Les Frères Karamazov (page 36)
— Salut ! cria Mitia, aussitôt qu’il le vit ; salut, mon petit frère Alioschegnka, homme de Dieu !
Il était extrêmement exalté. Une joie, étrange à cette heure, allumait son visage. Il prit AUoscha dans ses bras et l’étreignit convulsivement.
— Et je m’en vais, reprit-il, Alioschegnka ! Sais-tu ? Je crois que maintenant je supporterai tout sans peine, oui, même là-bas, même en Sibérie… D’ailleurs, ajouta-t-il après avoir regardé Grouschegnka, je m’évaderai, si on le veut.
Il prononça ces derniers mots : si on le veut, avec un accent qui fit tressaillir Alioscha. Il y avait, dans cet abandon aux volontés des autres sur lui-même, quelque chose de l’indifférence d’un mourant. Il semblait détaché de la vie, la considérer d’un regard étranger.
— Voilà ce qu’il trouve à me dire, s’écria Grouschegnka avec emportement. Depuis que je suis là, il me répète qu’il s’évadera si on le veut ! Pour lui, ça lui est égal ! C’est terrible, Alexey Fédorovith : certainement, il n’aime plus personne.
Elle pleurait.
— Ne te fâche pas, Grouschka : ne te fâche pas, ma chère, dit Mitia en caressant tendrement les mains de Grouschegnka. Je t’aime, je t’aime toujours et j’aime aussi Alioscha, et Ivan, je l’aime aussi.
— Et j’aime aussi Katherina Ivanovna, continua Grouschegnka, en riant à travers ses larmes. Il aime tout le monde, ajouta-t-elle en haussant les épaules.
— Oui, Grouschka, j’aime tout le monde, dit Mitia d’une voix grave, je ne peux plus haïr !… j’aime même Bondarev, dit-il avec un sérieux comique.
Grouschegnka éclata de rire.
— Et il faut que vous aussi, Grouschegnka, vous aimiez tout le monde…
— Même Bondarev ?
— Même Katherina Ivanovna, dit Dmitri du même ton sérieux.
Grouschegnka se détourna sans répondre.
— Frère, commença Alioscha, je viens de la voir…
— Elle ne viendra pas ?
— Non, elle ne peut pas venir ; elle t’envoie ses adieux, elle te fait dire que vous vous reverrez un jour… plus tard… tous heureux. Elle te demande de lui pardonner et de la bénir.
Mitia leva les mains, une sorte d’illumination le transfigurait.
— Qu’elle me pardonne elle-même et qu’elle soit bénie ! dit-il d’une voix tremblante, qu’elle soit bénie éternellement ! Je sais que nous nous reverrons, et nous serons alors tous heureux, car nous aurons tous changé. Quoi qu’il arrive, j’aurai expié… Une vie nouvelle… mi homme nouveau… Alors je serai digne de son amitié ! car, sais-tu cela, Alioscha ? elle est capable d’amitié comme un homme ! Et nous serons unis pour quelque grande œuvre ! Elle l’aimera, Alioscha, dit-il en désignant Grouschegnka, car il faut qu’elles s’aiment pour que nous soyons unis !… Tous heureux, tous meilleurs ! Vois-tu, frère, reprit-il pensif après un silence, notre bonheur n’est plus en nous, nous l’avons tous trop usé en espérance, nous nous dévouerons, frère, au bonheur des autres, à notre petite mère Russie ! Ivan saura, quand il se réveillera, que tout n’est pas permis… Moi, je le sais déjà, et toi, Alioschegnka, je ne t’ai pas appelé pour rien, tout à l’heure, l’homme de Dieu. Tu nous dirigeras, tu seras notre tête, notre chef, notre saint !
Il se fit un grand silence ; les deux frères se regardaient avec enthousiasme, Grouschegnka elle-même était émue.
— Frère, pour tout cela, il faut que tu t’évades, reprit Alioscha. Elle aussi veut que tu te sauves, comme elle te l’a déjà fait dire ; elle m’a prié de te le répéter.
— Eh bien, je me sauverai. Je m’évaderai, Grouschegnka, reprit-il en se tournant vers elle. Je serai libre, puisque vous le voulez tous. Va donc pour l’Amérique ! Est-ce que je reviendrai, Alioscha ?
— Oui, Mitia, tu reviendras, ton exil ne sera pas long, j’irai te chercher, frère.
— Toi ! Alors, c’est bien. Si j’ai ta promesse, je suis tranquille. C’est cela. Je partirai, tu viendras me chercher, et de nouveau et pour toujours la petite mère Russie ! Oh ! Alioscha, j’aime joyeusement tout le monde !… Écoute, elle veut que je me sauve ? Dis-lui que, moi, je veux, insistat-il avec un sourire, qu’elle épouse Ivan… Mais guérirat-il ?
— Elle le croit absolument…
— Toujours !… L’as-tu revu ?
— Je viens de le revoir. Je ne me suis pas montré, les médecins recommandent qu’on ne le trouble pas.
— Il faut que je m’évade, Alioscha, il le faut absolument, à cause d’Ivan. Si je vais en Sibérie, Ivan ne guérira jamais. Mais comment allons-nous faire ?
— C’est moi qui suis chargé de tout.
— C’est toi ! Et comme il dit cela simplement ! On dirait qu’il s’agit de la chose la plus facile ! Mais j’ai confiance, précisément parce que c’est toi, précisément parce que tout le monde aura confiance en toi comme moi-même. Ah ! mon petit jésuite, comme tu vas les tromper tous ! Sais-tu que tu es un homme terrible ?
Alioscha sourit faiblement.
— Promets-moi au moins de faire tout ce que je te demanderai, dit-il avec une singulière solennité.
— Absolument ! répondit Mitia sans prendre le temps de réfléchir, tout ce que tu voudras, fais seulement un geste…
Un rapide sourire plissa encore les lèvres d’Alioscha, puis il reprit avec calme :
— Nous te suivrons, Grouschegnka et moi, à petite distance. Tâche de dormir et de prendre des forces pendant les deux premières journées : la troisième nuit, sois sur tes gardes, je t’apporterai des vêtements que tu mettras aussitôt. Grouschegnka sera là ; tu t’enfuiras avec elle, et pour tout le reste elle te conduira. Tout sera prêt, la troïka, les billets de chemin de fer ; j’ai déjà les passe-ports.
— C’est merveilleux ! s’écria Mitia au comble de l’enthousiasme, et tout cela sans compromettre personne ! Ah ! frère, je suis ravi que ce soit toi, Alioscha, qui te charges de me sauver… comme un ange ! Te rappelles-tu qu’un jour, j’ai voulu me confesser à toi, parce que tu es un ange ? Tu m’as toujours paru un ange…
Les deux frères s’embrassèrent.
— J’entends qu’on vient, reprit Dmitri ; c’est l’heure, amis ! Karamazov va partir. Mais ce n’est pas un réel adieu… Grouschka, fit-il brusquement, fallait-il donc tout cela pour t’avoir, pour te mériter ?…
La porte s’ouvrit, le geôlier annonça qu’il venait chercher le prisonnier.
— Konstantin Semenovitch est déjà à cheval ; il jure qu’il vous fera marcher tous trois à coups de knout ! C’est un homme violent, Dmitri Fédorovitch.
— Il est ivre, dit Dmitri en haussant les épaules. Adieu ! Alioscha, Grouschka, adieu ! adieu !
On entendait dans la cour de la prison des voix d’hommes, une surtout qui les dominait toutes, une voix rauque et violente, mêlée à des piaffements de cheval. Dmitri descendit, il était très-pàle, les yeux brillants de fièvre, les dents serrées. Il prit place à côté des deux autres condamnés. Bondarev le gratifia d’un juron, les soldats entourèrent les prisonniers et le petit détachement sortit de la cour. Quatre troïkas l’attendaient.
Au moment où Mitia montait en voiture, Alioscha lui cria :
— Patience, frère !
V
Tout se passa, ou à peu près, comme Ivan l’avait prévu.
Le fonctionnaire et le soldat russes ne sont pas incorruptibles. Et puis, le charme particulier qui émanait d’Aliosclia, la confiance irrésistible qu’il inspirait facilitèrent beaucoup sa tâche. Si le récit de cette évasion semble d’une surnaturelle simplicité, c’est que le lecteur se représente mal le personnage de notre jeune moine, avec sa douceur merveilleusement captivante et sa toute-puissante volonté ; et puis, il ne faut pas oublier que les êtres si manifestement inférieurs auxquels l’événement l’opposait devaient invinciblement subir son ascendant.
— Quelque rôle trop apparent que joue ici la vodka, c’est pourtant la Volonté en vérité qui triomphe.
Alioscha et Grouschegnka rejoignirent le convoi à la troisième étape. C’était le soir ; le convoi devait repartir le lendemain à quatre heures du matin, Alioscha et Grouschegnka, déguisés en moujik et en baba, se mêlèrent aux paysans qui s’étaient attroupés à l’endroit où avaient fait halte les quatre troïkas, Dmitri reconnut ses amis et échangea avec eux un rapide regard.
Alioscha, très-simplement, avec le ton bonasse d’un moujik honoré par la visite d’un seigneur, aborda Bondarev et l’invita à venir « se réchauffer avec un ou deux verres de petite vodka ».
— Parbleu ! tout de suite, répondit le sous-officier enchanté. Prokhor Prokhorovitcli, cria-t-il à un sergent, ucle-moi nos trois loups, tu m’en réponds !
Il accompagna son ordre d’un geste significatif, et se retournant vers Alioscha :
— Marche, je te suis, fit-il d’un ton bourru. Alioscha le conduisit dans l’izba d’un moujik avec lequel il s’était entendu d’avance et qu’il avait prémuni de quelques bouteilles d’excellente vodka.
— Frère, dit-il au moujik en entrant chez lui, vite, verse-nous de ta bonne petite vodka, nous sommes pressés.
Le moujik se hâta de disposer sur la table trois verres qu’il remplit à la moitié.
— Imbécile ! grogna le sous-officier, et lui arrachant des mains la bouteille, il acheva d’emplir son verre, qu’il but d’un trait, pendant qu’Alioscha, d’un geste rapide, vidait le sien sous la table. Puis Alioscha lui-même prit la bouteille et remplit de nouveau les trois verres. Bondarev daigna sourire.
— Alors, capitaine, commença Alioscha, vous emmenez loin ces pauvres gens ?
— Comment, ces pauvres gens ? hurla Bondarev et frappant du poing la table. Trois assassins !
— Trois assassins ! répéta Alioscha avec admiration.
— Le dernier pris, surtout : les deux autres n’ont sur la conscience qu’un ou deux petits meurtres chacun ; mais le troisième, un nommé Makarazov, a tué ses deux frères et ses deux femmes.
— Et ses deux femmes ! répéta encore Alioscha.
— Dans d’atroces tourments ! D’ailleurs, il n’y a qu’à le voir, on devine tout de suite l’homme capable de tout ; aussi je veille sur lui et je l’ai confié à Volodia et à Ossia, deux vieux troupiers qui en ont vu de toutes les couleurs et ne se laisseront pas facilement tromper.
Il but un coup de vodka et fit claquer sa langue.
— Et pourtant, reprit-il, je ne voudrais pas les voir en tête-à-tête avec cette bouteille-là. Deux ou trois verres et quelques roubles, hum !… Ah ça, où prenez-vous, dans ce pays perdu, d’aussi bonne vodka ? dit-il en jetant sur les deux moujiks un regard soupçonneux ; je flaire la contrebande.
— Seigneur ! s’écria le moujik épouvanté.
— Ah ! ah ! fit Alioscha en riant, il ne serait pas facile de vous tromper, capitaine !… Nous avons à la ville un parent qui est distillateur et qui nous fournit à bon marché de la meilleure vodka, voilà tout notre secret. Encore un verre, capitaine… Et alors, vous allez loin ?
— En Sibérie, parbleu !
— Seriez-vous pas bien aise d’emporter quelques bouteilles comme celle-ci pour achever le voyage ? Nous pourrions vous en céder à moitié prix, hein ! Sans compter que cette campagne vous vaudra sans doute un galon de plus.
— Hé ! hé ! hé ! tu n’es pas bête pour un moujik, un galon de plus, oui, oui, un galon de plus, ça se pourrait bien ! Mais, diable m’emporte, je donnerais tous les galons du monde pour un petit tonneau de ta vodka.
— Il ne tient qu’à vous, capitaine, nous sommes à vos ordres… D’ailleurs, vous êtes bien placé pour avoir tout : galons, vodka et le reste ; j’imagine que si quelque ami d’un de vos prisonniers vous offrait deux ou trois petits tonneaux de vodka pour le laisser échapper, vous prendriez les petits tonneaux et vous feriez mettre au fer l’ami, n’estce pas ?
— Hi ! hi ! hi ! hi !
Le sous-officier se tordait littéralement de rire.
— Moujik de mon cœur, criait-il entre deux hoquets, tu parles d’or, je veux absolument t’embrasser.
Il se leva en chancelant et fit le tour de la table pour rejoindre Alioscha, assis en face de lui.
Alioscha esquiva l’embrassade de l’ivrogne en lui tendant un verre plein.
— Parbleu ! tu as raison, dit Bondarev en brandissant le verre dont il répandit un bon tiers sur son uniforme. Hourra, pour la petite mère Russie, les galons et la vodka ! Qui est-ce qui va m’offrir des petits tonneaux pour laisser échapper mes prisonniers ? C’est toi ? cria-t-il au moujik. Donne-les vite que je te fasse mettre aux fers… C’est lui qui l’a dit, s’écria-t-il en désignant Alioscha, avec de grands éclats de rire.
Il vida encore son verre et tomba assis. Il était complètement ivre. Affalé contre la table, les yeux mornes, les lèvres crispées par un sourire idiot, tout en lui révélait l’hébétude alcoolique. Alioscha remplit de nouveau les trois verres, constata avec satisfaction que son compagnon, le vrai moujik, commençait aussi à être touché par l’ivresse, posa une bouteille pleine sur la table, en cacha deux autres dans les profondes poches de son cafetan et, sortant de l’izba, se dirigea vers la station des troïkas. À une centaine de pas de la station était resté le groupe de babas, au milieu d’elles Grouschegnka. En passant, Alioscha lui fit signe de se rapprocher de la station.
Sur le seuil de la maison où les soldats et les prisonniers se reposaient, il aperçut un homme d’une cinquantaine d’années, grisonnant, dont les traits annonçaient, non pas la finesse, mais une certaine ruse et beaucoup d’expérience. Alioscha devina aussitôt en lui le chef de la troisième étape, Guerassim Mikhaïlovitch Jekhlov, avec qui, on le sait, Ivan s’était déjà entendu pour l’évasion de Mitia.
Alioscha le salua, Jekhlov rendit le salut.
— Guerassim Mikhaïlovitch ? demanda Alioscha à mi-voix.
L’officier tressaillit et regarda fixement le moujik.
— Je suis le frère d’Ivan Fédorovitch.
Jekhlov considéra encore un instant Alioscha, parut hésiter, puis lui fit signe de le suivre et entra dans la maison.
Alioscha pénétra dans une grande salle mal éclairée, où les trois prisonniers et une demi-douzaine de soldats somnolaient autour d’un poêle. Jekhlov traversa la salle sans s’arrêter. Tous les soldats levèrent la tête pour suivre des yeux le moujik, mais les deux frères eurent le temps de se reconnaître, et un sourire de bonheur illumina le visage de Mitia.
Jekhlov fit monter Alioscha à l’étage au-dessus. Les deux hommes s’assirent.
— Ne perdons pas de temps, commença Jekhlov. Vous voulez faire évader votre frère Dmitri Fédorovitch, n’est-ce pas ?
Alioscha inclina la tête.
— En ce qui me concerne, vous savez quelles sont mes conditions ?
— Quatre mille roubles, dit Alioscha.
— Cinq !
— Soit, cinq, approuva Alioscha en souriant. Les voici, contre votre parole d’honneur.
— Vous l’avez, répondit Jekhlov, en comptant les cinquante billets de cent. Mais tout ne dépend pas de moi. Je crois le chef du détachement intraitable.
Alioscha hocha la tête.
— Konstantin Semenovitch ronfle dans une izba éloignée.
— Ivre ?
— Ivre.
— Bravo ! mais ce n’est pas tout encore. Votre frère est particulièrement confié à deux vieux soldats, difficiles à tromper.
— Vladimir et Ossip.
— Vous savez déjà leurs noms ? Oui, Vladimir Grigorievitch Biloï et Ossip Porfîrovitch Karpenko. Je vais sortir et vous laisser seul ici… Vous comprenez bien qu’il me faut pouvoir prouver que je n’étais pas là au moment de l’évasion… Agissez. Voici la clef des fers et une empreinte de la serrure. Je vous donne cette empreinte afin que, si par hasard vous vous laissez surprendre, on la trouve sur vous… Ainsi ma responsabilité sera dégagée… Quant à la clef, personne ne sait que je la possède… Ce n’est pas celle du poste, laquelle est ici dans un placard fermé. Obtenez des deux soldats… vous y parviendrez avec des roubles… qu’ils laissent monter ici leur prisonnier. Ils ne voudront probablement pas le quitter, mais seul avec eux, vous pourrez vous entendre… J’avertirai le factionnaire qu’il ait à laisser sortir un moujik…
Guerassim Mikhaïlovitch sortit. Alioscha l’entendit fermer la porte d’en bas et, quelques minutes après, descendit à son tour.
Les soldats s’étaient endormis. On n’entendait d’autre bruit que les ronflements des dormeurs et les pas égaux du factionnaire devant la porte. Il faisait sombre ; une lampe brûlait dans un coin, dégageant plus de fumée que de lumière. Mitia agita doucement ses fers pour attirer l’attention d’Alioscha, qui s’approcha de lui sans bruit.
— Que voulez-vous ? dit tout à coup un voix rauque. Alioscha aperçut, à la gauche de son frère, un soldat assis qu’il n’avait pas d’abord aperçu, l’un des deux vieux troupiers qu’on lui avait désignés.
— Vladimir Grigorievitch ? demanda Alioscha.
— Il dort, que lui voulez-vous ?
— Ossip Porfirovitch ?
— C’est moi.
— J’ai deux mots à vous dire, reprit Alioscha, en faisant tout doucement sonner dans sa poche des pièces d’or.
Le vieux soldat dressa l’oreille.
Il se leva et suivit Alioscha dans un coin de la salle.
— Permettez-moi… dit Alioscha en glissant quatre billets rouges dans la main de Karpenko, pour quelques instants…
— Quoi ?… que faites-vous ? dit le troupier en se baissant pour regarder dans sa main ouverte.
— Permettez-moi, reprit Alioscha en ajoutant aux billets quelques pièces d’or, de monter avec votre prisonnier… pour deux minutes seulement… dans la chambre au-dessus…
— Hum !… c’est impossible… grogna Karpenko, la main toujours ouverte, sans prendre ni rendre l’argent.
— Vous n’avez rien à craindre… seulement deux minutes… Vous pourriez monter avec nous…
— Monter ? hum !… Il faut que je réveille Vladimir…
— Inutile. Montez avec nous, nous serons redescendus dans un instant.
Ossip hésitait encore, mais Mitia, qui s’était levé, s’approcha en marchant très-lentement pour étouffer le bruit des fers.
— Allons, n’est-ce pas ? reprit Alioscha.
— Vivement, alors !…
Ils montèrent.
— Dmitri Fédorovitch, dit Alioscha, un de vos amis, hier de passage ici, m’a chargé de vous remettre cette bouteille de bonne vodka dont vous ne refuserez peut-être pas de goûter après les fatigues du voyage.
— Certes, dit Mitia en clignant de l’œil. Oh ! la belle couleur, fit-il en élevant la bouteille à la hauteur de la lumière. Merci, moujik, vous en prendrez un verre avec moi pour la peine. Ossip ne pourrait-on pas trouver des verres ici !
— Je parie bien… chez un vieux soldat russe…
Il ouvrit un placard, et les premiers objets qu’on y aperçut étaient une bouteille de vodka, vide, et des verres. Il en prit deux, les posa sur la table, puis, après un moment d’hésitation, en ajouta un troisième.
— Avec votre permission, dit-il en le tendant à Dmitri Dmitri remplit le verre.
— Fameuse ! fit le soldat après avoir bu.
Il s’assit.
— Causez, ne vous gênez pas, reprit-il les yeux braqués sur la bouteille.
Alioscha et Dmitri se retirèrent dans un angle de la pièce, tournant le dos au vieux soldat.
Il les suivait de l’œil, et quand il fut sur de n’être pas vu, tout doucement il atteignit la bouteille, l’appliqua à ses lèvres et but sans bruit, longtemps. Quand il la reposa sur la table, la bouteille était notablement allégée.
— Tout à l’heure il va ronfler, dit Dmitri.
— Et alors, tu prendras mon cafetan, continua Alioscha.
— Et les fers ?
Alioscha lui montra la clef. Dmitri sourit de joie.
— Peut-être pourrions-nous… les ouvrir tout de suite, murmura-t-il.
Alioscha se retourna : Karpenko avait de nouveau saisi la bouteille, ses yeux se fermaient, il la heurta violemment en la reposant sur la table.
— Oui, dit Alioscha, nous pouvons. Il ouvrit les fers.
Mitia laissa échapper un soupir de soulagement. Il toucha ses chevilles un peu meurtries et regarda son frère avec une expression singulière, une expression de gratitude presque douloureuse à force d’être profonde. Alioscha sourit.
— Libre, frère, dit-il.
Mitia le prit et le serra dans ses bras.
— Maintenant, continua Alioscha, quitte tes habits et prend mon cafetan. Grouschka t’attend. À deux cents pas d’ici vous trouverez une troïka… Très-bien, te voilà déguisé en moujik… Vite, frère, ne perdons point de temps. Va, et que le Christ soit avec toi !… Grouschka t’attend, répéta-t-il en voyant Mitia hésiter encore.