant ?
lui.
Si je l’aime, le petit sauvage ! j’en suis fou.
moi.
Est-ce que vous ne vous occuperez pas sérieusement d’arrêter en lui l’effet de la maudite molécule paternelle ?
lui.
J’y travaillerai, je crois, bien inutilement. S’il est destiné à devenir un homme de bien, je n’y nuirai pas ; mais si la molécule voulait qu’il fût un vaurien comme son père, les peines que j’aurais prises pour en faire un homme honnête lui seraient très-nuisibles. L’éducation croisant sans cesse la pente de la molécule, il serait tiré comme par deux forces contraires et marcherait tout de guingois dans le chemin de la vie, comme j’en vois une infinité, également gauches dans le bien et dans le mal. C’est ce que nous appelons des espèces, de toutes les épithètes la plus redoutable, parce qu’elle marque la médiocrité et le dernier degré du mépris. Un grand vaurien est un grand vaurien, mais n’est point une espèce. Avant que la molécule paternelle n’eût repris le dessus et ne l’eût amené à la parfaite abjection où j’en suis, il lui faudrait un temps infini, il perdrait ses plus belles années ; je n’y fais rien à présent, je le laisse venir. Je l’examine, il est déjà gourmand, patelin, filou, paresseux, menteur ; je crains bien qu’il ne chasse de race.
moi.
Et vous en ferez un musicien afin qu’il ne manque rien à la ressemblance ?
lui.
Un musicien ! un musicien ! quelquefois je le regarde en grinçant les dents et je dis : Si tu devais jamais savoir une note, je crois que je te tordrais le cou.
moi.
Et pourquoi cela, s’il vous plaît ?
lui.
Cela ne mène à rien.
moi.
Cela mène à tout.
lui.
Oui, quand on excelle ; mais qu’est-ce qui peut se promettre de son enfant qu’il excellera ? Il y a dix mille à parier contre un qu’il ne sera qu’un misérable racleur de cordes comme moi. Savez-vous qu’il serait peut-être plus aisé de trouver un enfant propre à gouverner un royaume, à faire un grand roi, qu’un grand violon !
moi.
Il me semble que les talents agréables, même médiocres, chez un peuple sans mœurs, perdu de débauche et de luxe, avancent rapidement un homme dans le chemin de la fortune. [Moi qui vous parle, j’ai entendu la conversation qui suit entre une espèce de protecteur et une espèce de protégé. Celui-ci avait été adressé au premier comme à un homme obligeant qui pourrait le servir : « Monsieur, que savez-vous ?
— Je sais passablement les mathématiques.
— Eh bien, montrez les mathématiques ; après vous être crotté dix à douze ans sur le pavé de Paris, vous aurez trois à quatre cents livres de rente.
— J’ai étudié les lois et je suis versé dans le droit.
— Si Puffendorf et Grotius revenaient au monde, ils mourraient de faim contre une borne.
— Je sais très-bien l’histoire et la géographie.
— S’il y avait des parents qui eussent à cœur la bonne éducation de leurs enfants, votre fortune serait faite ; mais il n’y en a point.
— Je suis assez bon musicien.
— Eh ! que ne disiez-vous cela d’abord ? Et pour vous faire voir le parti qu’on peut tirer de ce dernier talent, j’ai une fille : venez tous les jours, depuis sept heures et demie du soir jusqu’à neuf, vous lui donnerez leçon, et je vous donnerai vingt-cinq louis par an ; vous déjeunerez, dînerez, goûterez, souperez avec nous ; le reste de votre journée vous appartiendra, vous en disposerez à votre profit.
lui.
Et cet homme, qu’est-il devenu ?
moi.
S’il eût été sage, il eût fait fortune, la seule chose qu’il paraît que vous ayez en vue.]
lui.
Sans doute, de l’or, de l’or ; l’or est tout, et le reste, sans or, n’est rien. Aussi, au lieu de lui faire farcir la tête de belles maximes, qu’il faudrait qu’il oubliât sous peine de n’être qu’un gueux, lorsque je possède un louis, ce qui ne m’arrive pas souvent, je me plante devant lui, je tire le louis de ma poche, je le lui montre avec admiration, je lève les yeux au ciel, je baise le louis devant lui, et pour lui faire entendre mieux encore l’importance de la pièce sacrée, je lui bégaye de la voix, je lui désigne du doigt, tout ce qu’on en peut acquérir, un beau fourreau, un beau toquet, un bon biscuit ; ensuite je mets le louis dans ma poche, je me promène avec fierté, je relève la basque de ma veste, je frappe de la main sur mon gousset ; et c’est ainsi que je lui fais concevoir que c’est du louis qui est là que naît l’assurance qu’il me voit.
moi.
On ne peut rien de mieux ; mais s’il arrivait que profondément pénétré de la valeur du louis, un jour… ?
lui.
Je vous entends. Il faut fermer les yeux là-dessus, il n’y a point de principe de morale qui n’ait son inconvénient. Au pis aller, c’est un mauvais quart d’heure et tout est fini.
moi.
Même d’après des vues si courageuses et si sages je persiste à croire qu’il serait bon d’en faire un musicien. Je ne connais pas de moyen d’approcher plus rapidement des grands, de mieux servir leurs vices et de mettre à profit les siens.
lui.
Il est vrai ; mais j’ai des projets d’un succès plus prompt et plus sûr. Ah ! si c’était aussi bien une fille ! mais comme on ne fait pas ce qu’on veut, il faut prendre ce qui vient, en tirer le meilleur parti, et pour cela ne pas donner bêtement, comme la plupart des pères qui ne feraient rien de pis quand ils auraient médité le malheur de leurs enfants, l’éducation de Lacédémone à un enfant destiné à vivre à Paris. Si elle est mauvaise, c’est la faute des mœurs de ma nation et non la mienne. En répondra qui pourra ; je veux que mon fils soit heureux, ou, ce qui revient au même, honoré, riche et puissant. Je connais un peu les voies les plus faciles d’arriver à ce but et je les lui enseignerai de bonne heure. Si vous me blâmez, vous autres sages, la multitude et le succès m’absoudront. Il aura de l’or, c’est moi qui vous le dis. S’il en a beaucoup, rien ne lui manquera, pas même votre estime et votre respect.
moi.
Vous pourriez vous tromper.
lui.
Ou il s’en passera, comme bien d’autres…
Il y avait dans tout cela beaucoup de ces choses qu’on pense, d’après lesquelles on se conduit ; mais qu’on ne dit pas. Voilà, en vérité, la différence la plus marquée entre mon homme et la plupart de nos entours. Il avouait les vices qu’il avait, que les autres ont ; mais il n’était pas hypocrite. Il n’était ni plus ni moins abominable qu’eux, il était seulement plus franc et plus conséquent, et quelquefois profond dans sa dépravation. Je tremblai de ce que son enfant deviendrait sous un pareil maître. Il est certain que, d’après des idées d’institution aussi strictement calquées sur nos mœurs, il devait aller loin, à moins qu’il ne fût prématurément arrêté en chemin.
lui.
Oh ! ne craignez rien : le point important, le point difficile auquel un bon père doit surtout s’attacher, ce n’est pas de donner à son enfant des vices qui l’enrichissent, des ridicules qui le rendent précieux aux grands, tout le monde le fait, sinon de système comme moi, au moins d’exemple et de leçon ; mais de lui marquer la juste mesure, l’art d’esquiver à la honte, au déshonneur et aux lois. Ce sont des dissonances dans l’harmonie sociale qu’il faut savoir placer, préparer et sauver. Rien de si plat qu’une suite d’accords parfaits ; il faut quelque chose qui pique, qui sépare le faisceau, et qui en éparpille les rayons.
moi.
Fort bien ; par cette comparaison vous me ramenez des mœurs à la musique, dont je m’étais écarté malgré moi, et je vous en remercie, car, à ne vous rien celer, je vous aime mieux musicien que moraliste.
lui.
Je suis pourtant bien subalterne en musique, et bien supérieur en morale.
moi.
J’en doute ; mais quand cela serait, je suis un bon homme, et vos principes ne sont pas les miens.
lui.
Tant pis pour vous. Ah ! si j’avais vos talents !
moi.
Laissons mes talents, et revenons aux vôtres.
lui.
Si je savais m’énoncer comme vous ! Mais j’ai un diable de ramage saugrenu, moitié des gens du monde et de lettres, moitié de la Halle.
moi.
Je parle mal ; je ne sais que dire la vérité, et cela ne prend pas toujours, comme vous savez.
lui.
Mais ce n’est pas pour dire la vérité, au contraire, c’est pour bien dire le mensonge que j’ambitionne votre talent. Si je savais écrire, fagoter un livre, tourner une épître dédicatoire, bien enivrer un sot de son mérite, m’insinuer auprès des femmes !