Les Regrets (page 5)

Joachim du Bellay · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Les Regrets (du Bellay) · 9 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

Nous y tient attachez par une douce force ?

Seroit-ce point d’amour ceste allechante amorce,

Ou quelque autre venim, dont après avoir beu

Nous sentons nos esprits nous laisser peu à peu,

Comme un corps qui se perd sous une neuve escorce !

J’ai voulu mille fois de ce lieu m’estranger,

Mais je sens mes cheveux en feuilles se changer,

Des bras en longs rameaux, et mes pieds en racine.

Bref, je ne suis plus rien qu’un vieux tronc animé,

Qui se plaint de se voir à ce bord transformé,

Comme le myrte Anglois au rivage d’Alcine.

LXXXVIII

Qui choisira pour moy la racine d’Ulysse ?

Et qui me gardera de tomber au danger,

Qu’une Circe en pourceau ne me puisse changer,

Pour estre à tout jamais fait esclave du vice ?

Qui m’estraindra le doigt de l’anneau de Melisse,

Pour me desenchanter comme un autre Roger ?

Et quel Mercure encor' me fera desloger,

Pour ne perdre mon temps en l’amoureux service ?

Qui me fera passer sans escouter la voix

Et la feinte douceur des monstres d’Achelois ?

Qui chassera de moy ces Harpyes friandes ?

Qui volera pour moy encor' un coup aux cieux,

Pour rapporter mon sens, et me rendre mes yeux ?

Et qui fera qu’en paix je mange mes viandes ?

LXXXIX

Gordes, il m’est advis que je suis esveillé

Comme un qui tout esmeu d’un effroyable songe

Se resveille en sursaut, et par le lict s’allonge,

S’esmerveillant d’avoir si long temps sommeillé.

Roger devint ainsi (ce croy-je) esmerveillé :

Et croy que tout ainsi la vergongne me ronge,

Comme luy, quand il eut descouvert le mensonge

Du fard magicien qui l’avoit aveuglé.

Et comme luy aussi je veulx changer de stile,

Pour vivre desormais au sein de Logistile,

Qui des cœurs langoureux est le commun support.

Sus donc, Gordes, sus donc, à la voile, à la rame,

Fuyons, gaignons le haut, je voy la belle Dame

Qui d’un heureux signal nous appelle à son port.

XC

Ne pense pas, Bouju, que les Nymphes Latines

Pour couvrir leur traison d’une humble privauté,

Ni pour masquer leur teint d’une fausse beauté,

Me facent oublier nos Nymphes Angevines.

L’Angevine douceur, les paroles divines,

L’habit qui ne tient rien de l’impudicité ;

La grâce, la jeunesse, et la simplicité

Me desgoutent, Bouju, de ces vieilles Alcines.

Qui les voit par dehors, ne peut rien voir plus beau,

Mais le dedans ressemble au dedans d’un tombeau,

Et si rien entre nous moins honneste se nomme.

Ô quelle gourmandise ! ô quelle pauvreté !

Ô quelle horreur de voir leur immondicité !

C’est vraiment de les voir le salut d’un jeune homme.

XCI

Ô beaux cheveux d’argent mignonnement retors !

Ô front crespe, et serein ! et vous face doree !

Ô beaux yeux de crystal ! ô grand'bouche honoree,

Qui d’un large reply retrousses tes deux bords !

Ô belles dents d’ebene ! ô precieux thresors,

Qui faites d’un seul ris toute ame enamouree !

Ô gorge damasquine en cent plis figuree !

Et vous, beaux grands tetins, dignes d’un si beau corps !

Ô beaux ongles dorez ! ô main courte, et grassette !

Ô cuisse délicate ! et vous jambe grossette,

Et ce que je ne puis honnestement nommer !

Ô beau corps transparent ! ô beaux membres de glace !

Ô divines beautez ! pardonnez moy de grace,

Si pour estre mortel, je ne vous ose aimer.

XCII

En mille crespillons les cheveux se frizer,

Se pincer les sourcils, et d’une odeur choisie

Parfumer haut et bas sa charnure moisie,

Et de blanc et vermeil sa face desguiser :

Aller de nuict en masque, en masque deviser,

Se feindre à tous propos estre d’amour saisie,

Siffler toute la nuict par une jalousie,

Et par martel de l’un, l’autre favoriser :

Baller, chanter, sonner, folastrer dans la couche,

Avoir le plus souvent deux langues dans la bouche,

Des courtisannes sont les ordinaires jeux.

Mais quel besoin est-il que je te les enseigne ?

Si tu les veux sçavoir, Gordes, et si tu veux

En sçavoir plus encor', demande à la Chassaigne.

XCIII

Douce mere d’amour, gaillarde Cyprienne,

Qui fais sous ton pouvoir tout pouvoir se ranger,

Et qui des bords de Xanthe, à ce bord estranger

Guidas avec ton fils ta gent Dardanienne,

Si je retourne en France, ô mère Idalienne,

Comme je vins ici, sans tomber au danger

De voir ma vieille peau en autre peau changer,

Et ma barbe Françoise, en barbe italienne,

Dès ici je fais vœu d’apprendre à ton autel

Non le liz, ou la fleur d’Amarante immortel,

Non ceste fleur encor' de ton sang coloree :

Mais bien de mon menton la plus blonde toison,

Me vantant d’avoir fait plus que ne fit Jason,

Emportant le butin de la toison doree.

XCIV

Heureux celuy qui peut long temps suivre la guerre

Sans mort, ou sans blessure, ou sans longue prison !

Heureux qui longuement vit hors de sa maison

Sans despendre son bien, ou sans vendre sa terre !

Heureux qui peut en Court quelque faveur acquerre

Sans crainte de l’envie, ou de quelque traison !

Heureux qui peut long temps sans danger de poison

Jouir d’un chapeau rouge, ou des clefs de sainct Pierre !

Heureux qui sans peril peut la mer frequenter !

Heureux qui sans procez le palais peut hanter !

Heureux qui peut sans mal vivre l’âge d’un homme !

Heureux qui sans souci peut garder son thresor !

Sa femme sans soupçon, et plus heureux encor'

Qui a pu sans peler vivre trois ans à Rome !

XCV

Maudict soit mille fois le Borgne de Libye,

Qui le cœur des rochers perçant de part en part,

Des Alpes renversa le naturel rampart,

Pour ouvrir le chemin de France en Italie.

Mars n’eust empoisonné d’une eternelle envie

Le cœur de l’Espagnol, et du François soldard,

Et tant de gens de bien ne seroient en hazart

De venir perdre ici et l’honneur et la vie.

Le François corrompu par le vice estranger

Sa langue et son habit n’eust appris à changer,

Il n’eust changé ses mœurs en une autre nature.

Il n’eust point esprouvé le mal qui fait peler,

Il n’eust fait de son nom la verole appeller,

Et n’eust fait si souvent d’un buffle sa monture.

XCVI

Ô Deesse, qui peux aux Princes egaler

Un pauvre mendiant, qui n’a que la parole,

Et qui peux d’un grand roy faire un maistre d’escole,

S’il te plaist de son lieu le faire devaller :

Je ne te prie pas de me faire enroller

Au rang de ces messieurs que la faveur acole,

Que l’on parle de moy, et que mon renom vole

De l’aile dont tu fais ces grands Princes voler :

Je ne demande pas mille et mille autres choses,

Qui dessous ton pouvoir sont largement encloses,

Aussi je n’eus jamais de tant de biens souci.

Je demande sans plus que le mien on ne mange,

Et que j’aye bien tost une lettre de change,

Pour n’aller sur le bufle au departir d’ici.

XCVII

Doulcin, quand quelquefois je voy ces pauvres filles

Qui ont le diable au corps, ou le semblent avoir,

D’une horrible façon corps et teste mouvoir,

Et faire ce qu’on dit de ces vieilles Sibylles :

Quand je vois les plus forts se retrouver debiles,

Voulant forcer en vain leur forcené pouvoir :

Et quand mesme j’y voy perdre tout leur sçavoir

Ceux qui sont en vostre art tenus des plus habiles :

Quand effroyablement escrier je les oy,

Et quand le blanc des yeux renverser je leur voy,

Tout le poil me herisse, et ne sçay plus que dire.

Mais quand je voy un moyne avecque son Latin

Leur taster hault et bas le ventre et le tetin,

Ceste frayeur se passe, et suis contraint de rire.

XCVIII

D’où vient que nous voyons à Rome si souvent

Ces garses forcener, et la pluspart d’icelles

N’estre vieilles, Ronsard, mais d’âge de pucelles,

Et se trouver tousjours en un mesme couvent ?

Qui parle par leur voix ? Quel dœmon leur defend

De respondre à ceux-là qui ne sont cognus d’elles ?

Et d’où vient que soudain on ne les voit plus telles,

Ayans une chandelle esteincte de leur vent ?

D’où vient que les saincts lieux telles fureurs augmentent ?

D’où vient que tant d’esprits une seule tourmentent ?

Et que sortans les uns, le reste ne sort pas ?

Dy, je te pri, Ronsard, toy qui sçais leurs natures :

Ceulx qui faschent ainsi ces pauvres creatures,

Sont-ilz des plus hautains, des moyens, ou plus bas ?

XCIX

Quand je vays par la rue, où tant de peuple abonde,

De prestres, de prelats, et de moines aussi,

De banquiers, d’artisans, et n’y voyant, ainsi

Qu’on voit dedans Paris, la femme vagabonde :

Pyrrhe, après le degast de l’universelle onde,

Ses pierres, di-je alors, ne sema point ici :

Et semble proprement avoir ce peuple ci,

Que Dieu n’y ait formé que la moitié du monde.

Car la dame Romaine en gravité marchant,

Comme la conseillere, ou femme du marchand,

Ne s’y pourmene point, et n’y voit-on que celles,

Qui se sont de la Court l’honneste nom donné ;

Dont je crains quelquefois qu’en France retourné,

Autant que j’en verray ne me resemblent telles.

C

Ursin, quand j’oy nommer de ces vieux noms Romains,

De ces beaux noms cognus de l’Inde jusqu’au More,

Non les grands seulement, mais les moindres encore,

Voire ceux-là qui ont les ampoulles aux mains :

Il me fasche d’ouïr appeller ces villains

De ces noms tant fameux que tout le monde honore :

Et sans le nom Chrestien, le seul nom que j’adore,

Voudrais que de tels noms on appellast nos Saints.

Le mien sur tous me fasche, et me fasche un Guillaume,

Et mil autres sots noms communs en ce royaume,

Voyant tant de facquins indignement jouir

De ces beaux noms de Rome, et de ceulx de la Grece :

Mais par sur tout, Ursin, il me fasche d’ouïr

Nommer une Thaïs du nom d’une Lucrece.

CI

Que dirons-nous, Melin, de ceste court Romaine,

Où nous voions chacun divers chemins tenir,

Et aux plus hauts honneurs les moindres parvenir,

Par vice, par vertu, par travail, et sans peine ?

L’un fait pour s’avancer une despense vaine,

L’autre par ce moyen se voit grand devenir :

L’un par severité se sçait entretenir,

L’autre gaigne les cœurs par sa douceur humaine :

L’un pour ne s’avancer se voit estre avancé,

L’autre pour s’avancer se voit desavancé,

Et ce qui nuit à l’un, à l’autre est profitable :

Qui dit que le sçavoir est le chemin d’honneur,

Qui dit que l’ignorance attire le bon heur,

Lequel des deux, Melin, est le plus veritable ?

CII

On ne fait de tout bois l’image de Mercure,

Dit le proverbe vieil : mais nous voyions ici

De tout bois faire Pape, et Cardinaux aussi,

Et vestir en trois jours tout une autre figure.

Les Princes et les Rois viennent grands de nature,

Aussi de leurs grandeurs n’ont-ils tant de souci,

Comme ces Dieux nouveaux, qui n’ont que le sourci,

Pour faire reverer leur grandeur, qui peu dure.

Paschal, j’ay veu celuy qui n’agueres trainoit

Toute Rome apres luy, quand il se pourmenoit,

Avecques trois vallets cheminer par la rue :

Et trainer apres luy un long orgueil Romain

Celuy, de qui le pere a l’ampoulle en la main,

Et l’aiguillon au poing se courbe à la charrue.

CIII

Si la perte des tiens, si les pleurs de ta mere,

Et si de tes parents les regrets quelquefois,

Combien, cruel Amour, que sans amour tu sois,

T’ont fait sentir le dueil de leur complainte amere :

C’est or' qu’il faut monstrer ton flambeau sans lumiere,

C’est or' qu’il faut porter sans flesches ton carquois,

C’est or' qu’il faut briser ton petit arc Turquois,

Renouvellant le dueil de ta perte premiere.

Car ce n’est pas icy qu’il te faut regretter

Le pere au bel Ascaigne : il te faut lamenter

Le bel Ascaigne mesme, Ascaigne, ô quel dommage !

Ascaigne, que Caraffe aymoit plus que ses yeux :

Ascaigne, qui passoit en beauté de visage

Le beau Couppier Troyen, qui verse à boire aux Dieux.

CIV

Si fruicts, raisins et bledz, et autres telles choses,

Ont leur tronc, et leur sep, et leur semence aussi,

Et s’on void au retour du printemps addouci,

Naistre de toutes parts violettes, et roses ;

Ni fruicts, raisins, ni bledz, ni fleurettes descloses

Sortiront, Viateur, du corps qui gist ici :

Aulx, oignons, et pourreaux, et ce qui fleure ainsi,

Auront ici dessous leurs semences encloses.

Toi donc, qui de l’encens et du basme n’as point,

Si du grand Jules tiers quelque regret te poingt,

Parfume son tombeau de telle odeur choisie

Puis que son corps, qui fut jadis egal aux Dieux

Se souloit paistre ici de telz mets precieux,

Comme au ciel Jupiter se paist de l’ambroisie.

CV

De voir mignon du Roy un courtisan honneste,

Voir un pauvre cadet l’ordre au col soustenir,

Un petit compagnon aux estatz parvenir,

Ce n’est chose, Morel, digne d’en faire feste.

Mais voir un estaffier, un enfant, une beste,

Un forfant, un poltron Cardinal devenir,

Et pour avoir bien sceu un singe entretenir

Un Ganymède avoir le rouge sur la teste :

S’estre vu par les mains d’un soldat Espagnol

Bien haut sur une eschelle avoir la corde au col

Celuy, que par le nom de Saint-Pere l’on nomme :

Un belistre en trois jours aux princes s’egaller,

Et puis le voir de là en trois jours devaller :

Ces miracles, Morel, ne se font point, qu’à Rome.

CVI

Qui niera, Gillebert, s’il ne veut resister

Au jugement commun, que le siege de Pierre

Qu’on peut dire à bon droit un Paradis en terre,

Aussi bien que le ciel, n’ait son grand Juppiter ?

Les Grecs nous ont fait l’un sur Olympe habiter,

Dont souvent dessus nous ses foudres il desserre :

L’autre du Vatican délasche son tonnerre,

Quand quelque Roy l’a fait contre lui despiter.

Du Juppiter celeste un Ganymede on vante,

Le thusque Juppiter en a plus de cinquante :

L’un de Nectar s’enyvre, et l’autre de bon vin.

De l’aigle l’un et l’autre a la defense prise,

Mais l’un hait les tyrans, l’autre les favorise :

Le mortel en ceci n’est semblable au divin.

CVII

Où que je tourne l’œil, soit vers le Capitole,

Vers les bains d’Antonin, ou Diocletien,

Et si quelqu’œuvre encor dure plus ancien

De la porte Saint Pol jusques à Ponte-mole :

Je deteste àpart-moy ce vieux Faucheur, qui vole,

Et le Ciel, qui ce tout a reduit en un rien :

Puis songeant que chacun peut repeter le sien,

Je me blasme, et cognois que ma complainte est fole.

Aussi seroit celuy par trop audacieux,

Qui voudroit accuser ou le Temps ou les Cieux,

Pour voir une medaille, ou colonne brisee.

Et qui sçait si les Cieux referont point leur tour,

Puis que tant de Seigneurs nous voyons chacun jour

Bastir sur la Rotonde, et sur le Collisee?

CVIII

Je fuz jadis Hercule, or Pasquin je me nomme,

Pasquin fable du peuple, et qui fais toutefois

Le mesme office encor que j’ay fait autrefois,

Veu qu’ores par mes vers tant de monstres j’assomme.

Aussi mon vray mestier c’est de n’espargner homme,

Mais les vices chanter d’une publique voix :

Et si ne puis encor, quelque fort que je sois,

Surmonter la fureur de cet Hydre de Rome.

J’ai porté sur mon col le grand Palais des Dieux,

Pour soulager Atlas, qui sous le faiz des cieux

Courboit las et recreu sa grande eschine large.

Ores au lieu du ciel, je porte sur mon dos,

Un gros moyne Espagnol, qui me froisse les os,

Et me poise trop plus que ma premiere charge.

CIX

Comme un, qui veut curer quelque Cloaque immunde,

S’il n’a le nez armé d’une contresenteur,

Estouffé bien souvent de la grand’puanteur

Demeure enseveli dans l’ordure profonde :

Ainsi le bon Marcel ayant levé la bonde,

Pour laisser escouler la fangeuse espesseur

Des vices entassez, dont son predecesseur

Avoit six ans devant empoisonné le monde :

Se trouvant le pauvret de telle odeur surpris,

Tomba mort au milieu de son œuvre entrepris,

N’ayant pas à demi ceste ordure purgee.

Mais quiconques rendra tel ouvrage parfait,

Se pourra bien vanter d’avoir beaucoup plus fait,

Que celuy qui purgea les estables d’Augee.

CX

Quand mon Caraciol de leur prison desserre

Mars, les ventz, et l’hyver : une ardente fureur,

Une fiere tempeste, une tremblante horreur

Ames, ondes, humeurs, ard, renverse, et resserre.

Quand il luy plait aussi de renfermer la guerre,

Et l’orage, et le froid : une amoureuse ardeur,

Une longue bonasse, une douce tiedeur

Brusle, appaise, et resoult les cœurs, l’onde, et la terre.

Ainsi la paix à Mars il oppose en un temps,

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