Enarrationes in Psalmos (page 9)
Il n’en est pas ainsi de celui qui parle. Ecoutez, mes frères: qu’un homme, le premier venu, essuie une perte, il est plutôt prêt à dire : Je ne mérite point cette perte, qu’à considérer pourquoi elle lui arrive; il pleure une perte d’argent et non la perte de la justice. Si tu as péché, pleure ton trésor intérieur ; tu n’as rien peut-être en ta maison, et ton coeur est encore plus vide; mais si ton coeur est plein de Dieu qui est son bien, pourquoi ne pas dire: « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté, comme il a plu au Seigneur ainsi il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni 1?» D’où vient donc la plainte de l’interlocuteur? Du châtiment qu’il endurait? Point du tout. « Ma douleurs, dit-il, est toujours devant mes yeux ». Et comme si nous lui disions Quelle douleur? d’où vient-elle? « C’est », dit-il, « que je publierai mon iniquité, et je prendrai soin de mon péché 2 ». Voilà d’où vient sa douleur ; elle ne vient pas du châtiment; elle vient de la plaie et non du remède. Car le châtiment est comme un remède pour le péché. Ecoutez, mes frères : nous sommes chrétiens ; et néanmoins qu’un d’entre nous vienne à perdre son fils, il le pleure; que ce fils devienne pécheur, il ne le pleure pas. C’est en le voyant tomber dans le péché qu’il devrait pleurer et gémir ; c’est alors qu’il faudrait le refréner, lui donner une règle de conduite, le châtier. S’il l’a fait sans être écouté, c’est alors qu’il fallait pleurer ; car, vivre dans la luxure est une mort plus funeste que ce trépas qui met fin à la luxure; vivre ainsi, chez vous, c’était non-seulement la mort, mais la puanteur. Voilà les maux qu’il faut pleurer; les autres, il faut les supporter ; endurons ceux-ci, mais déplorons les premiers. Il faut les déplorer comme vous l’entendez faire au Prophète: « Voilà que j’annonce mon iniquité, je prendrai soin de mon péché ». Ne te crois pas en sûreté parce que tu as confessé ta faute, comme celui qui la confesse et qui est prêt à la commettre encore. Mais publie ton iniquité de telle sorte que tu penses avec soin à ton péché.
Qu’est-ce à dire, prendre soin de son péché? Prendre soin de sa blessure. Si tu disais: J’aurai soin de ma blessure, que devrait-on comprendre, sinon : Je mettrai mes soins à me guérir ? Tel est le soin à prendre de son péché, c’est une application continuelle, un effort incessant, une diligence soutenue à
1. Job, I, 21. — 2. Ps. XXXVII, 19.
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tout faire pour guérir notre péché. Voilà que chaque jour tu pleures ton péché, mais peut-être que tes larmes coulent sans que la main agisse. Fais des aumônes, afin que tes péchés soient rachetés, que tes dons réjouissent l’indigent, afin que tu aies à te réjouir du don de Dieu. L’indigent a besoin, et tu as besoin; il a besoin de toi, et toi de Dieu. Tu méprises le pauvre qui a besoin de toi, et Dieu ne te méprise pas, toi qui as besoin de lui? Comble donc l’indigence du pauvre, afin que Dieu comble ton âme. C’est dire: « Je prendrai soin de mon péché », je ferai tout ce qu’il faut faire pour effacer mon péché, le guérir complètement. « Je prendrai soin de mon péché ».
25. « Quant à mes ennemis, ils vivent 1 ». Ils ont le bonheur, ils jouissent des félicités
du siècle où j’endure la fatigue, et je rugis dans les gémissements de mon coeur. Comment vivent les ennemis de celui qui disait d’eux tout à l’heure: « Qu’ils ont dit des paroles vaines? » Ecoute ce qui est dit dans un autre psaume : « Leurs fils sont comme de nouvelles plantations »; et plus haut: « Leur bouche porte le mensonge, leurs filles sont parées comme les autels d’un temple; leurs greniers sont pleins, ils regorgent de çà et de là; leurs boeufs sont gras, des brebis fécondes se multiplient dans leurs étables; on ne voit point leurs haies en ruine, on n’entend point de cris dans leurs places publiques ». Donc, mes ennemis vivent: telle
est la vie qu’ils mènent, la vie qu’ils chantent, la vie qu’ils aiment, la vie qu’ils possèdent
pour leur malheur. Qu’ajoute en effet le Prophète? « Ils ont appelé heureux le peuple qui a de tels biens ». Qu’en dis-tu, toi qui as soin de ton péché ? Quel est ton langage, ô toi qui accuses ton iniquité? « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu. Mes ennemis vivent; ils prévalent sur moi; ils se multiplient ceux qui une haïssent injustement 2».Que veut dire: Ils me haïssent injustement? Ils haïssent celui qui leur veut du bien. Rendre le mal pour le mal, ce n’est pas être bon; ne pas rendre le bien pour le bien, c’est de l’ingratitude; mais rendre le
mal pour le bien, c’est là haïr injustement. Ainsi firent les Juifs : le Christ est venu chez
eux avec des biens, et pour ces biens ils lui ont rendu le mal. Craignons, mes frères,
1. Ps. XXXVII, 20. — 2. Id. CXLIII, 12-15.
une faute semblable : il est si facile d’y tomber. Mais quand nous disons: Tels furent les Juifs, que chacun de nous se garde bien de se croire excepté. Que l’un de vos frères vous réprime pour votre bien, vous tombez dans cette faute, si vous le haïssez. Et voyez comme elle est facile, comme elle est bientôt commise; évitez un si grand malheur, un péché si facile.
26. « Ceux qui me rendent le mal pour le bien, me déchirent parce que je poursuis la justice 1».C’est là le motif du bien pour le mal. Que signifie: « Je poursuis la justice ? » Je ne l’abandonne point. Ne prenons pas toujours la persécution en mauvaise part; poursuivre, signifie suivre parfaitement: « Parce que j’ai poursuivi la justice». Ecoute le langage de notre chef qui gémit dans sa passion: « Ils m’ont rejeté, moi le bien-aimé, comme un mort en abomination. Etait-ce peu d’être mort? pourquoi en abomination? Parce qu’il a été crucifié. Car cette mort sur la croix était une grande abomination pour ceux qui ne comprenaient pas que cette parole: « Maudit l’homme qui pend au bois 2», était une prophétie. Le Christ n’a point apporté la mort ici-bas, il l’y a trouvée comme le fruit maudit du premier homme 3; et, se revêtant de cette mort qui était la nôtre et qui nous venait du péché, il l’a suspendue au bois. Dès lors, afin que l’on ne crût pas, comme certains hérétiques 4 l’ont fait, que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’avait qu’une chair apparente, et qu’il n’avait point subi la mort sur la croix, le prophète s’écrie: « Maudit tout homme qui pend au bois ». Il nous montre que le Fils de Dieu a souffert une véritable mort, celle qui était due à notre chair mortelle: il craint que, s’il n’est maudit, tu ne le croies pas mort. Comme donc cette mort n’était feinte, mais descendait par la filiation de cet Adam maudit d’après cet arrêt de Dieu: Tu mourras de mort 5; et, comme Jésus devait subir un véritable trépas, afin qu’il donnât ainsi une vie véritable, voilà qu’il est lui-même atteint par la malédiction de la mort, pour nous mériter la bénédiction de la vie. « Ils m’ont rejeté , moi le bien-aimé comme un mort en abominations. »
27. « Ne m’abandonnez pas, Seigneur Dieu, ne vous éloignez pas de moi 6 ».
1. Ps. XXXVII, 21. — 2. Deut. XXX, 23. — 3. Gal, III, 10. — 4. Manichéens. — 5. Gen. II, 17.— 6. Ps. XXXVII, 22.
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Disons ces paroles en lui-même, disons-les par lui; car il intercède pour nous 1; disons : « Ne m’abandonnez pas, Seigneur mon Dieu». Il avait dit pourtant : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2? » Et voilà qu’il dit : « O Dieu, ne vous éloignez pas de moi ». Si Dieu ne s’est point retiré du corps, s’est-il donc retiré du chef ? De qui est donc cette prière, sinon du premier homme? Or, pour nous montrer qu’il a tiré d’Adam une véritable chair, il s’écrie : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » Car Dieu ne l’avait point délaissé. S’il ne t’abandonne point pourvu que tu croies en lui, ce seul Dieu Père, Fils et Saint-Esprit pourrait-il abandonner le Christ? Mais alors, il avait personnifié en lui-même le premier homme. Nous savons, d’après l’Apôtre, « que notre vieil homme a été cloué à la croix avec lui 3»; et nous n’aurions pu nous dépouiller de cette vétusté, si le Christ n’eût été crucifié en sa faiblesse. Car il est venu sur la terre pour nous renouveler en lui; et le désir de le posséder, l’imitation de ses douleurs nous font entrer dans ce renouvellement. Donc, la voix de son infirmité était notre voix disait : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? » De là encore cette autre parole : « Le rugissement de mes péchés 4 ». Comme s’il disait : C’est au nom du pécheur que je vous tiens ce langage: « Seigneur, ne vous éloignez pas de moi ».
28. « Seigneur, Dieu de mon salut, soyez attentif à me secourir 5 ». Ce salut, mes frères, est celui dont se sont enquis les prophètes, au dire de saint Pierre, et que n’ont point reçu
1. Rom. VIII, 34. — 2. Matt. XXVII, 46 ; Ps. XXI, 2. — 3. Rom. VI. — 4. Ps. XXI, 2. — 5. Id. XXXVII, 23.
ceux qui le recherchaient; mais ils l’ont recherché et l’ont annoncé, et nous sommes venus, nous qui avons trouvé ce qu’ils désiraient de pénétrer. Et voilà que nous-mêmes ne l’avons pas reçu encore; d’autres viendront après nous et le trouveront de même sans le recevoir; puis ils passeront, afin que tous, à la fin du jour, nous recevions le denier du salut avec les patriarches, les prophètes et les apôtres. Vous connaissez ces mercenaires ou ces ouvriers que le père de famille envoya dans sa vigne à des heures différentes, et qui reçurent néanmoins une même récompense1. Ainsi les Prophètes et les Apôtres, et les martyrs et nous, et ceux qui viendront après nous jusqu’à la consommation des siècles, nous recevrons alors le salut éternel, afin que, contemplant la gloire de Dieu, et le voyant face à face, nous le bénissions dans l’éternité sans défaillance, sans la peine cuisante de l’iniquité, sans aucune altération du péché; nous bénirons Dieu sans soupirer davantage, nous attachant à celui après lequel nous avons soupiré jusqu’à la fin, et dont l’espérance faisait notre joie. Nous serons alors dans la cité bienheureuse où Dieu sera notre bien, Dieu sera notre lumière, Dieu sera notre nourriture, Dieu sera notre vie. Tout ce qui est notre bien, pendant que nous travaillons dans notre exil, nous le trouverons en Dieu. En lui sera ce repos dont nous ne pouvons nous souvenir qu’avec douleur. Car il nous rappelle ce sabbat dont le souvenir a inspiré tant de paroles, dont nous devons tant parler encore, que notre coeur, sinon notre bouche, doit chanter toujours; car le silence de la bouche n’étouffe point les cris du coeur.
1. Matt. XX, 9.
DISCOURS SUR LE PSAUME XXXVIII.
SERMON PRÊCHÉ A CARTHAGE A LA FÊTE DE SAINT CYPRIEN.
LES PROGRÈS DE LA VERTU.
Ce cantique est celui de l’homme intérieur, qui laisse en arrière ce qui est terrestre pour s’élever à Dieu. S’il garde le silence, il perd l’occasion de dire le bien. Il parle donc, mais à Dieu. Il veut connaître sa fin ou Jésus-Christ, contempler sa beauté, connaître ses années qui demeurent. Il voit ici-bas l’avare qui thésaurise sans savoir pour qui, il conseille de confier notre argent à Dieu, qui nous instruit, nous humilie par la mort certaine, quoique l’heure en soit incertaine. Voyageurs en cette vie, allons à Dieu qui seul est souverainement. Aller en enfer c’est n’être plus, quoique l’on soit encore.
1. Le Psaume que nous venons de chanter et que nous entreprenons d’expliquer, est intitulé: « Pour la fin, psaume à David pour Idithun 1 ». Ce sont donc les paroles d’un homme appelé Idithun qu’il nous faut attendre et écouter; et si chacun de nous peut être Idithun, il se retrouvera et s’entendra dans les paroles qu’il chantera. Cherchez quel est cet homme que l’on appelait Idithun, d’après le nom qu’il eut autrefois à sa naissance; pour nous, écoutons le sens de ce nom, et cherchons dans cette signification à comprendre le sens de la vérité. Autant que nous avons pu le savoir par ce nom, que les hommes versés dans les saintes Ecritures ont traduit du grec en latin, Idithun signifie: Qui les devance. Quel est cet homme qui devance, ou quels sont ceux qu’il dépasse? Car on n’a pas dit simplement: Qui devance; mais : Qui les devance. Or, est-ce en dépassant qu’il chante, ou en chantant qu’il dépasse? Mais, soit qu’il chante en dépassant, ou qu’il dépasse en chantant, c’est le cantique de celui qui devance que nous avons chanté tout à l’heure. C’est à Dieu, que nous chantons, de voir si nous sommes de ceux qui s’avancent. Mais si l’homme qui progresse a chanté, qu’il se réjouisse d’être ce qu’il a chanté. Si tel autre qui a chanté demeure encore attaché à la terre, qu’il désire être un jour ce qu’il vient de chanter, Car cet homme que l’on appelle: Devançant les autres, devance en effet ceux qui demeurent fixés à la terre, courbés vers les choses du monde dont s’occupent leurs pensées, et qui n’ont d’espérance que dans les biens passagers. Lesquels a-t-il devancés, sinon ceux qui demeurent?
1. Ps. XXXVIII, 1
2. Vous savez que plusieurs Psaumes ont pour titre : Cantique des degrés; et l’expression grecque anabathmon nous en explique suffisamment la signification. Ce sont en effet des degrés que l’on monte, mais que l’on ne descend pas. Le mot latin n’ayant pu rendre la signification propre, a dit en général des degrés, et nous a laissé douter si ces degrés étaient pour monter ou pour descendre. Mais comme « il n’y a pas de discours, pas de langage dans lequel on n’entende leurs voix 1 », le texte précédent explique celui qui est venu après;
et le grec nous donne une certitude quand le latin donnait un doute. De même que dans ces Psaumes, le chantre est un homme qui s’élève, de même ici il devance les autres. Mais pour s’élever, pour devancer ainsi les autres, il n’est besoin ni de pieds, ni d’échelles, ni d’ailes ; et toutefois, si nous envisageons l’homme intérieur, c’est réellement avec des pieds, des ailes et des échelles.
Si ce n’était avec les pieds, comment cet homme intérieur dirait-il : « Que le pied de l’orgueil ne me vienne point 2 ? » Si ce n’était avec des échelles, qu’aurait vu Jacob, alors que des anges montaient et descendaient 3 ? » Si ce n’était avec des ailes, pourquoi donc s’écrier: « Qui me donnera des ailes, comme à la colombe, et je volerai, et je me reposerai 4? Dans les choses corporelles cependant, autres sont les pieds, autres des échelles, autres des ailes. Mais chez l’homme intérieur, ailes, pieds, échelles sont les affections de la bonne volonté. Nous nous en servons pour marcher, pour monter, pour prendre l’essor. Donc, lorsque nous parlons d’un homme qui devance les
1. Ps. XVIII, 4.— 2. Id. XXXV, 12.— 3. Gen. XXVII, 12.— 4. Ps, LIV,7.
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autres, que celui de nos auditeurs qui veut l’imiter ne cherche point à franchir un fossé par un bond léger, ni à s’élancer comme au vol, au-delà d’un escarpement: ce que j’entends d’une manière corporelle; car celui dont il s’agit, doit aussi franchir des fossés, « ces lieux creux et brûlés par le feu, qui périront, Seigneur, sous les regards menaçants de votre face 1 ». Or, quels sont ces lieux creux et brûlés par le feu, qui doivent périr sous le regard du Seigneur, sinon les péchés? Ce qui est brûlé par le feu, c’est l’oeuvre d’un ardent désir du mal ; ce qui est creux, c’est l’oeuvre d’une lâche timidité. Car tous les péchés viennent des désirs ou de la lâcheté. Que notre héros franchisse donc tout ce qui peut le retenir sur la terre; qu’il dresse ses échelles, qu’il déploie ses ailes, et que chacun voie s’il peut se reconnaître ici. Je ne doute point que plusieurs, par la divine miséricorde, ne s’y puissent reconnaître, qui méprisent le monde, et tous les attraits que peut nous offrir le monde, et se proposent de vivre saintement, à cause des joies spirituelles qu’ils goûtent dès cette vie. Et d’où viendront ces délices pour ceux qui marchent encore sur la terre, sinon des oracles divins, de la parole de Dieu, ou de quelque parole des saintes Ecritures, que l’on aura méditée, et dont on trouvera le sens avec d’autant plus de joie qu’on l’aura recherché avec peine? Car il y a dans les livres saints des délices pures et innocentes. S’il y en a dans l’or, dans l’argent, dans les festins, dans la débauche, dans la pêche et dans la chasse, dans le jeu, dans le divertissement, dans les folies du théâtre, dans la recherche et dans la possession des ruineux honneurs de ce monde; si l’on en trouve dans toutes ces choses qui ne peuvent donner une joie solide, pourrait-on n’en pas trouver dans les livres saints ? Que l’âme au contraire s’élance par dessus ces bas-fonds, qu’elle cherche son bonheur dans la parole de Dieu, et qu’elle dise avec autant de vérité que de sécurité:
« Les impies m’ont raconté leurs plaisirs; mais, Seigneur, ce n’est point comme votre loi 2 ». Qu’ Idithun vienne et devance tous ceux qui se plaisent ici-bas, qu’il mette son bonheur dans les choses d’en haut, dans la parole de Dieu, dans les douceurs de la loi du Très-Haut. Mais, que dis-je? Faut-il encore passer de ce bonheur à un autre? Ou doit-il arrêter
1. Ps. LXXIX, 17. — 2. Id. CXVIII, 85.
là sa course, celui qui veut devancer? Ecoutons plutôt ses paroles, car cet homme qui bondit me paraît avoir sa demeure dans la parole de Dieu; c’est là qu’il a puisé ce que nous allons entendre.
3. « J’ai dit: Je veillerai sur mes voies, pour n’être point coupable dans mes paroles 1 ». Croyez-le bien, il est difficile pour un homme de lire, de parler, de prêcher, d’avertir, de reprendre, quand il est à l’oeuvre, fatigué par les devoirs pénibles, comme un homme qui traite avec des hommes, bien qu’il ait devancé tous ceux qui n’ont point mis leur joie en Dieu, et de ne point faillir ou pécher par la langue. « Quiconque ne pèche point par la langue», est-il écrit, « est un homme parfait 2». Peut-être l’interlocuteur avait-il parlé de manière à s’en repentir, et avait-il dit quelque parole qu’il eût voulu, mais qu’il ne pouvait retenir. Ce n’est pas sans raison que notre langue est toujours humide, afin de glisser facilement. Il voit donc combien il est difficile qu’un homme soit obligé de parler et ne dise rien qu’il puisse regretter; et, à la vue de toutes ces fautes , il se prend d’ennui et demande à Dieu de pouvoir les éviter. Telle est la peine dans laquelle se trouve l’homme qui devance. Que l’homme qui demeure en arrière ne me juge pas, qu’il prenne le devant et il éprouvera ce que je dis ; car alors il sera un témoin et un fils de la vérité. Dans cette situation il avait résolu de ne point parler, afin de n’avoir point à se repentir de ses paroles. C’est là ce qu’indiquent les premiers mots : « J’ai dit :
Je veillerai sur mes voies, pour n’être point coupable dans mes paroles ». Oui, Idithun, garde tes voies, afin que tes paroles soient irréprochables : pèse bien ce que tu diras, examine, consulte la vérité intérieure; et porte-la ensuite à l’auditeur du dehors. Tu cherches souvent à en agir ainsi dans le trouble des affaires, dans la préoccupation des esprits, alors que l’âme déjà si faible et sous le poids d’un corps qui se corrompt, veut écouter et veut parler, écouter à l’intérieur, parler au dehors;
et, dans son empressement à parler, elle néglige de s’instruire, et il lui arrive de dire ce qu’elle aurait dû taire. Le meilleur des remèdes en ce cas est le silence. Voilà un pécheur, un pécheur qui mérite ce nom plus particulièrement, homme orgueilleux et jaloux; il entend parler Idithum,
1. Ps. XXXVIII, 2. — Jacques, III, 2.
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il épie son langage, lui tend des piéges; et il est bien difficile que dans ses paroles il n’en trouve quelques-unes qui manquent de convenance. Il est auditeur sans pardon, et jaloux jusqu’à la calomnie. C’est pourquoi Idithun, qui le devance, avait résolu de se taire et commençait ainsi son cantique: « J’ai dit: Je veillerai sur mes voies, afin de n’être point répréhensible dans mes paroles ». Tant que je serai surpris par les médisants, ou du moins tenté, sinon surpris, «je veillerai sur mes voies, pour ne point pécher en paroles ». Quoique bien au-dessus des terrestres plaisirs, quoique les frivoles affections des choses temporelles ne me touchent point; quoique je dédaigne ces choses d’ici-bas pour m’élever à un amour meilleur, il me suffit néanmoins de goûter devant Dieu le plaisir de comprendre la supériorité de mon amour; qu’est-il besoin de parler pour que l’on me censure, et d’ouvrir le champ aux médisances? « J’ai donc dit: Je veillerai sur mes voies, afin de ne point pécher dans mes paroles. J’ai mis une garde à ma bouche». Pourquoi? Est-ce à cause des hommes pieux, des hommes qui aiment la parole de Dieu, des fidèles, des saints? A Dieu ne plaise I Ces hommes écoutent avec l’intention de louer ce qu’ils approuvent; et, quant à ce qu’ils désapprouvent, au milieu de bien des choses dont ils font l’éloge, ils aiment mieux le pardonner que l’envenimer par la calomnie. A l’égard desquels veux-tu donc veiller sur tes voies, afin de n’être pas répréhensible en paroles, et veux-tu mettre un frein à ta bouche? Ecoute la réponse : « Tandis que le pécheur se tient devant moi ». Il ne se tient pas près de moi; mais: « Il se tient à l’encontre de moi ». Que puis-je dire enfin pour le satisfaire? Je parle de choses spirituelles à un homme tout charnel, qui voit, qui entend au dehors, mais qui à l’intérieur est sourd et aveugle. Car l’homme animal ne comprend point ce qui est de l’esprit de Dieu 1. Et s’il n’était charnel, s’emporterait-il à ces calomnies? « Bienheureux celui qui parle à une oreille qui écoute 2 », non à l’oreille du pécheur, qui se tient à l’encontre. Telle était cette multitude qui se dressait en frémissant devant celui « qui ressemblait à la brebis que l’on mène à la boucherie, et qui n’ouvrait point la bouche, non plus que l’agneau devant celui qui le tond 3». Que dire en effet à
1. I Cor. II, 14. — 2. Eccli. XXV, 12. — 3. Isa. LIII, 7.
des hommes orgueilleux, brouillons, calomniateurs, querelleurs, verbeux? Que leur dire de saint, de pieux, comment leur parler de religion, ô toi qui les devances; quand le Sauveur dit à des hommes qui l’écoutaient volontiers, qui désiraient s’instruire, dont la bouche s’ouvrait à la vérité, qui la recevaient avidement: « J’ai encore beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez les porter à présent 1? » Et l’Apôtre : « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais comme à des hommes charnels » : dont il ne faut point désespérer, mais qu’il faut nourrir. Car il ajoute: « Je vous ai donné du lait comme à de petits enfants en Jésus-Christ, et non de la nourriture dont vous n’étiez pas capables ». Parlez donc au moins maintenant. « Maintenant même, vous ne l’êtes pas encore 2».Ne t’empresse donc point d’écouter ce que tu ne comprends point, mais grandis afin de comprendre. C’est ce que nous disons aux petits enfant, qu’il nous faut nourrir du lait de la piété dam le giron de l’Eglise, et rendre capables de manger à la table du Seigneur. Que dire de semblable au pécheur qui se tient en face de moi, qui se croit ou feint d’être capable d’entendre ce qui est au-dessus de lui? Si je lui parle et qu’il ne comprenne point, il croira que je suis en défaut, et non pas son intelligence. C’est donc en vue de ce pécheur qui se tient à l’encontre de moi, que « j’ai mis un frein à ma bouche ».
4. Et qu’en est-il advenu? « Je suis resté muet, dans l’humiliation, et n’ai dit aucun bien 3 ». Celui qui s’est avancé souffre de nouvelles difficultés, dans le degré qu’il occupe; il tâche de s’élever sur un autre, afin d’échapper à ces difficultés nouvelles. La crainte de pécher me fermait la bouche et m’imposait silence; je m’étais dit en effet: « Je veillerai sur mes voies, afin de ne point pécher en paroles » ; et, quand la crainte du péché me ferme la bouche, voilà que « je demeure muet, dans l’humiliation, sans dire aucun bien ». D’où vient que je disais le bien, sinon parce que je l’entendais? «Vous ferez résonner à mon oreille la joie et l’allégresse 4 », a dit David. Et l’ami de l’Epoux se tient près de lui, l’écoute, et tressaille d’entendre, non sa propre voix, mais celle de l’Epoux 5. Afin de dire la vérité, il écoute le
1. Jean, XVI, 1,2.— 2. I Cor. III, 1,2.— 3. Ps. XXXVIII,3. — 4. Id. 1, 10. — 5. Jean, III, 29.
409
Seigneur. Ils parlent d’eux-mêmes ceux qui disent le mensonge
1. Notre interlocuteur a donc éprouvé quelque chose de fâcheux, et dans son aveu il nous invite à y prendre garde et à ne point l’imiter. Car, disions-nous, la crainte excessive d’échapper une parole qui ne fût pas bien, lui a fait prendre la résolution de ne dire même aucun bien; et cette résolution de se taire l’a empêché d’écouter. En effet, si tu as devancé les autres, tu es devant Dieu, écoutant de lui ce que tu dois dire eux hommes: entre Dieu qui est riche, et l’homme qui est pauvre, désirant entendre quelque chose, tu interviens, toi qui devances afin de pouvoir écouter d’une part, et parler d’autre part: si tu ne veux point parler, tu ne mérites point d’entendre ; tu méprises le pauvre et encours le mépris du riche. Tu as donc oublié que tu es le serviteur établi par Dieu sur toute sa famille pour donner la nourriture aux autres serviteurs 2? Pourquoi donc chercher à recevoir ce que tu es paresseux à donner? Il est bien juste que le refus de dire ce que tu avais reçu t’empêche de recevoir ce que tu désirais. Tu désirais quelque chose, et déjà tu possédais: donne d’abord ce que tu as, afin de mériter ainsi de recevoir encore. Donc, après avoir mis un frein à ma bouche, et m’être imposé silence, parce qu’il me paraissait dangereux de parler, il m’est arrivé, dit l’interlocuteur, ce que je ne voulais point: « Je suis devenu sourd, humilié », non que je me sois humilié ; mais « j’ai été humilié ». J’ai commencé à taire les meilleures choses, dans la crainte d’en dire de mauvaises; et j’ai blâmé ma résolution. J’ai cessé de dire le bien. « Et ma douleur s’est renouvelée ». Le silence avait été pour moi un soulagement dans cette douleur que m’avaient infligée mes calomniateurs et mes censeurs, ce que la calomnie m’avait fait souffrir s’apaisait; mais depuis que je ne dis plus le bien, ma douleur s’est renouvelée. Taire ce que je devais dire m’est devenu plus douloureux que dire ce que je ne devais pas. « Ma douleur s’est renouvelée ».
5. « Un feu s’est embrasé dans ma méditation 3 ». Mon coeur a été dans l’inquiétude. Je voyais les insensés et j’en séchais de dépit 4, et dans mon silence j’étais dévoré par le zèle de votre maison 5. J’ai jeté les yeux sur le
1. Jean, VIII, 44. — 2. Matt. XXIV, 45— 3. Ps. XXXVIII, 5 — 4. Id. CXVIII, 158. — 5. Id. LVIII, 8.
Seigneur qui me disait: « Méchant et paresseux serviteur, si tu donnais mon argent aux banquiers, à mon retour je le retirerais avec usure ». Et que le Seigneur détourne de ses ministres cette malédiction : « Jetez dans les ténèbres extérieures », pieds et poings liés, ce serviteur sinon dissipateur, du moins négligent à faire valoir 1. Mais, si l’on condamne ainsi le paresseux qui a conservé l’argent du maître, que sera-ce de ceux qui l’ont dissipé dans la débauche? « Un feu s’est embrasé dans ma méditation ». Placé dans cette alternative de parler ou de se taire, en face d’auditeurs dont les uns cherchaient à le calomnier, les autres à s’instruire ; sujet d’opprobre pour ceux qui sont dans l’abondance, de mépris pour les orgueilleux 2, et considérant combien sont heureux ceux qui ont faim et soif de la justice 3, n’ayant de toutes parts que fatigue et qu’affliction; craignant de jeter des perles devant les pourceaux, craignant aussi de ne point donner la nourriture aux vrais serviteurs ; dans cette angoisse il cherche un état plus avantageux que ce ministère qui offre à l’homme tant de labeurs et de dangers ; il soupire après cette fin où l’homme n’aura rien de pareil à souffrir, après cette fin, dis-je, où le Seigneur dira à son fidèle serviteur: « Entre dans la joie de ton Seigneur 4 : J’ai parlé, dit-il, en mon langage 5 ». Donc, au milieu de ces angoisses, de ces dangers, de ces difficultés, parce que le bonheur que vous fait goûter la loi de Dieu n’empêche pas que la charité de plusieurs se refroidisse 6 ; au milieu de toutes ces peines, « j’ai parlé », dit le prophète, « en mon langage ».
A qui? Non point à un auditeur que je veux instruire, mais à celui que je veux pour maître, et qui m’exaucera. « J’ai parlé dans mon langage», à celui qui me dit intérieurement tout ce que j’entends de bon et de vrai. Qu’as-tu dit? : « Seigneur, faites-moi connaître ma fin ». J’ai déjà devancé bien des objets, je suis arrivé à d’autres, et ceux auxquels je suis arrivé sont meilleurs que ceux que j’ai devancés;
mais il m’en reste beaucoup à dépasser encore. Nous ne demeurerons point toujours en ces lieux où nous devons subir la tentation, les scandales, les auditeurs et les calomniateurs. « Faites-moi donc connaître ma fin » : cette fin qui
1. Matt. XXV, 26, 27, 30.— 2. Ps. CXXII, 4.— 3. Matt. V, 6.— 4. Id. XXV, 21. — 5. Ps. XXXVIII, 5. — 6. Matt. XXIV, 12.
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me manque, et non la course que j’ai déjà faite.
6. Il appelle fin ce but que l’Apôtre dans sa course ne perdait pas de vue, alors qu’il confessait son imperfection, envisageant en lui-même quelque chose, et cherchant autre chose ailleurs. Car il dit : « Non pas que j’aie atteint mon but ou que je sois parfait, mes frères; je ne crois pas avoir atteint mon but 1 ». Et de peur que tu n’en viennes à dire : Si l’Apôtre ne l’a pas atteint, l’atteindrai-je, moi? si l’Apôtre n’est point parfait, comment arriver à la perfection ? vois ce qu’il fait, écoute ce qu’il dit. Que faites-vous donc, ô Apôtre ? Vous n’avez pas atteint votre but, vous n’êtes point parfait? Que faites-vous donc? A quoi m’engagez-vous? Quel modèle me proposez-vous à suivre ou à imiter? « Tout ce que je sais, c’est qu’oubliant ce qui est derrière moi, et m’avançant vers ce qui est devant moi, je tends à cette palme de la vocation de Dieu en Jésus –Christ 2 » ; je tends à cette palme, dit l’Apôtre, je n’y suis pas encore arrivé, je ne l’ai point encore saisie. Ne retombons pas au point d’où nous nous sommes élancés, ne demeurons pas où déjà nous sommes arrivés.
Courons, efforçons-nous, nous sommes dans la voie: sois moins en sûreté pour ce que tu as déjà dépassé, que soucieux pour le but où tu n’es pas encore parvenu. « Tout ce qui est en arrière », dit l’Apôtre, « je l’oublie pour m’élancer en avant, je m’efforce d’arriver à cette palme de la vocation suprême de Dieu en Jésus-Christ ». C’est lui qui est ma fin. Il est une chose, dit l’Apôtre, et ce point unique le voici : « Seigneur, montrez-nous le Père, et cela nous suffit 3 ». C’est là ce qui faisait dire au Psalmiste : « J’ai fait une seule demande au Seigneur, je la revendiquerai. Le voilà qui oublie ce qui est en arrière, pour se jeter dans l’avenir. J’ai fait une demande au Seigneur, et je la renouvellerai, c’est d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de ma vie ». Pourquoi? « Afin de contempler la beauté du Seigneur 3? »C’est là que je me réjouirai avec le compagnon de mon bonheur, sans craindre un adversaire: quiconque voudra contempler avec moi sera pour moi un ami et non un calomniateur jaloux. C’est là ce que désirait Idithun; il voulait le savoir dès cette vie, afin
1. Phil. III, 12, 13.— 2. Id. 14.— 3. Jean, XIV, 9.— 4. Ps. XXVI
de comprendre ce qui lui manquait, et ressentir moins de joie de ce qu’il avait acquis, que de désirs pour ce qu’il devait acquérir encore; de ne point s’arrêter en chemin après avoir franchi quelques degrés, mais de s’élancer par de brûlants désirs vers les régions éternelles ; jusqu’à ce qu’enfin, après avoir franchi quelques degrés, il parvînt à les franchir tous, et qu’au lieu de ces quelques gouttes de rosée que laisse tomber sur lui la nuée des saintes Ecritures, il vînt comme un cerf à la source d’eau vive 1, qu’il vît la lumière dans la lumière 2, et se dérobât, dans la face de Dieu, au trouble des hommes 3. C’est là qu’il dira: Il est bon d’être ici, je ne veux rien de plus, j’aime tous ceux qui se trouvent ici, je n’y crains personne. C’est là le bon, le saint désir. Soyez heureux avec nous, vous qui le ressentez, et priez pour qu’il persévère dans notre coeur, et que les scandales ne nous découragent point. Car voilà ce que nous autres demandons pour vous. Eh ! ne croyez pas que nous soyons dignes de prier pour vous, et vous indignes de le faire pour nous. L’Apôtre se recommandait aux auditeurs auxquels il prêchait la parole de Dieu 4. Priez donc pour nous, mes frères, afin que nous voyions ce qu’il faut voir, et que nous disions convenablement ce qu’il faut dire. Du reste, ce désir, je le sais, se trouve chez bien peu, et il n’y a pour me bien comprendre que ceux qui ont goûté les choses que je dis. Toutefois nous parlons pour tous, et pour ceux qui ont ce désir et pour ceux qui ne l’ont point encore; pour ceux qui l’ont, afin qu’ils soupirent avec nous vers le ciel; pour ceux qui ne l’ont pas, afin qu’ils secouent leur paresse, qu’ils franchissent les degrés d’ici-bas, qu’ils arrivent enfin aux délices de la loi du Seigneur, sans demeurer dans les plaisirs des méchants. Il en est beaucoup, en effet, qui ont beaucoup à raconter, beaucoup à s’applaudir ; l’injuste vante ses injustices. On trouve à la vérité quelques plaisirs dans l’iniquité, mais non comme ceux de votre loi 5, ô mon Dieu. Qu’ils parlent donc avec nous, ceux qui croient que nous parlons à Dieu comme David. C’est là une affaire tout intérieure, on n’en peut rien dire par les paroles. Mais que celui qui s’en occupe, croie qu’un autre s’en occupe aussi. Qu’il ne s’imagine
1. Ps. XLI, 2.— 2. Id. XXXV, 10.— 3. Id. XXX, 21.— 4. Colos. IV,3, — 5. Ps. CXVIII, 15.
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pas être le seul pour recevoir ce qui vient de Dieu. Que par leur bouche Idithun dise aussi: « Seigneur, faites-moi connaître ma fin ».
7. « Et quel est le nombre de mes jours 1 ?» le cherche ce nombre de jours qui est. Je puis lire et même comprendre un nombre sans nombre, comme il y a des années sans années. Dire années en effet, c’est comme dire un nombre; et toutefois : « Vous êtes le même, Seigneur, et vos années ne finiront point 2».
Faites-moi donc connaître le nombre de mes années, mais le nombre qui subsiste. Quoi donc? Est-ce que le nombre des années où tu es arrivé n’est pas un nombre ? Assurément c’est un nombre; et, à le bien considérer, il n’en est point: si je m’y arrête, il paraît être, il n’en est point si je le dépasse : si je m’en dégage pour contempler les choses éternelles, si je compare les choses qui passent avec celles qui demeurent, je vois ce qui est vrai ; mais qu’y a-t-il plus que nos jours pour avoir plus d’apparence que de réalité? Dirai-je que mes jours sont bien des jours? Oui, ces jours, les appellerai-je des jours ; et donnerai-je témérairement un si grand nom à ce qui s’écoule avec tant de rapidité ? Je ne suis pas néanmoins si près du néant que j’oublie celui qui eut: Je suis celui qui suis 3. Y a-t-il donc un nombre pour les jours? Oui, il en est un qui est sans fin. Quant à ceux d’à présent, je répondrai qu’il y a quelque chose, si je retiens assez du jour où tu m’interroges pour dire qu’il existe, ou bien toi-même qui m’interroges, retiens le moment où tu parles. Peux-tu le retenir? Si tu as retenu celui d’hier, tu retiens celui d’aujourd’hui. Mais le jour filer, me diras-tu, je ne puis le retenir, il ut écoulé: je retiens celui d’aujourd’hui, ç’est avec moi. N’en as-tu pas déjà perdu qui s’est écoulé depuis l’aube? Car n’a-t-il pas commencé à la première heure ? Montre-moi la première heure de ce jour ; montre-moi même la seconde. Elle s’est envolée, me diras-tu, mais je vous montrerai la troisième, c’est peut-être à celle-là que nous en sommes. Donc nous parlons de jours, et d’un troisième jour; et si tu me donnes une troisième, ce sera une troisième heure, non un troisième jour. Je ne te l’accorderai même pas, pour peu que tu t’élèves avec moi au-dessus des dates terrestres. Montre-moi en effet cette
1. Ps. XXXVIII, 3.— 2. Id. CI, 28.— 3. Exod. III, 14.
troisième heure, cette heure dans laquelle tu es actuellement. Car si une partie déjà s’en est écoulée, il en reste une autre partie; tu ne saurais me donner ce qui est écoulé, puisqu’il n’existe plus, ni ce qui en reste, puisqu’il n’est pas encore. Que me donneras-tu donc de cette heure qui s’écoule actuellement? M’en donneras-tu suffisamment pour hasarder ce seul mot: elle est? Mais ce mot Est 1 n’a qu’une syllabe, n’est que d’un instant, et cette syllabe a trois lettres; or, en la prononçant, tu n’arrives pas du coup à la seconde lettre, que tu n’aies fini la première; et la troisième ne résonne qu’après la seconde. Que me donneras-tu donc dans cette unique syllabe ? Et tu retiens des jours, toi qui ne saurais retenir une seule syllabe? Nos instants s’envolent et emportent tout, le torrent du monde s’enfuit: « Ce torrent auquel a bu pour nous dans son chemin celui qui a élevé la tête 2». Ces jours donc ne sont plus:
ils s’en vont presque avant d’arriver; et quand ils sont arrivés, ils ne peuvent subsister; ils se touchent, ils se suivent, mais ne se maintiennent point. On ne retranche rien au passé on attend un avenir qui doit passer; on ne l’a point qu’il n’arrive, et quand il arrive on ne le retient point. « Faites-moi connaître le nombre de mes jours », non point ce nombre qui ne subsiste pas, ou plutôt ce qui est étrange et me jette dans un trouble plus dangereux, ce qui est tout à la fois et qui n’est pas; car nous ne pouvons pas dire d’une chose qu’elle est, quand elle ne subsiste point, ni que ce qui vient et passe ne soit aucunement. Je cherche l’Etre simple, l’Etre véritable, je veux l’Etre purement, cet Etre qui est dans la Jérusalem épouse de mon Dieu, où il n’y a plus ni mort, ni défaillance, ni jour qui passe, mais un jour qui demeure, qui n’a point eu d’hier, qui n’est point refoulé par le lendemain. C’est là, Seigneur, « ce nombre de mes jours, qui subsiste, que je demande à connaître ».
8. « Afin que je sache ce qui me fait défaut 3 ». Car c’est là ce qui me manque pendant que je travaille ici-bas ; et tant que cela me fera défaut, je ne me dis point parfait et tant que je ne le reçois point, je répète « Non que j’aie atteint déjà ou que je sois
1. Dans la prononciation latine, on fait sentir chacune des trois lettres, et c’est de cette prononciation qu’argumente le saint Docteur. — 2. Ps. CIX, 7.— 3. Id. XXXVIII, 5.
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parfait, mais je poursuis cette palme du suprême appel de Dieu 1 », tel sera le prix de ma course. Cette course doit aboutir à une certaine demeure, et cette demeure sera la patrie qui ne connaît ni l’exil, ni la sédition, ni l’épreuve. Donc, « faites-moi connaître, Seigneur, le nombre de mes jours, qui subsiste, afin que je sache ce qui me fait défaut»; parce que je n’y suis point encore parvenu; afin que je ne m’enorgueillisse point de ce que j’ai déjà, et que je sois trouvé en Dieu ayant une justice, mais non celle qui vient de moi. En comparant ce qui est en moi avec tout ce qui n’y est point de la même manière, en voyant qu’il me manque bien plus que je n’ai, je serai plutôt humilié de ce qui me fait défaut, qu’enorgueilli de ce que je trouverai en moi. Ceux, en effet, qui croient avoir quelque chose, pendant qu’ils sont en cette vie, se privent par cet orgueil de ce qui leur manque: parce qu’ils regardent comme grand ce qui est de la terre. « Si quelqu’un s’imagine être quelque chose, il se trompe lui-même, puisqu’il n’est rien 2 ». Ils ne se grandissent pas pour cela. L’enflure, l’orgueil imite la grandeur, mais il n’a rien de solide.
9. Notre interlocuteur, qui devance les autres, roule en son âme quelque dessein que peut seul comprendre Celui qui a les mêmes pensées; comme si Dieu, exauçant sa prière, lui eût fait connaître sa fin, et fait comprendre le nombre de ses jours , non de ceux qui passent, mais de ceux qui demeurent ; le voilà qui considère ce qu’il a dépassé, qui le compare avec ce qu’il connaît de l’éternité, et comme si on lui demandait: Pourquoi désirer de connaître le nombre de tes jours, qui subsiste? Que penses-tu des jours présents? Du lieu où il s’est élevé, il regarde ce qui est ici-bas et s’écrie « Voilà que mes jours ont vieilli 3! » Dès lors que ceux-là vieillissent, j’en veux de nouveaux, de ceux qui ne vieillissent jamais, afin que je puisse dire : « Ce qui était vieux est passé, « tout est devenu nouveau 4! » Aujourd’hui en espérance, bientôt en réalité. Bien que nous soyons renouvelés par la foi et l’espérance, combien nous faisons d’oeuvres du vieil homme! Car nous ne sommes pas tellement revêtus du Christ qu’il ne nous reste plus rien d’Adam. Voyez Adam vieillir et le Christ se
1. Philip.III, 12-14. — 2. Gal. VI, 3. — 3. Ps. XXXVIII, 6. — 4. II Cor. V,17.
renouveler en nous : « Quoique l’homme extérieur se détruise en nous», dit l’Apôtre, « l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour 1 ». Donc nous ne sommes point à demeure, ni pour le péché, ni pour la mortalité, ni pour le temps qui s’enfuit, ni pour les gémissements, le travail et les sueurs, ni pour ces âges qui se succèdent, nous passons insensiblement de l’enfance à la vieillesse, et en face de tout cela voyons ici le vieil homme, les vieux jours, le vieux cantique, le vieux Testament : mais considérons l’homme intérieur, et au lieu de ce qui change, voyons ce qu’il faut renouveler, nous trouverons alors l’homme nouveau, le jour nouveau, le nouveau cantique, le nouveau Testament: attachons-nous à ce qui est nouveau, de manière à ne point craindre ce qui a vieilli. Donc, en notre course en cette vie, nous passons de ce qui a vieilli à ce qui est nouveau ; et ce passage s’effectue pendant que l’homme extérieur se détériore, que l’homme intérieur se renouvelle ; jusqu’à ce que le corps qui se corrompt extérieurement, payant tribut à h nature, arrive à la mort et se renouvelle dans la résurrection. C’est alors que se renouvellera en réalité ce qui se fait ici-bas ers espérance. Tu fais donc une oeuvre, maintenant, en te dépouillant de ce qui a vieilli pour courir à ce qui est nouveau. Mais Idithun, courant à ce qui est nouveau, et s’élançant vers ce qui était devant lui, s’écriait : « Seigneur, faites-moi connaître ma fin et le nombre de mes jours, qui subsiste réellement, afin que je sache ce qui me fait défaut». Il traîne après lui le vieil Adam , et se hâte d’arriver au Christ.
« Voilà», dit-il, « que mes jours ont vieilli ». Ces jours qui me viennent d’Adam, vous les faites vieux; ils vieillissent chaque jour, ils vieillissent au point de finir entièrement. « Et tout mon être sera devant vous comme rien ». Oui, devant vous, Seigneur, tout mon être sera comme le néant, devant vous qui voyez tout cela ; et moi, si je le vois, ce n’est que devant vous, et non devant les hommes. Que dirai-je? Quelles paroles employer pour montrer que mon être n’est rien en comparaison de Celui qui est? Mais c’est à l’intérieur que cela se dit, comme c’est à l’intérieur que cela se fait sentir. C’est « devant vous », Seigneur, c’est-à-dire où se fixent vos yeux et non les yeux des hommes.
1. II Cor. IV, 16.
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Mais que voient vos yeux? « Que mon être n’est rien devant vous »
10. « En vérité, tout homme vivant sur la terre n’est que vanité 1». «En vérité», dit le Prophète, de quoi parlait-il alors? Voilà que j’ai passé en revue tout ce qui est périssable, j’ai méprisé tout ce qui est ignoble, j’ai foulé aux pieds ce qui est terrestre, je me suis élevé jusqu’aux délices de la loi du Seigneur, j’ai supputé avec hésitation le nombre des jours du Seigneur, j’ai désiré cette fin qui n’a point de fin, j’ai demandé pour mes jours un nombre qui subsiste, parce que le nombre des jours d’ici-bas n’est rien en vérité; me voilà donc aujourd’hui, élevant mes désirs bien au-dessus de tout cela, si j’aspire après les choses qui demeurent : « En vérité », quel que soit mon état ici-bas, tant que je suis en ce monde, tant que je porte une chair mortelle, tant que la vie de l’homme sur la terre est une épreuve 2, tant que je gémis au milieu des scandales, tant que moi qui suis debout, j’ai à craindre la chute, tant que je suis dans l’incertitude et de mes maux et de mes liens, « tout n’est que vanité chez l’homme qui vit ici-bas » . « Tout homme », dis-je, et l’homme en retard, et l’homme qui devance les autres, et Idithun lui-même, est tributaire de la vanité : car imité des vanités, tout est vanité; qu’a de plus l’homme de tout le labeur qui le consume sous le soleil 3? Mais Idithun est-il donc sous le soleil encore? D’une part, il est sous le soleil, d’autre part, il est bien supérieur au soleil. Il est sous le soleil alors qu’il veille, qu’il dort, qu’il mange, qu’il boit, qu’il a faim, qu’il a soif, qu’il a de la vigueur, qu’il ressent la fatigue, qu’il redevient enfant, qu’il rajeunit, qu’il vieillit, qu’il est dans l’incertitude au sujet de ses désirs et de ses craintes; en tout cela Idithun est sous le soleil, bien qu’il devance les autres. En quoi donc les devance-t-il? Par ce désir: « Seigneur, faites-moi connaître ma fin 4 ». C’est là un désir supérieur, qui domine tout ce qui est sous le soleil. Les choses visibles sont sous le soleil nais tout ce qui est invisible n’est pas sous le soleil. La toi ne se voit point, l’espérance ne se soit point, la charité ne se voit point, la bonté ne se voit point; enfin on ne voit point cette crainte chaste qui demeure dans les siècles siècles 5. Idithun trouvant en cela sa joie
1. Ps. XXXVIII, 6.— 2. Job, VII, 1.— 3. Eccle. 1,2,3.— 4. Ps. XXXVIII, 5 — 5. Id. XVIII, 10.
et sa consolation, et s’élançant au-delà du soleil, parce que sa conversation est dans le ciel, gémit de tout ce qu’il a sous le soleil il méprise tout cela et s’en afflige, et aspire avec amour à tout ce qui est du ciel. Il a parlé des choses d’en haut, laissons-le parler des choses d’en bas. Vous avez entendu ce qu’il faut désirer, écoutez ce qui est a mépriser « En vérité, tout homme vivant est vanité ».
11. « Quoique l’homme passe dans l’image 1 ». Dans quelle image, sinon de celui qui a dit: « Faisons l’homme à notre image et à notre ressemblance 2 ? » « Quoique l’homme passe dans l’image ». Il dit ici « quoique», parce que cette image est quelque chose de grand. Et après ce « quoique » vient un « cependant »; et de la sorte « quoique » marquera ce qui est au-delà du soleil, et « cependant » désignera ce qui est sous le soleil ; l’un a rapport à la vérité, l’autre à la vanité. « Quoique l’homme passe dans l’image, toutefois un rien le trouble ». Ecoute son trouble et vois si ce n’est pas une futilité, afin de la fouler aux pieds, de la laisser en arrière, et de te réfugier dans les cieux, où il n’y a plus de vanité. Quelle est cette vanité? « L’homme amasse des trésors et ne sait pour qui ».
O folie de la vanité ! «Bienheureux celui qui a mis son espérance dans son Dieu, qui ne s’est point arrêté aux vanités et aux folies du mensonge 3 ». O avare, tu prends mes paroles pour du délire; mon langage à tes yeux ressemble aux contes de vieilles femmes. Car toi, dans les profondeurs de ton esprit, dans ta rare prudence, tu imagines chaque jour des moyens d’acquérir de l’argent par le négoce, par l’agriculture, souvent peut-être par l’éloquence, par la jurisprudence, par la milice, et même par l’usure. En homme judicieux, tu n’omets rien, absolument rien, pour entasser argent sur argent et Je resserrer avec soin dans l’ombre. Tu sais voler un homme et éviter le voleur; tu crains pour toi ce que tu fais aux autres, et ce que l’on te fait ne te corrige pas. Mais on ne te fait rien, j’y consens; tu es un homme prudent; non-seulement tu sais amasser, mais tu sais conserver : tu sais où il faut placer, à qui tu dois prêter, afin de ne rien perdre de ce que tu as amassé. J’interroge donc ton coeur, je fais appel à ta prudence:
voilà que tu as amassé, et que tu as si bien
1. Ps. XXXVIII, 7. — 2. Gen. I, 26. — 3. Ps. XXXIX, 5.
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conservé que tu n’as rien perdu; mais, dis-moi, pour qui conserves-tu? Je ne veux point discuter avec toi, je ne rappelle rien, je n’exagère aucunement le mal que peut causer la vanité de ton avarice; je n’en propose qu’un seul, je ne discuterai que ce point, dont la lecture du Psaume nous offre l’occasion. Tu amasses donc, tu thésaurises; je ne te dirai point:
Lorsque tu amasses, ne peut-on pas ramasser à tes dépens? Je ne dirai point: Quand tu veux ravir ta proie, n’es-tu pas la proie d’un autre? Je parlerai plus clairement; car, aveuglé par ton avarice, tu n’as ni entendu ni compris; je ne dirai donc pas: Prends garde qu’en faisant ta proie d’un plus faible, tu ne deviennes la proie d’un plus fort. Car tu ne sais pas que tu es dans la mer, et tu ne vois pas que les gros poissons dévorent les plus petits. Je passe donc tout cela sous silence ; je ne parle point des difficultés, des dangers que l’on rencontre en amassant de l’argent, de ce que souffrent ceux qui amassent, des périls qui les environnent, de la mort qui les menace presque partout, je passe tout cela sous silence. Tu amasses donc sans aucune résistance, tu conserves, sans qu’on te prenne rien: réveille ton coeur et cette rare prudence qui me tourne en dérision, qui ne voit que folie dans mes paroles; et dis-moi: Tu thésaurises, et pour qui ces richesses? Je vois bien ce que tu voudrais me répondre, comme si la réponse que tu veux me faire avait échappé au Psalmiste; tu me diras : Je conserve pour mes enfants. C’est la réponse du dévouement qui sert d’excuse à l’iniquité : je conserve, dis-tu, pour mes enfants. Oui, c’est pour tes enfants ; mais Idithun l’ignorait-il? Il le savait fort bien, mais il comptait cela parmi les jours anciens, et n’y opposait que le mépris, parce qu’il courait vers les jours nouveaux.
12. Car enfin je vais te mettre en cause avec tes enfants. Tu passeras, et tu amasses pour ceux qui passeront, ou plutôt, tu passes, et ils passent aussi. Car j’ai dit: Tu passeras, comme si maintenant tu étais stable. Aujourd’hui même, depuis le commencement de mon discours jusqu’à présent, sais-tu que nous avons vieilli? Tu ne remarques pas l’insensible accroissement de tes cheveux ; et maintenant que tu es debout ici, occupé de quelque affaire, lorsque tu parles, les cheveux croissent sur ta tête : car ce n’est pas un accroissement subit qui t’a fait chercher le perruquier. Le temps s’écoule donc toujours avec rapidité, soit qu’on s’en aperçoive, soit qu’on n’y prenne pas garde, soit qu’on s’occupe malencontreusement d’autre chose. Tu passes donc, et tu conserves pour ton fils qui passe. Je te demanderai tout d’abord : Es-tu bien assuré qu’il possédera ce que tu lui as gardé ? S’il n’est point encore né, es-tu certain qu’il naîtra? Tu conserves donc pour tes enfants, et tu ne sais ni s’ils naîtront, ni s’ils posséderont : et tu ne mets pas ton argent où tu devrais le mettre. Car ton Seigneur ne donne. rait pas à son serviteur le conseil de perdre son argent. Tu es le riche serviteur d’un père de famille de distinction. C’est lui qui t’a donné ce que tu aimes, ce que tu possèdes, et il ne veut point que tu perdes ce qu’il te donne, lui qui doit se donner à toi. Mais, dis-je, il ne veut pas même que tu perdes ce qu’il t’a donné pour un temps. Tu as de grands biens, des biens en abondance, qui dépassent de beaucoup tes nécessités : c’est là un superflu ; même en ce cas, je ne veux pas que tu en perdes quelque peu, dit le Seigneur ton Dieu. Et que ferai-je? Change-les de place, celle où tu les a mis n’est pas sûre. Assurément tu veux être l’esclave de ton avarice : mais vois que mon conseil peut bien être d’accord avec cette avarice même. Tu veux en effet posséder ce que tu as, et non le perdre:je te montre le lieu où tu dois le placer. N’amasse point sur la terre, où tu ne sais pour qui tu amasses des richesses, ni quel usage ensuite en fera celui qui les possédera, et en sera le maître. Peut-être est-ce un homme ruiné qui les possédera, et qui ne pourra tenir ce que tu lui auras laissé. Peut-être les perdras-tu avant l’arrivée de celui pour qui tu les conserves. Contre toute sollicitude, voici le conseil que je te donne : « Amassez-vous des trésors dans le ciel 1».
Si tu voulais conserver des richesses ici-bas, tu chercherais quelque coin dans ton grenier; peut-être dans ta maison craindrais-tu tes domestiques, et confierais-tu ton trésor à quelque banquier : car chez lui un accident n’est pas facile, on n’y redoute point le voleur, tout y est bien gardé. Pourquoi ces pensées dans ton âme, sinon parce que tu n’as pas de meilleur endroit pour conserver tes richesses ? Mais si je t’en indiquais un autre ? Je te dirai donc: Ne va pas
1. Matt. VI, 20.
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confier ton argent à ce banquier peu solvable, mais il en est un plus sûr, donne-le-lui : il a de vastes greniers où tes richesses ne se peuvent détériorer; il est plus riche que tous les riches. Mais, me répondras-tu, comment oser m’adresser à un tel homme? Et si lui-même t’y engage? Eh bien ! reconnais-le enfin ; il n’est pas seulement un père de famille, nais il est encore ton maître. Je ne veux pas, dit-il, ô mon serviteur, que tu perdes ton argent, mais voici où tu dois le placer : pourquoi le mettre où tu pourrais le perdre, et si tu ne l’y perds, où tu ne peux toi-même demeurer toujours? Il est un autre lieu où je dois t’appeler; que ton bien t’y précède ; ne crains pas de le perdre. C’est moi qui te l’ai donné, c’est moi qui en serai le gardien. Voilà ce que te dit ton Seigneur: interroge ta foi, et vois situ veux croire en lui. Tu me diras peut-être: Je regarde comme perdu ce que je ne vois pas; c’est ici que je veux voir tout cela. Mais en voulant le voir ici-bas, d’abord tu ne l’y verras point, et tu n’auras rien là- haut. Tu as dans la terre je ne sais quels trésors cachés, et en marchant tu ne les portes pas avec toi. Tu viens entendre un sermon, pour amasser des richesses intérieures, et tu l’occupes des extérieures;
les as-tu donc apportées ici avec toi ? Tu ne les vois pas même à présent. Tu crois les avoir chez toi, parce que tu sais que tu les y a déposées; sais-tu si tu ne les as pas perdues? Combien sont rentrés chez eux sans y retrouver ce qu’ils y avaient entassé ! Voilà peut-être que la crainte saisit les coeurs des avares, et parce que j’ai dit que beaucoup n’avaient souvent point retrouvé en rentrant chez eux ce qu’ils y avaient laissé, chacun s’est dit dans son âme : A Dieu ne plaise ! ô Evêque, souhaitez-nous mieux, priez pour nous; Dieu nous en garde ; à Dieu ne plaise qu’il en soit ainsi; je crois que Dieu me fera trouver chez moi ce que j’y ai laissé. Tu crois en Dieu, dis-tu, mais ne crois-tu pas aussi à Dieu ? Je crois, en Jésus-Christ, que je retrouverai en sûreté chez moi ce que j’y ai laissé, que nul n’en approchera, que nul ne l’enlèvera. Tu veux avoir dans ta foi en Jésus-Christ une garantie contre les pertes de ta maison; mais cette foi au Christ sera une garantie plus sûre encore, si tu mets tes richesses où il te conseille. Auras-tu donc de la confiance en ton serviteur et des doutes pour ton maître, de la confiance pour ta demeure, des doutes pour le ciel? Mais, diras-tu, comment placer mon argent dans le ciel? Je t’ai donné ce conseil, place-le où je te dis. Comment arrivera-t-il au ciel, je ne veux point que tu le saches. Place-le entre les mains des pauvres, donne-le aux- indigents, que t’importe la manière dont il parvienne au ciel? Moi qui le reçois, ne saurai-je pas l’y envoyer? As-tu donc oublié cette parole : « Ce que vous avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 1 ? » Voilà quelqu’un de tes amis qui a des souterrains, des citernes; et quand tu cherches des vaisseaux pour y conserver des liquides, soit du vin, soit de l’huile, et remiser ainsi tes récoltes pour les conserver, s’il venait te dire: Je te les conserverai; mais s’il avait des canaux dérobés, des conduits, par lesquels s’épancherait secrètement ce que tu verserais à découvert, et qu’au moment où il dit: Verse là ce que tu as, tu visses bien que tel n’est pas l’endroit où tu croyais verser, tu hésiterais alors d’épancher tes liquides. Mais lui qui connaît les secrètes ouvertures qu’il a ménagées dans ses citernes, ne te dirait-il pas: Verse sans crainte, cela passera dans la citerne; tu ne vois pas comment, mais compte sur moi qui ai fait ces routes? Or, celui qui a fait toutes choses, nous a fait à tous des demeures : il veut que nous y fassions passer nos richesses, de peur que nous ne les perdions en terre. Mais quand tu les auras conservées sur cette terre, dis-moi, pour qui les amasses-tu? Tu as des enfants; comptes-en un de plus et donne une part au Christ. « Il thésaurise et ne sait pour qui sont ses trésors, il se trouble en vain ».
13. « Et maintenant ». Puisqu’il en est ainsi, s’écrie Idithun, qui considère certaines vanités, qui aperçoit certaines vérités, qui se trouve placé entre ce qui est au-dessus de lui et ce qui est au-dessous; car il a au-dessous de lui ce qu’il a devancé, et au dessus les objets où tendent ses efforts. « Et maintenant », s’écrie-t-il, que j’ai beaucoup laissé, que j’ai foulé aux pieds tant d’objets, que les choses du temps ne sont rien pour moi, je ne suis point encore parfait, je n’ai rien reçu encore. « C’est par l’espérance, en effet, que nous sommes sauvés. Or, l’espérance que l’on voit n’est plus l’espérance; car, comment espérer ce que l’on voit? Mais si nous espérons
1. Matt. XXV, 40.
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ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 1 ». Et maintenant quelle peut donc être mon espérance?» N’est-ce « point le Seigneur? » Celui-là est mon attente, qui m’a donné tous les biens que je méprise; et lui, qui est au-dessus de tout, doit se donner à moi, lui par qui tout a été fait, qui m’a fait parmi tant de merveilles, c’est le Seigneur qui est mon attente. Vous voyez Idithun, mes frères, vous voyez comme il espère. Que nul homme ici-bas ne se dise donc parfait; le croire, ce serait de l’erreur, de l’illusion, de la séduction : nul ne peut être parfait en cette vie. De quoi lui servirait cette pensée qui lui ferait perdre l’humilité? « Et maintenant, quelle est mon espérance, sinon le Seigneur? » Quand il sera venu, on ne l’attendra plus; alors viendra la perfection. Quelque progrès qu’ait fait Idithun, il attend toujours. « Tout mon être est toujours sous vos yeux». Idithun s’élance, il marche vers Dieu, il commence à être quelque peu. « Toute ma substance est devant vous ». Mais cette substance est aussi devant les hommes. Tu as de l’or, tu as de l’argent, des esclaves, des terres, des arbres, des troupeaux, des serviteurs; tout cela peut être vu des hommes; mais il y a une substance qui est toujours devant toi: « Et ma substance est toujours sous vos yeux ».
14. « Délivrez-moi de toutes mes iniquités 2 ». Il est vrai que j’ai dépassé beaucoup
de choses, que j’en ai beaucoup foulé aux pieds. « Mais dire que nous n’avons plus de péchés, c’est nous tromper nous-mêmes et n’avoir pas en nous la vérité 3 ». J’ai surpassé bien des choses, et néanmoins je frappe ma poitrine, en disant: « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 4 ». C’est donc vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, vous qui êtes ma fin. « Car le Christ est la fin de la loi pour justifier ceux qui croient 5 ». Délivrez-moi donc de ces fautes que j’ai laissées en arrière, afin que je n’y retombe plus, mais absolument de toutes celles qui me font dire en frappant ma poitrine : « Remettez-nous nos dettes » . « Délivrez-moi de toutes mes iniquités », parce que je sens et tiens pour vraie cette parole de l’Apôtre: « Quelle que soit notre perfection, soyons dans ce sentiment ».
1. Rom. VIII, 24, 25. — 2. Ps. XXXVIII, 9. — 3. I Jean, I, 8.— 4. Matt. VI, 12 — 5. Rom. X, 4.
Après avoir dit qu’il n’était point encore parfait, il ajoute aussitôt; « Quelle que soit notre perfection, soyons dans ce sentiment ». Qu’est-ce à dire : « Quelle que soit notre perfection ? » Déjà, Paul, vous aviez dit: « Non que j’aie atteint mon but ou que je sois parfait». Suivons l’ordre des paroles: «Tout ce que je sais, c’est que, oubliant ce qui est derrière moi, et m’avançant vers ce qui est devant moi, je m’efforce d’atteindre le but et de cueillir la palme à laquelle Dieu m’appelle d’en haut par Jésus-Christ ». Il n’est donc point encore parfait, puisqu’il poursuit cette palme de la suprême vocation de Dieu, qu’il n’a pas encore cueillie, qu’il n’a pas encore atteinte. S’il n’est point encore parfait, parce qu’il est encore en arrière, qui de nous est parfait? Et néanmoins il ajoute aussitôt : « Quelle que soit notre perfection, ayons ces sentiments ». Quoi donc, ô Apôtre, vous n’êtes point parfait et nous le serions? Avez-vous donc oublié, mes frères, que tout à l’heure il s’est dit parfait? Car il n’a pas dit:
« Vous qui êtes parfaits, soyez dans ce sentiment » ; mais bien : « Nous qui sommes parfaits, ayons ce sentiment » ; lui qui avait dit un peu avant : « Non que j’aie atteint le but et que je sois parfait ». Car tu ne peux être parfait ici-bas qu’à la condition de savoir que tu ne peux y être parfait. Ta perfection consiste donc à élever ton vol au-dessus de certains biens, pour en suivre d’autres; à ne devancer les uns que pour voir celui qui reste à saisir, après avoir dépassé tous les autres. Telle est la foi certaine. Quiconque pense avoir atteint déjà le but, ne s’élève qu’afin de tomber.
15. Parce que tel est mon sentiment; parce que je me dis tout à la fois imparfait et parfait : imparfait, puisque je n’ai point reçu l’objet de mes désirs; parfait, puisque je comprends ce qui me manque; parce qu’il y a dans mes sentiments du mépris pour les choses humaines, que je ne mets point ma joie dans les choses périssables, que je suis la dérision de l’avare qui vante sa sagesse, et m’accuse de folie, que telle est ma conduite et que je suis cette voie; « voilà », dit le Prophète, « que vous m’avez rendu l’opprobre des insensés ». Vous m’avez condamné à vivre, condamné à prêcher au milieu des insensés; je ne puis être pour eux qu’un sujet
1. Philipp. III, 12-15.
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de dérision. Car nous sommes en spectacle immonde, aux anges et aux hommes 1; aux anges qui nous bénissent; aux hommes qui nous méprisent, ou plutôt aux anges qui nous bénissent et qui nous blâment, comme aux hommes qui nous blâment et qui nous bénissent tour à tour. A droite et à gauche, nous avons des armes avec lesquelles nous combattons dans l’honneur et l’ignominie, par la bonne et par la mauvaise renommée, comme des séducteurs, quoique sincères 2. Ce sont les anges, ce sont les hommes qui pensent ainsi; parmi les anges, en effet, il en est de saints auxquels nos bonnes oeuvres sont agréables; il est aussi des anges prévaricateurs, auxquels déplaît une vie sainte; et parmi les hommes, il en est de saints qui applaudissent à notre vie; comme il en est de très-méchants qui la tournent en dérision. Ce sont là des armes d’une part, et des armes d’autre part; les unes à droite, les autres à gauche; et toutes sont néanmoins des armes; je me sers de toutes ces armes, et de celles de droite et de celles de gauche, et de ceux qui me louent et de ceux qui me blâment, et de ceux qui m’honorent, et de ceux qui me navrent d’ignominie. Avec ces deux sortes d’armes, je livre un combat au diable, je le frappe des unes et des autres: dans la prospérité, si je ne me laisse point corrompre, et dans l’adversité, si je ne me laisse point abattre.
16. « Vous m’avez rendu l’opprobre de l’insensé. Je suis devenu sourd et n’ai point ouvert ma bouche 3 ». Mais vis-à-vis de l’insensé « j’ai été sourd et n’ai point ouvert ma bouche ». A qui dirais-je ce qui se passe en moi? J’écouterai ce que le Seigneur Dieu dira en moi, car il dira des paroles de paix pour son peuple 4 ; mais « il n’y a point de paix pour l’impie », dit le Seigneur. « Je suis devenu sourd et n’ai point ouvert ma bouche. Car c’est vous qui m’avez fait ». C’est donc parce que c’est Dieu qui t’a fait que tu n’as pas ouvert la bouche? C’est étonnant. Car le Seigneur n’a-t-il pas formé ta bouche pour la parole? « Celui qui a planté l’oreille n’entend-il point? Celui qui a fait l’oeil ne voit-il point 5? » Le Seigneur t’a donné une bouche pour parler, et tu dis : « Je suis devenu sourd et n’ai point ouvert ma bouche : parce
1. I Cor. IV, 9.— 2. II Cor. VI, 7, 8. — 3. Ps. XXXVIII, 10. — 4. Id. Ps, LXXXIV, 9 . — 5. Isa. XLVIII, 22. — 6. Ps. XCIII, 9.
que c’est vous qui m’avez fait 1? » ou bien: « Parce que c’est vous qui m’avez fait », appartiendrait-il au verset suivant? « Parce que c’est vous qui m’avez fait, détournez de moi vos vengeances 2 ». Parce que c’est vous qui m’avez fait, ne m’anéantissez point: ne me frappez que pour me faire avancer, non pour me faire succomber. Frappez-moi seulement pour m’étendre, non pour me réduire. « Parce que c’est vous qui m’avez fait, détournez de moi vos châtiments ».
17. « J’ai succombé sous le poids de votre main, quand vous m’avez corrigé ». C’est-à-dire , j’ai succombé sous le châtiment. Et toutefois, qu’est-ce que le châtiment de votre part, sinon ce qui suit: « Vous avez corrigé l’homme à cause de sa faute, vous avez fait sécher mon âme comme l’araignée? » C’est là, chez Idithun, une haute pensée; si l’on peut suivre cette pensée, s’élever à cette hauteur. Il dit qu’il a succombé sous les châtiments du Seigneur; il demande que ces châtiments s’éloignent de lui, et le demande au Dieu qui l’a fait. Que celui qui l’a fait le refasse; que celui qui l’a créé, le crée de nouveau. Toutefois, mes frères, pouvons-nous croire que ce soit sans raison qu’il a succombé, au point de vouloir une création nouvelle, une seconde formation? « C’est pour son iniquité », dit-il, « que vous avez châtié l’homme ». Si j’ai succombé, c’est simplement parce que je suis infirme; si je crie du fond de l’abîme, c’est simplement à cause de l’iniquité; aussi m’avez-vous châtié, non pas condamné : « Vous avez corrigé l’homme à cause de son iniquité ». Ecoute cela plus clairement dans un autre psaume : « Il est bon pour moi que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne à devenir juste devant vous 2 ». J’ai été humilié, mais c’est mon bien; c’est un châtiment, mais aussi une grâce. Que peut donc me réserver après le châtiment celui qui fait du châtiment une grâce? car c’est de lui qu’il est dit « J’ai été humilié, et c’était mon salut 3»;
et : « Il m’est bon que vous m’ayez humilié, afin que j’apprenne à devenir juste. Vous avez châtié l’homme à cause de l’iniquité ». Et ce qui est écrit ailleurs : « Vous attachez la douleur à vos commandements », n’a pu être dit à Dieu que par l’homme qui
1. Ps. XXXVIII, 11. — 2. Id. 12. — 3. Id. CXVIII, 71.— 4. CXIV, 6. — 5. Id. CXIII, 20.
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progresse, parce que lui seul a pu l’apercevoir. « Vous attachez », dit-il, « la douleur à vos préceptes », vous me faites de la douleur un précepte. C’est vous qui formez cette douleur que j’endure, vous ne la laissez point inachevée, mais vous la formez : et cette douleur que vous avez formée pour me l’infliger, me devenait un précepte, afin que je fusse délivré par vous. Vous formez la douleur, fingis, est-il dit; vous la façonnez, et non, vous la simulez: ainsi façonne l’artiste; ainsi le potier tire son nom de la poterie qu’il façonne. « C’est donc à cause de l’iniquité que vous avez châtié l’homme ». Je me vois dans les peines, je me vois dans l’affliction, et je ne vois en vous aucune injustice. Donc, si je suis dans la peine et qu’il n’y ait aucune injustice en vous, n’en faut-il pas conclure que vous châtiez l’homme à cause de l’iniquité?
18. Et comment « l’avez-vous châtié » ou instruit? Dis-nous cette leçon, ô Idithun comment Dieu t’a-t-il instruit? « Et vous avez fait dessécher mon âme comme l’araignée1». Telle est la leçon. Quoi de plus desséché que l’araignée ? Je parle de l’animal. On pourrait dire aussi: Quoi de plus frêle que la toile de l’araignée ? Pressez-la légèrement du doigt, tout se brise; rien, absolument rien n’est plus frêle. C’est l’état où vous avez réduit mon âme en me châtiant à cause de l’iniquité. Quand le châtiment rend faible, c’est que la force a du vice. Je vois que quelques-uns d’entre vous ont pris les devants et ont compris; mais ceux dont la course est agile ne doivent pas abandonner ceux qui sont tardifs, afin que tous suivent le chemin de l’Evangile. Voici donc ce que j’ai dit et ce qu’il faut comprendre : Si la juste leçon de Dieu a réduit à cette infirmité, il y avait donc du vicieux dans la force. L’homme a déployé ses forces pour déplaire à Dieu, qui l’en a châtié par la faiblesse ; car il a déplu par un orgueil qu’a dû rabattre l’humilité. Tous les orgueilleux vantent leurs forces. C’est pourquoi beaucoup sont venus de l’Orient et de l’Occident, et ont remporté la victoire, afin de reposer -avec Abraham, et Isaac, et Jacob, dans le royaume des cieux. Pourquoi ont-ils vaincu ? Parce qu’ils n’ont pas voulu être forts. Qu’est-ce à dire, qu’ils n’ont pas voulu être forts? Ils ont craint de trop présumer d’eux-mêmes, ils n’ont point établi leur
1. Ps. XXXVIII, 12,
propre justice et se sont soumis à la justice de Dieu 1. Enfin, quand le Seigneur dit : « Beaucoup viendront de l’Orient et reposeront avec Abraham, et Isaac, et Jacob, dans le royaume des cieux; mais les enfants du royaume 2 », c’est-à-dire les Juifs qui ignorent la justice de Dieu et qui veulent établir leur propre justice, « iront dans les ténèbres extérieures »; rappelez-vous la foi de ce centenier, de cet homme de la gentilité, si faible en lui-même, si peu fort, qu’il disait: « Je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ». Il ne se croyait pas digne de recevoir le Christ dans sa maison, lui qui l’avait déjà reçu dans son coeur. Car le maître de l’humanité, le Fils de l’homme, avait trouvé dans son coeur où reposer sa tête 3. Le Seigneur, prenant en considération la parole du centenier, dit à ceux qui le suivaient: « En vérité, je vous le déclare, je n’ai pas trouvé une si grande foi en Israël 4 ». Il trouva ce centenier faible et les Israélites forts, et se prononça ainsi entre eux : « Le médecin n’est pas nécessaire à ceux qui se portent bien, mais à ceux qui se portent mal 5». Et pour cela, c’est-à-dire à cause de cette humilité, « beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident, et reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux; mais les enfants du royaume iront dans les ténèbres extérieures».
Vous voilà mortels, portant une chair corruptible, et vous tomberez comme l’un des princes. « Vous mourrez comme les hommes 6 », vous tomberez comme le diable. De quel remède est pour vous l’assujettissement à la mort? Le diable est superbe, comme l’ange qui n’a point une chair mortelle ; mais toi, qui es revêtu d’une chair mortelle, et à qui ne profite pas une semblable humiliation , tu tomberas comme l’un des princes. Le premier bienfait de la grâce de Dieu est donc de nous amener à confesser notre infirmité, afin que nous lui rapportions tout ce que nous avons de bonté et de puissance « Afin que celui qui se glorifie, se glorifie en Dieu 7. Quand je suis faible», dit
saint Paul, «c’est alors que je suis fort 8.Vous avez donné à l’homme une leçon à cause de l’iniquité ; et vous avez fait dessécher mon âme comme l’araignée ».
1. Rom. X, 3. — 2. Matt. VIII, 8-12. — 3. Luc, IX, 58. — 4. Matt. VIII, 10. — 5. Id. 11 12.— 6. Ps. LXXXI, 7. — 7. I Cor. I, 31.— 8. II Cor. XII, 10.
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19. « Mais c’est en vain que l’homme se trouble en cette vie 1 ». Il en revient à ce qu’il a dit un peu plus haut : quel que soit le progrès de l’homme, il se trouble vainement en cette vie, puisqu’il est dans l’incertitude. Qui peut être assuré même de son propre bien? « C’est en vain qu’il se trouble ». Qu’il jette ses anxiétés au sein de Dieu 2, qu’il y jette ses inquiétudes, que ce soit Dieu qui le nourrisse et qui le garde. Qu’y a-t-il ici-bas de certain, sinon la mort? Considérez tous les liens ou tous les maux de cette vie, dans la justice ou même dans l’injustice, qu’y a-t-il ici-bas de certain, sinon la mort ? Tu avances dans la vertu: tu sais ce que tu es aujourd’hui; mais tu ne sais ce que tu seras demain. Tu es pécheur: tu sais ce que tu es aujourd’hui; tu ne sais ce que tu seras demain. Tu espères de l’argent, tu ne sais s’il arrivera. Tu espères une épouse, tu ne sais si tu l’obtiendras, ni celle que tu auras. Tu espères des enfants, tu ne sais s’il t’en naîtra; sont-ils nés, tu ne sais s’ils vivront; vivent-ils, tu ne sais si la santé les favorisera ou leur fera défaut. Tourne-toi de toutes parts, tu ne vois qu’incertitude : la mort seule est certaine. Tu es pauvre, il n’est pas certain que tu deviennes riche; tu es ignorant, il n’est pas certain que tu deviennes savant ; tu es malade, il n’est pas certain que tu guérisses. Tu es né, il est certain que tu mourras; et en cela même la mort est certaine, le jour de la mort est incertain. Dans toutes ces incertitudes, il n’y a que la mort qui soit certaine; encore son heure est-elle incertaine, et il n’y a que la mort que l’on cherche à éviter, bien qu’elle soit inévitable. « Tout homme vivant est vainement troublé ».
20. Bien au-dessus de toutes ces frivolités, touchant déjà aux biens supérieurs, foulant aux pieds les choses terrestres auxquelles néanmoins il serait réduit, « Seigneur», s’écrie Idithun, « exaucez ma prière 3 ». De quoi me faut-il me réjouir, de quoi gémir? Je me réjouis de ce qui est déjà passé, je gémis de ce qui me reste encore. « Exaucez ma prière et mes supplications, prêtez l’oreille à mes sanglots. » Est-ce à dire qu’après m’être lancé de la sorte, et avoir franchi tant d’obstacles, je n’ai plus rien à pleurer? N’ai-je pas à pleurer davantage? « Car, multiplier la science, c’est multiplier la
1. Ps. XXXVIII, 12.— 2. Id. LIV, 23.— 3. Id. XXXVIII, 13.
douleur 1» N’est-il pas vrai que, plus je désire ce que je n’ai point encore, plus je gémis jusqu’à ce qu’il arrive, plus je répands de larmes jusqu’à ce que j’en jouisse ? N’est-il pas vrai que plus les scandales se multiplient, que plus abonde l’iniquité, que plus la charité se refroidit, et plus je dis: « Qui donnera de l’eau à ma tête, et à mes yeux une source de larmes 2 ? Exaucez ma prière et mes supplications; prêtez l’oreille à la voix de mes sanglots ». Ne restez point muet éternellement. « Ne vous taisez pas devant moi » ; je vous écouterai. Car le Seigneur a un langage secret ; il parle au coeur de beaucoup et dans ce silence du coeur un grand bruit se fait entendre, quand le Seigneur dit à haute voix: « C’est moi qui suis ton salut. Dites à mon âme: C’est moi qui suis ton salut 3 ». En disant : « Ne vous taisez point devant moi », il demande au Seigneur que cette voix qui lui dit : « Je suis ton salut », ne se taise jamais dans son coeur.
21. « Car je suis un étranger devant vous 4 ». Moi étranger, chez qui? Quand j’étais chez le diable, j’étais étranger, mais j’avais un détestable maître d’hôtel; maintenant je suis déjà chez vous, mais encore étranger. Comment suis-je étranger? Oui, étranger pour l’endroit d’où je dois émigrer encore, et non pour celui où je dois demeurer éternellement. Que l’on appelle ma demeure l’endroit où je serai éternellement; mais quand je dois émigrer, je suis étranger ; et pourtant je suis étranger chez Dieu, quoique je doive y avoir une demeure pour toujours. Mais quelle est cette maison où je dois aller en quittant ce lieu de passage? Reconnaissez donc la demeure splendide dont saint Paul a dit: « Dieu nous donnera une habitation, une maison que l’homme n’a point faite , une demeure éternelle dans les cieux 5». Mais, si cette maison du ciel est éternelle, une fois que nous y serons arrivés, nous ne serons plus étrangers. Comment serais-tu étranger dans une demeure éternelle? Ici-bas, toutefois, où le maître de la maison doit te dire : Va, sans savoir quand le dira-t-il, sois toujours prêt. Or, tu seras prêt, si tu désires la demeure éternelle. Garde-toi de lui en vouloir, parce qu’à son gré il te dit: « Pars ». Il n’a point souscrit d’obligation envers toi, il ne s’est engagé à rien, et tu n’es
1. Eccle. I, 18. — 2. Jérém. IX, 1. — 3.Ps. XXXIV, 3. — 4. Id. XXXVIII, 13. — 5. II Cor. V, 1.
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point venu lui offrir une certaine somme d’argent, pour louer sa maison, un temps fixé: tu t’en iras quand le Seigneur voudra. C’est donc gratuitement que tu demeures aujourd’hui. C’est là haut qu’est ma patrie, ma demeure. « Je suis devant vous comme un étranger et un voyageur ». Ici on sous-entend « devant vous ». Beaucoup sont voyageurs avec le diable; mais ceux qui ont déjà cru, ceux qui sont fidèles, sont voyageurs, il est vrai, parce qu’ils ne sont pas encore arrivés à la patrie, à la véritable demeure; néanmoins ils ont leur demeure en Dieu. « Pendant que nous avons un corps, nous marchons en dehors du Seigneur, et notre ambition est de lui plaire, soit que nous soyons éloignés de lui, soit que nous soyons en sa présence 1. Je suis voyageur et étranger comme tous mes ancêtres ». Si donc je suis comme tous mes ancêtres, puis-je refuser d’être voyageur quand eux-mêmes ont voyagé? Arriverai-je à la demeure fixe à d’autres conditions qu’ils n’y sont arrivés?
22. Que me reste-t-il donc à demander, puisque je dois certainement sortir d’ici? « Laissez-moi quelque relâche, afin que je goûte le rafraîchissement avant de partir 2 ». Vois, Idithun, de quels noeuds il te faut délivrer, afin qu’ensuite tu goûtes avant ce départ le rafraîchissement que tu désires. Tu as quelques ardeurs que tu voudrais tempérer, et tu demandes « quelque rafraîchissement », et tu voudrais « quelque relâche». Quelle relâche peut t’accorder le Seigneur, à moins de t’enlever ce remords qui te fait dire : « Remettez-nous nos dettes 3? » Pardonnez-moi donc avant que je m’en aille pour n’être plus. Délivrez-moi de mes péchés avant mon départ, afin que je ne parte point avec mes péchés. Faites-moi rémission, afin que ma conscience demeure en repos, et qu’elle soit délivrée des cuisantes inquiétudes : inquiétudes qui me font penser à mon péché. « Donnez-moi quelque relâche, afin que j’aie du rafraîchissement », avant tout, « avant que je ne parte, et désormais je ne serai plus ». Car si vous ne me permettez aucun rafraîchissement, j’irai et ne serai plus. « Avant que je ne parte » pour cet endroit où je ne serai plus, si j’y arrive. « Donnez-moi quelque relâche et quelque rafraîchissement». On se demande ici comment l’interlocuteur
1. II Cor. V, 6-9.— 2. Ps. XXXVIII, 14 — 3. Matt. VI, 12.
ne sera-t-il plus. N’irait-il point dans le repos? Dieu préserve Idithun d’un tel malheur! Assurément Idithun ira de plein pied dans le repos. Mais supposez un homme injuste, qui ne soit point Idithun, qui ne fasse aucun progrès; un homme qui amasse, qui couve son or, un homme injuste, orgueilleux, plein de jactance, de vanité, de mépris pour le pauvre couché à sa porte; cet homme ne sera-t-il plus? Que signifie donc: « Je ne serai plus? » Car si le mauvais riche n’était plus, qui donc brûlait? Qui demandait que Lazare laissât tomber une goutte d’eau pour rafraîchir sa langue? Qui disait: « Abraham, ô mon Père, envoyez Lazare 1 ? » Celui qui parlait ainsi existait réellement ; celui qui -brûlait existait, puisqu’il doit ressusciter au dernier jour pour être, avec le démon, condamné au feu éternel. Que signifie donc: «Je ne serai plus », à moins qu’Idithun n’envisage ici ce que signifie être et ne pas être? De l’oeil de son coeur, de la force de ses veux il voyait cette fin qu’il avait désiré voir quand il s’écriait: « Seigneur, montrez-moi ma fin ».
Il voyait le nombre de ses jours, celui qui subsiste : il comprenait que tout ce qui est intérieur n’est rien en comparaison de l’être véritable, et il avouait que lui-même n’était pas. Dans ce qu’il voyait, il y a des choses qui demeurent, d’autres qui sont mobiles, périssables, fragiles; et même cette douleur éternelle de l’enfer, pleine de corruption, ne se prolonge que pour finir indéfiniment. Il a envisagé cette contrée bienheureuse, cette patrie céleste, cette incomparable demeure où les saints participent à la vie éternelle, à l’immuable vérité; et il appréhende d’aller hors de là, où l’être n’est plus : il soupire après ce séjour où est l’être parfait. Cette comparaison l’établit donc entre l’un et l’autre, et dans sa crainte, il s’écrie : « Donnez-moi quelque relâche, afin que j’obtienne du rafraîchissement, avant d’aller où je ne serai plus » . Car si vous ne me faites remise de mes péchés, j’irai loin de vous pour l’éternité. Loin de qui irai-je pour l’éternité? Loin de celai qui a dit: « Je suis celui qui suis » ; loin de celui qui a dit: « Va dire aux enfants d’Israël: Celui qui est m’a envoyé vers vous 2 ». Celui-là donc va au néant qui tourne le dos à celui qui est, dans la stricte vérité,
23. Aussi, mes frères, si je vous ai causé
1. Luc, XVI, 24. — 2. Exod. III, 14.
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de la fatigue corporelle, supportez-la; je me suis fatigué moi-même; mais en vérité c’est vous-mêmes qui vous êtes fatigués. Si je vous voyais prendre à dégoût mes paroles, je me tairais aussitôt.
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DISCOURS SUR LE PSAUME XXXIX
SERMON AU PEUPLE
LES DIVERTISSEMENTS DU MONDE.
Le monde sévit contre nous, tantôt à la manière du lion, tantôt à la manière du serpent; cette manière, la plus à craindre, est celle des hérétiques rebaptisants. Le Seigneur nous exauce en nous tirant du péché, en nous établissant sur le Christ ou sur la pierre. A la vue de la voie étroite et de la voie large, les justes craignent de prendre la mauvaise voie ; le Seigneur les guidera et leur donnera en spectacle les merveilles de la grâce, comme la marche sur l’eau de saint Pierre. Dans le spectacle de la terre un seul est couronné ; pour nous, ce sont tous ceux qui courent, pourvu qu’ils arrivent au but. Jésus-Christ vient établir le nouveau sacrifice. Signe de Caïn et du peuple juif. Prédication de la vérité, de la miséricorde, de l’humilité. Soyons confus de nos péchés.
1. De toutes les prédictions qu’a faites Notre-Seigneur Jésus-Christ, nous voyons les unes s’accomplir, et nous espérons l’accomplissement des autres; toutes néanmoins s’accompliront, parce qu’elles sont émanées de la vérité, qui exige autant de fidélité dans la foi qu’elle en met elle-même dans ses paroles. Celui qui croit sera dans la joie quand ces choses s’accompliront; et celui qui ne croit pas sera confondu. Que les hommes le veuillent ou ne le veuillent pas, qu’ils le croient ou ne le croient pas, ces choses s’accompliront, selon cette parole de l’Apôtre: « Si nous le renonçons, il nous renoncera aussi; si nous t avons confiance en lui, il demeurera fidèle, car il ne saurait se contredire 1 ». Avant tout cependant, mes frères, souvenez-vous d’une courte parole que nous venons d’entendre dans l’Evangile, et retenez-la bien : « Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 2 ». Déjà nos pères ont été traduits devant les assemblées ; ils ont plaidé leur amuse devant leurs ennemis qu’ils aimaient; te leur ont donné et la leçon qu’ils pouvaient donner, et la charité selon leurs forces; alors te sang des justes a été répandu, et ce sang est devenu, dans l’univers entier, une semence d’où a surgi la moisson de 1’Eglise. Ensuite
1. II Tim. II, 12. — 2. Matt. X, 22; XXIV, 13.
est venu le temps des scandales, de l’hypocrisie, des épreuves de la part de ceux qui disaient : Le Christ est ici ou il est là 1. Notre ennemi fut d’abord un lion attaquant avec violence; aujourd’hui, c’est un serpent qui use d’artifice. Mais comme nous sommes les membres de celui à qui il est dit: « Vous foulerez aux pieds le lion et le dragon 2 », qu’il foule aujourd’hui le dragon et nous mette hors de ses embûches, comme jadis il foula sous les pieds de nos pères le lion qui sévissait ouvertement et qui traînait les martyrs à la torture. C’est contre ce dragon que l’Apôtre nous mettait en garde quand il disait: « Je vous ai fiancés à cet unique Epoux, Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure; mais je crains que, comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est en Jésus-Christ 3 ». Le serpent donc, cet ancien adultère, cherche à corrompre la pureté, non de la chair, mais du coeur; de même que l’homme adultère s’applaudit de son iniquité, quand il a corrompu la chair, ainsi tressaille le démon quand il a flétri l’âme. De même que nos pères avaient besoin de patience contre le lion, ainsi nous faut-il de la vigilance contre le serpent.
1. Matt. 23. — 2. Ps. XC, 13. — 3. II Cor. XI, 2.
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Toutefois la persécution, soit du lion, soit du serpent, n’a jamais fait défaut à l’Eglise; et la ruse est plus à redouter encore que la violence. Autrefois il forçait les chrétiens à renier le Christ, aujourd’hui il enseigne aux chrétiens à renier le Christ; la violence jadis, la leçon aujourd’hui. Alors il recourait à la force, aujourd’hui c’est aux embûches; on le voyait alors frémissant, on le découvre avec peine, aujourd’hui qu’il glisse et qu’il rampe. On sait comment alors il forçait les chrétiens à l’apostasie. On les entraînait pour qu’ils abjurassent le Christ, et la confession leur valait la couronne. Maintenant qu’il enseigne à renier le Christ, il trompe d’autant plus facilement que celui à qui l’on enseigne à renoncer au Christ ne s’aperçoit point qu’il s’en éloigne. Qu’est-ce que les hérétiques 1 disent maintenant au chrétien catholique? Viens, fais-toi chrétien. Mais lui dit-on : Fais-toi chrétien, pour qu’il réponde : Je ne le suis pas? Autre est ce langage : Viens, fais-toi chrétien, et autre : Viens, abjure le Christ. Un mal visible, c’est le rugissement du lion que l’on entend de loin, que l’on évite de loin. Mais le dragon se glisse, il rampe et dérobe sa marche légère; il se traîne et ne fait résonner qu’un astucieux sifflement; mais il ne dit pas : Renonce au Christ. Qui l’écouterait, avec tant de martyrs qui ont obtenu la couronne? Mais il dit: Sois chrétien. Quiconque l’entend, charmé de sa voix, sinon encore infecté de son venin, répond : Mais je suis chrétien. S’il se laisse ébranler, si la dent du serpent le saisit, il répond : Pourquoi me dis-tu : Sois chrétien ? Quoi donc? Ne suis-je pas chrétien ? Non, dit l’autre. Moi, je ne suis pas chrétien? Non, encore une fois. Alors fais-moi chrétien, si je ne le suis pas. Viens alors, mais quand l’évêque te demandera : Qui es-tu? Ne réponds pas: Je suis chrétien;
dis que tu ne l’es pas, afin que tu puisses le devenir. Car s’il entendait la profession de foi d’un chrétien, il n’oserait le rebaptiser. Mais quand il entendra ce qu’il n’est pas, il lui donnera ce qu’il paraît ne pas avoir, afin de s’abriter lui-même contre toute peine 2, en se conformant à la déclaration qu’on lui fait. Dis-moi donc, ô hérétique, pourquoi te croire exempt de fautes? Que me dit cette déclaration? Que ce n’est pas toi, mais ce chrétien qui renie le Christ? Mais si
1. Les Donatistes. — 2. Les lois impériales portaient des pénalités contre ceux qui réitéraient le baptême.
le renégat est coupable, que sera-ce de celui qui lui donne des leçons d’apostasie? Seras-tu donc innocent, quand tes leçons de chrétien obtiennent le même effet que les menaces d’un païen? Que fais-tu enfin? Parviens-tu à dépouiller cet homme de ce qu’il a, parce que tu lui fais dire qu’il ne l’a pas? Sans l’en dépouiller, tu fais qu’il l’ait pour sa condamnation. Ce qu’il avait, il l’a toujours, car le baptême est comme un caractère indélébile; l’ornement du soldat devient l’accusation du transfuge. Que fais-tu, en effet? Tu mets le Christ sur le Christ. Si tu avais ta simplicité, tu ne chercherais pas un double Christ. Mais enfin, as-tu donc oublié que le Christ est la pierre, et que « cette pierre, qu’ont rejetée les architectes, est devenue la pierre angulaire 1? » Si donc le Christ est la pierre, et que tu veuilles mettre le Christ sur le Christ, aurais-tu oublié cette parole de l’Evangile, qu’une pierre ne restera pas sur une pierre 2? Telle est la force d’union qui est dans la charité, que de tant de pierres vivantes qui servent à construire le temple de Dieu, il ne se forme qu’une seule pierre. Mais toi qui fais schisme, tu retires les autres de cet édifice pour les inviter à la ruine; et ces embûches sont nombreuses et de chaque jour; et nous les voyons, et nous en souffrons, et nous faisons tous nos efforts-pour les réprimer, tantôt par la discussion, tantôt par la conviction, en allant les instruire, en les effrayant, mais toujours dans la charité, Et quand, malgré nos efforts, ils persévèrent dans leur malice, et que notre coeur s’attriste de la mort de nos frères; quand il plaint ceux qui sont dehors, qu’il craint pour ceux du dedans, au milieu d’angoisses sans nombre, des continuelles épreuves de cette vie, que ferons-nous? Car l’accroissement de l’iniquité attiédit la charité, « puisque la charité de beaucoup s’affaiblit par l’abondance de l’iniquité 3 ». Que ferons-nous donc, sinon ce qui suit, si néanmoins nous le pouvons avec le secours de Dieu: « Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé 4».
12. Disons donc avec notre psaume: « J’ai attendu patiemment le Seigneur 5 ». Ce n’est point un homme quelconque avec ses promesses, un homme capable de tromper et de se tromper, que j’ai attendu avec
1. Ps. CXV. 22 ; Matt. XXI, 42; I Pierre, II, 4, 7. — 2. Matt. XXIV, 2.— 3. Id. 12. — 4. Id. 13. — 5. Ps. XXXIX, 2.
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patience; ni un homme pour me consoler, et qui séchera dans sa douleur, avant d’adoucir la mienne. Qu’il me console, mes frères, celui qui est triste avec moi; que nous puissions gémir ensemble, pleurer ensemble, prier et attendre ensemble. Qui pouvons-nous attendre, sinon le Seigneur qui ne nous trompera point dans ses promesses, bien qu’il en diffère l’accomplissement? Il les accomplira, certainement il les accomplira; il en a déjà mis sous nos yeux une grande partie, et Dieu ne nous eût-il rien montré, que nous ne devrions pas douter de sa véracité. Supposons qu’il nous a tout promis sans rien donner encore; il a la bonté pour promettre, la fidélité pour tenir parole; pour toi, demande avec piété, et si tu es petit, si tu es faible, demande miséricorde. Ne vois-tu pas les petits agneaux frapper de leurs têtes les mamelles de leur mère, pour en tirer du lait? « J’ai attendu», dit le Prophète, «j’ai attendu le Seigneur». Qu’a fait le Seigneur? A-t-il détourné de toi son visage ? A-t-il méprisé ta patience? Ne t’aurait-il pas vu? Il n’en est pas ainsi. Qu’est-ce donc? « Et il s’est rendu attentif, et il a écouté ma prière1 ». Il a écouté, il a exaucé. Ce n’est donc pas en vain que tu as attendu, puisque ses yeux te fixaient et ses oreilles t’entendaient. « Car les yeux du Seigneur sont sur de juste, et ses oreilles attentives à ses prières 2 ». Mais quoi ! lorsque ta vie était un désordre, tes paroles un blasphème, ne voyait-il pas?
n’entendait-il pas? Que devient donc cette parole du Psalmiste, que la face du Seigneur est sur ceux qui commettent le mal? et pourquoi? « Pour effacer leur mémoire de dessus la terre 3 ». Donc, lorsque tu commettais le mal, Dieu te voyait, mais il n’était pas attentif à tes besoins. Dès lors c’était peu, pour celui qui a patiemment attendu le Seigneur, de dire: Le Seigneur m’a vu; mais il dit: Il s’est rendu attentif, c’est-à-dire, il a pris soin de me consoler, de me lire du bien. A quoi a-t-il été attentif? « A exaucer ma prière ».
3. Que t’a-t-il donné? Qu’a-t-il fait pour toi? il! m’a tiré de l’abîme de la misère et d’un lac fangeux. il a consolidé mes pieds sur la terre et a dirigé mes pas. Il a mis dans ma bouche un cantique nouveau, un hymne à notre Dieu 4 ». Il nous a donc fait de
1. Ps. XXXIX, 3.— 2. Id. XXXIII, 16.— 3. Id. 17.— 4. Id. XXXIX, 3 ,4.
grands biens, et nous est redevable encore. Mais que celui qui a déjà reçu ces promesses ait la foi pour le reste, lui qui aurait toujours dû croire, n’eût-il rien reçu. Dieu a voulu par des effets nous montrer qu’il est fidèle dans ses promesses et large dans ses dons. Qu’a-t-il donc fait dès cette vie ? « Il m’a tiré de l’abîme de la misère ». Quel est cet abîme de misère? C’est l’abîme du péché creusé par les convoitises de la chair. Tel est ce lac bourbeux. D’où Dieu t’a-t-il retiré? d’une certaine profondeur. Aussi criais-tu dans un autre psaume: « Du fond de l’abîme j’ai crié vers vous, ô mon Dieu 1». Mais ceux qui crient déjà du fond de l’abîme ne sont pas au plus profond: leurs cris les soulèvent. Ceux-là sont plus bas dans l’abîme, qui ne savent pas qu’ils y sont plongés. Tels sont les orgueilleux qui méprisent, au lieu de prier avec piété, de gémir avec larmes:
ces âmes que désigne cet autre passage de 1’Ecriture « Quand le pécheur arrive dans les profondeurs du mal, il méprise 2». Dès qu’un homme compte pour rien d’être pécheur, dès qu’au lieu de confesser ses crimes, il va jusqu’à les défendre , il est au plus profond de l’abîme. Mais celui qui dans l’abîme pousse des cris, a déjà soulevé sa tête du fond de cet abîme afin de crier. Dieu l’a entendu et l’a tiré des profondeurs de la misère, et du lac bourbeux. Déjà il a la foi qu’il n’avait pas; il a l’espérance dont il était sevré; il marche avec le Christ, lui qui errait avec le diable. Aussi dit-il que le Seigneur « a consolidé ses pieds sur la pierre, qu’il a dirigé ses pas. Cette pierre était le Christ 3». Soyons donc sur la pierre, marchons avec droiture. Car nous devons marcher encore afin d’arriver. Que disait en effet saint Paul, affermi sur la pierre, lui dont les démarches étaient redressées? « Non que j’aie atteint déjà mon but, ou que je sois parfait. Non, mes frères, je ne crois pas être arrivé à mon but 4 ». Qu’avez-vous donc obtenu, si vous n’avez point reçu? D’où vient cette action de grâces qui vous fait dire : « Mais j’ai obtenu miséricorde? »
C’est que ses pieds sont redressés et qu’il marche sur la pierre. Que dit-il en effet? « Il est un fait, c’est que j’oublie ce qui est en arrière ». Qu’est-ce qui est en arrière? L’abîme de misère. Qu’est-ce
1. Ps. CXXIX, 1. — 2. Prov. XVIII, 3. — 3. I Cor. X, 4. — 4. Philipp. III, 12, 13. — I Tim. I, 13.
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encore? Le lac bourbeux, les charnelles convoitises, les ténèbres de l’iniquité. « J’oublie ce qui est en arrière, pour m’élancer vers ce qui est devant moi ». Il ne dirait pas qu’il s’élance, s’il était parvenu. Car l’âme s’élance par l’amour de ce qu’elle désire, et non par la joie de ce qu’elle a obtenu. « Je m’élance»,dit-il, «vers ce qui est en avant, je cours vers la palme de la céleste vocation qui est en Dieu par Jésus-Christ 1». Il courait donc, il voulait remporter la palme. Et ailleurs, sur le point de cueillir cette palme, « J’ai achevé ma course 2 », dit-il. Quand il disait donc: « Je cours vers la palme de la céleste vocation », parce que ses pieds étaient redressés, raffermis sur la pierre, déjà il marchait dans le bon chemin : il avait des grâces à rendre, il avait des demandes à faire, à rendre grâces de ce qu’il avait reçu, à demander ce qui lui était dû encore. Qu’avait-il reçu? Le pardon de ses fautes, les lumières de la foi, la force de l’espérance, le feu de la charité. De quoi le Seigneur lui était-il redevable? «Il ne me reste plus», dit-il, « qu’à recevoir la couronne de justice ». Il y a donc envers moi des arrérages? Quels arrérages? « La couronne de justice, que le Seigneur, comme un juste juge, m’accordera en ce grand jour 3 ». Dans sa bonté paternelle, il m’a tiré d’abord de l’abîme des misères, m’a remis mes fautes, m’a soulevé du lac bourbeux : dans l’équité d’un juge, il tient sa promesse envers celui qui marche dans la bonne voie, après l’avoir fait tout d’abord marcher dans cette voie. Ce juge équitable tiendra donc sa promesse; mais envers qui? « Celui qui aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé 4 ».
4. « Il a mis dans ma bouche un cantique nouveau ». Quel est ce nouveau cantique? « Un hymne à notre Dieu ». Tu chantais autrefois peut-être des hymnes aux dieux étrangers, vieilles hymnes que chantait le vieil homme et non l’homme nouveau: que le vieil homme se renouvelle et chante un cantique nouveau, qu’il se renouvelle et qu’il aime ces nouveautés qui le rajeunissent. Qu’y a-t-il de plus ancien que Dieu, qui est avant tout, sans fin comme sans commencement? Il est nouveau pour toi quand tu reviens à lui; car, en t’éloignant de lui, tu
1. Philipp. III, 14. — 2. II Tim. IV, 7 . — 3. Id. 8. — 4. Matt.X, 22. — 5. Ps. XXXIX, 4.
avais vieilli, et tu avais dit : « Je vieillis au milieu de mes ennemis 1 ». Nous chantons donc un hymne à notre Dieu, et cet hymne nous délivre. « Je logerai, j’invoquerai le Seigneur et je serai délivré de mes ennemis 2 ». Un hymne est en effet un cantique de louanges. Invoque en louant, non pas en blâmant. Si tu demandes que Dieu afflige ton ennemi, si tu veux te réjouir du mal d’autrui, et que tu demandes ce mal à Dieu, tu le rends complice de ta méchanceté. Mais le rendre complice de ta méchanceté, ce n’est plus l’invoquer avec louange, c’est l’invoquer en le blâmant. Tu crois alors que Dieu est semblable à toi. De là vient ce reproche qu’il te fait ailleurs : « C’est là ce que tu as fait, et je me suis tu. Ton iniquité m’a jugé semblable à toi 3 ». Invoque alors le Seigneur en le bénissant;
ne va point le croire semblable à toi, pour te rendre semblable à lui. « Soyez parfaits comme votre Père est parfait, lui qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, qui fait pleuvoir sur les justes et sur les injustes 4 ». C’est à toi de louer le Seigneur de manière à ne souhaiter aucun mal à tes ennemis. Et quel bien faut-il désirer pour eux?
le même que pour toi. Ce n’est pas à tes dépens que la grâce les fera bons, et ce qui leur sera donné ne diminuera rien de ce qu’elle te donne, Ton ennemi n’est ton ennemi qu’à cause de sa malice; qu’il devienne bon, et il sera pour toi un ami, un compagnon; il sera même un frère, et tu voudras aimer avec lui ce que tu aimes. Loue donc le Seigneur en l’invoquant, et chante un hymne à ton Dieu. « C’est », dit le Seigneur, « un sacrifice de louanges qui doit m’honorer ». Quoi donc? La gloire de Dieu en sera plus grande si vous le glorifiez? Est-ce ajouter à sa gloire, que lui dire: Je vous glorifie, ô mon Dieu? Le rendons-nous plus saint en lui disant : Seigneur, je vous bénis? Pour lui, nous bénir, c’est nous rendre plus saints, plus heureux; nous glorifier, c’est nous élever en gloire et en honneur: mais nous, le glorifier, c’est profit pour nous, rien pour lui. Comment le glorifier? En chantant sa gloire, mais nullement en lui en donnant. Aussi après avoir dit: « C’est un sacrifice de louanges qui doit m’honorer », qu’a-t-il ajouté? Afin que nul ne croie faire un avantage à Dieu en lui offrant ce sacrifice
1. Ps. VI, 8 .— 2. Id. XVII, 4.— 3. Id. XLIX, 21.— 4. Matt, V, 45, 48.
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de louanges. « Tel est », dit le Seigneur, « le chemin où je lui montrerai mon salut 1 ». Tu le vois, louer Dieu est un avantage pour toi, plutôt que pour le Seigneur. L’as-tu loué? Tu es dans la voie droite. L’as-tu blâmé? tu es égaré.
5. « Il a mis dans ma bouche un cantique nouveau, un hymne à notre Dieu ». On me demandera peut-être quel est celui qui parle dans ce psaume. Je le dirai en un seul mot, s’est Jésus-Christ. Mais, comme vous le savez, mes frères, et comme il est bon de le répéter souvent, le Christ parle quelquefois de lui-même, c’est-à-dire comme notre chef. Car il est le Sauveur de son corps 2, il est notre chef, le Fils de Dieu, né de la Vierge; il a souffert pour nous, il est ressuscité pour notre justification, il est assis à la droite de Dieu, afin d’intercéder pour nous 3, et d’assigner jugement la félicité aux bons, le châtiment aux méchants.
Ce chef, qui est le nôtre, a bien voulu devenir le chef d’un corps, en prenant de nous une chair dans laquelle il pût mourir pour nous; pour nous encore il l’a ressuscitée, afin de nous donner en cette chair un modèle de cette résurrection, qui nous apprît à espérer ce que nous n’espérions pas, et qui consolidât nos pieds sur la pierre, en nous faisant marcher dans le Christ. Il parle donc tantôt au nom du chef, et tantôt en notre nom ou au nom des membres. Quand il dit : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger 4 », c’étaient ses membres qui parlaient, et non point lui-même. Quand ildit: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 5? » c’était le chef réclamant pour les membres. Et pourtant il, n’a point dit: « Pourquoi persécuter mes membres? » mais bien: « Pourquoi me persécuter?»
Si nous souffrons en lui, nous serons couronnés avec lui. Telle est la charité du Christ. Que peut-on lui comparer? C’est pour l’en bénir qu’il a mis un hymne dans notre bouche, et il parle ainsi dans ses membres.
6. « Les justes verront, ils craindront, ils espéreront dans le Seigneur ». Les justes verront. Quels justes? Les croyants. « Car le juste vit de la foi 6». Tel est l’ordre qui règne dans l’Eglise: les uns précèdent, les autres suivent; ceux qui précèdent servent de modèles à ceux qui viennent après: et ceux qui suivent
1. Ps. XLIX, 23.— 2. Eph. V, 23.— 3. Rom. VIII, 23.— 4. Matt. XXV, 35 — 5. Act. IX, 4. — 6. Habac. II, 4 ; Rom. I, 17.
prennent exemple sur ceux qui précèdent. Mais ceux qui se donnent en exemple à ceux qui les suivent, n’ont-ils donc point de guide? S’ils ne suivent personne, ils vont s’égarer. Ils suivent donc aussi un guide, qui est le Christ. Les plus saints dans l’Eglise, n’ayant aucun homme à imiter sur la terre, parce qu’ils ont devancé tous les autres, ont toujours à imiter le Christ, qu’ils suivront jusqu’à la fin. Et vous voyez ces degrés marqués par l’apôtre saint Paul: « Soyez mes imitateurs, comme je le suis du Christ 1 ». Que ceux alors dont les démarches sont redressées sur la pierre, servent de modèle à ceux qui ont la foi. « Soyez », dit-il, « l’exemple des fidèles 2 ».
Ces fidèles sont les justes qui, s’attachant du regard à ceux qui les ont précédés dans le bien, les suivent en les imitant. Comment les suivent-ils? « Les justes verront et ils craindront ». Ils verront, et ils craindront de suivre une fausse voie, quand ils verront que les plus saints marchent dans la bonne. Alors ils diront en eux-mêmes ce que disent ordinairement les voyageurs, quand ils en voient d’autres marcher hardiment, marcher dans un chemin qu’eux-mêmes ne connaissent pas, et qui leur laisse quelque incertitude: Ce n’est pas en vain, se disent-ils, que ces autres prennent ce chemin pour aller où je veux aller moi-même. Pourquoi marchent-ils résolument par cet endroit, sinon parce qu’il est dangereux d’aller par cet autre? « Les justes donc verront, et ils craindront ». Ils voient ici un étroit sentier, là une voie large : ici de rares voyageurs, là une grande foule 3. Or, si tu es juste, ne compte pas, mais pèse; apporte-moi une balance, non point une balance trompeuse, puisqu’on t’appelle juste, et qu’on a dit de toi: « Les justes verront et ils craindront ». Garde-toi donc de compter cette foule d’hommes qui marchent - par la voie large, qui vont demain remplir le théâtre, qui célébreront demain la fondation de cette ville et qui la déshonorent par leurs désordres.
Ne considère donc point cette foule : elle est nombreuse, qui peut la compter? Mais il y en a peu dans la voie étroite. Apporte-moi, dis-je, une balance, et pèse bien; vois combien de paille tu soulèves pour si peu de grains. C’est là ce que doit faire le juste et le fidèle qui suit. Que feront ceux qui précèdent? Ils seront sans orgueil, sans hauteur,
1. Cor. IV, 16. — 2. I Tim. IV, 12. — 3. Matt. VII, 13, 14,
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sans fraude pour ceux qui suivent. Comment pourraient-ils tromper ceux qui suivent? En leur promettant de les sauver par eux-mêmes. Que devront faire ceux qui suivent? « Les justes verront, et ils craindront, et ils espéreront dans le Seigneur », et non dans ceux qui les précèdent; en considérant ceux qui marchent devant eux, ils les suivent à la vérité, ils les imitent, mais ils attachent leur pensée sur celui qui a donné à ceux-ci la grâce de les précéder, et ils espèrent en lui. Alors, tout en les imitant, ils mettent leur espérance dans celui qui a fait ceux-ci tels qu’ils sont. « Les justes verront, et ils craindront, et ils espéreront dans le Seigneur » : c’est encore ce qui est dit dans un autre psaume: « J’ai levé les yeux vers les montagnes 1 » ; et par ces montagnes nous avons entendu les hommes illustres, les grands hommes de la vie spirituelle, qui ont acquis dans l’Eglise, non l’enflure, mais une grandeur solide. Ce sont eux qui nous ont ouvert les saintes Ecritures, les prophètes, les évangélistes, les saints docteurs. « C’est là, c’est vers ces montagnes que j’ai levé les yeux, et de là me viendra le secours ». Et de peur que nous ne voyions là un secours humain, le Prophète ajoute: « Tout mon secours est dans le Seigneur qui a fait le ciel et la terre 2. Les justes verront et ils craindront, et ils mettront leur espoir dans le Seigneur ».
7. Courage, mes frères; que ceux qui veulent espérer dans le Seigneur, qui voient et qui craignent, se gardent bien de marcher dans les voies mauvaises, dans les voies larges; qu’ils choisissent la voie étroite, où les pas de quelques-uns sont déjà redressés sur la pierre; et qu’ils écoutent maintenant ce qu’ils ont à faire: « Bienheureux l’homme qui a mis son espérance dans le nom du Seigneur, qui n’a point tourné ses regards vers les vanités et vers les folies du mensonge 3 ». Dans ce chemin que tu voulais prendre, remarque la foule de la voie large : ce n’est pas en vain qu’elle conduit à l’amphithéâtre, ni en vain qu’elle conduit à la mort. La voie large est le chemin de la mort; sa largeur nous plaît un instant; mais elle devient étroite, et pour l’éternité. La foule toutefois y marche, la foule s’y presse, la foule s’y livre à ses ébats, la foule y vient de toutes parts. Garde-toi bien
1. Ps. CXX, 1, 2. — 2. Id. 2.— 3. Id. XXXIX, 5.
de les imiter, de quitter ta voie; ce sont là des vanités, des folies menteuses. Que le Seigneur ton Dieu soit toujours ton espérance: n’attends de lui rien autre chose, mais qu’il soit lui-même ton espérance. Le grand nombre attend de Dieu de l’argent, d’autres espèrent que Dieu leur donnera des honneurs fragiles et périssables, toute autre chose que Dieu lui-même; pour toi, ne demande à Dieu que lui seul; méprise tout ce qui n’est pas lui, ne cherche que lui; oublie tout le reste pour te souvenir de lui; laisse tout en arrière pour courir à lui. C’est lui assurément qui l’a redressé dans tes égarements, lui qui te dirige dans la voie droite, lui qui te fera parvenir au terme. Qu’il soit donc ton espérance, puisqu’il te conduit et te fera arriver. Où l’avarice doit-elle te mener et aboutir? Tu cher. chais des domaines, lu voulais posséder la terre, tu évinçais tes voisins; ceux-ci évincé, tu portais envie à d’autres voisins; ton avarice ne voyait de bornes que les rivages de la nec Arrivé sur ces bords, tu voudrais les îles; possédant la terre, tu voudrais prendre le ciel. Laisse là tous ces désirs : celui qui a fait le ciel et la terre a bien plus d’attraits.
8. « Bienheureux l’homme qui a mis son « espérance dans le nom du Seigneur, qui n’a point tourné ses regards sur les vanité et sur les folies du mensonge ». Pourquoi des folies mensongères? La folie est menteuse, la sagesse est véridique. Tu prends ce que tu vois pour des biens, illusion! tu manques de sagesse, l’excès de la fièvre t’a rendu frénétique;
ce que tu aimes n’est pas réel. Louer un cocher, acclamer un cocher, raffoler d’un cocher; voilà ton occupation. C’est là une vanité, une folie menteuse. Nullement, répond-il; rien de mieux, rien de plus amusant. Que dire à ce fiévreux? Si vous avez quelque pitié, priez pour ces gens-là. Sou. vent quand on désespère d’un malade, le médecin se tourne vers ceux qui pleurent autour de lui dans la maison, qui sont suspendus à ses lèvres pour entendre ce qu’il pense du malade en danger; le médecin est alors dans l’angoisse, il ne voit rien de boni promettre, il craint d’effrayer en disant le mal qu’il appréhende; alors il choisit na parti modéré : Dieu est bon, dit-il, priez pour ce malade. Auquel de ces insensés pourrai-je donc m’adresser? Qui voudra m’entendre? Qui d’entre eux ne nous croit point (427) misérables? Parce que nous ne sommes point faux avec eux, ils pensent qu’il y a perte pour nous dans la privation de ces plaisirs nombreux et variés dont ils raffolent, sans voir combien ils sont faux. Comment donner à ce malade, malgré lui, un oeuf ou un breuvage salutaire? Quel moyen trouver pour le guérir? Dans la crainte qu’il ne meure de faim et qu’il n’en vienne à rendre impossible son retour à la santé, je l’engage à prendre quelque nourriture; et le voilà qui s’apprête à frapper, qui s’emporte contre le médecin.
Aimons-le, bien qu’il nous frappe; ne l’abandonnons pas malgré ses injures; il reviendra au bien et nous remerciera. Combien peuvent ici se reconnaître, se voir, se parler mutuellement dans 1’Eglise de Dieu; maintenant qu’ils sont dans le giron de la sainte Eglise, ils se sentent des affections déjà plus saintes pour entendre la parole de
pour accomplir les devoirs et les prévenances de la charité, pour demeurer dans l’Eglise, afin d’être mêlés au troupeau de Jésus-Christ. Ils se voient et se parlent nullement l’un de l’autre. Quel est, disent-ils, amateur du cirque? cet homme infatué lutteurs, et qui vantait les comédiens? Voilà ce qu’un homme dit d’un autre, et cet autre de lui. Voilà leur langage, langage qui doit nous réjouir. Quand ceux-ci nous comblent de joie, ne désespérons point de leur salut. Prions pour eux, mes frères bien-aimés: ce qui formait jadis le nombre des impies, augmente aujourd’hui le nombre des impies . « Il n’a point regardé les vanités et les folies mensongères ». Cet homme est vainqueur, il a pris tel cheval, il prononce, il joue le rôle du devin; il affecte la divination; et, se séparant de la source de la divinité, souvent il se prononce, et souvent il se trompe. Pourquoi? Parce que ce sont là des folies menteuses. Comment se fait-il que leurs oracles se vérifient quelquefois? C’est afin qu’ils séduisent les insensés, et que sous un spécieux amour de la vérité, ils tombent dans le piége du mensonge ; qu’on les laisse en arrière, qu’ils soient abandonnés et retranchés. S’ils étaient nos membres, qu’ils soient mortifiés. « Mortifiez vos membres sur la terre « Coloss. III, 5 ) », nous dit l’Apôtre.
Que notre Dieu soit notre espérance. Celui qui a tout fait, est bien supérieur à tout ; celui qui a fait tout ce qui est beau, a plus de beauté lui-même ; l’auteur de tout ce qui est fort, de tout ce qui est grand, a plus de force et plus de grandeur: il sera pour toi tout ce que tu pourras désirer. Apprends donc à auner le Créateur dans la créature, et dans l’oeuvre l’ouvrier; ne t’éprends d’aucune de ses oeuvres, afin de ne point perdre celui dont tu es l’ouvrage. « Bienheureux donc l’homme qui a mis son espérance dans le nom du Seigneur, qui ne s’est point arrêté aux vanités et aux folies du mensonge ».
9. Mais un homme frappé de ce verset, et qui voudra se corriger, un homme que saisit de crainte la justice de la foi, et qui veut marcher dans la voie étroite, viendra peut-être me dire : Je ne pourrai marcher dans cette voie, si rien ne l’offre à mes yeux. Que faisons-nous donc, mes frères ?Le renverrons-nous, sans qu’il ait rien vu? Il en mourra, il n’y tiendra pas, il ne pourra nous suivre. Que faire? Remplaçons donc ses spectacles par d’autres spectacles. Et quels spectacles donner à un chrétien que nous voulons retirer des spectacles mondains? Grâces en soient rendues au Seigneur notre Dieu; dans le verset suivant, le psalmiste nous indique le genre de spectacle que nous devons mettre sous les yeux de ceux qui veulent des spectacles. Le voilà qui s’exile du cirque, de l’amphithéâtre; qu’il cherche des spectacles, qu’il cherche à voir; nous ne l’abandonnerons point sans spectacles. Par quoi les remplacerons-nous? Ecoutez ce qui suit : « Vous avez fait, Seigneur mon Dieu, de nombreuses merveilles (Ps. XXXIX, 6 ) ». Il se repaissait des spectacles des hommes, qu’il envisage les merveilles de Dieu. Ces merveilles de Dieu sont innombrables; qu’il les admire et les contemple. Pourquoi n’en est-il pas ému? Il vante un cocher qui conduit quatre chevaux et les fait courir sans aucun choc ; et le Seigneur n’a-t-il pas aussi des miracles spirituels dans le même genre? Que cet homme mette le frein à son avarice, le frein à sa nonchalance, le frein à son injustice, le frein à son imprudence, le frein à tous ces mouvements dont la fougue enfante les vices, qu’il leur mette un frein et se les assujettisse, qu’il gouverne ses passions sans en être l’esclave; qu’il les dirige où bon lui semble et ne se laisse pas entraîner malgré lui. Il louait un cocher; on le louera à son tour comme le cocher de (428) ses passions; il demandait un vêtement pour un cocher, lui-même sera revêtu d’immortalité. Tels sont les jeux et les spectacles auxquels Dieu nous fait assister. Du haut du ciel, il nous crie : Je vous regarde; combattez, je vous soutiendrai; remportez le prix et je vous couronnerai. « Vous avez fait, Seigneur mon Dieu, de nombreuses merveilles; et dans vos conseils nul ne peut vous ressembler 1 ». Vois maintenant un histrion. Il a mis tous ses soins pour apprendre à marcher sur une corde, il s’y suspend et se tient ainsi en suspens. Mais voyez Dieu qui vous donne de plus grands spectacles. Cet homme apprend à marcher sur une corde, en fait-il marcher un autre sur la mer? Oublie donc le théâtre, et vois notre bienheureux Pierre, non plus un funambule, mais un mariambule, si je puis dire ainsi. A ton tour, marche aussi, non plus sur ces eaux de la mer, où la marche de Pierre était une figure, mais sur d’autres eaux, puisque ce siècle est une mer. Il a son amertume dangereuse, il a ses flots de tribulations, ses tempêtes de tentations : il a pour poissons des hommes qui paraissent heureux de leur malheur, et se dévorent mutuellement; c’est là que tu dois marcher, c’est là ce que tu dois fouler aux pieds. Tu veux des spectacles, sois toi-même un spectacle. Ne perds point courage ; vois celui qui t’a précédé et qui te crie : « Nous sommes en spectacle à ce bas « monde, et aux anges et aux hommes 2 ». Foule aux pieds la mer, afin de n’y être pas submergé. Tu n’iras, tu ne marcheras que sur l’ordre de celui qui le premier marcha sur la mer, comme le disait autrefois saint Pierre : « Si c’est vous, Seigneur, faites que j’aille à vous sur les eaux 3 ». Et comme c’était lui-même, il entendit sa prière, il exauça son désir, il l’appela sur les eaux, et le souleva quand il enfonçait. Telles sont les merveilles du Seigneur qu’il te faut contempler; mais vois de l’oeil de la foi. Fais toi-même ces merveilles ; car si les vents se déchaînent, si les flots se soulèvent, si la faiblesse humaine te fait désespérer de ton salut, tu as une prière toute préparée Seigneur, je péris. Si déjà tu marches sur la pierre , tu n’as pas à craindre sur les eaux; mais si tu n’étais sur la pierre, tu serais englouti par les flots; car il nous faut
1. Ps. XXXIX, 6. — 2. Cor. IV, 9 — 3. Matt. XIV, 28-31.
marcher sur ce rocher que ne recouvre point leur fureur.
10. Vois donc les merveilles du Seigneur. « J’ai annoncé, j’ai publié ces merveilles; ils se sont multipliés à l’infini 1 ». Il y a un nombre d’élus, mais il y a au-delà de ce nombre. Il y a un nombre déterminé qui appartient à la Jérusalem céleste. « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui 2 ». Les chrétiens qui le craignent, les chrétiens fidèles, les chrétiens qui gardent ses préceptes, qui marchent dans les voies de Dieu, qui s’abstiennent du péché, qui confessent cour qu’ils ont pu commettre : ceux-là sont du nombre des élus. Mais est-ce tout? Il y en a au-delà du nombre. Car, s’il y a peu d’assistants ici, peu en comparaison de cette foule des grandes assistances : quelles multitudes ne remplissent point parfois nos églises, n’en pressent point les murailles, ne se serrent point jusqu’à s’étouffer? S’il y a des joua publics, on les voit incontinent courir à l’amphithéâtre; ceux-là sont au-delà du nombre, Mais nous parlons ainsi pour les faire entrer dans le nombre; absents d’ici, ils ne peuvent nous entendre; mais ils vous entendront quand vous en serez sortis. « J’ai annoncé »
dit le prophète, « j’ai parlé ». C’est le Christ qui parle de la sorte ; il a prêché comme chef, il a prêché par ses membres, il a envoyé des prédicateurs, il a envoyé des apôtres. « Leur langage a été entendu par toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux confins de l’univers 3 ». Combien de fidèles s’assemblent à leurs paroles, combien accourent en foule; beaucoup se convertissent en réalité, beaucoup ne le font que faussement; la conversion réelle est pour le plus petit nombre, la fausse conversion pour le plus grand: car « ils se multiplient à l’infini ».
11. « J’ai annoncé vos merveilles, je les ai prêchées : ils se sont multipliés à l’infini. Vous n’avez voulu ni sacrifice ni offrande 4 ». Ce sont là les merveilles de Dieu, les desseins de Dieu à qui nul n’est égal; il veut détourner de sa vaine curiosité cet amateur des spectacles, et lui faire chercher avec nous des spectacles plus saints, plus avantageux, qui donnent la vraie joie à ceux qui les trouvent; et telle sera cette joie qu’il n’aura plus à craindre l’échec de celui qu’il aimera; il
1. Ps. XXXIX, 6. — 2. II Tim. II, 19. — 3. Ps. XVIII, 5. — 4. Ps. XXXIX, 7.
429
aime un cocher, et il supportera les huées, si ce cocher est vaincu; que ce cocher soit vainqueur, voici un manteau. Pour le misérable qui vient l’acclamer? Non, le vêtement est pour le vainqueur, les huées pour celui qui applaudissait le vaincu. Pourquoi donc partager la confusion d’un homme dont tu ne partages point le manteau? Il en est bien autrement dans nos spectacles. « Il est vrai », dit saint Paul, «que tous partent » dans votre lice, dans vos spectacles; « mais un seul reçoit le prix 1 »; les autres sont vaincus et s’en vont Ils ont persévéré à courir; mais un seul ayant reçu le prix, il n’y a plus rien pour les autres qui ont également travaillé. Notre course est bien différente. Tous ceux qui prennent part à la course et persévèrent à courir, emportent le prix : le premier arrivé attend pour recevoir sa couronne avec les autres. Notre arène est en effet l’oeuvre de la charité, non de la cupidité : tous ceux qui courent sont unis par la charité, et cette charité même la course.
12. « Vous n’avez voulu ni sacrifice ni offrande », dit à Dieu le Psalmiste. Dans l’ancienne loi, quand le véritable sacrifice connu des fidèles nous était annoncé par des figures, on célébrait alors les figures de l’avenir : beaucoup en comprenaient le sens, mais beaucoup plus encore l’ignoraient. Les Prophètes et les saints patriarches savaient ce que l’on célébrait; mais le reste de ce peuple inique était charnel, au point de figurer lui-même les événements de l’avenir. Or, il arriva que le premier sacrifice fut aboli, que disparurent ces holocaustes de béliers, de boucs, de taureaux et d’autres victimes ; Dieu n’en voulut plus. Pourquoi n’en voulut-il plus? Pourquoi d’abord en avait-il voulu? Parce que tout cela n’était que comme une promesse de Dieu; or, quand on a donné ce que l’on a promis, les paroles de la promesse ne sont plus rien. Un homme est engagé à sa promesse jusqu’à ce qu’il l’ait tenue; quand il l’a accomplie, il change alors de langage. Il ne dit plus: Je donnerai, ce qu’il promettait de donner; mais bien : J’ai donné; l’expression est changée. Pourquoi cette expression a-t-elle été d’abord agréable à Dieu, et pourquoi l’a-t-il changée? C’est que cette expression était celle de son temps, et qu’elle lui a plu selon l’époque. Elle était d’usage dans le temps des
1. I Cor. IX, 21.
promesses, mais quand les promesses ont reçu leur accomplissement, alors les expressions promissives ont disparu pour faire place au langage de l’accomplissement. Donc, ces sacrifices, qui étaient le langage de la promesse, ont disparu. Qu’a-t-on donné pour les accomplir? Ce corps que vous connaissez, mais que vous ne connaissez pas tous1 ; et plaise à Dieu que vous, qui le connaissez, ne le connaissiez point pour votre condamna-ion! Soyez attentifs, car c’est le Christ Notre-Seigneur qui parle, tantôt dans ses membres, et tantôt par lui-même;
voyez en quel temps il est dit: « Vous n’avez voulu ni des sacrifices, ni de l’offrande ». Qu’est-ce donc? Sommes-nous présentement abandonnés sans sacrifice? A Dieu ne plaise. « Vous m’avez donné un corps parfait ». C’était pour donner la perfection à ce corps que vous n’avez plus voulu de ces offrandes; vous les avez agréées avant que mon corps fût parfait. L’accomplissement des promesses a supprimé le langage primitif. Si l’on emploie en effet les paroles de la promesse, c’est que cette promesse n’est pas accomplie. Cette promesse était exprimée par des signes; les signes ont disparu quand s’est montrée la vérité promise.
Nous sommes dans ce corps, nous en faisons partie; nous savons ce que nous recevons ; et vous qui ne le savez pas encore, puissiez-vous l’apprendre, et quand vous l’aurez appris, puissiez-vous ne pas le recevoir pour votre condamnation! « Car celui qui mange et boit d’une manière indigne, mange et boit son propre jugement 2 ». Ce corps est parfait pour nous, devenons parfaits dans ce même corps.
13. « Vous avez refusé le sacrifice et les oblations; mais vous m’avez donné un corps parfait; vous n’avez demandé pour le péché ni holocauste, ni sacrifice ; alors j’ai dit : « Me voici 3 ». Est-il besoin d’expliquer ces paroles : « Vous avez refusé le sacrifice et l’oblation; mais vous m’avez donné un corps parfait. Vous n’avez demandé pour le péché ni l’holocauste, ni le sacrifice », qu’il demandait autrefois. « Alors j’ai dit : Me voici ».
Il est temps que vienne la promesse, puisque les signes de la promesse vont disparaître. En
effet, unes frères, voyez les uns abolis, l’autre accomplie. Que la nation juive me montre
1. Le saint Docteur désigne un les Catéchumènes, qui se connaissaient pas l’Eucharistie. — 2. I Cor. XI, 29. — 3. Ps. XXXIX, 7, 8.
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aujourd’hui un prêtre. Où sont leurs sacrifices? Ils ont disparu, il n’en est plus rien. Les aurions-nous réprouvés alors? Nous les réprouvons aujourd’hui, parce que l’heure en est passée; ils sont hors de propos, hors de convenance. Tu me les promets encore, et je tiens déjà la promesse. Ils ont encore quelques observances dans leurs fêtes, afin de n’être point sans aucun signe. Caïn lui-même, cet aîné, assassin de son plus jeune frère, eut un signe pour empêcher qu’on ne le tuât, ainsi qu’il est écrit dans la Genèse : « Le Seigneur mit une figure sur Caïn afin que nul n’osât le tuer 1 ».
De là vient la durée de la nation juive. Toutes les nations soumises à la domination romaine se sont fondues dans le droit romain, en ont accepté les pratiques superstitieuses; puis est venue la grâce de Notre-Seigneur Jésus-Christ qui les en a séparées. Mais la nation juive est demeurée avec son signe, le signe de la circoncision, le signe des azymes; nul n’a tué Caïn, nul ne l’a tué, il a toujours sa marque. Il est maudit sur la terre qui a ouvert sa bouche pour recevoir de sa main le sang d’Abel. Car il a répandu le sang et ne l’a point recueilli ; il l’a répandu, une autre terre l’a reçu; et il est maudit sur cette terre qui a ouvert sa bouche et recueilli ce sang précieux : et cette terre qui l’a recueilli, c’est l’Eglise. C’est donc d’elle qu’il est rejeté. Et ce sang crie de la terre vers moi. C’est de cette terre que le Seigneur a dit : « La voix du sang de ton frère crie de la terre jusqu’à moi 2 ». Il crie, dit le Seigneur, de la terre vers moi. Il crie vers le Seigneur, et celui qui l’a répandu est sourd, parce qu’il ne l’a point bu. Les Juifs sont donc maintenant comme Caïn, avec un signe. Les sacrifices que l’on offrait chez eux ont disparu; et ce qui leur en est resté, pour servir de signe comme à Caïn, est accompli sans qu’ils le sachent. Ils immolent l’agneau, ils mangent des pains azymes : « Car Jésus-Christ, notre agneau pascal, a été immolé pour nous». Je reconnais donc en lui cet Agneau qui a été tué; où sont les azymes? « C’est pourquoi », continue saint Paul, « célébrons notre solennité, non dans le vieux levain ni dans le ferment de la malice et de l’iniquité » : (il montre par là ce qu’est le vieux levain, une pâte vieillie et aigrie), « mais avec les azymes de la sincérité et de la vérité 3 » Ils sont
1. Gen. IV, 15.— 2. Id. 10. — 3. I Cor. V, 7.
demeurés dans l’ombre sans pouvoir envisager le soleil de justice; mais nous qui sommes dans la lumière, nous recueillons le sang du Christ. Si nous avons une vie nouvelle, chantons un cantique nouveau, une hymne à notre Dieu. « Vous n’avez pas voulu d’holocauste pour le péché; alors j’ai dit: Me voici».
14. « Il est écrit de moi à la tête de votre livre que j’accomplirai votre volonté; je l’ai voulu, ô mon Dieu, et votre loi est gravée au fond de mon cœur 1 ». Le voici qui revient à ses membres, et lui-même fait la volonté de son Père. Mais au commencement de quel livre est-il écrit de lui? Peut-être au commencement de ce livre des Psaumes. A quoi bon chercher plus loin et feuilleter d’autres livres? Voilà qu’à la tête du livre des Psaumes nous lisons : «
Bienheureux l’homme qui n’est point allé dans le conseil des méchants, qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs, qui ne s’est point assis dans la chaire de pestilence, mais qui n’a d’autre loi que la volonté du Seigneur »; ce qui revient à dire : « Je l’ai voulu, ô mon Dieu, votre loi est gravée dans le fond de mon coeur »; ou bien: « Et qui jour et nuit médite sa loi 2 ».
15. « J’ai annoncé votre justice dans une grande assemblée 3 ». Il parle ici aux membres, il les engage à faire ce qu’il a fait. Il a prêché, prêchons aussi; il a souffert, souffrons avec lui; il a été glorifié, nous serons glorifiés avec lui. « J’ai prêché votre justice dans une grande assemblée ». Jusqu’où s’étend cette assemblée? Dans l’univers entier. Que renferme-t-elle? Toutes les nations. Pourquoi toutes les nations? Parce que c’est la postérité d’Abraham, dans laquelle tous les peuples doivent être bénis 4. Pourquoi encore toutes les nations? « Parce que leur voix s’est répandue par toute la terre 5 » . « Dans une grande assemblée. « Voilà que je ne retiendrai point mes lèvres, Seigneur, vous le savez ». Mes lèvres parlent, et je ne les empêcherai pas de parler. Le sen de mes lèvres arrive aux oreilles des hommes, mais vous connaissez mon coeur. «Je n’empêcherai donc point mes lèvres, Seigneur, vous le savez ». Autre est ce qu’entend l’homme, et autre ce que connaît le Seigneur. Ainsi
1. Ps. XXXIX, 8-10. — 2. Id. I, 1,2.— 3. Id. XXXIX, l0. — 4. Gen. XII, 3 ; XXI, 18. — 5. Ps. XVIII, 5.
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donc, parlez des lèvres, mais soyez près de Dieu par le coeur, afin que nous ne prêchions pas seulement des lèvres, et qu’on ne dise point de nous : « Faites ce qu’ils vous disent et non pas ce qu’ils font 1 » ; ou que l’on ne dise pas de ce peuple, dont la bouche loue Seigneur, tandis que le coeur en est loin : « Ce peuple me loue des lèvres, mais leur coeur est loin de moi 2. Car c’est la croyance du coeur qui nous conduit à la justice, et la confession des lèvres qui nous mène au salut 3 ».
C’est ce que fit le larron, crucifié avec Seigneur, et qui, à la croix même, le reconnut pour le Seigneur. D’autres ne le reconnurent point aux miracles qu’il faisait, lui le reconnut à la croix. Il était cloué à la croix par tous ses membres; ses mains y étaient clouées, ses pieds étaient transpercés, son corps était collé au bois; les autres membres de ce corps n’étaient point libres; il ne restait que la langue et le coeur; il crut du coeur et il confessa de la langue. « Souvenez-vous de moi», dit-il, « Seigneur, quand vous serez dans votre royaume ». Il croyait son salut bien éloigné encore; il eût été heureux de l’obtenir, même après un temps bien long; il espérait pour l’avenir, et il n’attend pas un jour. «Souvenez-vous de moi », dit-il, « quand vous serez dans votre royaume », et Jésus répond: « En vérité, je vous le dis, aujourd’hui vous serez avec moi dans le paradis 4 ».Or, le paradis a des arbres de bonheur: aujourd’hui avec moi sur l’arbre de la croix, aujourd’hui avec moi sur l’arbre du salut.
5. « Voilà que je ne fermerai point mes lèvres, Seigneur, vous le savez », de peur qu’il ne croie dans son coeur, et que la crainte ne ferme ses lèvres à la confession de sa foi. Il y a des chrétiens, en effet, qui ont la foi dans le coeur ; mais au milieu des païens aux paroles amères, qui n’ont qu’une feinte politesse, qui ont l’âme corrompue, qui sont sans foi, badins, railleurs, pour peu qu’on leur fasse un crime d’être chrétiens, ils n’osent confesser des lèvres la foi qu’ils ont dans le coeur, ils interdisent à ces lèvres de dire au dehors ce qu’ils savent, ce qu’ils croient intérieurement. Mais le Seigneur les condamne. «Celui», dit-il, « qui aura rougi de moi devant les hommes, je rougirai de lui devant mon Père 5 », c’est-à-dire, je ne
1. Ps. XXIII, 3. — 2. Isa. XXIX, 13. — 3. Rom. X, 10. — 4. Luc, XXIII, 42, 43. — 5. Marc, VII, 38.
le connaîtrai point : parce qu’il a rougi de me confesser en présence des hommes, à mon tour, je le désavouerai devant mon Père. Que les lèvres parlent donc selon le coeur; c’est un avis contre la crainte. Que le coeur ait en lui ce que disent les lèvres; c’est un conseil contre le déguisement. Souvent la crainte empêche de dire ce que l’on sait, ce que l’on croit; souvent la dissimulation nous fait dire ce que nous n’avons pas dans le coeur. Que les lèvres et le coeur soient d’accord. En demandant la paix à Dieu, sois en paix avec toi-même; qu’il n’y ait aucun désaccord entre le coeur et les lèvres. « Je ne tiendrai point mes lèvres fermées, Seigneur, vous le savez ». Comment Dieu le sait-il? Et que sait-il? Il voit dans le coeur où l’homme ne voit point. Aussi le Prophète a-t-il dit : « J’ai cru ». Le voilà donc qui possède un coeur; il a ce que Dieu veut voir ; et alors qu’il ne retienne point ses lèvres. Mais il ne les ferme point. Que dit-il en effet ? « C’est pour cela que j’ai parlé 1». Et comme il a dit ce qu’il croyait, il cherche ce qu’il rendra au Seigneur pour le bien que le Seigneur lui a fait, et il ajoute « Je prendrai le calice du salut, et j’invoquerai le nom du Seigneur 2». Il n’a pas craint cette parole du Seigneur: « Pouvez-vous boire le calice que je boirai moi-même 3 ? » Il confesse de bouche ce qu’il a dans son coeur, et il en arrive aux souffrances. Mais dans ses souffrances, en quoi lui nuit son ennemi? « Car la mort des justes est précieuse devant la face du Seigneur 4 ». Ces morts auxquelles aboutissait la fureur des païens nous consolent aujourd’hui. Nous célébrons la fête des martyrs, nous les prenons pour modèles, nous considérons leur foi, comment ils furent découverts, comment emmenés, quelle fut leur contenance devant les juges. Ils n’avaient dans l’Eglise de Dieu aucune hypocrisie, et unis par les liens de la charité, ils confessèrent le Christ ; membres qu’ils étaient, ils ont désiré suivre leur chef. Mais qu’étaient-ils pour avoir ce désir? Ils étaient patients dans les douleurs, fidèles dans leur confession , véridiques dans leurs paroles. Ils lançaient à la face de leurs interrogateurs, les flèches de Dieu, et leurs blessures enflammaient la colère; ils firent à plusieurs les blessures du salut. Voilà ce que nous nous
1. Ps. CXV, 10. — 2. Id. CXV, 13. — 3. Matt. XX, 22. — 4. Ps. CXV, 15.
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représentons, ce que nous voyons, ce que nous désirons imiter. Voilà les spectacles des chrétiens, que Dieu contemple du haut du ciel; c’est à cela qu’il nous exhorte, pour cela qu’il nous soutient; c’est à ces luttes qu’il promet et décerne des récompenses. « Je ne tiendrai point mes lèvres fermées ». Garde-toi de craindre et de tenir tes lèvres fermées. « Seigneur, vous le savez » ; mon coeur ressent ce que disent mes lèvres.
17. « Je n’ai point recélé ma justice dans « mon cœur 1 ». Qu’est-ce à dire: « Ma justice? » Ma foi, parce que « le juste vit de la foi 2 ». Ainsi un persécuteur demande, comme il en avait jadis le pouvoir: Qui es-tu? es-tu païen ou chrétien? Chrétien, répond l’interrogé. Voilà sa justice: il a cru et il vit de la foi. Il n’a pas enfoui sa justice dans son coeur. Il n’a point dit en son âme: Je crois au Christ, à la vérité; mais à ce persécuteur furieux et menaçant, je ne dirai point que je crois; mon Dieu voit bien ma foi dans mon coeur; il sait que je ne le renonce point. Voilà ce qui est dans ton coeur, j’y consens; mais sur tes lèvres? Je ne suis pas chrétien? Alors le témoignage de tes lèvres est contraire à celui de ton coeur. « Je n’ai point caché ma u justice dans mon cœur ».
18. « J’ai proclamé votre vérité et votre salut ». J’ai chanté votre Christ, qui est « votre vérité comme votre salut o. D’où vient que le Christ est la Vérité? « Je suis la Vérité», a-t-il dit 3. De quelle manière est-il pour lui le salut? Siméon, dans le temple, reconnut le saint Enfant dans les bras de sa Mère, et s’écria: « Mes yeux ont vu votre salut 4 ». Le vieillard reconnut l’Enfant, il redevint enfant dans l’Enfant divin, et se renouvela par sa foi. Il avait reçu une réponse du ciel, et il parla de la sorte; le Seigneur lui avait promis qu’il ne sortirait point de cette vie sans avoir vu le salut de Dieu. Il est bon que Dieu fasse connaître ainsi le Sauveur aux hommes; mais qu’ils s’écrient: « Montrez-nous, Seigneur, votre miséricorde, et donnez-nous votre Sauveur 5», ce Sauveur de Dieu dans toutes les nations. Car, après avoir dit en un endroit: « Que le Seigneur nous prenne en pitié, nous bénisse et projette sur nous la lumière de sa face, afin que sur la terre nous connaissions votre voie 6 » ; il ajoute aussitôt: « Et
1. Ps. XXXIX, 11. — 2. Habac. II, 4; Rom. 1,17. — 3. Jean, XIV, 6. — 4. Luc, II, 30. — 5. Ps. LXXXIV, 8. — 9. Id. LXVI, 2.
« que les nations connaissent votre salut ». Il dit d’abord : « Afin que sur la terre nous connaissions votre voie »; et ensuite: « Que les nations connaissent votre salut». Comme si on lui disait : Quelle est cette voie que tu veux connaître? Les hommes cherchent après la voie; est-ce la voie qui vient aux hommes? Eh bien ! c’est votre voie qui est venue vers les hommes, qui les a trouvés dans l’égarement, et qui a invité à marcher en elle ceux qui étaient en dehors. Marchez en moi, a-t-elle dit, et vous ne vous égarerez pas: « Je suis la voie, la vérité et la vie 1 ». Ne dis donc plus: Où est la voie de Dieu? en quelle contrée dois-je aller? quelle montagne me faut-il gravir? quelles campagnes explorer? Cherches-tu la voie de Dieu? Le salut de Dieu est lui-même la voie de Dieu, et il se trouve partout, parce que le salut du Seigneur est dans toutes les nations. « J’ai proclamé votre vérité et votre salut».
19. « Je n’ai point caché votre clémence ni votre vérité au milieu d’un grand peuple 2 ». Soyons donc ce peuple, faisons partie de ce grand corps; ne cachons ni la miséricorde, ni la justice de Dieu. Veux-tu entendre la miséricorde du Seigneur? Retire-toi de tes péchés, et il te pardonnera tes péchés. Veux-tu connaître la vérité du Seigneur? Pratique la justice, et ta justice sera couronnée. On te prêche aujourd’hui sa miséricorde, pour te montrer ensuite sa vérité. Car Dieu n’est pas miséricordieux jusqu’à être injuste, ni juste au point de manquer de miséricorde. Est-ce peu de miséricorde pour toi que d’oublier tes actes jusqu’à présent? Tu as vécu dans le désordre jusqu’aujourd’hui, tu y vis encore; commence aujourd’hui à bien vivre, et tu n’échapperas pas à cette clémence. Si telle est la miséricorde, quelle est la vérité? Toutes les nations seront rassemblées devant lui, et ce pasteur séparera les brebis d’avec les boucs pour mettre les brebis à la droite et les boucs à la gauche. Que dira-t-il aux brebis? « Venez les bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé ». Et aux boucs? « Allez au feu éternel 3 ». C’est là qu’il n’y aura plus de pénitence. Après avoir méprisé la bonté de Dieu, tu en sentiras la justice; mais si tu n’as point méprisé sa bonté, sa vérité te remplira de joie.
20. « Pour vous, Seigneur, n’éloignez pas
1. Jean, XIV, 6.— 2. Ps. XXXIX, 11.— 3. Matt. XXV, 32, 33, 41.
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de moi vos miséricordes 1 ». Le Christ envisage ses membres malades. Parce que je n’ai point caché votre miséricorde ni votre vérité au milieu d’un grand peuple, de cette Eglise qui est une dans toute la terre; arrêtez vos regards sur les membres malades, sur les coupables, sur les pécheurs, et ne détournez point d’eux vos miséricordes. « Votre amour et votre vérité veillent toujours sur moi ». Je n’oserais revenir à vous si je n’étais assuré votre pardon; et je ne pourrais persévérer je n’étais sûr de vos promesses. « Votre amour et votre vérité veillent toujours sur moi ». Je considère que vous êtes bon, je sais que vous êtes juste; j’aime le Dieu bon, je crains le Dieu juste. L’amour et la crainte dirigent, parce que « votre miséricorde et votre vérité veillent toujours sur moi ». Pourquoi ont-elles cette vigilance et ne dois-je point les perdre de vue? « Parce que je suis environné de maux sans nombre 2 ». Qui peut énumérer les péchés?
qui peut compter ses propres fautes et celles des autres? Leur poids faisait gémir celui qui a dit: « Purifiez-moi, Seigneur, de mes fautes cachées, et n’imputez pas à votre serviteur celles des autres 3 ». Comme si c’était peu de nos propres fautes, nous sommes chargés de celles autres; je crains pour moi; je crains pour mon frère qui est bon; je tolère celui qui est méchant;
et sous un tel fardeau, que deviendrons-nous, si la divine miséricorde ne nous soutient? « Mais vous, Seigneur, ne vous éloignez pas de moi ». Demeurez près de moi. De qui le Seigneur s’approche-t-il? De ceux qui ont le coeur brisé 4. Il s’éloigne des orgueilleux, s’approche des humbles. Car, du haut de son trône, le Seigneur regarde les humbles 5. Mais que l’orgueilleux ne croie pas échapper à ses yeux; car « il voit de loin ce qui est élevé ».
Il voyait de loin le Pharisien qui se vantait, et il aidait de tout près le publicain qui avouait ses fautes 6. L’un vantait ses mérites et cachait ses blessures ; l’autre, sans parler de ses mérites, exposait ses plaies. Il se présentait au médecin, car il se savait malade; il savait qu’il avait besoin de guérison; il osait lever les yeux vers le ciel et se frappait poitrine; il ne se pardonnait point à lui-même, afin que Dieu lui pardonnât; il voyait ses fautes, afin que Dieu ne les vît plus; il
1. Ps. XXXIX, 12. — 2. Id. XXXIX, 12.— 3. Id. XVIII, 13, 14. — 4. Id. XXXIII, 19.— 5. Id. CXXXVII, 6.— 6. Luc, XVIII, 11.
se châtiait, afin que Dieu l’épargnât. Ainsi parle l’auteur sacré; écoutons pieusement ses paroles, aimons-les pieusement, et répétons-les du coeur, de la langue et de tout ce que nous avons de plus intime. Que nul ne se croie juste; celui qui parle est vivant; il vit, et plaise à Dieu qu’il vive. Il vit encore ici; il vit, mais avec la mort; et si l’esprit est vivant à cause de la justice, le corps est mort à cause du péché 1. « Et le corps qui se corrompt, appesantit l’âme, et cette habitation terrestre abat l’esprit capable des plus hautes pensées 2 ». A toi donc de crier, à toi de gémir, à toi d’avouer ta misère, mais non de t’élever, de te vanter, de te glorifier de tes mérites; car si tu as quelque chose dont tu puisses te réjouir, qu’as-tu que tu n’aies pas reçu 3? « Je suis environné de maux sans nombre ».
21. « Mes iniquités m’ont investi, et je n’ai pu en soutenir la vue 4 ». Il y a quelque chose que nous devons voir; qui donc nous empêche de le voir? N’est-ce point le péché? Pour nous empêcher de voir la lumière, il ne faut, dans notre oeil, qu’une humeur, qu’un peu de poussière, qu’une fumée, un rien qui y pénètre; et cet oeil malade ne peut supporter la lumière; comment élever à Dieu un coeur malade? Ne faut-il pas le guérir, afin que tu voies? N’est-ce pas orgueil de ta part de dire Je verrai et ensuite je croirai? Qui parle de la sorte? Quel est celui qui veut voir et qui dit: Je verrai d’abord, puis je croirai?Je veux montrer la lumière, ou plutôt la lumière se veut montrer à moi. A qui? Elle ne peut se montrer à un aveugle, qui ne la voit point. Pourquoi ne la voit-il point? Son oeil est chargé de péchés nombreux. Que dit-il, en effet? « Mes iniquités m’ont investi, et il m’a été impossible de voir ». Il faut donc éloigner les iniquités, remettre les péchés, soulager l’oeil de son poids, guérir ce qui est malade et appliquer le précepte comme un cuisant collyre. Fais d’abord ce qui t’est commandé; guéris ton coeur, purifie-le, aime ton ennemi 5. Et qui aime son ennemi? C’est toutefois l’ordre du médecin : il est amer, mais efficace. Que puis-je te faire? dit-il. Telle est ta maladie, que tu seras guéri par là. Il dit même plus Quand tu seras guéri, mon ordonnance ne sera plus difficile; c’est avec plaisir que tu
1. Rom. VIII, 10. — 2. Sag. IX, 15. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Ps. XXXIX, 13. — 5. Matt. V, 44.
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aimeras ton ennemi; tâche de te guérir. Dans les tribulations, dans les angoisses, dans les tentations, sois fort, sois constant; c’est la main d’un médecin et non d’un larron. Mais, dit le pécheur, après avoir accompli les préceptes, en commençant par la foi; après avoir purifié mon coeur selon vos conseils, que verrai-je, une fois que mon coeur sera guéri, purifié? » Bienheureux ceux dont le coeur est « pur, parce qu’ils verront Dieu 1 ». Pour cela, répond-il, je ne le puis aujourd’hui, puisque « je ne puis voir à cause des iniquités qui m’ont investi ».
22. « Elles sont plus nombreuses que les cheveux de ma tête 2 ». Il prend les cheveux de sa tête pour exprimer un grand nombre. Qui peut compter les cheveux de sa tête? Encore moins ses péchés, plus nombreux que ses cheveux. Ils paraissent petits, mais le nombre en est grand. Tu as évité les plus graves, tu ne commets point l’adultère, tu t’abstiens de l’homicide, tu ne ravis pas le bien d’autrui, tu ne profères ni blasphème, ni faux témoignage : ce sont là les montagnes du péché. Tu as donc évité les plus graves, mais que fais-tu des moindres? Ces moindres, ne les crains-tu pas? Tu as jeté la montagne loin de toi, prends garde que le sable ne t’ensevelisse. « Mes iniquités sont plus nombreuses que les cheveux de ma tête 3 ».
23. « Et mon coeur a défailli ». Faut-il s’étonner que ton coeur soit éloigné de Dieu, quand il s’abandonne lui-même? Qu’est-ce à dire : Mon coeur a défailli? C’est-à-dire, mon coeur ne peut point se connaître lui-même. Voilà ce que signifie: « Mon coeur a défailli ». C’est par le coeur que je veux voir le Seigneur, et je ne le puis, à cause du grand nombre de mes péchés. C’est peu encore : mon coeur ne peut même se comprendre. Non, mon coeur ne se comprend point, que nul ne le croie. Est-ce que Pierre se connaissait dans son propre coeur, quand il disait: « Je serai avec vous jusqu’à la mort 3? » Il avait dans le coeur une fausse présomption, il y cachait une véritable crainte : et son coeur ne pouvait comprendre son coeur. Son coeur ne se croyait point malade, mais le médecin le voyait. Ce qui lui fut alors prédit s’accomplit. Dieu voyait en lui ce que lui-même n’y voyait point; c’est que son coeur l’avait abandonné, c’est
1. Matt. V, 8. — 2. Ps. XXXIX, 13. — 3. Matt. XXVI, 35.
que son coeur était caché à son coeur même. « Et mon coeur a défailli ». Mais quoi ! quels doivent être nos cris? nos paroles? « Qu’il vous plaise, Seigneur, de me délivrer 1 ». Comme s’il disait: « Seigneur, si vous voulez, vous pouvez me guérir 2. Qu’il vous plaise, Seigneur, de me délivrer, soyez attentif à me secourir ». Ce langage est celui des membres pénitents, des membres qui souffrent, des membres qui crient sous le fer des médecins, mais qui espèrent. « Seigneur, soyez attentif à me secourir ».
24. « Qu’ils soient confondus et couverts de honte, ceux qui cherchent mon âme pour me la ravir 3 ». Dans un autre endroit il se plaint en disant : « Je regardais à droite, et je voyais, et nul ne cherchait mon âme 4 » ; c’est-à-dire, nul ne cherchait à m’imiter. C’est le langage du Christ dans sa Passion: Je regardais à ma droite, non pas du côté des Juifs impies, mais à ma droite, du côté des Apôtres eux-mêmes. « Et nul ne recherchait mon âme». Ils étaient si loin de rechercher mon âme, que le plus présomptueux renia mon âme 5. Mais comme on peut rechercher un homme, ou pour jouir de son amitié, ou pour le persécuter, le Christ veut ici couvrir de honte et flétrir certains autres qui recherchent son âme. Et pour qu’on n’attribue pas ses paroles le même sens qu’à sa plainte, qu’on ne recherche point son âme, il ajoute : « Afin de la ravir » ; c’est-à-dire, ils cherchent mon âme avec des desseins de mort : qu’ils soient donc, poursuit-il, confondus et flétris. Beaucoup en effet ont cherché son âme, et n’ont trouvé que la honte et la confusion; ils ont cherché son âme, et dans leur intention ils la lui ont ôtée ; mais il avait le pouvoir de la donner et le pouvoir de la reprendre 6. Ils tressaillirent donc lorsqu’il la donna, et furent dans la confusion quand il la reprit. « Qu’ils soient dans la honte et dans la confusion, ceux qui cherchent mon âme pour me la ravir ».
25. « Qu’ils reculent en arrière, chargés d’ignominie, ceux qui me veulent du mal 7 ». Ne prenons pas en mauvaise part ces paroles : « Qu’ils reculent en arrière ». C’est un bien qu’il leur souhaite ; c’est la parole de celui qui dit sur la croix: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils
1. Ps. XXXIX, 14. .— 2. Matt. VIII, 2. — 3. Ps. XXXIX, 15. — 4. Id. CXLI. — 5. Matt. XXVI, 70. — 6. Jean, X, 18. — 7. Ps. XXXIX, 15.
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font 1 ». Pourquoi donc leur dit-il de retourner en arrière? C’est que ceux qui auparavant étaient orgueilleux, et tombèrent à la renverse, devinrent humbles et se relevèrent. Quand ils prennent le devant, ils veulent précéder le Seigneur, être plus parfaits que le Seigneur; mais demeurer en arrière, c’est reconnaître qu’il est plus parfait, qu’il doit marcher devant, et eux venir après, qu’il doit les guider et eux le suivre. Aussi reprit-il Pierre qui lui donnait un conseil peu sage. Le Seigneur allait souffrir pour notre salut, il annonçait à ses disciples ce qui allait arriver dans sa Passion ; et Pierre lui dit : « Non point, Seigneur, veillez sur vous, il ne vous arrivera rien de tel ». Le voilà qui veut marcher devant le Seigneur, donner des conseils au Maître. Or, pour lui rappeler qu’il ne doit point précéder, mais suivre: « Arrière, Satan», lui dit le Seigneur. Tu es Satan, dit-il, parce que tu veux marcher devant celui qu’il te faut suivre : mais si tu marches arrière, et que tu me suives, tu ne seras plus Satan. Que sera-t-il donc? « Sur cette terre j’établirai mon Eglise ».
26. « Qu’ils reculent en arrière chargés d’ignominie, ceux qui me veulent du mal». Il y a des esprits méchants, qui maudissent leurs coeurs autant qu’ils paraissent bénir. Vous dites à l’un: Es-tu chrétien? Sois chrétien à ton tour, répond-il. Cette parole est bonne, et Dieu ne leur en tiendra pas compte, mais du sens qu’il y ajoute; comme il tint compte aux Juifs du souhait qu’ils firent à l’aveugle-né quand il fut guéri: accablé de leurs questions arrogantes, « Voulez-vous », dit-il, « devenir aussi ses disciples? » « Les Juifs alors le chargèrent de malédictions», dit l’Evangéliste, « ils le maudirent en disant: Pour toi, sois son disciple 2 ». Comme ils le maudissaient, le Seigneur le bénit. Il fit ce qu’avaient dit les Juifs, et rendit à ceux-ci leurs malédictions. « Qu’ils reculent en arrière, couverts d’ignominie, ceux qui me veulent du mal ». Quelques-uns, sans être bons, nous souhaitent du bien; il faut s’en défier. De même en effet que les premiers, en voulant nous maudire, nous souhaitent pourtant du bien, quoique dans une intention mauvaise; ainsi d’autres, avec bonne intention, nous souhaitent ce qui un mal. Voici : tel qui te dit: Sois chrétien,
1. Luc, XXIII, 34. — 2. Jean, IX, 21, 28.