La Reine Margot (page 16)
— Mais… murmura La Mole.
— Mais taisez-vous donc, enfant ! Qu’est-ce donc que ce rebelle qui ne veut pas obéir à sa reine ?
Puis, s’élançant hors du cabinet, elle referma la porte, et s’adossant à la muraille en comprimant avec sa main tremblante les battements de son cœur :
— Ouvre, Gillonne ! dit-elle.
Gillonne sortit de la chambre, et, un instant après, la tête fine, spirituelle et un peu inquiète du roi de Navarre souleva la tapisserie.
— Vous m’avez mandé, Madame ? dit le roi de Navarre à Marguerite.
— Oui, Monsieur, Votre Majesté a reçu ma lettre ?
— Et non sans quelque étonnement, je l’avoue, dit Henri en regardant autour de lui avec une défiance bientôt évanouie.
— Et non sans quelque inquiétude, n’est-ce pas, Monsieur ajouta Marguerite.
— Je vous l’avouerai, Madame. Cependant, tout entouré que je suis d’ennemis acharnés et d’amis plus dangereux encore peut-être que mes ennemis, je me suis rappelé qu’un soir j’avais vu rayonner dans vos yeux le sentiment de la générosité : c’était le soir de nos noces ; qu’un autre jour j’y avais vu briller l’étoile du courage, et, cet autre jour, c’était hier, jour fixé pour ma mort.
— Eh bien, Monsieur ? dit Marguerite en souriant, tandis que Henri semblait vouloir lire jusqu’au fond de son cœur.
— Eh bien ! Madame, en songeant à tout cela, je me suis dit à l’instant même, en lisant votre billet qui me disait de venir : Sans amis, comme il est, prisonnier, désarmé, le roi de Navarre n’a qu’un moyen de mourir avec éclat, d’une mort qu’enregistre l’histoire, c’est de mourir trahi par sa femme, et je suis venu.
— Sire, répondit Marguerite, vous changerez de langage quand vous saurez que tout ce qui se fait en ce moment est l’ouvrage d’une personne qui vous aime… et que vous aimez.
Henri recula presque à ces paroles, et son œil gris et perçant interrogea sous son sourcil noir la reine avec curiosité.
— Oh ! rassurez-vous, sire ! dit la reine en souriant ; cette personne, je n’ai pas la prétention de dire que ce soit moi !
— Mais cependant, Madame, dit Henri, c’est vous qui m’avez fait tenir cette clef : cette écriture, c’est la vôtre.
— Cette écriture est la mienne, je l’avoue, ce billet vient de moi, je ne le nie pas. Quant à cette clef, c’est autre chose. Qu’il vous suffise de savoir qu’elle a passé entre les mains de quatre femmes avant d’arriver jusqu’à vous.
— De quatre femmes ! s’écria Henri avec étonnement.
— Oui, entre les mains de quatre femmes, dit Marguerite : entre les mains de la reine mère, entre les mains de madame de Sauve, entre les mains de Gillonne, et entre les miennes.
Henri se mit à méditer cette énigme.
— Parlons raison maintenant, Monsieur, dit Marguerite, et surtout parlons franc. Est-il vrai, comme c’est aujourd’hui le bruit public, que Votre Majesté consente à abjurer ?
— Ce bruit public se trompe, Madame, je n’ai pas encore consenti.
— Mais vous êtes décidé, cependant.
— C’est-à-dire, je me consulte. Que voulez-vous ? quand on a vingt ans et qu’on est à peu près roi, ventre-saint-gris ! il y a des choses qui valent bien une messe.
— Et entre autres choses la vie, n’est-ce pas ?
Henri ne put réprimer un léger sourire.
— Vous ne me dites pas toute votre pensée, sire ! dit Marguerite.
— Je fais des réserves pour mes alliés, Madame ; car, vous le savez, nous ne sommes encore qu’alliés : si vous étiez à la fois mon alliée… et…
— Et votre femme, n’est-ce pas, sire ?
— Ma foi, oui… et ma femme.
— Alors ?
— Alors, peut-être serait-ce différent ; et peut-être tiendrais-je à rester roi des huguenots, comme ils disent… Maintenant, il faut que je me contente de vivre.
Marguerite regarda Henri d’un air si étrange qu’il eût éveillé les soupçons d’un esprit moins délié que ne l’était celui du roi de Navarre.
— Et êtes-vous sûr, au moins, d’arriver à ce résultat ? dit-elle.
— Mais à peu près, dit Henri ; vous savez qu’en ce monde, Madame, on n’est jamais sûr de rien.
— Il est vrai, reprit Marguerite, que Votre Majesté annonce tant de modération et professe tant de désintéressement, qu’après avoir renoncé à sa couronne, après avoir renoncé à sa religion, elle renoncera probablement, on en a l’espoir du moins, à son alliance avec une fille de France.
Ces mots portaient avec eux une si profonde signification que Henri en frissonna malgré lui. Mais domptant cette émotion avec la rapidité de l’éclair :
— Daignez vous souvenir, Madame, qu’en ce moment je n’ai point mon libre arbitre. Je ferai donc ce que m’ordonnera le roi de France. Quant à moi, si l’on me consultait le moins du monde dans cette question où il ne va de rien moins que de mon trône, de mon honneur et de ma vie, plutôt que d’asseoir mon avenir sur les droits que me donne notre mariage forcé, j’aimerais mieux m’ensevelir chasseur dans quelque château, pénitent dans quelque cloître.
Ce calme résigné à sa situation, cette renonciation aux choses de ce monde, effrayèrent Marguerite. Elle pensa que peut-être cette rupture de mariage était convenue entre Charles IX, Catherine et le roi de Navarre. Pourquoi, elle aussi, ne la prendrait-on pas pour dupe ou pour victime ? Parce qu’elle était sœur de l’un et fille de l’autre ? L’expérience lui avait appris que ce n’était point là une raison sur laquelle elle pût fonder sa sécurité. L’ambition donc mordit au cœur la jeune femme ou plutôt la jeune reine, trop au-dessus des faiblesses vulgaires pour se laisser entraîner à un dépit d’amour-propre : chez toute femme, même médiocre, lorsqu’elle aime, l’amour n’a point de ces misères, car l’amour véritable est aussi une ambition.
— Votre Majesté, dit Marguerite avec une sorte de dédain railleur, n’a pas grande confiance, ce me semble, dans l’étoile qui rayonne au-dessus du front de chaque roi ?
— Ah ! dit Henri, c’est que j’ai beau chercher la mienne en ce moment, je ne puis la voir, cachée qu’elle est dans l’orage qui gronde sur moi à cette heure.
— Et si le souffle d’une femme écartait cet orage, et faisait cette étoile aussi brillante que jamais ?
— C’est bien difficile, dit Henri.
— Niez-vous l’existence de cette femme, Monsieur ?
— Non, seulement je nie son pouvoir.
— Vous voulez dire sa volonté ?
— J’ai dit son pouvoir, et je répète le mot. La femme n’est réellement puissante que lorsque l’amour et l’intérêt sont réunis chez elle à un degré égal ; et si l’un de ces deux sentiments la préoccupe seul, comme Achille elle est vulnérable. Or, cette femme, si je ne m’abuse, je ne puis pas compter sur son amour.
Marguerite se tut.
— Écoutez, continua Henri ; au dernier tintement de la cloche de Saint-Germain-l’Auxerrois, vous avez dû songer à reconquérir votre liberté qu’on avait mise en gage pour détruire ceux de mon parti. Moi, j’ai dû songer à sauver ma vie. C’était le plus pressé… Nous y perdons la Navarre, je le sais bien ; mais c’est peu de chose que la Navarre en comparaison de la liberté qui vous est rendue de pouvoir parler haut dans votre chambre, ce que vous n’osiez pas faire quand vous aviez quelqu’un qui vous écoutait de ce cabinet.
Quoique au plus fort de sa préoccupation, Marguerite ne put s’empêcher de sourire. Quant au roi de Navarre, il s’était déjà levé pour regagner son appartement ; car depuis quelque temps onze heures étaient sonnées, et tout dormait ou du moins semblait dormir au Louvre.
Henri fit trois pas vers la porte ; puis, s’arrêtant tout à coup, comme s’il se rappelait seulement à cette heure la circonstance qui l’avait amené chez la reine :
— À propos, Madame, dit-il, n’avez-vous point à me communiquer certaines choses ; ou ne vouliez-vous que m’offrir l’occasion de vous remercier du répit que votre brave présence dans le cabinet des Armes du roi m’a donné hier ? En vérité, Madame, il était temps, je ne puis le nier, et vous êtes descendue sur le lieu de la scène comme la divinité antique, juste à point pour me sauver la vie.
— Malheureux ! s’écria Marguerite d’une voix sourde, et saisissant le bras de son mari. Comment donc ne voyez-vous pas que rien n’est sauvé au contraire, ni votre liberté, ni votre couronne, ni votre vie !… Aveugle ! fou ! pauvre fou ! Vous n’avez pas vu dans ma lettre autre chose, n’est-ce pas, qu’un rendez-vous ? vous avez cru que Marguerite, outrée de vos froideurs, désirait une réparation ?
— Mais, Madame, dit Henri étonné, j’avoue…
Marguerite haussa les épaules avec une expression impossible à rendre.
Au même instant un bruit étrange, comme un grattement aigu et pressé retentit à la petite porte dérobée.
Marguerite entraîna le roi du côté de cette petite porte.
— Écoutez, dit-elle.
— La reine mère sort de chez elle, murmura une voix saccadée par la terreur et que Henri reconnut à l’instant même pour celle de madame de Sauve.
— Et où va-t-elle ? demanda Marguerite.
— Elle vient chez Votre Majesté.
Et aussitôt le frôlement d’une robe de soie prouva, en s’éloignant, que madame de Sauve s’enfuyait.
— Oh ! oh ! s’écria Henri.
— J’en étais sûre, dit Marguerite.
— Et moi je le craignais, dit Henri, et la preuve, voyez.
Alors, d’un geste rapide, il ouvrit son pourpoint de velours noir, et sur sa poitrine fit voir à Marguerite une fine tunique de mailles d’acier et un long poignard de Milan qui brilla aussitôt à sa main comme une vipère au soleil.
— Il s’agit bien ici de fer et de cuirasse ! s’écria Marguerite ; allons, sire, allons, cachez cette dague : c’est la reine mère, c’est vrai ; mais c’est la reine mère toute seule.
— Cependant…
— C’est elle, je l’entends, silence !
Et, se penchant à l’oreille de Henri, elle lui dit à voix basse quelques mots que le jeune roi écouta avec une attention mêlée d’étonnement.
Aussitôt Henri se déroba derrière les rideaux du lit.
De son côté, Marguerite bondit avec l’agilité d’une panthère vers le cabinet où La Mole attendait en frissonnant, l’ouvrit, chercha le jeune homme, et lui prenant, lui serrant la main dans l’obscurité :
— Silence ! lui dit-elle en s’approchant si près de lui qu’il sentit son souffle tiède et embaumé couvrir son visage d’une moite vapeur, silence !
Puis, rentrant dans sa chambre et refermant la porte, elle détacha sa coiffure, coupa avec son poignard tous les lacets de sa robe et se jeta dans le lit.
Il était temps, la clef tournait dans la serrure.
Catherine avait des passe-partout pour toutes les portes du Louvre.
— Qui est là ? s’écria Marguerite, tandis que Catherine consignait à la porte une garde de quatre gentilshommes qui l’avait accompagnée.
Et, comme si elle eût été effrayée de cette brusque irruption dans sa chambre, Marguerite, sortant de dessous les rideaux en peignoir blanc, sauta à bas du lit, et, reconnaissant Catherine, vint, avec une surprise trop bien imitée pour que la Florentine elle-même n’en fût pas dupe, baiser la main de sa mère.
XIV seconde nuit des noces.
La reine mère promena son regard autour d’elle avec une merveilleuse rapidité. Des mules de velours au pied du lit, les habits de Marguerite épars sur les chaises, ses yeux qu’elle frottait pour en chasser le sommeil, convainquirent Catherine qu’elle avait réveillé sa fille.
Alors elle sourit comme une femme qui a réussi dans ses projets, et tirant un fauteuil :
— Asseyons-nous, Marguerite, dit-elle, et causons.
— Madame, je vous écoute.
— Il est temps, dit Catherine en fermant les yeux avec cette lenteur particulière aux gens qui réfléchissent ou qui dissimulent profondément, il est temps, ma fille, que vous compreniez combien votre frère et moi aspirons à vous rendre heureuse.
L’exorde était effrayant pour qui connaissait Catherine.
— Que va-t-elle me dire ? pensa Marguerite.
— Certes, en vous mariant, continua la Florentine, nous avons accompli un de ces actes de politique commandés souvent par de graves intérêts à ceux qui gouvernent. Mais il le faut avouer, ma pauvre enfant, nous ne pensions pas que la répugnance du roi de Navarre pour vous, si jeune, si belle et si séduisante, demeurerait opiniâtre à ce point.
Marguerite se leva, et fit, en croisant sa robe de nuit, une cérémonieuse révérence à sa mère.
— J’apprends de ce soir seulement, dit Catherine, car sans cela je vous eusse visitée plus tôt, j’apprends que votre mari est loin d’avoir pour vous les égards qu’on doit non-seulement à une jolie femme, mais encore à une fille de France.
Marguerite poussa un soupir, et Catherine, encouragée par cette muette adhésion, continua :
— En effet, que le roi de Navarre entretienne publiquement une de mes filles, qui l’adore jusqu’au scandale, qu’il fasse mépris pour cet amour de la femme qu’on a bien voulu lui accorder, c’est un malheur auquel nous ne pouvons remédier, nous autres pauvres tout-puissants, mais que punirait le moindre gentilhomme de notre royaume en appelant son gendre ou en le faisant appeler par son fils.
Marguerite baissa la tête.
— Depuis assez longtemps, continua Catherine, je vois, ma fille, à vos yeux rougis, à vos amères sorties contre la Sauve, que la plaie de votre cœur ne peut, malgré vos efforts, toujours saigner en dedans.
Marguerite tressaillit : un léger mouvement avait agité les rideaux ; mais heureusement Catherine ne s’en était pas aperçue.
— Cette plaie, dit-elle en redoublant d’affectueuse douceur, cette plaie, mon enfant, c’est à la main d’une mère qu’il appartient de la guérir. Ceux qui, en croyant faire votre bonheur, ont décidé votre mariage, et qui, dans leur sollicitude pour vous, remarquent que chaque nuit Henri de Navarre se trompe d’appartement ; ceux qui ne peuvent permettre qu’un roitelet comme lui offense à tout instant une femme de votre beauté, de votre rang et de votre mérite, par le dédain de votre personne et la négligence de sa postérité ; ceux qui voient enfin qu’au premier vent qu’il croira favorable, cette folle et insolente tête tournera contre notre famille et vous expulsera de sa maison ; ceux-là n’ont-ils pas le droit d’assurer, en le séparant du sien, votre avenir d’une façon à la fois plus digne de vous et de votre condition ?
— Cependant, Madame, répondit Marguerite, malgré ces observations tout empreintes d’amour maternel, et qui me comblent de joie et d’honneur, j’aurai la hardiesse de représenter à Votre Majesté que le roi de Navarre est mon époux.
Catherine fit un mouvement de colère, et se rapprochant de Marguerite :
— Lui, dit-elle, votre époux ! Suffit-il donc pour être mari et femme que l’Église vous ait bénis ? et la consécration du mariage est-elle seulement dans les paroles du prêtre ? Lui, votre époux ! Eh ! ma fille, si vous étiez madame de Sauve, vous pourriez me faire cette réponse. Mais, tout au contraire de ce que nous attendions de lui, depuis que vous avez accordé à Henri de Navarre l’honneur de vous nommer sa femme, c’est à une autre qu’il en a donné les droits, et, en ce moment même, dit Catherine en haussant la voix, venez, venez avec moi, cette clef ouvre la porte de l’appartement de madame de Sauve, et vous verrez.
— Oh ! plus bas, plus bas, Madame, je vous prie, dit Marguerite, car non-seulement vous vous trompez, mais encore…
— Eh bien ?
— Eh bien ! vous allez réveiller mon mari.
À ces mots, Marguerite se leva avec une grâce toute voluptueuse, et laissant flotter entr’ouverte sa robe de nuit, dont les manches courtes laissaient à nu son bras d’un modelé si pur, et sa main véritablement royale, elle approcha un flambeau de cire rosée du lit, et, relevant le rideau, elle montra du doigt, en souriant à sa mère, le profil fier, les cheveux noirs et la bouche entr’ouverte du roi de Navarre, qui semblait, sur la couche en désordre, reposer du plus calme et du plus profond sommeil.
Pâle, les yeux hagards, le corps cambré en arrière comme si un abîme se fût ouvert sur ses pas, Catherine poussa, non pas un cri, mais un rugissement sourd.
— Vous voyez, Madame, dit Marguerite, que vous étiez mal informée.
Catherine jeta un regard sur Marguerite, puis un autre sur Henri. Elle unit dans sa pensée active l’image de ce front pâle et moite, de ces yeux entourés d’un léger cercle de bistre, au sourire de Marguerite, et elle mordit ses lèvres minces avec une fureur silencieuse.
Marguerite permit à sa mère de contempler un instant ce tableau, qui faisait sur elle l’effet de la tête de Méduse. Puis elle laissa retomber le rideau, et, marchant sur la pointe du pied, elle revint près de Catherine, et, reprenant sa place sur sa chaise :
— Vous disiez donc, Madame ?
La Florentine chercha pendant quelques secondes à sonder cette naïveté de la jeune femme ; puis, comme si ses regards acérés se fussent émoussés sur le calme de Marguerite :
— Rien, dit-elle.
Et elle sortit à grands pas de l’appartement.
Aussitôt que le bruit de ses pas se fut assourdi dans la profondeur du corridor, le rideau du lit s’ouvrit de nouveau, et Henri, l’œil brillant, la respiration oppressée, la main tremblante, vint s’agenouiller devant Marguerite. Il était seulement vêtu de ses trousses et de sa cotte de mailles, de sorte qu’en le voyant ainsi affublé, Marguerite, tout en lui serrant la main de bon cœur, ne put s’empêcher d’éclater de rire.
— Ah ! Madame, ah ! Marguerite, s’écria-t-il, comment m’acquitterai-je jamais envers vous ?
Et il couvrait sa main de baisers, qui de la main montaient insensiblement au bras de la jeune femme.
— Sire, dit-elle en se reculant tout doucement, oubliez-vous qu’à cette heure une pauvre femme, à laquelle vous devez la vie, souffre et gémit pour vous ? Madame de Sauve, ajouta-t-elle tout bas, vous a fait le sacrifice de sa jalousie en vous envoyant près de moi, et peut-être, après vous avoir fait le sacrifice de sa jalousie, vous fait-elle celui de sa vie, car, vous le savez mieux que personne, la colère de ma mère est terrible.
Henri frissonna, et, se relevant, fit un mouvement pour sortir.
— Oh ! mais, dit Marguerite avec une admirable coquetterie, je réfléchis et me rassure. La clef vous a été donnée sans indication, et vous serez censé m’avoir accordé ce soir la préférence.
— Et je vous l’accorde, Marguerite ; consentez-vous seulement à oublier…
— Plus bas, sire, plus bas, répliqua la reine parodiant les paroles que dix minutes auparavant elle venait d’adresser à sa mère ; on vous entend du cabinet, et comme je ne suis pas encore tout à fait libre, sire, je vous prierai de parler moins haut.
— Oh ! oh ! dit Henri, moitié riant, moitié assombri, c’est vrai ; j’oubliais que ce n’est probablement pas moi qui suis destiné à jouer la fin de cette scène intéressante. Ce cabinet…
— Entrons-y, sire, dit Marguerite, car je veux avoir l’honneur de présenter à Votre Majesté un brave gentilhomme blessé pendant le massacre, en venant avertir jusque dans le Louvre Votre Majesté du danger qu’elle courait.
La reine s’avança vers la porte. Henri suivit sa femme.
La porte s’ouvrit, et Henri demeura stupéfait en voyant un homme dans ce cabinet prédestiné aux surprises.
Mais La Mole fut plus surpris encore en se trouvant inopinément en face du roi de Navarre. Il en résulta que Henri jeta un coup d’œil ironique à Marguerite, qui le soutint à merveille.
— Sire, dit Marguerite, j’en suis réduite à craindre qu’on ne tue dans mon logis même ce gentilhomme, qui est dévoué au service de Votre Majesté, et que je mets sous sa protection.
— Sire, reprit alors le jeune homme, je suis le comte Lerac de La Mole, que Votre Majesté attendait, et qui vous avait été recommandé par ce pauvre M. de Téligny, qui a été tué à mes côtés.
— Ah ! ah ! fit Henri, en effet, Monsieur, et la reine m’a remis sa lettre ; mais n’aviez-vous pas aussi une lettre de M. le gouverneur du Languedoc ?
— Oui, sire, et recommandation de la remettre à Votre Majesté aussitôt mon arrivée.
— Pourquoi ne l’avez-vous pas fait ?
— Sire, je me suis rendu au Louvre dans la soirée d’hier ; mais Votre Majesté était tellement occupée, qu’elle n’a pu me recevoir.
— C’est vrai, dit le roi ; mais vous eussiez pu, ce me semble, me faire passer cette lettre ?