Les Frères Karamazov (page 8)

Fiodor Dostoïevski · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Frères Karamazov · 37 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Comment cela?

— Et il n'y aurait pas de cognac non plus , oui , de ce bon cognac que je suis obHgé de vous enlever.

— Attends! attends! attends! Encore un petit verre! J'ai offensé Alioscha. Tu ne m'en veux pas, Alexey, mon cher petit?

— Non, je vous connais; votre cœur vaut mieux que votre tète.

— Mon cœur vaut mieux que ma tête ? Et c'est toi qui dis cela?... Ivan , aimes-tu Alioscha?

— Oui, je l'aime.

— Tu as raison. . . v.i.ci cher.

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Les vapeurs de l’ivresse lui montaient au cerveau.

— Alioscha, j’ai été grossier tout à l’heure avec ton starets. J’étais si surexcité !… C’est un homme d’esprit, ce starets ; qu’en penses-tu, Ivan ?

— Oui, peut-être.

— Oui, certainement, il y a du Piron là dedans. C’est un jésuite, je veux dire un jésuite russe. Il s’indigne intérieurement d’être obligé de jouer la comédie, d’être obligé… d’endosser un vêtement de sainteté.

— Mais il croit en Dieu.

— Pas pour un kopek. Tu ne l’as pas compris ? Il le laisse entendre à tout le monde ! au moins à tous ceux qui savent ce que parler veut dire. Il a dit textuellement au gouverneur Schulz cette phrase : « Credo, mais je ne sais en quoi. »

— Vraiment ?

— C’est comme je te le dis, je l’estime. Il a quelque chose de Méphistophélès, ou mieux, du Héros de notre temps… Arbénine, comment s’appelle-t-il ?… C’est un sensuel, crois-moi, et à tel point que je ne lui confierais pas volontiers, même maintenant, ma fille ou ma femme. Quand il commence à raconter, si tu savais !… Il y a trois ans, il nous invita à prendre chez lui du thé et des liqueurs (car les dames lui envoient des liqueurs) ; il se mit à nous raconter son ancien temps, on se tordait… Je me rappelle surtout comment il guérit une dame… LES FRÈRES KARAMAZOV. 127

t Si je n'avais pas mal aux jambes , nous dit-il , je vous danserais une certaine danse. » Qu'en dites- vous? « J'ai fait la noce, moi aussi », ajouta-t-il. Il a volé au négociant Dimidor soixante mille roubles.

— Comment? volé?

— L'autre les lui avait confiés, comme à un honnête homme, pour vingt-quatre heures. Le vieux a tout gardé. « Tu les as donnés pour l'église », a-t-il répondu... Mais je me trompe, l'histoire est d'un autre; je n'y suis plus. Encore un petit verre, et c'est fini. Prends la bouteille, Ivan; pourquoi ne m'as-tu pas empêché de mentir?

— Je pensais que vous vous arrêteriez de vous-même.

— C'est faux, c'est par méchanceté que tu m'as laissé dire. Tu me méprises, n'est-ce pas? Tu es venu pour me montrer combien tu me méprises !

— Eh bien, je m'en irai demain. Je crois que le cognac commence à vous impressionner.

L'ivresse de Fédor Pavlovitch, en effet, s'accentuait.

— Qu'as-tu à me regarder ainsi? Tes yeux me disent : « Tu es soûl. » Il y a de la méfiance, du mépris dans tes yeux. Vois comme ceux d'Alioscha sont sereins , il n'y a pas de mépris dans ses yeux. Alexey, n'aime pas Ivan...

— Cessez d'offenser mon frère, dit tout à coup Alioscha d'un ton décidé.

— Soit. J'ai mal à la tête... Ah! que j'ai mal! Pour la troisième fois, je te dis, Ivan, d'enlever le cognac.

Il resta rêveur, et soudain se mit à rire.

— Ne te fâche pas, Ivan. Tu me hais, je le sais; mais ne te fâche pas. Je ne mérite pas qu'on m'aime. Je t'en- verrai faire un petit voyage , et puis j'irai le chercher.

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Je connais, pas loin de la ville où tu iras, une fillette. Elle va pieds nus , mais il ne faut pas dédaigner les pieds nus. Il y a souvent des trésors dans les fossés.

Il baisa bruyamment le bout de ses doigts.

— Pour moi , reprit-il avec une animation subite , comme s'il entamait un thème favori, pour moi... Eh! mes enfants, mes petits cochons! Pour moi... je n'ai ja- mais cru aux femmes laides; c'est mon Credo, comprenez- vous? Non, vous ne pouvez comprendre; aos veines sont encore pleines de lait, vous n'avez pas complètement brisé votre coquille. Il y a, selon moi, dans chaque femme, quelque chose de spécial qu'on ne retrouve en aucune autre; mais ce quelque chose, il faut savoir le trouver. C'est un talent. Le fait seul du sexe est déjà beaucoup... Même les vieilles filles ont des qualités qui font qu'on s'étonne de la sottise des gens qui ont laissé ces pauvres créatures vieillir iimtilement. Voilà une vagabonde : com- ment commencer avec elle? Il faut l'étonner ! — Savez-vous cela? — Il faut la mettre au point qu'elle soitàlafois trans- portée de joie et de honte. C'est facile : une fille comme elle, avoir attiré le regard d'un barine! — Alioscha, j'ai étonné aussi ta défunte mère , mais autrement. Jamais je ne l'avais caressée, et tout à coup je tombe à genoux devant elle ; je lui baise les pieds , et peu à peu je l'amène à ce rire sans éclat qui lui était particulier, un rire nerveux... Celui-là, elle seule l'avait. Je savais que c'était un sym- ptôme de maladie, que le lendemain la klikouscha aurait une crise, n'importe! c'était un sinmlacre de passion, de joie, et c'était toujours cela ! Voilà comme on trouve quand on sait chercher. Un jour, un certain Bieliavsky, un bel-

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lâtre qui lui faisait la cour, me souffleta devant elle. Je crus qu'elle m'assommerait : t II t'a battu, me disait-elle; il t'a giflé, tu me vendais à lui... Comment ! devant moi? il a osé te souffleter devant moi? N'aie pas l'audace de reparaître jamais à mes yeux ! Cours le provoquer en duel... » Je dus la mener au monastère pour qu'on fît des prières sur elle, afin de la calmer. Mais Dieu m'est témoin, Alioscha, que je ne l'ai jamais offensée, ma petite kli- ivouscha... Une fois seulement, pendant la première année de notre mariage". Elle priait trop, et m'avait interdit l'en- trée de sa chambre. Je me mis en tète de lui faire rabattre de son mysticisme, t Vois-tu cette icône, lui dis-je, je l'enlève , cette icône que tu considères comme miracu- leuse. Je vais cracher dessus , et je ne serai pas puni pour cela... » Dieu! elle va me tuer, pensai -je. Mais elle se leva seulement, joignit les mains, cacha son visage, fut prise d'un tremblement et tomba par terre toute roide... Alioscha! Alioscha! qu'as-tu? qu'as-tu?

Depuis qu'on parlait de sa mère , Alioscha changeait de couleur. Tout à coup il rougit, ses yeux étincelèrent, ses lèvres tremblèrent. Le vieil ivrogne ne s'aperçut de rien. Alioscha refit la scène même que Fédor Pavlovitch venait de raconter. Le jeune homme se leva, joignit les mains, puis s'en couvrit le visage, et tomba sur une chaise , fré- missant des pieds à la tète, comme dans une crise d'hys- térie, et fondit en larmes. Cette ressemblance extraordinaire de l'enfant et de la mère épouvanta Fédor Pavlovitch.

— Ivan ! Ivan I donne-lui de l'eau ; c'est comme elle , tout à fait comme elle ! Jette-lui de l'eau au visage, comme je faisais avec elle. C'est sa mère ! c'est sa mère !

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— Et la mienne aussi, je pense. Sa mère était ma mère, qu'en dites-vous? fit brusquement Ivan d'un ton de mé- pris indicible.

Le vieux tressaillit sous le regard fulgurant de son fils.

— Comment, ta mère? dit- il sans comprendre. De quelle mère parles-tu ? Est-ce qu'elle... Ah! diable! Eh! oui, c'est vrai, c'était ta mère aussi. Pardon, j'étais troublé, je pensais... Hil hi! hil

Il s'arrêta et se mit à rire.

Tout à coup, un bruit imprévu retentit dans le ves- tibule. Des cris désespérés se firent entendre. La porte s'ouvrit avec fracas, et Dmitri Fédorovitch apparut. Le vieillard, épouvanté, se jeta du côté d'Ivan.

— Il veut me tuer! il veut me tuer! Défends-moi! cria- t-il en saisissant les pans de la redingote d'Ivan Fédoro- vitch.

��VI

��Derrière Dmitri accouraient Grigory et Smerdiakov. Ils s'étaient d'abord efforcés de l'empêcher d'entrer, comme Fédor Pavlovitch leur en avait depuis longtemps donné la consigne. Profitant de ce que Dmitri s'arrêtait un instant pour regarder autour de lui, Grigory tourna de l'autre côté de la table, ferma la porte en face qui menait aux autres chambres de Fédor Pavlovitch, et se mit devant la porte fermée , les bras en croix , prêt à défendre l'entrée

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jusqu'à la dernière goutte de son sang. Dmitri poussa un cri perçant et se jeta sur Grigory.

— Elle est là, alors! on l'a cachée là ! Hors de là, mi- sérable !

Il tira Grigory, qui le repoussa. Ne se possédant plus, Dmitri le souflleta de toutes ses forces. Le vieux tomba comme assommé. Dmitri le franchit et ouvrit la porte. Smerdiakov se tenait à l'autre extrémité du salon, et se serrait contre Fédor Pavlovitch,

— Elle est ici! criait Dmitri Fédorovitch; je l'ai vue se diriger vers la maison , mais je n'ai pu l'atteindre. Où est-elle ? où est-elle ?

Le cri : t Elle est ici ! » rendit à Fédor Pavlovitch tout son courage.

— Arrête- le ! arrète-le! cria-t-il, et il se mit à pour- suivre Dmitri.

Grigory se releva, mais il était comme assourdi. Ivan et Alioscha suivirent leur frère. On entendit dans la chambre voisine quelque chose se briser en tombant.

C'était un grand vase en verre (sans valeur) qui était sur un piédestal de marbre, et que Dmitri avait renversé en passant.

— Attrape-le! vociférait le vieux. Au secours!

Ivan et Alioscha rejoignirent Fédor Pavlovitch et le ramenèrent de force dans le salon.

— Pourquoi lui courez-vous après? Il pourrait, en effet, vous tuer! criait avec colère Ivan Fédorovitch.

— Vanetchka ! Liochetchka ! elle est donc ici, Grou- schegnka! Elle est ici! Il l'a vue lui-même, il l'a vue venir!...

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Il suffoquait, il n'attendait pas Grouschegnka, et la pensée qu'elle pouvait être chez lui l'affolait.

— Mais vous savez vous-même qu'elle n'est pas venue !

— Peut-être aura-t-elle pris l'autre entrée...

— Mais l'autre entrée est fermée , et vous avez la clef 1 Tout à coup, Dmitri apparut de nouveau. H avait trouvé

l'autre entrée fermée; la clef était, en effet, dans la poche de F^édor Pavlovitch. Toutes les fenêtres aussi étaient closes; nulle entrée donc par où Grouschegnka eût pu pénétrer.

— Arrête-le 1 glapit Fédor Pavlovitch. Il a volé mon argent dans ma chambre à coucher.

Et, s'arrachant des bras d'Ivan, il se jeta sur Dmitri. Mais celui-ci leva les mains et, saisissant le vieillard par le peu de cheveux qui lui restaient , le lira violemment, le jeta par terre et lui asséna en plein visage trois coups de botte. Le vieillard gémit. Ivan Fédorovitch saisit Dmitri par derrière et le souleva du sol. Alioscha l'aidait de toutes ses forces.

— Fou ! Mais tu l'as tué !

— Tant mieux ! et si ce n'est pas encore fait , je re- viendrai.

— Dmitri, sors d'ici 1 cria impérieusement Alioscha.

— Alexey, je ne croirai que toi 1 Est-elle ici? Je l'ai vue se faufiler dans la ruelle, je l'ai appelée, elle s'est sauvée.

— Je te jure qu'elle n'est pas venue ici et que personne ne l'attendait.

— Mais je l'ai vue! Donc elle... Je veux savoir tout de suite où elle est. Adieu, Alioscha. Pas un mot à Ésope à propos de l'argent; va chez Katherina Ivanovna, et dis-lui :

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« Il m'a ordonné de vous saluer, précisément de vous sa- luer et de vous resaluer. » Décris-lui cette scène.

Cependant, Ivan et Grigory avaient relevé le vieux et l'avaient étendu sur un divan. Son visage était ensan- glanté; mais toute sa présence d'esprit lui restait, et il écoutait avec une extrême attention les exclamations de Dmitri. Il était convaincu que Grouschegnka se tenait cachée quelque part chez lui. Dmitri Fédorovitch, avant de partir, lui jeta un regard de haine.

— Je ne me repens de rien. Prends garde, vieux, je te maudis, et je te renie à jamais...

Il sortit à grands pas.

— Elle est ici! elle est siirement ici! Smerdiakov! Smerdiakov! bredouillait Fédor Pavlovitch.

— Non, elle n'est pas ici, non, vieillard insensé, fit avec rage Ivan exaspéré. Bon ! voilà qu'il s'évanouit ! De l'eau! des linges! Allons! remue-toi, Smerdiakov!

Smerdiakov courut chercher de l'eau. On déshabilla le blessé, on le porta dans sa chambre à coucher et on retendit sur un lit. Sa tète fut entourée de serviettes mouillées. Affaibli par l'ivresse, l'émotion et les coups, il s'assoupit aussitôt qu'il eut touché l'oreiller. Ivan et Alioscha retournèrent au salon. Smerdiakov emporta les verres cassés. Grigory restait près de la table, pensif, accablé.

— II faut aussi te mouiller la tète et te coucher, dit Alioscha à Grigory. Nous le garderons. Mon frère t'a blessé... grièvement peut-être...

— Il a osé... dit Grigory d'une voix profonde.

— 3Iais 11 a osé... à son père. aussi, dit Ivan.

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— Je le lavais dans sa petite baignoire quand il était enfant... Il a osé... répétait Grigory.

— Diable 1 sans moi , il l'aurait tué. Il n'en faut pas beaucoup pour Ésope, dit tout bas Ivan à Alioscha.

— Que Dieu le sauve ! fît Alioscha.

— Et pourquoi le sauver? continua Ivan à voix basse, le visage bouleversé par la haine. Que les reptiles se dévorent entre eux, ce sera bien!

Alioscha tressaillit.

— Certes, je ne le laisserai pas accomplir un crime, je l'en ai empêché tout à l'heure. Reste ici , Alioscha. Je vais dans la cour, j'ai mal à la tète.

Alioscha alla chez son père et s'assit à son chevet pen- dant près d'une heure.

Le vieux ouvrit tout à coup les yeux et longtemps regarda Alioscha sans parler, s'ellorçant évidemment de rassembler ses souvenirs. Une émotion extraordinaire se peignait sur son visage.

— Ahoscha, dit-il à voix basse, où est Ivan?

— Dans la cour; il a mal à la tête. Il veille sur nous.

— Donne-moi la petite glace... là.

Alioscha lui donna une petite glace qui se trouvait sur la commode.

Le vieux se regarda, et vit son nez très-enflé et sur son front, au-dessus du sourcil gauche, une grande tache de sang caillé.

— Que dit Ivan ? Alioscha, mon cher, mon fils unique, j'ai peur d'Ivan. Je le crains plus que l'autre. Il n'y a que toi que je ne craigne pas...

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— Ne craignez pas Ivan, non plus. Il se fâche, mais il vous défend.

— Alioscha, et l'autre? lia couru chez Grouschegnka? Mon cher ange, dis-moi la vérité : était-elle ici tout à l'heure?

— Mais personne ne l'a vue! c'est une illusion ! elle n'y était pas î

— Tu sais, Mitia veut l'épouser!

— Elle n'en voudra pas.

— Elle n'en voudra pas 1 elle n'en voudra pas ! elle n'en voudra pas ! s'écria le vieux exultant de joie.

On ne pouvait rien lui dire qui lui fût aussi agréable. il saisit avec transport la main d'Alioscha et la pressa for- tement contre son cœur. Des larmes jailUrent de ses yeux.

— Prends la petite icône de la Vierge dont je t'ai parlé, prends- la et emporte-la avec toi. Je te permets même de retourner au monastère. Tu sais, je plaisantais à ce pro- pos, ne sois pas fâché... J'ai mal à la tète, Alioscha

Écoute , Lioscha , tranquillise-moi , sois mon bon ange, dis-moi la vérité.

— Toujours la même chose : si elle est venue ou non? dit tristement Alioscha.

— Non ! non ! non 1 Je te crois, mais va toi-même chez Grouschegnka, et demande-lui au plus tôt (épie-la du regard... devine sa pensée secrète...) qui elle préfère, moi ou lui. Peux-tu? veux-tu?

— Si je la vois, je le lui demanderai, murmura Alioscha embarrassé.

— 3Iais elle ne te parlera pas franchement, reprit le vieux. C'est un serpent! Elle t'embrassera, et dira que

�� � c’est toi qu’elle préfère. C’est une fausse, une vile créature. Non, ne va pas chez elle, il ne le faut pas.

— Ce ne serait en effet pas bien, mon père, pas bien du tout.

— Où t’envoyait-il tout à l’heure, quand il s’est sauvé ?

— Chez Katherina Ivanovna.

— Pour lui demander de l’argent ?

— Non.

— Il n’a pas d’argent, pas un kopek, et à ce propos, je… Alioscha, je passerai la nuit à réfléchir. Va-t’en… tu la rencontreras peut-être. Viens chez moi demain matin, j’ai un mot à te dire. Viendras-tu ?

— Je viendrai.

— Tu feras comme si tu venais prendre de mes nouvelles ; ne dis pas que je t’ai appelé… Pas un mot à Ivan !

— C’est bien.

— Adieu, mon ange. Tout à l’heure tu m’as défendu, je ne l’oublierai jamais. Je te dirai quelque chose demain, mais il faut que j’y réfléchisse.

— Comment vous sentez-vous maintenant ?

— Demain, dès demain je me lèverai et je marcherai. Je suis tout à fait rétabli !…

En sortant, Alioscha aperçut Ivan assis sur un banc près de la porte cochère : il écrivait sur son carnet. Alioscha lui dit que Fédor Pavlovitch avait repris connaissance et qu’il l’envoyait passer la nuit au monastère.

— Alioscha, je désire beaucoup te voir demain matin, dit Ivan d’un ton affectueux, si affectueux qu’Alioscha en fut surpris.

— Demain, je vais chez les Khokhlakov, et peut-être aussi chez Katherina Ivanovna, si je ne la trouve pas chez elle maintenant.

— Tu vas donc chez elle ? C’est pour la saluer ? pour la saluer ? dit Ivan en souriant.

Alioscha resta confus.

— Je crois avoir compris les exclamations de Dmitri. Il t’a prié d’aller chez elle lui dire de… eh bien… en un mot, d’en finir…

— Frère, qu’adviendra-t-il de tout cela ?

— C’est difficile à dire. Cette femme est une bête fauve. Il faut empêcher le vieux de sortir et Dmitri d’entrer.

— Frère, permets-moi encore de te demander si un homme a le droit de juger ses semblables et de décider qui mérite de vivre et qui mérite de mourir.

— Pourquoi cette philosophie ? Les qualités respectives des individus ne sont pas ce qui importe dans une telle question ; quant au droit… eh ! qui n’a pas le droit de désirer ?

— Désirer la mort d’autrui ?

— Même la mort ! pourquoi mentir ? Tu fais allusion à mes paroles de tout à l’heure, n’est-ce pas ? Me crois-tu, comme Dmitri, capable de verser le sang d’Ésope, — oui, de le tuer ?

— Que dis-tu, Ivan ? Jamais cette pensée ne m’est venue. Je n’en aurais pas cru Dmitri lui-même capable.

— Merci, dit Ivan en souriant. Sache que je défendrai toujours le vieux. Quant à mes désirs, je leur laisse toute liberté. À demain. Ne me juge pas mal, ne me prends pas pour un scélérat. Ils se serrèrent les mains plus vivement qu’ils n’avaient jamais fait. Alioscha comprit que son frère lui faisait des avances, non sans intention.

VII

Alioscha emportait de chez son père une étrange fatigue de corps et d’esprit. Un sentiment très-voisin du désespoir, et pour lui bien nouveau, l’accablait. Et cette préoccupation primait toutes les autres : comment cela finirait-il entre son père et son frère Dmitri à propos de cette terrible femme ? il sentait que, des deux, le plus malheureux était Dmitri.

Sept heures sonnaient. Alioscha ne parvint pas avant la tombée du crépuscule à la maison de Katherina Ivanovna, une grande et confortable maison, sur la rue principale. Il savait qu’elle vivait avec ses deux tantes. L’une était la sœur de la mère d’Agafia Ivanovna, — que nous connaissons déjà; — l’autre, une grande dame de Moscou, peu fortunée. Les deux dames passaient pour obéir en tout aux volontés de Katherina Ivanovna, aNcc qui elles ne vivaient que pour sauvegarder les convenances. La jeune fille ne rendait compte de sa vie qu’à sa bienfaitrice, la générale, retenue à Moscou par sa mauvaise santé. Katherina Ivanovna lui écrivait deux fois par semaine des lettres détaillées.

En entrant dans le vestibule, et en disant son nom à la domestique, Alioscha crut remarquer qu’on l’attendait déjà. — Peut-être l’avait-on vu à travers les vitres. — Il entendit un bruit de pas féminins, un froissement de robes, comme si deux ou trois femmes se reliraient précipitamment dans une chambre voisine. Il s’étonna que son arrivée produisît tant d’émotion.

On l’introduisit dans le salon, une grande pièce élégamment et abondamment meublée, à la mode pétersbourgeoise. Beaucoup de divans, de chaises longues, de grandes et de petites tables, de tableaux, de vases, de lampes, de fleurs; il y avait même un aquarium, près d’une fenêtre. Alioscha aperçut, dans le demi-jour, sur un divan qui était sans doute occupé avant son arrivée, une mantille de soie et, sur une table, devant le divan, deux tasses de chocolat non achevées, des biscuits, du malaga, des bonbons. Il pensa qu’il y avait des invités et fronça le sourcil.

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