Les Frères Karamazov (page 37)
— Mais pourquoi ne sortons-nous pas ensemble ?
— Je suis entré seul, nous éveillerions l’attention. Va, frère, ne fais pas attendre davantage Grouschka. Partez tout de suite et ne soyez pas inquiets à mon sujet ; je partirai moi-même aussitôt que Guerassim Mikhaïlovitch sera rentré : c’est convenu entre nous, dit Alioscha en se détournant pour cacher sa rougeur.
— Bien, dit Mitia, c’est un honnête homme dans son genre ; si tu as sa parole, il ne te trompera pas.
— Adieu donc, frère…
Mitia s’arrêta un instant encore à considérer le visage de son frère. Il disait plus tard que, jamais jusqu’alors et jamais depuis, il n’avait vu tant de beauté sur une figure d’homme ; Alioscha avait un sourire vraiment divin ! Dévouement, résignation, mépris de la souffrance, enthousiasme froidement et consciemment exalté, ce sourire disait tout cela. Mais enfin Mitia se ressouvint de Grouschegnka et de cette liberté précieuse qu’un instant de retard pouvait compromettre ; il sortit de la pièce, descendit en étouffant le bruit de ses pas, et Alioscha comprit, plutôt qu’il n’entendit, que son frère venait de fermer la porte extérieure.
Alioscha tomba à genoux et pria longtemps, silencieusement. On n’entendait dans la pièce que les ronflements sonores de l’ivrogne endormi. Enfin, Alioscha se releva. Il rayonnait d’une joie surnaturelle. Il se défît sans hâte de ses habits, prit ceux que Mitia venait de quitter, assujettit tant bien que mal les fers à ses pieds et à ses mains, puis, sans bruit, descendit dans la salle où dormaient les prisonniers et les soldats.
L’aspect était sinistre, de ces corps étendus, immobiles, sauf les rares et inconscients mouvements du sommeil. Et Alioscha songeait que tous ces hommes étaient également condamnés, aussi bien les gardiens des forçats que les forçats eux-mêmes, tous condamnés à une dure loi de misère, de servitude, de violence, et que peut-être en nul de ces cerveaux obscurcis ne jaillirait l’éclair de la bonté miséricordieuse qui seule illumine le monde. « Il est bon qu’un innocent descende parmi eux », songea-t-il.
Alioscha s’étendit à la place qu’avait occupée Mitia.
VI
Il s’endormit presque aussitôt. Son esprit était si tranquille, sa conscience si pure !
Et il eut un rêve.
Celui qu’il appelait son père, son maître et son grand ami, le starets Zossima parut devant lui. Il s’approcha d’Alioscha, lui imposa les mains sur le front, le baisa sur les lèvres, et ce baiser rafraîchit étrangement le cœur du jeune homme.
— Bien, fils, dit le vieillard. Ta vie commence aujourd’hui, et elle commence bien. Je t’ai toujours beaucoup aimé, Alexey ; je savais, en t’envoyant dans le monde, que tu y resterais moine. Tu auras bien des adversaires, mais eux-mêmes t’aimeront. Tu souffriras beaucoup, mais tu trouveras le bonheur dans la souffrance ; tu béniras ta vie et, ce qui vaut mieux encore, tu feras bénir ta vie par les autres. Ne t’étonne donc jamais et ne murmure pas : tu souffriras par l’élection de Dieu, car il faut la souffrance pour que s’accomplissent, selon Dieu, les destinées de l’homme.
« En vérité, en vérité, je vous le dis : si le grain de froment ne meurt après qu’on l’a jeté dans la terre, il demeure seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit. »
« Ton danger, Alioscha, était que le malheur te manquât ; la vie se levait pour toi fraîche et douce, et parmi nous, au monastère, elle eût continué de même, indifférente à la réelle vie, laquelle est toute faite d’épreuve. C’est pourquoi je t’ai dit qu’il te fallait connaître le siècle, et je t’ai envoyé dans le monde pour t’apprendre à goûter le vrai bonheur des moines. Tu m’a compris ; tu as compris, âme innocente, âme heureuse, qu’il te fallait ta part dans les douleurs humaines et que pour l’obtenir tu devais prendre sur toi les péchés des autres. Je savais que toi seul pouvais sauver toute ta famille, toi le doux parmi les violents. Et c’est toi qui les as sauvés : c’est toi qui as épargné le crime à Mitia, c’est toi qui as adouci les remords d’Ivan.
— Père, pourquoi vous étiez-vous incliné jusqu’à terre devant Mitia ?
— Ne m’interroge pas. J’avais prévu en lui quelque chose de terrible, j’avais lu toute sa destinée dans son regard. Oh ! ce regard m’a épouvanté. Une ou deux fois dans ma vie, j’ai rencontré chez certains hommes cette expression : elle présageait le crime, et le présage, hélas ! s’est vérifié. Le crime était en Mitia. Ta figure fraternelle a beaucoup adouci son cœur. Mais il souffrira, et ce sont en lui les grandes souffrances de l’avenir que j’ai saluées. D’ailleurs ne t’enorgueillis pas, tout vient de Dieu et c’est lui qui t’a donné la force d’apaisement qui est en toi. Agis ! agis ! Aime pratiquement tes semblables, toute la gloire et tout le mérite de l’homme sont dans la pratique de la charité. Tu agis aujourd’hui pour la première fois. Étends désormais le champ de ton action. Tu te dévoues aujourd’hui à ton frère : dévoue-toi demain à ta famille, et ensuite à ta patrie et enfin à l’humanité. Alors, tu comprendras que le seul réel paradis, c’est la vie. Ô enfants, vous êtes dès aujourd’hui en paradis, mais vous ne voulez pas le comprendre, parce que vous n’aimez pas, et par là même vous êtes en enfer, car l’enfer n’est pas autre chose que la souffrance de ceux qui ne peuvent pas aimer. Si les hommes voulaient comprendre cette vérité, aussitôt la terre ne serait qu’un paradis, et c’est la mission des moines de faire comprendre au monde cette grande vérité. Ils sont, par leur institution même, plus rapprochés que quiconque du peuple, — du peuple russe, qui porte en germe le salut de la Russie et de l’humanité : car souviens-toi que plus l’homme russe est de condition humble, plus il y a de vérité en lui, parce qu’il est lui-même plus près de la nature, de l’humble et simple nature. Regarde le cheval, ce grand animal, et le bœuf, ce robuste travailleur qui te nourrit : vois ces visages songeurs ! quelle soumission, quelle exquise timidité ! quel dévouement pour celui qui si souvent les frappe sans pitié ! quelle bonté ! quelle patience ! quelle beauté ! Il est touchant de songer que de tels êtres sont sans péché, car tout est parfait, Alexey, tout est sans péché, sauf l’homme. Le Christ est avec les bêtes avant d’être avec nous. Et comment pourrait-il en être autrement ? La Parole a été dite pour tous, et toute la création tend vers elle : qu’elles s’en doutent ou non, les petites feuilles, par le mystère de leur vie sans péché, les petites feuilles des arbres pleurent vers le Christ et lui chantent des louanges qui lui sont plus agréables que toute notre éloquence. Humilité, charité, toute la vérité est là, et je te dis que notre mission à nous, moines, est de persuader le monde de cette vérité. Car, malgré la hiérarchie apparente, il n’y a point de « premier » parmi nous. Nous nous servons les uns les autres, et chacun de nous sait qu’il est coupable devant tous. Le monde nous raille et se plaint grossièrement de la proverbiale inutilité du clergé noir. Mais combien, dans ce clergé noir, d’hommes modestes et sincères qui ne cherchent que l’isolement, la paix et la prière ! Et c’est de ces altérés de prière et de solitude que viendra le salut de la terre russe. Ils conservent la Vérité, telle qu’elle leur fut léguée par les premiers Pères, les martyrs et les Apôtres. Quand il faudra, ils viendront la répéter au monde chancelant. Vois donc : les laïques n’ont que la science qui ne parle qu’à la logique des sens ; quant au monde spirituel, ils le rejettent avec majesté et dégoût, et, fondés sur leur science, ils ont proclamé la liberté. Mais qu’est devenue la liberté entre leurs mains ? L’esclavage et le suicide. Le monde dit au pauvre : « Tu as des besoins ? Satisfais-les. Tes droits sont égaux à ceux des riches. » Mais satisfaire ses besoins, c’est les multiplier, car d’un désir contenté naît un nouveau désir. Et voilà la liberté, telle que l’entend le siècle. Elle engendre pour le riche l’isolement et le suicide moral, pour le pauvre l’envie et le crime. « Tes droits sont égaux à ceux des riches ! » Et tes moyens ? Et les riches se gavent et meurent de pléthore, sans avoir trouvé dans les raffinements du luxe un vrai contentement : et les pauvres, aux yeux de qui ces raffinements, par cela même qu’ils les ignorent, passent pour des réalités de parfaite béatitude, les pauvres, qui du luxe n’ont que le rêve, se procurent ce rêve par le vin et meurent d’alcoolisme. Un jour, au lieu de vin, on boira le sang… Alexey, ces riches et ces pauvres, oserais-tu les appeler des gens libres ? J’ai connu un démagogue ; il me racontait lui-même que, privé de tabac en prison, il souffrait tant de cette privation qu’il avait failli renier pour une pipe les doctrines mêmes auxquelles il avait sacrifié sa liberté. C’était pourtant un de ces hommes qui disent : « Je me dévoue à l’humanité. » Oui, oui, un dévouement rapide, l’héroïsme d’une heure, passe encore : mais ils sont incapables d’une longue souffrance, parce qu’il sont esclaves de leurs sens. Par eux, la liberté est devenue un esclavage pire que l’esclavage antique : car l’esclave romain était au moins libre quand il pouvait échapper au regard du maître, — mais tu n’échapperas jamais à ton propre regard. — Au lieu de servir l’unité humaine, les démagogues ont créé le morcellement des classes — riches et pauvres — et l’égoïsme individuel. Autre est la mission des moines. On raille leurs jeûnes et leurs prières. C’est dans ces mortifications pourtant que consiste la vraie liberté. Je refrène mes désirs, j’humilie mon indépendance, je mortifie ma chair, et c’est par là que j’arrive à la liberté de l’esprit et à la joie spirituelle. Qui donc sera, plus que ce libre et ce joyeux, capable de porter la grande pensée et de la servir ? Compare au riche ce libéré de la tyrannie des choses et des habitudes. On reproche au moine son isolement : « Tu fais ton salut entre les quatre murs de ton monastère, et les devoirs mutuels de l’humanité, tu les oublies ! » Ah ! l’isolement n’est pas chez nous, il est chez les riches égoïstes et corrompus, il est chez les pauvres vicieux et malheureux. C’est de nous autres que sortira le libérateur du peuple, et ce sont ces mêmes moines, fortifiés de jeûne, de prière et de silence, qui se lèveront pour la grande cause. Je te le répète, c’est dans le peuple qu’est le salut de la Russie, et le moine russe fut toujours en communion avec le peuple. Il a nos croyances, et nul sans ces mêmes croyances n’obtiendra jamais d’influence sur lui. Le peuple vaincra l’athéisme, et quand le peuple aura triomphé, nous n’aurons plus qu’une seule Église orthodoxe. Gardez donc le peuple, moines, veillez sur son cœur, élevez lentement son esprit, voilà votre mission actuelle. Elle est toute de douceur, car la force est avec les doux, avec les charitables. En Europe, le peuple s’insurge violemment contre les riches ; les démagogues le mènent au carnage et lui enseignent que sa colère est juste. Maudite soit cette colère, car elle est cruelle ! Oh ! Alexey, serait-ce donc un rêve que l’homme à la fin pût prendre sa joie dans les exploits pacifiques d’une science non plus négatrice et dans l’amour, et qu’il se détournât enfin de la cruauté sensuelle, de la débauche de la vanité ? Pour moi, je crois que les temps sont proches, je crois que nous allons accomplir cette œuvre avec le Christ ; combien de choses se sont produites dans l’humanité, lesquelles, dix ans auparavant, paraissaient impossibles ! L’heure a sonné, et elles se sont accomplies. À mon tour, je demande aux railleurs : « Et vous, quand donc établirez-vous ce règne de la justice dont vous parlez tant ? Il y a longtemps, mes maîtres, que vous êtes à la tâche, et vous n’avez guère produit qu’une aggravation notable dans l’état social ! Vraiment, après ces résultats, si vous croyez posséder la vérité, il faut que vous soyez encore plus rêveurs que nous-mêmes ! » — Alexey, j’attends beaucoup de toi. Souviens-toi que nul n’a le droit de juger. Le juge même, assis sur sa chaise, est peut-être plus coupable que le criminel du crime sur lequel lui, juge, va se prononcer. Qui sait ? Si le juge était juste, peut-être le criminel ne serait pas coupable. Toutes les fois que tu le pourras, comme tu le fais aujourd’hui, prends donc sur toi les péchés et les crimes de celui que ton cœur sera tenté de condamner, souffre à sa place et laisse-le partir sans reproche. D’ailleurs, demeure sans crainte ; tu traverseras victorieusement cette épreuve, et peut-être les hommes vont-ils t’acclamer pour cette action qui réprouve leur arrêt, car ce sont des enfants, et cet éclat d’héroïsme que toi-même tu n’as pas vu dans ta simple action quand tu passais à tes jambes et à tes mains les fers de ton frère, ce mirage les séduira… Ils ne verront que lui… On peut beaucoup sur les hommes en les éblouissant. »
Le moine s’inclina sur Alioscha et lui traça lentement le signe de la croix sur le front, sur les lèvres et sur la poitrine.
Alioscha ouvrit les yeux, un sourire d’une douceur infinie éclaircit son visage… — La salle était pleine de bruit, le jour se levait ; Alioscha distingua des figures grossières et brutales en cercle autour de lui et qui le regardaient, figures basanées de moujiks soldats, esclaves aveugles du knout et de la consigne, que le sentiment de leur culpabilité évidente et du châtiment certain faisait en ce moment vraiment tragiques de crainte à la fois et de cruauté. — Alioscha souriait.
VII
Il va sans dire qu’il fut ramené à petites journées dans notre ville et que son procès fut instruit sans retard. L’affaire était claire, l’infraction évidente, si évidente que le coupable n’avait échappé qu’à grand’ peine à la juste colère de Konstantin Semenovitch. Sans l’intervention de Guerassim Mikhaïlovitch, le soudard eût fait lui-même justice « de ce misérable qui avait en sa personne outragé les institutions et les lois de la sainte Russie ». Jekhlov n’apaisa le sous-officier furieux qu’en l’assurant qu’Alexey Fédorovitch serait absolument condamné aux travaux forcés à perpétuité, mais que lui, Bondarev, risquait fort, en se substituant aux autorités qu’il voulait venger, et commettait par là même le crime justement d’Alioscha, etc. Bondarev se rendit à ces bonnes raisons. D’ailleurs Guerassim Mikhaïlovitch avait personnellement un très-profond mépris pour Alioscha, cet imbécile qui ouvrait une porte à un autre pour s’enfermer lui-même quand il aurait si bien pu rester libre ! « Quel sot ! » pensait Jekhlov.
Alioscha fut donc, comme nous l’avons dit, ramené à la ville. Le procès ne fut pas long, mais il eut une issue si extraordinaire que, j’en suis sur, nul de ceux qui ont assisté à la scène finale de cet étrange drame n’ont du l’oublier.
Katherina Ivanovna, qui avait compris le motif réel de l’étrange dévouement d’Alioscha, de ce dévouement exagéré, mystique, craignait que le jeune homme, dans ce même esprit de mysticisme et d’exagération, se laissât condamner sans chercher à se sauver. Elle le supplia donc de lui permettre d’appeler un avocat célèbre, non pas celui qui avait défendu Mitia, un autre, « meilleur encore, un mystique comme vous, qui vous comprendra… »
— Non, Katherina Ivanovna, n’appelez personne et rassurez-vous.
— Mais je vous en supplie ! À quoi bon vous perdre si vainement ? Laissez-vous défendre !… On comprendra si bien !… c’est si beau !… Dieu, que je vous admire ! quel homme vous êtes, Alexey ! Oh ! un homme très-précieux, très-utile à tous ceux qui vous approchent ! Quel bien vous ferez quand votre influence aura un champ plus vaste ! Mais c’est pour cela même qu’il ne faut pas vous perdre misérablement, sans profit pour personne…
— Sœur, je ne sais si vous me comprenez bien. Il y a une justice humaine et il y a une justice divine. Quand la première se trompe, elle est quelquefois réformée par la seconde, qui ne dédaigne pas d’employer pour cette grande œuvre de faibles instruments comme moi. Mais une fois cette correction divine accomplie, ce qui ne peut jamais se faire sans une violation de l’ordre public, il faut que cette violation même soit punie ou pardonnée. Je ne veux point avoir fait aux juges russes une gratuite injure. J’ai pris la place de mon frère qu’ils avaient condamné injustement ; mais ce faisant, j’ai moi-même commis une injustice, car les arrêts de nos juges sont vénérables jusque dans leurs erreurs. D’ailleurs, je n’ai pu, comme je l’espérais, sauver Mitia sans compromettre ses gardiens. Enfin, s’il n’était coupable en fait, Mitia l’était en pensée ; si donc je suis condamné, j’expierai sa pensée et mon action.
— Mais c’est une folie ! vous avez l’âme trop grande, Alexey, vous êtes trop nécessaire à notre pauvre pays, vous n’avez pas le droit de vous sacrifier si légèrement !
Alioscha haussa les épaules avec impatience.
— Pardon, Katherina Ivanovna, mais comment ne comprenez-vous pas que je ne puis être utile que si je suis irréprochable ? fit-il avec une voix extraordinairement vibrante. Pour conduire les hommes au bien, il faut avoir le droit de les guider, il ne faut pas qu’on puisse dire d’Alexey Karamazov : « Ce moine est un voleur ! » Car j’aurai volé la liberté de mon frère tant qu’on ne me l’aura pas accordée par le pardon ou rendue par le châtiment. D’ailleurs, je me défendrai, mais n’appelez personne. Katherina Ivanovna, je me défendrai moi-même, je sais ce que je dirai…
Cette scène se passait à la prison, dans la cellule où Alioscha avait été enfermé. À ce moment, la porte s’ouvrit et madame Khokhlakov entra. La bonne dame se précipita sur Alioscha en poussant des cris et des gémissements. Alioscha se dégagea doucement.
— Ah ! mon Dieu, Alexey Fédorovitch, s’écria madame Khokhlahov ; Alexey Fédorovitch ! est-ce bien vous, vous que je vois ici dans ce lieu de crime et de châtiment ? Mais je sais tout ce que vous avez fait : c’est noble, c’est sublime, c’est digne de vous !… Si j’étais de vos juges, je vous décernerais une récompense… Seulement, vous qui sauvez tout le monde, soyez tout à fait généreux, sauvez ma fille, faites une prière, dites seulement un mot à Dieu… Au moins, est-il aux mines d’or ?
— Qui donc, maman ? le bon Dieu ? fit la voix perçante de Liza, dont on n’avait pu introduire le fauteuil dans la cellule et qui restait dans le corridor sombre.
— Liza est ici ? s’écria joyeusement Alioscha.
— Oui, il a fallu l’amener ! Je lui disais qu’elle ne pourrait entrer, mais elle a insisté… Vous savez comme elle est, Alexey Fédorovitch !… Mais non, Liza !… Je parlais de Dmitri Fédorovitch… continua-t-elle en se tournant vers, le corridor. Eh bien, oui, elle est malade et son mal a empiré depuis ces derniers événements… depuis ces dangers que vous courez… Ah ! cela, c’est plus terrible que tout !… Si vraiment vous ne plaisantiez pas l’autre jour, si vous étiez sincère quand vous lui parliez mariage, je crois que le salut est là. Épargnez-la, épousez-la, Alexey Fédorovitch, je vous la donne avec ma bénédiction !…
Madame Khokhiakov fit un grand geste pathétique ; mais elle fut tout à coup déconcertée par une nouvelle fusée de rire de Liza, le rire le plus frais, le plus franc et aussi le plus impertinent du monde.
— D’ailleurs, je ne suis pas venue pour vous parler de cela. Liza rit toujours, c’est bien ; les choses iront comme il plaira à Dieu !… C’est de vous, Alexey Fédorovitch, que je voulais vous parler.
— Non, non, fit Alioscha avec un doux sourire, parlons de Liza, et je vous prie, laissez-moi m’approcher d’elle jusqu’au seuil, que je puisse la voir.
— À la bonne heure ! s’écria Liza, d’une voix gaie toujours et pourtant mouillée de larmes.
Alioscha s’avança jusqu’au seuil du corridor et aperçut dans l’ombre la jeune fille.
— Bonjour, Liza, bonjour ma chère !
— « Ma chère ! » Il ose me dire « Ma chère !… »
— Et pourquoi pas, Liza ? Avez-vous oublié que je vous aime ?
— Si vous m’aimiez, auriez-vous fait cela ? Non, je n’existe pas pour vous, vous ne m’aimez pas, vous ne m’avez jamais aimée.
— Liza !… c’est mal, je vous avais pourtant dit que, dans les affaires graves, je ne consulterais que ma conscience.
— Oui, c’est vrai, c’est vrai… je suis une sotte, mais je vous aime, Alexey ! Qu’allez-vous, qu’allons-nous devenir ? mon Dieu !
Elle pleurait.
— Tranquillise-toi, Liza : je traverserai victorieusement cette épreuve…
Au bout d’une heure, Alioscha congédia ses visiteurs, car le moment de sa comparution devant le tribunal approchait. Il y avait peu de témoins à entendre, le fait était évident, palpable ; ce fut plutôt par un sentiment de pitié que par scrupule de conscience que les juges prolongèrent durant trois jours les débats.
Ce procès fut tout différent de celui de Mitia. Alioscha était adoré autant que Dmitri détesté. Tous souhaitaient, demandaient son acquittement. Le réquisitoire du procureur se ressentit de ces dispositions à la bienveillance. Lui-même insista sur la grande jeunesse de l’accusé, sur les sentiments de mysticisme qui avaient pu l’amener à violer les lois civiles pour mieux servir, peut-être, quelque supérieure loi morale que lui seul connaissait. Après avoir toutefois requis l’application des lois pénales, le procureur conclut ainsi :
« C’est un Karamazov encore. Messieurs, qui comparaît devant vous. Il n’échappe point à la violence héréditaire ; mais remarquez-le, cette violence est une force dirigée vers le bien. Elle peut avoir toute la vertu de cette foi qui transporte les montagnes.
« Alexey Fédorovitch a agi, je n’en doute pas, dans un but noble, d’après une conviction profonde, et, de son acte, il n’entend point éviter la responsabilité. Il ressort de la déposition de Guerassim Mikhaïlovitch qu’au moment où Dmitri Fédorovitch s’est évadé, rien absolument n’empêchait son frère de le suivre. Si ce n’est donc par folie, ce ne peut être que par sentiment de justice, par honnêteté, que l’accusé est resté là pour répondre à ses juges, — vous avez vu vous-mêmes avec quel respect, avec quelle sincérité. Or, de sa conduite ici même et de l’expertise médicale, il résulte que l’accusé a toute sa raison. Ce n’est donc pas en présence d’un criminel ordinaire que nous sommes. Je dirais presque que nous ne sommes pas en présence d’un criminel. L’infraction est constante, mais les sentiments que nous sommes accoutumés à constater dans l’esprit des criminels, le mépris des juges, la révolte contre les lois, le désir de donner le change à l’instruction, ce sont ces sentiments de criminalité dont nous constatons l’absence chez Alexey Fédorovitch. Il n’est point de mon rôle de demander que les yeux de la justice se ferment ; mais pourtant, je ne puis m’empêcher de vous inviter, messieurs, à la bienveillance ; il semble même que je doive le faire, puisque l’accusé demeure devant nous sans défense, car j’ai su qu’il a refusé l’aide d’un des plus célèbres maîtres du barreau russe. Il ne veut point que des artifices d’éloquence puissent vous aveugler. À coup sûr, vous trouveriez injuste, messieurs, que ces artifices dont il refuse de se couvrir, nous les employions contre lui. »
Le procureur s’assit, son discours fut salué par une triple salve d’applaudissements que le président ne put réprimer. On s’attendait qu’Alioscha, à la question ordinaire : « Accusé, qu’avez-vous à dire pour votre défense ? » répondrait par ce doux hochement de tête qui lui était habituel. Mais, à la surprise générale, il se leva.
Il se fit un silence absolu. La jeunesse de l’accusé, sa beauté, son attitude à la fois modeste et fière, tout lui conciliait l’affection et l’admiration générales. Et en son geant qu’il y allait pour lui des travaux forcés à perpétuité, toutes les femmes pleuraient.
« Ce n’est point une défense que j’entends faire devant vous, murmura Alioscha. Sauf quelques exagérations de la part du sous-officier Konstantin Semenovitch, les faits vous ont été exposés dans toute leur vérité. Je ne nie rien. Je vous ai repris la liberté de mon frère, victime d’une erreur judiciaire dont, d’ailleurs, je n’accuse personne ici. Le concours des circonstances qui ont causé la mort de mon père devait égarer la justice. Le passé de mon frère Dmitri, ses relations violentes avec mon père, l’égarement de mon frère Ivan, tout accusait celui que vous avez condamné, et qui pourtant, messieurs, est innocent. Car il est innocent ! Je n’entreprendrai point de vous le démontrer, il est trop tard et vous ne me croiriez pas plus que vous ne m’avez cru alors ; mais ma conviction est absolue, et, ainsi que l’a dit avec bienveillance M. le procureur, c’est elle qui m’a fait agir comme j’agirais encore si ce n’était déjà fait. Je ne nie rien, mais je ne regrette rien. Je m’abandonne à votre jugement. Si vous me condamnez, vous aurez certes agi en votre âme et conscience, ce sera strictement juste et je ne suis resté entre vos mains — car il est très-vrai que j’aurais pu m’évader avec mon frère — que pour vous laisser le moyen de me punir comme vous en avez le droit. Innocent pour innocent, que vous importe lequel ? J’ai revêtu, en prenant sa place, la personnalité de mon frère, je suis pour vous, messieurs, Dmitri Fédorovitch Karamazov. S’il est coupable, pourquoi n’ai-je pas poursuivi ma route vers la Sibérie ? Je pense toutefois que vous ferez bien de me rendre la liberté, de m’acquitter, parce que, et seulement pour cela, Dmitri Fédorovitch Karamazov est innocent — du moins en fait. Il vous a déclaré lui-même qu’il avait eu le désir de tuer. Certes, l’intention équivaut à l’action. Pourtant, les secrets désirs vous échappent. Vous n’avez pas le droit de les poursuivre dans les mystérieuses retraites du cœur. Et d’ailleurs, dans les grandes âmes, de tels désirs sont suivis, presque autant que les actions, de remords qui les châtient. Mon frère échappe au bagne, mais il reste emprisonné dans sa conscience. Toutefois, puisque le désir a été révélé, ce châtiment invisible du remords serait peut-être insuffisant. Il faut une peine publique au criminel désir public. Vos codes n’ont point édicté de peines contre de tels crimes intimes, eh bien, messieurs, faites justice ! Vous ne pouvez point me punir d’un meurtre dont vous ne songez pas à m’accuser, mais par le fait même, et même indépendamment de votre volonté, en me punissant, si vous me punissez, ce sera la mauvaise pensée de mon frère que vous aurez poursuivie. Car, sachez-le, je me suis constitué votre prisonnier, seulement parce que je me suis souvenu d’avoir entendu mon frère accompagner de menaces de mort le nom de mon père. Non pas que je croie qu’il aurait jamais pu exécuter ses menaces ; mais ces menaces sont un crime et un scandale — expiés du reste peut-être déjà par l’humiliation d’une injuste condamnation. Ainsi, diversement, tous les coupables ont été châtiés : mon frère Ivan, de ses erreurs purement spirituelles, par l’égarement — momentané, plaise à Dieu ! — de son esprit ; l’assassin, de mort ; et mon frère Dmitri, par une sorte de dégradation morale. J’estime donc que votre justice devrait être satisfaite. Je n’ai rien de plus à dire, messieurs, sinon que j’accepte d’avance en toute humilité et que je respecte votre jugement, quel qu’il puisse être. »
Il se tut, l’émotion était telle qu’elle ne se manifesta que par un silence de mort entrecoupé seulement de sanglots. La séance fut suspendue de fait pendant dix minutes.
VIII
Tout à coup, dans ce silence un bruit insolite attira l’attention générale du côté de la porte. Pâle, échevelée. chancelante, une jeune fille entrait, de qui tout le monde s’écartait avec une sorte de crainte superstitieuse.
— Liza ! s’écria Katherina Ivanovna, et elle courut à la jeune fille. Mais Liza, silencieuse, la repoussa d’un geste, et marchant droit devant elle, le regard fixe, s’arrêta immobile devant le tribunal. Le public, les jurés, les juges, tout le monde se leva ; le président fit un signe à l’huissier, qui s’empressa de soutenir la jeune fille. Il était temps, elle défaillait. Soudain, elle se retourna vers Alioscha qui la considérait avec des yeux pleins de larmes de joie ; d’un geste puéril et charmant, elle lui envoya un baiser, puis s’adressant aux juges, elle s’écria d’une voix singulièrement perçante.
— C’est un juste ! Il m’a sauvée !
Elle s’évanouit.
Cette guérison miraculeuse, — quoiqu’elle s’explique peut-être physiologiquement par la réaction nerveuse d’une très-vive émotion, — émerveilla l’assistance. Chacun connaissait la maladie de Liza, nul n’hésitait à attribuer à Alioscha ce rétablissement inattendu.
L’effet fut prodigieux. Tout le monde s’agitait, parlait ; le président ne songeait même pas à réclamer l’ordre et le silence. Les juges partageaient l’émoi général. Alioscha seul restait calme. Il souriait à tous ces visages où se peignait tant d’amour pour lui ; des larmes lui venaient aux yeux, de ces larmes sereines, mieux que de joie, mieux que de bonheur.
Enfin, chose sans exemple peut-être dans nos fastes judiciaires, le président demanda aux jurés s’ils voulaient se retirer dans la salle des délibérations. Mais tous ensemble, et sans se consulter, répondirent que ce n’était pas nécessaire ; séance tenante, Alioscha fut acquitté.
Katherina Ivanovna l’emmena chez elle, ainsi que Liza. On avait eu de la peine à dérober aux ovations ce héros du jour, mais il dominait tous ceux qui l’approchaient par son calme extraordinaire. Chez Katherina Ivanovna, on retrouva madame Khokhlakov, qui, ne sachant où était sa fille, la cherchait et pensa mourir de joie en la voyant marcher. Ce jour même, les fiançailles des deux jeunes gens furent faites. Madame Khokhlakov fut, à cette occasion, moins exubérante qu’elle n’avait coutume. Quant à Katherina Ivanovna, elle considérait Alioscha avec une admiration religieuse. Et lui, souriant toujours, avait parfois d’étranges regards dans le vague, au loin, comme s’il contemplait à l’avance ses destinées.
Ivan était toujours fou.
FIN.