Le Comte de Monte-Cristo (page 103)

Alexandre Dumas · Lettres

Texte français, domaine public · Source : fr.wikisource.org — Le Comte de Monte-Cristo · 142 pages

Fiche de l’œuvre dans le savoir

— Tu comprends bien que je n’ai pas cinq cents francs sur moi : il m’aurait fallu prendre un commissionnaire.

— Eh bien ! laisse-les chez toi, à ton concierge, c’est un brave homme, j’irai les prendre.

— Aujourd’hui ?

— Non, demain ; aujourd’hui je n’ai pas le temps.

— Eh bien ! soit ; demain, en partant pour Auteuil, je les laisserai.

— Je peux compter dessus ?

— Parfaitement.

— C’est que je vais arrêter d’avance ma bonne, vois-tu.

— Arrête. Mais ce sera fini, hein ? tu ne me tourmenteras plus ?

— Jamais.

Caderousse était devenu si sombre, qu’Andrea craignit d’être forcé de s’apercevoir de ce changement. Il redoubla donc de gaieté et d’insouciance.

— Comme tu es guilleret, dit Caderousse ; on dirait que tu tiens déjà ton héritage !

— Non pas, malheureusement !… Mais le jour où je le tiendrai…

— Eh bien ?

— Eh bien ! on se souviendra des amis ; je ne te dis que ça.

— Oui, comme tu as bonne mémoire, justement !

— Que veux-tu ? je croyais que tu voulais me rançonner.

— Moi ! oh ! quelle idée ! Moi qui, au contraire, vais encore te donner un conseil d’ami.

— Lequel ?

— C’est de laisser ici le diamant que tu as à ton doigt. Ah çà ! mais tu veux donc nous faire prendre ? tu veux donc nous perdre tous les deux, que tu fais de pareilles bêtises ?

— Pourquoi cela ? dit Andrea.

— Comment ! tu prends une livrée, tu te déguises en domestique, et tu gardes à ton doigt un diamant de quatre à cinq mille francs !

— Peste ! tu estimes juste ! Pourquoi ne te fais-tu pas commissaire-priseur ?

— C’est que je m’y connais en diamants ; j’en ai eu.

— Je te conseille de t’en vanter, dit Andrea, qui, sans se courroucer, comme le craignait Caderousse, de cette nouvelle extorsion, livra complaisamment la bague.

Caderousse le regarda de si près qu’il fut clair pour Andrea qu’il examinait si les arêtes de la coupe étaient bien vives.

— C’est un faux diamant, dit Caderousse.

— Allons donc, fit Andrea, plaisantes-tu ?

— Oh ! ne te fâche pas, on peut voir.

Et Caderousse alla à la fenêtre, fit glisser le diamant sur le carreau.

On entendit crier la vitre.

— Confiteor ! dit Caderousse en passant le diamant à son petit doigt, je me trompais ; mais ces voleurs de joailliers imitent si bien les pierres, qu’on n’ose plus aller voler dans les boutiques de bijouterie ; c’est encore une branche d’industrie paralysée.

— Eh bien ! dit Andrea, est-ce fini ? as-tu encore quelque chose à me demander ? te faut-il ma veste ? veux-tu ma casquette ? Ne te gêne pas pendant que tu y es.

— Non, tu es un bon compagnon au fond. Je ne te retiens plus, et je tâcherai de me guérir de mon ambition.

— Mais prends garde qu’en vendant ce diamant il ne t’arrive ce que tu craignais qu’il t’arrivât pour l’or.

— Je ne le vendrai pas, sois tranquille.

— Non, pas d’ici à après-demain, du moins, pensa le jeune homme.

— Heureux coquin ! dit Caderousse, tu t’en vas retrouver tes laquais, tes chevaux, ta voiture et ta fiancée.

— Mais oui, dit Andrea.

— Dis donc, j’espère que tu me feras un joli cadeau de noces le jour où tu épouseras la fille de mon ami Danglars ?

— Je t’ai déjà dit que c’était une imagination que tu t’étais mise en tête.

— Combien de dot ?

— Mais je te dis…

— Un million ?

Andrea haussa les épaules.

— Va pour un million, dit Caderousse ; tu n’en auras jamais autant que je t’en désire.

— Merci, dit le jeune homme.

— Oh ! c’est de bon cœur, ajouta Caderousse en riant de son gros rire. Attends, que je te reconduise.

— Ce n’est pas la peine.

— Si fait.

— Pourquoi cela ?

— Oh ! parce qu’il y a un petit secret à la porte ; c’est une mesure de précaution que j’ai cru devoir adopter ; serrure Huret et Fichet, revue et corrigée par Gaspard Caderousse. Je t’en confectionnerai une pareille quand tu seras capitaliste.

— Merci, dit Andrea ; je te ferai prévenir huit jours d’avance.

Ils se séparèrent. Caderousse resta sur le palier jusqu’à ce qu’il eût vu Andrea non seulement descendre les trois étages, mais encore traverser la cour. Alors il rentra précipitamment, ferma la porte avec soin, et se mit à étudier, en profond architecte, le plan que lui avait laissé Andrea.

— Ce cher Benedetto, dit-il, je crois qu’il ne serait pas fâché d’hériter, et que celui qui avancera le jour où il doit palper ses cinq cent mille francs ne sera pas son plus méchant ami.

V L’EFFRACTION.

Le lendemain du jour où avait eu lieu la conversation que nous venons de rapporter, le comte de Monte-Cristo était en effet parti pour Auteuil avec Ali, plusieurs domestiques et des chevaux qu’il voulait essayer. Ce qui avait surtout déterminé ce départ, auquel il ne songeait même pas la veille, et auquel Andrea ne songeait pas plus que lui, c’était l’arrivée de Bertuccio, qui, revenu de Normandie, rapportait des nouvelles de la maison et de la corvette. La maison était prête, et la corvette, arrivée depuis huit jours et à l’ancre dans une petite anse où elle se tenait avec son équipage de six hommes, après avoir rempli toutes les formalités exigées, était déjà en état de reprendre la mer.

Le comte loua le zèle de Bertuccio et l’invita à se préparer à un prompt départ, son séjour en France ne devant plus se prolonger au-delà d’un mois.

— Maintenant, lui dit-il, je puis avoir besoin d’aller en une nuit de Paris au Tréport ; je veux huit relais échelonnés sur la route qui me permettent de faire cinquante lieues en dix heures.

— Votre Excellence avait déjà manifesté ce désir, répondit Bertuccio, et les chevaux sont tout prêts. Je les ai achetés et cantonnés moi-même aux endroits les plus commodes, c’est-à-dire dans des villages où personne ne s’arrête ordinairement.

— C’est bien, dit Monte-Cristo, je reste ici un jour ou deux, arrangez-vous en conséquence.

Comme Bertuccio allait sortir pour ordonner tout ce qui avait rapport à ce séjour, Baptistin ouvrit la porte, il tenait une lettre sur un plateau de vermeil.

— Que venez-vous faire ici ? demanda le comte en le voyant tout couvert de poussière, je ne vous ai pas demandé, ce me semble ?

Baptistin, sans répondre, s’approcha du comte et lui présenta la lettre.

— Importante et pressée, dit-il.

Le comte ouvrit la lettre et lut :

« M. de Monte-Cristo est prévenu que cette nuit même un homme s’introduira dans sa maison des Champs-Élysées, pour soustraire des papiers qu’il croit enfermés dans le secrétaire du cabinet de toilette : on sait M. le comte de Monte-Cristo assez brave pour ne pas recourir à l’intervention de la police, intervention qui pourrait compromettre fortement celui qui donne cet avis. M. le comte, soit par une ouverture qui donnera de la chambre à coucher dans le cabinet, soit en s’embusquant dans le cabinet, pourra se faire justice lui-même. Beaucoup de gens et de précautions apparentes éloigneraient certainement le malfaiteur, et feraient perdre à M. de Monte-Cristo cette occasion de connaître un ennemi que le hasard a fait découvrir à la personne qui donne cet avis au comte, avis qu’elle n’aurait peut-être pas l’occasion de renouveler si, cette première entreprise échouant, le malfaiteur en renouvelait une autre. »

Le premier mouvement du comte fut de croire à une ruse de voleurs, piège grossier qui lui signalait un danger médiocre pour l’exposer à un danger plus grave. Il allait donc faire porter la lettre à un commissaire de police, malgré la recommandation, et peut-être même à cause de la recommandation de l’ami anonyme, quand tout à coup l’idée lui vint que ce pouvait être, en effet, quelque ennemi particulier à lui, que lui seul pouvait reconnaître et dont, le cas échéant, lui seul pouvait tirer parti, comme avait fait Fiesque du Maure qui avait voulu l’assassiner. On connaît le comte ; nous n’avons donc pas besoin de dire que c’était un esprit plein d’audace et de vigueur, qui se roidissait contre l’impossible avec cette énergie qui fait seule les hommes supérieurs. Par la vie qu’il avait menée, par la décision qu’il avait prise et qu’il avait tenue de ne reculer devant rien, le comte en était venu à savourer des jouissances inconnues dans les luttes qu’il entreprenait parfois contre la nature, qui est Dieu, et contre le monde, qui peut bien passer pour le diable.

— Ils ne veulent pas me voler mes papiers, dit Monte-Cristo, ils veulent me tuer ; ce ne sont pas des voleurs, ce sont des assassins. Je ne veux pas que M. le préfet de police se mêle de mes affaires particulières. Je suis assez riche, ma foi, pour dégrever en ceci le budget de son administration.

Le comte rappela Baptistin, qui était sorti de la chambre après avoir apporté la lettre.

— Vous allez retourner à Paris, dit-il, vous ramènerez ici tous les domestiques qui restent. J’ai besoin de tout mon monde à Auteuil.

— Mais ne restera-t-il donc personne à la maison, monsieur le comte ? demanda Baptistin.

— Si fait, le concierge.

— Monsieur le comte réfléchira qu’il y a loin de la loge à la maison.

— Eh bien ?

— Eh bien, on pourrait dévaliser tout le logis, sans qu’il entendît le moindre bruit.

— Qui cela ?

— Mais des voleurs.

— Vous êtes un niais, monsieur Baptistin ; les voleurs dévalisassent-ils tout le logement, ne m’occasionneront jamais le désagrément que m’occasionnerait un service mal fait.

Baptistin s’inclina.

— Vous m’entendez, dit le comte, ramenez vos camarades depuis le premier jusqu’au dernier ; mais que tout reste dans l’état habituel ; vous fermerez les volets du rez-de-chaussée, voilà tout.

— Et ceux du premier ?

— Vous savez qu’on ne les ferme jamais. Allez.

Le comte fit dire qu’il dînerait seul chez lui, et ne voulait être servi que par Ali.

Il dîna avec sa tranquillité et sa sobriété habituelles, et après le dîner, faisant signe à Ali de le suivre, il sortit par la petite porte, gagna le bois de Boulogne comme s’il se promenait, prit sans affectation le chemin de Paris, et à la nuit tombante se trouva en face de sa maison des Champs-Élysées.

Tout était sombre : seule une faible lumière brûlait dans la loge du concierge, distante d’une quarantaine de pas de la maison, comme l’avait dit Baptistin.

Monte-Cristo s’adossa à un arbre, et de cet œil qui se trompait si rarement, sonda la double allée, examina les passants, et plongea son regard dans les rues voisines, afin de voir si quelqu’un n’était point embusqué. Au bout de dix minutes, il fut convaincu que personne ne le guettait. Il courut aussitôt à la petite porte avec Ali, entra précipitamment, et, par l’escalier de service, dont il avait la clef, rentra dans sa chambre à coucher, sans ouvrir ou déranger un seul rideau, sans que le concierge lui-même pût se douter que la maison, qu’il croyait vide, avait retrouvé son principal habitant.

Arrivé dans la chambre à coucher, le comte fit signe à Ali de s’arrêter, puis il passa dans le cabinet, qu’il examina ; tout était dans l’état habituel : le précieux secrétaire à sa place, et la clef au secrétaire ; il le ferma à double tour, prit la clef, revint à la porte de la chambre à coucher, enleva la double gâche du verrou, et rentra.

Pendant ce temps, Ali apportait sur une table les armes que le comte lui avait demandées, c’est-à-dire une carabine courte et une paire de pistolets doubles, dont les canons superposés permettaient de viser aussi sûrement qu’avec des pistolets de tir. Armé ainsi, le comte tenait la vie de cinq hommes entre ses mains.

Il était neuf heures et demie à peu près ; le comte et Ali mangèrent à la hâte un morceau de pain et burent un verre de vin d’Espagne ; puis Monte-Cristo fit glisser un de ces panneaux mobiles qui lui permettaient de voir d’une pièce dans l’autre. Il avait à sa portée ses pistolets et sa carabine, et Ali, debout près de lui, tenait à la main une de ces petites haches arabes qui n’ont pas changé de forme depuis les croisades.

Par une des fenêtres de la chambre à coucher, parallèle à celle du cabinet, le comte pouvait voir dans la rue.

Deux heures se passèrent ainsi ; il faisait l’obscurité la plus profonde, et cependant Ali, grâce à sa nature sauvage, et cependant le comte, grâce sans doute à une qualité acquise, distinguaient dans cette nuit jusqu’aux plus faibles oscillations des arbres de la cour.

Depuis longtemps la petite lumière de la loge du concierge s’était éteinte.

Il était à présumer que l’attaque, si réellement il y avait une attaque projetée, aurait lieu par l’escalier du rez-de-chaussée et non par une fenêtre. Dans les idées de Monte-Cristo, les malfaiteurs en voulaient à sa vie et non à son argent. C’était donc à sa chambre à coucher qu’ils s’attaqueraient, et ils parviendraient à sa chambre à coucher soit par l’escalier dérobé, soit par la fenêtre du cabinet.

Il plaça Ali devant la porte de l’escalier, et continua de surveiller le cabinet.

Onze heures trois quarts sonnèrent à l’horloge des Invalides ; le vent d’ouest apportait sur ses humides bouffées la lugubre vibration des trois coups.

Comme le dernier coup s’éteignait, le comte crut entendre un léger bruit du côté du cabinet ; ce premier bruit, ou plutôt ce premier grincement, fut suivi d’un second, puis d’un troisième ; au quatrième, le comte savait à quoi s’en tenir. Une main ferme et exercée était occupée à couper les quatre côtés d’une vitre avec un diamant.

Le comte sentit battre plus rapidement son cœur. Si endurcis au danger que soient les hommes, si bien prévenus qu’ils soient du péril, ils comprennent toujours, au frémissement de leur cœur et au frissonnement de leur chair, la différence énorme qui existe entre le rêve et la réalité, entre le projet et l’exécution.

Cependant Monte-Cristo ne fit qu’un signe pour prévenir Ali ; celui-ci, comprenant que le danger était du côté du cabinet, fit un pas pour se rapprocher de son maître.

Monte-Cristo était avide de savoir à quels ennemis et à combien d’ennemis il avait affaire.

La fenêtre où l’on travaillait était en face de l’ouverture par laquelle le comte plongeait son regard dans le cabinet. Ses yeux se fixèrent donc vers cette fenêtre : il vit une ombre se dessiner plus épaisse sur l’obscurité ; puis un des carreaux devint tout à fait opaque, comme si l’on y collait du dehors une feuille de papier, puis le carreau craqua sans tomber. Par l’ouverture pratiquée, un bras passa qui chercha l’espagnolette ; une seconde après la fenêtre tourna sur ses gonds, et un homme entra.

L’homme était seul.

— Voilà un hardi coquin ! murmura le comte.

En ce moment il sentit qu’Ali lui touchait doucement l’épaule ; il se retourna : Ali lui montrait la fenêtre de la chambre où ils étaient, et qui donnait sur la rue.

Monte-Cristo fit trois pas vers cette fenêtre ; il connaissait l’exquise délicatesse des sens du fidèle serviteur. En effet, il vit un autre homme qui se détachait d’une porte, et, montant sur une borne, semblait chercher à voir ce qui se passait chez le comte.

— Bon ! dit-il, ils sont deux : l’un agit, l’autre guette.

Il fit signe à Ali de ne pas perdre des yeux l’homme de la rue, et revint à celui du cabinet.

Le coupeur de vitres était entré et s’orientait, les bras tendus en avant.

Enfin il parut s’être rendu compte de toutes choses ; il y avait deux portes dans le cabinet, il alla pousser les verrous de toutes deux.

Lorsqu’il s’approcha de celle de la chambre à coucher, Monte-Cristo crut qu’il venait pour entrer, et prépara un de ses pistolets ; mais il entendit simplement le bruit des verrous glissant dans leurs anneaux de cuivre. C’était une précaution, voilà tout ; le nocturne visiteur, ignorant le soin qu’avait pris le comte d’enlever les gâches, pouvait désormais se croire chez lui et agir en toute tranquillité.

Seul et libre de tous ses mouvements, l’homme alors tira de sa large poche quelque chose, que le comte put distinguer, posa ce quelque chose sur un guéridon, puis il alla droit au secrétaire, le palpa à l’endroit de la serrure, et s’aperçut que, contre son attente, la clef manquait.

Mais le casseur de vitres était un homme de précaution et qui avait tout prévu ; le comte entendit bientôt ce froissement du fer contre le fer que produit, quand on le remue, ce trousseau de clefs informes qu’apportent les serruriers quand on les envoie chercher pour ouvrir une porte, et auxquels les voleurs ont donné le nom de rossignols, sans doute à cause du plaisir qu’ils éprouvent à entendre leur chant nocturne, lorsqu’ils grincent contre le pêne de la serrure.

— Ah ! ah ! murmura Monte-Cristo avec un sourire de désappointement, ce n’est qu’un voleur.

Mais l’homme, dans l’obscurité, ne pouvait choisir l’instrument convenable. Il eut alors recours à l’objet qu’il avait posé sur le guéridon ; il fit jouer un ressort, et aussitôt une lumière pâle, mais assez vive cependant pour qu’on pût voir, envoya son reflet doré sur les mains et sur le visage de cet homme.

— Tiens ! fit tout à coup Monte-Cristo en se reculant avec un mouvement de surprise, c’est…

Ali leva sa hache.

— Ne bouge pas, lui dit Monte-Cristo tout bas, et laisse là ta hache, nous n’avons plus besoin d’armes ici.

Puis il ajouta quelques mots en baissant encore la voix, car l’exclamation, si faible qu’elle fût, que la surprise avait arrachée au comte, avait suffi pour faire tressaillir l’homme, qui était resté dans la pose du rémouleur antique. C’était un ordre que venait de donner le comte, car aussitôt Ali s’éloigna sur la pointe du pied, détacha de la muraille de l’alcôve un vêtement noir et un chapeau triangulaire. Pendant ce temps, Monte-Cristo ôtait rapidement sa redingote, son gilet et sa chemise, et l’on pouvait, grâce au rayon de lumière filtrant par la fente du panneau, reconnaître sur la poitrine du comte une de ces souples et fines tuniques de mailles d’acier, dont la dernière, dans cette France où l’on ne craint plus les poignards, fut peut-être portée par le roi Louis XVI, qui craignait le couteau pour sa poitrine, et qui fut frappé d’une hache à la tête.

Cette tunique disparut bientôt sous une longue soutane, comme les cheveux du comte sous une perruque à tonsure ; le chapeau triangulaire, placé sur la perruque, acheva de changer le comte en abbé.

Cependant l’homme, n’entendant plus rien, s’était relevé, et pendant le temps que Monte-Cristo opérait sa métamorphose, était allé droit au secrétaire, dont la serrure commençait à craquer sous son rossignol.

— Bon ! murmura le comte, lequel se reposait sans doute sur quelque secret de serrurerie qui devait être inconnu au crocheteur de portes, si habile qu’il fût : bon ! tu en as pour quelques minutes. Et il alla à la fenêtre.

L’homme qu’il avait vu monter sur une borne en était descendu, et se promenait toujours dans la rue ; mais, chose singulière, au lieu de s’inquiéter de ceux qui pouvaient venir, soit par l’avenue des Champs-Élysées, soit par le faubourg Saint-Honoré, il ne paraissait préoccupé que de ce qui se passait chez le comte, et tous ses mouvements avaient pour but de voir ce qui se passait dans le cabinet.

Monte-Cristo, tout à coup, se frappa le front et laissa errer sur ses lèvres entr’ouvertes un rire silencieux.

Puis, se rapprochant d’Ali :

— Demeure ici, lui dit-il tout bas, caché dans l’obscurité, et quel que soit le bruit que tu entendes, quelque chose qui se passe, n’entre et ne te montre que si je t’appelle par ton nom.

Ali fit signe de la tête qu’il avait compris et qu’il obéirait.

Alors Monte-Cristo tira d’une armoire une bougie tout allumée, et au moment où le voleur était le plus occupé à sa serrure, il ouvrit doucement la porte, ayant soin que la lumière qu’il tenait à la main donnât tout entière sur son visage.

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