Les Frères Karamazov (page 2)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Le starets s’assit sur le plus bas degré, la femme s’approcha de lui en se traînant sur ses genoux.

— Je suis veuve depuis trois ans, commença-t-elle d’une voix basse et en tremblant. La vie conjugale a été pénible pour moi. Mon mari était vieux, il me battait. Il est tombé malade, et je me suis dit : « S’il guérit, il se lèvera de nouveau, et que deviendrai-je ?… » Et alors une pensée m’est venue…

— Attends, dit le starets, et il approcha son oreille des lèvres de la jeune femme.

La femme continua en murmurant si bas que personne, sauf le starets, ne put l’entendre ; ce fut d’ailleurs très-court.

— Il y a trois ans de cela ? demanda le starets.

— Il y a trois ans. D’abord, je n’y pensais pas, mais maintenant je suis malade de chagrin.

— Tu viens de loin ?

— Cinq cents verstes d’ici.

— Tu as dit cela en te confessant ?

— Je l’ai dit, je l’ai dit, deux fois de suite.

— T’a-t-on permis la communion ?

— Oui ; mais j’ai peur de la mort.

— Non, ne crains pas, il ne faut jamais rien craindre. Ne te lamente pas. Repens-toi, et Dieu te pardonnera. Il n’y a pas au monde un péché que Dieu refuse de pardonner à quiconque possède le vrai repentir. L’homme, d’ailleurs, quels que soient ses péchés, ne peut épuiser la miséricorde divine. Ô femme, la miséricorde divine est si grande ! Toi-même, pécheresse, et même à cause de ton péché, Dieu t’aime ! Il y a plus de joie dans le ciel pour un pécheur qui se repent que pour dix justes qui persévèrent, — c’est une bien ancienne parole ! Va donc et cesse de craindre. Sois douce aux offenses des hommes. Pardonne dans ton cœur à celui qui est mort, pardonne-lui tout le mal qu’il t’a fait, et la paix véritable descendra en toi. L’amour efface tout ! Songe : si moi qui suis un pécheur comme toi, j’ai pitié de toi, femme, combien plus grande doit être la pitié de Dieu ! L’amour est un trésor tellement inestimable qu’il suffit à racheter tous les péchés du monde, non-seulement les nôtres, entends-tu, mais tous ceux du monde ! Va, et ne crains plus.

Il fit trois fois le signe de la croix sur elle, ôta de son cou une petite médaille et l’attacha au cou de la jeune femme, qui se prosterna devant lui jusqu’à terre.

Le starets se leva et sourit à une grosse baba, toute rouge de santé, qui portait dans ses bras un petit enfant.

— Je viens de Nischegoria, mon Père.

— Cela fait six verstes. Tu as dû te fatiguer beaucoup avec ton enfant ! Que veux-tu ?

— Mais, je suis venue pour te contempler. Ce n’est pas la première fois que je viens, m’as-tu oubliée ? Tu n’as pas bien bonne mémoire ! On disait chez nous : Il est malade. Alors je me suis dit : Il faut que j’aille le voir. Et je vois maintenant que tu n’es pas déjà si mal. Tu vivras encore vingt ans, sois-en sûr ! Que Dieu te garde ! Assez de gens prient pour toi, tu n’as rien à craindre, va !

— Merci, ma fille.

— À propos, j’ai une petite prière à te faire. J’ai apporté soixante kopeks : donne-les, mon Père, à une plus pauvre que moi. Je me suis dit : C’est par son intermédiaire que je veux les donner.

— Merci, ma fille, merci. Tu es une bonne âme. Je ferai comme tu veux. Est-ce une fille que tu portes là sur tes bras ?

— Une fille, mon père, Lizaveta.

— Que Dieu vous bénisse toutes deux ! Tu m’as fait plaisir, mère. Adieu, mes enfants.

Il bénit tout le monde et salua profondément.

IV

La pomiestchitsa, qui assistait à cette scène, pleurait doucement. C’était une femme du monde, sensible et d’instincts sincèrement bons. Elle fit quelques pas au-devant du starets qui venait vers elle, et lui dit avec enthousiasme :

— Que je suis émue !…

L’émotion l’empêcha de continuer.

— Comme je comprends, reprit-elle, que le peuple vous aime ! J’aime le peuple, moi aussi, et comment ne pas l’aimer, notre grand et bon peuple russe ?

— Comment va votre fille ? Vous avez désiré avoir encore un entretien avec moi ?

— Oh ! je serais volontiers restée trois jours à genoux devant votre porte pour obtenir de vous quelques instants. Nous sommes venues vous exprimer notre ardente gratitude. Vous avez guéri ma Liza. Vous l’avez absolument guérie, et comment ? Seulement en priant pour elle et en lui imposant les mains. Nous sommes venues pour les baiser, ces mains vénérables, et pour vous dire toute notre admiration.

— Comment ? Je l’ai guérie ? Pourquoi donc est-elle encore étendue dans son fauteuil ?

— Du moins, les fièvres nocturnes ont disparu depuis deux jours, précisément depuis jeudi, se hâta de dire la dame ; ses jambes sont devenues plus valides. Ce matin, elle s’est éveillée toute rétablie, après une bonne nuit. Voyez ses joues roses et ses yeux brillants. Elle pleurait, elle rit, elle est gaie et joyeuse. Aujourd’hui, elle a voulu se lever, debout, sur ses pieds, et elle est restée toute une minute sans que personne la soutînt. Elle prétend que dans quinze jours elle dansera le quadrille. J’ai fait venir le médecin de la ville, Herzenschtube. Il a haussé les épaules et a déclaré n’y rien comprendre. Et vous voulez que nous vivions sans vous remercier ? Liza, remercie donc ! remercie !

Le visage souriant de Liza devint tout à coup sérieux ; elle se souleva autant qu’elle put sur son fauteuil, et se tournant vers le starets, elle joignit les mains. Mais, n’y pouvant plus tenir, elle éclata de rire…

— C’est de lui ! c’est de lui ! dit-elle en désignant Alioscha avec un dépit enfantin.

Le visage d’Alioscha s’empourpra aussitôt. Ses yeux étincelaient, il les ferma.

— Elle a quelque chose à vous dire, Alexey Fédorovitch. Comment vous portez-vous ? dit la dame en s’adressant à Alioscha et en lui tendant sa fine main gantée.

Le starets se retourna et regarda attentivement Alioscha pendant que celui-ci s’approchait de la jeune fille avec un sourire embarrassé. Liza prit un air important.

— Katherina Ivanovna vous envoie par mon intermédiaire ceci, dit-elle en lui donnant une lettre. Elle vous prie de venir la voir tout de suite, et de n’y pas manquer.

— Elle me prie de venir chez elle, moi ?… Pourquoi faire ? murmura Alioscha, étonné et soucieux.

— C’est à propos de Dmitri Fédorovitch et… de tous ces derniers événements, se hâta de dire la pomiestchitsa. Katherina Ivanovna a pris un parti. Mais elle a besoin de vous voir… Dans quel but, je l’ignore, mais elle demande à vous voir le plus tôt possible. Vous irez chez elle, n’est-ce pas ? le sentiment chrétien vous le commande.

— Je ne l’ai vue qu’une fois, reprit Alioscha, toujours étonné… C’est bien, j’irai, continua-t-il après avoir lu la lettre qui ne contenait qu’une pressante prière de venir.

— Ce sera une bonne action de votre part, dit Liza avec animation. Moi qui disais à maman : Il n’ira jamais, il est trop occupé de faire son salut… Que vous êtes bon ! je le sais depuis longtemps, et j’ai plaisir à vous le dire.

— Lise ! fit la mère d’un ton qui voulait être grondeur, mais elle sourit presque aussitôt… Aussi vous nous oubliez trop, Alexey Fedorovitch, vous ne venez jamais chez nous. Pourtant, ma Liza m’a dit plus d’une fois qu’elle ne se sentait bien qu’auprès de vous.

Alioscha baissa les yeux, rougit de nouveau et sourit sans savoir pourquoi. Le starets avait détourné de lui son attention. Il causait avec un moine qui se tenait auprès du fauteuil de Liza, un moine très-simple, d’origine paysanne, aux idées étroites, mais plein de foi et très-obstiné. Il dit qu’il venait du Nord, d’Obdorsk, du couvent de Saint-Sylvestre, un pauvre couvent composé de vingt moines seulement. Le starets le bénit, et l’invita à venir le visiter dans sa cellule quand il lui plairait. À ce moment, la pomiestchitsa lui demanda de quelle maladie il pouvait souffrir, ayant tous les dehors d’une excellente santé et la gaieté peinte sur le visage.

— Je me sens aujourd’hui mieux que de coutume, mais ce mieux est passager. Je connais mon mal, et si je vous semble si gai c’est que l’homme est créé pour le bonheur et qu’il se sent heureux dès qu’il peut se dire : « J’ai fait mon devoir. » Je suis d’ailleurs content de votre remarque, car tous les saints étaient gais.

— Avec quelle assurance vous dites de si grandes paroles ! Vos paroles sont comme des traits. Mais le bonheur, où est-il pourtant ? Qui peut dire de lui-même qu’il est heureux ? Puisque vous avez la bonté de nous permettre de rester quelques instants encore, laissez-moi vous dire aujourd’hui tout ce que je n’ai pu vous dire l’autre jour, tout ce qui m’oppresse depuis si longtemps. Je souffre, pardonnez-moi, je souffre…

Elle joignit les mains avec exaltation.

— Mais de quoi particulièrement souffrez-vous ?

— Je souffre… du manque de foi.

— Du manque de foi en Dieu ?

— Oh ! non ! je n’ose même pas penser à un tel doute. Mais la vie future, c’est si problématique ! Personne ne peut rien dire de certain sur ce sujet. Écoutez, vous êtes le médecin des âmes… Cette pensée de la vie d’outre-tombe m’émeut jusqu’à la souffrance, jusqu’à la peur, jusqu’à la terreur. Et je ne sais à qui m’adresser, jamais je n’ai osé parler de cela. Mais avec vous, j’ose… Tout le monde croit à la vie future : mais d’où vient cette foi ? Les savants assurent que la foi est née de la peur que causaient aux premiers hommes les phénomènes terrifiants de la nature, que la foi n’a pas d’autre origine… Ô ciel ! J’aurai cru toute ma vie : je meurs, et il n’y a rien ! rien que l’ortie qui poussera sur ma tombe, comme a dit je ne sais plus quel poëte. Mais c’est affreux ! Comment croire, après cela ? Du reste, je n’ai jamais cru que dans mon enfance, machinalement, sans réfléchir. Et comment savoir la vérité ? Je regarde autour de moi, personne ne se soucie de ces choses, presque personne aujourd’hui. Mais moi, mon ignorance m’est insupportable ! C’est affreux, affreux !

— Certes, c’est affreux. Prouver est impossible, pourtant on peut se convaincre…

— Comment ?

— Par l’expérience d’un amour actif. Tâchez d’aimer votre prochain activement et sans cesse. À mesure que votre amour grandira, vous vous convaincrez davantage de l’existence de Dieu et de l’immortalité de votre âme. Et si vous arrivez à l’abnégation, alors vous croirez sans plus douter,

— L’amour actif ! Voilà encore une question, et quelle question ! Voyez-vous, j’aime à un tel point l’humanité que je rêve parfois d’abandonner tout, d’abandonner ma Liza, et de me faire sœur de charité. Dans ces moments-là rien ne pourrait m’effrayer, je panserais les blessés, je laverais de mes propres mains les blessures, je baiserais volontiers les plaies…

— C’est déjà beaucoup de pouvoir concevoir de tels désirs.

— Oui, mais pourrais-je longtemps supporter cette vie de dévouement ? continua-t-elle avec ardeur ; voilà ma plus grande inquiétude. Je ferme les yeux et je me demande : Aurais-je longtemps persévéré dans cette vocation ? Si le malade était ingrat, exigeant, si ses caprices me faisaient souffrir, s’il se plaignait de moi, que ferais-je ? l’ingratitude pourrait décourager mon amour pour l’humanité… je veux travailler pour être payée, comprenez-vous ? Je veux un salaire, je veux de l’amour en échange de mon amour, et sans cet échange, je ne puis aimer !

— C’est ce que me disait, il y a longtemps, un médecin, un homme avancé en âge et d’un très-grand esprit. Il parlait comme vous, avec sincérité, quoiqu’il affectât de plaisanter, — mais il riait jaune. Plus j’aime l’humanité, plus je déteste l’individu, me disait-il. Mes rêves s’exaltent parfois jusqu’au désir de me sacrifier pour l’humanité ; oui, je me ferais volontiers crucifier pour l’amour des hommes ! Mais partager, deux jours durant, la même chambre avec un autre, je ne le puis. Je peux arriver à haïr le meilleur homme du monde en vingt-quatre heures, l’un parce qu’il prolongera outre mesure ses repas, l’autre parce qu’il se mouchera sans cesse à cause d’un coriza. En un mot, je suis l’ennemi naturel de quiconque m’approche.

— Mais que faire ? que faire alors ? Faut-il donc désespérer de tout ?

— Non, il suffit de souffrir. Faites ce que vous pouvez, et cela vous sera compté. D’ailleurs, vous avez déjà fait beaucoup, puisque vous êtes arrivée à vous connaître vous-même. Mais si vous ne m’avez fait cette confession que pour que je vous loue de votre sincérité, vous n’arriverez pas à l’amour actif. Vos projets ne dépasseront pas votre pensée, et votre vie s’effacera comme une ombre.

— Vous m’épouvantez, car vous dites vrai : je n’attendais que vos éloges.

— Eh bien, cet aveu prouve que vous êtes sincère et que votre cœur est bon : vous êtes dans la bonne voie, tâchez d’y rester. L’important est de fuir le mensonge, surtout le mensonge qu’on se fait à soi-même. Ne vous effrayez pas de vos propres hésitations devant votre désir d’aimer activement. Je regrette de ne pouvoir rien vous dire de plus. L’amour actif est terriblement différent de l’amour spéculatif ! Ne vous étonnez pas si, un jour, malgré tous vos efforts, il vous semble que non-seulement vous ne vous êtes pas rapprochée du but, mais que vous vous en êtes éloignée : c’est ce jour-là, je vous le prédis, que vous serez le plus près d’atteindre le but, et que vous reconnaîtrez enfin la force divine qui vous a guidée et soutenue.

— Excusez-moi de vous laisser, on m’attend. Au revoir.

La dame pleurait.

— Bénissez donc Liza ! s’écria-t-elle.

— Elle ne le mérite pas, dit le starets en riant, elle n’a pas cessé de faire des espiègleries depuis qu’elle est là. Qu’a-t-elle donc tant à rire d’Alexey ?

En effet, Lise avait remarqué la confusion d’Alioscha, chaque fois que leurs regards se rencontraient : aussi épiait-elle les yeux du jeune homme qui les baissait aussi souvent qu’il les levait, et dut enfin se détourner et se cacher derrière le starets. Mais bientôt après, comme poussé par une force irrésistible, il risqua un regard pour voir ce que faisait Liza : elle était penchée en dehors de son fauteuil et attendait qu’Alioscha se laissât voir. Dès qu’elle l’aperçut, elle éclata de rire si bruyamment que le starets ne put s’empêcher de dire :

— Pourquoi donc, petite espiègle, vous amusez-vous à le rendre honteux ?

Liza rougit, ses yeux étincelèrent, son visage devint sérieux, et elle se mit à parler nerveusement et vivement.

— Pourquoi a-t-il tout oublié ? Toute petite il me portait sur ses bras, et nous jouions ensemble. Il m’apprenait à lire… Il y a deux ans, en nous quittant, il promettait de ne jamais m’oublier, que nous serions des amis éternels, éternels, éternels !… Et voilà qu’il se joue de moi, maintenant ? Croit-il que je vais le manger, quoi ?… Pourquoi ne veut-il pas s’approcher, me regarder ? Pourquoi ne vient-il pas chez nous ? Est-ce vous qui le lui défendez ? Il a pourtant le droit d’aller partout ! Il est inconvenant que je sois obligée de l’inviter à venir chez nous ! C’était à lui de se souvenir… Mais voilà, il fait son salut maintenant ! Pourquoi lui avez-vous fait endosser cette longue robe ? Il ne pourrait pas courir sans tomber…

Et tout à coup, ne pouvant plus se retenir, elle cacha son visage entre ses mains et se mit à rire d’un long rire nerveux.

Le starets l’écouta en souriant, et la bénit avec tendresse. Mais quand elle lui prit la main pour la baiser, elle porta brusquement cette main à ses yeux et éclata en sanglots.

— Ne soyez pas fâchée contre moi, je suis une sotte… Alioscha a peut-être raison, bien raison, de ne pas vouloir venir chez une sotte comme moi.

— Je vous l’enverrai sûrement, dit le starets.

V

Le starets était resté vingt-cinq minutes hors de sa cellule.

Il était déjà midi et demi, et Dmitri Fédorovitch, pour qui la réunion avait lieu, n’arrivait pas. Mais on l’avait presque oublié, et le starets, en rentrant, trouva ses hôtes très-animés par une discussion à propos d’une récente étude d’Ivan sur la question alors passionnante des tribunaux ecclésiastiques, travail qui avait été très remarqué. Le starets prit part à cette discussion, qui dura près d’une demi-heure encore. On finit par parler de la réorganisation de la société d’après les principes des socialistes chrétiens.

— À ce sujet, dit Mioussov, permettez-moi de vous rapporter une petite anecdocte. C’était à Paris, quelque temps après le coup d’État du 2 décembre. J’étais en visite chez un personnage très-influent alors : je fis chez lui la connaissance d’un homme singulier, le chef de toute une bande d’espions politiques. Profitant de ce fait que j’étais reçu par un de ses supérieurs, — fait qui pouvait me faire augurer de sa part quelque considération, — je me mis à le questionner sur les agissements des socialistes révolutionnaires. Il me parla plus poliment que sincèrement, — à la française, — mais je finis par obtenir de lui une sorte d’aveu : « Quant aux socialistes anarchistes, athées et révolutionnaires, me dit-il, nous ne les craignons pas beaucoup. Nous les surveillons et sommes au courant de tout ce qu’ils font. Mais ceux qui sont à la fois chrétiens et socialistes, voilà des hommes terribles ! Ceux-là, nous les craignons ! » Ces paroles m’intriguèrent, et je ne sais pourquoi elles me reviennent aujourd’hui…

— Est ce à dire que vous parlez pour nous, et que vous nous prenez pour des socialistes ? dit presque brutalement le Père Païssi, un des moines.

Mais avant que Petre Alexandrovitch eût pu répondre, la porte s’ouvrit, et Dmitri Fédorovitch entra. On l’attendait si peu que son entrée soudaine étonna, au premier abord.

Dmitri était un jeune homme de taille moyenne, d’agréable extérieur, mais à qui l’on aurait donné plus de vingt-huit ans. Il était très-musclé et semblait avoir une très-grande force physique, malgré son visage maladif, maigre, ses joues creuses, son teint jaune. Ses grands yeux noirs, à fleur de tête, avaient une expression à la fois entêtée et vague. Même quand il s’agitait et parlait avec humeur, ses yeux conservaient cette expression étrangère à celle de sa physionomie. Aussi eût-on difficilement pénétré malgré lui dans ses pensées. Cet air maladif s’expliquait d’ailleurs, aussi bien que ses extraordinaires emportements dans ses disputes avec son père, par la vie de désordres qu’il menait. Il était vêtu en dandy : redingote boutonnée, gants noirs ; à la main un chapeau haut de forme. Il marchait à grands pas, d’un air décidé. Il s’arrêta un instant sur le seuil, puis se dirigea vers le starets, devinant en lui le « maître de la maison ». Il le salua très-bas et lui demanda sa bénédiction. Le starets se leva et le bénit. Dmitri Fédorovitch lui baisa respectueusement la main, et, très-ému, presque irrité, il dit :

— Ayez la générosité de me pardonner. Je vous ai fait attendre longtemps, mais le laquais Smerdiakov, que mon père m’a envoyé, m’a trompé sur l’heure de la réunion. « C’est pour une heure », m’a-t-il dit du ton le plus décisif, et voilà que j’apprends…

— Ne vous tourmentez pas, dit le starets, vous êtes un peu en retard, il n’y a pas grand mal.

— Je vous remercie. Je n’attendais pas moins de votre bonté.

Dmitri Fédorovitch salua encore, puis, se tournant vers son « petit père », il lui fit le même salut respectueux et solennel. On sentait que ce salut était calculé d’avance, qu’il était sincère, et que Dmitri voulait par là témoigner de ses bonnes intentions.

Fédor Pavlovitch parut d’abord décontenancé. Mais presque aussitôt il reprit possession de lui-même. Pour répondre au salut de son fils, il se leva de son fauteuil, et gravement fit, lui aussi, un salut très-profond et très-solennel. Son visage était tout à coup devenu sérieux et imposant, mais cette impression, à vrai dire, demeurait plus maligne que majestueuse. Dmitri Fédorovitch fit ensuite un silencieux salut général aux autres personnes présentes, puis il s’approcha de la fenêtre, s’assit et se prépara à écouter la conversation qu’il avait interrompue. Elle continua avec le même entrain, mais Petre Alexandrovitch négligea de répondre à la question pressante du Père Païssi.

— Permettez-moi d’éviter ce sujet, dit-il avec une sorte de laisser-aller d’homme du monde. Tout cela est très-compliqué… Mais je vois sourire Ivan Fédorovitch, il a sans doute quelque chose d’intéressant à nous dire : interrogez-le donc de préférence à moi.

— Oh !… une simple remarque, répondit Ivan. En général, le libéralisme européen et même notre dilettantisme confondent les buts du socialisme et du christianisme. La même confusion est souvent commise par les gendarmes. Votre anecdote parisienne est très-caractéristique, Petre Alexandrovitch.

— Je demande encore une fois la permission de laisser là ce sujet, dit Mioussov, j’aimerais mieux vous conter une autre anecdote, bien plus caractéristique encore, et qui concerne Ivan Fédorovitch lui-même. Pas plus tard qu’il y a cinq jours, dans une réunion où le sexe féminin prédominait, il a déclaré que rien sur la terre ne peut pousser l’homme à aimer son prochain, qu’il n’y a pas de loi naturelle qui force l’homme à aimer l’humanité, et que, si cet amour existe, c’est seulement en vue d’une récompense sur laquelle la croyance générale en l’immortalité de l’âme permet de compter. Ivan Fédorovitch ajoutait encore que, si on enlevait à l’homme cette croyance, il perdrait du même coup et l’amour de l’humanité et toute force vitale : il n’y aurait plus de morale, tout serait naturel, même l’anthropophagie. Il conclut en affirmant que la loi morale de chaque particulier changerait aussitôt avec la perte de cette croyance, et que l’égoïsme le plus féroce deviendrait la loi universelle et nécessaire, loi d’ailleurs incontestablement noble et louable. Vous pouvez, messieurs, juger du reste par ce paradoxe : du reste, c’est-à-dire de tout ce que pourra nous conter notre cher et paradoxal Ivan Fédorovitch.

— Permettez, s’écria tout à coup Dmitri Fédorovitch, ai-je bien entendu ? La férocité non-seulement est permise, mais devient la loi naturelle et logique d’un athée ! Est-ce bien cela ? En un mot : Tout est permis à un athée, est-ce bien cela ?

— C’est cela, dit le Père Païssi.

— Je ne l’oublierai pas.

Dmitri se tut comme il avait parlé : inopinément. Tout le monde le regarda avec curiosité.

— Est-ce vraiment votre conviction ? Croyez-vous que l’athéisme produise nécessairement ce résultat ? demanda le starets à Ivan Fédorovitch.

— Oui, je l’ai affirmé. Il n’y a pas de vertu s’il n’y a pas d’immortalité.

— Vous êtes heureux, si vous possédez tant de foi, heureux… ou, au contraire, très-malheureux.

— Pourquoi malheureux ? dit Ivan en souriant.

— Parce qu’il est bien probable que vous ne croyez vous-même ni à l’immortalité de l’âme, ni à tout ce que vous avez écrit sur la question ecclésiastique.

— Peut-être avez-vous raison ! Pourtant, je ne plaisantais pas tout à fait, avoua Ivan Fédorovitch en rougissant étrangement.

— Non, vous n’avez pas tout à fait plaisanté, c’est vrai. La question n’est pas encore résolue en vous, et vous souffrez de cette incertitude. Mais le désespéré se plaît souvent à jouer avec son désespoir, — par désespoir peut-être. Vous jouez, en attendant, avec votre désespoir et par désespoir : de là vos articles dans les journaux, vos conversations dans les salons. Mais vous ne croyez pas vous-même à vos raisonnements ; c’est vous qui vous raillez, et la mort dans l’âme. Non, la question n’est pas encore résolue en vous, et c’est votre grand chagrin, car elle veut être résolue, cette question !…

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