Les Frères Karamazov

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

PREMIÈRE PARTIE

LIVRE PREMIER UNE RÉUNION MALENCONTREUSE.

I

C’était vers la fin du mois d’août, par une belle matinée claire et chaude. La réunion de la famille Karamazov chez le starets Zossima devait avoir lieu à onze heures et demie. On avait eu recours, en désespoir de cause, à cette assemblée d’un conseil de famille, sous le patronage du vénérable vieillard, pour trancher les différends survenus entre Fédor Pavlovitch Karamazov et son fils aîné Dmitri Fédorovitch. La situation entre le père et le fils était extrêmement tendue. Dmitri Fédorovitch réclamait l’héritage de sa mère, et Fédor Pavlovitch prétendait avoir donné à son fils tout ce qui lui était dû.

Les invités furent amenés par deux voitures. Dans la première, un équipage attelé de forts chevaux, arrivèrent Petre Alexandrovitch Mioussov, — parent de Fédor Pavlovitch par alliance, — et Petre Fomitch Kalganov, qui se préparait à entrer à l’Université, un garçon silencieux et un peu gauche. Mais dans l’intimité, il s’animait, causait et plaisantait gaiement. C’était l’ami du plus jeune des trois fils de Fédor Pavlovitch, Alexey Fédorovitch, alors novice au couvent du starets Zossima.

L’autre voiture, vieille et cahotante, portait Fédor Pavlovitch et son fils Ivan Fédorovitch. Dmitri Fédorovitch, averti pourtant de l’heure du rendez-vous dès la veille, était en retard. Sauf Fédor Pavlovitch, les invités semblaient n’avoir jamais vu de couvents. Quant à Mioussov, un vieux libéral qui depuis longtemps vivait à Paris, il y avait peut-être trente ans qu’il n’était entré dans une église.

— Mais que diable, on ne sait à qui parler, dans cette cahute ! Le temps passe, dit-il à peine entré, finissons-en !

À ce moment, se montra un petit homme chauve avec des yeux doux et qui semblait se cacher sous un ample manteau. Il souleva son chapeau, s’annonça comme un pomiestchik de Toula, et indiqua aux arrivants la cellule du starets. Finalement il leur proposa de les accompagner.

En chemin, ils rencontrèrent un moine qui très-poliment leur dit :

— Le Père supérieur vous invite à dîner chez lui après que vous aurez visité le monastère, à une heure, pas plus tard. Vous aussi, ajouta-t-il en s’adressant au pomiestchik de Toula.

Le pomiestchik se rendit aussitôt chez le supérieur, et le moine se chargea de guider les étrangers.

Ils traversèrent un petit bois.

— Voilà la retraite ! s’écria Fédor Pavlovitch, nous y sommes. La porte est fermée…

Il se mit à faire de grands signes de croix devant les saints figurés en peinture au-dessus et sur les côtés de la porte cochère.

— Il y en a vingt-cinq, dit-il, qui se regardent les uns les autres en mangeant de la choucroute. Pas une femme n’a jamais franchi ce seuil ! Est-ce étonnant ! Et c’est vrai ? Pourtant, on dit que le starets reçoit aussi les dames. Comment cela se fait-il ? demanda-t-il tout à coup au moine.

— En effet, des paysannes ; voyez, il y en a maintenant même qui attendent. Quant aux dames de la haute société, on a construit ici dans la galerie, hors de l’enceinte, deux cellules dont vous voyez les fenêtres : c’est à travers ces fenêtres que le starets leur parle… Tenez, voici une pomiestchitsa de Kharkov qui l’attend avec sa fille malade. Il leur a sans doute promis de les entendre, quoique, depuis quelque temps, il soit très-affaibli et sorte rarement.

— Il y a donc tout de même une porte pour les barinias, dans ce sanctuaire ?… N’allez pas croire, saint Père, que je dis cela par malice, non ! Mais au couvent d’Athènes, non-seulement les femmes n’entrent pas, mais on n’y tolère rien de féminin, ni poules, ni dindes, ni génisses…

— Fédor Pavlovitch, dit Mioussov, si vous ne cessez pas, je vous laisse, et je vous préviens qu’on vous sortira d’ici par la force.

— Bon ! Est-ce que je vous gêne ?…

— Attendez-moi un peu, messieurs, dit le moine, je vais prévenir le starets.

— Fédor Pavlovitch, murmura Mioussov, pour la dernière fois, je vous avertis que, si vous vous conduisez mal, je vous en ferai repentir.

— Je ne comprends guère cette émotion de votre part, dit Fédor Pavlovitch d’un air narquois. Ce sont peut-être vos péchés qui vous tourmentent ? Vous savez que le starets lit dans les yeux des gens le motif qui les amène ! Mais tenez-vous donc tant à l’opinion des moines, vous, un Parisien, un homme avancé ? En vérité, vous m’étonnez.

Mioussov n’eut pas le temps de répondre à ces sarcasmes, le moine vint avertir les visiteurs qu’on les attendait.

II

Ils entrèrent dans une sorte de salon. Le starets vint à leur rencontre. Il était accompagné d’Alioscha et d’un autre novice.

Tous saluèrent le vieillard avec une politesse affectée. Il allait lever les mains pour les bénir, mais il s’en abstint, et, rendant le salut, les invita à s’asseoir. Le sang monta aux joues d’Alioscha.

Le starets prit place sur un petit divan en acajou couvert de cuir, et les étrangers s’assirent aussi.

Deux moines assistaient à cette entrevue, assis l’un auprès de la porte, l’autre auprès de la fenêtre. Alioscha, un autre novice et un séminariste restèrent debout. La cellule était exiguë et l’atmosphère maussade ; des meubles grossiers et pauvres, et juste l’indispensable. Il y avait devant la fenêtre deux pots de fleurs et dans les coins beaucoup d’icônes, l’une d’elles représentant la sainte Vierge, assez grande image certainement très-antérieure au temps du Raskol, et devant laquelle était suspendue une lampe allumée. Deux autres icônes enrichies d’ornements éclatants brillaient à côté de celle de la Vierge, et encore des chérubins, des œufs en faïence, une croix catholique en ivoire avec une Mater dolorosa qui l’entourait de ses bras, des gravures de célèbres tableaux italiens des siècles passés, véritables et précieuses œuvres d’art mêlées à de grossières lithographies pieuses des plus communes. Et sur les murs pendaient des portraits lithographies d’évêques morts ou vivants. Mioussov jeta un coup d’œil distrait sur ces attributs essentiels d’un intérieur ecclésiastique et arrêta fixement son regard sur le starets.

Dès l’abord, le starets lui déplut. Et en effet le visage de ce vieillard laissait voir des caractères qui eussent pu déplaire à d’autres que Mioussov. C’était un homme petit, voûté, aux jambes vacillantes, âgé seulement de soixante-cinq ans, mais que la maladie vieillissait d’au moins dix années. Le visage était desséché, tout sillonné de petites rides, surtout autour des yeux, des yeux petits, vifs, étincelants comme deux tisons. Il n’avait de cheveux qu’autour des tempes, des cheveux gris et courts ; sa barbe, qu’il portait en pointe, était rare ; il souriait avec des lèvres minces comme deux ficelles. Son nez était de longueur moyenne, mais plus pointu qu’un bec d’oiseau.

« Tout présage en cet homme une âme fielleuse et vaniteuse », pensait Mioussov.

L’horloge sonna midi. Comme si elle n’eût attendu que ce signal, la conversation s’engagea aussitôt.

— Juste l’heure ! s’écria Fédor Pavlovitch, et mon fils Dmitri n’est pas encore là ! Je vous prie de l’excuser, saint vieillard.

Alioscha tressaillit à ce saint vieillard.

— Quant à moi, continua Fédor Pavlovitch, je suis toujours exact. Heure militaire ! L’exactitude est la politesse des rois.

— Mais vous prenez-vous pour un roi ? murmura Mioussov.

— En effet, je ne suis pas un roi, soyez certain que je le savais moi-même, Petre Alexandrovitch. Que voulez-vous ? Je parle toujours hors de propos… Votre sainteté, s’écria-t-il avec une vivacité soudaine, vous voyez devant vous un véritable bouffon. C’est comme tel que je me présente. Une habitude, hélas ! invétérée m’oblige à parler hors de propos, mais c’est avec l’intention de faire rire et d’être agréable. Il faut toujours être agréable, n’est-ce pas ?… Grand starets, à propos, j’allais oublier ! Il y a trois ans que j’ai résolu de venir ici me renseigner pour élucider quelques doutes. Seulement, je vous prie de ne pas laisser Petre Alexandrovitch m’interrompre. Est-il vrai, vénérable Père, qu’on parle quelque part dans le Martyrologe d’un saint martyr qui, après avoir été décapité, ramassa sa tête, la baisa avec amour, et marcha longtemps en la tenant toujours et sans cesser de la baiser ? Est-ce vrai ou faux, mes bons Pères ?

— Ce n’est pas vrai, dit le starets.

— Rien de semblable ne se trouve dans le Martyrologe. Quel était ce saint ? demanda le Père bibliothécaire.

— Je ne sais pas son nom, je ne sais pas du tout. On m’aura trompé. Et c’est Petre Alexandrovitch Mioussov ici présent qui m’a fait ce conte.

— Jamais ! c’est faux ! D’ailleurs, quand vous ai-je parlé ?

— En effet, ce n’est pas à moi que vous parliez. Mais vous avez conté cette histoire dans une réunion où je me trouvais, il y a trois ans. Vous avez ébranlé ma foi par ce récit ridicule, Petre Alexandrovitch. Vous ne vous en doutiez guère, mais moi, je suis rentré chez moi, un peu incrédule ce soir-là, et, depuis, ma foi périclite de jour en jour. Oui, Petre Alexandrovitch, vous êtes la première cause de mon abaissement moral !

Fédor Pavlovitch était très-pathétique, bien que personne ne pût prendre au sérieux la farce qu’il jouait. Pourtant Mioussov se fâcha.

— Quelles sottises ! murmura-t-il. Autant de mots, autant de sottises ! J’ai pu dire, en effet, cela, jadis… Mais pas à vous ; on m’a raconté à moi-même cette plaisanterie… un Français… à Paris… un homme très-savant qui étudie spécialement la statistique de la Russie… Il a vécu longtemps en Russie… Je n’ai pas, quant à moi, vérifié la chose sur le Martyrologe… Je n’ai même pas l’intention de le lire… On bavarde à table… car c’était pendant un souper…

— Eh oui ! un souper qui m’a coûté la foi ! dit Fédor Pavlovitch.

— Que m’importe votre foi ! s’écria Mioussov.

Puis il se reprit et ajouta d’un ton méprisant :

— Vous souillez tout ce que vous touchez.

Le starets se leva vivement.

— Pardonnez-moi, messieurs, je vous laisse pour quelques instants, dit-il, mais il y a des gens qui m’attendent et qui sont venus avant vous.

Il sortit, Alioscha et le novice s’empressèrent de le soutenir pour l’aider à descendre dans l’escalier. Alioscha semblait ravi de cette occasion de quitter ses parents avant qu’ils eussent eu le temps d’offenser le starets.

Le starets se dirigeait vers la galerie pour bénir ceux qui l’attendaient, mais Fédor Pavlovitch le retint encore à la porte de la cellule.

— Saint homme, s’écria-t-il d’une voix émue, permettez-moi de baiser votre main. Oui, je vois qu’on peut vous parler librement, qu’on peut vivre dans votre ombre. Vous me prenez sans doute pour un sempiternel bouffon ? Sachez donc que j’ai joué cette comédie jusqu’ici pour vous éprouver. Je voulais savoir si mon abjection trouverait grâce devant votre sainteté. Eh bien ! je vous donne un diplôme d’honneur : on peut vivre avec vous. Et maintenant, je vais me taire ; jusqu’à la fin de notre entrevue, je ne parlerai plus. Vous avez désormais la parole, Petre Alexandrovitch. Vous êtes le personnage le plus important… pour dix minutes.

III

En bas, dans la galerie en bois qui dessinait l’enceinte, il n’y avait que des femmes, une vingtaine de babas. On les avait prévenues que le starets les recevrait. La pomiestchitsa Khokhlakov avec sa fille attendaient dans la cellule réservée aux femmes du monde. La mère, riche, élégante, d’un extérieur avenant, un peu pâle, les yeux vifs et presque noirs, jeune encore, une femme de trente-trois ans, était dans sa cinquième année de veuvage. Sa fille, âgée de quatorze ans, avait les jambes paralysées ; depuis six mois, il lui était impossible de marcher, et on la roulait dans un fauteuil.

Très-jolie, quoique amaigrie par la souffrance, elle souriait toujours, et l’espièglerie rayonnait dans ses yeux grands et sombres, frangés de longs cils. La pomiestchitsa aurait voulu dès le printemps l’emmener à l’étranger, mais l’administration de son bien l’avait retenue. Arrivées depuis plus d’une semaine, elles n’avaient vu le starets pour la première fois que trois jours avant celui où commence ce récit. Elles étaient revenues, bien qu’on les eût informées que le starets ne recevait presque plus, demander instamment qu’on leur accordât une fois encore le bonheur de voir le grand médecin.

Le starets se dirigea d’abord vers les babas. Aussitôt elles se pressèrent en foule vers le perron élevé de trois marches qui séparait l’enceinte de la basse galerie.

Le starets s’arrêta sur la plus haute marche, il revêtit une étole et commença à bénir les femmes agenouillées. On amena devant lui à grand’peine une klikouscha. À peine eut-elle aperçu le starets qu’elle se mit à jeter des cris perçants, à hoqueter et à trembler. Le starets lui mit l’étole sur la tête, fit une courte prière, et aussitôt la malade se tut et se calma.

J’ai souvent, dans mon enfance, à la campagne, vu et entendu des klikouschas. On les menait à l’église où elles entraient en hurlant comme des chiens : et, tout à coup, devant l’autel où le Saint Sacrement était exposé, elles se calmaient, la possession cessait pour quelque temps. Cela m’intriguait fort. Mais les pomiestchiks et mes professeurs m’expliquèrent que tous ces manèges n’étaient que supercheries, et que les prétendues klikouschas simulaient la possession par paresse, afin qu’on les dispensât de travailler, que la sévérité venait toujours à bout de ces fausses maladies, et ils citaient à l’appui divers exemples. Par la suite, j’appris avec étonnement de certains médecins spécialistes qu’il n’y a là aucune supercherie, qu’il s’agit d’une terrible et trop réelle maladie féminine, particulièrement fréquente en Russie. Cette maladie, une des meilleures preuves de l’insupportable condition de nos paysannes, provient soit de travaux trop pénibles, supportés trop peu de temps après de laborieux accouchements opérés sans l’intervention d’aucun médecin, soit de chagrins profonds, de mauvais traitements, etc., toutes choses que certains tempéraments de femmes ne peuvent supporter. Quant à l’étrange guérison instantanée de la possédée conduite devant le Saint Sacrement, guérison qu’on traite encore de comédie due peut-être à l’initiative des « cléricaux », c’est probablement la chose la plus naturelle du monde ; en effet, ces babas qui conduisent la malade, et la malade elle-même, croient comme à une incontestable vérité que l’esprit malin qui la tourmente s’enfuira dès qu’on sera parvenu à introduire la possédée dans une église et à l’agenouiller devant le Saint Sacrement : l’attente du miracle, — et d’un miracle certain, — doit nécessairement déterminer une révolution dans un organisme en proie à une maladie nerveuse, et, au moment où est accompli le rite prescrit, c’est cette révolution même qui produit le miracle.

La plupart des femmes qui se trouvaient là pleuraient d’enthousiasme et d’attendrissement. Les autres se pressaient pour baiser au moins le vêtement du saint. D’autres encore murmuraient des prières. Il les bénit toutes et échangea quelques paroles avec plusieurs d’entre elles.

— Celle-là vient de loin, dit-il en montrant une femme extrêmement maigre, une alcoolique dont le visage était non pas bronzé, mais noirci par le soleil.

Elle se tenait à genoux et regardait fixement le starets. Il y avait de l’extase dans ce regard.

— Oui, de loin, mon petit Père, oui, de loin ; trois cents verstes. Oui, de loin, Père ; oui, de loin, fit la femme, en traînant sur les mots.

Elle parlait comme on prie.

Le chagrin du peuple est ordinairement taciturne et patient. Mais quelquefois il éclate en pleurs, en lamentations qui ne cessent plus, surtout chez les femmes. Ce chagrin-là n’est pas plus facile à supporter que le chagrin silencieux. L’espèce de soulagement que procurent ces lamentations est factice et ne fait qu’agrandir la blessure du cœur, comme on irrite une plaie en la touchant. C’est une douleur qui ne veut pas de consolations ; elle se nourrit d’elle-même.

— Vous êtes probablement une mestchanka, continua le starets, sans la quitter de son regard curieux.

— Nous sommes de la ville, mon Père, nous sommes de la ville, quoique paysans. Je suis venue pour te voir, mon Père. Nous avons entendu parler de toi ! J’ai enterré mon fils, mon bébé, et je suis allée prier Dieu. Je suis allée dans trois monastères, mais on m’a dit : « Va donc, Nastassiouchka, là-bas ! » Là-bas, c’est chez vous, mon doux petit Père, ici. Et voilà, je suis venue, hier à l’église et aujourd’hui chez vous.

— Qui pleures-tu ?

— C’est mon fils que je pleure, mon petit Père. Il n’avait que trois ans moins trois mois. C’est à cause de lui que je me désole, Père ; c’est à cause de mon fils ! C’était le dernier. Nous en avions quatre, Nikitouschka et moi. Mais chez nous, ils ne restent pas longtemps debout, les enfants ; ils ne restent pas longtemps debout ! Les trois premiers, je les ai moins regrettés ; mais le dernier, je ne puis l’oublier. Il me semble toujours le voir auprès de moi, il ne veut pas me quitter !… Je regarde ses petits linges, ses chemises, ses petits souliers, et je fonds en larmes. J’étale devant moi tout ce qui me reste de lui, tout ce qui l’a touché, je regarde longtemps et je me désespère. J’ai dit à Nikitouschka, mon mari : « Patron, laisse-moi partir en pèlerinage… » Il est izvostchik. Nous ne sommes pas pauvres, mon Père, pas pauvres. Nous avons des charrettes, des chevaux et une voiture à nous. Mais à quoi cela nous servira-t-il maintenant ! Il commence à boire sans moi, mon Nikitouschka. Il buvait déjà auparavant quand je n’y prenais pas garde. Mais aujourd’hui, dès que je ne suis pas là, il s’enivre. D’ailleurs je ne m’occupe plus de lui. Voilà trois mois que j’ai quitté ma maison. J’ai oublié, j’ai tout oublié, et je ne veux même plus penser à rien. Qu’y ferais-je ? tout est fini pour moi, tout, tout !…

— Écoute, mère, dit le starets. Un jour, un grand Saint d’autrefois rencontra dans un temple une mère qui pleurait comme toi son enfant mort, un enfant unique que Dieu avait rappelé à lui. « Ne sais-tu donc pas, lui dit le Saint, comment les enfants savent se faire écouter de Dieu ? Maître, lui disent-ils, à quoi bon nous donner la vie, puisque c’est pour nous la retirer aussitôt ? Et ils prient et supplient avec tant d’insistance que Dieu finit par leur donner une place parmi les anges. Ne te désole donc plus, femme : ton enfant est maintenant un ange devant Dieu. » Ainsi parla le Saint, un grand Saint qui ne pouvait mentir. Sache donc, toi aussi, mère, que ton fils est devant l’autel du Seigneur, plein de joie et priant pour toi. Pleure si tu veux, mais que ce soit des larmes de joie.

La femme l’écoutait sans relever sa tête courbée dans sa main. Elle soupira profondément.

— C’est ce que Nikitouschka me dit aussi pour me consoler. « Sotte que tu es, qu’il me dit, pourquoi pleurer ? Notre fils est chez Dieu et chante avec les autres anges les louanges du Très-Haut. » Mais il a beau dire, il pleure lui-même ; je le vois bien, qu’il pleure comme moi, et je lui réponds : Oui, Nikitouschka, je le sais, il ne peut être ailleurs que dans la maison de Dieu. Mais ici, ici, Nikitouschka, il n’y est plus, assis auprès de nous comme naguère. Si du moins je pouvais le voir une fois encore, rien qu’une fois, sans même m’approcher de lui, sans lui parler, blottie dans un coin en le regardant un instant pendant qu’il jouerait dans la cour, en criant comme jadis de sa petite voix : Maman, où es-tu ? Oh ! l’entendre seulement trotter avec ses petits pieds à travers la chambre ! Toc, toc, ses petits pieds allaient si vite quand il courait à moi en criant et en riant. Entendre seulement le bruit de ses petits pieds ! l’entendre seulement, le reconnaître ! Mais non, mon petit Père, plus jamais, je ne l’entendrai plus jamais. Voilà sa petite ceinture, mais lui, il n’y est plus ! et jamais je ne le verrai ! et jamais je ne l’entendrai !

Elle tira de son corsage une petite ceinture galonnée, et à peine l’eut-elle vue, qu’elle tressaillit, en proie à une crise de sanglots.

Elle cacha son visage dans ses mains, et entre ses doigts les larmes coulaient à flots.

— Voilà l’antique Rachel, dit le starets, qui pleure ses enfants et ne peut se consoler parce qu’ils ne sont plus. Pleure ! pleure ! mais en pleurant, rappelle-toi que ton fils est parmi les anges de Dieu, qu’il te regarde du haut du ciel, se réjouit de tes larmes et les montre au Seigneur. Ils ne tariront pas, ces longs pleurs, mais à la longue ta douleur deviendra douce et tes larmes ne seront plus qu’une rosée attendrissante qui te lavera de tes péchés. Je prierai pour le repos de l’âme de ton fils. Comment l’appelais-tu ?

— Alexey, mon petit père.

— Joli nom ! C’est donc pour Alexey, l’homme de Dieu, que je prierai.

— Oui, mon petit père, « l’homme de Dieu », Alexey, « l’homme de Dieu. »

— Quel grand saint ! Je prierai pour l’âme de ton enfant, mère, ce grand saint Alexey ; je prierai pour que tu sois moins triste, et je prierai aussi pour la santé de ton mari. Mais c’est un péché de l’abandonner. Retourne chez lui et soigne-le. Si ton fils apprend que tu délaisses ainsi son père, il en sera désolé : veux-tu troubler sa paix délicieuse ? Car il vit, entends-tu, il vit ! L’âme est imortelle, et si son apparence n’est plus visible pour toi, l’âme, l’âme elle-même continue pourtant à t’environner. Comment aurait-elle de la joie à vivre dans ta maison si tu la hais, si tu la quittes ? Chez qui pourrait aller ton fils s’il ne sait où trouver réunis son père et sa mère ? Tu le vois dans tes rêves, et, à cause de ta fuite, tes rêves sont des cauchemars ; mais si tu retournes chez ton mari, tes rêves deviendront très-doux. Retourne, femme, retourne chez toi aujourd’hui même.

— J’irai, Père, j’irai puisque tu le veux. Tu m’as touchée… Nikitouschka, tu m’attends, mon cher Nikitouschka, tu m’attends !…

Elle éclata de nouveau en sanglots.

Mais le starets s’était déjà détourné vers une petite vieille vêtue en citadine, contrairement à l’usage des pèlerins. Elle expliqua qu’elle était veuve d’un sous-officier et qu’elle arrivait de la ville. Elle avait un petit-fils, Vassignka, employé en Sibérie, dont elle était sans nouvelles depuis un an.

— Je voulais m’informer, savoir ce qu’il fait, mais je ne savais à qui m’adresser. Alors une de mes connaissances, une riche marchande, me dit : « Voyons, qu’elle me dit, Prokhorovna, fais-le inscrire à l’église, qu’elle me dit, pour qu’on prie pour le repos de son âme ; alors son âme, qu’elle me dit, sera offensée, et il t’écrira, c’est sûr. On en a déjà plusieurs fois fait l’expérience », qu’elle me dit. J’ai pourtant des doutes, moi… Vous, notre lumière, dites si c’est vrai ou non ; faut-il le faire ? dites !

— N’y pense même pas ! C’est une honte ! Est-il possible, une âme vivante ! Sa propre mère prierait pour le repos d’une âme vivante ! C’est un grand péché, quelque chose comme le crime de sorcellerie. Cela te sera pardonné à cause de ton ignorance, mais prie plutôt la Reine du ciel, notre protectrice assurée, prie-la de défendre ton fils, de veiller sur sa santé et de te pardonner à toi-même ta mauvaise pensée. Écoute encore, Prokhorovna : ou bien ton fils sera bientôt ici lui-même, ou il t’écrira, entends-moi bien et crois-moi. Va en paix. Ton fils est vivant, je te l’affirme.

— Tu es notre bien-aimé ! Que Dieu te récompense ! notre bienfaiteur ! Toi qui pries pour tous, toi qui nous remets nos péchés !…

Le starets fut ensuite attiré par deux yeux qui luisaient dans la foule, deux yeux fatigués et luisants de fièvre. C’était une jeune paysanne malade. Elle restait silencieuse ; ses yeux suppliaient, mais elle n’osait s’approcher.

— Que désires-tu, ma fille ?

— Absous-moi, mon Père, dit-elle doucement ; et elle s’agenouilla sans hâte. J’ai péché, mon Père, et mon péché me fait peur.

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