Enarrationes in Psalmos (page 10)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

te dit du bien, mais avec mauvaise intention; mais que l’on vienne te dire : Nul n’est meilleur que toi, et que l’on t’applaudisse de la sorte dans ta vie criminelle, car le pécheur est loué dans les désirs de son âme, et l’on applaudit à celui qui fait le mal 1 ; on t’applaudit pour ton malheur : de même que le premier te maudissait pour ton bonheur, le second te bénit pour ton malheur. Mais fuis, mais évite chacun de ces deux ennemis. L’un sévit, l’autre caresse : ni l’un ni l’autre ne sont bons; l’un a recours à la colère, l’autre est fourbe dans ses éloges. Evite l’un et l’autre, et prie pour l’un et pour l’autre. Car celui qui faisait cette prière : « Qu’ils retournent sur leurs pas, couverts d’ignominie, ceux qui me veulent du mal », celui-là jette les yeux sur une autre catégorie de fourbes et de méchants, qui nous bénit pour nous perdre : « Que ceux-là soient chargés de leur propre honte, qui me disent: Courage ! courage ! » Ils donnent de fausses louanges: c’est un grand homme, un homme de bien, un lettré, un savant; pourquoi est-il chrétien? Ils applaudissent en vous ce que vous ne voudriez pas qu’on louât; ils blâment ce qui fait votre joie. Mais dis-leur seulement : Pourquoi donc, ô homme, louer en moi la bonté, la justice? Si vous me croyez tel, bénissez Jésus-Christ qui m’a fait ainsi. Mais lui: Non pas, ne va point te calomnier toi-même, c’est toi qui t’es fait ce que tu es. « Qu’ils soient couverts de confusion ceux qui me disent: Courage! courage ! » Qu’est-il dit ensuite? « Qu’ils tressaillent, qu’ils soient dans la joie, Seigneur, ceux qui vous cherchent 2! » Ce n’est pas moi, c’est bien vous qu’ils cherchent : Ce n’est point à moi qu’ils disent: Courage ! courage ! mais ils voient que si j’ai quelque sujet de m’applaudir, c’est en vous que je me glorifie: « Que celui, en effet, qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur 3. Qu’ils tressaillent, qu’ils soient dans la joie, ceux qui vous cherchent, et qu’ils disent toujours: Que le Seigneur soit glorifié ». Quand le pécheur devient juste, bénis celui qui justifie l’impie 4 ; s’il reste dans son péché, bénis encore celui qui l’appelle au pardon;

s’il s’élance dans la carrière de la justice, bénissons aussi celui qui l’appelle à la récompense. « Que le Seigneur

1. Ps. X,3. — 2. Id. XXXIX, 17.— 3. I Cor. I, 31.— 4. Rom. IV, 5.

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reçoive toujours les bénédictions de celui « qui aime son salut ».

27. « Pour moi», à qui ils voulaient tant de mal;

« pour moi », dont ils cherchaient l’âme afin de la perdre; et, pour parler de cette autre catégorie: « Pour moi », à qui tous criaient : Courage ! courage ! pour moi, « je suis pauvre et dans l’indigence ». Il n’y a rien en moi que l’on puisse louer. Que Dieu déchire mon sac, et me couvre du vêtement de sa gloire. « Je vis, non pas moi, mais le Seigneur vit en moi 1 ». Si le Christ vit en toi, si le bien qui est en toi vient du Christ, tout ce que tu as est du Christ. Qu’es-tu donc par toi-même? « Je suis pauvre et dans l’indigence ». Je ne suis point riche, puisque je ne suis point superbe. II était riche celui qui disait: « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme les autres hommes 2 » ; mais il était pauvre ce publicain qui disait : « Seigneur, ayez pitié de moi  qui suis un pécheur ». L’un rejetait le trop plein de son âme, l’autre pleurait à la faim. « Je suis pauvre et dans l’indigence ». Et que deviendras-tu avec ton indigence et ta pauvreté? Va mendier à la porte du Seigneur; frappe et l’on t’ouvrira. « Je suis pauvre et dans l’indigence; mais le Seigneur prendra soin de moi. Jette dans le Seigneur tes angoisses, espère en lui et il fera le reste 3 ». Pourquoi te charger de toi-même? Comment pourvoir à tes besoins? Abandonne ces soins à celui qui t’a fait.

Si, même avant que tu fusses, il a pris soin de toi, comment t’abandonnerait-il, maintenant que tu es ce qu’il te voulait? Car déjà tu es fidèle et tu marches dans les voies de la justice. Il t’abandonnerait, « Celui qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes 4 », alors que dans ta justice tu vis de la foi? il pourrait te mépriser 5, te négliger, te rejeter? Loin de là, puisqu’il a soin de toi dès ce monde; il te vient en aide, il te donne ce qui est nécessaire, écarte ce qui est nuisible. Te donner, c’est te consoler, pour que tu demeures ferme; te reprendre, c’est te châtier, de peur que tu ne périsses. Le Seigneur a donc soin de toi, ne t’inquiète point. Il te porte, celui qui t’a fait ; garde-toi d’échapper à la main de ton Créateur; échapper à cette main, c’est te briser dans ta chute.

1. Gal. II, 20.— 2. Luc, XVIII, 11, 13.— 3. Ps. LIV, 23.— 4. Matt. V, 45. — 5. Rom. I, 17.

C’est l’effet de la bonne volonté que tu de. meures dans les mains de ton Créateur. Dis alors: Mon Dieu l’a voulu, il me portera, il me soutiendra. Jette-toi donc dans ses bras: ne crois pas t’y précipiter comme dans le vide; loin de toi cette pensée. C’est lui qui a dit: « Je remplis le ciel et la terre 1». Il ne te manquera nulle part; pour toi, ne lui manque jamais, ne te manque pas à toi-même.

28. « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon soutien, mon protecteur, ne tardez point 2».

Il prie, il implore, il craint de manquer de courage : « Ne tardez point ». Que signifie: « Ne tardez point? Si ces jours n’eussent été abrégés, nulle chair n’eût pu être sauvée 3». Voilà ce que nous lisions tout à l’heure à propos des jours de tribulation. Ce sont les membres de Jésus-Christ qui invoquent le Seigneur comme s’ils ne formaient qu’un seul homme, qu’un seul corps du Christ, répandu dans toute la terre, un seul mendiant, un seul pauvre ; car il est pauvre aussi, lui qui de riche est devenu pauvre, selon cette parole de l’Apôtre : « Etant riche, il est devenu pauvre, afin de vous enrichir de sa pauvreté 4». Il enrichit les vrais pauvres, il appauvrit les faux riches. C’est ce pauvre qui crie à Dieu : « Des extrémités de la terre, je crie vers vous, quand mon âme est dans l’ennui 4 ». Voici venir les jours des tribulations, et des plus grandes tribulations; ils viendront, selon le témoignage de l’Ecriture; et à mesure qu’ils approchent, les tribulations s’accroissent. Que nul ne se promette ce que l’Evangile ne promet point. Je vous conjure, mes frères, d’examiner si les Ecritures nous ont trompés en rien; si elles ont fait une prédiction, et qu’il soit arrivé le contraire de ce qui était prédit : il est de toute nécessité que tout arrive comme elles l’ont marqué. Or, les Ecritures n’ont d’autres promesses pour cette vie, que peines, qu’afflictions, qu’angoisses, que surcroîts de douleurs, que tentations sans nombre. C’est à tout cela qu’il faut nous pré. parer , de peur d’être surpris et de tomber dans le découragement. « Malheur aux femmes enceintes, aux nourrices 6 » vous venez de l’entendre. Les femmes enceintes figurent ceux qui- sont enflés d’espoir; les nourrices, ou celles qui allaitent, marquent ceux qui jouissent de ce qu’ils ont désiré. Une

1. Jérém. XXIII, 24. — 2. Ps. XXXIX, 18. — 3. Matt. XXIV, 22 — 4. II Cor. VIII, 9. — Ps. LI, 3. — 6. Matt. XXIV, 19.

femme enceinte, en effet, a l’espérance d’un fils, mais d’un fils qu’elle ne voit pas encore; celle qui allaite, embrasse le fils qu’elle espérait. Prenons, pour plus de lumière, une comparaison : Quelle villa magnifique a mon voisin! si elle m’appartenait! comme je la joindrais à la mienne, et des deux n’en ferais qu’une seule! L’avarice aussi aime l’unité : ce qu’elle aime est un bien ; mais elle ne sait où il faut l’aimer. Cet homme convoite la terre de son voisin, mais ce voisin est riche, il n’a besoin de rien, il a des honneurs, il a même de la puissance, et il y a plus de motifs peut-être d’appréhender sa puissance, qu’il n’y en a d’espérer sa terre : notre avare n’espérant rien, ne conçoit pas, son âme ne ressemble pas à la femme enceinte. Mais que le voisin soit  pauvre, qu’il se trouve dans la nécessité de vendre son bien ou qu’on puisse l’y forcer, notre avare ouvre les yeux, il espère la villa son  âme est enceinte, elle a l’espoir qu’elle pourra acquérir et posséder la terre d’un voisin pauvre. Et lorsque ce voisin dans l’indigence, pressé par le besoin, vient trouver son voisin riche, pour lequel peut-être il est d’ordinaire obséquieux, pour qui il a de la déférence jusqu’à se lever à son arrivée, le saluer en inclinant la tête; prêtez-moi, je vous en prie, dit-il, je suis dans le besoin, un créancier me presse. Je n’ai rien sous la main, répond le riche, qui aurait si l’autre voulait vendre. Nous savons tout cela, nous avons eu de ces gens parmi nous; puissions-nous n’en plus avoir! Nous ne sommes pas d’hier, nous ne  sommes pas pour aujourd’hui seulement; il est temps encore de se corriger : nous n’en sommes pas encore à cette séparation des uns à droite, des autres à gauche 1 ; nous ne sommes pas encore dans les enfers, où était c riche qui soupirait après une goutte d’eau 2: écoutons pendant que nous sommes en vie, et corrigeons-nous. Ne désirons pas le bien des autres, afin de ne ressembler pas aux femmes enceintes; ne les possédons point, afin de ne point les embrasser, comme on embrasse des enfants : « Malheur aux femmes qui seront en ces jours enceintes , ou nourrices ». Il faut changer, il faut élever notre coeur, ne pas demeurer de coeur ici-bas. C’est une région maudite, qu’il nous suffise

1. Matt. XXV, 33. — Luc, XVI, 22.

de la nécessité d’y demeurer de corps; ne faisons rien de ce qui n’est pas nécessaire. Qu’à chaque jour suffise sa peine 1; et que notre coeur habite plus haut. « Si vous êtes ressuscités avec le Christ (dit l’Apôtre aux fidèles, qui reçoivent le corps et le sang du Seigneur) « si vous êtes ressuscités avec le Christ, ayez du goût pour les choses du ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu.

Cherchez les choses d’en haut , et non les choses de la terre. Car vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec Jésus-Christ 2 ». Ce qui nous est promis n’apparaît pas encore; il est préparé, mais vous ne le voyez point. Tu es gros de désirs, sois-le de ces désirs-là; que telle soit ton espérance : et alors tu aboutiras à un enfantement certain, non plus à un avortement, ni à rien d’ici-bas; tu embrasseras dans l’éternité le fruit que tu auras mis au monde. C’est ainsi que le prophète Isaïe s’écriait : « Nous avons conçu et nous avons enfanté un souffle de salut 3 ». Tout cela est donc dans l’éloignement, on ne le donne point aujourd’hui, mais un jour on le donnera. Combien Dieu nous a-t-il déjà donné? qui pourra compter ses dons d’après les saintes Ecritures ? Il y est parlé de l’Eglise, nous la voyons établie; il y est parlé de la destruction des idoles, et nous voyons qu’elles ne sont plus; il y est écrit que les Juifs perdront leur royaume, c’est ce que nous voyons; il y est écrit qu’il y aura des hérétiques dans l’avenir, et nous les voyons; il y est parlé du jour du jugement, il est parlé encore de la récompense des bons, de la peine des méchants; et Dieu, que nous voyons fidèle en tout le reste, pourrait-il faiblir et nous tromper en ce dernier point? « Le Seigneur prendra soin de moi. C’est vous, ô mon Dieu, qui êtes mon soutien, mon protecteur; ô mon Dieu, ne tardez point. Si ces jours n’eussent été abrégés, nulle chair n’eût pu être sauvée;

mais ils seront abrégés en faveur des élus ».

Ces jours seront des jours de tribulation et ne seront pas aussi longs qu’on le croit. Ils passeront avec rapidité, et alors viendra le repos qui ne passera point, quoiqu’on doive, ce semble, acquérir par une longue douleur un bien sans limite.

1. Matt.VI, 34. — 2. Colos. III, 1-3. — 3. Isa. XXVI, 18. — 4. Matt. XXIV, 22.

DISCOURS SUR LE PSAUME XL

SERMON AU PEUPLE POUR UNE FÊTE DE MARTYRS.

LE CHRIST DANS LES MARTYRS

Les Juifs ont crucifié Jésus afin d’empêcher que l’on crût à lui, et sa mort a répandu son nom dans toute la terre; le sang des martyrs a multiplié les chrétiens. Le salut pour nous est de comprendre pourquoi Jésus s’est anéanti jusqu’à mourir; celui qui le comprend ne sera point livré à l’ennemi qui est le diable, lion quand il persécute les martyrs, serpent quand il séduit par l’hérésie. Dieu vient à notre secours, empoisonne nos plaisirs, nous fait aimer ce qui est aimable, et guérit notre âme qui a péché. Nos ennemis entrent pour voir les hypocrites dans l’ Eglise, comme Judas dans le collège apostolique; ils cherchent le mal, Dieu en tire le bien. Accomplissement des prophéties en Jésus-Christ.

1. En ce jour où nous célébrons les saints martyrs, pour glorifier les douleurs du Christ, chef des martyrs, qui ne s’est point épargné lui-même en appelant ses soldats au combat, mais qui a le premier combattu, le premier vaincu, afin d’encourager les combattants par son exemple, de les soutenir de sa majesté, de les couronner selon ses promesses ; écoutons quelques passages de ce psaume qui regardent la passion. Nous l’avons dit souvent, et nous ne craignons pas de répéter ce qu’il vous est bon de retenir, c’est que Notre-Seigneur Jésus-Christ parle souvent en son propre nom, c’est-à-dire en qualité de chef, et souvent encore il parle dans la personne de ses membres, c’est-à-dire de nous-mêmes et de sa sainte Eglise; de telle sorte néanmoins qu’une seule personne semble parler, afin de nous faire comprendre que la tête et les membres subsistent dans une parfaite unité, et qu’ils sont inséparables; telle est l’union dont il est dit : « Ils seront deux dans une même chair 1 ». Si donc nous reconnaissons qu’il n’y a pour deux qu’une même chair, n’attribuons aux deux qu’une même voix. Commençons notre discours par ce verset que nous avons chanté, en répondant au lecteur, bien qu’il soit tiré du milieu du psaume : « Mes ennemis m’outragent dans leurs discours; ils s’écrient: Quand mourra-t-il? Quand périra son nom 2? » C’est Notre-Seigneur Jésus-Christ qui parle; mais voyez si l’on ne peut pas l’entendre aussi des membres. Cela fut dit quand Notre-Seigneur vivait encore sur la terre dans une chair mortelle. Les Juifs en effet voyaient la multitude accepter

1. Gen. II, 24; Eph. V, 31. — 2. Ps, XL, 6.

son autorité, ainsi que sa majesté et sa divinité qui éclataient dans ses miracles; alors, stigmatisés par la parabole de ceux qui avaient dit : « Voici l’héritier, venez, tuons-le, et l’héritage sera pour nous 1 » ; ils dirent en eux-mêmes, c’est-à-dire entre eux, ce mot fameux du grand-prêtre Caïphe: « Vous voyez qu’il est suivi d’une grande foule, que le monde court après lui; si nous le laissons vivre, les Romains viendront nous exterminer, nous et notre ville. Il est bon qu’un homme meure pour le peuple, et non que toute la nation périsse ». Or, l’Evangéliste ajoute à ces paroles d’un homme qui ne savait ce qu’il disait: « Il ne parlait pas ainsi de lui-même; mais, étant pontife cette année, il prophétisa que Jésus-Christ devait mourir pour le peuple et pour la nation 2 ». Et néanmoins, à la vue du peuple qui le suivait, ils dirent : « Quand mourra-t-il, quand périra son nom?» c’est-à-dire, quand nous l’aurons fait mourir, son nom n’existera plus sur la terre, et une fois mort, il ne séduira plus personne; sa mort seule fera comprendre aux hommes qu’ils ne suivaient qu’un homme et qu’il n’ avait en lui aucune espérance de salut; ils abandonneront son nom et il ne subsistera plus. Il est donc mort, mais son nom n’a point péri, il s’est répandu par toute la terre ; il est mort, mais c’était le grain de froment qui doit mourir  pour faire surgir une abondante moisson 3. Lors donc que Notre-Seigneur Jésus-Christ fut glorifié, les hommes crurent en lui plus que jamais et en plus grand nombre; et  les membres entendirent le langage que le

1. Matt. XXI, 38. — 2. Jean, XI, 47-51. — 3. Jean, XII, 25.

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chef avait entendu. Le Seigneur était remonté lins les cieux et souffrait encore en nous sur la terre, lorsque ses ennemis dirent: « Quand mourra-t-il et quand périra son nom? » De là viennent les persécutions que Satan souleva contre l’Eglise pour perdre le nom du Christ. Ne croyez pas en effet, mes frères, que les païens qui sévissaient contre les chrétiens, ne se proposaient pas d’effacer de la terre le nom du Christ. C’est pour tuer le Christ, non plus dans le chef, mais dans les membres, que l’on égorgea les martyrs. Or, l’effusion de ce sang précieux servit à multiplier les membres l’Eglise, et la mort des martyrs fut ajoutée à cette semence divine. La mort de ses justes précieuse devant le Seigneur 1. Les chrétiens allèrent donc chaque jour se multipliant, et ce souhait de leurs ennemis . « Quand mourra-t-il, quand périra son nom? » ne fut pas accompli. On le fait encore aujourd’hui. On voit les païens se réunir, compter les années, prêter l’oreille au dire de certains fanatiques : Un jour viendra qu’il n’y aura plus de chrétiens 2; le culte de nos idoles sera rétabli comme auparavant. Ils disent encore : « Quand mourra-t-il, quand périra son nom? » Deux fois vaincus, soyez donc sages pour la troisième : le Christ est mort, et son nom n’a point disparu; les martyrs sont morts, et l’Eglise s’en accroît davantage, et le nom du Christ se répand dans toutes les nations; lui qui a prédit sa mort et sa résurrection, qui a prédit la mort et le couronnement des martyrs, a prédit aussi ce qui doit arriver à son Eglise. S’il a dit vrai deux fois, aura-t-il menti la troisième? Vous n’avez donc contre lui qu’une fausse opinion; mieux vaudrait pour vous croire en lui, « afin de comprendre sa pauvreté, son indigence 3;

car de riche qu’il était, il s’est fait pauvre, afin que vous fussiez enrichis de sa pauvreté 4 », dit saint Paul. Cette pauvreté est pour lui une cause de mépris, et l’on dit: C’était un

1. Ps. CXV, 15. — 2. Saint Augustin nous dit, dans la Cité de Dieu (liv. XVIII, chap. XXXV), que les païens voyant que des persécutions et si nombreuses n’avaient pu mettre fin à la religion chrétienne, mais qu’elle y puisait même une force merveilleuse d’accroissement, inventèrent je ne sais quels vers grecs, formant la réponse des oracles à une consultation, et qui attribuent à saint Pierre d’avoir usé de maléfices pour faire adorer le Christ pendant 365 ans après lesquels ce culte devait immédiatement disparaître. Mais si l’on part de la première prédication de saint Pierre à la Pentecôte, ce nombre d’années doit échoir à la 399e du Christ; et ce culte est si loin de disparaître, qu’il renverse au contraire ce qui des temples des Dieux, qu’il brise les idoles, et règne glorieusement. (Cité de Dieu, liv. XVIII, chap. LIV.) —  3. Ps. XL, 10. — II Cor. VIII, 9.

homme. Que pouvait-il être? Il est mort, il a été crucifié : vous rendez un culte à un homme, vous mettez votre espoir dans un homme, vous adorez un mort. Erreur. Comprends donc, ô mon frère, ce pauvre, cet indigent , afin que sa pauvreté t’enrichisse. Comprends-tu le pauvre et l’indigent? Sais-tu bien que c’est le Christ lui-même qui est ce pauvre, cet indigent d’un autre psaume : « Pour moi, je suis pauvre, je suis indigent, mais le Seigneur a pris soin de moi 1? » Qu’est-ce que comprendre le pauvre et l’indigent? C’est comprendre « qu’il s’est anéanti, prenant la forme d’un esclave, se rendant semblable aux autres hommes, reconnu homme par ses dehors »; lui qui était riche devant son Père, pauvre à nos yeux; riche dans le ciel, pauvre sur la terre; riche parce qu’il était Dieu, pauvre parce qu’il était homme. Ton trouble viendrait-il de ce que tu vois un homme, tu vois une chair, tu envisages sa mort, tu persifles sa croix? C’est là ton trouble? Comprends donc ce pauvre, cet indigent. Qu’est-ce à dire? Comprends que, dans cette infirmité que tu vois, il y a une divinité cachée;

qu’il est riche, parce qu’il l’est de lui-même; qu’il est pauvre, parce que tu l’étais. Sa pauvreté néanmoins fait notre richesse, comme son infirmité fait notre force, comme sa folie fait notre sagesse, comme sa nature mortelle fait notre immortalité 2. Considère quel est ce pauvre, n’en juge point par la pauvreté des autres. Il est venu enrichir les pauvres, lui qui s’est fait pauvre. Ouvre donc le giron de ta foi, et reçois-y ce pauvre pour ne pas demeurer dans ta pauvreté.

2. « Bienheureux celui qui comprend le  pauvre et l’indigent, le Seigneur le délivrera  au jour mauvais 3». Ce jour mauvais viendra; bon gré mal gré, il viendra; viendra le jour du jugement, jour mauvais si tu n’as pas compris le pauvre et l’indigent. Car alors apparaîtra clairement ce que tu refuses de croire aujourd’hui; mais tu ne pourras échapper à l’évidence, toi qui ne crois pas à l’invisible. Tu es invité à croire ce que tu ne vois pas, afin d’échapper à la confusion lorsque tu verras. Comprends donc le pauvre et l’indigent, c’est-à-dire Jésus-Christ, comprends les richesses cachées dans celui que tu vois pauvre. Car en lui sont cachés les trésors de la sagesse

1. Ps. XXXIX, 18. — I Cor, I, 30. — Ps. XL, 2.

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et de la science 1. Il te délivrera au jour mauvais, parce qu’il est Dieu; parce qu’il est homme, il a ressuscité ce qu’il y avait en lui d’humain, l’a changé, l’a amélioré, l’a élevé au ciel. Mais cette nature divine qui a voulu ne faire en l’homme et avec l’homme qu’une seule personne, ne pouvait ni décroître, ni croître, ni mourir, ni ressusciter. Il est mort à cause de l’infirmité de l’homme; mais, après tout, Dieu ne saurait mourir. Que le Verbe de Dieu ne meure pas, n’en sois pas étonné, puisque l’âme d’un martyr ne meurt point. N’entendions-nous pas tout à l’heure Jésus-Christ qui nous disait : « Ne craignez « point ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme 2?» Donc, à la mort des martyrs les âmes ne sont point mortes, et le Verbe serait mort quand le Christ expira? Le Verbe de Dieu est bien plus que l’âme humaine, puisque celte âme de l’homme a été faite par Dieu; et si elle est faite par Dieu, elle est faite par le Verbe, puisque tout a été fait par lui 3.

Donc le Verbe ne meurt pas, puisque l’âme faite par le Verbe est immortelle. Mais de même que nous disons : L’homme est mort, bien que son âme ne meure point; nous disons de même sans erreur que le Christ est mort, bien que la divinité ne meure pas en lui. D’où vient sa mort? de sa pauvreté, de son indigence. Que sa mort ne te blesse point, ne t’empêche point de contempler sa divinité. « Bienheureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent».

Jette les yeux sur les pauvres, sur les indigents, sur ceux qui ont faim, qui ont soif, qui sont étrangers, qui sont nus, qui sont malades, qui sont en prison ; comprends bien ce pauvre, car si tu le comprends, tu comprendras aussi celui qui a dit : « J’ai eu faim, j’ai eu soif, j’ai été nu, étranger, malade, prisonnier 4 ».

Et de la sorte, le Seigneur te délivrera au jour mauvais.

3. Vois aussi quel sera ton bonheur. « Que le Seigneur le conserve ». Le prophète souhaite le bonheur à l’homme qui comprend le pauvre et l’indigent. Ce souhait est une promesse : ceux qui en agissent ainsi peuvent attendre en toute sécurité : « Que le Seigneur le conserve et le vivifie ». Qu’est-ce à dire, « le conserve et le vivifie? » En quel sens « le vivifie ? » Dans le sens de la vie

1. Coloss. II, 3. — 2. Matt. X, 28. — 3. Jean, I, 3. — 4. Matt. XXV, 15 —                5. Ps. XL, 3.

éternelle. Car on ne donne la vie qu’à celui qui est mort.

Mais un mort peut-il comprendre le pauvre et l’indigent? Le prophète nous promet donc la vie dont parle saint Paul: « Le corps est mort à cause du péché, mais l’esprit vit à cause de la justice; or, si celui qui a ressuscité le Christ d’entre les morts habite en vous, il rendra aussi la vie à vos corps mortels, à cause de l’esprit qui habite en vous 1 ». C’est là cette vie qui est promise à celui qui comprend le pauvre et l’indigent. Mais saint Paul a dit à Timothée, que « nous avons reçu la promesse de cette vie et de la vie future 2 », donc, ceux qui ont l’intelligence du pauvre et de l’indigent ne doivent pas croire que, certains d’aller au ciel, ils sont négligés sur la terre; qu’ils n’ont à espérer que pour l’avenir et l’éternité, et que Dieu ne prend aucun soin de ses saints et de ses fidèles en cette vie : aussi le prophète, après nous avoir dit ce que nous devons attendre principalement: « Que le Seigneur le conserve et le vivifie»; jette les yeux sur la vie actuelle et s’écrie : « Qu’il le rende heureux sur la terre ». Elève donc tes regards sur ces promesses de la foi chrétienne : Dieu ne t’abandonne pas sur la terre, et il te fait des promesses pour le ciel. Beaucoup de mauvais chrétiens, de ces consulteurs d’éphémérides, qui observent les temps et les jours, pressés par les reproches qu’ils reçoivent de nous ou de chrétiens qui valent mieux qu’eux, au sujet de ces pratiques nous répondent : Ces choses nous servent pour la vie présente, mais nous sommes chrétiens pour la vie éternelle; nous croyons au Christ afin qu’il nous donne la vie céleste, mais cette vie temporelle, qui est aujourd’hui la nôtre, il n’en prend aucun souci. Il ne leur reste plus qu’à dire, en résumé, qu’il faut honorer Dieu en vue de la vie éternelle, et le diable en vue de la vie temporelle. Mais Jésus-Christ lui-même va leur répondre : « Vous ne pouvez servir deux maîtres 3 ». Or, tu sers celui-ci à cause de tes espérances du ciel, et tu sers celui-là à cause de tes espérances de la terre; combien ne serait-il pas mieux de servir celui qui a fait le ciel et la terre? Celui qui a pris soin qu’il y eût une terre, négligera-t-il son image sur la terre? Donc, «Que le Seigneur conserve, qu’il vivifie » celui qui comprend le pauvre et l’indigent. De

1. Rom, VIII, 10, 11. — 2. I Tim. IV, 8. — 3. Matt. VI, 24.

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plus, qu’en lui donnant la vie pour l’éternité, il lui donne le bonheur sur la terre ».

4. « Qu’il ne le livre point entre les mains de son ennemi 1 ».Cet ennemi, c’est le diable. Que nul, en entendant ces paroles, ne pense à aucun homme qui serait son ennemi. Déjà peut-être il pensait à son voisin, à tel autre avec lequel il est en procès, à celui-ci qui veut le dépouiller de son bien, à celui-là qui veut le forcer à vendre sa maison. Loin de vous ces pensées ; mais pensez à celui dont le Seigneur a dit : « C’est l’homme ennemi qui a fait cela 2 ». C’est lui, cet ennemi qui veut se faire adorer en vue des biens de la terre, dans son impuissance à renverser le nom chrétien: il se voit en effet distancé par la gloire et la renommée du Christ; il voit, qu’égorger des martyrs, c’est leur procurer une couronne et un triomphe sur lui-même, qu’il ne réussit à persuader aux hommes que le Christ n’est rien, qu’il lui est difficile de tromper en déshonorant le Christ, et il s’efforce de tromper en le comblant d’éloges. Quel était jadis son langage ? Quel homme adorez-vous? un Juif mort, un crucifié, un homme de rien qui n’a pu se défendre du trépas. Mais quand il a vu le genre humain accourir au nom du Christ, et au nom du crucifié les temples renversés, les idoles brisées, les sacrifices éteints, les hommes comprendre que tout cela est prédit dans les Prophètes, s’éprendre d’admiration et fermer leur coeur à toute injure contre le Christ, il s’est revêtu des louanges du Christ et a pris un autre moyen de nous détourner de la foi. Elle est belle, dit-il, cette loi des chrétiens, elle est puissante, elle est divine, ineffable; mais qui la peut accomplir? Au nom de notre Sauveur, mes frères, foulez aux pieds le lion et le dragon 3 ! Dans ses blasphèmes insolents, c’était le lion qui frémissait;

dans ses éloges astucieux, c’est le dragon qui tend des embûches. Qu’ils embrassent la foi, ceux qui avaient quelque doute, et qu’ils ne disent pas: Qui peut accomplir cette loi ? S’ils comptent sur leurs forces, ils ne l’accompliront point. Mais qu’ils croient en se reposant sur la grâce de Dieu, qu’ils viennent dans cette confiance, qu’ils viennent chercher du secours, et non leur condamnation. C’est au nom du Christ que vivent tous les fidèles; chacun selon son état accomplissant les préceptes du Christ, voit dans le mariage, soit dans le célibat, soit

1. Ps. XI, 3. — 2. Matt. XIII, 28. — 3. Ps. XC, 13.

dans la virginité, ils vivent autant que Dieu leur donne de vivre ; ils ne présument point de leurs forces, mais ils savent qu’ils n’ont à se glorifier que de Dieu. « Qu’avez-vous que vous  n’ayez point reçu? Si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier, comme si vous n’aviez pas reçu 1 ? » Ne me dis plus alors : Qui accomplit la loi? Il l’accomplit en moi, celui qui est venu vers le pauvre avec ses richesses: c’était le pauvre à la vérité qui venait vers le pauvre, mais plein de richesses pour celui qui n’en avait point. L’homme qui a ces pensées, qui comprend le pauvre et l’indigent, qui ne dédaigne pas la pauvreté du Christ, qui comprend les richesses du Christ, celui-là devient heureux sur la terre ; il n’est pas livré aux mains de cet ennemi qui cherche à lui persuader de servir Dieu pour les biens du ciel, et le diable pour les biens de la terre. « Que Dieu ne le livre point aux mains de son ennemi ».

5. « Que le Seigneur lui porte secours 2 ». Mais où ? Peut-être dans le ciel, peut-être dans ce qui concerne la vie éternelle, en sorte qu’il lui reste à servir le diable, dans les privations terrestres, et à cause des nécessités de cette vie! Non. Tu as la promesse de la vie présente et de la vie future 3. Il est venu te trouver sur la terre, celui qui a créé le ciel et la terre. Ecoute enfin ce qu’il dit ensuite: « Que le Seigneur lui porte du secours sur son lit de douleur ». Ce lit de douleur, c’est l’infirmité de la chair. Ne dis point: Je ne puis maîtriser, ni porter, ni refréner ma chair : Dieu te donne cette puissance. « Que le Seigneur te porte secours sur ton lit de douleur ». Ton lit te portait et tu ne portais pas ton lit ; mais tu avais une paralysie intérieure ; le Christ est venu te dire: « Prends ton grabat et va dans ta maison 4. Que le Seigneur lui porte du secours sur son lit de douleur ». Le Prophète en appelle maintenant à Dieu, comme si on lui demandait: Puisque Dieu nous porte du secours, pourquoi donc avons-nous à subir tant de douleurs en cette vie, tant de scandales, tant de travaux, tant de troubles du côté de la chair et du monde ? Il en appelle à Dieu et nous expose la sagesse de ses remèdes. « Pendant son infirmité », dit-il, « vous avez bouleversé toute sa couche ». Mais qu’est-ce que cela: « Vous avez bouleversé toute sa couche pendant son infirmité ? » Cette couche se dit de quelque chose de

1. I Cor. IV, 7.— 2. Ps. XL, 4.— 3. 1 Tim. IV, 8.— 4. Marc, II, 11.

terrestre. Toute âme infirme en cette vie cherche quelque chose de terrestre où elle se puisse reposer, car elle ne peut supporter que difficilement la fatigue d’une tension de l’esprit vers Dieu; elle cherche donc sur la terre quelque objet qui lui serve de repos, où elle puisse en quelque sorte s’étendre et faire une pose, comme sont les choses que peuvent aimer les âmes innocentes. Il n’est point ici question de ces convoitises perverses qui font que les uns se délassent au théâtre, les autres dans le cirque, dans l’amphithéâtre, celui-ci dans les jeux, celui-là dans la bonne chère, plusieurs dans les voluptés de l’adultère, d’autres dans les violences de la rapine, d’autres enfin dans la fraude et dans les artifices de la fourberie; tout cela est pour ces hommes un délassement. Comment un délassement? lis y trouvent une félicité. Mais éloignons tout cela pour en venir à l’homme innocent. Il trouve son repos dans sa maison, dans sa famille, dans son épouse, dans ses enfants, dans sa pauvreté, dans son champ médiocre, dans le petit jardin qu’il a planté, dans quelque bâtisse qu’il a faite avec soin ; c’est en cela que se délassent les justes. Toutefois, Dieu qui veut que nous n’ayons d’amour que pour la vie éternelle, mêle des amertumes à nos plaisirs les plus innocents, afin de nous y faire sentir la tribulation et de retourner ainsi notre couche, dans notre infirmité. « Pendant mon infirmité vous avez bouleversé toute ma couche ». Qu’il ne cherche donc point pourquoi il trouve des épines même dans ses oeuvres les plus innocentes. L’amertume des choses de la terre lui apprend à s’élever à un amour supérieur; de peur que ce voyageur qui va dans sa patrie ne prenne l’hôtellerie pour sa maison, « vous avez bouleversé toute sa couche pendant son infirmité ».

6. Mais pourquoi en agir ainsi? C’est que Dieu flagelle celui qu’il reçoit parmi ses enfants 1 ». Pourquoi encore? Parce qu’il a été dit à l’homme: « Tu mangeras ton pain à la sueur de ton front 2 ». Si donc l’homme doit reconnaître que c’est à cause de ses péchés, qu’il subit tous ces châtiments dont Dieu se sert pour bouleverser notre couche dans notre infirmité, qu’il se convertisse et qu’il se dise : «Pour moi, j’ai dit: Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, car j’ai péché contre vous ». O mon Dieu, exercez-

1. Hébr. XII, 6. — 2.Gen. III, 19.

moi par les châtiments; vous jugez bon d’exercer celui que vous recevez parmi vos enfants, vous qui n’avez pas épargné votre Fils unique. Pour lui, il a subi le châtiment sans être coupable ; et moi je dis : « Ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous ». S’il a subi des incisions, celui qui n’avait aucune gangrène; si, lui qui est pour nous la guérison, n’a pas dédaigné les brûlures du remède ; pouvons. nous témoigner de l’impatience, quand le médecin nous coupe et nous brûle, c’est-à-dire, nous met à l’épreuve de toutes les tribulations, nous guérit de notre péché? Livrons-nous donc entièrement à la main du médecin: il n’est pas dans l’erreur, et ne tranche point la chair vive au lieu de la chair corrompue; il juge de ce qu’il voit, il sait jusqu’où va le mal, lui qui a fait la nature ; il discerne ce qui est son oeuvre et ce qui est l’oeuvre de nos convoitises. Il sait qu’il a donné à l’homme en santé des préceptes pour l’empêcher de tomber dans la langueur ; qu’il lui a dit dans le paradis : Mange ceci, ne touche point à cela 1. L’homme en santé n’a pas écouté le précepte du médecin qui l’aurait empêché de tomber; qu’il l’écoute dans sa maladie, afin d’en relever. « Pour moi, j’ai dit: Seigneur, ayez pitié de moi, guérisses mon âme , parce que j’ai péché contre vous ». Dans mes actions, dans mes fautes, je n’accuse pas le hasard, je ne dis pas: Voilà ce que m’a fait le destin ; je ne dis point: C’est Vénus qui m’a fait adultère, Mars qui m’a fait brigand, Saturne qui m’a fait avare; « j’ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous». Est-ce le Christ qui parle ainsi?

Est-ce lui, notre Chef sans péché ? Est-ce lui qui a restitué ce qu’il n’avait point enlevé 3? Est-ce lui qui seul est libre parmi les morts 3? Il était libre en effet parmi les morts, parce qu’il était sans péché; puisque tout homme qui pèche devient esclave du péché 4. Est-ce donc bien lui? C’est lui dans ses membres, car la voix de ses membres est sa voix, comme la voix de notre chef est notre voix. Nous étions en lui quand il disait : « Mon âme est triste jusqu’à la mort 5». Car il ne craignait pas de mourir, lui qui était venu pour mourir; il ne refusait pas de mourir, celui qui avait

1. Gen. II, 16, 17.— 2. Ps. LXVIII, 5.— 3. Id. LXXXVII, 6. —  4. Jean, VIII, 34. — 5. Matt. XXVI, 38.

la puissance de donner sa vie, et la puissance de la reprendre 1 ; mais les membres parlaient dans la personne du chef, et le chef parlait au nom des membres. C’est donc en notre nom, qu’il exhale cette plainte : « Guérissez  mon âme, parce que j’ai péché contre vous». Car nous étions en lui, quand il dit: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2 ? » En effet, dans le psaume qui contient ce verset, nous lisons à la suite : « Les rugissements de mes péchés 3 ». Quel péché y avait-il en lui, sinon que notre vieil homme a été crucifié avec lui, afin que le corps du péché fût anéanti, et que désormais nous ne fussions plus esclaves du péché 4. Disons-lui donc, et disons en lui: « Pour moi, Seigneur, prenez-moi en pitié, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous ».

7. « Mes ennemis m’outragent dans leurs discours, ils ont dit : Quand mourra-t-il, quand périra son nom 5?» Nous avons déjà imposé ces paroles, nous avons commencé par là; allons plus loin, II n’est pas nécessaire de répéter ce qui est frais encore dans votre mémoire et dans vos cœurs.

8. « Ils entraient afin de me voir 6 ». L’Eglise endure ce qu’a enduré le Christ, la passion du chef devient la passion des membres. Le serviteur est-il donc plus grand que son Seigneur , et le disciple au-dessus du maître? « S’ils m’ont persécuté, ils vous persécuteront à votre tour; s’ils ont traité de Béelzébub le père de famille, combien plus ses serviteurs 7?  Ils entraient donc afin de voir ». Ce Judas était près de notre chef, il entrait auprès de notre chef, afin de voir, c’est-à-dire d’espionner ; non pas afin de trouver des motifs de croire, mais afin d’avoir quoi de trahir. Celui-là donc entrait afin de voir, et notre chef a voulu nous servir d’exemple. Qu’est-il arrivé ensuite aux membres après l’exaltation du chef? Saint Paul n’a-t-il pas dit : « Quelques faux frères se sont introduits dans l’Eglise pour espionner notre liberté ? » Ceux-là aussi entraient donc pour voir. Il est en effet des hypocrites, des méchants déguisés, qui se joignent à nous sous les apparences de la charité, qui épient tous les mouvements, toutes les paroles des saints, qui tendent partout des piéges. Et que leur arrive- t-il? Lisez ensuite : « Leur cœur

1. Jean. X, 18. — 2. Matt. XXVII, 46. — 3. Ps. XXI, 2. — 4. Rom. VI, 6 — 5. Ps. XL, 6. — 6. Id. 8. — 7. Matt. X, 24, — 8. Gal, II, 4.

a proféré des choses vaines » ; c’est-à-dire, qu’ils affectent dans leurs discours une feinte charité; ce qu’ils disent est vain, sans vérité, sans solidité. Et comme ils cherchent les occasions de nous accuser, que dit le prophète? « Ils se sont amassé l’iniquité». Car nos ennemis préparent des calomnies contre nous; c’est beaucoup pour eux d’avoir des prétextes de nous accuser. « Ils ont amassé contre eux l’iniquité ». Contre eux, dit le Prophète, et non contre moi. De même que Judas le fit contre lui-même, et non contre le Christ, ainsi les hypocrites le font contre eux, non contre l’Eglise; car c’est d’eux qu’il est dit ailleurs « L’iniquité a menti contre elle-même 1. C’est contre eux-mêmes qu’ils ont amassé l’iniquité ». Et de même qu’ils entraient pour voir, « ils sortaient dehors et ils parlaient ». Celui qui était entré pour voir, sortait dehors et parlait. Plût à Dieu qu’il fût dedans et qu’il parlât selon la vérité!

Il ne sortirait point dehors où il dit le mensonge. Il est un traître et un persécuteur, celui qui sort au dehors pour parler. Si tu fais partie des membres du Christ, viens à l’intérieur, demeure uni au chef. Tolère l’ivraie, si tu es le bon grain; tolère la paille, si tu es le froment 2 ; si tu es un bon poisson, souffre dans le filet des poissons mauvais. Pourquoi t’envoler avant qu’il soit temps de vanner? Pourquoi prévenir le temps de la moisson, pour arracher le froment avec toi? Pourquoi rompre le filet avant d’être sur les bords ? « Ils sortaient dehors, et ils parlaient».

9. « Tous mes ennemis tenaient contre moi le même langage 3 ». Ils tenaient le même langage contre moi; combien eût-il été mieux qu’ils tinssent un même langage avec moi? Qu’est-ce à dire : « Le même langage contre moi? » ils formaient tous le même dessein, la même conspiration. C’est donc le Christ qui leur dit : Vous vous unissez contre moi, unissez-vous à moi. Pourquoi contre moi? pourquoi pas avec moi? Si vous aviez toujours le même sentiment, vous ne seriez point déchirés par le schisme. Car l’Apôtre leur dit:

« Je vous supplie, mes frères, d’avoir tous le même langage, afin qu’il n’y ait aucun schisme parmi vous 4. Mes ennemis murmuraient contre moi le même langage; tous méditaient le mal contre moi », ou plutôt contre eux, car ils se sont amassé

1. Ps. XXVI, 12.— 2. Matt, XIII, 30.— 3. Ps. XL, 8. — I Cor. I, 10.

444

l’iniquité; mais aussi contre moi, car il faut les juger d’après leurs intentions. De ce qu’ils n’aient rien pu faire, n’en concluons pas qu’ils ne voulaient rien faire. Le diable aussi voulut exterminer le Christ, et Judas le voulut mettre à mort: mais la mort et la résurrection du Christ nous ont donné la vie; et néanmoins le diable et Judas ont reçu la récompense de leur volonté perverse, et non point de notre salut. Car, vous le savez, c’est d’après l’intention qu’un homme doit être jugé digne de récompense ou de châtiment, et nous voyons des hommes faire à d’autres des souhaits tels que nous pouvons le désirer, et qui sont accusés de malédiction. Quand cet homme, jadis aveugle, mais dont les yeux elle coeur étaient rendus à la lumière, confondait les Juifs aux yeux ouverts, au coeur aveugle, « Voulez-vous », leur dit cet homme déjà éclairé, « voulez-vous aussi être ses disciples? »« Mais eux », dit l’Evangile, « s’écrièrent en le maudissant : Pour toi, sois son disciple 1 ». Puisse tomber sur chacun de nous cette malédiction qu’ils lui jetaient! Elle est appelée malédiction à cause de l’erreur malveillante de ceux qui la profèrent, et non du mal que contiennent les expressions: l’historien qui nous la raconte envisage plutôt leur intention que leurs paroles. « Ils méditaient le mal contre moi ». Or, quel mal arriva-t-il au Christ, quel mal aux martyrs? Dieu changea tout en bien.

10. « Ils ont arrêté contre moi une parole d’iniquité ». Quelle parole d’iniquité? Jette

les yeux sur notre chef: « Tuons-le, et l’héritage sera pour nous 3 ». Insensés, comment

donc aurez-vous son héritage? Parce que vous l’aurez tué? Eh bien! le voilà tué, et l’héritage

ne sera point pour vous. « Celui qui dort ne se relèvera-t-il donc pas? » Quand sa mort vous donnait des jubilations, il dormait; car il dit dans un autre psaume: « Pour moi, j’ai dormi ». Ses ennemis furieux voulurent le mettre à mort : « Pour moi », dit-il, « j’ai dormi ». Car si je l’avais voulu, je n’aurais éprouvé aucun sommeil. « Je me suis endormi, parce que j’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la reprendre 4. J’ai dormi, j’ai pris mon sommeil et je me suis éveillé 5 » . Que les Juifs donc s’emportent, que la terre soit livrée aux

1. Jean, IX, 27, 28.— 2. Ps. XL, 9.— 3. Matt. XXI, 38. — 4. Jean, X, 18.— 5. Ps. III,6.

mains de l’impie 1, que mon corps soit entre les mains des persécuteurs, qu’ils le suspendent à la croix, l’y attachent avec des clous, le percent d’une lance : « Celui qui dort ne se lèvera-t-il point? » Pourquoi a-t-il dormi? Parce que le vieil Adam était la figure de l’Adam futur 2: « Et Adam dormait quand Dieu tira Eve de son côté 3 », Adam était donc la figure du Christ, Eve la figure de l’Eglise: d’où elle fut appelée mère des vivants. Quand le Seigneur forma-t-il Eve? Quand Adam dormait. Quand les sacrements de l’Eglise coulèrent-ils du flanc du Christ? Quand il dormait sur la croix. « Celui qui dort ne se lèvera-t-il donc point? »

11. D’où vient ce sommeil? De celui qui est entra pour voir, et qui s’est amassé l’iniquité. « Car l’homme de ma paix, en qui je me confiais, qui mangeait mon pain, a levé le talon contre moi 4 ». Il a levé le pied contre moi, il a voulu me frapper. Quel est cet homme de sa paix? Judas. Mais le Christ a-t-il eu confiance en lui, pour dire: «En qui je me confiais? » Ne le connaissait-il point dès le commencement? Ne savait-il pas ce qu’il serait avant qu’il fût né? N’avait-il pas dit à ses disciples : « Je vous ai choisis douze et l’un de vous est un démon 5? » Comment donc a-t-il espéré en lui, sinon parce que ce Judas est parmi ses membres, et que plusieurs fidèles ayant espéré en Judas, le Seigneur se personnifie en eux? Beaucoup de ceux qui croyaient en Jésus-Christ voyaient Judas marcher parmi les douze disciples, et quelques-uns espéraient en lui; car il était semblable aux autres; et parce que le Christ était en cens de ses membres qui avaient cet espoir, comme il est dans ceux qui ont faim et soif, il a pu dire: « J’ai eu confiance», comme il a dit: «J’ai eu faim ». Si donc nous lui disons: Seigneur, quand avez-vous espéré? comme on lui a dit: Quand avez-vous eu faim? de même que dans cette occasion il nous a dit : Ce que vous aven fait au plus petit des miens, c’est à moi que vous l’avez fait; de même il peut nous dire ici : Quand le moindre des miens avait confiance en Judas, c’était moi qui avais confiance, En qui ai-je eu la confiance? En « l’homme de ma paix, en qui j’ai espéré, qui mangeait mon pain ».

Comment l’a-t-il désigné dans sa passion, d’après ces paroles du Prophète? Il le fit

1. Job, IX, 24. — 2. Rom. V, 14. — 3. Gen. II, 21. — 4. Ps. XL, 10. — 5. Jean. VI, 71. -

connaître par un morceau de pain 1, afin que l’on reconnût que c’était de lui qu’il était dit : Qui mangera mon pain » .Et quand Judas vint ensuite pour le livrer, il lui donna le baiser 2, afin de montrer que c’était lui que désignait cette parole: « L’homme de ma paix ».

12. « Mais vous, Seigneur, ayez pitié de moi 3 ».

Il parle ici sous la forme de l’esclave, sous la forme du pauvre et de l’indigent. « Bienheureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent

4. Ayez pitié de moi, ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux ». Voyez quand s’est dite cette parole, maintenant accomplie. Les Juifs ont mis à mort le Christ pour ne point perdre leur patrie 5 ; et, après sa mort, ils la perdirent ; arrachés de leur royaume, ils furent dispersés. Le Christ, après sa résurrection, leur rendit la souffrance, et la rendit comme un avertissement, non point comme une condamnation. Cette cité dans laquelle tout un peuple frémissait, comme le lion qui enlève et qui rugit, s’écriait: « Crucifiez-le, crucifiez-le 6», renferme aujourd’hui des chrétiens, et pas un seul juif, tous les Juifs en sont expulsés. L’Eglise du Christ est plantée en ce lieu d’où l’on a extirpé les épines de la Synagogue. Leur  feu s’est donc allumé comme le feu dans les épines 7; mais le Seigneur était un bois vert. « C’est ce qu’il dit lui-même à quelques femmes qui le pleuraient comme un homme qui va mourir : « Ne pleurez point sur moi, mais pleurez sur vous et sur vos enfants 8»; prédisant ainsi : « Ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux. Si l’on traite ainsi le bois vert, que fera-t-on au bois sec9 ? » Quand le bois vert pourra-t-il être consumé par le feu des épines?

« Ils ont pris flamme comme le feu dans les épines 10 ».

Le feu consume les épines ; et à quelque bois vert qu’on l’applique, il ne s’allume que difficilement; la sève du bois vert résiste longtemps à cette flamme lente et sans vigueur, capable néanmoins de consumer des épines.  « Ressuscitez-moi, je me vengerai d’eux ». Ne croyez pas, mes frères, que le Fils ait moins de puissance que le Père, parce qu’il dit : « Ressuscitez-moi », comme s’il ne pouvait se ressusciter lui-même. Car le Père a ressuscité seulement ce qui pouvait mourir;

c’est-à-dire,

1. Jean, XIII, 26. — 2. Matt. XXVI, 49. — 3. Ps. XL, 11. — 4. Id. 2. — 5. Jean, XI, 18. — 6. Luc, XXIII, 31; Jean, XIX, 6. — 7. Ps. CXVIII, 12 .— 8. Luc, XXIII, 28.— 9. Id. 31.— 10. Ps. CXVII, 12.

la chair est morte, la chair est ressuscitée. Ne croyez pas non plus que Dieu, le Père du Christ, a pu ressusciter le Christ en cette chair de son Fils, et que le Christ, Verbe de Dieu, égal à son Père, n’aurait pu ressusciter sa chair. Ecoutez dans l’Evangile: « Détruisez ce temple de Dieu et je le rebâtirai en trois jours ». Et pour dissiper tous les doutes: « Il parlait ainsi », dit l’Evangéliste, « du temple de son corps 1, Ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux ».

13. « Voici en quoi j’ai connu votre amour pour moi, c’est que mon ennemi n’a pas triomphé de moi 2». Voir le Christ à la croix, c’était un bonheur pour les Juifs; ils croyaient avoir assouvi leur volonté de lui nuire ; ils ont contemplé dans le Christ à la croix , le fruit de leur cruauté ; ils branlaient la tête: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3 ». Lui qui le pouvait, n’en descendait pas; loin de montrer son pouvoir, il enseignait la patience. S’il fût descendu de la croix quand ils parlaient ainsi, il eût paru céder à leurs insultes ; on eût pu croire qu’il ne pouvait supporter les opprobres. Il demeura donc à la croix, nonobstant leurs blasphèmes;

il était ferme quand eux chancelaient. Car s’ils branlaient la tête, c’est qu’ils n’étaient pas unis au Christ, qui est le véritable chef. Grande leçon de patience que nous donne le Christ! car, tout en refusant d’agir selon les provocations des Juifs, il fit quelque chose de plus grand, puisqu’il est plus merveilleux de sortir du tombeau que de descendre de la croix. « C’est que je ne serai point pour mon ennemi un sujet de triomphe ». Ils tressaillirent donc à ce moment: mais le Christ ressuscita, mais le Christ entra dans sa gloire. Aujourd’hui qu’ils voient tout le genre humain croire en son nom, qu’ils osent aujourd’hui le provoquer, aujourd’hui branler la tête : ou plutôt, que leur tête soit immobile, et, si elle s’agite, que ce soit dans la stupeur et dans l’admiration. Ils disent en effet aujourd’hui : Serait-il donc celui qu’ont prédit Moïse et les Prophètes? Ils ont dit de lui « qu’il a été conduit comme une brebis pour être immolé; que, comme l’agneau devant celui qui le tond, il est demeuré sans voix, et n’a pas ouvert la bouche; que nous sommes guéris par ses blessures 4 ». Or,

1. Jean, II, 19, 21.—  2. Ps. XL, 12.— 3. Matt. XXVII, 39, 40. — 4. Isa. LIII, 5, 7.

446

nous voyons que ce crucifié entraîne après lui le genre humain, et que nos pères ont dit en

vain : « Tuons-le, de peur que le monde ne le suive » Peut-être ne le suivrait-on pas s’il n’était point mort. « Pour moi, le signe de votre amour, c’est que je ne serai pas un sujet de triomphe pour mon ennemi ».

14. « Vous m’avez au contraire soutenu à cause de mon innocence 2 » : véritable innocence ! intégrité sans tache , paiement sans dette, châtiment sans faute! « Vous m’avez soutenu à cause de mon innocence, et m’avez affermi en votre présence pour jamais 3». Vous m’avez affermi pour jamais, et affaibli pour un temps, affermi en votre présence, affaibli en présence des hommes. Quoi donc? Louange à Dieu, gloire à Dieu. « Béni soit le Seigneur, Dieu d’Israël 4 ». Car il est le Dieu d’Israël, notre Dieu, le Dieu de Jacob, le Dieu du second fils, le Dieu du second peuple. Qu’on n’ose point nous dire : C’est des Juifs que l’on parle ainsi ; je ne suis point d’Israël. Les Juifs sont bien moins enfants d’Israël. Car l’aîné des deux frères, c’est le peuple rejeté; le second, c’est le peuple chéri de Dieu. Aujourd’hui s’accomplit cette parole: « L’aîné servira le plus jeune 5 ». Aujourd’hui, mes frères, les Juifs sont nos serviteurs; aujourd’hui ils sont nos colporteurs, ils portent les livres que nous étudions. Ecoutez en quoi les Juifs nous rendent service et non sans raison. Caïn, ce frère aîné qui tua son frère le plus jeune, fut marqué d’un signe, afin qu’on ne le tuât point, c’est-à-dire, afin

1. Jean, XII, 19. — 2. Ps. XL, 13. — 3. Ibid. — 4. Id. 14. — 5. Gen. XXV, 23.

qu’il demeurât lui-même un peuple 1. Or, les Juifs ont les Prophètes et la loi, et cette loi et ces Prophètes ont annoncé le Christ, Quand nous avons affaire aux païens et que nous leur montrons aujourd’hui, dans l’Eglise du Christ, l’accomplissement de ce qui a été prédit longtemps d’avance concernant le nom du Christ, le Christ damas son chef et dans ses membres, nous prenons les livres des Juifs, afin que ces païens ne puissent croire que nous avons fabriqué ces prophéties, et que nous avons ajusté sur l’événement ces annonces de l’avenir. Car les Juifs sont nos ennemis, et ces livres de nos ennemis nous servent à convaincre les païens. Dieu a donc tout réglé, tout disposé pour notre salut. Il a prédit avant nous, il accomplit la prophétie de nos jours, et ce qui n’est point encore accompli, s’accomplira. Il a donc tenu sa promesse de manière à nous faire croire à ce qu’il nous doit encore; car il nous donnera ce qu’il ne nous pas donné encore, comme il a donné aujourd’hui ce qu’il n’avait pas donné auparavant. Si quelqu’un veut voir où sont écrites ces promesses, qu’il lise Moïse et les Prophètes. Si quelque ennemi veut s’opiniâtrer en disant: Vous vous êtes fait vos prophéties, montrons-lui les livres des Juifs, puisque l’aîné doit être le serviteur du plus jeune. Que nos adversaires y lisent des oracles accomplis aujourd’hui sous nos yeux; et disons tous : « Béni soit de siècle en siècle le Seigneur Dieu d’Israël; et tout le peuple dira : Amen, Amen ».

1. Gen. IV, 15.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 41 à 50

DISCOURS SUR LE PSAUME XLI

SERMON AU PEUPLE

LES SOUPIRS DE L’ÉGLISE

Ce cerf altéré désigne les membres de l’Eglise, qui sont les fils de Coré ou du Calvaire. Le désir de la vie éternelle a de l’analogie avec les moeurs des cerfs qui sont agiles, qui tuent les serpents, ce qui leur occasionne une grande soif, qui se soulagent mutuellement du fardeau de leur tête. Le cerf du psaume se nourrit de ses larmes, quand on lui dit : Où est ton Dieu? Il le trouve dans les régions spirituelles de la méditation,  en s’élevant jusqu’aux saintes harmonies qui lui font désirer le ciel. Il s’afflige d’être encore ici-bas, il s’effraie des abîmes. Il veut aller au ciel par l’espérance, par l’humilité et surtout par la prière, qui est le meilleur des sacrifices.

1. Il y a longtemps, mes frères, que mon âme voudrait s’épanouir avec vous dans la parole de Dieu, et vous saluer en celui qui est notre secours et notre salut. Ecoutez donc par notre intermédiaire ce que dit le Seigneur, et avec nous réjouissez-vous en lui, en sa parole, en sa vérité, en sa charité. Le Psaume dont nous voulons vous parler aujourd’hui, est en accord avec l’ardeur de vos désirs. C’est par un saint désir en effet qu’il commence;

et le chantre s’écrie : « Comme le cerf altéré brame après les sources d’eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu ! 1 ». Qui donc parle ainsi ?

C’est nous, si nous voulons. Pourquoi chercher ailleurs celui qui parle, quand tu peux être toi-même ce que tu cherches? Toutefois, ce n’est point un seul homme, mais bien tout un corps. C’est le corps du Christ, ou l’Eglise 2. Il est vrai qu’on ne trouve point le même désir chez tous ceux qui entrent dans l’Eglise : et néanmoins ceux qui ont goûté combien le Seigneur est doux, et retrouvé cette douceur dans ce cantique, ne doivent pas croire que cette faveur est pour eux seuls ; mais qu’ils se persuadent que cette semence est répandue dans le champ du Seigneur, par toute la terre, et que les chrétiens disent avec une certaine unité : « Comme le cerf altéré brame après les sources d’eau vive, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu ». On peut en effet, sans erreur, appliquer ces paroles aux catéchumènes, qui s’empressent d’arriver à la grâce du baptême. De là tient qu’on leur chante solennellement ce

1. Ps. LI, 2 .— 2. Colos. I, 24

psaume, afin qu’ils soupirent après cette source de la rémission des péchés. « Comme le cerf brame après les fontaines d’eau vive ». Qu’il en soit ainsi, et que cette interprétation, qui est vraie, qu’autorisent nos solennités, soit reçue dans l’Eglise. Toutefois, mes frères, il me semble que le baptême n’assouvit pas chez les fidèles cet ardent désir; qu’il ne sert qu’à l’attiser davantage, s’ils savent bien en quel lieu ils voyagent comme étrangers, et où leur pèlerinage doit aboutir.

2. Voici donc le titre du psaume: « Pour la fin, pour l’intelligence, psaume aux fils de  Coré 1 ». D’autres titres encore font mention des fils de Coré 2, et il me souvient de vous en avoir parlé, de vous avoir expliqué le sens de cette dénomination; et pourtant, il faut dire un mot de ce titre: ce que nous en avons dit auparavant ne doit pas nous empêcher d’en parler; tous n’étaient pas présents toutes les fois que nous en avons parlé. Que Coré ait été un homme, comme il est vrai, et qu’il ait eu des enfants appelés fils de Coré 3 pour nous, cherchons la figure qu’il nous dérobe et faisons ressortir les mystères dont ce nom est chargé. Car c’est dans le sens d’un profond mystère que l’on appelle les chrétiens fils de Coré. Comment fils de Coré? fils de l’Epoux, fils du Christ. Les chrétiens sont appelés aussi fils de l’Epoux 4.Comment donc le Christ serait-il Coré? C’est que Coré signifie l’endroit chauve ou Calvaire. Mais ceci paraît encore bien éloigné. Je demandais pourquoi le Christ est appelé Coré, et je cherche plus encore

1. Ps. LI, 1. — 2. Id. XLIII-XLVIII. — 3.  Num. XXVI, 11 — Matt. IX, 15.

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les rapports du Christ avec le mot chauve ou Calvaire. Or, le lieu du Calvaire où il fut crucifié 1, ne vous vient-il pas en pensée ? Il vous vient assurément. Donc les fils de l’époux, les fils de ses douleurs, les fils rachetés par son sang, les fils de sa croix, qui portent gravé sur leur front, ce que ses ennemis désirent sur le Calvaire, sont appelés fils de Coré. C’est pour eux, pour leur donner l’intelligence, que nous chantons ce Psaume. Stimulons donc notre intelligence, et comprenons-le, puisqu’il est chanté pour nous. Que nous faut-il comprendre? En le chantant quelle intelligence veut-on nous en donner? J’ose bien dire: « Les perfections invisibles de Dieu sont devenues visibles depuis la création du monde, par tout ce qui a été fait 2». Entrez donc avec moi, mes frères, dans une sainte avidité, prenez part à mon désir. Aimons ensemble, ayons soif ensemble et courons ensemble aux sources de l’intelligence. Soupirons comme le cerf après cette fontaine; et, sans parler de cette source de la rémission des péchés, après laquelle soupirent nos catéchumènes, soupirons, nous qui sommes baptisés, après cette autre fontaine dont l’Ecriture dit ailleurs : « C’est en vous qu’est la source de la vie ». Source qui est aussi une lumière, « puisque c’est à votre lumière que nous verrons la lumière 3 ».

Si donc il est source et lumière, il est aussi intelligence, car il apaise dans une âme la soif de la science; et quiconque a de l’intelligence est éclairé par une certaine lumière, qui n’est ni corporelle, ni charnelle, ni extérieure, mais intérieure.

Il y a donc, mes frères, une certaine lumière intérieure qui manque à l’homme dépourvu d’intelligence. Aussi l’Apôtre conjure-t-il ainsi ceux qui soupirent après cette source d’eau vive, et qui en goûtent quelque peu: « Désormais, ne marchez plus comme les Gentils, qui s’avancent dans la vanité de leurs pensées, qui ont l’esprit plein de ténèbres, entièrement éloignés de. la vie de Dieu, à cause de l’ignorance qui est en eux et de l’aveuglement de leur cœur 4». Si donc leur intelligence est obscurcie, c’est-à-dire s’ils sont dans les ténèbres parce qu’ils ne comprennent point, il suit de là que l’intelligence est une lumière. Cours donc à la fontaine, soupire après les sources d’eau vive. C’est en Dieu

1. Matt. XXVII, 33. — 2. Rom. I,20. — 3. Ps. XXXV, 10.— 4. Eph. IV, 17, 18.

qu’est la source de la vie et la source intarissable : c’est de son flambeau que nous vient une lumière qui ne s’obscurcira jamais. Soupire après cette lumière, après cette fontaine, lumière que tes yeux ne connaissent point, lumière à laquelle tu dois préparer l’oeil de ton âme, fontaine où ne peut se désaltérer que la soif intérieure. Cours à cette fontaine, soupire après ses eaux ; mais n’y cours point d’une manière telle quelle, ni comme tout animal peut y courir; cours-y comme le cerf. Qu’est-ce à dire, comme le cerf? Qu’il n’y ait rien de pesant dans ta course, mais qu’elle’ soit légère, que tes désirs soient vifs. Le cerf est pour nous un modèle de vitesse.

3. Peut-être n’est-ce point l’agilité seule. ment, mais d’autres qualités encore que l’Ecriture veut nous signaler chez les cerfs. Ecoutez ce qu’ils ont encore de spécial. Ils tuent les serpents; et, après les avoir tués, ils sont brûlés d’une soif plus ardente, la mort des serpents les précipite plus rapidement encore vers les fontaines. Pour toi, les serpents sont tes vices : donne la mort aux serpents de l’iniquité, et tu n’en auras que plus soif de la vérité. L’avarice souffle peut-être à ton âme une parole de ténèbres, elle siffle contrairement à la parole de Dieu, contrairement au précepte du Seigneur. Et comme l’on te dit: Dédaigne un tel gain, ne commets point l’iniquité si tu préfères l’iniquité, au lieu de dédaigner un gain temporel, tu aimes mieux être mordu par le serpent que le tuer toi-même. Mais dans cette faveur que tu as pour tes vices, pour tes convoitises, pour ta cupidité, en un mot pour ton serpent, comment reconnaîtrai-je ce désir qui te précipitera vers les sources d’eau vive ? Surchargé du poison de la malice, comment pourras-tu recourir aux sources de la sagesse? Extermine donc en toi ce qui est contraire à la vérité;et quand il n’y aura plus chez toi nulle convoitise mauvaise, n’en demeure point là, comme s’il ne te restait rien à désirer.

Il y a toujours quelque point où tu dois t’élever; si déjà tu as obtenu de n’avoir plus aucune entrave en toi-même. Mais situes du nombre des cerfs, tu me diras peut-être: Dieu sait que je ne suis point avare ni désireux du bien d’autrui, que je ne brûle point des feux de l’adultère, que je ne sens en mon âme ni haine ni envie contre qui que ce soit, et autres choses semblables. Tu me diras encore :

449

Je n’ai point ces défauts; et tu cherches peut-être où sera ton plaisir. Désire ce qui pourra te plaire, soupire après les sources d’eau vive. Dieu a de quoi te rassasier, te combler, quand tu viendrais à lui avec la soif et l’agilité du cerf qui a tué des serpents.

4. Il est encore une remarque à faire au sujet du cerf. On dit que les cerfs, et quelques-uns affirment l’avoir vu, car on n’oserait rien écrire de semblable si on ne l’avait vu ; on dit donc que des cerfs marchant en troupes, ou cherchant à la nage d’autres contrées, appuient l’un sur l’autre le poids de leurs têtes; sorte que l’un ouvre la marche, que ceux qui suivent reposent leurs têtes sur lui; et de même ceux qui suivent sur ceux qui les devancent, et , ainsi jusqu’au dernier; que le dernier, fatigué au premier rang du poids de sa tête, revient derrière, afin de laisser au suivant le fardeau qu’il portait, et de se rendre de sa fatigue, en donnant sa tête à porter, comme le faisaient les autres. C’est ainsi que tour à tour, portant ce qu’ils ont de trop lourd, ils achèvent le voyage sans se quitter. N’est-ce point au cerf que l’Apôtre fait allusion quand il dit: « Portez mutuellement vos fardeaux, et vous accomplirez la loi du Christ 1 ?»

5.Un tel cerf, affermi dans la foi, qui voit ne point ce qu’il croit, qui désire comprendre ce qu’il aime, souffre des contradictions de qui ne sont point des cerfs, qui ont l’intelligence obscurcie, qui sont plongés dans les ténèbres intérieures et aveuglés par de coupables convoitises. Ils vont même jusqu’à dire insolemment à l’homme de foi qui ne peut montrer ce qu’il croit: « Où est donc ton Dieu 2 ? » Ecoutons ce qu’a opposé à ces paroles ce cerf qu’il nous faut imiter, si le nous pouvons. D’abord il exprime l’ardeur de sa soif : « Comme le cerf », dit-il, «brame après eau de fontaine, ainsi mon âme soupire après vous, ô mon Dieu ». Mais est-ce pour s’y baigner que le cerf brame après les eaux? jusque-là nous ne savons si c’est pour y ou s’y baigner. Ecoute ce qui suit et ne questionne plus: « Mon âme a soif de vous, qui êtes le Dieu vivant ». Cette parole : « Comme le cerf brame après l’eau des

fontaines, ainsi, mon âme soupire après vous, ô mon Dieu 3 », je la répète ici: « Mon âme a soif de vous, ô Dieu, source de vie ».

1. Gal. VI, 2. — 3. Ps. XLI, 4. — 3. Id, 2, 3.

Quelle est la cause de sa soif? « Quand apparaîtrai-je devant la face de Dieu? » Arriver, apparaître : voilà ce qui attise ma soif. J’ai soif dans mon pèlerinage, soif dans ma course : je serai désaltéré à mon arrivée. Mais, « quand arriverai-je? » Ce qui est court aux yeux de Dieu, est bien long pour mes désirs. « Quand apparaîtrai-je devant la face de Dieu ? » C’est ce même désir qui lui fait pousser ailleurs cette exclamation : « Je n’ai fait au Seigneur qu’une seule demande, c’est d’habiter tous les jours de ma vie dans la maison du Seigneur ». Pourquoi? « Afin », dit-il, « de contempler la beauté du « Seigneur». — « Quand viendrai-je et apparaîtrai-je devant la face de Dieu? »

6. Pendant que je nourris ces desseins, que je cours, que je suis en chemin, avant d’arriver, avant d’apparaître : « Mes larmes nuit et jour ont été ma nourriture, alors qu’on me dit chaque jour: Où est ton Dieu 2? » —« Mes larmes », dit le Prophète, « étaient pour moi un pain», non pas une amertume. Elles m’étaient délicieuses, ces larmes;

et, comme dans ma soif pour ces eaux vives, je ne pouvais en boire, je buvais avidement mes larmes. Il ne dit point: Mes larmes sont devenues pour moi un breuvage, de peur qu’il ne paraisse les désirer comme les eaux vives; mais en conservant cette soif qui me brûle, qui me porte vers les sources d’eau, mes larmes sont ma nourriture, avant que j’arrive. Et ces larmes, dont il se nourrit, redoublent assurément sa soif pour les eaux. Chaque jour, en effet, comme chaque nuit, mes larmes sont ma nourriture. Les hommes prennent pendant le jour cet aliment appelé du pain; ils dorment la nuit; mais le pain des larmes se mange la nuit comme le jour; soit que par nuit et jour vous entendiez le temps de cette vie, soit que le jour vous désigne la félicité, et la nuit les afflictions d’ici-bas. Que je sois donc heureux ou malheureux ici-bas, dit le Prophète, je verse les larmes d’un saint désir, et ce désir insatiable ne me quitte point; et le bonheur de cette vie est un malheur pour moi, jusqu’à ce que j’apparaisse devant la face de Dieu. Pourquoi m’obliger à bénir le jour où la joie du monde vient me sourire? N’est-ce pas une joie trompeuse? N’est-elle point insaisissable, caduque et mortelle? N’est-elle point

1. Ps, XXVI, 4. — 2. Id. XLI, 414, XLI, 4.

450

DISCOURS SUR

sans durée, volage, passagère? N’offre-t-elle pas la déception plus que le plaisir? Pourquoi donc, au milieu même de cette joie, mes larmes ne seraient-elles pas mon pain? Quel que soit en effet le bonheur terrestre qui brille autour de nous, tant que nous habitons notre corps, nous sommes exilés loin du Seigneur 1; et « chaque jour on me dit : Où est ton Dieu?» Qu’un païen me parle ainsi, ne puis-je pas, à mon tour, lui dire : Où est ton Dieu? Il me montre son Dieu du doigt. Du doigt il me désigne une pierre et dit: Voilà mon Dieu. Mais encore, « où est ton Dieu?» Que je raille sa pierre, il rougit de me l’avoir montrée: et, détournant les yeux de cette pierre, il regarde le ciel, et m’indiquant du doigt peut-être le soleil, il me dit encore Voilà mon Dieu. Mais enfin, « où est ton Dieu? » L’oeil de son corps a trouvé de quoi me montrer; pour moi, ce n’est point que je n’aie un Dieu à montrer, mais le païen n’a pas ces yeux auxquels je puisse le désigner. Il a pu désigner à mon oeil corporel le soleil pour son Dieu, mais moi, à quel oeil montrerai-je le Créateur du soleil?

7. Toutefois, à force d’entendre chaque jour: « Où est ton Dieu? » et de me nourrir chaque jour de mes larmes, j’ai médité jour et nuit cette parole : « Où est ton Dieu? » et à mon tour j’ai cherché mon Dieu, afin d’essayer si je ne pourrais point non-seulement croire, mais encore voir quelque chose. Je vois en effet les oeuvres de Dieu, et non le Dieu qui les a faites. Mais puisque je soupire comme le cerf après les sources d’eau vive, et qu’en Dieu est la source de la vie, et que notre psaume a pour titre: « Intelligence pour les fils de Coré », et que les perfections invisibles de Dieu deviennent visibles par la création du monde : que ferai-je pour trouver Dieu? Je considérerai la terre; mais la terre a été faite. J’y trouve sans doute une beauté admirable; mais elle a un auteur. Il y a dans les plantes et dans les animaux des merveilles sans nombre; mais tout cela est l’oeuvre d’un Créateur. J’envisage les vastes plaines de la mer, elle m’épouvante; je l’admire, mais je cherche celui qui l’a créée. Je regarde les cieux, la beauté des astres, j’admire cet éclat du soleil suffisant pour éclairer le jour, et la lune qui nous soulage des ténèbres de la nuit; tout cela est admirable, tout cela digne d’éloges,

1. II Cor. V 6.

tout cela nous ravit, car ce ne sont point des beautés de la terre, mais des beautés des cieux; mais ma soif ne s’étanche point; j’admire tout cela, je le chante, mais j’ai toujours soif de celui qui a fait tout cela. Je rentre donc en moi-même, et je me demande ce que je suis, moi qui veux approfondir tout cela: je trouve que j’ai une âme et un corps; un corps que je dirige, une âme qui me conduit; un corps pour servir, une âme pour commander. Je vois dans l’âme une supériorité sur le corps, et je comprends que c’est l’âme et non le corps qui peut discerner toutes ces choses: et cependant je reconnais que c’est par le corps que j’ai pu voir tout ce que j’ai vu. J’admirais la terre, mes yeux l’avaient vue; j’admirais la mer, mes yeux l’avaient vue; le ciel, les astres, le soleil, la lune, je ne les connais que des yeux. Ces yeux, membres de mon corps, sont les fenêtres de l’âme. Il y a intérieurement quelqu’un qui regarde partes fenêtres, qui sont ouvertes sans profit, si la pensée est absorbée ailleurs. Ce n’est point avec ces yeux qu’il faut chercher mon Dieu, l’auteur de tout ce que mes yeux aperçoivent. Que mon âme considère donc par elle-même, s’il y a quelque chose que les yeux ne voient point, comme ils voient les couleurs et la lumière, quelque chose que je n’entende point par les oreilles, comme j’entends le chant elle bruit, quelque chose que je ne sente point par les narines, comme les odeurs, que ne discerne point le palais ni la langue, comme les saveurs, que je ne distingue point partout le corps, comme je sens ce qui est dur, mon, froid, chaud, doux, âpre; mais s’il y a quelque chose que je voie intérieurement. Qu’est-ce à dire, voir intérieurement? C’est-à-dire quelque chose, qui ne soit ni la couleur, ni le son, ni l’odeur, ni la saveur, rai le chaud, ni le froid, ni la dureté, ni la mollesse. Que l’on me dise un peu de quelle couleur est la sagesse. Quand nous pensons à la justice, et que sa beauté remplit déjà notre âme, quel son a frappé mes oreilles?

Quelle vapeur s’est élevée jusqu’à mon odorat? Qu’en est-il venu à ma bouche? Qu’est-ce que la main a pris plaisir à toucher? Cette justice est toute intérieure, elle est belle, on la loue, on la voit, Et quand les yeux du corps seraient dans les ténèbres, l’esprit n’en jouit pas moins de sa lumière. Que voyait Tobie, quand cet aveugle donnait à son fils, qui voyait la lumière, des (451) conseils pour la conduite de sa vie 1 ? Il y a donc quelque chose de visible pour l’esprit qui domine, qui gouverne, qui habite le corps; quelque chose qu’il ne connaît ni par les yeux du corps, ni par les oreilles, ni par les narines, ni par le palais, ni par le contact du corps, mais par lui-même; et ce qu’il connaît par lui-même est bien supérieur à ce qu’il connaît par son esclave.

Cela est indubitable; car l’esprit se connaît par lui-même;

et, pour se connaître, il se voit. Mais, pour se voir, il n’a point recours aux yeux du corps; il fait même abstraction de tous les sens du corps comme d’autant d’obstacles et d’embarras, afin de rentrer en lui-même, de se voir en lui-même, de se connaître par lui-même.

Mais Dieu est-il donc quelque chose de semblable à notre âme?

lieu sans doute ne peut être vu que de l’esprit, mais non à la manière de l’esprit. Car cette âme cherche quelque chose qui est Dieu, et dont on ne puisse lui dire insolemment: «Où est ton Dieu? » Elle cherche une vérité immuable, nue substance indéfectible. Or, telle n’est pas notre âme qui a ses défauts, ses progrès, qui menait et qui ignore, qui se souvient et qui oublie, qui veut aujourd’hui, qui ne veut plus demain, Or, Dieu n’est point assujetti au changement. Si Dieu était assujetti au changement, ils m’insulteraient à bon droit, ceux qui me disent: « Où est ton Dieu? »

8. Cherchant donc mon Dieu dans les choses visibles et corporelles, et ne le trouvant point; cherchant encore en moi sa substance, assume s’il était de même nature que moi, et ne l’y trouvant pas plus, je sens que mon Dieu est supérieur à mon âme. Donc, afin de l’atteindre : « J’ai médité ces choses et répandu mon âme au-dessus de moi 2 ». Quand mon esprit pourrait-il atteindre ce que l’on doit chercher dans des régions supérieures, s’il ne se répandait au-dessus de lui-même? A demeurer en lui-même, il ne versait que lui; et en se voyant il ne verrait point Dieu. Que mes insulteurs me disent maintenant : « Où est ton Dieu? » oui, qu’ils me disent: pour moi, tant que je ne verrai point, tant que je suis éloigné, je me nourris suit et jour de mes larmes. Qu’ils me disent encore: « Où est ton Dieu? » je cherche mon dieu dans tous les corps, soit terrestres, soit célestes, et ne le trouve point; je le cherche

1. Tob. IV, 2. — 2. Ps XLI, 5.

dans la substance de mon âme, et ne le trouve point; et toutefois, j’ai résolu de chercher mon Dieu, et de comprendre par1les créatures visibles les beautés invisibles de Dieu 1; « et j’ai répandu mon âme au-dessus de moi »; il ne me reste plus rien à atteindre, si ce n’est mon Dieu; c’est là, c’est au-dessus de mon âme qu’est la demeure de mon Dieu; c’est là qu’il habite, c’est de là qu’il me regarde, de là qu’il m’a créé, de là qu’il me dirige, de là qu’il me conseille, de là qu’il me stimule, de là qu’il m’appelle, de là qu’il me redresse, de là qu’il me conduit, de là qu’il me fait aboutir.

9. En effet, lui qui a dans le secret une maison infiniment élevée, a aussi son tabernacle sur la terre; et ce tabernacle, c’est son Eglise, encore étrangère. C’est là qu’il faut chercher Dieu, parce que dans ce tabernacle on trouve le chemin qui conduit à son palais. Quand je répandais mon âme dans les régions supérieures, pour chercher mon Dieu, quel était mon dessein?

« d’entrer dans le tabernacle du Seigneur ». Car je ne puis errer en dehors de ce tabernacle en cherchant mon Dieu. « Parce que j’entrerai dans le lieu de votre tabernacle admirable, jusqu’à la maison de Dieu ». J’entrerai donc dans le lieu de cette tente admirable, jusqu’à la maison de Dieu. Combien n’ai-je pas à admirer dans ce tabernacle? Voici toutes les merveilles qu’il présente à mon admiration. Ce tabernacle de Dieu sur la terre, ce sont les âmes des fidèles; j’admire en eux la subordination des membres, car le péché ne règne plus en eux pour les assouplir à ses convoitises; ils ne font pas de leurs membres des instruments d’iniquité pour servir au péché, mais ils les font servir au Dieu vivant par leurs bonnes oeuvres. J’admire les membres du corps devenus des armes pour l’âme qui sert Dieu 2. Je jette les yeux sur cette âme soumise à Dieu, et qui règle toutes les oeuvres de son activité, qui met un frein à ses convoitises, qui repousse l’ignorance, qui s’étudie à supporter ce qu’il y a de dur et de difficile, qui se maintient pour les autres dans la justice et dans la charité. J’admire dans une âme toutes ces vertus; mais je ne suis encore que dans le tabernacle. Je m’élève encore au delà; et quelles que soient les merveilles du tabernacle, je suis dans la stupeur quand j’arrive à la maison de

1. Rom. I, 20. — 2. Id. VI, 12, 13.

452

Dieu. C’est de ce palais que le Psalmiste parlait ailleurs, quand, s’étant posé cette question difficile et épineuse : Pourquoi les méchants sont presque toujours heureux sur la terre, et les bons malheureux, il s’écriait : « J’ai médité pour savoir, et mes yeux n’ont vu qu’un grand travail, jusqu’à ce que j’entre dans la maison de Dieu, et que j’aie vu à la fin des pervers 1 ». Telle est donc la source de l’intelligence, le sanctuaire de Dieu, la maison de Dieu. C’est là que le Prophète a compris la fin dernière, et qu’il a pu résoudre la question du bonheur des méchants et des souffrances des justes. Quelle solution y a-t-il donnée? C’est que les méchants épargnés ici-bas, sont réservés à des châtiments sans fin; et que les bons qui souffrent, sont éprouvés pour être mis ensuite en possession de l’héritage éternel. Voilà ce que le Prophète a connu dans le sanctuaire de Dieu; telle est la fin des choses qu’il a comprises. Il s’est donc élevé jusqu’au sanctuaire pour arriver à la maison de Dieu; toutefois, en admirant les merveilles du tabernacle, il est arrivé à la maison de Dieu, en suivant je ne sais quelle douceur, quel charme intérieur et caché, comme si une suave harmonie s’exhalait de la maison de Dieu. Or, comme il marchait dans le tabernacle, dominé par cette harmonie de l’intérieur, cédant à l’enchantement, suivant cette harmonie de l’oreille et s’élevant au-dessus de tout bruit de la chair et du sang, il est arrivé jusqu’à la maison de Dieu. Car il nous raconte ainsi sa marche et la voie qu’il a tenue, comme si nous lui disions : Tu admirais le tabernacle de Dieu sur la terre; comment es-tu arrivé au secret de la maison de Dieu? « C’est », dit-il, « au son de l’allégresse et de la louange, au son des cantiques des fêtes ». Quand les hommes célèbrent ici-bas les fêtes de la débauche, ils ont la coutume d’établir devant leur demeure des orchestres, des joueurs de harpe, ou toute symphonie quia des attraits, des stimulants pour la débauche. Or, quand nous passons par là, que disons-nous de ces bruits? Que fait-on là? Et on nous répond qu’il y a quelque fête. On y célèbre, dit-on, quelque naissance, quelque mariage; on tâche de donner un prétexte à ces chants ridicules, de couvrir d’une excuse une telle débauche. Dans la maison de Dieu, c’est une fêle continuelle. Or, on n’y célèbre rien de ce

1. Ps. LXXII, 16, 17.

qui passe. Cette fête éternelle, c’est le choeur des anges : voir Dieu à découvert, c’est une joie sans défaut. Tel est ce jour de fête que n’ouvre aucune entrée, que ne vient clore aucune fin. Cette fête éternelle et sans fin a, pour les oreilles du coeur, je ne sais quoi de sonore et de ravissant, si toutefois cela n’est couvert par le bruit du monde. Pour celui qui marche dans ce tabernacle, et qui médite sur les merveilles de Dieu pour la rédemption des fidèles, il y a dans le concert de cette fête, un charme d’oreille qui l’entraîne comme le cerf aux sources d’eau vive.

10. Cependant, mes frères, tant que nous sommes en ce corps mortel, nous sommes éloignés du Seigneur 1, et le corps qui se corrompt aggrave l’âme, et cette demeure terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2 et bien que sur la route nous dissipions des nuages par la vivacité de nos désirs, que nous parvenions parfois à cette harmonie et à concevoir par nos efforts quelque chose de ce qui est dans la maison de Dieu, néanmoins le poids de nos faiblesses nous fait retomber dans notre torpeur ordinaire, et nous rentrons dans nos habitudes. Et, de même que nous avions trouvé de quoi nous réjouir, nous retrouvons ici-bas de quoi gémir. Ce cerf, en effet, qui a jour et nuit ses larmes pour nourriture, poussé par son désir vers les sources d’eau vive ou vers les délices intérieures de Dieu, et qui répand son âme dans les régions supérieures, pour atteindre plus haut que son âme, qui marche dans le lieu d’un tabernacle merveilleux, et qui se laisse aller aux ravissements d’une harmonie spirituelle et intelligible qui lui fait mépriser tout ce qui est extérieur pour les charmes intérieurs, ce cerf est encore un homme, il gémit encore ici-bas, il porte encore une chair fragile, il est encore exposé aux scandales du inonde. Il se regarde alors comme venant des régions supérieures, et se voyant dans ce lieu de douleur, comparant à cet état présent les choses qu’il est allé voir, qu’il a vues avant de revenir, il s’écrie: « Pourquoi tant de tristesse, ô mon âme, et d’où te vient ce trouble 3? » Déjà noue avons goûté les charmes d’une joie intérieure, voilà que la perspicacité de l’esprit a pu pénétrer jusqu’à l’immuable, quoique en passant et seulement comme l’éclair; pourquoi me troubler encore,

1. II Cor. V, 6. — 2. Sag IX, 15. — 3. Ps. 33.1, 6.

453

et d’où vient ta tristesse? Car ton Dieu n’est pour toi l’objet d’aucun doute. Tu ne manques pas de réponse contre ceux qui te disent : « Où est ton Dieu? » J’ai déjà pressenti l’immuable, pourquoi me troubler encore? « Espère en Dieu e. Et comme si sou âme lui répondait dans le silence : Pourquoi te troublé-je, sinon parce que je ne suis pas encore où l’on goûte la douceur ineffable, et où je n’ai fait que passer? Puis-je boire sans crainte ires fontaines? N’ai-je plus à redouter aucun scandale? Mes passions sont-elles vaincues, domptées, au point de me laisser en sûreté? le diable, mon ennemi, n’a-t-il pas toujours l’œil ouvert sur moi? Chaque jour ne tend-il pas des piéges pour me surprendre? Tu ne veux point que je te trouble, quand je suis encore en ce monde, exilée loin de la demeure de mon Dieu! Mais, « espère en Dieu », répond-il à son âme qui le trouble, et qui semble justifier ce trouble par les misères dont le monde est rempli. En attendant, habite là en espérance. « Car l’espérance qui verrait ne serait plus une espérance; et si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience 1».

11. «Espère en Dieu». Pourquoi, «Espère?» « Parce que je le confesserai encore » . Comment le confesseras-tu? « Je confesserai qu’il est mon aDieu, le Sauveur qui fixe mes regards 2 ». Le salut ne peut me venir de moi-même, je ta publie, je le proclame; « c’est mon Dieu, qui est le Sauveur que j’envisage». Comme s’il craignait de perdre ce qu’il connaît en partie, il regarde avec inquiétude que le serpent ne vienne point à se glisser. Il ne dit pas encore : Je suis tout à fait sauvé. Car, possédant les prémices de l’esprit, nous gémissons intérieurement, en attendant que nous soyons adoptés et délivrés de notre corps 3. Quand le salut sera parfait en nous, nous aurons la vie éternelle dans la maison de Dieu, nous bénirons  à jamais celui à qui le prophète chantait: «Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous béniront dans les siècles des siècles4 ». Nous n’avons pas encore ce bonheur, parce que nous ne possédons pas encore ce salut qui nous est promis; mais je chante le Seigneur dans mon espérance, et je lui dis: « Mon Dieu est le Sauveur qui fixe mes regards; car l’espérance nous sauve,

1. Rom. VIII, 24, 25.— 2. Ps XLI, 7.— 3. Rom. VIII, 23.— 4. Ps. LXXXIII, 5.

« et l’espérance qu’on verrait ne serait point une espérance ». Persévère, afin d’arriver; cours, jusqu’à ce que vienne le salut. Ecoute le langage que ton Dieu te tient à l’intérieur: « Attends le Seigneur, que ton coeur s’affermisse et attende le Seigneur 1; car celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 2. Pourquoi donc cette tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler? Espère dans le Seigneur, car je le confesserai de nouveau». Et voici la confession que je ferai : « C’est mon Dieu, qui est le Sauveur que j’envisage».

12. « Mon âme s’est troublée en moi-même 2 ». Est-ce en Dieu qu’elle s’est troublée? Non, c’est en moi. Elle était raffermie en voyant l’immuable, elle s’est troublée en voyant ce qui est assujéti au changement. Je sais que la justice de Dieu demeure éternellement; quant à la mienne, je ne sais si elle subsistera. Cette parole de l’Apôtre m’effraie: « Que celui qui est ferme prenne garde de tomber 4 ». Donc, parce qu’il n’y a en moi aucune stabilité, et que je ne puis espérer en moi, « mon âme se trouble en moi ». Veux-tu qu’elle ne se trouble point? Qu’elle ne demeure pas en toi; mais dis: « Seigneur, j’élève mon âme vers vous 5». Ecoute plus clairement encore. N’espère jamais de toi, mais de ton Dieu. Si tu comptes en effet sur toi-même, ton âme se trouble, car elle ne trouve rien qui la rassure à ton sujet. Donc puisque mon âme se trouble en moi, que me reste-t-il sinon l’humilité, afin que mon âme ne présume point d’elle-même? Que lui reste-t-il, sinon de s’anéantir afin de mériter d’être élevée?

De ne rien s’attribuer, afin que Dieu lui donne ce qui sera utile? Donc, parce que mon âme se trouble en moi, et que ce trouble vient de l’orgueil: «Alors je me suis souvenu de vous, Seigneur, dans la terre du Jourdain, sur la colline d’Hermon 6 ». D’où m’est venu ce souvenir de vous? D’une petite hauteur, dans la terre du Jourdain. Peut-être veut-il dire du baptême, où Dieu accorde la rémission des péchés. Nul en effet ne court à la rémission des péchés, s’il ne se déplaît à lui-même;

nul ne court à la rémission du péché qu’en s’avouant pécheur; et nul ne s’avoue pécheur qu’en s’humiliant devant Dieu. Donc, u je me suis souvenu de vous

1. Ps. XXVI, 14. — 2. Matt. X, 22; XXIV,13. — 3. Ps. LI, 7.— 4. I Cor. X, 12. — 5. Ps. XXIV, 1. — 6. Ps. XL, 7.

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« dans la terre du Jourdain », non pas sur une haute montagne, mais « sur une colline peu élevée », afin que vous, ô Dieu, vous fassiez de cette faible colline une haute montagne : parce que « celui qui s’élève sera humilié, et quiconque s’abaisse sera élevé 1 ». Mais si tu cherches la signification des noms, Jourdain signifie descente. Descends alors, afin que tu sois relevé; ne t’élève point, pour n’être pas brisé. Quant à « Hermon, cette faible colline », Hermon signifie anathème. Sois donc anathème à tes yeux, par l’horreur que tu auras de toi-même; car c’est déplaire à Dieu que te plaire à toi-même. Donc, parce que le Seigneur nous donne tout ce que nous avons de bon, parce qu’il est bon lui-même, et non parce que nous sommes dignes; parce qu’il est miséricordieux et non parce que nous l’avons mérité: « Je me suis souvenu de Dieu, de la terre du Jourdain, de la colline d’Hermon »; et, parce qu’il s’en souvient avec humilité, il méritera d’être élevé et de jouir de Dieu; car ce n’est point s’élever que se glorifier en Dieu 2.

13. « Un abîme appelle un autre abîme, dans le bruit de vos cataractes 3 ». Je pourrai sans doute achever le psaume, avec le secours de votre attention dont je vois la ferveur. J’ai droit de plaindre un peu moins la peine que vous avez de m’écouter, quand vous voyez vous-mêmes les sueurs et le travail que j’endure pour vous parler. En me voyant souffrir, vous y prenez part assurément, puisque c’est pour vous et non pour moi que je travaille. Ecoutez donc, puisque c’est votre désir, je le vois. « Un abîme appelle un autre abîme au bruit de vos cataractes » : c’est à Dieu qu’il parle ainsi, celui qui s’est souvenu de lui dans la terre du Jourdain et d’Hermon; c’est avec admiration qu’il s’écrie : « Un abîme appelle un autre abîme au bruit de vos cataractes ». Quel abîme appelle et quel abîme est appelé? Le sens de ces paroles est vraiment un abîme. On nomme abîme une profondeur impénétrable, incompréhensible, et ce nom se donne ordinairement aux grandes eaux. Il y a là une hauteur et une profondeur que l’on ne peut mesurer complètement. Enfin il est dit en un certain endroit : « Vos jugements sont un profond abîme 4» ; l’Ecriture voulant nous

1. Luc, XIV, 11; XVIII, 14. — 2. I Cor. I, 3. — 3. Ps. XLI, 8. — 4. Id. XXXV, 7.

montrer par là qu’on ne saurait comprendre les jugements de Dieu. Quel abîme appelle et quel abîme est appelé? Si l’abîme est une profondeur, pensons-nous que le coeur de l’homme ne soit point un abîme? Quoi de plus profond que cet abîme? Les hommes peuvent parler, on peut les voir agir dans leurs mouvements extérieurs, lés entendre dans leurs discours. Mais de qui peut-on pénétrer les pensées, et voir le coeur à découvert? Qui peut comprendre ce qu’il porte dans son âme, ce qu’il pense dans son âme, ce qu’il médite, ce qu’il combine dans son âme, ce qu’il désire et ce qu’il repousse dans son âme ? Je pense que l’on peut appeler un abîme ces hommes dont il est dit ailleurs: « L’homme s’élèvera au faîte de son coeur, et Dieu plus haut encore 1 ». Si donc l’homme est un abîme ; comment l’abîme appelle-t-il un abîme? Est-ce un homme qui appelle un autre homme ? L’appelle-t-il comme on invoque le Seigneur? Non, mais le mot invocat signifie appeler près de soi. Quelqu’un a dit en effet : Il appelle la mort 2; c’est-à-dire, il vit de telle sorte qu’il appelle la mort. Car il n’est personne qui fasse une prière pour invoquer la mort; mais, pour les hommes, vivre mal, c’est l’invoquer, l’appeler à eux « L’abîme appelle donc l’abîme », un homme appelle un autre homme. On apprend ainsi la sagesse, on s’instruit de la foi, quand l’abîme appelle un autre abîme. Ils appellent un abîme ces saints prédicateurs de la parole de Dieu. Ceux-ci ne sont-ils pas des abîmes ? Pour te montrer qu’ils sont des abîmes à leur tour, l’Apôtre a dit: « Peu m’importe que je sois jugé par vous, ou devant le tribunal de l’homme » ; mais écoute plus loin quel abîme il constitue: « Mais je ne me juge point moi-même 3 ».

Croiriez-vous qu’il y ait en l’homme une telle profondeur, qu’elle se dérobe à ses propres yeux? Quelle profondeur de faiblesse était cachée en saint Pierre, quand, aveuglé sur tout ce qui se passait en son âme, il promettait si témérairement de mourir avec son Maître 4 ! Quel abîme n’était-il point! Abîme cependant découvert aux yeux de Dieu. Car alors le Christ lui montrait en lui ce qu’il ignorait lui-même. Donc tout homme est un abîme, quelles que soient sa sainteté et sa

1. Ps. LXIII, 7, 8. — 2. Esop. fab. VI. — 3. I Cor. IV, 3. — 4. Jean, XIII, 37.

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justice, quelques progrès qu’il ait faits dans la vertu, et il appelle un autre abîme, quand il instruit un autre homme de quelque article de foi, ou de quelque vérité qui concerne la vie éternelle. Mais l’abîme n’est utile à l’abîme qu’il appelle, que quand cela se fait au bruit de vos cataractes, ô Dieu. L’abîme appelle un abîme, un homme gagne un autre homme: non par sa propre voix, mais « par la voix de vos cataractes ».

14. Ecoutez un autre sens: « L’abîme appelle un autre abîme, au bruit de vos cataractes ». Pour moi qui tremble quand mon âme est troublée en moi, je suis saisi d’effroi à cause de vos jugements. « Car vos jugements sont des abîmes profonds 1 »; or, l’abîme appelle un autre abîme. Car cette chair mortelle, calamiteuse, pécheresse, pleine d’afflictions et de scandales, assujettie aux convoitises, est déjà un effet de votre jugement, puisque vous avez dit au pécheur: «Tu mourras de mort» ; et encore: « A la sueur de ton front tu mangeras ton pain 2 ». Tel est le premier abîme les jugements de Dieu. Mais si les hommes viennent à vivre dans le désordre, « l’abîme alors appelle un autre abîme »; parce qu’ils passent de châtiments en châtiments, de ténèbres en ténèbres, de profondeur en profondeur, de supplice en supplice, et des brasiers de la convoitise aux brasiers de l’enfer. C’est là peut-être ce que craignait celui qui dit ici : « Mon âme est troublée en moi ; aussi me suis-je souvenu de vous, ô mon Dieu, dans les terres du Jourdain et d’Hermon ». Je dois être humble ; car je crains vos jugements: ces jugements me glacent d’effroi, aussi « mon âme en est-elle troublée en moi-même». Et quels sont vos jugements que je redoute? Faut-il donc  peu craindre d’être jugé par vous? Ils sont terribles vos jugements, ils sont sévères, insupportables, et plût à Dieu qu’il n’y eût rien que cela: « Un abîme appelle un autre abîme dans le bruit de vos cataractes » ; vous nous menacez, sous nous dites qu’après les eaux de cette vie il nous reste à craindre une autre damnation : « Au bruit de vos cataractes l’abîme appelle un autre abîme. Où irai-je pour échapper à vos regards, où fuirai-je devant votre esprit 3 », si l’abîme appelle un autre abîme, si, après ces peines, j’en dois craindre de plus douloureuses ?

1. Ps. XXIV, 7. — 2. Gen. II, 17 ; II, 19. — 3. Ps. CXXXVIII, 7.

15. « Toutes vos eaux soulevées, tous vos « flots ont passé sur moi 1 ». Vos flots dans les maux que j’endure; vos eaux soulevées, dans les menaces que vous me faites. Tout ce que je souffre est un de vos flots; toute menace de votre part est un soulèvement des eaux. Dans vos flots, c’est l’abîme, qui appelle dans ces eaux suspendues un autre abîme. Ainsi mes douleurs actuelles, voilà tous vos flots: les châtiments dont je suis menacé, ce sont là vos eaux suspendues qui ont passé sur moi. Une menace qui ne sévit pas encore, c’est un bras suspendu. Mais comme vous devez nous délivrer, j’ai dit à mon âme: « Espère en Dieu, car je confesserai de nouveau qu’il est un Sauveur à mes yeux, qu’il est mon Dieu 2 ». Plus nos maux sont fréquents, plus sera douce votre miséricorde.

16. C’est pourquoi le Prophète ajoute : « Pendant le jour le Seigneur annonce sa miséricorde, et il la fait sentir pendant la nuit 3 ». Nul ne peut écouter, s’il est dans la douleur. Veillez donc sur vous dans la prospérité ; écoutez dans le bonheur ; lorsque tout est calme, instruisez-vous des règles de la sagesse et recueillez la parole de Dieu comme une nourriture. Lorsqu’un homme est dans l’affliction, il doit se nourrir de ce qu’il a entendu dans le calme. Car c’est dans les jours de paix que le Seigneur promet sa miséricorde à celui qui le sert fidèlement ; il te promet alors de te délivrer, mais ce n’est que pendant la nuit qu’il te donne cette miséricorde promise pendant le jour. Quand viendra la tribulation , son secours ne te fera point défaut. Car il est dit en certain endroit: « La divine miséricorde, au jour de la tribulation, est comme la nuée de la pluie au temps de la sécheresse 4. Pendant le jour le Seigneur promet cette miséricorde, qu’il fait « sentir pendant la nuit e. Il ne te fait sentir son secours, que s’il t’arrive quelque affliction, d’où te puisse tirer celui qui te l’a promis pendant le jour. De là vient qu’il nous avertit d’imiter la fourmi 5. De même, en effet, que le jour marque la prospérité de cette vie, et que la nuit marque l’adversité; de même, en d’autres endroits, c’est l’été qui désigne la. vie heureuse, comme l’hiver désigne le malheur. Or, que fait la fourmi? Pendant l’été, elle fuit des provisions qui doivent lui servir

1. Ps. XLI, 8. — 2. Ibid. 6. — 3. Ibid. 9. — 4. Eccli. XXXV, 26. — 5. Prov. VI, 6.

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pendant l’hiver. Donc, au moment de l’été, quand vous êtes heureux et dans le calme, écoutez la parole du Seigneur. Comment, en effet, vous serait-il possible, au milieu des tempêtes de ce monde, de traverser toute cette mer sans aucune tribulation? Comment cela pourrait-il se faire? Quel homme l’a déjà fait? Si cela est arrivé à quelqu’un, cette paix est encore plus à craindre. « Le Seigneur promet « pendant le jour la miséricorde qu’il fait u sentir pendant la nuit ».

17. Que fais-tu donc dans ton pèlerinage? Oui, que fais-tu? « J’ai dans mon âme une prière pour le Dieu de ma vie 1 ». Voilà ce que je fais ici-bas, pauvre cerf altéré, soupirant après les fontaines d’eau vive, au souvenir de cette voie qui m’a conduit à travers le tabernacle, jusqu’à la maison de Dieu, Quand cette chair corruptible appesantit mon âme 2:

« J’ai en moi une prière pour le Dieu de ma vie ». Je n’irai pas, en effet, acheter au-delà des mers des présents pour les offrir à mon Dieu; pour qu’il m’écoute plus favorablement, je n’irai point sur des vaisseaux chercher au loin de l’encens et des aromates, et je ne prendrai, dans mon troupeau, ni veau ni bélier. « J’ai dans mon âme une prière pour le Dieu de ma vie ». J’ai dans l’âme une victime à immoler; dans l’âme, de l’encens à lui offrir; dans l’âme encore, un sacrifice pour fléchir mon Dieu: « Une âme brisée par la douleur est un sacrifice agréable à Dieu 3 ». Or, vois quel est ce sacrifice d’une âme brisée, que j’ai en moi : « Je dirai à Dieu : Vous êtes mon « soutien, pourquoi m’avez-vous oublié ? » car je souffre ici-bas comme si vous m’aviez oublié. Toutefois vous m’exercez par ces douleurs; et je sais que si vous différez, vous ne me ravissez point l’objet de vos promesses; et néanmoins, pourquoi m’avez-vous oublié ? Notre chef a dit lui-même en notre nom « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 4 ? » Je dirai à mon Dieu : Vous êtes mon soutien, pourquoi m’avez-vous oublié?

18. « Pourquoi m’avez-vous repoussé ? » loin de ces sources profondes de l’intelligence et de l’immuable vérité. Pourquoi me repousser? Pourquoi me rejeter dans ces bas-fonds, quand le poids si lourd de mon iniquité me faisait soupirer après le ciel? C’est le

1. Ps. LI, 10. — 2. Sag. IX, 15. —  3. Ps. L, 19. — 4. Ps. XXI, 2 ; Matt, XXVII, 46.

même qui dit ailleurs: « J’ai dit dans mon extase »; dans cette même extase sans doute où il a vu je ne sais-quoi de sublime. « J’ai dit dans mon extase: Me voilà rejeté loin de vos regards1». Il compare les lieux où il se trouve avec ces régions auxquelles il s’était élevé, et alors il se voit rejeté loin des regards du Seigneur, comme il dit ici: « Pourquoi me repousser loin de vous? Pourquoi marché-je dans ma tristesse, pendant que mon ennemi m’afflige, pendant qu’il brise mes os 2 », ce tentateur, qui est le diable, au milieu des scandales, qui vont toujours croissant, et qui refroidissent la charité de beaucoup 3? Quand nous voyons dans l’Eglise les vaillants succomber bien souvent sous les scandales, le corps du Christ ne dit-il point: « Pourquoi l’ennemi a-t-il brisé mes os? » Car ces os, ce sont les forts qui parfois succombent eux-mêmes à la tentation. A la vue de ces malheurs, tout membre du Christ ne s’écrie-t-il pas avec la voix du Christ: « Pourquoi me rejeter? pourquoi marché-je dans la tristesse, quand mon ennemi m’afflige et brise mes os? » Non content de s’en prendre à ma chair, il brise encore mes os ; en sorte que ceux dont on attendait de la résistance, vous les voyez céder à l’épreuve; et alors, en voyant succomber les forts, les faibles sont dans le désespoir. Quels dangers pour nous, mes frères!

19. « A la persécution ils ajoutent l’injure ». Voici encore ces défis insolents : « Chaque jour ils me disent: Où est ton Dieu 4? » C’est principalement dans les épreuves de l’Eglise, qu’ils nous répètent: « Où est ton Dieu? » Combien les martyrs ont entendu ces défis, pendant qu’ils souffraient courageusement pour l’amour du Christ? combien de fois on leur a dit : Où est votre Dieu? Qu’il vous délivre, s’il peut. Les hommes voyaient au dehors leurs tourments, ils ne voyaient pas leurs couronnes à l’intérieur. «A la persécution ils ajoutent l’injure, en me disant chaque jour: Où est ton Dieu ? » Et moi, que répondrai-je à ces provocations, quand mon âme est troublée en moi-même; que lui dirai-je, sinon: « Pourquoi cette tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler 5? » Et comme si elle me répondait:

Veux-tu que je ne te cause aucun trouble, au

1. Ps. XXX, 23. — 2. Id. XLI, 11 — 3. Matt. XXIV, 12. — 4. Ps, XLI, 11. — 5. Id. 12.

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milieu de tant de maux? Quand je soupire après les biens, quand je suis dévorée par la soif et le malheur, pourrais-je ne pas te troubler ? « Espère en Dieu, parce que je le confesserai de nouveau » . Et il répète cette confession, pour s’affermir dans l’espérance : « Il est à mes yeux un Sauveur, il est mon Dieu».

DISCOURS SUR LE PSAUME XLII

SERMON AU PEUPLE.

LES GÉMISSEMENTS DES SAINTS.

Ce discours fut prêché un jour de jeûne, dans l’après-midi. Saint Augustin y relève les gémissements du bon grain mêlé à la paille, et demandant à Dieu d’en être séparé par le jugement.  C’est Dieu qui nous donne le courage de les supporter ici-bas; qui nous donnera la lumière, nous fera approcher de son autel pour fortifier l’homme nouveau. Appliquons-nous à la justice, confessons le Seigneur, faisons les oeuvres sanctifiantes de l’aumône, du jeûne, de la prière, et Dieu nous exaucera.

1. Ce psaume est court; il convient ainsi à l’avidité des auditeurs et n’incommode point ceux qui sont à jeun. Nourrissons-en notre âme qui est triste, si l’on en croit celui qui chante le psaume; tristesse qu’il attribue, je crois, à un certain jeûne, ou plutôt à une certaine faim qu’elle endure. Car le jeûne est un acte de volonté, la faim vient de la nécessité. L’Eglise endure la faim, le corps de Jésus-Christ a faim, cet homme répandu dans tout le monde, dont la tête est dans le ciel et les membres sur la terre. Comme il parle dans tous les psaumes pour y chanter ou y gémir, pour tressaillir de ce qu’il espère, ou pour soupirer de ce qu’il endure, nous devons connaître sa voix, être familiarisés avec elle, puisqu’elle est la nôtre. Ne nous arrêtons pas davantage à vous dire quel est celui qui parle ici;que chacun de vous soit dans le corps du Christ, et alors chacun de vous parlera.

2. Vous connaissez tous ceux qui avancent dans la vertu, qui gémissent au souvenir de la patrie céleste, qui savent qu’ils sont ici-bas en exil, qui marchent dans la voie droite, qui s’affermissent dans le désir de la patrie céleste comme sur une ancre solide; vous savez, dis-je, que cette race de chrétiens, cette bonne semence, ce froment du Christ, gémit sur la terre avec la zizanie, et cela jusqu’au temps de la moisson, c’est-à-dire jusqu’à la fin des siècles, ainsi que nous l’expose l’infaillible vérité 1. Il gémit donc au milieu de la zizanie, c’est-à-dire parmi les méchants, les hommes de la fraude et de la séduction, ceux que trouble leur colère, ou qui s’empoisonnent par leurs ruses. Il comprend qu’il est avec eux dans le inonde entier comme dans un seul champ, qu’il reçoit la même pluie, les mêmes tempêtes, qu’il croît avec eux au milieu des maux de cette vie, qu’il partage avec eux les mêmes dons que Dieu accorde indistinctement aux bons et aux méchants, « lui qui fait lever son soleil sur les bons et « sur les mauvais, et qui fait pleuvoir sur les «justes comme sur les injustes 2». Ce germe saint, cette race d’Abraham, voyant combien de vicissitudes lui sont communes avec ceux dont elle doit être un jour séparée, qui naissent comme elle, qui partagent avec elle les conditions de la vie humaine, qui portent comme elle une chair périssable, qui jouissent de la même lumière, des mêmes eaux, des mêmes fruits, qui partagent le bonheur comme le malheur de cette vie, la disette ou l’abondance, la paix ou la guerre, la santé ou la maladie; elle voit que tout lui est commun avec les méchants, bien que sa cause ne leur soit pas commune; et alors elle s’écrie « Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie 3.

Jugez-moi », dit-elle, « ô mon Dieu ». Je ne crains pas votre

1. Matt. XIII, 18. — 2. Id. V, 45. — 3. Ps. XLII, 1.

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jugement, parce que je connais votre miséricorde. « Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie ». Maintenant que je suis dans ces contrées de l’exil, vous ne faites encore aucune séparation locale, parce que je vis avec l’ivraie, jusqu’au temps de la moisson1; vous ne me donnez pas une pluie à part, non plus qu’une lumière à part; seulement, séparez ma cause. Mettez une différence entre celui qui croit en vous et celui qui n’y croit point. Semblables par la faiblesse, ils diffèrent par la conscience; le labeur est le même, les désirs sont opposés. Les désirs des méchants périront; mais le désir des justes pourrait nous laisser des doutes, si l’auteur des promesses n’était infaillible. Le terme de nos désirs est celui-là même qui nous a fait les promesses. Il se donnera, parce qu’il s’est déjà donné; il se donnera immortel à des hommes immortels, lui qui s’est donné mortel à des mortels. « Jugez-moi, ô Dieu, et séparez ma cause de celle de la nation impie. Délivrez-moi de l’homme impie et trompeur » ; c’est-à-dire, d’un peuple qui n’est pas saint. Délivrez-moi de l’homme, dit le Prophète, c’est-à-dire, d’une certaine race d’hommes. Car il y a homme et homme; et de ces deux, l’un sera pris, l’autre sera laissé 2.

3. Mais parce qu’il faut de la patience pour supporter, jusqu’à la moisson, ce que j’appellerais, si je le pouvais, une séparation non séparée; car l’ivraie est avec le froment, et alors ils ne sont pas encore séparés; mais l’ivraie c’est l’ivraie, et le froment c’est le froment, et alors il y a déjà une distinction; donc parce qu’il faut de la force, implorons-la de celui qui nous a ordonné d’être forts; et, si lui-même ne nous rend forts, nous ne serons point tels qu’il nous veut. Demandons la force à celui qui a dit : « Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 3»; et de peur de s’affaiblir en s’arrogeant la force, l’âme ajoute aussitôt: « C’est vous, Seigneur, qui êtes ma force; pourquoi une rejeter? pourquoi marché-je dans la tristesse, quand mon ennemi m’afflige? » L’âme recherche la cause de sa tristesse : « Pourquoi, dit-elle, marché-je dans la douleur sous l’oppression de mon ennemi? » Je marche dans la tristesse, mou ennemi me harcèle chaque jour de ses vexations, en me

1. Matt. XIII, 10. — 2. Id. XXIV, 40. — 3. Id. X, 22.

suggérant ce qu’il est mal d’aimer ou mal de redouter; et mon âme, en résistant à cette double suggestion, sans être vaincue, est b néanmoins en danger; alors, saisie de tristesse, elle dit à Dieu: Pourquoi? Qu’elle s’informe près de lui et qu’elle entende ce pourquoi. Elle cherche dans le psaume la cause de sa douleur, en disant: « Pourquoi m’avez-vous repoussée, pourquoi marché-je dans la tristesse ? » Qu’elle l’apprenne d’Isaïe, qu’elle se souvienne du passage que l’on vient de lire : « L’esprit », dit-il, « sortira de moi; et c’est moi qui ai fait tout ce qui respire; j’ai quelque peu contristé ce peuple à cause de son péché; j’ai détourné de lui ma face, et il est devenu triste, et il s’en est allé tout affligé dans sa voie 1 ». Quelle est donc ta question: « Pourquoi me repousser? pourquoi marché-je dans la tristesse? » Tu l’as entendu: à cause du péché. La cause de ta tristesse est donc le péché; puisse la justice être la cause de ta joie! Tu voulais du péché sans vouloir souffrir, C’était peu à tes yeux que ta propre injustice, tu as voulu rendre injuste celui-là même dont tu récusais les châtiments, Ecoute cette parole plus équitable d’un autre psaume : « Vos humiliations sont un bien pour moi, afin que j’apprenne votre justice 2 ». Dans mon orgueil j’avais appris mes iniquités; que j’apprenne votre justice dans l’humilité. « Pourquoi marcher tristement sous l’oppression de mon ennemi? » Tu te plains de l’ennemi; il t’afflige, en effet; mais tu lui en as donné l’occasion. Et maintenant qu’il y a remède, forme un bon dessein; admets en toi ton roi et bannis le tyran.

4. Mais écoutez ce que dit le Prophète pour en arriver là, les supplications qu’il emploie, l’humble prière qu’il fait. Prie toi-même comme tu entends prier, et prie lorsque tu entends; que, cette parole soit unanime pour nous : « Envoyez votre lumière et votre vérité: elles m’ont guidé, elles m’ont introduit sur votre montagne sainte et dans votre vestibule 3 ». Votre lumière est en même temps votre vérité; il y a deux noms, mais un seul objet. Qu’est-ce eu effet que la lumière de Dieu, sinon la vérité de Dieu? Ou qu’est-ce que la vérité de Dieu, sinon la lumière de Dieu? Et l’une et l’autre forment un seul Jésus-Christ. « Je suis la lumière du monde: celui qui croit en moi ne marchera point

1. Isa. LVII, 16, 17. — 2 Ps. CXVIII, 71. — 3. Id. XLII, 3.

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dans les ténèbres. Je suis la voie, la vérité et la vie 1». C’est lui qui est la lumière, lui qui est la vérité. Qu’il vienne donc et nous délivre, en séparant notre cause de celle d’un peuple impie, qu’il nous arrache à l’homme de l’iniquité, de la fourberie; qu’il sépare le froment de l’ivraie; car au temps de la moisson, il enverra ses anges qui arracheront de son royaume tous les scandales, et les jetteront dans la fournaise ardente; mais le froment, ils le mettront dans ses greniers 2. Il enverra sa lumière et sa vérité, parce que ce sont elles qui  nous ont déjà guidés et qui nous introduiront sur la montagne sainte et dans son vestibule. Nous avons des gages, espérons la récompense promise. Cette montagne sainte, la sainte Eglise du Christ. Telle est cette montagne qui, selon la vision de Daniel, de petite pierre d’abord, a pris de l’accroissement au point de renverser les royaumes de la terre, et qui dans son étendue renferme le monde entier 3. C’est de cette montagne encore qu’a été exaucé, nous dit-il, celui qui s’écrie: « Mes clameurs se sont élevées jusqu’au Seigneur, il m’a exaucé du haut de sa montagne sainte 4». Qu’il n’espère aucunement être exaucé pour la vie éternelle, celui qui prie en dehors de cette montagne. Il est beaucoup d’hommes qui se voient exaucés en bien des points. Qu’ils ne s’applaudissent pas de ce que Dieu les exauce ; car les démons furent exaucés et envoyés dans les pourceaux 5. Désirons être exaucés pour la vie éternelle, désir qui nous fait dire à Dieu : « Envoyez votre lumière et votre vérité».

Cette lumière veut les yeux du coeur. « Bienheureux en effet », est-il dit, « ceux dont le coeur est pur, car ils verront Dieu 6 ». Nous sommes aujourd’hui sur cette montagne, c’est-à-dire dans son Eglise, dans sa tente. La tente est le palais des voyageurs, la maison est pour ceux qui doivent l’habiter à demeure. La tente sert aussi pour les voyageurs et les gens de guerre. Au nom de tente, souviens-toi de la guerre, veille à l’ennemi. Mais quel sera le palais? « Bienheureux ceux qui habitent votre palais, vous béniront dans les siècles des siècles 7 ».

8. Arrivés au tabernacle, et affermis sur la montagne sainte, qu’avons-nous à espérer? « Et je m’approcherai de l’autel de Dieu ». Il

1. Jean, VIII, 12 ; XIV, 6. — 2. Matt. XIII, 41- 43. — 3. Dan. II, 35. — 4. Ps. III, 5. — 5. Matt. VIII, 32,— 6.  Id. V, 8.— 7. Ps. LXXXIII, 5.

est en effet un autel sublime, invisible, dont n’approche pas l’homme injuste. Celui-là seul peut en approcher, qui s’approche avec sécurité de l’autel d’ici-bas : c’est là qu’il trouvera la vie, si dès ici-bas il a séparé sa cause. « Je m’approcherai de l’autel de Dieu » ; de sa montagne sacrée, de son tabernacle, de sa sainte Eglise, je passerai à cet autel de Dieu qui est dans le ciel. Quel est le sacrifice que l’on y offre? Celui même qui en approche est offert en holocauste. « Je m’approcherai de l’autel du Seigneur ». Qu’est-ce à dire, de l’autel du Seigneur? « Du Dieu qui réjouit ma jeunesse ». Jeunesse veut dire ici nouveauté; c’est comme s’il disait : Du Dieu qui me réjouit dans mon renouvellement. Il remplit de joie l’homme nouveau, après avoir affligé le vieil homme. Je marche contristé maintenant par ma vieillesse; devenu l’homme nouveau, je serai ferme et plein de joie. Alors « ô Dieu, mon Dieu, je chanterai vos louanges sur la harpe ». Qu’est-ce que chanter les louanges de Dieu sur la harpe, et sur le psaltérion ? Car on ne prend pas toujours le psaltérion, ni toujours la harpe. Ces deux instruments de musique ont entre eux une différence bien marquée, digne d’être examinée et confiée à la mémoire. La main porte l’un et l’autre, touche l’un et l’autre; et ils désignent certaines oeuvres dont le corps est l’instrument. L’un et l’autre sont harmonieux, pourvu qu’on touche bien du psaltérion, qu’on touche bien de la harpe. Mais on nomme psaltérion cet instrument qui a la tortue ou la voûte à sa partie supérieure, c’est-à-dire ce tambour, ce bois creux sur lequel on appuie les cordes qui doivent résonner ; dans la harpe, au contraire, ce même bois est à la partie inférieure; de là vient la nécessité de distinguer si nos oeuvres sont faites sur la harpe ou sur le psaltérion, bien qu’elles soient également agréables à Dieu, harmonieuses pour ses oreilles. Aussi, quand nous agissons selon les préceptes du Seigneur, avec l’intention de lui obéir et d’accomplir ses préceptes, si nos oeuvres ne sont le fruit d’aucune peine, c’est là chanter sur le psaltérion. C’est l’oeuvre des anges, qui sont supérieurs aux souffrances. Mais quand nous devons lutter ici-bas contre la douleur, la tentation, le scandale, comme nous ne souffrons que dans la partie inférieure de l’âme, c’est-à-dire à cause de notre condition mortelle, et parce que notre origine première

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nous a soumis à la peine, et que ces nombreuses tribulations ne viennent point d’en haut, c’est là chanter sur la harpe. Car alors c’est d’en bas que s’exhale cette harmonie suave. Nous souffrons et nous chantons sur le psaltérion, ou plutôt, nous chantons et nous jouons de la harpe. Quand l’Apôtre disait que pour obéir à Dieu il annonçait l’Evangile et le prêchait par toute la terre, parce qu’il n’avait reçu, disait-il, cet Evangile ni d’un homme, ni par l’intermédiaire d’un homme, mais bien de Jésus-Christ, les cordes de sa harpe résonnaient d’en haut; mais quand il disait: « Nous mettons notre gloire dans les afflictions, sachant que l’affliction engendre la patience, la patience la pureté, et la pureté l’espérance », sa harpe résonnait d’en bas, et néanmoins avec harmonie. Car toute patience est agréable à Dieu. Mais c’est briser la harpe que défaillir dans la tribulation. Comment donc dit-il maintenant : « Je vous chanterai sur la harpe? » parce qu’il avait dit: « Pourquoi marcher dans la tristesse quand l’ennemi m’afflige? » Il souffrait alors dans son âme inférieure, et néanmoins il voulait en cela plaire à Dieu, il brûlait du désir de lui rendre grâces en souffrant avec courage : et comme il ne pouvait vivre ici-bas sans souffrir, il était redevable à Dieu de sa patience. « Je vous chanterai sur la harpe, ô Dieu, mon Dieu ».

6. Et s’adressant à son âme, pour tirer des sous suaves de ce bois inférieur et harmonieux: « D’où te vient cette tristesse », lui dit-il, « ô mon âme, et pourquoi me troubler? » Dans la peine où je suis, dans les langueurs, dans les chagrins, pourquoi me troubler, ô mon âme? Quel est l’interlocuteur? et à qui s’adresse-t-il? Il parle à son âme, nous le voyons tous ; il est clair que le discours est pour elle. « D’où te vient cette tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler ? » On demande qui est l’interlocuteur. Est-ce la chair qui s’adresse à l’âme, cette chair qui sans l’âme ne parle point? Il convient mieux en effet à l’âme de s’adresser à la chair, qu’à la chair de s’adresser à l’âme.

Toutefois il n’est pas dit : D’où te vient cette tristesse, ô ma chair; mais bien: D’où te vient cette tristesse, ô mon âme? S’il s’adressait à la chair, il ne dirait peut-être pas: D’où te vient ta tristesse; mais: D’où te vient ta douleur; car la douleur de l’âme s’appelle tristesse, tandis que ce que l’on souffre dans la chair s’appelle douleur et ne peut se dire tristesse. Et pourtant, la douleur corporelle produit d’ordinaire la tristesse de l’âme. Mais il n’en est pas moins une différence entre la douleur et la tristesse; car la douleur est pour la chair, la tristesse pour l’âme. Aussi est-il dit clairement: « Pourquoi, mon âme, es-tu triste? » Car ce n’en point l’âme qui s’adresse à la chair, puisqu’il ne dit point: D’où te vient cette tristesse, ému chair? ce n’est pas non plus la chair qui s’adresse à l’âme;

il serait absurde qu’un inférieur parlât ainsi au supérieur.

Nous comprenons dès lors qu’il est en nous une image de Dieu, c’est-à-dire l’esprit et la raison. C’est l’esprit qui tout à l’heure en appelait à la lumière de Dieu, et à la vérité de Dieu. C’est lui qui nous apprend ce qui est juste et ce qui est injuste; lui qui nous fait discerner le vrai du faux; lui que l’on appelle intelligence, et qui n’est point dans les bêtes; lui que nul ne peut négliger en lui préférant tout le reste et en se méprisant comme s’il n’en avait point, sans entendre ces reproches du Psalmiste: « Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet, qui n’ont point d’intelligence 1». C’est donc en nous l’esprit qui s’adresse à l’âme. Celle-ci est abattue par la tribulation, fatiguée par les angoisses, resserrée par les tentations, accablée sous les travaux. L’esprit qui reçoit d’en haut la vérité, relève cette âme en disant: « D’où te vient cette tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler? »

7. Voyez si ce langage ne nous reporte point à ce conflit dont nous parle saint Paul, figure alors de beaucoup de chrétiens, de nous-mêmes peut-être, quand il disait : « Selon l’homme intérieur, je trouve du plaisir dans la loi de Dieu, mais je sens dans mes membres une autre loi 2 »; c’est-à-dire, des mouvements de la chair: et dans cet antagonisme, comme saisi d’un certain désespoir, il invoque la grâce de Dieu: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? la grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 3? » Tels sont les lutteurs que Notre. Seigneur a daigné personnifier en lui quand il a dit: « Mon âme est triste jusqu’à la mort 4 ». Car il savait ce qu’il était venu faire au monde. Pouvait-il craindre les souffrances. celui qui avait dit: « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la

1. Ps. XXXI, 9.— 2. Rom. VII, 22.— 3. Id. 25.— 4. Matt. XXVI, 38,

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reprendre; nul ne peut me l’ôter, mais je la donne moi-même, afin que je la reprenne le nouveau 1? » Or, en disant: « Mon âme est triste jusqu’à la mort», il figurait quelques-uns de ses membres. Souvent, en effet, l’âme croit sincèrement , elle croit que l’homme, selon les enseignements de la foi, passera au sein d’Abraham; elle le croit, et néanmoins, quand elle arrive à l’heure la mort, elle se trouble à cause de ses habitudes en cette vie; elle se relève pourtant afin d’entendre la voix intérieure de Dieu, jusqu’à saisir intérieurement une spirituelle harmonie. Car, dans le silence, une mélodie céleste se fait entendre, non plus aux oreilles, mais à l’âme; en sorte que tout bruit du corps devient un ennui pour celui qui choisit cette mélodie, et que toute la vie humaine n’est plus qu’un bruit fâcheux, qui l’empêche d’entendre ce concert plein de charmes, ravissant, ineffable. Qu’un trouble, en effet, vienne l’en distraire, l’homme souffre violence; et, s’adressant à son âme: « Pourquoi», lui dit-il, «  cette tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler ? »

Serait-ce peut-être parce qu’il est difficile que la vie soit pure au jugement de celui qui sait juger avec tant d’exactitude et de  lumière? Bien qu’une vie soit irréprochable aux yeux des hommes, et qu’ils n’y puissent rien reprendre avec justice , les yeux de Dieu sont perspicaces, la règle de sa justice n’est point sujette à l’erreur, et il trouve à reprendre dans un homme ce que les hommes n’y voyaient point de blâmable, ce que ne découvrait pas intérieurement celui-là même qui est jugé.

Telles sont, peut-être, les appréhensions qui troublent notre âme ; et l’esprit lui jetterait cette apostrophe: Pourquoi te troubler à cause de tes péchés que tu ne peux éviter entièrement? «Espère dans le Seigneur, car je le confesserai de nouveau ». Ce dialogue guérit une partie de ses maux, une fidèle confession purifie le reste. Crains donc si tu dis que tu es juste, si tu n’es pénétré de cette autre parole du psaume : «  N’entrez point en jugement avec votre serviteur». Pourquoi : «N’entrez point en jugement avec votre serviteur? » C’est que j’ai besoin de votre miséricorde. Et si votre miséricorde n’est pour rien dans votre jugement, où irai-je ? « Si vous examinez toutes les iniquités, Seigneur, qui pourra tenir

1. Jean, X, 17, 18.

devant vous, ô mon Dieu  1? » « N’entrez donc point en jugement avec votre serviteur, car nul homme vivant ne paraîtra juste devant vous 2 ». Donc, si nul homme vivant n’est juste en votre présence, malheur à quiconque vit ici-bas, quelle que soit la pureté de sa vie, si Dieu entre en jugement avec lui! C’est pourquoi Dieu, par un autre prophète, prend ainsi à partie les hommes arrogants et superbes : « Pourquoi vouloir entrer en jugement avec moi? vous m’avez tous abandonné, dit le Seigneur 3». Garde-toi donc d’entrer en jugement avec Dieu; efforce-toi d’être juste, et, quelle que soit ta justice, fais l’aveu de tes fautes; espère toujours la miséricorde; et, dans cet humble aveu, dis sans crainte à cette âme qui te trouble et qui se

soulève contre toi: « D’où te vient cette tristesse, ô mon âme, et pourquoi me troubler ? » Tu voulais peut-être espérer en toi-même? « Espère en Dieu», non pas en toi. Qu’es-tu par toi-même? Qu’il soit pour toi la santé, celui qui a souffert tant de blessures pour toi. « Espère dans le Seigneur », dit le Prophète, « car je le confesserai de nouveau». Que lui confesseras-tu? « Qu’il est le salut à mes yeux, qu’il est mon Dieu ». Vous êtes le salut qu’attendent mes yeux, et vous une guérissez. Malade, je m’adresse à vous: je vous reconnais pour mon médecin, et je ne vante point ma santé. Qu’est-ce à dire : Je reconnais en vous mon médecin, et je ne vante point ma santé? C’est ce qui est marqué dans un autre psaume: « J’ai dit: Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, car j’ai péché contre vous 4».

8. C’est là, mes frères, une parole sûre: mais veillez à faire de bonnes oeuvres. Touchez du psaltérion, en obéissant aux préceptes ; touchez de la harpe, en souffrant les maux de ce monde. Vous venez d’entendre cette parole d’Isaïe: « Partage ton pain avec celui qui a faim 5 ». Ne va pas croire qu’il suffise de jeûner. Ton jeûne peut t’affliger, mais sans soulager le pauvre. Tes angoisses te seront fructueuses, quand elles soulageront la peine des autres. Voilà que tu refuses quelque chose à ton âme, à qui donneras-tu ce que tu t’es retranché? Où mettras-tu ce que tu as ainsi épargné? Combien le dîner dont aujourd’hui nous nous sommes privés aurait pu nourrir

1. Ps. CXXIX, 3.— 2. Id. CXLII, 2.— 3. Jérém. II, 29, — 4. Ps. XL, 5. — 5 . Isa. LVIII, 7.

462

de pauvres! Jeûne donc de manière à te réjouir de ton dîner qu’un autre aura mangé, afin que tu sois exaucé dans tes prières. Le Prophète nous dit au même endroit: « Lorsque tu auras de bon coeur partagé ton pain avec celui qui a faim, tu parleras encore que je dirai: Me voici 1 ». On fait souvent l’aumône avec chagrin et avec murmure, pour échapper aux importunités d’un mendiant, et non pour soulager la faim qui le presse. Or, Dieu aime celui qui donne avec joie 2. Si tu ne donnes ton pain qu’avec tristesse, ton pain est perdu comme ton mérite. Agis donc de

1. Isa. LVIII, 9, 10.— 2. II Cor. IX, 7.

bon coeur, afin que celui qui voit à l’intérieur te dise : « Me voici » , quand tu parleras encore. Comme Dieu accueille promptement les prières de ceux qui font le bien! et les oeuvres qui justifient un homme en cette vie, ce sont le jeûne, l’aumône et la prière. Veux. tu que ta prière vole jusqu’à Dieu? donne-lui deux ailes : le jeûne et l’aumône. Puisse-t-il nous trouver tels; afin que la lumière de Dieu nous trouve en sûreté, comme la vérité de Dieu, quand viendra nous délivrer de la mort celui qui est venu subir la mort pour nous. Ainsi soit-il!

DISCOURS SUR LE PSAUME XLIII.

SERMON AU PEUPLE.

L’AFFLICTION ET LA GRÂCE.

Les fils de Coré sont les martyrs qui en appellent à Dieu dans leurs tourments, qui comparent aux maux qu’ils endurent les merveilles de Dieu en faveur de son peuple délivré, puis établi dans la terre promise. Dieu demeure sourd à nos demandes, pour que nous apprenions à lui demander les biens éternel : qu’il n’accorde pas en cette vie. Les merveilles du Seigneur étaient l’effet gratuit de sa bonté qui nous délivrera des maux d’ici-bas. Entre la gloire du passé et celle de l’avenir, il y a la peine du présent, épreuve nécessaire pour nous faire connaître si nous servons Dieu par amour, et dont Dieu nous délivrera par sa grâce.

1. Ce psaume, d’après l’indication du titre, est pour les fils de Coré. Or, Coré signifie chauve, ou calvaire, et l’Evangile nous raconte que Notre-Seigneur Jésus-Christ fut crucifié en un lieu appelé Calvaire 1. II est donc visible que ce Psaume est pour les fils de ses douleurs. Nous en avons d’ailleurs le témoignage évident et sûr de l’apôtre saint Paul qui, dans les persécutions que les Gentils faisaient subir à l’Eglise, emprunte un verset de notre psaume, dont il tire un encouragement à souffrir et une consolation. C’est ici en effet qu’est écrit ce qu’il intercale dans sa lettre: « Chaque jour on nous égorge pour votre amour, ô mon Dieu, on nous regarde comme des brebis destinées à la boucherie 2 ». Ecoutons donc en notre psaume la voix des martyrs, et voyez la justice de cette

1. Matt. XXVII, 31. — 2. Ps. XLIII, 22 ; Rom. VIII, 36.

cause que soutiennent les martyrs, puisqu’ils s’écrient: « C’est pour vous, Seigneur ». C’est

pour cela que le Seigneur ajoute: «A cause de la justice », quand il dit : « Bienheureux ceux qui sont persécutés à cause de la justice 1 »; de peur qu’on ne vînt à revendiquer la gloire de souffrir, quand on endure la persécution sans défendre une cause juste. De là vient encore cette exhortation à ses disciples: « Vous serez heureux quand les hommes vous traiteront de telle manière et vous maudiront à cause de moi » Tel est le sens de cette parole : « On nous égorge tous les jours à cause de vous ».

2. Il est bien digne en effet de nos méditations, ce profond dessein du Seigneur qui, d’une part, délivre de l’Egypte, avec tant d’éclat, nos ancêtres, les patriarches, ainsi que

1. Matt. V, 10.

463

tout le peuple d’Israël, submerge dans les eaux ennemis qui les poursuivent, les conduit à travers les nations qui se soulèvent, leur assujettit leurs ennemis et les établit dans la terre promise, leur fait remporter avec peu de soldats d’éclatantes victoires sur de grandes armées; puis, d’autre part, il se plaît à se détourner de son peuple, laisse maltraiter et égorger ses saints, et nul ne résiste, nul ne les défend, nul ne les protége. On dirait que Dieu se dérobe à leurs gémissements, qu’il les a oubliés, qu’il n’est plus leur Dieu, ce Dieu à la main puissante, au bras si élevé, dont la force merveilleuse a, disons-nous, délivré de l’Egypte nos pères ou le peuple d’Israël, les a établis en royaume dans une terre dont il chassait les nations vaincues, à la face des peuples étonnés qu’un si petit nombre pût vaincre un si grand nombre. Tel est l’aveu plein de larmes qui ouvre le chant de notre psaume. tout cela n’est pas arrivé sans motif, mais afin que nous en comprissions les raisons. Qu’elles soient arrivées, cela est évident; approfondissons quelque peu les raisons pour lesquelles Dieu l’a permis. Aussi bien le psaume n’a-t-il pas seulement pour titre: « Aux fils de Coré »; mais: « Intelligence aux fils de Coré 1 ». C’est ce que nous avons déjà vu dans cet autre dont le Sauveur récita sur la croix le premier verset: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2 ? » Car c’était

nous que le Seigneur figurait dans ces paroles; il parlait au nom de son corps (nous sommes en effet son corps, et il est notre chef), quand il proféra sur la croix cette parole qui est moins la sienne que la nôtre. Dieu, en effet, ne l’a jamais abandonné, et lui ne s’était point retiré de son Père; mais c’était en notre nom qu’il disait: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné ? » En effet, nous lisons ensuite: « Le rugissement de mes péchés éloigne de moi le salut 3 ». Voilà ce qui nous montre au nom de qui il parlait, puisqu’on ne pouvait trouver en lui aucun péché. «  Je crierai vers vous pendant le jour», dit le même psaume, « et vous ne m’exaucerez point: et la nuit», il sous-entend assurément, et vous n’exaucerez point ma prière; il ajoute: « Et ce ne sera point une folie pour moi ». C’est-à-dire, par cela même que vous ne m’écouterez point, il y aura là pour moi, non pas un défaut de sagesse, mais une

1. Ps. XLIII, 1,— 2. Id. XXI, 2.— 3. Id. 3.

leçon. Qu’est~ce à dire, que je comprendrai parce que vous ne m’exaucerez point? c’est-à-dire que vous n’écouterez point mes voeux temporels, afin que je comprenne que je dois vous demander les biens éternels. Dieu en effet n’abandonne pas réellement, quand il semble abandonner ; il nous ôte ce que nous avons tort de désirer, et nous enseigne ce qu’il est bon de demander. Si Dieu nous exauçait toujours dans ce qui regarde les biens de cette vie, si nous avions tout en abondance, ne souffrant dans le cours de cette vie mortelle aucune affliction, aucune nécessité, aucune angoisse, nous croirions que Dieu n’a pas pour ses serviteurs d’autres grands biens que ceux de la terre, et nous n’en désirerions pas de plus excellents. Dieu donc mêle à nos joies de cette vie l’amertume de l’affliction, afin que nous soupirions après une autre vie, dont la douceur est sans danger ; tel est le titre:

« Intelligence pour les enfants de Coré ». Ecoutons le psaume, afin d’y mieux comprendre encore cette vérité.

3. « Seigneur, nous avons entendu de nos oreilles; nos pères nous ont raconté l’œuvre  que vous avez accomplie en leurs jours, et dans les siècles passés ». Etonnés de ce que

le Seigneur paraisse abandonner ceux qu’il veut exercer par les souffrances, les interlocuteurs rappellent ces merveilles qu’ils ont apprises de leurs pères, et semblent dire : Ces maux que nous endurons sont loin de ce que nos pères nous ont raconté. « En vous ont espéré nos pères; ils ont espéré, et vous les avez délivrés. Pour moi, je suis un ver et non pas un homme. Je suis l’opprobre des hommes, le rebut de la populace 1 ». Ils ont espéré et vous les avez délivrés; moi j’ai espéré, vous m’avez délaissé; est-ce donc en vain que j’ai mis en vous ma confiance, en vain que mon nom est écrit sur votre livre, que votre nom est écrit dans mon âme ? Voici

donc ce que nous ont raconté nos pères : « Votre main a détruit les nations, et pour eux, vous les avez solidement assis ; vous avez affaibli les peuples, et puis chassés 2 ». C’est-à-dire, vous avez chassé les nations du pays qu’elles possédaient pour y introduire et y asseoir nos pères, et pour affermir leur royaume dans votre miséricorde. Voilà ce que nos pères nous ont raconté.

4. Mais peut-être ont-ils accompli ces

1. Ps. XXI, 27. — 2. Id. XLIII, 3.

464

merveilles parce qu’ils étaient un peuple courageux, guerrier, invincible, exercé, belliqueux? Point du tout. Nos pères ne nous ont point dit cela, l’Ecriture n’en dit rien; mais, que dit-elle? sinon ce qui suit : « Ce n’est point par le glaive qu’ils ont acquis en héritage la terre promise, et leur bras ne les a point sauvés; mais c’est votre droite, votre bras et la lumière de votre visage ». Votre droite ou votre puissance; votre bras ou votre Fils. « Et la lumière de votre face ». Que signifie cette expression? C’est que vous leur avez donné de tels signes de protection, que l’on reconnaissait votre présence. Quand le Seigneur, en effet, nous signale sa présence par quelque miracle, est-il pour cela visible à nos yeux? Mais le miracle. a pour effet de montrer qu’il est présent. Enfin, que disent tous ceux que de pareils faits remplissent d’étonnement? J’ai vu Dieu, il était là. «C’est votre droite, votre bras, le reflet de votre face; parce que vous avez mis en eux vos complaisances ». C’est-à-dire, vous avez agi comme si vous vous plaisiez en eux; en sorte que tous ceux qui vous voyaient en agir ainsi avec eux, disaient : C’est Dieu qui est avec eux, c’est Dieu qui les conduit.

5. Quoi donc? Dieu était-il alors autre qu’il n’est maintenant? Loin de là. Que nous dit ensuite le Psalmiste? « C’est vous-même qui êtes mon Roi et mon Dieu 2 ». C’est vous-même, vous n’êtes point changé. Les temps sont changés, je le vois; mais le Créateur des temps ne change point. « C’est vous-même qui êtes mon Roi et mon Dieu ». C’est toujours vous qui me conduisez, toujours vous qui venez à mon secours. « C’est vous qui ordonnez le salut de Jacob ». Qu’est-ce à dire: « Vous ordonnez?» C’est-à-dire, bien que cette nature qui vous constitue ce que vous êtes en votre substance, demeure cachée à nos regards, et que vous ne soyez pas intervenu en faveur de nos pères, dans votre essence, de manière qu’ils pussent vous voir face à face; néanmoins, c’est vous qui ordonnez à telle créature qu’il vous plaît de sauver Jacob. Vous voir face à face n’est en effet réservé qu’à ceux qu’aura délivrés la résurrection. Nos pères eux-mêmes du Nouveau Testament, bien qu’ils aient vu vos mystères à découvert, bien qu’ils aient annoncé aux autres ces mystères révélés, ont proclamé qu’ils ne voyaient qu’en

1. Ps. XLIII,4.— 2. Id. 5.

énigme et comme dans un miroir; et que vous voir face à face 1, était une faveur réservée au moment dont l’Apôtre parle ainsi: « Vous êtes morts et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ; or, à l’apparition du Christ qui est votre vie, vous apparaîtrez aussi avec lui dans la gloire 2 ». C’est pour ce moment que Dieu nous réserve de le voir face à face; ce qui a fait dire à saint Jean: « Mes bien-aimés, nous sommes les fils de Dieu, mais ce que nous serons un jour ne paraît point encore. Nous savons que, quand il viendra dans sa gloire, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est 3 ». Quoique nos pères ne vous aient, donc point vu face-à- face, et tel que vous êtes; quoique cette vision nous soit différée jusqu’à la résurrection; quoique ce soient des anges qui nous ont assistés, « c’est vous néanmoins qui ordonnez le salut de Jacob ». Non-seulement par vous-naine, vous nous assistez; mais de quelque créature que vous vous serviez pour nous assister, vous ne l’ordonnez pas moins pour le salut de vos serviteurs que vous opérez par vous-même; et ce qui s’opère pour le salut de vos serviteurs, c’est ce que l’on fait d’après vos ordres. Mais dès lors que vous êtes mon Dieu et mon Roi, et que vous ordonnez le salut de Jacob, pourquoi ces maux que nous endurons?

6. Mais peut-être ces merveilles que l’on nous a racontées ne sont-elles que pour le passé, et n’avons-nous rien de semblable à espérer pour l’avenir ? Telle est au contraire l’espérance qu’il nous faut avoir. « C’est en vous que nous abattrons la puissance de nos ennemis ». Donc nos pères nous ont raconté les merveilles que vous avez accomplies dans leur temps et dans les jours anciens; ils nous ont dit que, pour les établir, vous aviez dissipé les nations, chassé les peuples, voilà pour le passé; mais dans l’avenir, que doit-il arriver? « En vous nous abattrons la puissance des peuples » : un temps viendra où de tous les ennemis des chrétiens seront vannés comme la paille, dissipés comme la poussière et emportés de dessus la terre. Mais avec un passé glorieux comme on nous le on raconte, avec un avenir tel qu’il nous est annoncé, pourquoi donc aujourd’hui ces maux

1. I Cor. XIII,12. —  2. Coloss. III, 3, 4. — 3. I Jean, III, 2, — 4. Ps. XLIII, 6.

465

que nous souffrons, sinon pour donner l’intelligence aux fils de Coré? «Par vous nous abattrons la puissance de nos ennemis, et en votre nom nous foulerons aux pieds nos persécuteurs 1 ». Voilà pour l’avenir.

7. «Je ne mettrai point mon espérance dans mon arc 2 » ; de même que nos pères ne la mettaient point dans l’épée. « Et ce ne sera point mon glaive qui me sauvera ».

8. «Car c’est vous qui nous avez sauvés de ceux qui nous affligeaient 4 ». Cette forme du passé nous désigne l’avenir;  cet emploi de la forme du passé nous marque une certitude aussi grande que si les faits étaient accomplis. Remarquez que souvent les Prophètes parlent des faits qu’ils annoncent pour l’avenir, comme s’ils étaient accomplis déjà. Car, en parlant de la passion du Sauveur, qu’il annonçait pour l’avenir, le psalmiste a dit : « Ils ont percé mes pieds et mes mains, ils ont compté tous mises os » ; il n’a point dit : Ils perceront, ils compteront. « Ils m’ont considéré, ils m’ont regardé »; et non: Ils me considéreront, ils me regarderont. « Ils se sont partagé mes vêtements 4 » ; et non : Ils se partageront. Tous ces faits sont à venir, et néanmoins prédits comme accomplis: parce que devant Dieu ce qui doit arriver est aussi certain que s’il était déjà passé.

Pour nous, ce qui est arrivé est certain; ce qui est à venir, incertain. Nous savons un fait quand il est accompli, et il est impossible qu’un  fait accompli ne le soit point. Mais donne-moi un prophète, et l’avenir est pour lui aussi certain que pour toi le passé : et autant pour toi il est impossible qu’un fait accompli, présent à ta mémoire, ne soit point arrivé; autant pour lui il est impossible qu’un fait qu’il connaît pour l’avenir, n’arrive point. C’est pour cela qu’il prédit ce qui doit arriver, avec la même certitude que s’il était arrivé. C’est là donc ce que nous espérons: « Vous nous avez sauvés de ceux qui nous affligeaient, et ceux qui nous haïssaient, vous les avez couverts de confusion ».

« Durant tout le jour, nous nous glorifierons dans le Seigneur ». Voyez comme il entremêle des paroles au futur, afin de vous montrer que sous la forme du passé il annonce néanmoins l’avenir. « Durant tout le jour, nous nous glorifierons en Dieu; et sous chanterons les louanges en votre nom

1. Ps. XLIII, 6.— 2. Id. 7.— 3. Id. 8. —  4. Ps. XXI,17, 19.

pendant tous les siècles 1 » . Pourquoi-nous glorifier ? pourquoi chanter des louanges? Parce que vous nous avez arrachés à ceux qui nous persécutaient , parce que vous nous donnerez un royaume éternel , parce que vous accomplirez en nous cette parole : « Bienheureux, Seigneur, ceux qui habitent votre maison; ils vous loueront dans les siècles des siècles 2 ».

10. Si donc voilà un avenir très-assuré pour nous, si nos pères nous ont raconté les merveilles du passé, qu’avons-nous maintenant? « Maintenant vous nous avez repoussés, vous « nous avez couverts d’ignominie ». Cette ignominie n’est point dans notre conscience, mais à la face des hommes. II y eut des temps, en effet, où l’on persécutait les chrétiens, où ils fuyaient partout, où l’on disait de toutes parts : Voilà un chrétien, comme si c’était là un sujet d’opprobre et d’insulte. Où est donc ce Dieu, qui est notre Dieu et notre Roi, qui ordonne le salut de Jacob? Où est celui qui a opéré toutes ces merveilles que nous racontaient nos pères? Où est celui qui doit accomplir tout ce qu’il nous a prédit par l’Esprit-Saint? Serait-il donc changé ? Non; mais tout cela est pour l’intelligence aux fils de Coré. Nous devons comprendre quelque peu pourquoi Dieu veut nous faire endurer ces choses au milieu des temps. Pourquoi toutes ces douleurs? « Maintenant vous nous avez rejetés et couverts d’ignominie ; et vous ne marcherez plus, Seigneur, à la tête de nos armées 3 ». Nous marchons contre nos ennemis, et vous ne marchez point avec nous nous les voyons, ils sont victorieux et nous succombons. Où donc est votre force d’autrefois? Où est votre droite et votre puissance? Où est donc cette mer qui se dessèche ? Où sont donc ces Egyptiens qui poursuivent Israël dans les flots? Où est cet Amalech dont le signe de la croix vainquit les résistances? « Et vous ne marcherez plus, Seigneur, à la tête de nos armées ».

11. « Vous nous avez fait reculer à la suite de nos ennemis »; en sorte qu’ils paraissent ouvrir la marche et que nous sommes en arrière; ils paraissent vainqueurs et nous vaincus. « Et ceux qui nous haïssaient enlevaient nos dépouilles 5 » : quelles dépouilles, Sinon! nous-mêmes?

1. Ps. XLII, 9. — 2. Id. 10. — 3. Ibid. — 4. Exod. XIV, 21,27 ; XVII, 11. — 5. Ps. XLIII, 11.

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12. « Vous nous avez livrés comme des brebis que l’on dévore, et dispersés parmi les  nations ». Les nations nous dévorent; on désigne ici ceux que la persécution a incorporés aux Gentils. L’Eglise les pleure comme des membres qui sont dévorés.

13. « Vous avez vendu votre peuple pour rien ». Nous avons vu ceux que vous avez livrés, sans voir ce que vous avez reçu. « Et la foule ne se pressait point dans leurs fêtes 1 ». Quand les chrétiens fuyaient les persécutions des idolâtres leurs ennemis, pouvaient-ils s’assembler pour chanter les louanges de Dieu? Pouvaient-ils chanter ces hymnes dans les églises de Dieu, comme on les chante pendant la paix, quand les frères élèvent jusqu’aux oreilles de Dieu leurs mélodieux concerts? « Et la foule ne se pressait point à leurs fêtes ».

14. « Vous avez fait de nous un sujet d’opprobre pour nos voisins, la fable et la dérision de tous ceux qui nous environnent. « Vous avez fait de nous un exemple pour les nations 3 ». Que signifie « un exemple? »L’homme qui fait des imprécations apporte quelquefois un type des maux qu’il adjure. Puisses-tu mourir comme un tel, subir de pareils châtiments! Combien n’a-t-on pas dit : Puisses-tu être ainsi crucifié ! Il ne manque pas aujourd’hui d’ennemis du Christ, comme les Juifs, pour nous dire, quand nous défendons contre eux le Christ: Puisses-tu mourir comme il est mort! Car ils ne lui auraient point infligé ce genre de mort, s’ils ne l’avaient eu en horreur, ou s’ils en avaient pu comprendre le mystère. L’aveugle à qui l’on met un collyre, ne voit point ce collyre dans la main du médecin. Or, la croix elle-même dut profiter à ceux qui l’y clouaient. Ce remède les guérit ensuite, et ils crurent à celui qu’ils avaient crucifié. « Vous avez fait de nous un exemple pour les nations; les peuples en nous voyant ont branlé la tête » ; ils branlaient la tête par mépris. « Leurs lèvres parlaient et ils branlaient la tête 4 ». Voilà ce qu’ils oni fait au Seigneur, ce qu’ils ont fait à tous les saints qu’ils ont pu persécuter, enchaîner, tourner en dérision, livrer aux magistrats, flageller et faire mourir.

15. « Tout le jour ma honte est présente à mes yeux, la confusion a couvert mon visage, à la voix de celui qui m’insulte

1. Ps. XLIII, 12. — 2. Id. 13. — 3. Id. 14, 15. — 4. Id. XXI, 8.

et m’accable d’outrages 1 »; c’est-à-dire, à la voix de ceux qui m’accablent d’outrages, me faisant un crime du culte que je vous rends, de l’honneur que je témoigne à votre nom;

ils me reprochent comme un crime ce nom qui doit effacer tous mes crimes. « A la voix de celui qui insulte, et qui outrage », c’est-à-dire, qui parle contre moi. « A la face de l’ennemi, du persécuteur ». Que devons-nous comprendre ici? Ce qui a été dit du passé n’aura plus lieu dans nos temps; ce que nous espérons pour l’avenir, n’apparaît point encore. Dans le passé : le peuple sortit de l’Egypte avec tout l’éclat des prodiges, il fut délivré de ceux qui le poursuivaient, il fut conduit à travers les peuples que Dieu chassa, et enfin établi en royaume. Quel est l’avenir?C’est que le peuple sera tiré de l’Egypte de ce bas monde, sous la conduite du Christ et à la splendeur de sa gloire; que les saints seront placés à sa droite, et ses ennemis à sa gauches, que les méchants subiront, avec le diable, un châtiment éternel, que le Christ avec ses saints régnera éternellement. Voilà l’avenir, le reste est du passé.

Qu’y a-t-il entre les deux? Les peines. Pourquoi? Pour montrer l’âme qui honore Dieu, et comment elle l’honore; si elle sert gratuitement celui qui l’a sauvée gratuitement. Que Dieu vous dise en effet: Que m’avez-vous donné pour vous créer? si vous avez pu bien mériter de moi depuis votre création, assurément vous n’aviez rien mérité avant d’être créé; que pouvons-nous répondre à celui qui tout d’abord nous a créés gratuitement, parce qu’il est bon, et non parce que nous avions des mérites? Que dirons-nous aussi de notre réparation, qui est une seconde naissance ? Que nos mérites nous ont valu de la part du Seigneur ce salut éternel qu’il nous envoie? Point du tout. Si Dieu avait pris en considération nos mérites, il nous aurait condamnés.

Il n’est donc point venu pour examiner nos mérites, mais pour nous remettre nos péchés. Tu n’étais pas, et tu es aujourd’hui;

qu’as-tu donné à Dieu?Tu étais dans le mal, Dieu t’en a délivré; qu’as-tu. donné à Dieu? Que n’as-tu pas reçu de lui gratuitement? C’est justement que l’on appels grâce ce qui est donné pour rien. Dieu donc te demande de le servir gratuitement, toi aussi, non parce qu’il te donne les biens temporels, mais parce qu’il t’en promet d’éternels.

1. Ps. XLIII, 16, 17. — 2. Matt. XXV, 33.

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16. Mais à l’égard de ces biens éternels, garde-toi de toute fausse idée, de peur que tu ne serves pas Dieu gratuitement, en te faisant des biens célestes une idée charnelle. Eh quoi! situ sers le Seigneur parce qu’il te donne une belle terre, cesseras-tu de le servir s’il te la reprend? Mais peut-être dis-tu en toi-même : Je servirai Dieu parce qu’il doit te donner une belle campagne, mais qui n’est point du temps. Tu as encore des motifs défectueux, car tu ne sers point le Seigneur par amour simplement, puisque tu en attends une récompense. Tu veux avoir dans le siècle à venir ce que tu dois quitter dans celui-ci; tu veux changer et non retrancher tes délices charnelles. On ne fait pas un mérite de jeûner à celui qui ne le fait que pour se préparer à un dîner d’apparat. Souvent en effet on invite à un grand repas des hommes qui ont jeûné pour y venir avec plus d’appétit; ce jeûne est-il bien celui de la continence, et ne serait-il pas celui de l’intempérance? Garde-toi donc d’espérer que Dieu te donnera ce qu’il t’ordonne de mépriser en cette vie. C’est en effet ce qu’espéraient les Juifs, c’est la question qui les troublait. Eux aussi espèrent une résurrection, mais ils croient à une résurrection qui leur donnera ce qu’ils aiment sur la terre. Aussi, quand les Sadducéens, qui ne croient pas à la résurrection, leur proposèrent la question de cette femme qui avait eu successivement sept frères pour maris, et qu’on leur demanda de qui elle serait épouse à la résurrection, ils furent en défaut et ne trouvèrent aucune réponse. Mais quand la question fut posée au Seigneur, comme il nous promet une résurrection telle que l’on n’aura plus aucun désir des voluptés charnelles, mais dont les joies sans fin seront puisées en Dieu, il répondit: « Vous êtes dans l’erreur, ne sachant ni les Ecritures, ni la puissance de Dieu; car au jour de la résurrection les hommes n’auront point de femmes, ni les femmes de maris, puisqu’ils ne seront plus assujettis à la mort 1 ». C’est-à-dire qu’il n’est pas besoin de successeur, quand nul ne cède sa place. Qu’arrivera-t-il donc? « Tous», dit le Sauveur, « seront comme les anges de Dieu ». A moins peut-être que tu n’en sois à croire que les anges mettent leur joie dans les festins de chaque jour, dans le vin dont tu t’enivres, ou que tu ne croies que les

1. Matt. XXII, 29, 30 ; Luc XX, 35, 36.

anges ont des épouses. Il n’y a rien de tout cela parmi les anges. D’où vient la joie des anges, sinon de ce qui a fait dire au Seigneur: «Vous ne savez donc pas que les anges voient la face de mon Père 1? » Si donc la vue de mon Père constitue la joie des anges, prépare ton âme à une joie semblable, à moins que tu ne trouves mieux que la face de Dieu. Malheur à ton amour, si tu as la moindre pensée qu’il y ait une beauté plus grande que la beauté de celui qui a donné à tout objet la beauté qu’il possède, et si cette beauté t’absorbe au point que tu ne mérites plus de penser à Dieu. Le Seigneur était incarné, c’était un homme qui apparaissait aux hommes. Comment apparaissait-il ? Je l’ai dit, c’était un homme aux yeux des hommes. Avec quelle grandeur apparaissait-il ? La chair y voyait la chair. Que montrait de grand celui dont il est dit: « Nous l’avons vu, et il n’avait ni grâce ni beauté 2 ? » Quel est celui qui n’avait ni grâce, ni beauté? C’est celui dont il est dit : « Il surpasse en beauté les enfants des hommes 3 ». Comme homme, il n’avait ni grâce ni beauté, mais il était beau dans la nature qui l’élève au-dessus des enfants des hommes. Aussi, en montrant aux hommes ce que l’on peut appeler la difformité de la chair, que dit-il? « Celui qui m’aime, garde mes commandements, et celui qui m’aime sera « aimé de mon Père, et moi je l’aimerai, et je me montrerai à lui 4 ». Il promettait de se montrer à ceux qui le voyaient. Mais quel est le sens de ses paroles? Il semble leur dire: Vous voyez en moi la forme de l’esclave, la forme divine vous est cachée : l’une est douce pour vous, l’autre vous est réservée; par l’une je vous donne la nourriture des petits enfants, par l’autre je suis l’aliment des parfaits. Dieu en agit donc ainsi afin de préparer aux choses invisibles cette foi qui nous purifie, c’est-à-dire que tout cela doit donner l’intelligence aux fils de Coré, afin que les saints soient dépouillés de ce qu’ils ont de terrestre, et même de la vie temporelle; afin qu’ils ne servent point le Seigneur par amour pour ces biens, mais qu’impur amour pour lui leur fasse endurer tout ce qu’ils ont à souffrir dans le temps.

17. Or, après avoir compris tout cela, que disent les fils de Coré? « Tous ces maux sont

1. Matt. XVIII 10. — 2. Isa. LIII, 2. — 3. Ps. XL V, 3. —  4. Jean, XIV, 21

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« venus fondre sur nous, et nous ne vous avons pas oublié ». Qu’est-ce à dire: « Et nous ne vous avons pas oublié?

Et nous n’avons point répudié votre alliance; et notre coeur ne s’est point retiré de vous; et nos pas ne se sont point égarés loin de vos sentiers 1 ». C’est là l’intelligence, que notre coeur ne s’éloigne pas de vous, que nous ne vous mettions pas en oubli, que nous ne commettions pas le mal dans votre alliance, nous qui sommes en butte aux tribulations et aux vexations des païens. « Pourtant vous avez détourné nos sentiers de votre voie ».

Nos sentiers sont dans les voluptés du siècle; nos sentiers sont dans la prospérité des biens temporels; or, vous avez détourné nos sentiers de votre voie, et nous avez montré combien est peu large et combien est étroite la voie qui conduit à la vie. « Et vous avez détourné nos sentiers de votre voie ». Que signifie cette parole, que « nos sentiers sont loin de votre voie? » C’est comme s’il nous disait : Vous êtes dans l’angoisse, vous avez beaucoup à souffrir, vous avez perdu ici-bas bien des choses que vous aimiez; mais moi, je ne vous ai point abandonné dans cette voie dont je vous ai dit qu’elle est étroite. Vous cherchiez de larges sentiers; et moi, qu’est-ce que je vous dis? C’est par là qu’on arrive à la vie éternelle; celle que vous voulez prendre conduit à la mort. « Combien est large et spacieuse la voie qui conduit à la mort, et combien en est-il qui la suivent! Combien est petite et étroite la voie qui conduit à la vie, et combien peu y veulent marcher 2 ! » Quel est ce petit nombre? Ceux qui souffrent les afflictions, qui endurent les épreuves, qui ne se laissent point abattre dans les maux de cette vie, qui ne se réjouissent pas pour une heure seulement de la parole de Dieu, pour sécher au temps de l’épreuve comme sous les feux du soleil 3, mais qui ont les racines de la charité, comme nous venons de l’entendre dans l’Evangile 4. Ayez donc, vous dirai-je, la racine de la charité, afin que vous ne soyez point brûlés, mais alimentés par le soleil qui se lèvera. « Tous ces maux sont venus foudre sur nous, et nous ne vous avons point oublié, et nous n’avons pas répudié votre alliance, et notre coeur ne s’est point retiré de vous ». Mais parce que nous en agissons

1. Ps. XLIII, 18, 19. — 2. Matt. VII, 13, 14. — 3. Id. XIII, 20-23. — 4. Marc, IV, 16-20.

de la sorte au milieu des tribulations, déjà nous marchons dans la voie étroite; « et vous, vous avez détourné vos sentiers de notre voie».

18. « Et pourtant vous nous avez oubliés dans le lieu de notre faiblesse ». Vous nous relèverez donc dans te lieu de notre force. « Et l’ombre de la mort nous a couverts 1», La mortalité est pour nous l’ombre de la mort. La véritable mort sera d’être condamné avec Satan.

19. « Si nous avons oublié le nom de notre Dieu ». C’est là l’intelligence pour les fils

de Coré. « Si nous avons tendu les bras vers les dieux étrangers 2».

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