La Divine Comédie (page 9)

Dante Alighieri · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — trad. Littré · 18 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

O vaine gloire du génie humain, combien peu de temps verdit la cime, si ne surviennent des âges grossiers ! Cimabuë crut, dans la peinture, être maître du champ ; et aujourd’hui Giotto a pour lui le cri public, en sorte que la renommée de celui-là est obscurcie. Ainsi l’un des Guido a ravi à l’autre la gloire de la langue , et peut-être est né celui qui tous deux les chassera du nid . N’est autre chose la mondaine rumeur qu’un souffle du vent qui vient ores d’ici, ores de là, et change de nom en changeant de côté . Que vieux tu te dépouilles de la chair, ou que tu meures balbutiant encore pappo et dindi , qu’importera pour ta renommée, avant que soient mille ans ? durée plus courte près de l’éternelle, qu’un mouvement des sourcils près du cercle qui dans le ciel le plus lentement tourne. Du nom de celui qui si peu de terrain gagne là devant moi, toute la Toscane retentit et maintenant à peine le murmure-t-on dans Sienne, où il était seigneur, quand fut brisée la rage florentine , superbe alors comme à présent vénale. Votre renommée ressemble à l’herbe, dont la couleur vient et s’en va, et que flétrit celui par qui fraîche elle sort de la terre. » Et moi à lui : — Tes paroles vraies me mettent au cœur une salutaire humilité, et en moi dégonflent une grande tumeur ; mais qui est celui dont tu me parlais tout à l’heure ?

« C’est, répondit-il, Provenzan Salvini , et il est ici, parce que, dans sa présomption, il courba Sienne tout entière sous sa main. Ainsi est-il allé, et ainsi va-t-il sans repos depuis sa mort : en telle monnaie acquitte sa dette, qui là est trop osé. » Et moi : — Si l’esprit qui, pour se repentir, attend l’extrémité de la vie, en bas demeure et là haut ne monte pas, a moins que ne l’aide une bonne prière, avant qu’ait passé un temps égal à celui de sa vie, comment la venue lui a-t-elle été accordée ?

« Lorsqu’il vivait le plus glorieux, dit-il, résolument, dans le champ de Sienne, toute honte déposée, ferme il se tint ; et là, pour tirer son ami de la peine qu’il souffrait dans la prison de Charles, il se plia jusqu’à frémir de toutes ses veines . Plus ne dirai et je sais qu’obscures sont mes paroles ; mais, avant peu de temps, tes voisins feront en sorte que tu pourras les interpréter . De ce bannissement l’exempta cette œuvre. »

CHANT DOUZIÈME

Côte à côte, ainsi que vont les bœufs attelés au joug, je m’en allais avec cette âme chargée, tant que le souffrit mon doux Maître. Mais quand il dit : « Laisse-le et avance, car il est bon qu’ici avec la voile et avec les rames, chacun pousse sa barque. » Je redressai mon corps comme il faut pour aller, bien que mes pensers demeurassent abaissées et tronqués . Je marchais, et de mon Maître allègrement je suivais les pas, et combien nous étions agiles tous deux déjà nous montions, lorsqu’il me dit : « Tourne les yeux en bas ; il te sera bon, pour alléger la route, de voir sur quoi posent tes pieds. »

Comme, afin que d’eux on ait mémoire, sur les dalles des tombes est représenté ce que furent ceux qu’elles renferment ; d’où souvent se renouvellent les pleurs par le souvenir dont l’aiguillon stimule seulement les pieux : ainsi vis-je là, avec une plus vive ressemblance, couvert de figures selon l’art, tout ce qui, pour former une route, s’avance hors du mont .

Je voyais, d’un côté, celui qui fut créé plus noble qu’aucune autre créature , tomber flamboyant du ciel. De l’autre côté, je voyais Briarée , transpercé d’un trait céleste, gisant à terre, appesanti par le froid de la mort. Je voyais Tymbrée ; je voyais Pallas et Mars encore armés, autour de leur père, contempler les membres épars des géants. Je voyais Nemrod, au pied de la grande structure , comme égaré, regardant ceux qui furent en Sennaar avec lui. O Niobé , avec quelle douleur mes yeux te voyaient représentée sur le chemin, entre tes sept fils et filles éteints ! O Saül, comme sur ta propre épée tu paraissais mort en Gelboé, sur lequel depuis ne tomba ni rosée ni pluie ! O folle Arachné , je te voyais déjà à moitié araignée, et triste, sur les débris de la toile que par malheur tu ouvris ! O Roboam , là ne menace point ton image, mais pleine d’épouvante l’emporte un char, avant que d’autres la poursuivent ! Le dur pavé montrait encore combien cher Alcméon fit payer à sa mère le fatal ornement. Il montrait comment les fils de Sennacherib sur lui se ruèrent dans le temple et comment mort ils le laissèrent là. Il montrait la ruine et la cruelle vengeance qu’accomplit Tamyris , lorsqu’elle dit à Cyrus : « Tu as eu soif de sang, de sang je te gorge. » Il montrait la déroute des Assyriens fuyant après la mort d’Holopherne, et aussi les restes du meurtre . Je voyais Troie, amas informe de cendres et de cavernes. O Ilion, qu’abaissée et vile te montrait l’image qui se voit là ! De quel maître le pinceau ou le crayon retracerait-il les figures et les poses qu’admirerait là un esprit pénétrant ? Morts paraissaient les morts, et vivants, les vivants. Qui vit le vrai, mieux que moi ne vit pas ce que foulèrent mes pieds tandis que courbé je marchai.

Maintenant soyez superbes, et en avant d’un front altier, fils d’Eve ; et ne baissez point la tête pour voir votre sentier mauvais ! Nous avions plus avancé autour du mont, et le soleil dans son cours, que ne l’estimait la pensée distraite, quand celui qui toujours devant attentif allait, commença : « Lève la tête ; plus n’est le temps de marcher ainsi courbé ! Vois là un Ange qui se prépare à venir vers nous : vois que du service du jour revient la sixième servante . Orne de respect ton visage et toute ta contenance, afin qu’à plaisir il lui soit de nous acheminer en haut. Pense que jamais ne reviendra ce jour. »

J’étais bien habitué à ce qu’il m’avertît de ne pas perdre de temps, de sorte qu’en cette matière il ne pouvait me parler obscurément. Vers nous venait la belle créature, vêtue de blanc, et la face scintillante comme l’étoile matinale. Il ouvrit les bras, puis les ailes, et dit : « Venez ; ici près sont les degrés, et facilement désormais l’on monte. »

A cette annonce rares sont ceux qui viennent . O race humaine, née pour voler en haut, pourquoi si peu de vent ainsi t’abat-il ?

Il nous conduisit à une coupure dans le rocher ; là de ses ailes il me frappa le front, et me promit un sûr aller. Comme à main droite, pour monter au mont où est l’église qui , au dessus du Rubaconte , domine la bien guidée , la roideur de la pente est adoucie par des degrés, qui furent faits en cet âge où sûrs étaient les comptes et les mesures ; ainsi s’adoucit la rampe, qui rapide descend de l’autre cercle ; mais, des deux côtés, elle rase la haute roche.

Pendant que là nous nous acheminions, Beati pauperes spiritu des voix chantèrent, de telle façon qu’aucune parole ne l’exprimerait.

Ah ! combien ces bouches sont différentes de celles de l’Enfer : ici parmi des chants l’on entre, là parmi d’atroces hurlements.

Déjà nous montions par les saints degrés, et il me semblait être beaucoup plus léger qu’auparavant je ne l’étais par un chemin uni. D’où moi : — Maître, dis, quel poids de dessus moi a été ôté, qu’en allant je n’éprouve presque aucune fatigue ?

Il répondit : « Quand les P dont il reste encore quelque trace sur ton visage auront été comme l’un d’eux, tout à fait effacés. Tes pieds au bon vouloir seront tellement soumis, que, non seulement ils ne sentiront point de fatigue, mais que ce leur sera un plaisir d’être poussés en haut. Lors je fis comme ceux qui vont ayant sur la tête une chose qu’ils ne savent pas, sinon qu’en soupçon les mettent les signes d’autrui ; ce pourquoi pour s’assurer ils s’aident de la main, qui cherche, et trouve, et remplit l’office que ne peut accomplir la vue. Et, avec les doigts de la main droite ouverte, je trouvai seulement six des lettres que sur mes tempes celui qui tient les clefs avait gravées : ce que regardant, mon Guide sourit.

CHANT TREIZIÈME

Nous étions au sommet de l’escalier, où se divise une seconde fois le mont qui guérit du mal ceux qui montent.

Tout autour le ceint une corniche semblable à la première, si ce n’est que plus vite l’arc se courbe . On n’y voit ni images ni sculptures ; les parois et le chemin tout unis n’offrent à l’œil que la couleur livide de la pierre.

« Si pour demander nous attendons ici quelqu’un, disait le Poète, je crois bien que notre choix éprouve trop de retard. » Puis, les yeux fixés sur le soleil, il fit du côté droit le centre du mouvement et tourna la gauche. « O douce lumière, à qui me confiant j’entre dans le chemin nouveau, tu nous conduis, disait-il, comme ici dedans on doit conduire. Tu échauffes le monde ; sur le monde tu luis : si quelque chose au contraire ne force, toujours tes rayons doivent guider .

Nous avions l’espace qui se compte ici pour un mille déjà parcouru, en peu de temps, à cause du vif désir, lorsque nous entendîmes, sans les voir, vers nous voler des esprits qui courtoisement invitaient au banquet d’amour. — Le premier qui en volant passa, à haute voix dit : « Vinum non habent » et derrière nous il allait le répétant. Et avant que, par l’éloignement, on eût tout à fait cessé de l’entendre, un autre passa, criant : « Je suis Oreste. » Et il ne s’arrêta pas non plus. — O Père, dis-je, que sont ces voix ? Et au même moment, voilà la troisième disant : « Aimez ceux qui vous font du mal . » Et le bon Maître : « Ce cercle flagelle le péché d’envie, et ainsi de l’amour sont tirées les cordes du fouet . Le frein doit être de contraire son . Je crois, à mon avis, que tu l’entendras, avant d’arriver au passage du pardon . Mais tends les yeux bien fixement à travers l’air, et tu verras, devant nous, des gens assis le long du rocher.

Lors, plus qu’auparavant j’ouvris les yeux ; je regardai autour de moi, et je vis des ombres revêtues de manteaux de la couleur de la pierre. Quand nous fûmes un peu plus avant, j’ouïs crier : « Marie, prie pour nous ! » crier. « Michel, et Pierre, et tous les saints ! » Je ne crois pas que sur la terre il y ait homme si dur, que ne touchât de compassion ce que je vis ensuite. Pour moi, lorsque je fus assez près pour que mes yeux discernassent clairement leur état, je fus saisi d’une profonde douleur. D’un grossier cilice ils me paraissaient couverts ; chacun d’eux de l’épaule s’appuyait contre un autre, et tous contre le rocher s’appuyaient. Ainsi les pauvres aveugles aux pardons se tiennent pour mendier leur vie, l’un sur l’autre penchant la tête, parce que la pitié s’excite, non seulement par le son des paroles, mais aussi par la vue, qui ne sollicite pas moins. Et comme aux aveugles n’arrive point le soleil, ainsi aux ombres dont je parlais tout à l’heure, ne se donne point la lumière du jour, toutes ayant la paupière percée et cousue avec un fil de fer, comme il se fait à l’épervier sauvage, pour qu’il demeure en repos.

Ce me semblait de ma part une offense, que de m’en aller voyant autrui sans être vu : par quoi je me tournai vers mon sage Conseil. Bien savait-il ce que le muet voulait dire ; aussi, sans attendre ma demande, il me dit : « Parle, et sois bref et net. »

Virgile venait près de moi, du coté de la corniche où l’on peut tomber, parce qu’aucun parapet ne la borde : de l’autre côté étaient les pieuses ombres, que tellement tourmentait l’horrible couture, que de pleurs elles baignaient leurs joues. Je me tournai vers elles, et je commençai : — O âmes sûres de voir la lumière d’en haut, seul objet de votre désir ! Que bientôt de votre conscience la grâce nettoie l’écume, de sorte qu’en elle descende, limpide, le fleuve de l’esprit ! Dites-moi (ce me sera une faveur précieuse) si parmi vous ici est une âme Latine : peut-être lui sera-t-il bon que je la connaisse.

« O mon frère, chacune d’elles est citoyenne d’une vraie cité ; mais tu veux dire : qui dans l’Italie ait vécu pèlerine. »

Il me parut ouïr cette réponse d’un peu au-delà de l’endroit où j’étais, ce pourquoi je m’approchai encore pour entendre. Entre les autres je vis une ombre qui semblait en attente ; et si quelqu’un me demandait comment, suivant l’usage des aveugles, elle levait le menton. — Esprit, dis-je qui te mortifies pour monter, si tu es celui qui m’a répondu, fais-toi connaître à moi, ou par le lieu ou par le nom. « Je fus de Sienne, répondît-il, et avec ces autres je me purifie de ma vie mauvaise, demandant avec larmes que se donne à nous celui que nous implorons. Sage ne fus, quoique Sapia je fusse nommée , et plus de joie beaucoup j’eus du mal d’autrui, que de mon propre bien. Et afin que tu ne penses pas que je te trompe, écoute si, comme je te le dis, je fus insensée. Déjà je descendais la pente de mes ans, et mes concitoyens étaient, près de Colle, aux prises avec leurs ennemis ; et je demandais à Dieu ce que, d’effet, il voulut. Là défaits, l’amère fuite précipita leurs pas, et voyant la chasse, j’en conçus une joie plus vive que toutes les autres joies, et si grande que je levai ma face hardie, criant à Dieu : « Désormais plus ne te crains ! » comme fait le merle pour un peu de bonace . Je voulus rentrer en paix avec Dieu, vers la fin de ma vie ; et encore par la pénitence ne serait diminuée ma dette, si de moi n’avait eu souvenir, dans ses saintes oraisons, Pierre Pettinagno , qui par charité eut pitié de moi. Mais toi, qui es-tu, qui t’en vas en t’enquérant de notre état, ayant, comme je le crois, les yeux ouverts, et qui, vivant, discours ? » — Mes yeux, dis-je, seront aussi fermés ici, mais peu de temps, parce que peu par eux j’ai péché en les tournant avec envie. Mais beaucoup plus mon âme inquiète craint le tourment d’au-dessous : je sens déjà sur moi peser le fardeau d’en bas. Et elle à moi : « Qui donc t’a conduit ici-haut parmi nous, si tu crois redescendre ? » Et moi : — Celui qui est avec moi et qui se tait. Je suis vivant, et ainsi requiers-moi, esprit élu, si tu veux que pour toi, là d’où je viens, je meuve encore mes pieds mortels. « Ceci à ouïr est chose si nouvelle, répondit-elle, que grand signe est-ce que Dieu t’aime : lors donc aide-moi de tes prières. Et, je te le demande par ce que le plus tu désires, si jamais tu foules la terre de Toscane , rétablis-moi dans le souvenir des miens. Tu les verras parmi ce peuple vain, qui espère en Talamone, et y perdra plus d’espérance qu’à chercher la Diane ; mais il en coûtera plus cher aux amiraux . »

CHANT QUATORZIÈME

« Qui est celui-là qui parcourt les cercles de notre mont, avant que la mort lui ait donné le vol , et qui ouvre et ferme les yeux à son gré ? — « Je ne sais qui il est, mais je sais qu’il n’est pas seul : demande-le-lui, toi qui es plus près, et afin qu’il parle, fais-lui un doux accueil. »

Ainsi deux esprits , penchés l’un sur l’autre, discouraient là de moi, à main droite. Puis, pour me parler, ils renversèrent la tête. Et l’un dit : « O âme, qui encore unie au corps t’en vas vers le ciel, par charité console-nous, et dis-nous d’où tu viens, et qui tu es. De la grâce qui t’est faite nous sommes étonnés, autant qu’on doit l’être d’une chose qui auparavant ne fut jamais. » Et moi : — Par le milieu de la Toscane s’épand un petit fleuve, qui naît dans le Falterona , et qu’un cours de cent milles ne rassasie pas . De ses rives j’apporte ce corps ; vous dire qui je suis serait parler en vain, mon nom encore ayant peu retenti. « Si mon intelligence saisit bien ta pensée, me répondit alors le premier, tu parles de l’Arno. » Et l’autre lui dit : « Pourquoi a-t-il caché le nom de cette rivière, comme on le fait des choses horribles ? » Et celui à qui cette demande était faite, ainsi s’acquitta : « Je ne sais ; mais bien est-il juste que périsse le nom de ce fleuve, qui, de sa source (où le mont alpestre dont le Pelore est un tronçon, d’eaux abonde tellement, que peu de lieux en cela le surpassent), jusque-là où il se rend, pour renouveler ce que le ciel évapore de la mer, d’où les fleuves tirent ce qui avec eux va , ne rencontre que gens qui, tous, tenant la vertu pour ennemie, la fuient comme une couleuvre, par le malheur du lieu, ou par la mauvaise habitude qui les aiguillonne. « D’où, tant ont changé de nature les habitants de la misérable vallée, qu’il semble que Circé les ait eus dans ses pâturages .

« Parmi de sales pourceaux , plus dignes de glands que d’une autre nourriture à l’usage de l’homme, il dirige d’abord son maigre cours ; puis descendant, il trouve des roquets plus hargneux que ne le comporte leur force, et d’eux il détourne son museau dédaigneux . Il descend encore, et plus il grossit, plus le fleuve maudit et néfaste trouve de chiens qui se font loups . Ayant ensuite traversé des ravins plus sombres, il trouve les renards , si pleins de fraude, qu’ils ne craignent point qu’aucune habileté les vainque. Je le dirai, quoique d’autres m’entendent ; et bien s’en trouvera celui-là, s’il se souvient de ce qu’un esprit vrai me dévoile. Je vois ton neveu, qui devient chasseur de ces loups sur la rive de l’horrible fleuve, et les épouvante tous. Il vend leur chair vivante ; puis il les tue, comme on tue une vieille bête ; beaucoup de la vie, et lui d’honneur il prive. Sanglant il sort de la triste forêt : telle il la laisse, que, comparée à ce qu’elle fut jadis, d’ici à mille ans elle ne se reboisera pas. »

Comme, à l’annonce de cruels désastres, se trouble le visage de celui qui écoute, de quelque côté que le péril le menace ; ainsi vis-je l’autre âme, qui se tenait tournée pour entendre, se troubler et s’attrister après qu’en soi elle eut recueilli les paroles.

Le dire de l’une, et la vue de l’autre me rendirent désireux de savoir leurs noms, et je les demandai avec prières. Sur quoi, celui qui le premier avait parlé, recommença : « Tu veux que je condescende à faire ce que tu n’as pas voulu faire pour moi. Mais, puisqu’en toi Dieu veut que tant reluise sa grâce, je ne te refuserai pas : sache donc que je suis Guido del Duca. Mon sang fut si enflammé d’envie, que si quelqu’un j’avais vu se réjouir, de jalousie tu m’aurais vu livide. De ce que je semai, une telle paille je moissonne. O humaine espèce, pourquoi mets-tu ton cœur là d’où doit être exclu tout compagnon ? Celui-ci est Rinieri, l’ornement et l’honneur de la maison de Calboli, où nul ne s’est rendu héritier de sa vertu. Et non seulement sa race, entre le Pô et le mont et la mer et le Reno, est devenue pauvre de biens requis pour jouir du vrai et du contentement ; mais au dedans de ces limites , tant abondent les plantes vénéneuses, que sans fruit désormais serait une culture tardive .

« Où est le bon Liccio , et Arrigo Menardi , Pierre Traversaro , et Guido di Carpigna ! O Romagnols tombés en bâtardise, lorsqu’à Bologne un Fabbro se fait de haute lignée ; lorsqu’à Faënza, un Bernardino di Fosco, d’une herbe rampante devient la noble tige ! Ne t’étonne point, ô Toscan, si je pleure, lorsqu’avec Guido da Prata je me rappelle Ugolin d’Azzo , qui vécut avec nous, Frédéric Tignoso et ses compagnons, la maison Traversara et les Anastagi (et l’une et l’autre race est déshéritée) : si je pleure les dames et les cavaliers, les soucis et les joies qu’en eux excitaient l’amour et la courtoisie, là où les cœurs sont devenus si mauvais. O Brettinoro , que ne fuis-tu, puisque ta famille, avec tant d’autres, s’en est allée pour ne pas se corrompre ? Bien fait Bagnacavallo, qui ne veut point de fils, et mal, Castrocaro, et pis, Conio , plus empressé d’engendrer de tels comtes. Bien feront les Pagani , lorsque leur démon s’en ira ; non cependant que jamais il reste d’eux une mémoire pure. O Ugolin de’ Fantoli, en sûreté est ton nom, parce que ne s’attend plus de toi, qui puisse en forlignant l’obscurcir. Mais va, Toscan, car trop plus maintenant me délecte le pleurer que le parler, tant notre pays m’a serré le cœur. »

Nous savions que ces chères âmes nous entendaient aller ; et ainsi, en se taisant, elles nous donnaient confiance dans le chemin .

Lorsqu’ayant avancé nous fûmes seuls, semblable à la foudre qui fend l’air, de devant nous vint une voix : « Me tuera quiconque me rencontrera . » Et elle s’enfuit, comme s’éloigne le tonnerre qui subitement déchire la nuée. Lorsque d’elle notre ouïe eut trêve, tout à coup, une autre, avec un tel fracas qu’elle ressemblait au tonnerre qui suit un autre tonnerre : « Je suis Aglaure , qui devins rocher. » Et alors, pour me serrer contre le Poète, en arrière je portai. le pied, et non en avant. Déjà partout l’air était tranquille ; et lui me dit : « Cette voix est le dur frein , qui devrait retenir l’homme dans ses bornes ; mais vous prenez l’appât, de sorte qu’à soi vous tire l’hameçon de l’antique adversaire , et ainsi peu vous sert le frein, ou l’appel.

Le ciel vous appelle ; autour de vous il tourne, vous montrant ses beautés éternelles, et votre œil à terre seulement regarde. Pour cela vous châtie celui qui voit tout. »

CHANT QUINZIÈME

Entre la fin de la troisième heure et le commencement du jour, autant il apparaît de la sphère toujours en mouvement, comme l’enfant qui joue, autant paraissait-il en rester au soleil pour achever son cours : là était le soir, et ici le milieu de la nuit ; et les rayons me frappaient en pleine face, parce que nous tournions le mont de manière que nous allions droit vers le couchant, lorsque je sentis mes yeux éblouis d’une splendeur plus vive qu’auparavant, et que de stupeur me remplissaient les choses nouvelles : d’où, au-dessus de mes sourcils je levai les mains, et me fis une ombrelle qui diminuait l’excessive lumière.

Comme, lorsque de l’eau ou du miroir rejaillit le rayon, en direction contraire, remontant de la même façon qu’il est descendu, et, par son égale vitesse, différant de la pierre qui tombe , selon que le montrent l’expérience et l’art ; ainsi me parut-il que de devant me frappait une lumière réfléchie ; par quoi, à fuir, mes yeux furent prompts.

— Qui est, dis-je, doux Père, celui contre qui ma vue ne peut trouver d’abri suffisant, et qui paraît s’avancer vers nous ? « Ne t’étonne point, si t’éblouissent encore les serviteurs célestes, me répondit-il : celui qui vient est envoyé pour nous inviter à monter. Bientôt voir ces choses ne te sera point une peine, mais un plaisir, autant qu’à le sentir ta nature te dispose.

Lorsque nous eûmes joint l’Ange béni, d’une voix joyeuse il dit : « Entrez par ici, dans un escalier beaucoup moins roide que les autres. »

Partis de là, nous montâmes, et derrière nous fut chanté Beati misericordes , et : « Toi qui vaincs, réjouis-toi ! »

Mon Maître et moi, seuls tous deux, en haut nous allions, et en allant, je pensai à tirer profit de ses paroles ; et vers lui je me tournai, ainsi demandant : — Que voulait dire l’esprit de Romagne , en parlant d’ « exclusion » et de « compagnon » ?

Et lui à moi : « Il connaît le dommage que cause son plus grand vice, et ainsi que l’on ne s’étonne pas s’il le reprend pour que moins on en pleure . Parce que vos désirs s’attachent à ce qui diminue, partagé entre plusieurs, l’envie vous gonfle de soupirs. Mais si les élevait l’amour de la sphère suprême, en votre cœur ne serait point cette crainte . Car, là, on dit plus « nôtre », chacun ne possède de bien, et plus dans ce cloître augmente l’ardeur de la charité. — Je suis plus loin d’être satisfait, dis-je, que si d’abord je m’étais tu, et plus de doutes en mon esprit s’amassent. Comment se peut-il qu’un bien partagé rende plus riches de soi beaucoup de possesseurs, que si de peu il était possédé ? Et lui à moi : — Parce que tu arrêtes ta pensée aux seules choses de la terre, de la vraie lumière tu ne tires que ténèbres. Cet infini et ineffable bien qui est là-haut court à l’amour, comme le rayon au corps que le reflète. Autant il trouve d’ardeur, autant il se donne ; de sorte que plus s’étend la charité, plus sur elle s’épand l’éternelle vertu : et plus là-haut il est d’âmes unies, plus à l’amour le bien se prodigue, et plus on s’aime, et comme un miroir l’un à l’autre on rend. Et si ma raison ne te rassasie pas, tu verras Béatrice, et pleinement par elle satisfait sera ce tien désir, et tout autre désir. Tâche seulement que soient guéries, comme déjà deux le sont, les cinq plaies que ferme la douleur. »

J’allais dire : « Tu apaises ma faim, » quand je m’aperçus que j’étais arrivé à l’autre cercle ; de sorte que, désireux de voir, je me tus. Là, il me sembla être soudain ravi en une vision extatique, et voir dans un temple plusieurs personnes : et, à l’entrée, une femme, avec une douce contenance de mère, dire : « Mon fils, pourquoi envers nous as-tu ainsi agi ? Voilà qu’affligés, ton père et moi, nous te cherchions . » Et, dès qu’elle se tut, ce que j’avais vu s’évanouit.

Ensuite, un autre m’apparut , les joues baignées de ces eaux que fait couler la douleur d’un grand affront reçu ; et elle disait : « Si tu es le maître de la ville dont, parmi les dieux, le nom excita un si vif débat , et d’où rayonne toute science, venge-toi de ces bras audacieux qui embrassèrent notre fille, ô Pisistrate. » Et le Seigneur humain et doux me semblait lui répondre, avec un visage calme : « Que ferons-nous à qui nous veut du mal, si celui qui nous aime est par nous condamné ? »

Puis je vis des gens, enflammés de colère, lapider un jeune homme , en criant l’un à l’autre : « Tue ! tue ! » Et lui, je le voyais, appesanti déjà par la mort, pencher vers la terre, mais les yeux toujours fixés au ciel, et, avec un visage où se peignait la pitié, en un si grand combat, prier le Seigneur très haut de pardonner à ses persécuteurs. Lorsque revenant à soi, mon âme se tourna vers les choses qui hors d’elle sont vraies, je reconnus mon erreur non dépourvue de vérité .

Mon Guide me voyant pareil à un homme qui rompt les liens du sommeil, dit : « Qu’as-tu, que tu ne peux te soutenir ? Tu as cheminé, plus d’une demi-lieue, les yeux voilés et les jambes vacillantes, comme un homme pris de vin ou de sommeil. — O mon doux Père, si tu m’écoutes, je te dirai, répondis-je, ce qui m’est apparu lorsque ainsi mes jambes fléchissaient. Et lui : — Eusses-tu cent masques sur la face, tes pensées ne me seraient point cachées, si fugitives qu’elles fussent. Ce que tu as vu, c’était pour que tu ne refusasses pas d’ouvrir ton cœur aux eaux de la paix, qui coulent de l’éternelle fontaine. Je n’ai point demandé : « Qu’as-tu ? » par ce qui fait que demande celui qui regarde seulement avec l’œil qui ne voit pas quand le corps gît inanimé . Mais j’ai demandé, pour donner de la force à ton pied. Ainsi faut-il exciter les paresseux, lents à user de la veille lorsqu’elle revient. »

C’était le soir, et nous allions, regardant tout, tant que la vue pouvait s’étendre, à l’encontre des rayons tardifs et brillants, quand, peu à peu, voici venir vers nous une fumée obscure comme la nuit, et nul endroit pour s’en abriter : elle nous priva des yeux et de l’air pur.

CHANT SEIZIÈME

Les ténèbres de l’Enfer et d’une nuit sans planètes, sous un ciel pauvre , obscurci, autant qu’il se peut, par des nuages, n’étendirent jamais sur ma face un voile aussi épais, que le fit cette fumée qui là nous couvrit .

Elle ne permettait pas que l’œil restât ouvert, ce qu’avisant, ma fidèle Escorte s’approcha de moi et m’offrit son épaule.

Comme va l’aveugle derrière son conducteur, pour ne pas s’égarer, et ne se pas heurter contre quelque chose qui le blesse, ou peut-être le tue, à travers l’air acre et souillé, je m’en allais, écoutant mon Guide, qui disait seulement : « Prends garde à ne te point séparer de moi. »

J’entendais des voix, et chacune d’elles paraissait demander paix et miséricorde à l’Agneau de Dieu qui ôte les péchés. Agnus Dei était leur seul exorde ; elles semblaient n’avoir toutes qu’une parole, qu’un chant, si parfaite était leur concorde.

— Quels sont, Maître, les esprits que j’entends ? dis-je. Et lui à moi : « Apprends le vrai, et qu’ils vont déliant le nœud de la colère — Mais toi, qui es-tu, qui fends notre fumée et parles de nous, comme si encore tu divisais le temps par calendes ? » Ainsi parla une voix ; sur quoi mon Maître dit : « Réponds et demande si par ici l’on monte. » Et moi : O créature, qui te purifies pour retourner belle à celui qui te fit, tu entendras merveille, si tu me suis. « Je te suivrai autant qu’il m’est permis, répondit-elle, et si la fumée ôte le voir, l’ouïr en sa place nous tiendra joints. »

Lors je commençai : « Avec cette enveloppe que la mort dissout, en haut je vais, et ici je suis venu à travers les angoisses infernales. Si Dieu m’a comblé de sa grâce, jusqu’à vouloir que je voie sa cour, d’une manière maintenant tout à fait inaccoutumée , ne me cèle point qui tu fus avant la mort, mais dis-le-moi, et dis-moi aussi si je vais bien vers le passage, et que tes paroles soient notre guide. » — « Je fus Lombard et nommé Marc : je connus le monde, et j’aimai cette valeur devant laquelle chacun aujourd’hui débande son arc . Pour aller en haut tu suis la droite voie. » Ainsi répondit-il. Et il ajouta : « Je te conjure de prier pour moi, quand tu seras là-haut. » Et moi à lui : J’engage ma foi de faire ce que tu demandes ; mais en moi est un doute que je ne saurais contenir, et qu’il faut que j’explique : il était d’abord simple, et à présent il est devenu double, en rapprochant ce que tu m’assures ici de ce qu’on m’a dit ailleurs . Il est bien vrai, le monde est aussi dépeuplé de vertus que tu me le représentes, et plein et regorgeant de malice. Mais, je te prie, indique-m’en la cause, de sorte que je la voie et la montre aux autres : l’un la place dans le ciel, et un autre ici-bas. » Un profond soupir, un hélas douloureux il poussa d’abord ; puis il commença : « Frère, le monde est aveugle, et bien voit-on que tu en viens. Vous qui vivez, vous cherchez la raison de tout au ciel, comme s’il emportait tout dans son mouvement par nécessité. S’il en était ainsi, en vous serait détruit le libre arbitre, et point ne serait-ce justice de recueillir pour le bien la joie, pour le mal les pleurs. Du ciel vos mouvements ont leur commencement, je ne dis pas tous ; mais supposé que je le dise, pour discerner le bien et le mal une lumière vous est donnée, et le libre vouloir. Qui ne se refuse point à la fatigue des premiers combats contre le ciel , résiste, puis vainc tout, s’il se nourrit bien . À une force plus grande et à une nature meilleure, libres, vous êtes soumis , et celle-ci en vous crée l’esprit, que le ciel n’a pas sous sa dépendance. Si donc le monde présent dévie, en vous en est la cause, en vous doit-elle être cherchée ; et je vais te la découvrir. De la main de celui qui en elle se complaît avant qu’elle soit, comme un petit enfant qui rit et pleure, et ne sait pourquoi, simplette sort l’âme, qui ne sait rien, sinon que, mue par qui l’a créée pour la joie, volontiers elle se tourne vers ce qui l’amuse. D’un léger bien d’abord elle sent la saveur, et, se trompant, elle court après, si un guide ou un frein n’infléchit son amour. D’où il convient qu’il y ait des lois pour imposer un frein, et un roi, qui de la vraie cité discerne au moins la tour . Il y a des lois ; mais qui les prend en main ? Personne ; parce que le pasteur qui précède peut ruminer, mais n’a pas les ongles fendus . Ce pourquoi le peuple, qui voit son guide rechercher le seul bien dont il est avide , s’en repaît, et ne demande rien de plus. Ainsi tu peux voir qu’être mal régi est la cause qui a rendu le monde criminel, et non la nature corrompue en vous. Rome, qui au bien ramena le monde , avait coutume d’avoir deux soleils , qui montraient les deux routes, celle du monde et celle de Dieu. L’un a éteint l’autre, et l’épée est jointe à la crosse, et mal convient-il que par vive force ils aillent ensemble , parce que, joints, l’un ne craint pas l’autre . Si tu ne me crois, regarde à l’épi ; car toute plante se connaît par sa graine .

« Dans le pays qu’arrosent l’Adige et le Pô, on trouvait la valeur et la courtoisie, avant que Frédéric fût en querelle. Maintenant, peut y passer sûrement quiconque par honte évite de discourir avec les bons et de s’en approcher . Bien s’y voit-il encore trois vieillards, en qui l’âge antique réprimande le nouveau , et il leur semble que tard Dieu les appelle à une meilleure vie : Conrad de Palazzo et le bon Gherardo , et Guido da Castello , qui, à la française, mieux est nommé le simple Lombard . Aujourd’hui l’Église de Rome, confondant en soi deux pouvoirs, tombe dans la fange, et souille elle et sa charge . »— O mon Marc, dis-je, bien tu raisonnes, et, à présent je comprends pourquoi les fils de Lévi furent exclus de l’héritage . Mais qui est ce Gherardo que tu dis être resté comme un modèle de la génération éteinte, pour être à reproche à ce siècle sauvage ? — « Ou me trompe ton parler, ou il m’éprouve, répondit-il, puisque, parlant toscan, tu semblés ne rien savoir du bon Gherardo. Par un autre surnom, point ne le connais, à moins que je ne l’emprunte de sa fille Gaia . Dieu soit avec vous ; plus longtemps que je ne vous accompagne, vois blanchir la clarté, qui à travers la fumée rayonne. L’Ange est là ; il convient que je m’en aille avant qu’il paraisse. » Ainsi il parla, et plus ne voulut m’écouter.

CHANT DIX-SEPTIÈME

Ressouviens-toi, Lecteur, si jamais dans les Alpes te surprit le brouillard, à travers lequel on voit ainsi que voient les taupes à travers leur taie, de quelle façon, lorsque les vapeurs humides et épaisses commencent à se raréfier, le soleil faiblement y pénètre, et que ton imagination soit prompte à se représenter comment je revis d’abord le soleil qui se couchait.

Ainsi, réglant mes pas sur ceux de mon Maître fidèle, je sortis de ce nuage, et retrouvai les rayons déjà morts sur les rivages bas.

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