Les Regrets (page 4)
Qu’il semble homme de guerre entre les gens d’Eglise,
Et entre gens de guerre aux prestres est pareil ?
Je ne sçay pas son nom ; mais quiconqu’il puisse estre
Il n’est fidele ami, ni mignon de son maistre,
Ni vaillant chevalier, ni homme de conseil.
LXIV
Nature est aux bastards volontiers favorable,
Et souvent les bastards sont les plus genereux,
Pour estre au jeu d’amour l’homme plus vigoureux,
D’autant que le plaisir luy est plus aggreable.
Le donteur de Meduse, Hercule l’indontable,
Le vainqueur Indien, et les Jumeaux heureux,
Et tous ces Dieux bastards jadis si valeureux,
Ce probleme (Bizet) font plus que veritable.
Et combien voyons nous aujourd’huy de bastards,
Soit en l’art d’Apollon, soit en celuy de Mars,
Exceller ceux qui sont de race legitime ?
Bref tousjours ces bastards sont de gentil esprit :
Mais ce bastard (Bizet) que lon nous a descrit
Est cause que je fais des autres moins d’estime.
LXV
Tu ne crains la fureur de ma plume animee,
Pensant que je n’ay rien à dire contre toy,
Sinon ce que ta rage a vomy contre moy,
Grinçant comme un mastin la dent envenimee.
Tu crois que je n’en sçay que par la renommee,
Et que quand j’auray dit que tu n’as point de foy,
Que tu es affronteur, que tu es traistre au Roy,
Que j’auray contre toy ma force consommee,
Tu penses que je n’ay rien de quoi me venger,
Sinon que tu n’es fait que pour boire et manger :
Mais j’ay bien quelque chose encores plus mordante,
Et quoy ? l’amour d’Orphee ? et que tu ne sceus onq
Que c’est de croire en Dieu ? non : quel vice est-ce donc ?
C’est, pour le faire court, que tu es un pedante.
LXVI
Ne t’esmerveille point que chacun il mesprise,
Qu’il dedaigne un chacun, qu’il n’estime que soy,
Qu’aux ouvrages d’autruy il vueille donner loy,
Et comme un Aristarq luy mesme s’auctorise.
Paschal, c’est un pedant’ : et quoy qu’il se desguise,
Sera tousjours pedant’, un pedant’ et un roy
Ne te semblent ils pas avoir je ne sçay quoy
De semblable, et que l’un à l’autre symbolise ?
Les sujects du pedant’ ce sont ses escholiers,
Ses classes, ses estats, ses regens officiers :
Son college (Paschal) est comme sa province.
Et c’est pourquoy jadis le Syracusien,
Ayant perdu le nom de roy Sicilien,
Voulut estre pedant’, ne pouvant estre prince.
LXVII
Magny, je ne puis voir un prodigue d’honneur,
Qui trouve tout bien fait, qui de tout s’emerveille,
Qui mes fautes approuve, et me flatte l’oreille,
Comme si j’estois prince ou quelque grand seigneur.
Mais je me fasche aussi d’un fascheux repreneur,
Qui du bon et mauvais fait censure pareille,
Qui se list volontiers, et semble qu’il sommeille
En lisant les chansons de quelque autre sonneur.
Cestui-là me deçoit d’une fausse loüange,
Et gardant qu’aux bons vers les mauvais je ne change,
Fait qu’en me plaisant trop à chacun je desplais :
Cestui-ci me degouste, et ne pouvant rien faire
Qu’il luy plaise, il me fait egalement desplaire
Tout ce qu’il fait luy mesme, et tout ce que je fais.
LXVIII
Je hay du Florentin l’usuriere avarice,
Je hay du fol Sienois le sens mal arresté,
Je hay du Genevois la rare verité,
Et du Venitien la trop caute malice :
Je hay le Ferrarois pour je ne sçay quel vice,
Je hay tous les Lombards pour l’infidelité,
Le fier Napolitain pour sa grand’ vanité,
Et le poltron Romain pour son peu d’exercice :
Je hay l’Anglois mutin, et le brave Escossois,
Le traistre Bourguignon, et l’indiscret François,
Le superbe Espagnol, et l’yvrongne Thudesque :
Bref, je hay quelque vice en chasque nation,
Je hay moy mesme encor’ mon imperfection,
Mais je hay par sur tout un sçavoir pedantesque.
LXIX
Pourquoi me grondes-tu, vieux mastin affamé,
Comme si Dubellay n’avoit point de defense ?
Pourquoy m’offenses-tu, qui ne t’ay fait offense,
Sinon de t’avoir trop quelquefois estimé ?
Qui t’a, chien envieux, sur moy tant animé,
Sur moy, qui suis absent ? Croy-tu que ma vengeance
Ne puisse bien d’ici darder jusques en France
Un traict, plus que le tien, de rage envenimé ?
Je pardonne à ton nom, pour ne souiller mon livre :
D’un nom, qui par mes vers n’a merité de vivre :
Tu n’auras, malheureux, tant de faveur de moy :
Mais si plus longuement ta fureur persevere,
Je t’envoyray d’ici un foüet, une Megere,
Un serpent, un cordeau, pour me venger de toy.
LXX
Si Pirithois ne fust aux enfers descendu,
L’amitié de Thesee seroit ensevelie,
Et Nise par sa mort n’eust la sienne ennoblie,
S’il n’eust veu sur le champ Eurial' estendu :
De Pylade le nom ne seroit entendu
Sans la fureur d’Oreste, et la foy de Pythie
Ne fust par tant d’escripts en lumiere sortie,
Si Damon ne se fust en sa place rendu :
Et je n’eusse esprouvé le tienne si muable,
Si Fortune vers moy n’eust esté variable.
Que puis-je faire donc, pour me venger de toy ?
Le mal que je te veux, c’est qu’un jour je te puisse
Faire en pareil endroit, mais par meilleur office,
Recognoistre ta faute, et voir quelle est ma foy.
LXXI
Ce brave qui se croit, pour un jacque de maille,
Estre un second Roland, ce dissimulateur,
Qui superbe aux amis, aux ennemis flatteur,
Contrefait l’habile homme et ne dit rien qui vaille,
Belleau, ne le croy pas : et quoy qu’il se travaille
De se feindre hardi d’un visage menteur,
N’ajouste point de foy à son parler vanteur,
Car oncq homme vaillant je n’ay vu de sa taille.
Il ne parle jamais que des faveurs qu’il a,
Il desdaigne son maistre, et courtise ceux-là
Qui ne font cas de luy : il brusle d’avarice :
Il fait du bon Chrestien, et n’a ny foy ni loy :
Il fait de l’amoureux, mais c’est comme je croy,
Pour couvrir le soupçon de quelque plus grand vice.
LXXII
Encores que l’on eust heureusement compris
Et la doctrine Grecque, et la Romaine ensemble,
Si est-ce (Gohorry) qu’ici, comme il me semble,
On peut apprendre encor', tant soit-on bien appris.
Non pour trouver ici de plus doctes escrits
Que ceux que le François soigneusement assemble,
Mais pour l’air plus subtil, qui doucement nous emble
Ce qui est plus terrestre et lourd en nos esprits.
Je ne sçay quel Demon de sa flamme divine
Le moins parfait de nous purge, esprouve, et affine,
Lime le jugement, et le rend plus subtil.
Mais qui trop y demeure, il envoye en fumee
De l’esprit trop purgé la force consumee,
Et pour l’esmoudre trop lui fait perdre le fil.
LXXIII
Gordes, j’ay en horreur un vieillard vicieux,
Qui l’aveugle appetit de la jeunesse imite,
Et jà froid par les ans, de soymesme s’incite
À vivre delicat en repos ocieux.
Mais je ne crains rien tant qu’un jeune ambitieux,
Qui pour se faire grand contrefait de l’hermite,
Et voilant sa traison d’un masque d’hypocrite,
Couve sous beau semblant un cœur malicieux.
Il n’est rien (ce dit-on en proverbe vulgaire)
Si sale qu’un vieux boucq, ni si prompt à mal faire
Comme est un jeune loup, et, pour le dire mieux,
Quand bien le naturel de tous deux je regarde,
Comme un fangeux pourceau l’un desplaist à mes yeux,
Comme d’un fin renard de l’autre je me garde.
LXXIV
Tu dis que Dubellay tient reputation
Et que de ses amis il ne tient plus de compte :
Si ne suis-je, Seigneur, Prince, Marquis ou Conte,
Et n’ay changé d’estat ni de condition.
Jusqu’ici je ne sçay que c’est d’ambition,
Et pour ne me voir grand ne rougis point de honte,
Aussi ma qualité ne baisse ni ne monte,
Car je ne suis suject qu’à ma complection.
Je ne sçay comme il faut entretenir son maistre,
Comme il faut courtiser, et moins quel il faut estre
Pour vivre entre les grands, comme on vit aujourd’huy.
J’honore tout le monde, et ne fasche personne :
Qui me donne un salut, quatre je lui en donne :
Qui ne fait cas de moy, je ne fais cas de luy.
LXXV
Gordes, que Dubellay aime plus que ses yeux,
Voy comme la nature, ainsi que du visage,
Nous a faits differends de mœurs et de courage,
Et ce qui plaist à l’un, à l’autre est odieux.
Tu dis : je ne puis voir un sot audacieux,
Qui un moindre que luy brave à son avantage,
Qui s’escoute parler, qui farde son langage,
Et fait croire de luy, qu’il est mignon des Dieux.
Je suis tout au contraire, et ma raison est telle :
Celuy, dont la douleur courtoisement m’appelle,
Me fait outre mon gré courtisan devenir :
Mais de tel entretien le brave me dispense :
Car n’estant obligé vers luy de recompense,
Je le laisse tout seul luymesme entretenir.
LXXVI
Cent fois plus qu’à loüer on se plaist à mesdire :
Pource qu’en mesdisant on dit la verité,
Et loüant la faveur, ou bien l’auctorité,
Contre ce qu’on en croit fait bien souvent escrire.
Qu’il soit vray, prins-tu onc tel plaisir d’ouïr lire
Les loüanges d’un prince, ou de quelque cité,
Qu’ouïr un Marc Antoine à mordre exercité,
Dire cent mille mots qui font mourir de rire ?
S’il est donques permis, sans offense d’aucun,
Des mœurs de nostre tems deviser en commun,
Quiconque me lira, m’estime fol, ou sage :
Mais je croy qu’aujourd’huy tel pour sage est tenu,
Qui ne seroit rien moins que pour tel recognu,
Qui luy auroit osté le masque du visage.
LXXVII
Je ne descouvre ici les mystères sacrez
Des saincts prestres Romains, je ne veux rien escrire
Que la vierge honteuse ait vergongne de lire :
Je veux toucher sans plus aux vices moins secrets.
Mais tu diras que mal je nomme ces regrets,
Veu que le plus souvent j’use de mots pour rire :
Et je di que la mer ne bruit tousjours son ire,
Et que tousjours Phoebus ne sagette les Grecs.
Si tu rencontres donc ici quelque risee,
Ne baptise pourtant de plainte desguisee
Les vers que je souspire au bord Ausonien.
La plainte que je fais (Dilliers) est veritable :
Si je ri, c’est ainsi qu’on se rit à la table :
Car je ri, comme on dit, d’un ris Sardonien.
LXXVIII
Je ne te conteray de Boulongne, et Venise,
De Padouë, et Ferrare, et de Milan encor',
De Naples, de Florence, et lesquelles sont or'
Meilleures pour la guerre, ou pour la marchandise :
Je te raconteray du siege de l’Église,
Qui fait d’oisiveté son plus riche thresor,
Et qui dessous l’orgueil de trois couronnes d’or
Couve l’ambition, la haine, et la feintise :
Je te diray qu’ici le bonheur, et malheur,
Le vice, la vertu, le plaisir, la douleur,
La science honorable, et l’ignorance abonde.
Bref je diray qu’ici, comme en ce vieil Chaos,
Se trouve (Peletier) confusement enclos
Tout ce qu’on void de bien, et de mal en ce monde.
LXXIX
Je n’escris point d’amour, n’estant point amoureux,
Je n’escris de beauté, n’ayant belle maistresse,
Je n’escris de douceur, n’esprouvant que rudesse,
Je n’escris de plaisir, me trouvant douloureux :
Je n’escris de bon heur, me trouvant malheureux,
Je n’escris de faveur, ne voyant ma Princesse,
Je n’escris de thresors, n’ayant point de richesse,
Je n’escris de santé, me sentant langoureux :
Je n’escris de la court, estant loin de mon Prince,
Je n’escris de la France, en estrange province,
Je n’escris de l’honneur, n’en voyant point ici :
Je n’escris d’amitié, ne trouvant que feintise,
Je n’escris de vertu, n’en trouvant point aussi,
Je n’escris de sçavoir, entre les gens d’Église.
LXXX
Si je monte au Palais, je n’y trouve qu’orgueil,
Que vice desguisé, qu’une cerimonie,
Qu’un bruit de tabourins, qu’une estrange harmonie,
Et de rouges habits un superbe appareil :
Si je descens en banque, un amas et recueil
De nouvelles je trouve, une usure infinie,
De riches Florentins une troppe bannie,
Et de pauvres Sienois un lamentable dueil :
Si je vais plus avant, quelque part où j’arrive,
Je trouve de Venus la grand’bande lascive
Dressant de tous costez mil’appas amoureux :
Si je passe plus outre, et de la Rome neuve
Entre en la vieille Rome, adonques je ne treuve
Que de vieux monuments un grand monceau pierreux.
LXXXI
Il fait bon voir, Paschal, un conclave serré,
Et l’une chambre à l’autre egalement voisine
D’antichambre servir, de salle, et de cuisine,
En un petit recoin de dix pieds en carré :
Il fait bon voir autour le palais emmuré,
Et briguer là dedans ceste troppe divine,
L’un par ambition, l’autre par bonne mine,
Et par despit de l’un estre l’autre adoré :
Il fait bon voir dehors toute la ville en armes
Crier: le Pape est fait, donner de faux alarmes,
Saccager un palais ; mais plus que tout cela
Fait bon voir, qui de l’un, qui de l’autre se vante,
Qui met pour cestui-ci, qui met pour cestui-là,
Et pour moins d’un escu dix Cardinaux en vente.
LXXXII
Veux-tu sçavoir, Duthier, quelle chose c’est Rome ?
Rome est de tout le monde un public eschafaut,
Une scene, un theatre, auquel rien ne defaut,
De ce qui peut tomber ès actions de l’homme.
Ici se voit le jeu de la Fortune, et comme
Sa main nous fait tourner ores bas, ores haut :
Ici chacun se monstre, et ne peut, tant soit caut,
Faire que tel qu’il est, le peuple ne le nomme.
Ici du faux et vray la messagere court,
Ici les courtisans font l’amour et la court,
Ici l’ambition, et la finesse abonde :
Ici la liberté fait l’humble audacieux,
Ici l’oisiveté rend le bon vicieux,
Ici le vil faquin discourt des faits du monde.
LXXXIII
Ne pense, Robertet, que ceste Rome ci
Soit ceste Rome là, qui te souloit tant plaire.
On n’y fait plus credit, comme l’on souloit faire,
On n’y fait plus l’amour, comme on souloit aussi.
La paix, et le bon temps ne regnent plus ici,
La musique, et le bal sont contraints de s’y taire :
L’air y est corrompu, Mars y est ordinaire,
Ordinaire la faim, la peine, et le souci.
L’artisan desbauché y ferme sa boutique,
L’ocieux avocat y laisse sa pratique ;
Et le pauvre marchand y porte le bissac :
On ne voit que soldats, et morions en teste,
On n’oit que tabourins, et semblable tempeste,
Et Rome tous les jours n’attend qu’un autre sac.
LXXXIV
Nous ne faisons la cour aux filles de Memoire,
Comme vous qui vivez libres de passion :
Si vous ne sçavez donc nostre occupation,
Ces dix vers ensuivans vous la feront notoire :
Suivre son Cardinal au Pape, au consistoire,
En capelle, en visite, en congregation,
Et pour l’honneur d’un prince, ou d’une nation
De quelque ambassadeur accompagner la gloire;
Estre en son rang de garde aupres de son seigneur,
Et faire aux survenans l’accoustumé honneur,
Parler du bruit qui court, faire de l’habile homme :
Se promener en housse, aller voir d’huis en huis
La Marthe, ou la Victoire, et s’engager aux Juifs :
Voilà, mes compagnons, le passetemps de Rome.
LXXXV
Flatter un crediteur pour son terme allonger,
Courtiser un banquier, donner bonne esperance,
Ne suivre en son parler la liberté de France,
Et pour respondre un mot, un quart d’heure y songer :
Ne gaster sa santé par trop boire et manger,
Ne faire sans propos une folle despense,
Ne dire à tous venans tout cela que lon pense,
Et d’un maigre discours gouverner l’estranger :
Cognoistre les humeurs, cognoistre qui demande,
Et d’autant que lon a la liberté plus grande,
D’autant plus se garder que lon ne soit repris :
Vivre avecques chacun, de chacun faire compte :
Voilà, mon cher Sorel (dont je rougis de honte)
Tout le bien qu’en trois ans à Rome j’ay appris.
LXXXVI
Marcher d’un grave pas et d’un grave souci,
Et d’un grave souris à chacun faire feste,
Balancer tous ses mots, respondre de la teste,
Avec un Messer non, ou bien un Messer si :
Entremêler souvent un petit Et cosi,
Et d’un Son Servitor contrefaire l’honneste,
Et comme si lon eust sa part en la conqueste,
Discourir sur Florence, et sur Naples aussi :
Seigneuriser chacun d’un baisement de main,
Et, suivant la façon du courtisan Romain,
Cacher sa pauvreté d’une brave apparence :
Voilà de ceste Court la plus grande vertu,
Dont souvent mal monté, mal sain, et mal vestu,
Sans barbe et sans argent on s’en retourne en France.
LXXXVII
D’où vient cela, Mauny, que tant plus on s’efforce
D’eschapper hors d’ici, plus le Dœmon du lieu
(Et que seroit-ce donc si ce n’est quelque Dieu ?)