La Divine Comédie (page 10)

Dante Alighieri · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Littré · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

O imaginative, qui tellement quelquefois nous sépares des choses du dehors, qu’autour de nous sonneraient mille trompettes, point ne les entendrions, qui te meut, si ne t’excitent les sens ? Te meut une lumière qui s’informe dans le ciel, ou de soi-même, ou par le vouloir de Celui qui en bas l’envoie. De l’impie dont la forme se changea en celle de l’oiseau qui à chanter le plus se délecte , j’eus la vision interne : et mon esprit en soi se replia si profondément, qu’aucune chose du dehors n’y trouvait d’accès. Puis me tomba dans la haute fantaisie un crucifié superbe et farouche , et tel il se mourait. Près de lui était le grand Assuérus, son épouse Esther, et le juste Mardochée, également intègre dans le dire et dans le faire. Et cette image s’étant brisée d’elle-même, comme une bulle à laquelle manque l’eau où elle se forma, dans ma vision surgit une jeune fille pleurant, et disant : « O reine, pourquoi par colère as-tu voulu ne plus être ? Tu t’es tuée pour ne pas perdre Lavinia, et maintenant tu l’as perdue : elle-même suis-je, moi qui pleure, mère, ta mort avant celle d’un autre . »

Comme se rompt le sommeil, quand subitement une nouvelle lumière frappe les yeux fermés, et, rompu, se débat avant de mourir tout à fait ; ainsi s’éteignit en moi l’imaginer, sitôt que frappa mon visage une lumière, bien plus vive que celle à laquelle nous sommes accoutumés.

Je me tournais pour regarder d’où elle venait, lorsqu’une voix dit : « Ici l’on monte. » De toute autre pensée elle me détourna, et m’inspira un si grand désir de voir qui me parlait, que rien ne l’aurait pu calmer que son objet même. Mais comme il advient devant le soleil, qui éblouit notre vue et se voile de son propre éclat, ainsi ma force ici défaillait. « Celui-ci est l’esprit divin qui, sans être prié, nous indique le chemin pour aller en haut, et se cache lui-même dans sa lumière. Avec nous il fait comme l’homme fait avec soi : car, qui voit le besoin et attend qu’on le prie, malignement déjà se met sur la négative. Maintenant, que nos pieds obéissent à une si haute invitation : tâchons de monter avant que la nuit se fasse ; après, on ne le pourrait jusqu’au retour du jour. » Ainsi dit mon Guide, et lui et moi nous tournâmes nos pas vers un escalier : et dès que je fus sur le premier degré, je sentis près de moi comme un mouvement d’ailes, et sur ma face passer un souffle, et j’entendis : « Beati pacifici , qui point n’ont en eux de mauvaise colère. » Déjà, au-dessus de nous si élevés étaient les derniers rayons qui précèdent la nuit, que de plusieurs côtés paraissaient les étoiles. O ma force, pourquoi ainsi m’abandonnes-tu ? disais-je en moi-même, sentant que mes jambes s’affaiblissaient.

Nous étions là où l’escalier cesse de monter, fixes comme le navire qui aborde la plage. J’écoutais un peu si j’entendrais quelque chose dans le nouveau cercle ; puis je me tournai vers mon Maître, et dis : — Mon doux Père, dis, quelle offense expie-t-on dans le cercle où nous sommes ? Si les pieds s’arrêtent, que ne s’arrête point ton discours. Et lui à moi : « L’amour du bien, séparé du devoir qui le règle, ici se restaure ; ici est châtié le rameur paresseux. Mais, pour que tu entendes mieux encore, écoute-moi, et tu retireras quelque bon fruit de notre retard. Mon fils, commença-t-il, ni le créateur, ni la créature jamais ne furent sans amour, ou naturel, ou procédant de la raison ; et tu le sais. Le naturel toujours est exempt d’erreur ; mais l’autre peut errer par le vice de l’objet, ou par trop, ou par trop peu de force. Tandis que vers les premiers biens il est dirigé, et que, dans les seconds , il se mesure bien lui-même, il ne peut être la cause d’un mauvais plaisir. Mais, quand il se tord vers le mal, ou qu’avec plus ou avec moins d’ardeur qu’il ne doit, il court dans le bien, contre son Créateur agit la créature. De là tu peux comprendre que l’amour en vous doit être la semence, et de toute opération qui mérite une peine. Or, l’amour ne pouvant détourner la vue du bien de son sujet, tout être est à l’abri de sa propre haine : et parce que nul ne peut être conçu subsistant de soi, et séparé du premier être, celui-ci jamais ne saurait être haï. Donc, si mes divisions sont exactes, le mal qu’on aime est le mal du prochain, et cet amour, sur votre limon, naît de trois manières. Tel, en opprimant son prochain, espère l’excellence, et pour cela seul il souhaite que de sa grandeur il soit jeté bas ; tel craint de perdre pouvoir, faveur, honneurs, renommée, si un autre s’élève ; et d’autant plus il s’en attriste, qu’il aime plus le contraire. Tel d’une injure parait tant s’irriter qu’il devient avide de vengeance ; et celui-ci force est qu’il cherche le mal d’autrui. Cet amour triforme ici-dessous se pleure . A présent, je veux parler de celui qui court au bien d’une manière opposée à l’ordre. Chacun confusément conçoit un bien où l’âme se repose et le désire ; et chacun s’efforce de l’atteindre. Si un lent amour vous attire vers lui , pour le voir ou pour l’acquérir, les tourments de cette corniche vous purifient, pourvu qu’ait précédé un juste repentir. Il est un autre bien qui ne rend pas l’homme heureux : il n’est point la félicité, il n’est pas la bonne essence de tout bien, ni dans son fruit, ni dans sa racine. L’amour qui trop s’y abandonne, au-dessus de nous se pleure dans trois cercles ; mais comme la raison montre qu’il est triple, point n’en parle, afin que par toi-même tu cherches. »

CHANT DIX-HUITIÈME

A son discours avait mis fin le grand Docteur, et attentivement il regardait sur mon visage si je paraissais content : et moi, que pressait encore une nouvelle soif, je me taisais au dehors, et au dedans je disais : « Peut-être qu’en trop demandant je le fatigue. » Mais ce Père vrai, qui s’aperçut du timide vouloir qu’en moi je renfermais, en parlant me donna la hardiesse de parler. D’où moi : « Maître, tant s’avise ma vue dans ta lumière que je discerne clairement tout ce que montre et trace ta raison. Je te prie donc, cher doux Père, de m’enseigner quel est cet amour à quoi tu réduis toute bonne opération et son contraire ». « Fixe sur moi, dit-il, les regards pénétrants de l’esprit, et te sera manifeste l’erreur des aveugles qui se font guides. L’âme, créée pour aimer, se porte vers tout ce qui plaît, sitôt que le plaisir l’éveille à l’action. De ce qui existe réellement votre puissance perceptive attire l’image , et la déploie au-dedans de vous, de sorte que l’âme se tourne vers elle : et si vers elle étant tournée, elle s’y incline, ceci est la nature, que le plaisir unit à vous par un nouveau lien. Et comme le feu se meut en haut, en vertu de sa forme , qui le porte à monter là où plus il subsiste dans sa propre matière , ainsi, ayant perçu, l’âme entre en désir, qui est un mouvement spirituel, et jamais ne se repose qu’elle n’ait joui de l’objet aimé. Tu peux maintenant voir combien la vérité est cachée à ceux qui affirment que tout amour est louable en soi. Il se peut que bonne en paraisse toujours la matière ; mais toute empreinte n’est pas bonne, bien que la cire soit bonne. »

« Tes paroles et mon esprit qui les suit, répondis-je, m’ont découvert l’amour ; mais, de cela même naissent en moi de nouveaux doutes. Car, si vient du dehors ce qui détermine l’amour, et que l’âme n’ait point d’autre moteur, qu’elle aille droit, ou qu’elle dévie, ce n’est pas son mérite. Et lui à moi : « Tout ce qu’ici voit la raison, je puis te le dire ; pour ce qui est au delà, attends Béatrice ; car c’est sujet de foi. Toute forme substantielle, distincte de la matière et unie avec elle, a en soi une vertu spécifique, laquelle n’est sentie que par son opération et ne se manifeste que par son effet, comme la vie dans la plante par le vert feuillage : ainsi, d’où vient l’intelligence des premières notions et le sentiment des premiers objets que l’âme appète, l’homme ne le sait ; car ils sont en vous comme dans l’abeille l’instinct de faire le miel : et ce premier désir n’a rien qui mérite louange ou blâme. Or, afin qu’à elle viennent s’unir toutes les autres, innée en vous est la vertu qui conseille, et qui doit garder le seuil du consentement. Celle-ci est le principe qui vous rend capable de mériter, selon qu’il accueille et choisit les bons et les mauvais amours. Ceux dont la raison a été au fond, ont reconnu cette liberté innée, et ils ont ainsi conservé la morale dans le monde. D’où, suppose que tout amour, qui au dedans de vous s’enflamme, y naisse, nécessairement, en vous est la puissance de le contenir. Par libre arbitre, Béatrice entend la noble vertu ; au soin de t’en souvenir, si elle t’en parle.

La lune, qui avait retardé son lever presque jusqu’au milieu de la nuit , semblable à un bassin embrasé, nous faisait paraître les étoiles plus rares, et à l’encontre du ciel , elle parcourait la route que le soleil enflamme, alors qu’à son déclin ceux de Rome le voient entre les Sardes et les Corses : et cette noble ombre, par qui plus renommée est Pietola que la cité Mantouane, avait déposé le fardeau dont je l’avais chargée . Pour moi, mes questions ayant reçu des réponses claires et simples, j’étais comme un homme qui, à demi endormi, rêve, mais des gens qui, derrière nous, se hâtaient, dissipèrent subitement cette somnolence et comme jadis l’Ismène et l’Asope voyaient, de nuit, courir sur leurs bords une foule ardente quand les Thébains avaient besoin de Bacchus ; ainsi, par ce que je vis de ceux qui venaient, dans ce cercle presse le pas celui qu’emportent un bon vouloir et un juste amour. Ils nous eurent bientôt joints, car en courant allait toute cette grande troupe, et, devant elle, deux criaient en pleurant : « Marie avec hâte courut à la montagne , et, pour subjuguer Herda, César investit Marseille, et courut en Espagne . — Vite, vite ! que par peu d’amour point ne se perde le temps ! » criaient tous les autres qui suivaient ; « le zèle de bien faire fait reverdir la grâce. — O gens, en qui maintenant une vive ferveur compense peut-être la négligence et le retard, que, par tiédeur, vous avez mis à accomplir le bien, celui-ci qui vit (et certainement je ne vous mens pas), veut aller en haut, pourvu que le soleil nous éclaire : dites-nous donc où est le plus près passage. » Ainsi parla mon Guide ; et l’un de ces esprits dit : « Viens derrière nous, tu trouveras l’entrée. De nous mouvoir si désireux nous sommes, que nous ne pouvons nous arrêter ; ainsi pardonne, si te paraît rudesse l’effet de la justice en nous. Je fus abbé de San-Zeno de Vérone , sous l’empire du bon Barberousse, de qui avec douleur parle encore Milan . Et tel a déjà un pied dans la fosse, que bientôt fera pleurer ce monastère, et qui s’attristera d’y avoir eu puissance ; parce que son fils, difforme de tout le corps, et d’âme pire, et qui mal naquit, y tient la place du vrai pasteur. »

Je ne sais s’il en dit plus ou s’il se tut, tant il nous avait devancés ; mais cela j’entendis, et il me plut de le retenir. Et celui qui en tout besoin m’avait secouru, dit : « Tourne-toi par ici, et vois-en deux venir en gourmandant la paresse ». Derrière tous les autres ils disaient : « Moururent ceux pour qui la mer s’ouvrit, avant que le Jourdain vit ses héritiers ; et ceux qui, jusqu’à la fin ne supportèrent pas la fatigue avec le fils d’Anchise, et se plongèrent eux-mêmes dans une vie sans gloire. »

Puis, quand ces ombres furent si loin de nous qu’on ne les pouvait plus voir, en moi entra un nouveau penser duquel divers autres naquirent, et de l’un à l’autre tant j’ondoyai, que dans le vague mes yeux se fermèrent, et la pensée se transforma en songe.

CHANT DIX-NEUVIÈME

Alors que la chaleur du jour, vaincue par la Terre, ou quelquefois par Saturne, ne peut plus attiédir le froid de la Lune ; quand les Géomanciens voient, avant l’aube, leur Fortune majeure surgir dans l’Orient, par un chemin qui longtemps ne reste pas obscur ; m’apparut en songe une femme bègue, aux yeux louches, courbée sur ses jambes torses, mutilée des mains, et de couleur blafarde.

Je la regardais : et comme le soleil ranime les froids membres engourdis par la nuit, ainsi mon regard délia sa langue, puis, en peu d’instants, la redressa toute entière, et colora, comme le veut l’amour, son visage défait.

Lorsque ainsi elle eut le parler libre, elle se mit à chanter de telle sorte, que je n’eusse pu qu’avec peine détourner d’elle mon attention. « Je suis, chantait-elle, je suis la douce Sirène qui, au milieu de la mer, égare les mariniers, tant de m’ouïr le plaisir est grand. De sa route errante j’attirai Ulysse à mon chant : qui s’accointe avec moi, rarement me quitte, si pleinement je le satisfais. »

Sa bouche ne s’était pas encore refermée, quand soudain près de moi apparut une femme sainte, pour la confusion de celle-là. O Virgile, Virgile, qui est celle-ci ? vivement disais-je. Et lui venait, les yeux fixés seulement sur cette femme pudique . Il prenait l’autre, et, fendant ses vêtements, par devant il la découvrait et me montrait le ventre : la puanteur qui s’en exhalait me réveilla.

Je tournai les yeux, et le bon Virgile : « Trois fois au moins, dit-il, je t’ai répété : Lève-toi et viens. Cherchons l’ouverture par où tu puisses entrer. »

Je me levai. Déjà le jour remplissait tous les cercles du sacré mont, et nous allions, les reins tournés vers le soleil nouveau. En le suivant , je portais le front comme qui l’a chargé de pensers, et qui fait de soi un demi-arc de pont, lorsque j’entendis : « Venez, ici l’on passe ! » d’un parler si doux et si affectueux, que de pareil on n’en entend point dans ce séjour mortel.

Ouvrant ses ailes, semblables à celles du cygne, celui qui ainsi nous avait parlé, nous dirigea en haut entre les parois du rocher. Sur nous ensuite il agita les pennes, déclarant heureux ceux qui lugent parce que leurs âmes seront consolées .

« Qu’as-tu, qu’à terre seulement tu regardes ? me dit mon Guide, ayant tous deux l’Ange un peu au-dessus de nous. Et moi : — Si soucieux vais-je, à cause de la nouvelle vision, qui tant m’obsède que je ne puis cesser d’y penser. — Tu as vu, dit-il, cette antique magicienne qui, seule désormais, au-dessus de nous se lamente , et tu as vu comment l’homme se dégage d’elle. Que cela te suffise, et de tes talons frappe la terre : tourne les yeux vers le leurre que te montre le Roi éternel dans ses orbes immenses. »

Tel que le faucon, qui d’abord regarde ses pieds, se tourne ensuite au cri, et s’élance par le désir de la pâture qui devant l’attire, tel devins-je, et tel, aussi loin que se fend le rocher pour donner passage à qui monte, allai-je jusque-là où commence le circuit. Lorsque, libre, je fus dans le cinquième cercle, j’y vis des gens qui, gisant à terre la face en bas, pleuraient. « Adhaesit pavimento anima mea , » je les entendais dire, avec des soupirs si profonds, que l’on distinguait à peine les paroles.

« O élus de Dieu, dont la justice et l’espérance rendent les souffrances moins dures, dirigez-nous vers les hauts degrés. — Si vous venez sans avoir à craindre d’être ici gisants, et voulez trouver le chemin le plus court, que votre droite soit toujours en dehors . »

Ainsi pria le Poète, et ainsi il lui fut répondu d’un peu au-devant de nous. Et moi, par le parler, je discernai celui qui était caché ; et je tournai les yeux vers mon Seigneur, qui, avec un signe de contentement, m’accorda ce que demandait le regard du désir.

Quand je fus maître de disposer de moi, je m’approchai de cette créature que ces paroles m’avaient fait remarquer, disant : — Esprit, en qui le pleurer mûrit ce sans quoi tu ne peux retourner à Dieu , suspends un peu pour moi ton plus grand souci. Qui fus-tu, et pourquoi vos dos sont tournés en haut, dis-moi, si tu veux que je t’obtienne quelque chose là d’où je suis parti vivant. Et lui à moi : « Pourquoi veut le ciel que vers lui nos dos soient tournés, tu le sauras ; mais, auparavant, scias quod ego fui successor Petri . Entre Siestri et Chiaveri descend une belle rivière, de laquelle originairement ma race tire son nom. Durant un mois et un peu plus, j’éprouvai combien pèse le grand manteau à qui veut le préserver de la fange : paraîtraient une plume tous les autres fardeaux. Ma conversion, hélas ! fut tardive ; mais, quand je fus fait Pasteur romain, je connus la vie menteuse. Je vis que là ne s’apaisait point le cœur et que, dans cette vie, on ne pouvait monter plus haut, ce pourquoi de celle-ci en moi s’enflamma l’amour. Jusque-là misérable et séparée de Dieu fut mon âme tout avare : maintenant, comme tu vois, j’en suis ici puni. Ce qu’opère l’avarice, se manifeste ici dans la position renversée des Ames qui se purifient : et le mont n’a point de peine plus amère. Comme nos yeux, fixés sur les choses terrestres, ne se tournèrent point en haut, ainsi la justice ici les attache à terre : et comme l’avarice éteignit en nous tout amour du bien, par quoi se perd l’opérer , ainsi la justice ici nous tient resserrés, liés et pris des pieds et des mains, et tant qu’il plaira au Seigneur juste, nous resterons étendus immobiles. »

Je m’étais agenouillé, et je voulais parler ; mais comme je commençais, s’étant aperçu, par l’ouïe seulement, de mon acte respectueux. « Pourquoi, dit-il, ainsi te courbes-tu ? » Et moi à lui : — Parce que m’en presse ma droite conscience, à cause de votre dignité. « Redresse tes jambes et lève-toi, frère, répondit-il : ne te trompe point. Comme toi et comme les autres, d’une seule Puissance je suis le serviteur. Si cette parole évangélique neque nubent tu entendis jamais, bien peux-tu voir pourquoi ainsi je parle. Va, maintenant : je ne veux pas que tu t’arrêtes davantage ; car ta présence gène le pleurer avec lequel je mûris ce que tu as dit. J’ai là une nièce nommée Alagia, bonne de soi, pourvu que, par l’exemple, notre maison ne la rende pas mauvaise : elle seule m’est restée là. »

CHANT VINGTIÈME

Contre un plus fort vouloir, mal combat un autre vouloir ; ainsi, contre ce qui me plaisait, pour lui plaire, je retirai de l’eau l’éponge non rassasiée .

Je m’avançai, et mon Guide s’avança par l’espace libre , le long de la rampe, comme on va par un étroit mur crénelé, car la gent qui, par les yeux, goutte à goutte, verse le mal dont tout le monde est plein , s’approchait trop en dehors .

Maudite sois-tu, antique louve, qui, plus que toutes les autres bêtes, abondes de proie pour ta faim sans fond ! O ciel, dont on paraît croire que les mouvements changent la condition des choses d’ici-bas, quand viendra celui par lequel s’en ira celle-ci ?

Nous allions à pas lents et rares, et j’étais attentif aux ombres que j’entendais pitoyablement pleurer et se plaindre, lorsque, de fortune, j’ouïs : « Douce Marie ! » devant nous appeler au milieu de ces pleurs, comme la femme en travail d’enfant, et ajouter : « Aussi pauvre tu fus qu’on le peut voir par le réduit où tu déposas ton fruit saint. »

J’entendis ensuite : « O bon Fabricius, tu aimas mieux la pauvreté avec la vertu, que de grandes richesses avec le vice. »

Ces paroles tant me plurent, que je m’avançai pour connaître l’esprit de qui elles paraissaient venir. Il parlait aussi de la largesse que fit Nicolas aux jeunes vierges, pour conserver pur leur honneur . — O âme qui si bien discours, dis-moi qui tu fus, dis-je, et pourquoi seule tu renouvelles ces dignes louanges. Tes paroles ne seront point sans récompense, si je reviens accomplir le court chemin de cette vie qui vole vers son terme. Et lui : « Je te parlerai, non pour confort que j’attende de là, mais à cause de la grâce singulière qui reluit en toi avant que tu sois mort. Je fus la racine de la mauvaise plante qui tellement de son ombre couvre la terre chrétienne, que rarement s’y cueille un bon fruit. Si Douai, Gand, Lille et Bruges pouvaient, prompte en serait la vengeance, et je la demande à celui qui juge tout. Je fus appelé là Hugues Capet : de moi sont nés les Philippe et les Louis, par qui nouvellement est régie la France. Je fus fils d’un boucher de Pâris. Lorsque les anciens rois vinrent à manquer tous, hors un qui avait endossé la robe grise , je me trouvai ayant en main le frein du gouvernement du royaume, et si puissant par de nouveaux acquêts, et entouré de tant d’amis, qu’à la couronne, veuve fut promue la tête de mon fils, par qui de ceux-là commença la race exécrable. Jusqu’à ce que la grande dot de Provence eût à mon sang ôté toute pudeur, peu il valait, mais du moins il ne faisait pas de mal. Alors, par la force et le mensonge, commencèrent leurs rapines : ensuite, pour amende , ils prirent le Ponthois, la Normandie et la Gascogne. Charles vint en Italie, et pour amende, fit de Conradin une victime , et au ciel renvoya Thomas , pour amende. Peu après, je vois un temps où de France est attiré un nouveau Charles , pour que mieux soient connus et lui et les siens. Il en sort sans armée, seul avec la lance avec laquelle jouta Judas, et si bien que de Florence elle ouvre le flanc. Par là point de terre il ne gagnera, mais péché et honte, pour lui d’autant plus pesants, que plus léger lui semblera un pareil dommage. L’autre qui sortit ensuite , je le vois, pris sur un navire, vendre sa fille, et en trafiquer comme les corsaires des autres esclaves. O avarice, quoi de plus peux-tu faire des miens, après qu’à toi tellement tu les as attirés, que point ils n’ont souci de leur propre chair ?

Pour que moindre paraisse le mal futur et le mal fait, je vois dans Alagna entrer le lis, et dans son vicaire le Christ captif. Je le vois moqué une autre fois : je le vois derechef abreuvé de vinaigre et de fiel, et mis à mort entre deux voleurs vivants. Je vois le nouveau Pilate, si cruel que, non assouvi encore, il porte, sans rescrit, ses voiles avides dans le temple . O mon Seigneur, quand joyeux verrai-je la vengeance cachée dont jouit en secret ta colère ! Ce que je disais de cette unique épouse de l’Esprit saint , sur quoi pour t’enquérir tu t’es tourné vers moi, nous le redisons dans nos prières, pendant que le jour dure ; mais quand vient la nuit, nos voix prennent un ton contraire .

Alors nous parlons de Pygmalion , que traître et voleur et parricide fit l’insatiable désir de l’or ; et de la misère de l’avare Midas , suite de l’avide demande qui doit le rendre à jamais un objet de risée. Puis chacun se rappelle l’insensé Achan , comment il déroba le butin, et il semble qu’ici encore le châtie la colère de Josué. Ensuite nous accusons Saphira avec son mari , aux ruades que reçut Héliodore nous applaudissons, et tout le mont roule dans l’infamie Polymnestor qui tua Polydore. Enfin, ici l’on crie : O Crassus , dis-nous, puisque tu le sais, quel goût a l’or ? L’un parle haut, et l’autre bas, selon le sentiment qui nous excite à parler avec plus ou moins de véhémence. »

Cependant à écouter le bien que le jour on rappelle, je n’étais pas seul ; mais là auprès était une personne qui n’élevait pas la voix. Nous avions quitté cet esprit, et nous tâchions de gagner du chemin autant que nos forces nous le permettaient, lorsque je sentis trembler le mont comme une chose qui tombe : d’où je fus pris d’un frisson semblable à celui qui saisit l’homme qu’on mène à la mort. Si fortement ne trembla pas Délos , avant que Latone y eut fait le nid où elle enfanta les deux yeux du ciel. Puis retentit de toutes parts un cri tel, que le Maître se tourna vers moi, disant : « Ne crains rien, pendant que je te guide. « Gloria in excelsis Deo ! » tous disaient, selon que je le compris, lorsque de plus près je pus entendre les cris. Nous demeurâmes immobiles et en suspens, comme les pasteurs qui les premiers ouïrent ce chant , jusqu’à ce que, le tremblement ayant cessé, le chant aussi cessa. Puis nous reprîmes notre route sainte, regardant les ombres qui gisaient à terre, et qui déjà étaient retournées aux pleurs accoutumés.

Contre aucune ignorance qui me rendit désireux de savoir, je n’eus jamais si grand combat, si ma mémoire en cela n’erre pas, que n’était celui qu’en ma pensée il me semblait alors avoir ; et, à cause de la hâte, je n’osais demander, et là par moi-même je ne pouvais rien voir : ainsi je m’en allais timide et pensif.

CHANT VINGT-ET-UNIÈME

La soif naturelle qu’apaise seule l’eau qu’en grâce demanda la pauvre femme samaritaine , me tourmentait, et par la route embarrassée me hâtant à la suite de mon Guide, j’étais ému de la juste vengeance ; quand voilà que, comme en Luc il est écrit que le Christ, sorti du sépulcre, apparut à deux de ses disciples en voyage, nous apparut une ombre : derrière nous elle venait regardant la troupe gisante à ses pieds. Nous ne l’avions point aperçue, de sorte que la première elle parla, disant : « Mes frères, que Dieu vous donne la paix ! » Soudain nous nous retournâmes, et Virgile lui rendit le salut qui convenait au sien.

Puis il commença : « Que dans l’assemblée bienheureuse t’introduise en paix le juste Juge qui me relègue dans un éternel exil. — Si vous êtes, dit-elle en continuant d’aller, des ombres que Dieu ne daigne pas admettre là-haut, qui vous a ainsi conduits par cet escalier ? » Et mon Maître : « Si tu regardes les signes que porte celui-ci, et que l’Ange a tracés, bien verras-tu qu’avec les bons il doit régner. Mais, parce que celle qui jour et nuit file, n’avait pas encore épuisé la quenouille que Clotho dispose et mesure pour chacun, son âme, sœur de la tienne et de la mienne, venant là-haut n’y pouvait venir seule, ne voyant pas comme nous voyons : Ce pourquoi je fus tiré de la large gueule de l’Enfer pour le guider, et je le guiderai aussi loin que le pourra mon savoir. Mais dis-nous, si tu le sais, pourquoi de telles secousses ont ébranlé le mont, et pourquoi tous ensemble ont paru jeter le même cri, jusqu’à son humide pied. »

Ainsi demandant, il toucha tellement le but de mon désir, que par l’espérance un peu apaisée fut ma soif. Celui-là commença : « Point n’est-ce une chose qui trouble l’ordre de la pieuse montagne, ou qui soit inaccoutumée. Elle est exempte de toute altération : de ce qu’en soit le ciel reçoit d’elle cela peut venir, et non d’autre chose : Car ni pluie, ni grêle, ni neige, ni rosée, ni bruine, ne tombe au-dessus du court escalier des trois degrés . Ne s’y voient aucuns nuages, épais ou légers, ni éclairs, ni la fille de Thaumas , qui là souvent change de contrées. Nulle sèche vapeur ne monte plus haut que le sommet des trois degrés dont je parlais, où le vicaire de Pierre a ses pieds. Peut-être plus bas tremble-t-elle un peu, ou beaucoup ; mais, par un vent qui dans la terre se cache, je ne sais comme, ici-haut le mont ne tremble jamais. Il tremble, lorsqu’une âme se sent pure, de sorte qu’elle monte, ou se meuve pour monter, et ce cri la seconde. De la pureté le seul vouloir fait preuve, l’âme tout à coup se sentant libre de changer de demeure, et de le vouloir elle se réjouit. Auparavant bien le voudrait ; mais ne le permet pas le désir par lequel veut la divine Justice qu’elle se porte vers le châtiment, comme au péché elle se porta. Et moi qui, cinq cents ans et plus, ai été gisant sous cette peine, tout à l’heure seulement j’ai senti le désir d’un séjour meilleur. Pour cela tu as senti le tremblement, et entendu les pieux esprits par tout le mont rendre gloire à ce seigneur, afin qu’il hâte leur passage là-haut ! ». Ainsi il dit : et comme on se réjouit d’autant plus de boire, que plus grande est la soif, je ne saurais dire combien il satisfit la mienne. Et le sage Guide : « Maintenant je vois le filet où ici vous êtes pris, et comme on s’en dégage, pourquoi le tremblement, et de quoi vous vous conjouissez. Qu’il te plaise maintenant que je sache qui tu fus ; pourquoi tant de siècles tu as été gisant, je l’ai compris par tes paroles.

— Au temps où le bon Titus, avec l’aide du souverain Roi, vengea les blessures d’où sortit le sang vendu par Judas ; revêtu du nom le plus durable et le plus honoré , j’étais là célèbre, mais n’ayant pas encore la foi. Tant fut doux le souffle de ma voix, que de Toulouse à soi m’attira Rome, où je méritai que de myrte mes tempes fussent ornées. Là encore on me nomme Stace : je chantai de Thèbes, puis du grand Achille ; mais sous la seconde charge en chemin je tombai . De mon ardeur furent la semence les étincelles de la divine flamme qui m’embrasa, et à laquelle se sont allumé plus de mille : je parle de l’Enéide, qui me fut une mamelle et une nourrice de poésie : sans elle je n’eusse pesé une drachme. Et pour avoir vécu là quand vivait Virgile, je consentirais que, d’un soleil plus que je ne dois, fût retardée la fin de mon bannissement. »

Virgile, à ces paroles, vers moi se tourna, d’un visage qui, en se taisant, me disait. Tais-toi ! Mais ne peut la vertu tout ce qu’elle veut.

Le rire et les pleurs suivent tellement la passion qui les excite, qu’ils n’obéissent point au vouloir, et moins encore chez les plus vrais.

Je souris donc, comme celui qui fait signe : sur quoi l’ombre se tut, et me regarda aux yeux, où plus se retrace l’image véritable . « Que d’un si grand travail tu recueilles le fruit ! dit-il. Pourquoi ton visage m’a-t-il tout à l’heure montré un éclair de rire ? »

Je me trouve ainsi pris d’une et d’autre part : de l’une on me commande de me taire, de l’autre on me conjure de parler ; d’où un soupir qui me fait comprendre.

« Parle, dit mon Maître, et ne crains pas de parler ; mais parle, et dis-lui ce qu’il demande avec tant de souci. » Moi donc : — Peut-être, antique esprit, t’étonnes-tu du sourire qui m’est échappé ; mais je veux que tu t’étonnes plus encore : celui-ci, qui en haut guide mes yeux, est ce Virgile, à qui tu dois d’avoir chanté avec éclat les hommes et les Dieux. Si tu as cru que mon sourire eût une autre cause, tiens-là pour fausse, et attribue-le à ce que tu as dit de lui.

Déjà il s’inclinait pour baiser les pieds de mon Maître ; mais celui-ci lui dit : « Non, frère ! ombre tu es, et tu vois une ombre. » Et lui, se relevant : « Tu peux juger de l’ardeur de mon amour pour toi, lorsque, oubliant que nous ne sommes que des formes vaines, je traite les ombres comme des corps réels. »

CHANT VINGT-DEUXIÈME

Déjà derrière nous l’Ange était resté, l’Ange qui nous avait acheminés vers le sixième cercle, après avoir effacé de mon front une empreinte ; et avec ceux qui à désir ont la justice, il nous avait dit beati, et le reste des paroles avec sitiunt, sans ajouter rien autre chose . Et moi, plus léger qu’aux autres entrées , si facilement j’allais, que sans aucun travail, je suivais en haut les rapides esprits ; quand Virgile commença : « Un amour qu’enflamme la vertu, enflamme toujours un autre amour, pourvu qu’au dehors la flamme paraisse. Ainsi, du moment où parmi nous dans les limbes, de l’Enfer descendit Juvénal, qui me révéla ton affection, la mienne fut la plus vive qu’on puisse ressentir pour une personne qu’on ne vit jamais ; de sorte que courts maintenant me paraîtront ces escaliers. Mais dis-moi, et, comme ami, pardonne si par excès de confiance trop je lâche le frein, et comme ami désormais discours avec moi. Comment put l’avarice trouver place en ton sein, soigneusement rempli, comme tu l’étais, de toute sagesse ? »

Ces paroles provoquèrent d’abord en Stace un léger rire, puis il répondit : « Chacun de tes dires m’est une chère marque d’amour. Véritablement, quelquefois apparaissent des choses qui donnent un faux sujet d’étonnement, parce que les choses en sont cachées. Ta demande me montre que tu crois, peut-être à cause du cercle où j’étais, que je fus avare en l’autre vie. Or, sache que trop fus-je éloigné de l’avarice, et cet excès a été puni des milliers de lunaisons. Et n’était que je redressai mon penchant lorsque j’entendis comme, en ton courroux, tu gourmandes la nature humaine : A quoi ne conduis-tu point, exécrable faim de l’or, la convoitise des mortels ? Roulant mon fardeau, je sentirais les joutes douloureuses . Alors je m’aperçus que trop pouvaient s’ouvrir les mains pour dépenser, et je me repentis de ce mal comme des autres. Combien ressusciteront la tête rase , à cause de l’ignorance qui de ce péché empêche de se repentir vivant, et jusqu’au dernier terme ! Et sache que la faute directement opposée à une autre, sèche avec elle ici sa verdeur . Si donc, pour me purifier, j’ai été parmi ceux qui pleurent l’avarice, par son contraire ce m’est advenu . »

— Quand tu chantas les armes cruelles, cause de la double tristesse de Jocaste , dit le chantre des Bucoliques, par ces chants qu’accompagne Clio, il ne paraît pas que fidèle t’eût fait encore la foi, sans laquelle point ne suffit de bien faire. S’il est ainsi, quel soleil ou quels flambeaux dissipèrent tellement les ténèbres, qu’après tu dirigeas tes voiles à la suite du pêcheur ? » Et lui dit : « Toi le premier tu me conduisis au Parnasse pour me désaltérer dans ses grottes ; toi le premier, après Dieu, tu m’éclairas. Tu as fait comme celui qui va de nuit, projetant derrière soi la lumière, et à lui elle ne sert, mais il instruit ceux qui le suivent. Quand tu as dit : Le siècle se renouvelle ; la justice revient, et le premier âge de l’homme ; du ciel descend une race nouvelle , par toi je fus poète, par toi chrétien. Mais pour que mieux tu discernes ce que je dessine, ma main y apposera les couleurs. Déjà tout le monde était plein de la vraie croyance, semée par les messagers du royaume éternel, et ta parole, que je viens de rappeler, s’accordait avec celle des nouveaux prédicateurs ; d’où je pris l’habitude de les visiter. Ensuite ils me parurent si saints, que quand Domitien les persécuta, à leurs pleurs je mêlai mes larmes ; et tant que je fus de là, je les secourus, et leurs mœurs pures me firent mépriser toutes les autres sectes. Et avant qu’en mes vers je conduisisse les Grecs aux fleuves de Thèbes, je reçus le baptême ; mais par peur je me cachai d’être chrétien, et restai longtemps païen en apparence. Cette tiédeur m’a, plus de quatre cents ans, retenu dans le quatrième cercle. Toi donc qui as levé le voile qui me cachait le grand bien dont je parle, tandis que nous avons encore à monter beaucoup, dis-moi où est notre cher Térence , Cécilius, Plaute et Varron, si tu le sais ; dis-moi s’ils sont condamnés, et à quelle demeure.

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