Les Frères Karamazov (page 9)
Une portière se leva; Katherina Ivanovna entra d’un pas précipité, et, avec un sourire joyeux, tendit ses deux mains à Alioscha. En même temps, une servante apporta deux bougies allumées.
— Enfin, vous voilai J’ai passé toute la journée à prier Dieu qu’il vous fit venir. Asseyez-vous.
La beauté de Katherina Ivanovna avait déjà étonné Alioscha, trois semaines auparavant, quand son frère Dmitri l’avait mené chez elle pour la lui présenter, car elle a\ ait désiré le connaître. Ils n’avaient pas causé : Katherina Ivanovna crut Alioscha timide et, pour le mettre à l’aise, ne cessa de parler avec Dmitri. Mais Alioscha l’avait beaucoup observée. Il admirait le port majestueux et l’aisance fière de cette jeune fille. Il trouvait ses grands yeux brillants en parfaite harmonie avec cette pâleur chaude du visage parfaitement o\ aie. Mais il pensait que ces lèvres charmantes pouvaient très-bien ne pas retenir longtemps l’amour, — quoiqu’il comprît à merveille qu’on s’éprît d’elles. Quand Dmitri lui demanda son opinion, Alioscha ne lui cacha pas cette pensée.
— Tu seras heureux avec elle, mais peut-être... pas d’un bonheur tranquille.
— Frère, ces femmes-là restent toujours semblables à elles-mêmes, elles ne plient pas devant la destinée. Pourquoi donc veux-tu croire que je ne l’aimerais pas toujours ?
— Oui, tu l’aimeras toujours, sans doute... du moins, c’est possible; mais peut-être, néanmoins, ne seras-tu pas toujours heureux avec elle...
Alioscha n’avait exprimé cette opinion qu’en rougissant, et avec le dépit d’avoir, pour céder aux prières de son frère, laissé voir des pensées aussi « sottes ». Car aussitôt qu’il les eut dites, il les avait lui-même jugées sottes. D’autant plus fut-il étonné, quand, dès le premier regard qu’il jeta, lois de cette seconde entrevue, sur Katherina Ivanovna, il eut la conviction soudaine qu’il s’était trompé dans son premier jugement. Le visage de la jeune fille rayonnait autant de sincérité et d’ardeur que de beauté. Tout son être ne respirait qu’une noble énergie fondée sur une inébranlable confiance en elle-même. Alioscha com- prit aussitôt qu’elle avait conscience de la tragédie où elle était mêlée et que peut-être elle savait déjà tout. Il se sentait devant elle comme coupable, vaincu et séduit à la fois.
— Je vous attendais, commença-t-elle, car c’est de vous seul désormais que je puis savoir toute la vérité. LES FRERES KARAMAZOV. 141
Elle était en proie à une agitation extraordinaire, voi- sine de l'exaltation.
— Je suis venu... murmura Alioscha d'une voix entre- coupée, je... Il m'a envoyé.
— Ah! il vous a envoyé, je le pressentais. Maintenant, je sais tout, tout ! dit Katherina Ivanovna (ses yeux jetaient des éclairs). Attendez, Alexey Fédorovitch, je vais vous dire pourquoi je désirais vous voir. J'en sais peut-être plus que vous-même. Ce ne sont pas des nouvelles que j'espère de vous. Je veux savoir la dernière impression qu'il a produite sur vous, je Aeux que vous me racontiez le plus franchement, le plus grossièrement même que vous pour- rez, ce que vous pensez de lui maintenant, après votre dernière rencontre. Cela vaudra mieux qu'une explication entre lui-même et moi, puisqu'il ne veut plus me voir. Comprenez-vous ce que je vous demande ? Maintenant, dites-moi pourquoi il vous a envoyé. Parlez sans détours.
— Il m'a chargé de vous saluer et de vous dire qu'il ne viendra plus jamais et... de vous saluer...
— Saluer ? Il a dit ce mot ? C'est ainsi qu'il s'est exprimé ?
— Oui.
— Peut-être a-t-il dit un mot pour un autre?
— Non, il a insisté pour que je vous dise ce propre mot : « saluer. » Trois fois de suite, il m'a recommandé de ne pas oublier de vous dire ce mot même.
Le visage de Katherina Ivanovna s'empourpra.
— Aidez-moi, Alexey Fédorovitch, j'ai absolument besoin de vous. Voici ce que je pense, — dites-moi si j'ai tort : s'il vous avait dit de me saluer sans insister sur la trans- mission exacte du mot, sans le souligner, tout serait fini.
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Mais s'il a appuyé sur ce mot particulièrement, s'il vous a donné mission de me transmettre ce salui. c'est qu'il était très-exalté, hors de lui, peut-être : il aura pris un parti extrême dont il s'effrayait lui-même. Ce n'est pas de sang- froid qu'il a renoncé à moi, il lui a fallu faire un violent effort. Le fait d'avoir tant souligné ce mot a le sens d'une bravade.
— C'est celai c'est cela! approuva Alioscha avec cha- leur, je pense tout à fait comme vous.
— S'il en est ainsi, il n'est pas encore perdu. Ce n'est que du désespoir; je puis le sauver : ne vous a-t-il pas parlé d'argent, de trois mille roubles?
— Certes, et c'est peut-être ce qui l'obsède le plus. Il dit qu'il est perdu d'honneur et que tout lui est égal désor- mais, répondit Alioscha qui sentait l'espérance lui revenir et entrevoyait déjà une issue dans la situation affreuse de son frère. Mais est-ce que vous... vous... savez tout à propos de cet argent?...
— Depuis longtemps, j'ai télégraphié à Moscou et je sais que l'argent n'y est pas parvenu. La semaine dernière, j'ai appris que Dmitri avait encore besoin d'argent... Le seul but auquel je tende est de lui faire comprendre quelle est, pour lui, l'amitié la plus sûre, et il ne veut pas com- prendre que c'est moi qui suis son meilleur ami! Il ne voit que la femme en moi! Comment faire pour (ju'il puisse me dire sans honte qu'il a dépensé ces trois mille roubles? Car cette honte, il peut l'avoir pour tous, pour lui-même, mais pour moi ! Il dit bien tout à Dieu Siins en rougir! Pourquoi me méconnaît-il? Comment ose-t-il me méconnaître après tout ce qui est arrivé? Je veux le sauver. S'il le faut.
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qu'il cesse de me considérer comme sa fiancée... Com- ment! il a honte devant moi? Mais a-t-il eu honte devant vous, Alexey Fédorovitch? Eh! n'ai-je donc pas encore mérité sa confiance?
Elle prononça ces derniers mots en pleurant.
— Je dois vous communiquer, dit Alioscha d'une voix tremblante, ce qui vient d'arriver chez mon père.
Et il lui raconta la scène : comment il avait été envoyé par Dmitri chez son père pour demander l'argent, com- ment Dmitri était arrivé lui-même et avait assommé Fédor Pavlovitch, et comment, là-dessus, il lui avait, à lui, Alioscha, recommandé une dernière fois d'aller « saluer »...
— Et il est allé chez cette femme, ajouta doucement Alioscha.
— Vous pensez que je ne pourrai me faire à l'idée qu'il voit cette femme ? Il le pense aussi, mais il ne l'épousera pas, dit-elle tout à coup avec un rire nerveux. Est-ce qu'un Karamazov peut être éternellement en proie à un tel entraînement? Car c'est de l'entraînement, ce n'est pas de l'amour! Il ne l'é-pou-se-ra pas : elle ne voudra pas de lui!... fit-elle avec un rire étrange.
— Il l'épousera peut-être, dit tristement Alioscha en baissant les yeux.
— H ne l'épousera pas, vous dis-je! Cette jeune fille est un ange! Le saviez-vous? Le sa-viez-vous? s'écria- t-elle avec une fougue extraordinaire. C'est un être mira- culeux ! Certes, elle est séduisante, mais son âme est plus belle encore que sa figure. Pourquoi me regardez-vous ainsi, Alexey Fédorovitch? Je vous étonne? Vous ne me croyez pas?... Agrafeana Alexandrovna, mon ange, cria-
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t-elle tout à coup dans la direction de la porte voisine, venez donc ici! ce charmant garçon est au courant de tout, montrez-vous doncl
— Je n'attendais que votre appel, dit une voix douce, doucereuse plutôt.
La portière se souleva, et... Grouschegnka elle-même, en riant, toute joyeuse, s'approcha de la table. Ahoscha eut une sorte de frisson. Il la regarda fixement, il ne pouvait se détourner d'elle. — La voilà, cette terrible femme ! < cette bète fauve! » comme avait dit Ivan. Au premier abord, pourtant, c'était l'être le plus ordinaire, Dmitri ne s'était pas trompé, le plus simple, une femme charmanteet bonne: jolie, soit, mais pareille à toutes les johes femmes « ordinaires ». Elle était plus que jolie, il est vrai : très-belle. Une beauté russe, de celles qui font tant de passions. Assez haute de taille. un peu moins grande pourtantque Katherinalvanovna (celle-ci était d'ailleurs d'une taille pe« commune), forte, avec des gestes élastiques et doux, comme alanguis dans une douceur harmonisée avec celle de sa voix. Elle s'avança, non pas, comme avait fait Katherina Ivanovna, d'un pas ferme et puissant, mais sans bruit. Elle s'afTaissa molle- ment dans un fauteuil, fit doucement bruire sa belle robe de soie noire, et couvrit d'un châle, avec une mine de chatte frileuse, son cou blanc comme l'écume et ses larges épaules. Elle avait vingt-deux ans, et son visage attestait juste cet âge. La peau était très-blanche, avec des reflets rose pâle dans le teint; l'ovale du visage un peu large, la mi\clioire inférieure un peu saillante. La lèvre supérieure était mince, l'autre deux fois plus épaisse, presque enflée; une magnifique chevelure châtain, très-abondante, des
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sourcils noirs, de superbes yeux gris d'azur, de très-longs cils : le plus indifférent des hommes, perdu dans la foule, se fût arrêté nécessairement devant ce visage, pour ne pas l'oublier de longtemps. Alioscha s'étonnait surtout de l'enfantine naïveté de la physionomie. Elle avait des regards, des sourires d'enfant. Sous ses ondoiements félins, on sentait un corps puissant et gras. Son cliàle dessinait des épaules pleines, et une forte poitrine de toute jeune femme. Des experts, parmi les amateurs de la beaulé russe, auraient toutefois prédit., en regardant Grou- schegnka, que cette beauté, si fraîche encore, perdrait, aux environs de la trentaine, son harmonie, s'épaissirait, que les traits se fondraient, que la peau du front et des paupières s'écaillerait de rides, deviendrait rêche, que le teint s'altérerait : en un mot, c'était un type accompli de cette beauté trop brève, si fréquente chez nous.
Alioscha restait comme fasciné. Mais pourquoi traînait- elle tant les syllabes? Pourquoi parlait- elle avec tant d'affectation? Ce grasseyement devait paraître aristocra- tique à Grouschegnka . quelque mauvaise habitude qui sentait son origine populacière. Pourtant, Alioscha ne pou- vait concilier ce manque de naturel avec cette expression de gaieté puérile de toute la physionomie, cet éclat des yeux où riait une joie de bébé.
Katherina Ivauovna l'avait fait asseoir en face d'Alios- cha, et l'avait embrassée à plusieurs reprises sur les lèvres.
— Nous nous voyons pour la première fois, Alexey
Fédorovitch, dit-elle joyeusement. Je voulais la connaître
aller chez elle, mais elle est venue elle-même, au premier
appel. Je prévoyais que nous nous entendrions en tout,
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en tout; mon cœur me le disait... On m'avait conseillé de ne pas faire cette démarche, mais j'en augurais bien, et je ne me suis pas trompée. Grouschegnka m'a expliqué ses intentions. Elle est venue comme un bon ange m'ap- porter la joie et le bonheur. . .
— Et vous ne m'avez pas méprisée, ma chère barichnia, chanta plutôt que ne parla Grouschegnka, avec son sem- piternel sourire.
— Taisez -vous, enchanteresse, magicienne que vous êtes ! Vous mépriser ! Je vais vous embrasser encore sur votre jolie lèvre pour vous punir. On dirait qu'elle est un peu enflée. Eh bien ! je vais la faire enfler encore davan- tage... Alexey Fédorovitch, regardez-la rire : cela épa- nouit le cœur...
Alioscha rougissait et frissonnait.
— Vous me gâtez, chère barichnia, je ne suis pas digne de vos caresses.
— Pas digne! pas digne 1 s'écria Katherina Ivanovna avec exaltation. Sachez, Alexey Fédorovitch, que nous avons la tête très-fantasque, très-indépendante, et le cœur très-fier, oh! très-fier! Nous avons des sentiments nobles, Alexey Fédorovitch, de généreux sentiments; saviez- vous cela? Nous étions seulement triste, tout près de nous sacrifier pour un homme peut-être indigne, et en tout cas bien léger : un oflicier, — nous l'avons aimé, nous lui avons tout donné, il y a cinq ans de cela, et il nous a oubliée, ii s'est marié. Maintenant il est veuf, il a écrit, il va venir, et sachez que c'est lui seul que nous avons toujours aimé, toute la vie. Quand il sera ici, Grouschegnka sera de nouveau heureuse après ces cinq ans de tristesse. Que
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peut-on nous reprocher? Ce vieux marchand impotent? Mais c'était plutôt un père, un ami, un protecteur! Il nous a trouvée désespérée, blessée, abandonnée... car elle vou- lait se noyer ! ce vieillard l'a sauvée I il l'a sauvée !
— Vous me défendez trop vivement, chère barichnia, vous allez un peu vite, traîna de nouveau Grouschegnka.
— Je vous défends 1 Est-ce à moi de vous défendre? Qui oserait vous défendre? Grouschegnka, mon ange, donnez-moi votre main... Voyez cette petite main potelée, Alexey Fédorovitch, cette délicieuse petite main! C'est elle qui m'a apporté le bonheur, c'est elle qui m'a ressus- citée! Et je veux la baiser, desssus, dessous... et voilà! et voilà...
Elle embrassait avec transport cette petite main, vrai- ment charmante un peu trop charmante peut-être). Grou- schegnka riait d'un rire nerveux et sonore, et se laissait faire : il lui était visiblement agréable que la riche barichnia lui baisât la main.
« Quelle excessive exaltation ! » pensait Alioscha.
— Si vous croyez me rendre confuse, chère barichnia, en baisant ma main devant Alexey Fédorovitch, vous vous trompez...
— Mais... ai-je donc voulu vous rendre confuse? dit Katherina Ivanovna un peu étonnée. Ah! chère, que vous me connaissez mal!
— Mais peut-être ne me comprenez-vous pas non plus, chère barichnia. Je suis peut-être moins bonne que vous ne pensez. Mon cœur est très-corrompu. Je suis capri- cieuse, et c'est pour me moquer de Dmitri Fédorovitch que je l'ai séduit.
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— Mais maintenant vous le sauverez vous-même, vous me l'avez promis. Vous lui ferez entendre raison, vous lui direz que depuis longtemps vous en aimez un autre que vous allez épouser...
— Ah! non, je ne vous ai pas promis cela. C'est vous qui avez dit tout cela; moi, pas du tout.
— Je ne vous ai donc pas comprise, dit d'une voix sourde Katherina Ivano\ na, en pâlissant légèrement. Vous avez promis...
— Ahl non, angélique barichnia, je ne aous ai rien promis, dit d'une voix égale et douce Grouschegnka, sans perdre sa physionomie gaie et candide. Vous voyez, barichnia, comme je suis mauvaise et capricieuse. Je ne fais que ce qui me passe par la tète. Peut-être vous ai-je promis tout à l'heure, mais maintenant je me dis : Et s'il me plaît encore, ce Mitia! Une fois, il m'a plu toute une heure. Peut-être vais-je aller lui dire qu'à partir d'aujour- d'hui, il vivra chez moi pour toujours... Voyez romiiu' je suis inconstante!...
— Mais, tout à l'heure, vous disiez.... tout à fait autre chose, put à peine murmurer Katherina Ivanovna.
— Oui, tout à l'heure, mais si vous saviez comme j'ai le cœur changeant, comme je suis sotte 1 Songez donc combien il a souffert pour moi ! S'il me vient de la pitié pour lui quand je l'aurai renvoyé, que faire ?
— Je ne m'attendais pas à cela...
— Eh! barichnia, comme vous êtes meilleure et plu- noble que moi ! Peut-être allez-vous cesser de m'aimer en voyant quel caractère détestable j'ai. Donnez-moi votre jolie main, angélique barichnia.
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Elle prit respectueusement la main de Katherina Ivanovna.
— Je vais vous baiser la main comme vous avez baisé la mienne ; il me faudra bien trois cents baisers pour m'acquitter des trois que vous m'avez donnés... Que faire? que faire? A la grâce de Dieu! Je voudrais vous contenter, mais ne faisons plus de promesses, les choses iront comme il plaira à Dieu ! Quelle main ! quelle charmante petite main ! Barichnia, que vous êtes belle !
Elle porta doucement à ses lèvres la main de Katherina Ivanovna, dans le but étrange de « s'acquitter » des bai- sers qu'elle avait reçus. Katherina Ivanovna ne retira pas sa main. Elle espérait encore, timidement, mais elle espé- rait ; elle voulait croire que Grouschegnka désirait sin- cèrement la « contenter », et la jeune fille regardait avec anxiété l'étrange créature, qui gardait toujours sa physiono- mie naïve, confiante, sa joie tranquille...
« Elle est peut-être trop naïve » , pensait Katherina Ivanovna, pour être si perverse ! »
Cependant Grouschegnka, tout émerveillée de cette t si jolie petite main » , la portait lentement à ses lèvres. Ses lèvres l'effleuraient presque, quand elle s'arrêta pour réfléchir,
— Savez-vous, mon ange ? traîna-t-elle de sa voix la plus doucereuse, savez-vous? Je ne vous baiserai pas votre mainl
Et elle se mit à ricaner gaiement.
— Comme vous voudrez Qu'avez- vous? s'exclama
Katherina Ivanovna en tressaillant.
— Gardez ce souvenir : vous avez baisé ma main, et moi , je n'ai pas baisé la vôtre , fit Grouschegnka avec des éclairs dans les yeux en regardant fixement Katherina Ivanovna.
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— Insolente! s'écria Katherina Ivanovna. comme si elle eût compris tout à coup.
Elle se leva vivement, le visage en feu.
Sans se hâter, Grouschegnka se leva à son tour.
— Je vais conter à Mitia que vous m'avez baisé la main et que j'ai refusé de baiser la vôtre. Comme il va rire!
— Misérable! sortez I
— C'est honteux, barichnia, c'est honteux, et ça ne vous va pas de dire de telles paroles, ma chère barichnia.
— Hors d'ici, femme vendue, hors d'ici!
Tous les traits de son visage tremblaient, elle était défi- gurée par la colère.
— Bon, vendue! Mais vous-même, jeune fille, vous allez, le soir, seule, chez les jeunes gens, chercher de l'argent, vendre votre beauté... Je sais tout.
Katherina Ivanovna poussa un cri ; elle allait se jeter sur Grouschegnka. Alioscha saisit la jeune fille et la retint de toutes ses forces.
— Ne bougez pas, taisez-vous, ne lui répondez plus, elle s'en ira d'elle-même.
En cet instant accoururent les deux parentes de Ka- therina Ivanovna et la bonne. On s'empressa autour de la barichnia.
— Oui, oui, je m'en vais, dit Grouschegnka en pre- nant sur le divan sa mantille. Mon cher Alioscha. arconi- pagne-moi.
— Allez-vous-en, allez-vous-en au plus vitel supplia Alioscha en joignant les mains.
— Accompagne-moi , Alioschegnka, j'ai un mot à te
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dire, quelque chose de très-joli, de très-joli. C'est pour toi que j'ai organisé cette petite comédie. Allons, viens, ma colombe, tu ne t'en repentiras pas.
Alioscha se détourna en faisant craquer ses doigts. Grouschegnka éclata de rire et sortit en courant.
Katherina Ivanovna avait une crise de nerfs. Elle pleu- rait, les spasmes l'étouflaient.
— Je vous avais prévenue, lui disait sa tante, je vous déconseillais cette démarche, vous êtes trop vive... Vous ne connaissez pas ces femmes-là, et celle-ci est pire que
' toutes.
— C'est un tigre! vociféra Katherina Ivanovna. Pour- quoi m'avez-vous retenue, Alexey Fédorovitch? je l'aurais assommée! Il faut qu'elle soit fouettée par le bourreau, devant la foule!...
Alioscha fit quelques pas vers la porte.
— Dieu! s'écria-t-elle en joignant les mains, et lui! comment peut-il être si malhonnête, si cruel! Il lui a raconté, à cette ignoble créature, ce qui s'est passé durant ce jour fatal, ce jour maudit... maudit I c Vous êtes allée vendre votre beauté, barichnia... » Elle le sait!... Votre frère est un misérable, Alexey Fédorovitch !
Alioscha voulut parler, mais il ne trouva pas un mot ; son cœur se serrait d'angoisse.
— Allez-vous-en, Alexey Fédorovitch! J'ai honte... Dieu!... Demain... je vous en conjure, venez demain... Ne méjugez pas, pardonnez-moi, je ne sais pas encore ce que je vais faire de moi.
Alioscha sortit. Il chancelait comme un homme ivre. Tout à coup la bonne le rejoignit.
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— Barichnia a oublié de vous donner une lettre de madame Kliokhlakov.
Alioscha prit machinalement une petite enveloppe rose et la mit; sans y songer, dans sa poche.
��VIII
��Le monastère n'était distant de la ville que d'une verste. Alioscha marchait vite.
Il faisait déjà presque nuit. On distinguait à peine les objets à trente pas. A moitié chemin, au centre d'un car- refour, se dressait un orme isolé, et contre l'arbre se pro- filait la silhouette d'un homme qui, aussitôt que parut Alioscha, se détacha de l'arbre en criant :
— La bourse ou la viel
— Ahl c'est toi, Mitia, dit Alioscha avec surprise, en réprimant un frisson de terreur.
— lia! ha! ha! Tu ne t'attendais pas à celle-là! Je me demandais où je devais l'attendre. Près de sa maison , j'aurais pu te manquer, il y a trois chemins; tandis que tu devais nécessairement passer par ici .. Allons, parle, écrase-moi comme un cafard... Mais qu'as-tu?
— Rien, frère... C'est un peu de frayeur. Ahl Dmitri, le sang de notre père, tout à l'heure!...
Alioscha pleurait. Depuis longtemps il désirait pleu- rer ; il lui semblait que quelque chose se déchirait en lui.
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— Tu as failli le tuer... tu l'as maudit... et voilà que maintenant, ici... tu plaisantes! « La bourse ou la vie!,.. »
— Et puis? C'est inconvenant?
— Mais non... c'est...
— Attends! Regarde cette nuit, vois comme elle est morne ; ces nuages, ce vent. . . Je me cache ici, sous cet orme , et je t'attends eu réfléchissant, en me disant (Dieu me soit témoin ! ) : A quoi bon me tourmenter encore? voilà larb re : la corde — mouchoir ou chemise — sera bientôt faite... Ce sera bientôt fait de débarrasser de moi la terre... Je t'en- tends marcher... Dieu! il me semble qu'un peu de bon- heur tombe en moi ; je me dis : Il y a donc au monde un homme que j'aime! Le voici, ce petit homme, ce cher petit frère que j'aime plus que tout au monde, le seul être que j'aime véritablement ! Je t'aimais si fort, en ce moment, que je voulus me jeter à ton cou. iMais une idée sotte me vint : Je vais lui faire peur ! et j'ai crié comme un imbé- cile : « La bourse ! » Pardonne-moi... Au fond de l'âme... j'ai le sentiment de ma situation. Mais parle maintenant : qu'a-t-elle dit ? Écrase-moi, frappe-moi, ne me ménage pas. Elle est furieuse?