Les Frères Karamazov (page 3)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Mais peut-elle donc l’être ? et peut-elle l’être… par l’affirmative ? reprit Ivan Fédorovitch, continuant de sourire de son sourire indéfinissable.

— Pour vous elle ne peut l’être ? ni par l’affirmative, ni par la négative, vous le savez vous-même ; c’est la tournure particulière de votre âme, c’est le mal spécial dont vous souffrez. Mais remerciez le Créateur qui vous a doué d’une âme d’élite capable d’une pareille souffrance. Raisonner sur la sagesse et tâcher de s’élever jusqu’à elle, c’est là que doit tendre notre existence. Puissiez-vous avoir fait votre choix à temps, et que Dieu bénisse vos voies !

Le starets leva la main, et, de sa place, fit le signe de la croix sur Ivan Fédorovitch. qui aussitôt s’approchant du vieillard, lui baisa la main, puis se rassit. Il accomplit cette action si simple avec une telle étrangeté, une si singulière solennité, qu’il se fit autour de lui un silence d’étonnement. Alioscha parut même effrayé. Mioussov hocha la tête, et Fédor Pavlovitch sursauta sur son siége.

— Saint Père, s’écria-t-il en désignant Ivan Fédorovitch, c’est mon fils, c’est la chair de ma chair, ma progéniture préférée ! C’est pour moi le respectueux Karl Moor, tandis que l’autre, celui qui vient d’entrer, c’est l’irrespectueux Frantz Moor, les deux brigands de Schiller, et moi je suis le Pregierender Graf von Moor. Jugez-nous et sauvez-nous. Nous vous demandons vos prières et plus encore : vos prédictions.

— Pourquoi encore cette bouffonnerie ? Pourquoi offenser vos fils ? murmura le starets d’une voix basse et affaiblie.

— C’est la comédie déplacée que je pressentais en venant ici, dit Dmitri Fédorovitch avec indignation en se levant à son tour. Pardonnez, Révérend Père, j’ai une pauvre éducation et je ne sais même pas dans quels termes m’adresser à vous. Mon père ne désire qu’un scandale, et pourquoi ? Il le sait peut-être… et je crois le savoir aussi…

— Tout le monde m’accuse ! gémit Fédor Pavlovitch. Petre Alexandrovitch lui-même !… Car vous m’avez accusé, Petre Alexandrovitch, vous m’avez accusé !… répéta-t-il en s’adressant à Mioussov, comme si celui-ci avait protesté contre ce reproche — et il en était bien loin. — On m’accuse d’avoir caché l’argent de mes enfants dans mes bottes. Mais permettez ! Nous avons des juges !… On vous rendra des comptes, Dmitri Fédorovitch, vos propres reçus feront foi ! On saura le chiffre de vos gaspillages et quelle somme peut encore vous revenir. Pourquoi Petre Alexandrovitch évite-t-il de donner son opinion ? Dmitri Fédorovitch ne lui est pas étranger. Tous tombent sur moi, et pourtant, c’est Dmitri qui est mon débiteur, et non pas d’une petite somme : plusieurs milliers de roubles ! J’ai les preuves… Toute la ville a horreur de ses débordements ! Dans son ancienne garnison, il achetait mille et deux mille roubles la virginité des filles ! Tout cela nous est connu, Dmitri Fédorovitch, jusqu’au dernier détail, et je vous le prouverai… Saint Père, croiriez-vous qu’il s’est fait aimer d’une noble jeune fille, d’excellente famille, riche, la fille de son ancien chef, un brave colonel, décoré ! Il l’a demandée en mariage et compromise irréparablement, et maintenant qu’elle est ici, orpheline, il ose, sous le nez de cette noble fille, faire la cour à une hétaïre ! Cette hétaïre, pourtant, vivait maritalement avec un homme très-considéré ; c’était, pour ainsi dire, une forteresse inabordable, tout comme une femme légitime, — car elle est vertueuse quand même, saint Père, oui ! elle est vertueuse ! — Mais Dmitri Fédorovitch veut ouvrir cette forteresse avec une clef d’or : c’est pourquoi il veut m’extorquer de l’argent, et en attendant, il a déjà dépensé pour elle des milliers de roubles ! Il emprunte de l’argent sans cesse, savez-vous chez qui ? Voulez-vous que je le dise ? Faut-il le dire, Mitia ?

— Taisez-vous ! cria Dmitri Fédorovitch, attendez que je sorte d’ici ! N’essayez pas de souiller devant moi une noble jeune fille ! Son nom seulement sur vos lèvres serait un blasphème ! Je ne vous le permets pas !…

Il étouffait.

— Mitia, Mitia, disait d’un air sentimental et attendrissant Fédor Pavlovitch, ne tiens-tu point de compte de ma bénédiction paternelle ? Que feras-tu si je te maudis ?

— Effronté ! hypocrite ! rugit Dmitri Fédorovitch.

— C’est à son père qu’il parle ainsi ! Songez comment il peut traiter les autres ! Ainsi, messieurs, imaginez-vous qu’il y a ici un pauvre et honnête homme, un malheureux capitaine en retraite, qu’on a obligé à donner sa démission, — mais sans scandale, sans procès, très-honorablement, — un homme chargé de famille. Il y a trois semaines, notre Dmitri Fédorovitch, dans un café, l’a pris par la barbe et l’a traîné par cette barbe jusqu’à la rue, et là, devant tout le monde, l’a assommé, — et tout cela parce que ce malheureux est mon mandataire dans une certaine petite affaire !

— Mensonges ! Cela peut paraître vraisemblable, mais en réalité c’est faux. Je n’essayerai pas de justifier mes actes. Oui, j’avoue publiquement que j’ai agi comme une bête fauve avec ce capitaine. Je regrette ce que j’ai fait, je méprise la colère que j’eus alors. Mais ce capitaine, votre chargé d’affaires, mon père, était allé chez cette dame que vous appelez une hétaïre, et lui avait proposé en votre nom de prendre chez vous mes billets à ordre et de les remettre au tribunal pour qu’on me mît en prison, si je vous presse trop de régler mes comptes. Et vous me reprochez mon inclination pour cette dame, quand c’est vous qui lui avez suggéré l’idée de m’attirer chez elle ! Elle me l’a avoué elle-même en se moquant de vous ! Et maintenant c’est par jalousie que vous voudriez vous défaire de moi en me faisant mettre en prison, car vous l’obsédez de vos protestations d’amour ; c’est elle encore, entendez-vous ? c’est elle-même qui me l’a dit en riant de vous ! — Saint Père, considérez cet homme qui fait de la morale à son fils ! Vous tous, pardonnez-moi ma colère : j’étais venu ici dans l’intention de pardonner, s’il me tendait la main, de pardonner et de demander pardon. Mais il vient d’offenser la plus noble des créatures, une jeune fille dont je n’ose même pas prononcer le nom devant lui : je suis bien obligé de le démasquer publiquement, malgré qu’il soit mon père…

Il ne pouvait plus continuer, ses yeux jetaient des éclairs. Il respirait avec peine. D’ailleurs tout le monde était très-ému. Tous, excepté le starets, étaient debout.

Les moines avaient des airs graves et attendaient que le starets parlât.

Il était très-pâle, et un sourire rayonnait sur ses lèvres. Il levait de temps en temps les mains, comme pour arrêter les disputants, et certes une seule parole de lui eût mis fin à la scène, mais il semblait attendre quelque chose, il regardait fixement les uns et les autres, comme s’il eût cherché à se faire à lui-même une conviction.

À la fin, Petre Alexandrovitch Mioussov s’écria :

— Nous avons tous une part de responsabilité dans ce scandale. Mais j’avoue qu’en venant ici, je n’avais pas prévu une telle ignominie. Pourtant je savais à qui j’avais affaire… Il faut en finir ! Saint Père, j’ignorais les détails qu’on vient de dévoiler devant nous ; du moins, je ne voulais pas y croire… Un père jaloux de son fils à cause d’une femme de mauvaises mœurs et s’entendant avec cette créature pour faire mettre son fils en prison !… Et c’est en cette compagnie que je suis ici ! On m’a trompé ! je déclare hautement qu’on m’a trompé…

— Dmitri Fédorovitch, gémit d’une voix inouïe Fédor Pavlovitch, si vous n’étiez pas mon fils, je vous provoquerais en duel… au pistolet, à trois pas… à travers un mouchoir ! À travers un mouchoir ! répéta-t-il en frappant du pied.

Dmitri Fédorovitch fronça les sourcils et regarda son père avec mépris.

— Je rêvais… je révais, dit-il d’une voix douce et retenue, de revenir dans mon pays, avec l’ange de mon amour, ma fiancée, et d’adoucir les derniers jours de ce vieillard… mais je n’ai trouvé qu’un sale débauché, doublé d’un vil comédien !

— En duel ! s’écria de nouveau Fédor Pavlovitch d’une voix étranglée en crachant de la salive avec chaque mot. Vous, Petre Alexandrovitch Mioussov, sachez, monsieur, que peut-être dans tous vos ancêtres il n’y a pas eu de femme aussi honnête que celle dont vous avez osé dire qu’elle est une créature de mauvaises mœurs ! Et vous, Dmitri Fédorovitch, n’avez-vous pas vous-même sacrifié votre fiancée à cette « créature » ? C’est donc que votre fiancée, à vos propres yeux, ne vaut pas la plante des pieds de cette « vile créature » !

— Quelle infamie ! dit tout à coup un des moines, le Père lossif.

— Pourquoi vit un tel homme ? murmura comme en rêve Dmitri Fédorovitch. Dites, peut-on lui permettre de souiller encore de ses pieds la terre ? ajouta-t-il en regardant autour de lui, tout en désignant du geste le vieillard.

— Entendez-vous ? entendez-vous, moines, ce parricide ? dit Fédor Pavlovitch. Voilà l’ « infamie », Père lossif ! Eh quoi ? « quelle infamie ! » Cette « vile créature », cette « femme de mauvaises mœurs » est peut-être plus sainte que vous tous qui faites ici votre salut ! Qui sait ? C’est le milieu où elle vivait qui la fait pécher dans sa jeunesse : « mais elle a beaucoup aimé ! » Et à celle qui a beaucoup aimé le Christ lui-même pardonna !…

— Ce n’est pas pour cet amour-là que le Christ a pardonné, répondit naïvement le bon Père lossif.

— Si, moine ! si ! c’est pour cet amour-là, moine ! Vous faites votre salut ici en mangeant de la choucroute, et vous vous croyez justes ! Vous pensez acheter Dieu au prix d’un petit poisson par jour !

— C’en est trop, firent des voix de tous côtés.

Mais cette scène de violence eut la fin la plus inattendue. Le starets se leva tout à coup de sa place. Tout éperdu de peur, Alioscha eut pourtant la présence d’esprit de le soutenir par un bras. Le starets se dirigea vers Dmitri Fédorovitch et, tout près de lui, s’agenouilla. Alioscha crut d’abord que le vieillard était tombé de faiblesse, mais il n’en était rien : à genoux, le starets salua Dmitri Fédorovitch en se prosternant jusqu’à terre, en touchant de son front le plancher. Alioscha demeura si stupéfait qu’il ne pensa même pas à soutenir le vieillard quand il se releva. Un faible sourire plissait à peine les lèvres du starets.

— Pardonnez, pardonnez-vous tous, dit-il en saluant tout autour de lui ses visiteurs.

Dmitri Fédorovitch resta d’abord comme pétrifié. Comment ! un salut jusqu’à terre ! à lui ! Quoi donc ?

— Mon Dieu ! s’écria-t-il tout à coup ; et étreignant son front dans ses mains, il se précipita hors de la chambre.

Tous les invités le suivirent sans même penser à prendre congé du starets ; seuls, les moines s’approchèrent pour la bénédiction.

— Que signifie ce salut jusqu’à terre ? Est-ce un symbole ? demandait Fédor Pavlovitch, visiblement troublé, mais cherchant à se rassurer en parlant, sans toutefois s’adresser à personne en particulier.

Ils dépassèrent l’enceinte.

— Tas de fous ! dit Mioussov, d’un air méchant. En tout cas, je vais me dispenser de votre compagnie, Fédor Pavlovitch, et pour toujours, vous pouvez m’en croire… Où donc est le moine qui nous a invités à dîner chez le supérieur ?…

Précisément, ce moine venait à la rencontre des invités.

— Je vous prie, mon Père, de m’excuser auprès du Père supérieur, moi, Mioussov. Des circonstances imprévues m’enlèvent l’honneur de partager sa collation, malgré tout mon sincère désir, dit avec irritation Petre Alexandrovitch.

— Cette « circonstance imprévue », c’est moi, dit aussitôt Fédor Pavlovitch, entendez-vous, Père ? C’est avec moi que Petre Alexandrovitch ne veut pas rester. Mais daignez, Petre Alexandrovitch, daignez vous rendre chez le Père supérieur, et bon appétit ! C’est moi qui m’esquive. À la maison ! Chez moi ! C’est chez moi que je mangerai. Ici, je ne pourrais, Petre Alexandrovitch, mon cher parent.

— Je ne suis pas votre parent, je ne l’ai jamais été, homme vil que vous êtes !

— Je l’ai dit exprès pour vous offenser. Ah ! vous déclinez l’honneur de ma parenté ? Eh ! je n’en suis pas moins votre parent, je vous le prouverai. Quant à toi, Ivan Fédorovitch, j’enverrai ma voiture te chercher, tu peux rester aussi. Petre Alexandrovitch, les convenances mêmes exigent que vous alliez chez le Père supérieur le prier de vous excuser après cette algarade…

— Mais est-il bien vrai que vous partez ? Vous ne mentez pas ?

— Petre Alexandrovitch ! Comment oserais-je, après tout cela ? Je me suis emporté, pardonnez-moi, messieurs, j’ai honte… Messieurs, il y a des hommes qui ont le cœur pareil à celui d’Alexandre de Macédoine, d’autres l’ont pareil à celui des pauvres chiens toujours fouettés. Je suis de ceux-ci, j’ai peur. Comment, après cet esclandre, oser dîner ici, avaler les ragoûts du monastère ? Je ne puis, excusez-moi.

« Diable ! et s’il nous trompe ! » songeait Mioussov très-perplexe, en suivant du regard le bouffon qui s’en allait.

Après quelques pas, Fédor Pavlovitch se retourna et, voyant que Petre Alexandrovitch le regardait, lui envoya un baiser.

— Y allez-vous, vous ? demanda sèchement Mioussov à Ivan Fédorovitch.

— Pourquoi pas ? D’autant plus que je suis invité particulièrement par le Père supérieur depuis hier.

— Malheureusement je crois que je suis obligé d’y aller aussi, dit Mioussov avec amertume, sans même remarquer que le moine l’écoutait. — Il faudra nous excuser, expliquer que ce n’était pas notre faute. Qu’en pensez-vous ?

— Sans doute. D’ailleurs mon père n’y sera pas, dit Ivan Fédorovitch.

— Oh ! le maudit dîner !

Cependant, tous s’y rendirent. Le petit moine écoutait silencieusement. Ce fut seulement en traversant le jardin qu’il observa que le Père supérieur attendait depuis une demi-heure déjà. Personne ne souffla mot. Mioussov jetait à Ivan Fédorovitch des regards de haine.

« Et il y va ! comme si rien ne s’était passé ! pensait-il ; un front d’airain et une conscience de Karamazov ! »

VI

Alioscha accompagna le starets dans sa chambre à coucher et l’aida à s’asseoir sur le lit. La cellule était très-exiguë, très-succinctement meublée : une étroite couchette en fer, garnie d’une couverture en feutre au lieu de matelas ; dans un coin, près des icônes, un petit autel surmonté d’une croix placée sur le livre des évangiles. Le starets s’assit, très-las. Ses yeux brillaient de fièvre, il respirait difficilement. Il regarda Alioscha d’un œil fixe, comme s’il eût été absorbé dans ses pensées.

— Va-t’en, mon fils, Porfiry me suffira, tu es plus utile là-bas. Va chez le Père supérieur et sers le dîner.

— Accordez-moi la permission de ne pas vous quitter, dit Alioscha d’une voix suppliante.

— Tu seras plus utile là-bas, la paix n’y règne pas ; tu serviras, on a besoin de toi. Si les démons s’agitent, prie ; et sache, mon fils (le starets aimait à donner ce titre à Alioscha), que ton avenir n’est pas ici. Rappelle-toi cela, jeune homme. Aussitôt que Dieu m’aura rappelé à lui, quitte le monastère, quitte-le.

Alioscha tressaillit.

— Qu’as-tu ? Pour le moment, te dis-je, ta place n’est pas ici. Il te faut la grande épreuve du monde, ton pèlerinage est encore long. Il faudra te marier, il le faudra. Il faudra que tu aies supporté bien des choses avant de revenir ici. D’ailleurs, je ne doute pas de toi, et c’est précisément pourquoi je t’envoie au-devant des dangers. Le Christ est avec toi : reste-lui fidèle. Il ne t’abandonnera pas. Tu auras des malheurs, mais tu seras consolé. Voilà mon testament : cherche ton bonheur dans les larmes. Travaille, travaille sans relâche. Rappelle-toi ce que je te dis aujourd’hui. J’aurai sans doute l’occasion de te parler encore, mais non-seulement mes jours, mes heures mêmes sont comptées.

Le visage d’Alioscha trahissait une violente émotion. Les coins de ses lèvres tremblaient.

— Qu’as-tu donc encore ? dit le starets en souriant doucement. C’est aux laïques à pleurer les morts : mais nous, nous devons nous réjouir quand l’un de nous s’en va, et prier pour lui. Reste auprès de tes frères : non pas auprès de l’un d’eux, mais auprès de tous les deux.

Le starets leva sa main pour le bénir. Malgré tout son désir, Alioscha ne put résister à cet ordre. Il aurait voulu lui demander, — et même la question brûlait ses lèvres, — ce que signifiait le salut jusqu’à terre devant Dmitri, mais il n’osa pas. Il savait que le starets lui aurait donné sans se les laisser demander toutes les explications qu’il aurait jugées nécessaires. Pourtant, ce salut inquiétait Alioscha, il y soupçonnait quelque sens mystérieux, — mystérieux et peut-être terrible.

En dépassant l’enceinte de l’ascétère et tout en se hâtant pour arriver à temps chez le Père supérieur, Alioscha sentit son cœur se serrer. Il s’arrêta. Il entendit de nouveau vibrer dans sa mémoire les paroles du starets relatives à sa fin prochaine. Une telle prédiction, si précise, devait se réaliser à coup sûr, Alioscha y croyait aveuglément. Mais que deviendrait-il alors ? Vivre sans le voir, sans l’entendre ? Et où aller ? Il me défend de pleurer ! Il m’ordonne de quitter le monastère ! Dieu ! ô mon Dieu !

Il y avait longtemps qu’Alioscha n’avait été aussi triste. Il hâta sa marche et parvint dans le petit bois qui séparait l’ascétère du monastère. Là, ne pouvant plus supporter ses pensées, il se mit à considérer les sapins centenaires qui bordaient le sentier dans le bois. La traversée n’était pas longue, cinq cents pas tout au plus. À cette heure, le chemin était ordinairement désert ; mais, à un détour, Alioscha rencontra le séminariste Rakitine. Ce dernier semblait attendre quelqu’un.

— Ce n’est pas moi que tu attends ? lui demanda Alioscha en le rejoignant.

— Précisément toi, dit Rakitine en souriant. Tu vas chez le Père supérieur ? Je sais qu’on dîne chez lui. La table n’a pas été aussi bien servie depuis le jour, tu te rappelles, où il a reçu l’évêque et le général Pakhatov. Moi, je n’y vais pas. Toi, va servir les sauces… Mais, dis-moi, Alexey, qu’est-ce que signifie le salut du starets à ton frère Dmitri Fédorovitch ? Il a heurté le sol avec son crâne, j’ai entendu.

— C’est du Père Zossima que tu parles ?

— Oui, du Père Zossima.

— « Avec son crâne ? »…

— Ah ! je ne me suis pas assez respectueusement exprimé ? soit. Mais qu’est-ce que cela signifie ?

— Je ne sais, Micha.

— Je me doutais qu’il ne te l’expliquerait pas. Il est vrai que c’est assez facile à comprendre. Ce sont les éternelles niaiseries. C’est un truc. Voilà de quoi causer pour tous les bigots de la province ! On se demandera : Qu’est-ce que ça veut dire ? Quant à moi, le vieux me semble avoir la vue longue. Il a pressenti un crime. Ça pue le crime chez vous.

— Quel crime ?

— Un crime qui sera commis dans ta famille, entre tes frères et ton père trop riche. Mais en attendant, le Père Zossima a heurté son crâne, et si quelque chose arrive, on ne manquera pas de dire : Le saint Père l’avait bien prévu ! Quoique ce soit une étrange prédiction que ce coup de crâne sur la terre. — Ah ! mais, c’est un emblème, une allégorie… Diable soit !… Il a désigné le coupable. — Les innocents ! On se signe dans le cabaret et l’on jette des pierres dans le temple ! Ton starets est ainsi, il frapperait le juste avec son bâton et salue le coupable ?

— Mais quel crime ? quel coupable ? que dis-tu ?

— Quel coupable ? Comme si tu ne le savais pas ! Je parie que tu y as déjà pensé toi-même. — Tu dis toujours la vérité, mais tu sais t’asseoir entre deux chaises : au moins cette fois, dis-moi franchement si tu n’avais pas pensé à cela.

— Oui, j’y ai pensé, dit à voix basse Alioscha.

Rakitine lui-même se troubla.

— Comment ! toi aussi tu y as pensé !

— Moi… c’est-à-dire, bégaya Alioscha, j’y ai pensé en t’écoutant parler d’une façon si étrange.

— Tu vois bien ! tu vois bien ! moi, l’idée du crime m’est venue en regardant ton père et ton frère Mitia.

— Mais… d’où conclus-tu… ? Pourquoi t’en occupes-tu autant ? Voilà ce que je voudrais savoir.

— Ce sont deux questions différentes, mais logiques. Je vais te répondre avec ordre. D’où je conclus cela ? Je n’aurais rien pensé de pareil si je n’avais pas compris ton frère Dmitri Fédorovitch tout entier d’un regard. Il y a une limite que les natures comme la sienne, honnêtes, mais sensuelles, ne doivent pas dépasser sans courir le risque de poignarder leur propre père. Or ton père est un ivrogne, un débauché effréné, qui ne connaît pas de mesure. Ils ne seront ni l’un ni l’autre retenus par rien, et tous deux rouleront dans l’abîme.

— Non, Micha, non. Si ce n’est que cela, tu me rends courage, les choses n’iront pas jusque-là.

— Et pourquoi trembles-tu ? Tout en admettant qu’il soit honnête, — bête, mais honnête, — tu conviens au moins que ton frère est sensuel. C’est sa caractéristique. C’est d’ailleurs l’héritage paternel. Ce qui m’étonne, c’est que toi, Alioscha, tu puisses être encore vierge. — Tu es pourtant un Karamazov ! Dans ta famille, la sensualité est à l’état aigu… Eh bien, les trois autres, tous trois sensuels, ont tous trois un couteau caché dans la botte, ils vont tous trois se donner de la corne, et peut-être les imiteras-tu, toi quatrième.

— Quant à cette femme, tu te trompes ; Dmitri… la méprise, fit Alioscha en tressaillant.

— C’est de Grouschegnka que tu parles ? Non, frère, c’est toi qui te trompes, il ne la méprise pas, puisqu’il a quitté pour elle sa fiancée ! Il y a là… Il y a là, frère, quelque chose que tu ne peux encore comprendre. Un homme peut devenir amoureux d’une beauté quelconque, de la beauté corporelle, ou même d’une partie seulement du corps féminin (il n’y a que les sensuels qui peuvent comprendre cela). Il donnera pour elle alors ses propres enfants, il vendra pour elle père, mère, patrie. Honnête, il volera. Doux, il égorgera. Fidèle, il trahira. Pouschkine a célébré les petits pieds des femmes ; mais il y a des gens qui ne sont pas poëtes et qui pourtant ne peuvent regarder ces petits pieds-là sans tressaillir, et… pas les petits pieds seulement… Le mépris, en ce cas, ne sert de rien. Dmitri peut mépriser Grouschegnka…

— Je comprends, dit naïvement Alioscha.

— Ah ! vraiment ? Oui, tu comprends, insinua ironiquement Rakitine. Tu l’as dit malgré toi, c’est un aveu d’autant plus précieux. Cela prouve que ce sujet ne t’est pas inconnu, tu as déjà réfléchi sur la sensualité. Ah ! le vierge ! Tu es un Éliacin, un petit saint, j’en conviens, mais le diable sait tout ce que tu as pensé déjà, tout ce que tu connais ou devines ! Vierge, mais tu as déjà risqué un œil dans les profondeurs… de l’abîme depuis longtemps. Allons ! tu es tout de même un Karamazov. Oui, la naturelle sélection est pour beaucoup là dedans. Par ton père, tu es un sensuel, et par ta mère un innocent… Mais pourquoi donc trembles-tu ? C’est parce que j’ai dit la vérité ? Sais-tu ? Grouschegnka m’a demandé de t’amener chez elle, et elle a juré de t’enlever ta soutane. Et si tu savais comme elle insistait : « Amène-le ! amène-le ! » Qu’a-t-elle donc trouvé de si curieux en toi ? C’est une femme extraordinaire, je t’assure.

— Salue-la de ma part et dis-lui que je n’irai pas, dit Alioscha en riant du bout des dents.

— Vieille chanson, frère !… Or, si la sensualité est en toi, songe ce que peut être ton frère Ivan, qui est du même ventre que toi. C’est un Karamazov, lui aussi, c’est-à-dire un sensuel doublé d’un innocent. Lui, il écrit des articles sur la question ecclésiastique pour s’amuser, en attendant, et qu’il publie dans quelque sot calcul mystérieux, quoiqu’il soit, comme il l’avoue lui-même, un athée. Sous main, il tâche de souffler à son frère Mitia sa fiancée, et je crois qu’il y parviendra, et du consentement de Mitegnka lui-même. Mitegnka lui abandonnera sa fiancée pour s’en défaire plus vite et aller librement chez Grouschegnka. Voilà des hommes sur lesquels pèse vraiment une fatalité. Ils comprennent que leur action est vile et la commettent quand même. Écoute encore : ton vieux père voudrait couper l’herbe sous les pieds de Mitia ; il est fou de Grouschegnka, lui aussi. L’eau lui vient à la bouche, quand il la regarde. Ce n’est qu’à cause d’elle qu’il a fait tout à l’heure ce scandale ; c’est parce que Mioussov l’a appelée fille perdue. Il est plus amoureux qu’un chat. Le père et le fils se heurteront fatalement, tu le vois. Grouschegnka n’accorde rien à l’un ni à l’autre, rit de tous les deux et se demande lequel il vaut mieux garder. Car le père est riche, mais il n’épousera pas, et un beau jour il fermera sa bourse ; Mitegnka a donc son prix : il n’a pas d’argent, mais il est capable d’épouser. Oui, il ferait cela ! Il abandonnerait sa fiancée, une beauté incomparable, riche, noble, et il épouserait Grouschegnka, l’ancienne maîtresse d’un vieux moujik débauché. Voilà d’où peut naître le crime. Et c’est là ce que ton frère Ivan attend. Il aura Katherina Ivanovna, pour qui il meurt d’amour, et ses soixante mille roubles avec. Pour un petit homme nu comme un ver, c’est tentant. D’autant plus qu’en faisant cela, loin d’offenser Mitia, il lui rendra service. La semaine dernière, étant ivre, dans un cabaret, avec des tziganes, Mitegnka criait à qui voulait l’entendre qu’il ne vaut pas sa fiancée, et que son frère Ivan est seul digne d’elle. Au bout du compte, Kategnka Ivanovna est sans défense contre un séducteur comme Ivan Fédorovitch. Elle hésite déjà entre les deux. Mais par où donc vous a-t-il tous charmés, cet Ivan ? Car vous êtes à sa dévotion, et il se moque de vous, il se régale à votre compte.

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