Enarrationes in Psalmos (page 12)
10. « Le Seigneur dominera tous les peuples 2 ». « Lui qui ne régnait que sur un seul peuple, régnera », dit le Prophète, « sur toutes les nations ».
Quand le Psalmiste parlait ainsi, Dieu ne régnait que sur un seul peuple; c’était une prophétie dont l’accomplissement n’était pas encore visible. Grâce à Dieu, nous voyons s’accomplir ce qui n’était qu’un germe prophétique. Dieu nous avait fait longtemps d’avance un billet qu’il acquitte à l’échéance. « Dieu régnera sur toutes les nations », c’est là une promesse. « Dieu s’assied sur son trône auguste ». Ce qui était promis alors s’accomplit maintenant, nous sommes en possession de la promesse, « Dieu est assis sur son trône auguste ». Quel est ce trône auguste? Peut-être les cieux, et ce sens est bon. Car le Christ, comme nous le savons, s’est élevé aux cieux avec cette chair clouée à la croix, et il est assis à la droite du Père 3, d’où nous attendons qu’il vienne juger les vivants et les morts 4. « Il est donc assis sur son trône auguste». Les cieux, voilà son trône saint. Veux-tu être toi-même son trône? Loin de toi de croire que tu ne le puisses; prépare-lui une place dans ton coeur: il viendra s’y asseoir avec délices. C’est lui certainement qui est la force de Dieu, la sagesse de Dieu 5. Et que dit l’Ecriture à propos de la sagesse? L’âme des justes est pour la sagesse un trône 6. Donc si ton âme est juste, la sagesse y est assise; que ton âme soit juste, et alors elle sera pour la sagesse un trône royal. En vérité, mes frères, tout homme qui vit saintement, dont les oeuvres sont pures, dont la conduite respire la charité la plus dévouée, n’est-il pas un trône où Dieu s’assied pour commander?
1. Ps.XXXI, 9. — 2. Id. XLVI, 9. — 3. Act. I, 2.— 4. II Tim, IV,1. — 5. I Cor. I, 24. — 6. Sag. VII.
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L’âme reçoit les ordres de Dieu qui siége en elle, et les transmet aux membres. Car c’est ton âme qui commande à tes membres, qui imprime le mouvement à ton pied, à ta main, à ton oeil, à ton oreille, c’est elle qui commande à tes membres comme à des serviteurs; mais elle-même obéit intérieurement au Seigneur qui demeure en elle. Elle n’a point le droit de commander à ses inférieurs, elle ne se soumet elle-même volontiers à celui qui est au-dessus d’elle. « Dieu siége sur non trône auguste ».
11. « Les princes des peuples se sont unis au Dieu d’Abraham 1». Dieu est le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob 2. Tout cela est vrai, Dieu l’a dit, et les Juifs s’en sont enorgueillis, en disant: « Nous sommes les enfants d’Abraham 3 ». Ils se glorifiaient du nom de leur père, et du sang qu’ils tenaient de lui, sans en avoir la foi ; attachés à lui par le sang, ils dégénéraient par les moeurs. Que dit enfin le Seigneur aux hommes orgueilleux? « Si vous êtes les enfants d’Abraham, faites les oeuvres d’Abraham 4 ». Que dit aussi Jean à quelques-uns d’entre eux qui venaient à lui en tremblant, et qui voulaient se corriger par la pénitence? « Race de vipères ». Ils étaient alors injustes, ils étaient corrompus, ils étaient pécheurs, ils étaient impies 5; ils venaient pour recevoir le baptême de Jean; que leur dit-il ? « Race de vipères ». Ils se vantaient d’être les fils d’Abraham, et il les appelle fils de vipères. Abraham était-il donc une vipère? Mais dans leur vie dépravée ils avaient imité les démons, et ils étaient devenus les fils de ceux qu’ils imitaient par leur dépravation. « Race de vipères », leur dit-il, « qui donc vous a enseigné à fuir la colère qui s’approche? Faites de dignes fruits de pénitence, et ne dites pas en vous-mêmes nous avons Abraham pour père, comme pour vous enorgueillir du sang d’Abraham; car Dieu peut susciter de ces pierres mêmes des enfants d’Abraham 6 ». Abraham ne serait point sans postérité, quand même Dieu vous damnerait; car il a le pouvoir de damner ceux qu’il hait et de donner à Abraham les fils qu’il lui a promis. Et d’où lui donnera-t-il des fils, s’il vient à damner les Hébreux, qui sont nés de sa chair? « De ces pierres
1. Ps. XLVI, 10. — 2. Exod. III,6. — 3. Jean VIII, 33. — 4. Id. 39. — 5. Matt. III, 7. — 6. Id. 9.
mêmes », et il leur montrait les rochers du désert. Quels étaient ces rochers, sinon les Gentils qui adoraient des pierres? Comment donc étaient-ils des pierres? En adorant des pierres, ils méritaient d’être appelés des pierres, selon cette prophétie du Psalmiste : « Qu’ils deviennent semblables à ces idoles, ceux qui les font, et ceux qui se confient en elles 1 ». Toutefois Dieu a suscité de ces pierres des enfants d’Abraham; car nous tous qui adorions des pierres, nous sommes convertis au Seigneur, nous sommes devenus enfants d’Abraham, non par la voie de la chair, mais par l’imitation de sa foi. « Donc les princes des peuples se sont unis au Dieu d’Abraham ». Et ces princes des peuples sont les princes des Gentils, non les princes d’un seul peuple; et ces chefs de tous les peuples « se sont unis au Dieu d’Abraham ».
12. Parmi ces princes était le centurion dont vous venez d’entendre parler dans l’Evangile. Car ce centurion était élevé en honneur et en puissance parmi les hommes, il avait sa place parmi les princes du peuple. Il envoya ses amis au-devant du Christ qui venait chez lui, ou plutôt il envoya ses amis au Christ qui devait passer par là, et le pria de guérir son serviteur qui était malade. Comme le Seigneur voulait y venir en personne, il lui fit dire: « Je ne suis pas digne que vous entriez ce sous mon toit, mais dites seulement une parole et mon serviteur sera guéri. Car je suis ce homme sous la puissance d’autrui, ayant sous ce moi des soldats ». Considérez l’ordre qu’il suit : il dit d’abord qu’il est sous les ordres d’un chef, et ensuite qu’il commande à. des soldats. Je suis sous la puissance d’un autre et j’en ai d’autres sous ma puissance; je suis assujéti et d’autres me sont assujétis. « Et je dis à l’un : Va, et il va; et à l’autre: Viens, et il vient; et à mon serviteur: Fais ceci, et il le fait ». Comme s’il disait: Si moi, qui dois obéir à des supérieurs, je commande à mes subalternes; vous, qui n’êtes sous la puissance d’aucun autre, ne pouvez-vous pas commander à votre créature, puisque tout a été fait par vous et rien sans vous? « Dites donc une parole », ajoute le centurion, « et mon serviteur sera guéri. Car je ne suis pas digne que vous entriez dans ma maison ». Il n’osait introduire dans sa maison le Christ qu’il avait déjà dans son coeur: son âme était
1. Ps. CXIII, 8.
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déjà le trône du Christ, et celui qui cherche les humbles y était assis. « Plein d’admiration le Christ se retourne et dit à ceux qui le suivaient : En vérité, je vous le déclare, je n’ai pas trouvé une foi aussi grande en Israël 1 ». Et d’après un autre Evangéliste qui nous raconte le même fait, le Seigneur ajoute: « C’est pourquoi je vous dis que beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident, et reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux 2 ». Ce centurion n’était pas du peuple d’Israël. Car dans ce peuple d’Israël des orgueilleux rejetaient Dieu de chez eux; et parmi les princes des Gentils il se trouve un homme humble qui l’appelle chez lui. Jésus admirant sa foi condamne la perfidie des Juifs. Car ils se croyaient en santé quand ils étaient dangereusement malades, et ils tuaient le médecin sans le connaître. Que leur dit-il donc pour rabattre et condamner leur orgueil? « Je vous le déclare, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident », et qui n’appartiennent point à la race d’Israël: ils viendront, ceux auxquels le Psalmiste a dit : « Vous tous, ô peuples, battez des mains; et ils reposeront avec Abraham dans le royaume des cieux ». Abraham n’est pas leur père selon la chair, et néanmoins ils reposeront avec lui dans le royaume des cieux, et ils seront ses enfants. Pourquoi ses enfants? Non qu’ils soient issus de sa chair, mais parce qu’ils ont imité sa foi. « Quant aux fils de ce royaume », c’est-à-dire aux Juifs, « ils iront dans les ténèbres extérieures : c’est là qu’il y aura pleur et grincement de dents 3 ».
Ceux qui sont nés d’Abraham selon la chair seront condamnés aux ténèbres extérieures, et ceux qui auront imité sa foi reposeront
1. Luc, VII, 6- 9. — 2. Matt. VIII, 11. — 3. Id. 12.
avec lui dans le royaume des cieux. C’est donc avec raison que le Prophète a dit: « Les princes des peuples se sont unis au Dieu d’Abraham ».
13. Que deviendront ceux qui appartiennent au Dieu d’Abraham? « Voilà que les dieux forts de la terre se sont élevés jusqu’à l’excès ». Ceux qui étaient dieux, ce peuple de Dieu, cette vigne de Dieu, dont il est dit: « Jugez entre ma vigne et moi », seront jetés dans les ténèbres extérieures, ils ne reposeront point avec Abraham, Isaac et Jacob, ils ne s’unissent point au Dieu d’Abraham. Pourquoi? Parce qu’ils étaient de puissants dieux de la terre, et qu’ils n’espéraient que dans la terre. Dans quelle terre? En eux-mêmes, puisque tout homme est terre. Il a été dit à l’homme en effet : «Tu es terre et tu retourneras en terre 1 ». Or, c’est de Dieu et non de soi-même que l’homme doit tout espérer et attendre son secours. Ce n’est point d’elle-même que viennent à la terre la pluie et la lumière. De même que la terre doit attendre du ciel la pluie et le soleil, ainsi l’homme doit attendre de Dieu la miséricorde et la vérité. Donc « ces dieux de la terre se sont élevés outre mesure », c’est-à-dire se sont enorgueillis . ils n’ont pas cru avoir besoin de médecin, et ils sont demeurés dans leur maladie, et la maladie les a conduits à la mort. Les branches naturelles ont été coupées, afin que l’on pût insérer l’humble olivier sauvage 2. « Parce que les puissants dieux de la terre se sont élevés outre mesure ». Conservons donc en nous, mes frères, l’humilité, la charité, la piété; appelés à la place de ces réprouvés, craignons de les suivre dans le chemin de l’orgueil.
1. Gen. III, 19. — 2. Rom. XI, 17.
DISCOURS SUR LE PSAUME XLVII.
SERMON AU PEUPLE.
ÉTABLISSEMENT DE L’ÉGLISE.
Ce psaume est pour le deuxième jour de la semaine, celui où fut formé le firmament par Jésus-Christ ressuscité. Ce firmament est l’image de 1’Eglise, qui est la cité du grand roi, la montagne sainte sur laquelle Dieu exauce nos prières, et qui remplit le monde entier; Elle est un seul édifice formé néanmoins de la circoncision et de la gentilité, deux murailles unies par le Christ, qui est la pierre de l’angle. La gentilité, figurée par l’aquilon, dépose son orgueil, vient avec ses rois recevoir la grâce. Mélange des bons et des méchants; les bons sont le froment parfois recouvert de paille. La force de Sion, c’est la charité qui nous fait proclamer Jésus-Christ comme notre Dieu.
1. Ce psaume a pour titre : « Cantique à la louange des fils de Coré, pour le second jour de la semaine 1» . Ecoutez, comme les enfants du ciel, ce que le Seigneur voudra bien me suggérer à ce sujet. Ce fut le second jour de semaine, ou le lendemain du jour que nous appelons Dimanche, et que l’on appelle encore tonde férie, que fut créé le firmament du ciel, ou plutôt le firmament qui est le ciel. Car Dieu donna au ciel le nom de firmament 2. Le premier jour il avait fait la lumière qu’il avait séparée des ténèbres; il avait appelé la lumière jour, et les ténèbres nuit. Or, comme l’indique le contexte du psaume, Dieu nous marqué dans cet ouvrage quelque chose qui sait s’accomplir en nous ; et les siècles se sont écoulés sur le modèle de cette création. n’est point en effet sans raison que le Seigneur a dit de Moïse : « C’est de moi qu’il a écrit 3 », puisque toutes les Ecritures, même celles qui regardent la création, peuvent être envisagées comme une prophétie de l’avenir; et qu’ainsi la création de la lumière annonçait la résurrection du Christ. Car alors la lumière fut vraiment séparée des ténèbres, quand l’immortalité se dégagea des liens, de mort. Quelle devait en être la conséquence, sinon qu’il se formât pour ce chef un corps qui est l’Eglise ? Enfin, il y a aussi un autre psaume, pour le premier jour du Sabbat, et qui annonce clairement la résurrection du Seigneur. Car on y lit : « Princes, ouvrez vos portes; élevez-vous, portes éternelles, et le Roi de gloire entrera 1 ». N’est-il pas visible que ce Roi de gloire est le Christ? Lui dont
1. Ps. XLVII,1.— 2. Gen. I, 3-8.— 3. Jean, V, 46.— 4. Ps. XXLIII, 7, 9..
saint Paul a dit: « S’ils eussent connu le Roi de gloire, ils ne l’eussent jamais crucifié 1 ». Donc par le second jour de la semaine il nous est impossible d’entendre autre chose que l’Eglise du Christ; mais l’Eglise du Christ dans les saints, l’Eglise du Christ dans ceux dont les noms sont écrits au ciel, 1’Eglise du Christ dans ceux qui ne cèdent point aux tentations de ce monde. Car ceux-là méritent de s’appeler firmament. C’est donc l’Eglise du Christ qui est appelée firmament, dans ceux qui sont forts et dont l’Apôtre a dit : « Nous devons, nous qui sommes plus forts, supporter les faiblesses des infirmes 2 ». C’est de ce firmament qu’il est parlé dans ce Psaume. Ecoutons-le, comprenons-le, associons-nous à la gloire et au règne qu’il célèbre. Aussi voyons-nous que tette Eglise est appelée un firmament dans les lettres de l’Apôtre; écoutons et voyons: « Elle est », dit-il, « l’Eglise de Dieu, la colonne et le firmament de la vérité 3 ». C’est de ce firmament que notre psaume entretient les fils de Coré, que vous savez déjà être les fils de 1’Epoux crucifié au Calvaire 4 ; car Coré signifie Chauve. Voici donc la suite du psaume intitulé: « Le second jour de la semaine ».
2. « Le Seigneur est grand et digne de nos louanges 5 ». Oui, « le Seigneur est grand, il est souverainement louable »; mais est-il béni parles infidèles? Est-il béni par ceux qui le connaissent et qui néanmoins vivent dans le désordre, qui sont pour le nom du Seigneur une cause de blasphème parmi les nations 6?
1. Cor. II, 5. — 2. Rom. XV, 1. — 3. I Tim. III, 15.— 4. Matt. XXVII, 33. — 5. Ps. XLVII, 2. — 6. Isa. LII, 5; Rom, II, 24.
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Ceux-là bénissent-ils Dieu ? Quand même ils le béniraient, leurs bénédictions seraient-elles acceptées, puisqu’il est écrit: « La louange n’est pas bonne dans la bouche d’un pécheur 1 ? » Tu nous dis donc, ô saint Prophète : « Le Seigneur est grand et souverainement digne de nos louanges ». Mais dis-nous, en quel endroit le faut-il bénir? « Dans la cité de notre Dieu, sur la montagne sainte ». Il est dit ailleurs à propos de cette montagne : « Qui s’élèvera sur la montagne du Seigneur? L’homme au coeur pur, aux mains innocentes 2 ». C’est pour eux que « le Seigneur est grand et souverainement louable »; et encore : « Dans la cité de notre Dieu, sur la montagne sainte ». Telle est la cité placée sur la montagne et qui ne peut être cachée 3. Tel est le flambeau que l’on ne cache point sous le boisseau, que chacun connaît, qui brille partout. Mais tous ne sont pas citoyens de cette ville ; il n’y a que ceux pour qui « le Seigneur est grand et souverainement louable ». Voyons quelle est cette cité ; et comme il est dit : « Dans la cité de notre Dieu, sur la montagne sainte », peut-être devons-nous rechercher aussi cette montagne où Dieu exauce nos prières. Car ce n’est probablement pas sans raison qu’il est dit dans un autre psaume : « Ma voix s’est élevée jusqu’à Dieu, et il m’a exaucé du haut de la montagne sainte 4 ». Cette montagne a contribué à te faire exaucer. Car si tu n’y étais monté, tu aurais pu crier d’en bas, mais non être exaucé.
Quelle est donc cette montagne, mes frères? Il faut la rechercher avec soin, avec la plus vive attention; il faut des efforts pour s’en emparer et y monter. Mais que faire si elle n’occupe qu’un lieu dans le monde? Faudra-t-il quitter la patrie pour arriver à cette montagne? Au contraire, ne pas l’habiter, c’est être hors de notre patrie. Car c’est bien elle qui est notre cité, si nous sommes les membres de ce roi qui est le chef de la cité. Où donc est cette montagne? Si elle occupait une seule partie du monde, il nous faudrait tout entreprendre pour y arriver. Mais à quoi bon te tourmenter? Plaise à Dieu que tu ne mettes pas plus de lenteur pour aller à cette montagne qu’elle n’en a mis à venir t’éveiller. Il y eut en effet une pierre angulaire méprisée par les Juifs 5, qui s’y
1. Eccl. XV, 9.— 2. Ps. XXIII, 3.— 3. Matt. V, 15, 15.— 4. Ps. III, 5. — 5. Rom. IX, 32.
heurtèrent, détachée d’une certaine montagne sans la main d’un homme 1, c’est-à-dire détachée du royaume des Juifs, et qui vint sans la main d’un homme, parce que nul homme n’eut part à cet enfantement de Marie qui mit au monde Jésus-Christ 2. Mais si cette pierre était demeurée à l’endroit où les Juifs la heurtèrent 3, tu n’aurais rien où tu puisses monter. Qu’est-il donc arrivé? Que dit la prophétie de Daniel? sinon que cette pierre a grandi et qu’elle est devenue une grande montagne? Combien grande? jusqu’à remplir toute la terre 4. Donc, cette montagne en grandissant, jusqu’à embrasser toute la terre, est venue jusqu’à nous. A quoi bon dès lors chercher cette montagne comme si elle était loin de nous, et ne pas y monter puisqu’elle est sous nos yeux, afin que pour nous aussi, « le Seigneur soit grand et souverainement louable? »
3. Et même afin que tu ne puisses méconnaître la montagne dont parle notre psaume, et que tu ne croies devoir la chercher en quelque lieu de la terre, écoute la suite. Après avoir dit : « Dans la cité de notre Dieu, sur la montagne sainte », qu’ajoute le Psalmiste ? « Vous étendez les montagnes de Sion qui sont la joie de la terre entière 5 ». Il n’y a qu’une seule montagne de Sion: pourquoi est-il dit : « Les montagnes? » Serait-ce parce que ceux-là aussi appartiennent à Sion, qui sont venus d’un côté différent, de manière à se rencontrer dans la pierre de l’angle, et à former deux murs, comme deux montagnes dont l’une viendrait des circoncis, l’autre des incirconcis, l’une des Juifs, l’autre des Gentils, et qui dès lors ne sont plus séparés? S’il y a une divergence parce qu’ils viennent de directions différentes, ils ne sont plus différents dans l’angle qui les unit. « C’est lui », dit l’Apôtre, « qui est notre paix, c’est lui qui de deux peuples n’en fait qu’un ; c’est là cette pierre qu’ont rejetée les bâtisseurs, et qui est devenue la pierre angulaire ». Cette montagne a réuni en elle deux montagnes. C’est un seul édifice, et il y a pourtant deux édifices : deux à cause des deux peuples qui viennent de deux directions différentes, un seul à cause de la pierre angulaire qui les unit. Ecoute ceci encore : «Les montagnes de Sion, les flancs de l’Aquilon, sont la cité du
1. Dan. II, 34.— 2. Matt. I, 16 ; Luc, I, 34, II, 7.—3. Rom. IX, 32.— 4. Dan. II, 35.— 5. Ps. XLVII, 3.— 6. Eph. II, 14.— 7. Ps. CXVII, 22.
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grand roi ». Au nom de Sion, tu te figurais cet unique endroit de la terre où est bâtie Jérusalem, et tu n’y rencontrais qu’un peuple circoncis, et dont Jésus-Christ n’a recueilli que les restes, la plus grande partie ayant été chassée par le vent comme la paille. Il est écrit en effet : « Les restes seront sauvés 1». Mais jette les yeux sur les Gentils, et vois l’olivier sauvage greffé sur l’olivier franc 2, dont il boit la sève. Les Gentils sont donc « ces flancs de l’Aquilon » ajoutés au palais du grand Roi. L’Aquilon est ordinairement opposé à Sion, car Sion est au midi, et l’Aquilon est l’opposé du midi. Quel est cet Aquilon, sinon celui qui a dit: « J’établirai mon trône du côté de l’Aquilon, et je serai semblable au Très-Haut 3? » C’était jadis l’empire de Satan, qui régnait sur les Gentils adonnés à l’idolâtrie et au culte des démons. Or, tout ce qu’il y avait d’hommes dans l’univers entier, s’étant attaché à lui, était devenu Aquilon. gais comme celui qui peut enchaîner le fort, lui enlève aussi ses dépouilles 4, et se les approprie, les hommes délivrés de l’infidélité et du culte superstitieux des démons, ont cru au Christ et sont entrés dans la structure de cette ville, et ils se sont rencontrés, à l’angle, avec cette muraille qui venait de la circoncision, et ces flancs de l’aquilon sont devenus la cité du grand Roi. Aussi est-il dit dans un autre endroit de l’Ecriture : « Les nuées aux reflets d’or viennent de l’Aquilon, c’est en elles que le Tout-Puissant fait consister son honneur et sa gloire 5». La convalescence d’un malade désespéré fait la gloire du médecin. Les nuées de l’Aquilon ne sont point noires, ni ténébreuses, ni obscures, mais elles ont des reflets d’or. D’où vient cela, sinon de la grâce qui les éclaire par le Christ? Voilà « les flancs de l’Aquilon devenus la cité du grand Roi ». Ils sont bien des flancs, puisqu’ils avaient adhéré au démon. On dit en effet de ceux qui s’attachent à quelqu’un qu’ils sont toujours à ses côtés. Souvent encore, à propos de quelques hommes, nous disons: Il est honnête homme et pourtant mal flanqué; c’est-à-dire, il a de la probité, mais ceux qui l’accompagnent sont mauvais. Donc les flancs de l’Aquilon désignent ceux qui adhéraient au diable; c’est de là que revenait celui dont nous entendions tout à l’heure l’histoire, qui était mort et qui
1. Rom. IX, 27.— 2. Id. XI, 17.— 3. Isa. XIV, 13, 14. — 4. Matt. XII, 29. — 5. Job, XXXVII, 22.
ressuscita, qui était perdu et qui fut retrouvé 1. Il s’en était allé dans une région lointaine, était arrivé jusqu’à l’Aquilon, et là, comme vous l’avez entendu, s’était attaché à un prince de ces contrées. Il devint donc un flanc de l’Aquilon en s’attachant à ce prince de ces contrées; mais comme la cité du grand Roi se peuple des flancs de l’Aquilon, il rentra en lui-même et dit : « Je me lèverai et j’irai à mon Père 2 ». Alors, accourant au-devant de lui, il s’écria: « Il était mort, il est ressuscité; il était perdu et je l’ai retrouvé ». Le veau gras devint la pierre angulaire 3. Enfin, le fils aîné, qui ne voulait prendre aucune part au festin, entra sur les instances de son père : et ainsi ces deux murailles, comme ces deux fils, arrivèrent au veau gras et formèrent la cité du grand Roi.
4. Continuons donc le psaume et disons : « Dieu sera connu dans ses demeures 4». Dans ses demeures, est-il dit, à cause des montagnes, à cause des deux murailles, à cause des deux fils. « Le Seigneur sera connu dans ses palais ». Mais le Prophète ajoute à l’instant, pour nous prêcher la grâce : « Quand il en prendra la garde ». Que deviendrait en effet la cité, si Dieu ne la gardait? Ne s’écroulerait-elle pas à l’instant, si elle n’avait tin tel fondement? Car nul ne peut en poser d’autre que celui qui a été posé et qui est Jésus-Christ 5, « Que nul donc ne se prévale de ses mérites, mais que celui qui se glorifie se glorifie dans le Seigneur »; puisque cette ville n’est grande, et que le Seigneur n’est en elle qu’à la condition qu’il en prendra la garde: comme un médecin prend un malade pour le guérir, et non pour l’aimer tel qu’il est. Le médecin, en effet, n’aime pas la fièvre. Il n’aime pas le malade non plus, et néanmoins il l’aime. S’il aimait le malade, il le souhaiterait toujours en cet état, et s’il n’aimait le malade, il ne viendrait pas le visiter; il aime donc le malade afin de le guérir. Le Seigneur a donc pris cette cité sous sa garde, et il s’y est fait connaître, c’est-à-dire que sa grâce y a été connue; car tous les privilèges de cette ville qui se glorifie en Dieu, elle ne les tient pas d’elle-même. De là vient cette parole qui lui est adressée : « Qu’avez vous que vous n’ayez reçu? Mais si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous
1. Luc, XV, 32.— 2. Id. 18.— 3. Eph. II, 20.— 4. Ps. XLVII, 4.— 5. I Cor. III, 11. — 6. Id. I, 31.
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« n’aviez pas reçu 1? » « Le Seigneur sera donc connu dans les demeures de cette ville, quand il l’aura prise sous sa garde ».
5. « Car voilà que les rois de la terre se sont rassemblés 2 ». Voyez comme viennent ces flancs de l’Aquilon, voyez comme ils disent: « Venez, allons à la montagne du Seigneur; car il nous a fait connaître ses voies, afin que nous y marchions 3. Voilà que les rois de la terre se sont rassemblés, ils se sont réunis dans l’unité». Où donc se sont-ils réunis dans l’unité, sinon en celui qui est la pierre angulaire 4? « Eux-mêmes à cette vue ont été dans l’admiration ». Après qu’ils ont admiré les miracles et la gloire du Christ, qu’est-il arrivé? « Ils ont été dans la stupéfaction, dans le trouble, saisis de crainte 5». D’où leur venait cette crainte, sinon du remords de leurs péchés? Que les rois courent donc après ce roi, que les potentats le reconnaissent pour maître. Aussi est-il dit ailleurs: « Pour moi, j’ai été établi roi dans Sion, sur la montagne sainte, pour prêcher la loi du Seigneur; le Seigneur m’a dit : Tu es mon fils, je t’ai engendré aujourd’hui. Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage, et ton domaine s’étendra jusqu’aux confins de la terre; tu les gouverneras avec un sceptre de fer, tu les briseras comme un vase d’argile 6 ». Le roi établi dans Sion a été entendu, et il a reçu en héritage les confins de la terre. Les rois ont-ils donc à redouter de perdre leur domination, de se la voir enlever, comme le craignit ce misérable Hérode, qui, pour tuer un petit enfant, en fit mourir tant d’autres 7? Il craignait de perdre la royauté, et il ne mérita point de connaître le roi. Hélas! que n’adorait-il ce roi avec les Mages! la malheureuse passion de régner ne lui eût pas fait égorger tant d’innocents pour mourir si coupable. Sa part, en effet, fut d’égorger des innocents, et le Christ, nonobstant son jeune âge, couronna ces enfants qui mouraient pour lui. Il y avait donc de quoi trembler pour les rois, quand le Christ disait: « Pour moi, j’ai été établi roi par lui », et celui qui m’a sacré roi me donnera pour héritage les confins de la terre. Pourquoi, ô rois, porter envie à ce roi? Voyez-le, mais sans envie. Car il est bien différent des autres, celui qui a dit: « Mon royaume n’est pas de
1. I Cor. IV, 7.— 2. Ps. XLVII, 5.— 3. Isa. II, 3. — 4. Eph. II, 20. — 5. Ps. XLVII, 6,7. — 6. Id II, 16-9. — 7. Matt. II, 3.
ce monde 1 ». Ne craignez donc point qu’il vous ôte un royaume temporel, il vous donnera au contraire un royaume, mais dans les cieux, dont il est le Roi. Quelle est donc la suite du psaume? « Et maintenant, ô rois, comprenez ». Déjà s’aiguisait votre envie: « Comprenez » qu’il s’agit d’un roi tout différent, dont le royaume n’est point d’ici-bas. C’est donc à bon droit que les rois de la terre se sont rassemblés, se sont troublés, ont été saisis de crainte ». De là vient qu’on leur dit: « Maintenant, ô rois, comprenez, instruisez-vous, juges de la terre 2 », Et qu’ont-ils fait? « Ils ont ressenti des douleurs comme celles de l’enfantement ». Quelles sont « ces douleurs comme celles de l’enfantement », sinon les douleurs de la pénitence? Voyez encore ces douleurs, ce travail de l’enfantement : « Votre crainte, ô Dieu », s’écrie lsaïe, « nous a fait concevoir et enfanter l’esprit de salut 3 », Ainsi conçurent les rois, dans la
crainte que leur inspira le Christ, et ils enfantèrent le salut en s’attachant par la foi à celui
qu’ils redoutaient. « Là donc sont des douleurs comme celles de l’enfantement ». Quand on parle d’enfantement, espérez un fruit. Le vieil homme a enfanté, et il en est résulté l’homme nouveau. « Là sont des douleurs comme celles de l’enfantement ».
6. « D’un souffle tempêtueux vous briserez les vaisseaux de Tharsis 4 ». C’est-à-dire, en un mot, vous renverserez l’orgueil des Gentils. Mais quel est dans cette histoire le fait qui marquerait en figure la chute de l’orgueil des nations? A cause « des vaisseaux de Tharsis ». Les savants ont cherché quelle était cette ville de Tharsis, c’est-à-dire quelle ville pouvait être ainsi désignée. Les uns ont cru que la Cilicie était désignée sous le nom de Tharsis, à cause de Tharse, qui en est la métropole. C’était la patrie de l’apôtre saint Paul, né à Tharse en Cilicie 5. D’autres y ont vu Carthage, qui aurait peut-être jadis porté ce nom, ou que désignerait quelque expression semblable. Dans le prophète Isaïe on trouve en effet: « Hurlez, vaisseaux de Carthage 6 ». Un même endroit d’Ezéchiel est traduit, Carthage par les uns et Tharsis par les autres 7 : cette variante chez les interprètes pourrait bien nous faire croire que cette ville appelée Carthage
1. Jean , XVIII, 36.— 2. Ps. II, 10, 11. — 3. Isa. XXVI, 18.— 4. Ps. XLVII, 8.— 5. Act. XXI, 39.— 6. Isa. XXIII, 1, selon les LXX.— 7. Ézéch. XXXVIII, 13, selon les LXX.
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est appelée ici Tharsis. On sait en effet que Carthage, à son origine, était florissante en vaisseaux, et tellement florissante qu’elle était célèbre chez tous les peuples par son commerce et sa navigation. Car Didon, fuyant son frère et abordant ces côtes d’Afrique, où elle bâtit Carthage, avait enlevé, du consentement des principaux du pays, tous les vaisseaux qui mouillaient près de Tyr pour le commerce. Depuis son origine, Carthage n’a jamais manqué de vaisseaux pour le négoce. De là l’orgueil de cette cité; en sorte que, sous la figure de ses vaisseaux, on peut voir l’orgueil des nations, qui fondent leur espoir sur des choses inconstantes comme le souffle des vents. Ne mettons donc point notre confiance dans nos voiles nombreuses, ni dans la prospérité du siècle, houleux comme la mer; que notre point d’appui soit dans Sion, où nous pourrons être solidement établis, et non plus exposés à tout vent de doctrine 1. Que tous ceux alors que les biens de cette vie enflaient d’orgueil soient renversés, et que tout orgueil des Gentils soit soumis au Christ, « qui doit briser d’un souffle impétueux les vaisseaux de Tharsis », non pas d’une ville quelconque, mais de Tharsis. Pourquoi « d’un souffle impétueux? » C’est-à-dire, par une grande crainte. Tout orgueil, en effet, a redouté le jugement du Christ, au point de croire en lui avec humilité, pour ne plus craindre sa gloire.
7. « Ce qui nous était annoncé, nous le voyons dans la cité de Dieu 2 ». O bienheureuse Eglise, un jour tu as entendu, un autre jour tu as vu. Elle a entendu les promesses, elle en voit l’accomplissement; elle a entendu les Prophètes, elle voit l’Evangile. Tout ce qui s’accomplit aujourd’hui a été prophétisé. Elève donc les yeux, tourne tes regards dans le monde entier et vois ses possessions s’étendre jusqu’aux confins de la terre; vois s’accomplir cette prophétie : « Tous les rois de la terre se prosterneront devant lui, tous les peuples le serviront 3 ». Vois comme s’est accomplie cette parole: « Elevez-vous, ô Dieu, par-dessus les cieux, et que votre gloire s’étende par toute la terre 4 ». Contemple donc celui dont les mains et les pieds furent percés par des clous, dont on a pu compter les os lorsqu’il pendait à la croix, dont la robe
1. Eph. IV, 14. — 2. Ps. XLVII, 9. — 3. Id. LXXI, 11. — 4. Id. CVII, 6.
fut tirée au sort 1 : vois dans sa royauté celui qu’ils ont vu pendu à la croix; vois siéger dans les cieux celui qu’ils ont méprisé quand il marchait sur la terre. Vois dès lors s’accomplir cette parole : « Tous les confins de la terre se souviendront du Seigneur et se tourneront vers lui, toutes les nations du monde se prosterneront devant lui 2 ». A cette vue tu n’as plus qu’à t’écrier : « Ce qui était annoncé, nous le voyons ». C’est avec raison que l’Eglise est ainsi appelée du milieu des Gentils : « Ecoute, ô ma fille, et vois; oublie ton peuple et la maison de ton père 3». Ton père était jadis l’Aquilon, viens à Sion, à la montagne sainte. Ecoute et vois non pas vois et écoute, mais écoute et vois d’abord écoute, et vois ensuite. Vous écoutez d’abord ce que vous ne voyez pas, et ensuite vous verrez ce que vous aurez entendu. « Un peuple qui m’était inconnu m’a servi », dit le Prophète, « il m’a écouté lorsqu’il m’a entendu parler ».
S’il s’est rendu parce qu’il a entendu, il n’avait donc point vu. Que deviendrait cette parole : « Ceux à qui il n’avait pas été annoncé verront sa lumière, et ceux qui n’ont rien ouï de lui le comprendront?» Ceux à qui les Prophètes n’ont pas été envoyés, ont été les premiers à écouter et à comprendre les Prophètes; ceux qui d’abord ne les avaient pas entendus, les ont écoutés ensuite avec admiration. Mais ceux à qui les Prophètes étaient envoyés sont demeurés en arrière, portant nos livres, n’en comprenant pas la vérité. Ils avaient les tables du Testament et n’en ont point l’héritage. Pour nous, «ce qui nous a été annoncé, nous le voyons, dans la cité du Dieu des armées, dans la cité de notre Dieu ». C’est là que nous avons entendu, là aussi que nous avons vu. Quiconque est au dehors ne peut entendre ni voir; quiconque est dans cette ville n’est ni sourd ni aveugle: « Comme nous avons entendu, ainsi nous avons vu». Où donc as-tu entendu? Où as-tu vu? « Dans la cité du Dieu des vertus, dans la cité de nôtre Dieu. Le Seigneur l’a fondée pour l’éternité ». Qu’ils ne viennent point nous insulter, ces hérétiques divisés par provinces ; qu’ils ne s’élèvent point, en disant: « Le Christ est ici ou il est là 4! » Nous dire que le Christ est ici ou qu’il est là, c’est nous porter à la division.
1. Matt. XXVII, 35. — 2. Ps. XXI, 28. — 3. Id. XLIV, 1l. — Matt. XXIV, 23.
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Dieu nous a promis l’unité : les rois ont été rassemblés dans l’unité et non divisés par le schisme. Cette cité qui embrasse le monde entier sera peut-être détruite un jour? Point du tout. « Dieu l’a fondée pour l’éternité ». Si donc c’est pour l’éternité que Dieu l’a fondée, pourquoi redouter que le fondement soit renversé?
8. « Grand Dieu ! nous avons senti votre miséricorde au milieu de votre peuple 1 ». Qui donc a ressenti cette miséricorde, et où l’a-t-il ressentie? N’est-ce point votre peuple, ô Dieu, qui a ressenti votre miséricorde, et comment « l’avons-nous ressentie au milieu de votre peuple? » comme si autres étaient ceux qui l’ont ressentie, et autres ceux au milieu desquels ils l’ont ressentie. C’est là, mes frères, un grand symbole, que vous connaissez pourtant; et quand nous aurons dégagé d’ici, ou de ces versets, ce que vous connaissez, il n’en sera pas plus obscur, mais plus doux. En cette vie on range dans le peuple de Dieu tous ceux qui participent à ses sacrements, quoique tous n’aient point la même part à sa miséricorde. Tous ceux qui reçoivent le sacrement de baptême, sont appelés chrétiens, mais tous ne vivent pas d’une manière digne de ce sacrement. Car il est plusieurs dont l’Apôtre a dit « qu’ils ont l’apparence de la piété, sans en avoir la réalité 2 ». Néanmoins celte apparence de piété leur donne un rang dans le peuple de Dieu, de même que, quand on bat le grain dans l’aire, la paille y tient une place comme le froment. Mais aura-t-elle aussi sa place dans le grenier? C’est au milieu de ce peuple mauvais qu’habite le peuple de Dieu qui a ressenti les effets de sa miséricorde. Il vit d’une manière digne de cette miséricorde, car il écoute, il retient, il pratique ce conseil de saint Paul : « Nous vous enjoignons et vous conjurons de ne pas recevoir en vain la grâce de Dieu 3 ». Celui-là donc reçoit tout à la fois le sacrement et la miséricorde de Dieu, qui ne reçoit pas en vain la grâce de Dieu. Est-ce alors un obstacle pour lui d’habiter au milieu d’un peuple insubordonné, jusqu’à ce que le van passe dans l’aire, et que les bons soient séparés des méchants? Est-ce un obstacle d’habiter chez ces peuples? Qu’il s’efforce d’être de ceux qui sont appelés firmament en recevant la divine miséricorde, qu’il soit un lis au milieu des
1. Ps. XLVII, 10.— 2. II Tim. III, 5».— 3. II Cor. VI, 1.
épines. Car veux~tu comprendre que les épines elles-mêmes appartiennent au royaume de Dieu? Voici une comparaison : « Comme le lis », dit l’Ecriture, « est au milieu des épines, ainsi est ma bien-aimée au milieu des filles 1 ». Est-il dit au milieu des étrangères? Non, mais au milieu des filles. Il y a donc des filles qui sont mauvaises et il y en a d’autres qui sont parmi elles comme des lis au milieu des épines. Donc ceux qui ont part aux sacrements, sans mener une vie pure, sont appelés enfants de Dieu sans être enfants de Dieu : on dit qu’ils sont à lui et ils lui sont étrangers; à lui à cause du sacrement; étrangers à cause de leurs vices. Il en est de même des filles étrangères : elles sont filles à cause de leur piété apparente, étrangères parce qu’elles ont perdu la vertu. Que le lis y habite aussi, qu’il y reçoive la divine miséricorde, qu’il conserve la racine d’une belle fleur, et ne se montre pas ingrat envers la douce rosée qui tombera du ciel. Que les épines soient ingrates et croissent par ces pluies; elles croissent pour le feu, et non pour le grenier. « Grand Dieu! nous avons reçu votre miséricorde au milieu de votre peuple ». Oui, au milieu de ce peuple insensible à votre miséricorde, nous avons reçu votre miséricorde. « Le Christ est venu en effet chez les siens, et les siens ne l’ont point reçu ». Mais « à tous ceux qui l’ont reçu » au milieu du peuple, « il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu 2».
9. Mais ici tout homme qui réfléchit se demande: Quoi donc? Ce peuple qui, au milieu du peuple de Dieu, reçoit la divine miséricorde, est-il bien nombreux? Hélas, qu’il est en petit nombre ! c’est à peine si l’on en trouve quelques-uns : et Dieu se contentera-t-il de si peu, et perdra-t-il le grand nombre? Ainsi parlent ceux qui se promettent ce qu’ils n’ont pas entendu promettre par le Seigneur. Est-il vrai que si nous vivons dans le désordre, si nous jouissons des plaisirs du monde, si nous donnons satisfaction à nos convoitises, Dieu nous perdra? Combien en trouvera-t-on pour gar. der les commandements de Dieu? A peine en trouverez-vous un ou deux, bien peu du moins. Dieu ne doit-il sauver que ceux-là, et damner les autres ? Point du tout, nous dit-on, mais quand il viendra, et qu’il verra une si grande foule à sa gauche, il en aura pitié et pardonnera tout. C’est bien là ce que promit le
1. Cant. 11,2. — 2. Jean, I, II, 12.
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serpent au premier homme : Dieu l’avait menacé de la mort, s’il touchait au fruit défendu 1; « Point du tout », dit le serpent, « vous ne mourrez point 2 ». Nos premiers parents crurent le serpent, et virent que la menace de Dieu était vraie, que la promesse du diable était fausse. Ainsi en est-il aujourd’hui, mes frères; figurez-vous l’Eglise comme un paradis terrestre où le serpent ne cesse de suggérer ce qu’il suggérait alors.
Toutefois la chute premier homme doit être pour nous un préservatif de chute et non un modèle de péché. Adam est tombé pour que nous nous relevions. A ses suggestions faisons constamment la réponse de Job. Car le démon le tenta par la femme, comme par une nouvelle Eve; et l’homme vaincu dans le paradis, fut vainqueur sur le fumier 3. Loin de nous d’écouter ses dires et de croire qu’il y ait si peu de justes; il y en a beaucoup, mais ils sont cachés dans un plus grand nombre. Nous ne pouvons le nier, les méchants, sont en plus grand nombre, et tellement en plus grand nombre, que les bons n’apparaissent au milieu d’eux, que comme le bon grain dans l’aire. Quiconque en effet jette un regard dans l’aire, pourrait croire qu’il n’y a que de la paille. Que l’on y fasse entrer un homme peu connaisseur, il croira que c’est inutilement qu’on y introduit les boeufs, et que des hommes supportent la chaleur du jour, pour briser la paille; et néanmoins il y a là une masse de bons grains, que le van doit séparer de la paille. Alors on verra cet amas de blé se dégager de la paille qui l’enveloppait. Et dès maintenant, voulez-vous connaître de bons chrétiens? soyez bons et vous en trouverez.
10. Vois ce que notre psaume oppose à ce désespoir. Après avoir dit : « Nous avons ressenti, ô Dieu, votre miséricorde, au milieu de votre peuple », il nous montre que c’est au milieu de ce peuple insensible à la divine miséricorde , que plusieurs ressentent les effets de cette miséricorde : et pour empêcher qu’on ne regardât ce nombre comme tellement petit qu’il deviendrait nul, en quels termes le Prophète va-t-il nous consoler? « Comme votre nom, Seigneur, ainsi votre louange se répandra jusqu’aux confins de la terre 4 ». Qu’est-ce à dire? « Le Seigneur est grand, et infiniment digne de louanges, dans la cité de notre Dieu, sur sa montagne sainte »;
1. Gen. II, 17. — 2. Id. III, 4. — 3. Job, II, 8.10.— 4. Ps. XLVII, 11.
or, il ne peut être loué que par ses saints. Car ceux qui vivent dans le désordre ne le louent point ; mais ils ne le prêchent de bouche, que pour le blasphémer par leur vie. Si donc il m’y a que les saints pour louer Dieu, que les hérétiques ne se disent point à eux-mêmes : C’est chez nous que subsiste encore la louange, parce que nous sommes peu nombreux, que nous vivons loin de la foule, et dans la justice, que nous bénissons Dieu, non-seulement par nos paroles, mais aussi par notre vie. On leur répond par le même psaume : Pourquoi dire que vous bénissez dans une partie du monde ce Dieu auquel il est dit: « Comme votre nom, Seigneur, ainsi votre louange se répandra jusqu’aux confins de la terre? » c’est-à-dire, de même que vous êtes connu dans toute la terre, ainsi vous y êtes béni; et c’est vous louer que vivre dans la piété. « Comme votre nom, Seigneur, ainsi votre louange est répandue », non point dans une partie de la terre, mais « dans toute la terre ». « Votre droite est pleine de justice », c’est-à-dire, ils sont nombreux, ceux qui se tiendront à votre droite. Et non-seulement ils seront nombreux ceux qui sont à votre gauche, mais la masse du bon grain qui sera à votre droite formera aussi une plénitude 1 : « Votre droite est pleine de justice ».
11. « Que la montagne de Sion soit dans la joie, et les filles de Juda dans l’allégresse, à la vue de vos jugements, ô mon Dieu ». O montagne de Sion, ô filles de Juda, vous souffrez aujourd’hui au milieu de l’ivraie, au milieu de la paille, au milieu des épines; mais tressaillez à cause des jugements de Dieu. Votre Dieu ne peut errer dans ses jugements. Que votre vie vous sépare des méchants, si votre naissance vous a jetées au milieu d’eux; ce n’est pas en vain que vous avez chanté de la voix et du coeur: « Ne perdez pas mon âme avec les impies, ni ma vie avec les hommes de sang 2 ». Le souverain Créateur viendra faire le discernement, il viendra le van à la main afin de ne laisser ni tomber un grain de blé dans la paille destinée au feu, ni passer la moindre paille avec le froment destiné au grenier céleste 3. Tressaillez donc, filles de Sion, à la vue des infaillibles jugements du Seigneur, et gardez-vous de juger témérairement. A vous de recueillir, à Dieu de séparer. « Que la montagne de Sion
1. Matt. XXV, 33. — 2. Ps. XXV, 9. — 3. Matt. III, 12.
soit dans la joie, et les filles de Juda dans l’allégresse, à cause de vos jugements, ô mon Dieu ». Par ces filles de Juda, gardez-vous d’entendre les Juifs, Juda signifie confession.
Tous les fils de la confession sont les fils de Juda : et le salut qui vient des Juifs n’est
autre que le Christ issu des Juifs 1. Voilà ce que dit l’Apôtre : « Car le juif n’est pas celui qui l’est au dehors, et la circoncision n’est pas celle qui se fait sur la chair, qui est extérieure ; mais le juif est celui qui l’est intérieurement; et la circoncision du coeur se fait par l’esprit, et non par la lettre; et ce juif tire sa gloire non des hommes, mais de Dieu 2 ». Sois juif de cette manière: glorifie-toi de la circoncision du coeur, quoique tu n’aies pas celle de la chair. « Que les filles de Sion tressaillent à cause de vos jugements, ô mon Dieu »
12. « Environnez Sion, embrassez son enceinte 3 ». Que l’on dise à ceux dont la vie est un désordre, et au milieu desquels se trouve le peuple qui a reçu la divine miséricorde: Il y a au milieu de vous un peuple dont la vie est sainte. « Environnez Sion ». Mais comment? « Embrassez son enceinte » ; embrassez-la, non par le scandale, mais par la charité, afin d’imiter ceux qui mènent au milieu de vous une vie sainte, et par cette imitation d’être incorporés au Christ dont ils sont les membres. « Environnez Sion, embrassez son enceinte, parlez sur ses tours ». Chantez ses louanges du haut de ses forteresses.
13. « Reposez votre amour dans sa vertu 4», afin de n’avoir pas l’extérieur de la piété, et d’en repousser l’esprit 5; « mais affermissez vos coeurs dans sa vertu ». Quelle est la vertu de cette cité? Pour comprendre la vertu de cette cité, il faut comprendre la force de la charité. C’est là une vertu que nul ne peut vaincre ; c’est un feu que n’éteignent point ni les flots de cette vie, ni les fleuves des tentations. C’est d’elle qu’il est écrit: « L’amour est fort comme la mort 6 ». De même en effet qu’on ne peut résister à la mort, qui s’avance, et que nul artifice, nul remède ne peuvent dérober à ses coups l’homme qui est né mortel; de même le monde, est impuissant contre la charité. Toutefois la comparaison avec la mort est en sens contraire; et comme
1. Jean, IV, 22.— 3. Rom. II, 28, 20.— 4. Ps. XLVII, 13.— 5. Id. 14. — 6. II Tim. III, 5.— 7. Cant. VIII, 6.
la mort est invincible à nous enlever, la charité au contraire est invincible à nous sauver. Beaucoup en effet ne sont morts victimes de la charité qu’afin de vivre pour Dieu. C’est la charité qui embrasait les martyrs, non les martyrs hypocrites, non ceux qu’enflait la vaine gloire, non ceux dont il est dit: « Quand même je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, cela ne me sert de rien 1 ». Mais ces martyrs du Christ et de la vérité, qu’une véritable charité conduisait à la mort, quelle prise ont eue sur eux les violences des bourreaux? Les larmes de leurs proches avaient plus d’empire sur eux que, les cruautés des persécuteurs. Combien de fils ont retenu leurs pères en présence de la mort? Combien d’épouses embrassaient les genoux de leurs maris, afin de n’être point laissées dans le veuvage? Combien de fils s’opposaient au trépas de leurs pères, comme nous le voyons dans le martyre de sainte Perpétue? Tout cela est arrivé. Mais quelle que fût l’abondance ou l’impétuosité de ces larmes, quel feu de la charité ont-elles pu éteindre? Telle est la force de Sion, à laquelle on dit ailleurs: « Que la paix s’affermisse dans votre vertu, et l’abondance dans vos forteresses 2. Parlez du haut de ses tours, reposez vos coeurs dans sa force, et distribuez ses demeures ».
14. Quel est le sens de ces paroles: « Reposez vos coeurs dans sa force, et distribuez ses demeures 3 ? » c’est-à-dire, faites le discernement d’une demeure et d’une autre demeure, ne les confondez point. Il est en effet des maisons qui ont l’apparence de la piété, sans en avoir l’esprit; et il est des maisons qui ont tout à la fois l’apparence et l’esprit de la piété. Distinguez et ne confondez point. Pour vous, ce sera distinguer sans confondre, que de reposer vos coeurs dans sa force, c’est-à-dire de devenir spirituels par la charité. Alors vous ne jugerez pas témérairement; alors vous verrez que les méchants ne font aux bons aucun obstacle réel, tant que nous sommes dans l’aire: « Comptez ses demeures ». On peut encore donner un autre sens à ces paroles, et y voir une recommandation faite aux Apôtres de distribuer ces deux palais, dont l’un vient de la circoncision et l’autre de la gentilité. Quand Paul, appelé d’abord Saul, devint Apôtre, et qu’il
I Cor. XIII, 3. — 2. CXXI, 7. — 3. Id. XLVII, 14.
511
entra dans l’unité avec les autres Apôtres, il parut bon à ces derniers de prêcher aux Juifs, et à Paul d’aller chez les Gentils 1. Cette distinction de leur apostolat distribuait entre eux les palais de la cité du grand Roi; et, se rencontrant à la pierre angulaire, ils divisèrent en quelque sorte la prédication de l’Evangile, mais se réunirent par la charité. Car les paroles qui suivent nous montrent qu’il s’agit ici de prédicateurs: « Distribuez ses demeures, afin de parler aux races futures »; c’est-à-dire, afin que la prédication de l’Evangile arrive jusqu’à nous, qui devons suivre. Car ils n’ont pas borné leur travail à ceux qui vivaient de leur temps; comme ce ne fut pas seulement pour les Apôtres, mais aussi pour nous, que le Seigneur daigna se montrer après sa résurrection. Car, en leur parlant, il avait aussi les yeux sur nous, quand il disait: « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 2». Devaient-ils vivre ici-bas en effet jusqu’à la du monde? De même il dit encore : « Je ne prie pas seulement pour eux, mais pour tous ceux qui croiront en moi sur leur prédication 3 ». C’est donc nous qu’il avait en vue, puisqu’il est mort pour nous. est alors avec raison que le Prophète leur
: « Afin que vous racontiez aux races futures ».
15. Que direz-vous? « Que c’est là Dieu, et notre Dieu 4 ». On voyait en, lui la terre, et non le Créateur de la terre; on touchait sa chair, on ne connaissait pas Dieu sous cette chair. La chair était entre les mains de ceux dont il l’avait prise, puisque la vierge Marie était de la race d’Abraham; ils se sont arrêtés à la chair, sans comprendre la divinité. O Apôtres, ô grande cité, annonce du haut de tes tours: « Celui-là est Dieu, notre Dieu ». De même, oui, de même qu’il a été méprisé,
1. Gal. II, 9. — 2. Matt. XXVIII, 20. — 3. Jean, XVII, 20.— 4. Ps. XLVII, 15
qu’il n’a été qu’une pierre devant les pieds de ceux qui la heurtaient, afin d’humilier les coeurs de ceux qui le confesseraient; de même « il est notre Dieu ». On l’a vu dans le monde, comme dit le Prophète: « On l’a vu ensuite sur la terre, et il a conversé avec les hommes 1 » . « Celui-là est notre Dieu». Il est homme aussi, et qui pourra le connaître? « Car c’est là notre Dieu ». Mais peut-être n’est-ce que pour un temps, comme les faux dieux. Car si l’on peut les appeler des dieux, bien qu’ils ne le soient pas, on ne les appelle ainsi que pour un temps. Que nous dit en effet le Prophète, ou que leur apprend-il à leur dire? Voici ce que vous leur direz, Quoi donc? « Qu’ils soient bannis de la terre, et de tout ce qui est sous le ciel, ces dieux qui n’ont pas fait le ciel et la terre 2 ». Tel n’est point notre Dieu, qui s’est élevé au-dessus de tous les dieux. Au-dessus de quels dieux? de « tous les dieux des païens qui sont des démons; mais le Seigneur a fait le ciel 3». C’est donc lui qui est notre Dieu; oui, « c’est là notre Dieu ». Jusques à quand? « Pour jamais, et dans les siècles des siècles, il régnera sur nous éternellement ». S’il est notre Dieu, û est aussi notre Roi; il nous protège contre la mort, car il est notre Dieu; il nous conduit, de peur que nous ne tombions, car il est notre Roi. Mais en nous conduisant il ne nous brise point; car il ne brise que ceux qu’il ne conduit point. « Vous les conduirez avec un sceptre de fer », dit le Prophète, « et vous les briserez comme des vases d’argile 4 ». Il en est qu’il ne conduit point; mais il les brisera sans ménagement comme des vases d’argile. Puisse-t-il toujours nous régir, nous délivrer; car « c’est lui qui est notre Dieu pour jamais, dans les siècles des siècles; lui qui régnera éternellement sur nous ».
1. Baruch, III, 38.— 2. Jérém. X, II— 3. Ps. CXV, 5.— 4. Id. II, 9.
PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XLVIII.
PREMIER SERMON. — L’EMPLOI DES RICHESSES.
L’impie jouissant du bonheur temporel, et le juste qui en est privé, voilà pour beaucoup la pierre de scandale. — Les nations désignent les impies; les habitants de la terre, les justes. Les riches peuvent être pauvres, s’ils ne comptent pas sur leurs richesses, et les pauvres sont riches quand ils les désirent. Ecoutons de manière à comprendre et nous verrons Dieu pour jouir de lui, non pour le fuir, comme ceux qui ont compté sur leur force, sur leur bien, sur leurs amis, qui se sont fait de magnifiques tombeaux pour y demeurer, mais dont l’âme va au feu éternel, et qui laissent leurs biens à des étrangers ou à ceux qui ne peuvent les secourir.
1. Toutes les paroles de l’Ecriture sont utiles à ceux qui les comprennent bien, mais dangereuses pour ceux qui les veulent accommoder à la perversité de leur coeur, plutôt que de redresser leur coeur d’après ces règles saintes. C’est en effet chez les hommes un désordre bien grand, mais ordinaire, de vouloir que Dieu suive leur propre volonté, quand c’est à eux de suivre la volonté de Dieu; de vouloir que Dieu se déprave, parce qu’ils ne veulent point se corriger, et de ne voir le bien que dans leur propre volonté, et non dans celle de Dieu. Nous entendons souvent les hommes se plaindre contre Dieu, de la prospérité des méchants et des tribulations de l’homme de bien; comme si Dieu était injuste ou ne savait ce qu’il doit faire, ou détournait complètement ses regards des choses humaines, ou ne voulait point troubler son repos pour y donner ses soins, comme si voir et corriger les désordres fût une fatigue pour lui. Ils murmurent donc, ces hommes qui ne veulent adorer Dieu que pour en être plus heureux ici-bas, quand ils voient dans l’abondance et la félicité de la terre ceux qui n’adorent que Dieu; tandis que pour eux, qui adorent le Seigneur, ils sont dans l’angoisse, dans la disette, dans les chagrins et dans toutes les autres misères de cette vie. C’est contre cette voix impie, contre ces blasphèmes et ces murmures, que la parole divine nous devient un charme qui guérit de la morsure du serpent. Tout cela est en effet comme le pus du coeur empoisonné, qui vomit contre Dieu le blasphème ordurier;
et, ce qu’il y a de pire, écartant la main du médecin sans écarter la morsure du serpent. C’est-à-dire, que le coeur de l’homme écarte la sévérité de la parole de Dieu, pour admettre les flatteries pernicieuses du serpent. C’est contre ces hommes que la parole divine a des chants, et qu’elle va nous prévenir dans ce psaume. Je vous exhorterais à y donner toute votre attention, s’il ne l’attirait pas lui-même, et non-seulement la nôtre, mais celle du monde entier. Ecoutez en effet sa manière de commencer.
2. « Nations de la terre, écoutez ceci ». Ce n’est donc pas vous seuls qui êtes ici. Qu’est-ce en effet que ma voix, pour crier de manière à retentir chez toutes les nations? C’est par les Apôtres que Notre-Seigneur Jésus-Christ s’est fait entendre, il a crié par autant de langues qu’il en a envoyées; et ce psaume autrefois récité chez un seul peuple, dans la synagogue des Juifs, nous le voyons chaula dans l’univers entier, dans toutes les Eglises, et ainsi s’accomplit cette parole : « Nations de la terre, écoutez ceci ». Mon but unique est de fixer votre attention, de peur que la fatigue du corps ne vous empêche d’appliquer votre esprit effrayé de la longueur du psaume. S’il est possible, nous le verrons entièrement aujourd’hui, sinon, il nous en restera une partie pour demain; toutefois, donnez-nous une attention soutenue. Vous n’entendrez, s’il plaît à Dieu, que des choses capables de vous encourager plutôt que de vous fatiguer. « Nations de la terre, écoutez ceci »; et vous-mêmes faites partie de ces peuples. « Prêtez l’oreille, ô vous qui habitez l’univers ». Le Prophète semble se répéter, comme s’il ne lui eût pas suffi de dire « Ecoutez ». Vous
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dire : Ecoutez mes paroles, prêtez l’oreille, c’est vous dire de n’écouter pas à la légère. Qu’est-ce à dire : « Prêtez l’oreille? » C’est dans le même sens que Notre-Seigneur disait : « Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre 1 » ; et toutefois tous ceux qui étaient autour de lui avaient des oreilles. De quelles oreilles parlait-il, sinon des oreille du coeur, quand il disait : « Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre? » C’est à ces mêmes oreilles que s’adresse le Psalmiste: « Prêtez l’oreille, vous tous qui habitez l’univers». On pourrait trouver encore ici une différence. Nous ne devons pas sans doute en rétrécir l’étendue, mais il n’est pas inutile d’exposer cette signification. Il y a peut-être une différence entre cette expression: « Tous les peuples », et cette autre: « Vous tous qui habitez l’univers »
. Le Prophète a voulu peut-être nous montrer une signification plus accentuée dans cette expression : « Qui habitez »;
en sorte que les peuples désigneraient les impies, et que les habitants de la terre seraient tous les hommes justes. Celui qui habite, en effet, n’est point assujéti; mais celui qui est assujéti, est plus habité qu’il n’habite. Un homme possède véritablement ce qu’il a, quand il en est le maître; mais celui-là est maître, qui n’est point garrotté par les convoitises : au lieu que celui qui porte ces liens, est plutôt possédé que possesseur.
Nous avons un mot qui désigne l’habitation dans cette parole de l’Ecriture : « J’ai mieux aimé être petit dans la maison du Seigneur que d’habiter sous les tentes des pécheurs 2».
Quoi donc? Etre petit dans la maison du Seigneur, n’est-ce pas l’habiter? Il n’emploie ce mot d’habiter, que pour ceux qui règnent, qui possèdent, qui dominent, qui gouvernent; quant à ceux que l’on méprise, ils n’habitent pour ainsi dire pas, mais ils sont assujétis. L’interlocuteur aurait dit alors: J’aime mieux servir dans la maison du Seigneur, que régner sous les tentes des pécheurs. Si donc il y a une distinction entre « toutes les nations » et « tous les habitants de la terre», comme il y en a une entre « écoutez »
et « prêtez l’oreille», ce qui paraît une répétition, sans en être une réellement, le Prophète a voulu nous dire que tous entendront cette parole de Dieu, non-seulement les pécheurs et les impies, mais aussi les justes. Ils sont mélangés aujourd’hui
1. Matt. XI, 25. — 2. Ps. LXXXIII, 11.
pour entendre cette parole; mais quand viendra le moment d’en rendre compte, ceux qui l’auront entendue sans profit seront séparés de ceux qui l’auront entendue des oreilles. Que les pécheurs écoutent : « Vous tous, ô peuples, écoutez ceci ». Que les justes écoutent, eux qui n’ont pas entendu en vain, et qui gouvernent la terre plus qu’ils n’en sont gouvernés « Prêtez l’oreille, vous tous qui habitez la terre ».
3. Le Prophète ajoute encore : « Et vous, hommes de la terre, et enfants des hommes 1 ». Cette expression : « Hommes de la terre», s’appliquerait aux pécheurs; et cette autre : « Enfants des hommes », aux fidèles et aux justes.
Vous voyez donc revenir cette distinction. Quels sont les hommes de la terre? les fils de la terre. Quels fils de la terre ? Ceux qui recherchent les possessions terrestres. Quels sont les fils des hommes? Ceux qui appartiennent au Fils de l’homme. Déjà nous avons établi devant vous cette distinction, et nous avons vu qu’Adam était homme sans être fils de l’homme; que le Christ était fils de l’homme , et qu’il était Dieu 2. Ainsi, tous ceux qui appartiennent à Adam sont hommes de la terre, tous ceux qui sont du Christ sont « fils de l’homme ». Que tous écoutent néanmoins, je ne refuse ma parole à personne. Celui-ci est terrestre, qu’il écoute ma parole, dans la crainte du jugement; celui-là est fils de l’homme, qu’il écoute, afin de régner. « Que le riche et le pauvre s’unissent ». Nouvelle répétition. Cette expression: « Le riche », s’applique aux hommes terrestres; cette autre: «Le pauvre», aux enfants des hommes. Par les riches on doit entendre les orgueilleux; et par les pauvres, les humbles. Qu’un homme possède beaucoup de biens, il est pauvre s’il ne s’en prévaut pas. Qu’il ne possède rien, Dieu le rangera néanmoins parmi les riches, les réprouvés, s’il a le désir ou l’orgueil de la richesse. C’est par le coeur, et non par le palais ou le coffre-fort, que Dieu juge des pauvres ou des riches. Ne sont-ils pas réellement des pauvres, ceux qui accueillent ce précepte de l’Apôtre, disant à Timothée : « Commande aux riches du siècle de n’être point orgueilleux 3? » Comment, de ceux qui étaient riches, a-t-il fait des pauvres? Il leur enlève ce qui nous fait rechercher les richesses. Car
1. Ps. XL, VIII,3.— 2. Discours sur le Ps. VIII, n. 10.— 3. I Tm. VI, 17.
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nul ne désire les richesses que pour s’élever au-dessus de ceux qui l’environnent, et leur paraître supérieur. Leur interdire l’orgueil, c’est donc les rendre semblables à ceux qui n’ont rien ; et peut-être un mendiant est plus orgueilleux de ses quelques pièces de monnaie, que le riche docile à cette recommandation de saint Paul : « Défendez aux riches du siècle de s’enorgueillir ». Comment s’abstenir de l’orgueil? En accomplissant ce qui suit : « De ne pas mettre leur confiance dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui nous est nécessaire pour la vie 1 ». L’Apôtre ne dit pas : Qui leur donne ; mais bien: « Qui nous donne». Paul n’avait-il donc aucune richesse ? Il en avait assurément. Quelles richesses? Celles dont l’Ecriture a dit à un autre endroit: « Le monde entier est la richesse de l’homme fidèle 2 ». Ecoute encore ce qu’il avoue de lui-même : « Nous paraissons ne rien posséder, quoique nous possédions tout 3». Quiconque désire la richesse, ne doit donc pas s’attacher à une partie, et il possédera le tout ; mais qu’il s’attache à Celui qui a tout créé. « Que le riche et le pauvre s’unissent ». Il est dit dans un autre psaume : « Que les pauvres mangent, et ils seront rassasiés ». Quel avantage fait-il aux pauvres? «Qu’ils mangent et ils seront rassasiés ». Que mangeront-ils? c’est le secret des fidèles. Comment seront-ils rassasiés? En imitant la passion du Seigneur, et en ne laissant pas improductif le prix de leur rançon. « Les pauvres donc mangeront et seront rassasiés, et ils béniront le Seigneur, ceux qui le recherchent 4 ». Et les riches ? Ils mangent aussi. Mais comment? « Tous les riches de la terre ont mangé et ont adoré 5». Le Prophète ne dit point : ils ont mangé et sont rassasiés; mais bien : «Ils ont mangé et ils ont adoré ».
Ils adorent Dieu à la vérité, mais ne veulent pas voir des frères dans les autres hommes. Ceux-ci mangent donc et ils adorent; ceux-là mangent et sont rassasiés; et tous mangent néanmoins. A celui qui mange on demandera compte de sa nourriture ; que le dispensateur de cette nourriture n’en éloigne personne, mais qu’il avertisse de redouter le compte à rendre. Que tous donc prêtent l’oreille à ces paroles, pécheurs et
1. I Tim. VI, 17. — 2. Prov. XVII, 6, selon les LXX. — 3. II Cor. VI, 10.— 4. Ps. XXI, 27. —5. Id.30.
justes, peuples et habitants de la terre. « Et les habitants de la terre, et les enfants des hommes, et le riche et le pauvre ensemble », unis et non séparés. C’est le temps de la moisson qui doit séparer, c’est la main du vanneur qui le pourra faire 1. Maintenant, que le riche et le pauvre s’unissent pour écouter, que les boucs et les agneaux paissent ensemble, jusqu’à l’avènement de Celui qui doit séparer les uns à sa droite, les autres à sa gauche 2. Qu’ils s’unissent pour écouter le maître qui les instruit, de peur qu’ils ne soient séparés pour entendre le Juge qui les condamnera.
4. Mais que doivent-ils entendre maintenant? « Ma bouche parlera la sagesse, et les méditations de mon coeur donneront l’intelligence 3». Ici encore il y a une répétition, de peur qu’après avoir dit : « Ma bouche », on ne crût entendre parler un homme qui aurait la sagesse sur les lèvres. Plusieurs ont en effet la sagesse sur les lèvres et non dans le coeur; et c’est d’eux qu’il est dit : « Ce peuple m’honore des lèvres, et leur coeur est loin de moi 4 ». Que va donc te dire l’interlocuteur? Après avoir dit : « Ma bouche parle la sagesse », afin que tu comprennes bien que la parole de la bouche émane véritablement du coeur, il ajoute : « Et la méditation de mon coeur donne l’intelligence ».
5. « Je prêterai l’oreille à la parabole, je développerai sur la harpe le sujet de mes chants 5». Quel est celui-ci dont le coeur, dans ses méditations, donne l’intelligence, en sorte qu’elle n’est pas seulement sur la superficie des lèvres, mais qu’elle pénètre l’intérieur de l’homme? Quel est celui qui écoute et qui parle ensuite? Beaucoup parlent sans avoir écouté. Quels sont donc ceux qui parlent sans avoir écouté? Ceux qui ne font pas ce qu’ils disent; tels ces Pharisiens, assis, dit le Seigneur, dans la chaire de Moïse. Dieu a voulu vous par1er de cette chaire de Moïse par ces hommes qui disent et ne font pas. Le Seigneur a voulu par là vous donner la sécurité. Ne craignez point, dit-il, « faites ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font, car ils disent et n’agissent pas 6». Ils n’écoutent pas ce qu’ils disent. Mais ceux qui disent et qui pratiquent, entendent ce qu’ils disent; de là vient qu’ils parlent avec fruit, parce qu’ils écoutent. Celui-là donc qui parle sans écouter peut être utile aux
1. Matt. III, 12. — 2. Id. XXV, 30, 33. — 3. Ps. XLVIII, 4. — 4. Isa. XXIX, 13. — 5. Ps. XLVIII, 5. — 6. Matt. XXIII, 2, 3.
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autres et inutile à lui-même. Quant à celui qui parle ici, qui veut écouter d’abord, parler ensuite; avant de dire : « Je développerai sur ma harpe le sujet de mes chants », ce qui est le langage des organes, car l’âme se sert du corps comme le joueur de sa harpe, il nous dit tout d’abord : « J’inclinerai mon oreille à la parabole »; c’est-à-dire, avant de vous parler par mes organes, avant de jouer du psaltérion, je prêterai tout d’abord l’oreille à la parabole; c’est-à-dire, j’écouterai ce que je dois vous dire. Et pourquoi « à la parabole? »
Parce que maintenant nous voyons dans un miroir et en parabole 1 , selon cette parole de l’Apôtre: « Tant que nous habitons dans ce corps, nous marchons hors du Seigneur 2», Car nous ne voyons pas encore face à face sans le voile des paraboles, sans l’ombre des énigmes. Tout ce que nous comprenons maintenant, nous le voyons en énigme. L’énigme est une parabole obscure, difficile à comprendre. Quelque soin que prenne l’homme de cultiver son coeur, de rentrer en lui-même pour comprendre les choses intérieures, tant que nous voyons à travers le voile d’une chair corruptible, nous ne voyons qu’en partie. Mais quand la résurrection nous aura rendus incorruptibles, et qu’apparaîtra le Fils de l’homme pour juger les vivants et les morts, alors on verra ce Fils de l’homme, qui a d’abord été jugé et qui à son tour jugera le monde, fera le discernement des bons et des méchants, placera les méchants à sa gauche et les bons à sa droite. Les bons et les méchants le verront, mais il dira aux méchants : « Allez au feu éternel » ; et aux bons : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume. Et les méchants s’en iront aux flammes éternelles, et les justes dans la vie éternelle 3 » ; et là ils verront à découvert
cette face que les méchants ne sont pas dignes de voir. Ecoutez mes paroles. Quand le Fils de l’homme était sur la terre pour être jugé, les méchants l’ont vu comme les bons, car les
Apôtres qui le suivaient l’ont vu, et les Juifs qui le crucifièrent l’ont vu aussi; de même quand il viendra juger le monde, les bons et les méchants le verront aussi; les bons, pour en recevoir la récompense, parce qu’ils l’auront suivi; les méchants, pour en être châtiés, parce qu’ils l’auront crucifié. Il n’y aura donc pour être damnés que ceux qui l’auront crucifié? J’ose le dire, il n’y aura que ceux-là.
1. I Cor. XIII, 12. — 2. II Cor. V, 6. — 3. Matt. XXV, 31-36.
Donc, diront les pécheurs d’ici-bas, nous sommes en sûreté. Oui, vous êtes en sûreté, si Dieu ne sonde pas l’intention. Mais que dis-je? Que votre charité veuille bien comprendre, afin qu’au jugement de Dieu ils ne se plaignent point de n’avoir point compris. Les Juifs ont vu le Christ et l’ont crucifié; et toi qui ne vois pas le Christ, tu es rebelle à sa parole. Mais résister à sa parole, n’est-ce pas crucifier sa chair, situ le voyais? Le juif l’a méprisé quand il pendait à la croix, et tu le méprises quand il est assis dans le ciel. Deux sortes d’hommes l’ont donc vu quand il était sur la terre; deux sortes d’hommes le verront quand il viendra. Car le Fils de l’homme viendra pour nous juger. Comme le Père ne s’est pas incarné et n’a pas souffert, il ne juge que par son Fils, qui a dit dans l’Evangile : « Le Père ne juge personne, il a donné tout jugement au Fils » ; et peu après il ajoute: « Il lui a donné le pouvoir de juger, parce qu’il est le Fils de l’homme 1 ». Comme Fils de Dieu, le Verbe est toujours avec son Père; et comme il est toujours avec son Père, il juge toujours avec son Père; mais comme Fils de l’homme, il a été jugé et il doit juger. De même qu’il a été vu par ceux qui ont cru en lui et par ceux qui l’ont cloué à la croix quand il a été jugé; ainsi, quand il viendra juger, il sera vu par ceux qu’il condamnera et par ceux qu’il couronnera. Mais quant à cette vision de Dieu qu’il a promise à ceux qui l’aiment, quand il a dit : « Celui qui m’aime sera aimé de mon Père; celui qui m’aime garde mes commandements, et moi je l’aimerai et me manifesterai à lui 2 » ; cette vision n’est pas pour les méchants. Cette claire vue sera comme une intimité, il la réserve aux siens et n’en fait aucune part aux impies. Quelle est cette vision? qu’est-ce que le Christ? Il est égal au Père. Mais encore, qu’est-ce que le Christ? « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 3 ». C’est après cette vision que nous aspirons en gémissant, pendant que nous sommes en cette vie; telle est la vision qui nous est réservée pour la fin des temps, vision que nous n’avons ici-bas que sous des voiles 4. Si donc nous voyons en énigme, inclinons notre oreille pour entendre, et développons ensuite sur la harpe l’objet de nos chants;
1. Jean, V, 22, 27. — 2. Id. XIV, 21. — 3. Id. L 1. — 4. I Cor. XIII, 12.
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écoutons ce que nous disons, faisons ce que nous recommandons.
6. Que dit le Prophète? « Pourquoi craindrai-je au mauvais jour? D’être enveloppé dans l’iniquité de mes voies».
Ce début est un peu obscur: « Pourquoi », dit-il, « craindrai-je au mauvais jour? D’être enveloppé dans l’iniquité de mes voies ».Cette iniquité qui doit l’envelopper est donc un plus grand sujet de crainte. Car un homme ne doit pas craindre ce qu’il ne peut éviter. Que fera, par exemple, pour ne pas mourir, celui qui craint la mort? Qu’un fils d’Adam m’indique le moyen d’échapper à la peine d’Adam. Mais plutôt qu’il se sou-vienne que, né d’Adam, il a suivi Jésus-Christ, et qu’il doit ainsi payer le tribut d’Adam et recueillir les promesses de Jésus-Christ. Celui qui redoute la mort n’a donc nul moyen de l’éviter; mais pour celui qui redoute l’arrêt qui frappe les impies « Allez au feu éternel », il y a moyen d’y échapper. Qu’il ne craigne donc point.
A quoi bon cette crainte? L’iniquité de ses voies doit l’envelopper. Si donc il évite les voies impies, et marche par les voies de Dieu, il n’arrivera point aux jours mauvais : le jour mauvais, le dernier de tous, n’aura rien de fâcheux pour lui. Car ce dernier jour sera funeste aux uns, favorable aux autres. Sera-t-il funeste à ceux qui s’entendront dire : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume 1 ? » Mais il sera funeste pour ceux qui entendront « Allez au feu éternel ». Si donc c’est l’iniquité de nos voies qui doit nous envelopper, pourquoi craindre au jour mauvais ? Que les hommes plutôt travaillent ici-bas à leur salut, qu’ils détournent l’iniquité de leurs voies; qu’ils marchent, oui, qu’ils marchent dans cette voie dont le Christ a dit : « C’est moi qui suis la voie, la vérité, et la vie 2 » ; et qu’ils ne craignent pas au jour mauvais, puisque celui qui s’est fait la voie leur donne la sécurité. « Pourquoi craindrai-je au jour mauvais? D’être enveloppé dans l’iniquité de mes voies ». Qu’ils évitent l’iniquité de leurs démarches, car c’est par la démarche que chacun tombe. Ecoutez bien, mes frères; que dit le Seigneur au serpent? « La femme observera ta tête, et toi tu observeras son talon 3 ». Le diable observe donc ton talon, afin de te faire tomber dans tes démarches. S’il observe ton talon, observe sa tête. Qu’est-ce à dire sa tête ? Le
1. Matt. XXV, 32-41. — 2. Jean, XIV, 6. — Gen. III, 15.
commencement d’une suggestion mauvaise. Dès qu’il commence à te suggérer le mal, résiste-lui, avant qu’un plaisir criminel surgisse, et que le consentement le suive; ainsi tu éviteras sa tête, et il ne surprendra pas ton talon. Pourquoi le Seigneur tenait-il ce langage à Eve? Parce que l’homme tombe par la chair, et que pour nous l’Eve intérieure est notre chair. « Celui qui aime son épouse », a-t-il été dit, « s’aime lui-même 1». Qu’est-ce à dire, « lui-même ? » L’Apôtre l’explique ensuite et dit : « Nul n’a jamais haï sa propre chair 2». Comme donc le démon veut nous faire tomber par la chair, de même qu’il fit tomber Adam par Eve 3, il est recommandé à Eve d’observer la tête du serpent, parce que celui-ci observe son talon. Si donc c’est l’iniquité de votre ta-ion ou de vos démarches qui doit vous envelopper, pourquoi craindre au jour mauvais, puisque votre conversion au Christ vous donne le pouvoir de ne point commettre l’iniquité, et qu’alors il n’y aura plus rien pour vous envelopper, et que vous verrez avec joie et sans pleurs votre dernier jour?
7. Quels sont alors ceux qu’enveloppera l’iniquité de leurs démarches? « Ceux qui se confient en leur vertu, et se glorifient dans l’abondance de leurs richesses 4 », Voilà donc ce que j’éviterai, pour n’être point enveloppé dans l’iniquité de mes démarches. Comment l’éviter? Ne mettons point notre espérance dans nos vertus, non plus que notre gloire dans nos grandes richesses; mais glorifions-nous dans celui qui a promis la grandeur à notre humilité, et qui menace de damner les orgueilleux; et alors l’iniquité de nos démarches ne nous enveloppera point; mais ceux « qui mettent leur espoir dans leur vertu, et leur gloire dans leurs grandes richesses ».
8. Il en est qui comptent sur leurs amis, d’autres sur leur force, d’autres sur leurs richesses. C’est en cela et non en Dieu qu’espèrent les hommes. Après avoir parlé de la force, parié des richesses, le Prophète parle des amis : « Un frère ne rachète point, un homme rachètera-t-il 5 ? » Espères-tu qu’un homme te rachètera de la colère à venir ? Si un frère ne t’en rachète pas, un homme t’en rachètera-t-il ? De quel frère est-il dit que s’il ne rachète point, nul homme ne pourra nous racheter? de celui qui a dit après la
1. Eph. V, 28. — 2. Id. 29. — 3. Gen. III, 6. — 4. Ps. XLVIII, 7.— 5. Id. 8.
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résurrection : « Allez, dites ceci à mes frères 1 ». Il a voulu devenir notre frère, et nous le témoignons tous les jours en disant à Dieu: «Notre Père ». Appeler Dieu « notre Père », c’est appeler le Christ notre frère. Donc, avec Dieu pour Père et le Christ pour frère, il n’y a rien craindre au jour mauvais. Celui-là ne peut être enveloppé dans l’iniquité de ses voies; car il ne compte ni sur sa vertu, ni sur l’abondance de ses richesses, et ne se vante point d’avoir de puissants amis. Que l’homme compte alors sur celui qui est mort pour le délivrer de la mort éternelle; qui s’est humilié pour l’élever; qui l’a cherché jusque dans l’impiété, afin que l’homme devenu fidèle le cherchât à son tour. Si donc ce frère ne nous rachète pas, l’homme nous rachètera-t-il ? Adam nous rachètera-t-il , si le Christ ne nous rachète pas? « Le frère ne rachète point, l’homme rachètera-t-il 5? »
9. « L’homme ne donne point à Dieu le prix de sa rançon ni ne rachète son âme 2», Tel fonde son espoir sur sa force, ou sur ses grandes richesses, qui ne saurait donner à Dieu le prix de sa rançon », c’est-à-dire de quoi fléchir le Seigneur, et l’apaiser pour ses péchés : « Il ne saurait racheter son âme », lui qui présume de sa vertu, de ses amis, de ses richesses. Quels sont ceux-ci qui rachètent leur âme? Ceux à qui le Seigneur a dit: « Faites-vous des amis avec la monnaie de l’iniquité, afin qu’ils vous reçoivent dans des tabernacles éternels 3 ».Ceux-là donnent le prix de leur âme, qui ne cessent de faire l’aumône. Aussi ne veut-il point que ceux qu’il instruit par Timothée, soient orgueilleux et se glorifient de leurs richesses; enfin il ne veut pas que leurs richesses vieillissent chez eux, mais qu’ils en usent de façon à racheter leur âme. Car il dit: « Ordonnez aux riches du siècle de ne point s’enorgueillir, ni de compter sur des richesses qui sont incertaines ; mais sur Dieu qui nous donne tout ce qui nous est nécessaire 4». Et comme s’ils disaient : Que ferons-nous de nos richesses? il ajoute : « Que les riches le soient en bonnes oeuvres, qu’ils donnent généreusement, qu’ils fassent part de leurs biens 5 ». En cela ils ne perdront rien ; d’où le savons-nous? Ecoutez ce qui suit: « Qu’ils s’acquièrent un trésor et un fondement solide pour
1. Matt. XXVIII, 10.— 2. Ps. XLVIII, 9.— 3. Luc, XVI, 9.—4. I Tim. VI,17.— 5. Ibid.
l’avenir, afin qu’ils embrassent la vie éternelle 1 ». C’est ainsi qu’ils donneront la
rançon de leur âme. Voici encore un avertissement du Seigneur:
« Faites-vous des bourses qui ne s’usent point, et dans le ciel un trésor qui ne s’épuise jamais, dont le voleur n’approche point, que les vers n’altèrent point 2 ». Le Seigneur n’exige donc pas que tu perdes tes richesses, il te conseille seulement d’en changer la place. Comprenez bien ceci, mes frères si un ami entrait dans votre maison, et qu’il vît votre froment placé dans un endroit humide, sachant combien le blé est assujéti à la pourriture, ce que peut. être vous ne sauriez pas, il vous donnerait un avis, et vous dirait : Frère, vous perdez ce que vous n’avez amassé qu’avec beaucoup de travail; vous avez mis dans un endroit humide ces blés qui seront bientôt pourris. Que faut-il faire, lui direz-vous ? Les mettre dans un endroit plus élevé. Alors vous écouteriez cet avis amical, vous transporteriez vos blés dans un lieu plus élevé; et vous n’écoutez pas le Christ qui vous avertit de mettre votre trésor dans le ciel, où vous ne retrouverez pas seulement ce que vous aurez conservé, mais où vous échangerez la terre pour le ciel, des biens du temps pour des biens de l’éternité, où vous prêtez à usure à Jésus-Christ, et où pour peu de choses sur la terre, il vous rendra de grands biens? Quant à ceux qui seront enveloppés par l’iniquité de leurs voies, parce qu’ils se confient en leur vertu, qu’ils se glorifient de leurs richesses et qu’ils mettent leur espoir dans la puissance de leurs amis: « Ils ne donnent rien à Dieu pour leur rançon, ils ne rachèteront point leur âme».
10. Que dit le Prophète à propos de cet homme? « Son labeur sera éternel, sa vie aura une fin 3 ». Son labeur sera donc sans fin, mais sa vie est bornée. Pourquoi dit-il que sa vie aura une fin? C’est que ces hommes ne font consister la vie que dans les délices de chaque jour. Aussi beaucoup de pauvres et d’indigents parmi nous, trop peu affermis dans la vertu et n’envisageant point ce que Dieu leur a promis pour ces grands travaux, quand ils voient des riches chaque jour dans les festins, radieux de tout l’éclat de l’or et de l’argent, que disent-ils? Voilà les seuls qui vivent, c’est là vraiment vivre. Voilà ce que l’on dit ; ne le disons plus, mes frères, je
1. I Tim. VI, 19. — Luc, XII, 33. — Ps. XLVIII 10.
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vous en avertis. Et si nous devons encore entendre ce langage, que du moins nous l’entendions plus rarement que si nous n’avions point été avertis. Nous n’avons pas en nous-mêmes cette confiance, que cet avertissement fasse disparaître totalement ce langage; mais que du moins il devienne plus rare, car on le tiendra jusqu’à la fin des siècles. C’est peu qu’on dise d’un riche qu’il vit, on ajoute qu’il parle, qu’il tonne. Tu crois qu’il est seul pour vivre; eh bien! qu’il vive, mais sa vie finira, car il ne donne rien pour la rançon de son âme; sa vie finira, son labeur ne finira point. « Il travaillera éternellement, et sa vie finira ». Comment sa vie finira-t-elle? Comme la vie de celui qui était vêtu de pourpre et de fin lin, qui faisait chaque jour bonne chère, qui n’avait que la hauteur et l’orgueilleux mépris pour ce malheureux couvert d’ulcères, couché à sa porte, dont les chiens léchaient les plaies, tandis qu’il désirait les miettes qui tombaient de la table du riche. De quoi servirent à cet homme ses grands biens? l’un et l’autre changèrent d’état : de la porte du riche l’un fut porté au sein d’Abraham, et de sa table splendide l’autre fut précipité dans le feu : le premier se reposait, le second brûlait ; l’un était rassasié, l’autre avait soif; chez l’un, au labeur temporel succédait une vie sans fin; chez l’autre, à une vie passagère succédait une douleur éternelle. De quoi servaient les richesses à cet homme qui, dans les flammes de l’enfer, demandait qu’une goutte d’eau tombât du doigt de Lazare pour rafraîchir sa langue; « car », disait-il, « je brûle de cette flamme », et cela ne lui fut point accordé 1. Il désirait une goutte d’eau tombant du doigt de Lazare, comme celui-ci avait désiré les miettes tombant de sa table ; mais la douleur avait fini pour l’un, comme la vie avait fini pour l’autre: la douleur de ce dernier devait être éternelle, la vie de celui-là également éternelle.
Notre vie d’ici-bas n’est proprement pas une vie pour nous qui souffrons ; mais il n’en sera pas ainsi dans la suite, notre vie sera éternellement dans le Christ : quant à ceux qui veulent vivre ici-bas, ils souffriront à jamais et ne vivront qu’un temps.
11. « Car celui-là ne verra point la mort après avoir vu mourir les sages ». Celui dont le travail sera éternel, et dont la vie
1. Luc, XVI, 19-26. — Ps. XLVIII, 11.
doit finir, « ne verra point la mort après avoir vu mourir les sages ». Qu’est-ce à dire? C’est-à-dire que, après avoir vu mourir les sages, il ne saura point ce qu’est la mort. Car il se dit : Cet homme n’est-il pas mort en dépit de sa sagesse, de sa vie si régulière et de sa piété envers Dieu?
Je n’ai donc plus qu’à me livrer aux plaisirs pendant cette vie, car la sagesse ne peut nous donner de ne point mourir. Il voit ainsi un sage mourir, sans comprendre ce qu’est la mort. « Il ne connaîtra point la mort après avoir vu mourir les sages ». Il ressemble aux Juifs qui ont vu le Christ cloué à la croix, et qui l’ont méprisé en disant : « S’il était Fils de Dieu, il descendrait de la croix 1 » : ils n’ont point vu ce que c’est que mourir. Ah! si du moins ils eussent vu ce que c’est que mourir, s’ils l’eussent compris! Le Christ mourait selon le temps, pour vivre selon l’éternité, et eux vivent selon le temps pour subir une mort éternelle. Mais parce qu’ils le voyaient mourir, ils ne voyaient point la mort, c’est-à-dire qu’ils ne comprenaient pas ce que c’est que la véritable mort. Que disent-ils en effet, même dans leur sagesse? « Condamnons-le à une mort honteuse, et l’on verra ce que valent ses paroles; s’il est vraiment le Fils de Dieu, Dieu le délivrera des mains de ses ennemis 2 », et ne permettra pas qu’il meure, s’il est vraiment son Fils. Mais en le voyant sur la croix, exposé à leurs insultants défis, sans en descendre, ils se dirent : C’est vraiment un homme. On leur répond: Il pouvait bien descendre de la croix, celui qui a pu ressusciter du sépulcre ; mais il nous apprenait à supporter les insultes, à n’opposer que la patience aux langues des méchants, à boire le calice de l’amertume, et à recevoir ainsi le salut éternel. Bois donc, ô malade, bois ce calice amer, afin d’obtenir la guérison, toi dont les entrailles ne sont point guéries:
ne crains point, c’est pour t’empêcher de craindre que le médecin a bu le premier ce breuvage, ou que le Seigneur a épuisé le premier le calice amer de la passion. Il l’a bu, celui qui n’avait en lui aucun péché, qui n’avait rien à guérir.
Bois à ton tour, jusqu’à ce que l’amertume de cette vie soit passée, jusqu’à ce que vienne cette vie, qui n’aura ni scandales, ni colère, ni envie, ni amertume, ni fièvre, ni tromperie, ni dissensions, ni
1. Matt. XXVII, 12. — 2. Sag. II, 20.
vieillesse, ni mort, ni combat. Souffre ici-bas, puisque fa douleur doit finir. Souffre, de peur qu’en refusant de souffrir, tu n’arrives à la fin de ta vie sans arriver à la fin de tes douleurs. « Il ne comprendra point la mort en voyant mourir les sages».
12. « L’imprudent et l’insensé périront ensemble 1 ». Qui est imprudent? Celui qui l’envisage pas l’avenir. Qui est insensé? Celui qui ne comprend pas son malheur. Mais toi, comprends ton malheureux sort en cette vie, et pense à devenir heureux dans l’avenir. Comprendre ton sort ici-bas, c’est n’être plus insensé; et pourvoir à ton avenir, c’est n’être plus imprudent. Quel est celui qui pourvoit à son avenir? C’est le serviteur à qui son maître avait donné l’administration de son bien, pour lui dire ensuite : « Vous ne pouvez plus gouverner mes biens, rendez compte de votre administration. Que ferai-je », dit en lui-même ce serviteur? « je ne puis bêcher la terre, et je rougis de mendier 2 ». Mais, avec le bien de son maître, il se fit des amis qui pussent le recevoir quand il fut privé de son emploi. Il fit donc tort à son maître, afin de se faire des amis chez qui il pût se retirer ; mais toi, tu n’as pas à craindre de faire du tort, puisque le Seigneur t’y engage, en te disant lui-même : « Faites-vous des amis avec la monnaie de l’iniquité ».
Peut-être tes biens ne sont-ils que le fruit de l’injustice; ou peut-être y a-t-il injustice en ce que tu possèdes, et qu’un autre n’a rien; que tu es dans l’abondance, un autre dans la pauvreté. Avec cette monnaie de l’iniquité, avec ces biens que les méchants seuls appellent des richesses, fais-toi des amis, et tu seras prudent. C’est amasser pour toi, sans tromper personne. Tu paraîtras dissipateur, mais est-ce dissiper son argent que de le mettre en trésor? Voyez, mes frères, les enfants qui veulent acheter je ne sais quoi ; ont-ils trouvé quelques pièces de monnaie, ils les mettent dans quelque lieu secret, qu’ils n’ouvrent que longtemps après. Ont-ils perdu leur trésor, parce qu’ils ne le voient point? Soyez donc sans crainte vous-mêmes. Des enfants ont caché leur argent dans leur coffre, et sont pleins de sécurité, et tu craindrais en le plaçant dans les mains du Christ? Sois donc prudent, et fais-toi des ressources pour l’avenir dans le ciel. Sois prudent et imite la fourmi,
1. Ps. XLVIII, 11. — 2. Luc, XVI, I, 2.
comme le dit l’Ecriture 1; amasse pendant l’été, afin de ne pas souffrir de la disette en hiver: l’hiver, c’est le dernier jour, le jour de la tribulation; l’hiver, c’est le jour des scandales et de l’amertume : amasse aujourd’hui ce qui peut te soutenir alors: situ ne le fais, tu mourras tout à la fois imprudent et insensé.
13. Mais ce riche est mort et on lui a fait des funérailles dignes de lui. Voilà où les hommes en reviennent : ils ne considèrent point la vie d’un homme, mais la pompe de ses funérailles. O heureux celui qui fait verser tant de larmes ! Hélas! il a vécu de manière à être regretté d’un petit nombre, et tous devraient pleurer celui qui mène une vie si désordonnée. Mais sa pompe funèbre était magnifique; il repose dans un riche tombeau, de précieux tissus l’enveloppent, il est tout embaumé de parfums et d’aromates. Et puis quel tombeau on lui élève! Quel marbre superbe! Hélas! vit-il dans ce tombeau? Il y est mort. Voilà ce que les hommes ont pris pour des biens, et ils se sont éloignés de Dieu, et n’ont pas cherché les vrais biens, emportés qu’ils étaient par l’éclat des biens trompeurs: aussi voyez la suite. Celui qui n’a pas donné le prix de son âme, qui n’a pas compris la mort, parce qu’il a vu mourir les sages, a pris place parmi les imprudents et les insensés pour mourir avec eux. Et comment périront « ceux qui laisseront leurs richesses aux étrangers? — L’imprudent et l’insensé doivent mourir ensemble ».
14. Ecoutez bien, mes frères ! « Et ils laisseront leurs richesses à l’étranger». Il semble que le Prophète regarde comme une malédiction que des étrangers possèdent leurs biens après leur mort. Bienheureux alors ceux qui laisseront leurs biens à leurs enfants, qui ont les leurs pour héritiers? Avoir des enfants, c’est n’être point mort. Que font les enfants? Ils conservent à leur tour ce que leur omit laissé les parents ; et même c’est peu de le conserver, ils l’augmentent. Et pour qui conservent-ils ces richesses? Pour leurs enfants, et ceux-ci à leur tour pour leurs enfants, et ces troisièmes pour leurs enfants encore. Qu’y aura-t-il donc pour le Christ ? Qu’y aura-t-il pour leur âme? Tout sera-t-il pour les enfants? Entre tous ces enfants qu’ils ont sur la terre, qu’ils daignent compter un frère qu’ils ont au ciel, à qui ils auraient dû tout donner,
1. Prov. VI, 6; XXX, 25.
520
ou du moins partager avec lui. Toutefois, me dira quelqu’un : Voilà ceux que maudit l’Ecriture: ceux qui meurent sans laisser à leurs enfants leur héritage ; elle appelle heureux celui qui leur laisse ses possessions. Pour moi, qui prête mon oreille à la vérité, je veux examiner ce sens, et je trouve que l’Ecriture n’a rien dit en vain. Je vois mourir en effet beaucoup de méchants qui ont leurs fils pour héritiers; et I’Ecriture n’a pu parler de manière à les séparer de ces misérables dont elle condamne la conduite ; et quel peut être mon sens, croyez-vous, mes frères, sinon que tous les hommes de cette sorte laisseront leurs biens à des étrangers? Comment leurs fils seront-ils des étrangers? Les fils des méchants sont des étrangers; nous voyons en effet qu’un étranger devient le prochain d’un autre, dès qu’il lui rend service. Qu’un des vôtres ne vous rende aucun service, il vous devient étranger. Où trouvons-nous donc un étranger dont ses services ont fait un proche? Dans l’Evangile. Un homme blessé par des voleurs gisait sur le grand chemin, et le Seigneur avait dit à quelqu’un : « Tu aimeras le prochain comme toi-même ; et cet homme avait répondu: Qui donc est mon prochain? et le Seigneur lui dit qu’un homme allant de Jérusalem à Jéricho tomba entre les mains des voleurs qui le laissèrent à demi-mort »; que ses proches passèrent; car c’était un juif qui allait aussi de Jérusalem à Jéricho; « et que le prêtre qui vint sur ces entrefaites passa outre ; qu’un lévite vint aussi et passa de même; qu’un Samaritain vint à passer », et que ce Samaritain, que je ne connais point, mais qui était étranger au blessé, « s’approcha de lui, considéra sa misère, soigna ses plaies par pitié, le mit sur son cheval, le conduisit dans une hôtellerie et le recommanda au maître de l’hôtellerie». Tout cela est une parabole qu’il me serait trop long d’expliquer; mais, pour en revenir à ce que j’ai avancé, mes frères, le Seigneur demanda: « Lequel des trois qui passèrent fut le prochain du blessé? et le docteur de la loi répondit : Je crois que c’est celui qui eut pitié de lui. Allez », dit le Sauveur, « et faites de même 1 ». Celui-là donc est votre prochain à qui vous faites miséricorde. Si donc un Samaritain est devenu le prochain de ce blessé par la pitié qu’il en eut,
1. Luc, X, 27-37.
par les secours qu’il lui porta; quiconque ne peut te venir en aide au moment des afflictions, devient pour toi un étranger. Revenons donc à ces riches qui ont vécu dans le crime, qui ont agi avec orgueil, qui sont morts en laissant leurs richesses, je ne dis pas à des étrangers, mais à des fils, et à des fils qui vivront comme leurs pères, qui seront superbes comme eux , voleurs comme eux, avares comme eux : ces fils leur sont étrangers. Et afin que vous compreniez bien qu’ils leur sont étrangers, les héritiers de ce riche de l’Evangile que dévoraient les flammes, le secoururent-ils? Mais, direz-vous, peut-être n’eut-il point d’héritiers naturels, et ses biens passèrent-ils à des étrangers? L’Evangile nous dit qu’il avait des héritiers ; car il s’écrie:
« J’ai cinq frères ». Ses frères ne purent alors le secourir au milieu des flammes dévorantes. Que dirait ce riche aujourd’hui? « J’ai cinq frères 1 », et j’ai négligé de me faire un ami de celui qui gisait autrefois à ma porte : ces frères qui possèdent mes biens ne peuvent me secourir, et sont des étrangers pour moi. Vous le voyez donc, tous ceux qui vivent mal laissent leurs biens à des étrangers.
15. Mais sans doute ces étrangers, qu’on nomme leurs proches, leur viennent en aide? Voyez ce qu’ils peuvent leur donner, écoutez à ce propos les railleries de l’Ecriture : « L’imprudent et l’insensé périront ensemble, et ils laisseront leurs biens à des étrangers». Pourquoi dit-il : « A des étrangers? » Parce qu’ils ne pourront leur être d’aucun secours. Et toutefois voyez en quoi ils s’imaginent leur être utiles : « Et leurs tombeaux seront leurs maisons pour l’éternité 2 ». On leur construit des sépulcres, et ces sépulcres sont des maisons. Souvent tu entendras un riche te dire: J’ai un palais de marbre, que je dois laisser, et je ne pense pas à me construire une maison éternelle pour y habiter sans fin. Quand il pense à se bâtir un sépulcre enrichi de marbre et de sculpture, il semble penser à une maison éternelle; comme si telle était la demeure du riche de l’Evangile. Ah! s’il y demeurait, il ne demeurerait point dans les enfers. Ce qui doit nous préoccuper, ce n’est pas le lieu où demeurera le corps, mais bien le lieu que doit habiter l’âme du pécheur ; mais « leurs sépulcres sont leurs demeures pour l’éternité. Leurs tentes subsisteront d’âge en âge.
1. Luc, XVI, 28. — 2.Ps. XLVIII, 12
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« Leurs tentes » sont les demeures qu’ils n’habitent que d’une manière passagère, « leurs maisons », les sépulcres qu’ils doivent habiter à jamais. Ils laissent les tentes à leurs proches, ces tentes qu’ils habitaient pendant leur vie, et ils vont dans leurs sépulcres comme dans des palais éternels. De quoi leur sert que leurs tentes passent de race en race ? Et par là nous entendons qu’elles passeront à leurs enfants, leurs petits-enfants, à leurs arrière-petits-enfants ; de quoi leur serviront leurs tentes, quel bien leur feront-elles? Oui, quel bien? Ecoutez-le. « Ils invoqueront leurs noms dans leurs terres». Qu’est-ce à dire? Ils porteront du pain et du vin à leurs tombeaux, et là ils invoqueront le nom des morts. Combien pensez-vous que l’on ait invoqué le nom de ce riche, quand on s’enivrait à son tombeau, et qu’une goutte d’eau ne tombait point sur sa langue brûlante 1 ? Les hommes alors satisfont leur intempérance, mais ne soulagent point les âmes de leurs proches. Ces âmes n’ont de richesse que les bonnes oeuvres de leur vie; si pendant la vie elles n’ont point travaillé pour elles-mêmes, elles ne trouvent rien à la mort. Mais que leur feront les hommes ? « Ils invoqueront seulement leurs noms dans leurs terres ».
16. « L’homme au milieu de sa grandeur ne l’a point comprise; il s’est comparé aux animaux sans raison et leur est devenu semblable 2 ». Quelle insulte pour des hommes qui n’ont su que faire de leurs richesses pendant leur vie, qui ont cru se rendre heureux en se faisant un tombeau de marbre, comme une demeure éternelle, et en faisant invoquer leur nom sur la terre par leurs proches qui auront hérité de leurs biens ! Ils auraient dû au contraire se préparer une demeure éternelle par de bonnes oeuvres, se préparer une vie sans fin, envoyer leurs richesses devant eux, accomplir de bonnes oeuvres, jeter un regard de pitié sur l’homme dans la disette, donner à ceux qui marchaient avec eux dans la même voie, et ne point
1. Luc, XVI, 24. — 2. Ps. XLVIII, 13.
mépriser ce Christ couvert d’ulcères couché à leur porte, et qui a dit: « Ce que vous ferez au moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’aurez fait 1 ». L’homme donc dans sa grandeur ne l’a point comprise. Qu’est-ce à dire: « L’homme dans sa grandeur?» L’homme fait à l’image et à la ressemblance de Dieu, l’homme supérieur aux animaux 2. Car Dieu n’a pas fait l’homme de la même manière que l’animal; mais il a fait l’homme pour dominer les animaux, et les dominer par la force, ou bien par la raison. Mais l’homme « n’a pas compris » ; et lui, qui était créé à l’image de Dieu, « s’est comparé à l’animal sans raison, et lui est devenu semblable ». De là vient qu’il est dit ailleurs: « Ne soyez pas semblables au cheval et au mulet, qui sont sans intelligence 3 ».
17. «C’est là pour eux la voie du scandale 4». Qu’elle soit la voie du scandale pour eux et non pour toi. Quand le serait-elle pour toi? Lorsque tu croiras ces hommes bienheureux. Mais si tu comprends que ce n’est point là le bonheur, il n’y aura de scandale que pour eux, et non pour le Christ, ni pour son corps, ni pour ses membres. « Et ensuite ils béniront Dieu des lèvres». Qu’est-ce à dire, qu’ils béniront Dieu des lèvres? Quand ils en sont venus à ne chercher d’autres biens que les biens temporels, ils deviennent hypocrites; et s’ils bénissent Dieu, c’est des lèvres, et non du coeur. De tels hommes devenus chrétiens ne peuvent entendre parler de la vie éternelle, et dire qu’il leur faut au nom du Christ mépriser les richesses, grimacer intérieurement; et s’ils n’osent le faire en face, par un reste de pudeur ou par la crainte d’être réprimandés par les hommes, ils le font de coeur et ils méprisent en eux-mêmes. La bénédiction est donc sur leurs lèvres, la malédiction dans leurs coeurs. « Et ensuite ils béniront des lèvres ». Il serait trop long d’achever le psaume; qu’il suffise à votre charité de ce que vous avez entendu aujourd’hui, nous achèverons demain avec le secours de Dieu.
1. Matt. XXV, 40.— 2. Gen. I,26.— 3. Ps. XXXI, 9.— 4. Id. XLVIII, 14.
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DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XLVIII.
DEUXIÈME SERMON. — L’EMPLOI DES RICHESSES (SUITE).
Les pécheurs auront pour pasteur la mort, ou le diable qui a introduit la mort dans le monde; de même que la vie ou Jésus-Christ est le pasteur des fidèles. Déjà ces fidèles habitent le ciel par la foi et surtout par la charité; c’est là qu’est leur coeur. C’est de là que leur vient la vie, car la vie du temps n’est pas la vie proprement dite. La vie des justes paraît une folie, et un jour ils domineront les méchants qui les prennent aujourd’hui pour des insensés. Cette vie des justes consiste dans l’union au Créateur, qui ne promet que pour l’avenir. Travaillons au salut de notre âme, acceptons la douleur comme un redressement, une perfection.
1. S’il vous en souvient, mes frères, nous devons achever aujourd’hui le psaume que nous avons commencé hier. Nous en étions arrivés à ce verset où l’Esprit de Dieu flétrit ces hommes qui n’ont de souci que pour les biens passagers d’ici-bas, sans s’occuper nullement de ce qui doit succéder à cette vie, sans mettre leur bonheur autre part que dans les richesses et les honneurs du siècle, dans une vertu d’un instant; qui n’aspirent, au moment de la mort, qu’à s’entourer d’une certaine pompe funèbre, qu’à être ensevelis dans des tombeaux artistement ciselés, qu’à faire retentir leurs noms dans leurs terres et dans leurs palais; mais qui ne s’inquiètent point du sort de leur âme après cette vie; imprudents que n’effraie pas cette parole du Christ : « Insensé, cette nuit même on te redemandera ton âme, et pour qui sera ce que tu as amassé 1 ? » Ils ne considèrent point que le mauvais riche, après avoir fait chaque jour bonne chère et s’être vêtu de pourpre et de fin lin 2, fut condamné aux tourments de l’enfer; et qu’après les douleurs, les ulcères et la faim, le pauvre reposa au sein d’Abraham. Voilà ce qui les inquiète peu. Mais ils s’occupent du présent, peu soucieux pour l’avenir, sinon de rendre célèbre sur la terre un nom réprouvé dans le ciel. C’est en faisant le portrait de ces hommes que l’Esprit-Saint a dit : « Leur voie est pour eux la voie du scandale, puis ils béniront Dieu des lèvres 3 ».
C’est ce que Notre-Seigneur Jésus-Christ a dit de quelques-uns qui arrivent d’abord à la foi, purifiés par la parole de Dieu et les
1. Luc, XII, 20. — 2. Id. XVI, 19. — 3. Ps. XLVIII 14.
exorcismes faits au nom du Christ, afin de recevoir la grâce et le baptême, et qui retournent plus tard à des désordres plus grands que leurs désordres passés. « Leur dernier état devient pire que le premier 1 ». Ainsi dit l’apôtre saint Pierre ; et le Seigneur : « Le dernier état de cet homme est pire que le premier 2 ». Pourquoi? Parce qu’auparavant c’était un païen déclaré, et qu’aujourd’hui il est chrétien de nom, couvrant sa malice d’un voile religieux. Leur état sera pire, est-il écrit, parce qu’il est caché, comme il est dit: « Ils béniront Dieu des lèvres » ; c’est-à-dire que le nom du Christ est sur leurs lèvres, mais non dans leurs coeurs. C’est d’eux qu’il est dit: « Ce peuple m’honore des lèvres, mais leur coeur est loin de moi 3 ». Telle est la partie du psaume que nous avons expliquée.
2. Voici de quelle manière commencent les versets à expliquer : « Ils sont comme des troupeaux dans l’enfer ; la mort est leur pasteur 4». De qui? De ceux qui ont trouvé le scandale dans leur voie. De qui? De ceux qui ne sont occupés que du présent, sans penser à l’avenir; de ceux qui ne croient pas à une vie autre que cette vie, laquelle mérite plutôt le nom de mort. Ce n’est donc pas sans sujet qu’ils ressemblent à des troupeaux dans l’enfer, ayant la mort pour pasteur. Qu’est-ce à-dire que la mort est leur pasteur? La mort serait-elle donc une réalité ayant quelque puissance? La mort est en effet la séparation de l’âme et du corps, et cette séparation de l’âme et du corps, voilà ce que redoutent les hommes;
1. II Pierre, II, 20. — 2. Luc, XI, 26. — 3. Ps. XXIX, 13.— 4. Ps. XLVIII, 15.
mais il est une mort plus réelle, et que les hommes ne redoutent point, c’est la séparation de l’âme et de Dieu. C’est là proprement la mort. Comment cette mort doit-elle « être pour eux un berger? » Si le Christ est la vie, le diable est la mort. Or, nous savons par de nombreux passages de l’Ecriture que le Christ est la vie. Mais le diable est la mort, non que lui-même soit la mort, mais parce que la mort vient de lui. Qu’il soit question de la mort à laquelle Adam fut condamné, elle n’est entrée que par lui dans le genre humain; qu’il soit question de la mort qui sépare notre âme de Dieu, elle vient encore de celui qui tomba par orgueil, et qui, jaloux de voir l’homme se tenir debout, le renversa par une mort invisible, de manière qu’il dut subir aussi une mort visible 1. Ceux donc qui lui appartiennent ont la mort pour pasteur mais nous, qui pensons à un avenir immortel, te n’est pas sans raison que nos fronts sont marqués du signe de la croix, parce que nous n’avons d’autre pasteur que la vie. Le pasteur des infidèles est donc la mort; le pasteur des fidèles est la vie. Quoi donc? Sommes-nous déjà dans le ciel? Nous y sommes selon la foi. Si nous ne sommes pas dans le ciel, que devient cette parole: Elevez vos coeurs? Si nous ne sommes pas dans le ciel, que devient ce mot de saint Paul: « Notre conversation est dans le ciel 2? » Notre corps est donc sur la terre, et notre coeur dans le ciel. C’est là que nous habitons, si nous y envoyons de quoi y retenir notre coeur. Car nul n’est de coeur qu’au lieu occupé par ses pensées; et sa pensée est au même lieu que son trésor. S’il a son trésor sur la terre, son coeur ne s’élève pas au-dessus de la terre; et s’il a son trésor dans le ciel, son coeur ne descend pas du ciel; le Seigneur nous dit clairement: « Là où est votre trésor, là aussi est votre coeur 3 ».
3. Ils paraissent donc florissants ici-bas, ceux dont la mort est le pasteur, tandis que les justes sont dans l’affliction; mais pourquoi? parce que nous sommes encore dans la nuit. Comment dans la nuit ? C’est-à-dire que les mérites des justes n’apparaissent point, tandis que le bonheur des impies est en évidence. Tant que dure l’hiver, l’herbe paraît plus riante que l’arbre; car l’herbe paraît vive pendant l’hiver, tandis que l’arbre paraît desséché: mais quand le
1. Gen, III, 1. — 2. Phil. III, 20. — 3. Matt. VI, 21.
soleil nous donnera ses feux de l’été, l’arbre, qui paraissait desséché pendant l’hiver, se couvrira de feuilles, portera des fruits, tandis que l’herbe se desséchera: alors vous voyez l’arbre dans sa gloire, tandis que l’herbe sèche et meurt. Ainsi en est-il des afflictions des justes ici-bas, avant que l’été vienne pour eux. Leur vie est dans la racine, et n’apparaît pas encore dans les branches. Or, notre racine est la charité. Et que dit l’Apôtre? Que notre racine soit en Dieu, que la vie soit notre pasteur, que notre demeure ne doit point s’écarter du ciel, que sur cette terre nous devons vivre comme si nous étions morts, afin que, vivant des choses d’en-haut, nous soyons morts pour celles d’ici-bas, et non morts pour celles d’en haut, vivant pour celles d’en bas. Comme donc notre vie, non plus que notre coeur, ne doit point s’éloigner du ciel, que nous dit saint Paul? « Vous êtes morts». Mais ne crains pas: « Votre vie », a-t-il ajouté, « est cachée en Dieu avec le Christ ». C’est là qu’est notre racine. Mais un jour notre gloire apparaîtra, et nous serons revêtus de nos feuilles et de nos fruits. Voilà ce que nous promet l’Apôtre en disant: « Lors de l’apparition du Christ, qui est notre vie, vous apparaîtrez aussi avec lui dans la gloire 1 ». Ce sera notre matin, car le matin n’est pas venu pour nous. Que les orgueilleux s’enflent de vanité ainsi que les riches du siècle, que les impies aient l’insulte pour les bons, les infidèles pour les fidèles, et qu’ils disent:
De quoi vous sert votre foi? Qu’avez-vous de plus en possédant le Christ? Que les fidèles répondent, s’ils sont vraiment fidèles: Il est nuit, on ne voit pas encore ce que nous possédons. Que leurs mains ne se lassent point dans les bonnes oeuvres. Aussi est-il dit ailleurs: « Au jour de la tribulation, j’ai cherché mon Dieu; mes mains étaient avec lui pendant la nuit, et je n’ai pas été déçu 2 ». Au matin apparaîtra notre travail, et la récompense nous viendra le matin : ceux qui souffrent aujourd’hui domineront ensuite; et ceux qui font étalage de jactance et d’orgueil, seront dans la servitude. Quelle est en effet la suite du psaume? « Ils sont comme des troupeaux dans l’enfer, la mort sera leur pasteur, et au matin les justes domineront sur eux 3 »
4. Ce verset me paraît éclairci, parce que
1. Coloss. III, 3,4. — 2. Ps. LXXXVI, 3 — 3. Id. XLVIII, 15.
524
nous avons donné auparavant le sens de celui-ci: « Les justes domineront au matin». Endurez donc la nuit, soupirez après le matin. Ne t’imagine pas que l’on vive la nuit, et que l’on ne vive plus au matin. Le sommeil serait-il donc la vie, et le réveil ne serait-il pas une vie? L’homme qui dort, au contraire, n’est-il pas plus semblable à la mort? Et qui sont ceux qui dorment? Ceux qu’éveille saint Paul, si tant est qu’ils veuillent s’éveiller. De qui dit-il, en effet: « Levez-vous, vous qui dormez, sortez d’entre les morts, et Jésus-Christ vous éclairera. 1? » Donc ceux que le Christ a éclairés, veillent déjà, mais le fruit de leurs veilles n’apparaît pas encore; au matin il apparaîtra, c’est-à-dire quand prendra fin l’incertitude de cette vie. Ce monde est donc une nuit; n’en vois-tu pas en effet les ténèbres?
Un homme fait le mal, il vit, il est en horreur, il fait trembler, on le respecte; un autre fait le bien, il est réprimandé, couvert d’imprécations, d’accusations, il souffre, il tremble : c’est là une espèce de nuit. Mais c’est dans la racine qu’est la vigueur, le fruit, l’abondance: la vie n’est pas encore dans les bran-cimes, mais la racine n’est point morte: on la dirait desséchée, mais voici venir le temps où elle se couvrira de sa gloire et s’enrichira de ses fruits. Et de ceux dont on nous défend d’être jaloux, que nous dit le psaume? « Qu’ils se dessécheront comme le foin, et tomberont comme l’herbe des prés 2 ». Ceux-là tomberont; quand ils verront à leur droite ces mêmes saints, qu’ils raillaient dans les peines de cette vie, et ils se parleront eux-mêmes avec repentir, mais avec un repentir tardif et inutile. Ayant refusé de faire ici-bas une pénitence fructueuse, ils en feront une alors, mais une pénitence inutile. Que diront-ils donc dans un vain repentir? « Les voilà ceux que nous avons tournés jadis en u dérision, et comme le rebut du monde! » J’emprunte au livre de la Sagesse ces paroles connues de ceux qui les entendent souvent. C’est le langage futur des méchants, quand ils verront apparaître le Juge, avec les fidèles à sa droite, et tous ses saints qui jugeront avec lui. Voilà ce qu’ils diront, et l’Ecriture a consigné leurs paroles: « Ce sont donc là ces hommes que nous avons tournés en dérision, que nous regardions comme le rebut de la terre! insensés que nous étions, nous regardions
1. Eph. V, 14. — 2. Ps. XXXVI, 1, 2.
leur vie comme une folie 1 ». Quand un homme commence à vivre pour Dieu, à mépriser le monde, quand il renonce à venger une injure, dédaigne les biens d’ici-bas, ne cherche point en cette vie une félicité passagère, s’élève au-dessus de tout, pour s’occuper uniquement de Dieu, demeurer toujours dans la voie du Christ, non-seulement les païens disent de lui: C’est un insensé; mais ce qui est plus déplorable, comme il y a dans l’Eglise beaucoup d’âmes endormies qui ne veulent point s’éveiller, on entend des proches, on entend des chrétiens dire: Quelle folie vous est venue? Mes frères, qu’est-ce donc que demander s’il est fou, à un homme qui vit selon le Christ? Avons-nous réfléchi à cette parole? Nous avons horreur des Juifs qui disent à Jésus-Christ : « Vous êtes un possédé du démon 2 ». Et quand nous entendons ce passage de l’Evangile nous frappons nos poitrines. Il y a de la scélératesse de la part des Juifs à dire à Jésus-Christ : « Vous êtes possédé du démon » ; et toi, ô chrétien, quand tu vois que le démon est sorti d’un cœur qu’habite maintenant Jésus-Christ, et que tu dis : D’où vient cette folie? cet homme ne te paraît-il point possédé du démon? On a dit du Seigneur lui-même : C’est un insensé, quand il tenait aux Juifs un langage qu’ils ne pouvaient comprendre; on l’a traité de fou, de possédé du démon 3; et pourtant quelques-uns sortaient du sommeil et disaient: «Ces paroles ne sont pas d’un possédé du démon 4 ». Ainsi en est-il aujourd’hui, quand ces paroles arrivent aux nations, à ceux qui habitent l’univers, aux enfants de la terre, aux fils des hommes, au riche, au pauvre, c’est-à-dire à tous ceux qui appartiennent à Adam comme à ceux qui appartiennent au Christ ; les uns disent : Tu es possédé du démon; les autres: « Ces paroles ne sont pas celles d’un possédé ». Les uns, en effet, marchent dans la voie du monde et n’écoutent .ces paroles que d’une manière passagère: les autres ne les accomplissent pas en vain, mais comme il est dit : « Prêtez l’oreille, vous qui habitez la terre 5 ». Et quand ils vivent ainsi, le fruit est encore incertain. Quant à ceux qui font le mal et qui choisissent la vie du monde, « la mort sera leur pasteur » ; au lieu que ceux qui choisissent la vie de Dieu, auront
1. Sag. V, 3, 4. — 2. Jean, VIII, 48. — 3. Id. X, 20. — 4. Id. 21.— 5. Ps. XLVIII, 2.
525
pour pasteur la vie elle-même. Car c’est la vie qui viendra juger et qui frappera de damnation, avec leur pasteur, ceux auxquels elle dira: « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges 1 ». Mais ceux qui ont reçu des insultes, et à qui leur foi a valu dérision, entendront de la vie elle-même qu’ils auront pour pasteur: « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 2. Les justes domineront donc les méchants » ; non point aujourd’hui, mais au matin. Que nul ne dise: Que me sert d’être chrétien? Je ne commande à personne, que du moins je domine les méchants. Ne vous pressez point; vous dominerez, mais au matin. « Et leur appui se consumera dans l’enfer, après la gloire dont ils auront joui ». Aujourd’hui ils sont dans la gloire, dans l’enfer elle sera consumée, Qu’est-ce que leur appui? l’appui de leurs richesses, l’appui de leurs amis,
l’appui de leur propre puissance. Mais à la mort de l’homme, en ce jour même périront toutes ses pensées 3. Autant il avait paru élevé en gloire, pendant qu’il vivait parmi hommes, autant la mort doit l’humilier, l’anéantir dans les supplices de l’enfer.
5. « Mais Dieu rachètera mon âme 4 ». Ecoutez le cri de l’espérance pour l’avenir:
« Toutefois Dieu rachètera mon âme ». C’est peut-être le cri de l’âme qui aspire après la délivrance de cette vie. Un homme est en prison: Dieu, dit-il, délivrera mon âme; un autre gémit dans les chaînes: Dieu délivrera mon âme; un troisième se trouve exposé à la mer, il est battu par les flots en courroux et tempétueux, que dit-il? Dieu délivrera mon âme. Ils veulent être délivrés des maux de cette vie. Telle n’est point la délivrance que l’on souhaite ici. Ecoutez la suite: « Dieu délivrera mon âme de la puissance de l’enfer, quand il m’aura pris sous sa garde ». Dès lors il est question de cette délivrance dont le Christ nous a donné le modèle en lui-même. Il est descendu aux enfers et ensuite remonté au ciel. Ce que nous avons vu dans le chef, nous le trouvons dans les membres. Notre foi dans le chef est basée sur la prédication de ceux qui ont vu ce qu’ils nous ont annoncé, et nous avons vu par leurs yeux, puisque nous sommes un même corps 5. Mais
1. Matt. XXV, 41.— 2. Id. 34.— 3. Ps. CXLV, 4.— 4. Id. XLVIII, 16— 5. I Cor. XII, 12; Rom. XII, 5.
ceux-là peut-être sont plus privilégiés, parce qu’ils ont vu, et peut-être le sommes-nous moins, parce que cela nous a été seulement prêché? Tel n’est point le langage de celui qui est la vie et notre pasteur. Car il reproche à un disciple son doute, et sa volonté de toucher ses plaies ; et quand ce disciple eut touché ses plaies, et se fut écrié : « Mon Seigneur et mon Dieu », comparant l’hésitation de ce disciple avec la foi de l’univers entier : « Vous avez cru », lui dit-il, « parce que vous avez vu: bienheureux ceux qui ne voient pas et qui croient 1 » . « Dieu toutefois rachètera mon âme de l’enfer, quand il m’aura pris sous sa garde ». Mais ici-bas que faut-il attendre? le labeur, l’angoisse, la tribulation, l’épreuve : n’espérez rien autre chose. Où donc sera la joie? Dans l’espérance de l’avenir. Car l’Apôtre a dit: « Soyons toujours dans la joie ». Au milieu de vos tribulations, « soyez toujours dans la joie, toujours dans la tristesse ». Toujours dans la joie, car il a dit: « Nous paraissons dans la tristesse, et pourtant nous sommes dans la joie 2 ». Il y a chez nous tristesse en apparence; mais il n’en est pas de même de notre joie. Pourquoi la tristesse n’est-elle qu’apparente ? parce qu’elle passera comme un songe, « et que les justes domineront au matin ». Car vous le savez, quiconque raconte un songe, ajoute comme ; c’était comme si je voyais, comme si je dînais, comme si j’étais à cheval, comme si je discutais. Toujours comme si, parce qu’en s’éveillant il n’a pas trouvé ce qu’il voyait. J’avais comme trouvé un grand trésor, dit un mendiant; sans ce comme, il ne serait pas mendiant; à cause du comme il est mendiant. Pour ceux dès lors qui ouvrent les yeux sur les plaisirs du monde, et savent y fermer leur coeur, ce comme passe rapidement et fait place à la réalité. Leur comme est la félicité de cette vie; la réalité, c’est la peine. Pour nous il y a comme une tristesse , et non comme une joie. Car l’Apôtre ne dit point: Soyez comme dans la joie, mais toujours tristes; ou : Comme dans la joie et comme dans la tristesse; mais bien : « Comme dans la tristesse, mais toujours dans la joie ».
« Nous sommes semblables à des pauvres » ; il dit ici semblables au lieu de comme, « et nous enrichissons bien des hommes ». Et quand
1. Jean, XX, 28, 29. — 2. II Cor. VI, 10.
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l’Apôtre parlait ainsi, il ne possédait rien. Il avait tout abandonné, n’avait plus aucune richesse. Et que dit-il ensuite? « Comme ne possédant rien » ; ce dénûment est aussi un comme pour l’apôtre saint Paul. « Et possédant tout » ; ici il ne dit point comme. Il était pauvre en apparence; mais c’était bien en réalité, et non en apparence, qu’il enrichissait beaucoup d’hommes. Il était comme dénué, et toutefois il possédait, non plus en apparence, mais réellement toutes les richesses. Comment possédait-il en réalité toutes les richesses? Parce qu’il était uni au Créateur de toutes choses. « Toutefois », dit le Prophète, « le Seigneur rachètera mon âme de l’enfer, quand il me prendra sous sa garde ».
6. Que deviendront ceux qui désirent les biens du monde? Tu verras un méchant dans les délices de cette vie, et ton pied chancellera peut-être, et tu diras en ton âme : Dieu, j’ai connu les actes de cet homme, les crimes qu’il a commis, et le voilà dans le bonheur, il fait trembler les autres, il domine, il s’élève; il n’a pas la moindre migraine, il n’essuie pas la moindre perte: et te voilà pris de doute contre ta foi, et ton coeur s’écrie : Malheur à moi ! c’est en vain que j’ai la foi, Dieu n’a aucun soin des choses d’ici-bas. Dieu donc vient nous éveiller, et que nous dit-il? « Ne crains point, lorsqu’un homme sera devenu riche 1». Pourquoi les richesses de cet homme t’inspiraient-elles de la crainte? Tu craignais d’avoir vainement cru en Dieu, d’avoir perdu le fruit de ta foi, l’espérance fondée sur ta conversion: un gain frauduleux s’est présenté, tu pouvais t’enrichir, échapper à la misère; mais les menaces de Dieu t’ont détourné de la fraude et fait mépriser un tel gain; tu en vois un autre qu’un gain frauduleux vient d’enrichir, qui est exempt de peines, et tu crains ton attachement pour la justice. « Ne crains pas », te dit l’Esprit-Saint, « quand un homme sera devenu riche ». Tu ne veux avoir des yeux que pour les biens présents. Ce sont des biens futurs que t’a promis celui qui est ressuscité, mais il n’a promis pour ici-bas ni le repos ni la paix. Tout homme cherche le repos : c’est un vrai bien, mais il ne cherche pas ce bien dans la région où il se trouve. La paix n’est point de cette vie; c’est dans le ciel que l’on nous promet ce que nous cherchons ici-bas:
1. Ps. XLVIII, 17.
c’est dans le siècle à venir que l’on nous promet ce que nous cherchons dans le présent.
7. « Ne crains point quand un homme est devenu riche, et qu’il étend la gloire de sa maison ». Pourquoi ne pas craindre?
« Car à sa mort, il n’emportera pas toutes ses richesses 1 ». Tu le vois vivant, pense à son trépas. Tu vois ce qu’il possède, vois ce qu’il doit emporter avec lui. Que doit-il emporter? Il a des monceaux d’or, des monceaux d’argent, de grands domaines, de nombreux esclaves : il meurt, et tout cela va rester il ne sait à qui. Quand même il le laisserait à ceux qu’il veut enrichir, il ne saurait le conserver à ceux à qui il désire le conserver. Plusieurs en effet ont acquis ce qu’on ne leur avait point laissé, et plusieurs ont perdu ce qu’ils avaient reçu en héritage. Tout cela va donc rester, et qu’emportera-t-il avec lui ? Mais, dira-t-on, il emporte au moins le linceul dont on l’enveloppe, et ce que l’on dépense pour lui ériger un tombeau de marbre, qui perpétuera sa mémoire. Et moi je vous dis : Non, pas même cela. On fait tout cela pour un homme privé de tout sentiment. Qu’on orne ainsi un homme dans son lit, profondément endormi, il aurait du moins ces ornements avec lui; et peut-être que, quand il serait couvert de ces riches vêtements, il se croirait en songe couvert de haillons. L’objet qu’il se représente lui fait une plus vive impression qu’un objet qu’il ne voit pas. Bien qu’il n’en doive pas juger ainsi à son réveil, néanmoins l’impression de ce qu’il voyait en songe était plus forte que celle de tout ce qu’il ne voyait pas. Donc, mes frères, que les hommes se disent : Que l’on fasse à ma mort de somptueuses dépenses, qu’ai-je à faire de si riches héritiers? Ils auront dans mes biens une assez forte part ; il est bien juste que j’en détache une partie pour mon corps. Que peut posséder une chair déjà morte? que peut posséder une chair déjà en pourriture, une chair privée de sentiment? Si cet homme, dont la langue était desséchée 2, possédait quelque chose, que l’homme, j’y consens, emporte de son bien. Est-ce bien là, mes frères, ce que nous lisons dans l’Evangile? Ce riche avait-il dans les flammes ses vêtements de soie et de lin? Etait-il dans les enfers comme dans ses festins somptueux ? Non, il n’avait point toutes ses richesses quand la soif le
1. Ps. XLVIII, 18. — 2. Luc, XVI, 24.
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dévorait et qu’il demandait un goutte d’eau. L’homme n’emporte donc rien avec lui, et ce n’est point lui qui reçoit ce que l’on donne à sa sépulture. Il n’y a d’homme, que quand il y a sentiment. Où il n’y a plus de sentiment, il n’y a plus d’homme. On voit seulement par terre le vase qui renfermait l’homme, la maison qui le renfermait. Nous appelons le corps une maison, et l’âme est le maître qui y demeure. Cette âme est donc tourmentée dans les enfers : de quoi lui sert que le corps soit enveloppé de précieux tissus, dans les parfums et dans les aromates? Comme si tu ornais les murailles d’un palais dont le maître est en exil. Voilà cet homme qui souffre de la faim et de la soif dans l’exil, à peine a-t-il une hutte où il puisse prendre son sommeil, et tu dis: Qu’il est heureux d’avoir un si beau palais! Qui ne prendra ta parole pour une folie ou pour une raillerie? Tu ornes le corps, et l’âme est dans les tourments. Fais quelque chose pour l’âme, et tu auras fait quelque chose pour le mort. Mais que lui donneras-tu, quand il a désiré une goutte d’eau sans l’obtenir? Il n’a pas voulu jeter avant lui quelque peu de son bien. Pourquoi n’a-t-il pas voulu? Parce que « cette voie est pour eux la voie du scandale ». Il n’a envisagé que la vie présente, il n’a eu d’autre souci que d’être enseveli dans des habits précieux. Son âme lui est enlevée, selon cette parole du Sauveur: « Insensé, on va cette nuit te redemander ton âme, et à qui appartiendra ce que tu as amassé 1 ? » Ainsi s’accomplit en lui cette parole de notre psaume : « Ne craignez point, quand un homme sera enrichi, et quand sa gloire s’étendra sur sa famille; car en mourant il n’emportera pas toutes ses richesses, et sa gloire ne le suivra point dans le tombeau ».
8. « Son âme a reçu des bénédictions en cette vie 2 ». Redoublez d’attention, mes frères: « Son âme a reçu des bénédictions en cette vie ». Tant que ce riche a vécu, il s’est fait du bien. Tel est le langage de tous, langage bien faux. Le bien n’était que dans l’esprit de celui qui le bénissait, et non dans réalité. Que dis-tu, en effet? qu’il a mangé, qu’il a bu, qu’il a fait à sa volonté, qu’il a vécu dans les festins splendides, et qu’ainsi il s’est fait du bien? Et moi, je dis qu’il s’est fait du mal. Car ce n’est point moi, mais Jésus-Christ
1. Luc, XII, 20. — 2. Ps. XLVIII, 19.
qui dit que cet homme s’est fait son malheur. Quiconque voyait ce riche chaque jour en festin, croyait qu’il se traitait bien, et quand il a dû brûler dans les enfers, ce que l’on croyait bien, est devenu un mal, car il digérait dans les enfers ses festins d’ici-bas. Je parle de l’iniquité qui faisait sa nourriture. Sa bouche charnelle prenait des mets délicats, et la bouche de son coeur se repaissait d’iniquité. Cette nourriture de l’injustice que prenait ici-bas la bouche de son coeur, voilà ce qu’il digérait dans les supplices de l’enfer. Le plaisir de manger ne dura qu’un temps, la digestion sera éternelle. On mange donc l’iniquité, me dira quelqu’un? que signifie manger l’iniquité? Ce n’est point moi qui parle ainsi, mais bien l’Ecriture; écoutez: «Comme le raisin vert est pour les dents, la fumée pour les yeux, telle est l’iniquité pour celui qui la commet 1 ». Se nourrir en effet de l’iniquité, ou la commettre volontiers, c’est ne plus se nourrir de la justice. Or, la justice est un pain. Quel pain? « Je suis le pain de vie descendu du ciel 2 ». Tel est le pain de notre coeur. Celui qui mange des raisins verts en a les dents agacées et ne peut plus manger de pain, il ne peut plus que dire qu’il est bon sans pouvoir y toucher; ainsi en est-il de celui qui s’est nourri d’iniquité, qui a donné le péché en pâture à son coeur; incapable de manger le véritable pain, il en est réduit à louer la parole de Dieu sans l’accomplir. Pourquoi ne l’accomplit-il point? A peine se met-il en devoir, qu’il est pris de douleur, de même que nos dents nous font souffrir, quand nous voulons manger du pain après avoir mangé des raisins verts. Mais que font ceux qui ont les dents agacées? Ils s’abstiennent pendant quelque temps de manger des raisins verts, et leurs dents reprennent cette solidité, qui leur permet de manger du pain. Ainsi en est-il de nous qui faisons l’éloge de la justice. Si nous voulons en faire notre aliment, abstenons-nous de toute iniquité, et alors naîtra dans notre coeur non-seulement le bonheur de louer la justice, mais le bonheur de nous en nourrir. Qu’un chrétien dise : Dieu sait que j’aime le bien, mais que je ne puis le faire : il a les dents agacées, longtemps il s’est nourri d’iniquité. On se nourrit donc de justice? Si elle n’était pas un aliment, Dieu ne dirait point: « Bienheureux ceux qui ont
1. Prov. X, 26.— 2. Jean, VI, 41.
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faim et soif de la justice 1». Donc, puisque « l’âme de cet homme sera bénie pendant sa vie », les bénédictions seront ici-bas pour lui, et les tourments après la mort.
9. « Il vous louera si vous lui faites du bien ». Considérez cette vérité, qu’elle vous nourrisse, qu’elle soit enracinée dans vos coeurs et soit votre aliment. Voyez ces hommes, gardez-vous de leur ressembler prenez garde surtout à ces paroles : « Il vous louera, si vous lui faites du bien». Combien de chrétiens, mes frères, qui remercient Dieu seulement quand il leur arrive quelque bien? C’est accomplir cette parole : « Il vous bénira quand vous lui ferez quelque bien ». Il vous bénira et dira : Véritablement vous êtes mon Dieu : il m’a délivré de ma prison et je le bénirai. Il lui survient quelque bonheur, et il bénit Dieu; quelque malheur, et il blasphème. Quel fils es-tu donc, pour qu’un père te déplaise alors qu’il te châtie? Le ferait-il situ ne lui déplaisais? Et situ lui déplaisais au point d’encourir sa haine, voudrait-il te redresser? Rends donc grâces à celui qui te redresse, afin que tu puisses recueillir l’héritage du Dieu qui te châtie. Te redresser, c’est te perfectionner; et s’il te redresse fortement, c’est qu’il te réserve un héritage précieux.
Si tu compares en effet ces châtiments avec les biens qu’il te réserve, tu trouveras que ces châtiments ne sont rien. Saint Paul nous dit à ce propos : « Les afflictions si courtes et si légères de la vie présente, nous préparent un poids incroyable de gloire ». Mais pour quel moment? « Ne considérons point les choses visibles, mais bien les choses invisibles; non plus celles du temps, mais celles de l’éternité. Ce que l’on voit est passager, ce que l’on ne voit pas est éternel 2 ». Et ensuite : « Les douleurs de la vie présente ne sont-point comparables à la gloire future qui doit éclater en nous 3 ». Qu’est-ce donc que ta douleur? Mais, diras-tu, elle dure toujours, soit, Depuis ta naissance, dans tous les âges jusqu’à l’extrême vieillesse, jusqu’à la mort, tu dois souffrir comme Job; qu’un homme endure depuis l’enfance ce que Job a enduré quelque temps, néanmoins les douleurs passeront et auront une fin; la récompense de ces douleurs sera éternelle. Ne compare plus les maux avec les biens, mais le temps avec l’éternité, situ le peux.
1. Matt. V, 6. — 2. II Cor. IV, 17, 18. — 3. Rom. VIII, 18.
10. « Il vous bénira si vous lui faites du bien e ». Qu’il n’en soit pas ainsi de vous, mes frères; considérez que, si je vous tiens ce langage, si nous chantons ce psaume, si je me fatigue à vous l’expliquer, c’est pour vous détourner d’en agir de la sorte. Vos occupations deviennent pour vous une épreuve : souvent dans votre négoce vous entendez la vérité, et alors vous blasphémez, vos blasphèmes retombent sur l’Eglise. Pourquoi? parce que vous êtes chrétiens. S’il en est ainsi, je vais chez Donat, direz-vous, je veux me faire païen. Pourquoi? Parce que vous avez touché le pain du bout des dents, et que vos dents étaient agacées. A la vue de ce pain, vous le vantiez : vous y avez mis la dent et vous l’avez sentie endolorie; c’est-à-dire que vous applaudissez en écoutant la parole de Dieu, mais que vous blasphémez, quand on vous dit : Faites ceci. N’agissez plus de la sorte ; dites plutôt : Ce pain est excellent, mais je ne puis en manger; au lieu que maintenant tu le bénis en le voyant des yeux, et tu te récries:
Qu’il est mauvais ! qui donc l’a fait? dès que tu en goûtes. Par cette conduite tu bénis Dieu quand il te fait du bien; et pour toi, dire : «Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera toujours en ma bouche 1 », c’est là un véritable mensonge. Ce que chantent vos lèvres doit aussi sortir de votre coeur. Tu as chanté dans l’Eglise : « Je bénirai le Seigneur en tout temps ». Comment en tout temps? s’il t’arrive en tout temps quelque gain, tu le bénis en tout temps ; mais qu’un jour arrive la perte, et alors aussi arrive le blasphème, et non la louange : est-ce bien là le bénir en tout temps? est-ce bien là sa louange qui est toujours dans ta bouche? Tu ressemblerais à celui dont le Prophète a dit : « Il vous bénira, Seigneur, quand vous lui aurez fait quelque bien ».
11. « Il ira jusqu’où sont allés ses pères 2»; c’est-à-dire qu’il imitera ses ancêtres. Les méchants d’aujourd’hui ont des frères, ont une lignée. Les méchants d’autrefois sont les pères de ceux d’aujourd’hui; et les méchants d’aujourd’hui sont les pères des méchants à venir; de même que les anciens justes sont les pères de ceux d’aujourd’hui, comme ceux d’aujourd’hui les pères des justes qui viendront après eux. L’Esprit-Saint a voulu nous montrer que la justice n’est point à condamner,
1. Ps. XXXIII, 2. — 2. Id. XLVIII, 20.
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bien que les méchants blasphèment contre elle, mais que ces hommes ont leur père dans la suite des âges. Adam eut deux fils; chez l’un fut l’iniquité, chez l’autre la justice:
Caïn était méchant, mais Abel était juste. Or, l’iniquité sembla dominer la justice, puisque l’injuste Caïn tua le juste Abel 1, pendant la nuit. Etait-ce le matin? Mais au matin les justes prévaudront sur les méchants. Ce matin viendra donc et l’on verra où est Abel, où est Caïn. Ainsi en est-il de tous ceux qui auront suivi Caïn, comme de ceux qui auront suivi Abel. « Il ira jusqu’où sont allés ses pères: il a perdu la lumière pour toujours». Quand il était en cette vie, il était dans les ténèbres, s’applaudissait des faux biens, n’aimait point les véritables : voilà pourquoi il sera précipité dans l’enfer, et passera des ténèbres de l’illusion aux ténèbres des tourments. Donc « ils seront éternellement privés de lumière ». Mais pourquoi? Voici à la fin du psaume la réponse donnée au milieu : « L’homme était en honneur, il ne l’a pas compris, il s’est comparé aux animaux sans raison et leur est devenu semblable 2 ».
1. Gen. IV, 8.— 2. Ps. XLVIII, 21.
Quant à vous, mes frères, considérez que vous êtes les hommes créés à l’image de Dieu, et à sa ressemblance 1. Cette image est intérieure en vous, elle n’est pas dans votre corps; ni ces oreilles que vous voyez, ni ces yeux, ni ces narines, ni ce palais, ni ces mains, ni ces pieds ne sont à la ressemblance de Dieu, qui est néanmoins en vous : où est l’intelligence, où est l’esprit, où est la raison qui recherche la vérité, où est la foi, où est votre espérance, où est votre charité, là est aussi l’image de Dieu. C’est au moins là que vous comprenez et que vous voyez que tout passe ici-bas, comme il est dit dans un autre psaume : « Quoique l’homme passe avec l’image de Dieu, il est néanmoins inutilement troublé: il amasse, et ne sait pour qui 2. Ne vous troublez donc point: quels que soient ces biens, si vous êtes élevés en honneur et intelligents, vous verrez qu’ils passent bien vite. Car si vous n’êtes point élevés en honneur, et si vous n’avez point l’intelligence, vous êtes comparés aux animaux sans raison, et vous leur devenez semblables.
1. Gen. I, 26. — 2. Ps. XXXVIII, 7.
DISCOURS SUR LE PSAUME XLIX
SERMON AU PEUPLE.
LE JUGEMENT DE DIEU.
Le Dieu qui appelle à la foi la terre entière et non l’Afrique seulement, est le Dieu des dieux, c’est-à-dire des anges et des saints, qui sont les cohéritiers de Jésus-Christ, qui doivent entrer en participation de sa gloire, aussi bien que le Dieu des démons, qui à leur tour sont les dieux des nations. Il a parlé et fait éclater sa gloire à Jérusalem d’abord, puis dans les nations par le moyen des Apôtres. Mais pendant sa vie et à la croix, il était caché et parlait miséricorde; à sa résurrection il parut un Dieu même à Thomas ; tel il viendra au grand jour parler justice. Le feu qui le précède n’est qu’un châtiment vulgaire, le plus terrible c’est la privation de Dieu. Alors se fera la séparation ; les uns, figurés par les cinq vierges sages, les cinq frères du mauvais riche, les cent cinquante-trois poissons, monteront en haut pour juger avec Dieu. Ils ont fait miséricorde et ont offert le sacrifice de louanges, non avec des animaux, mais avec la sainteté du coeur et des oeuvres. Ce sacrifice, le pécheur ne peut l’offrir. Crime du scandale, de la détraction. Glorifions-nous, mais en Dieu.
1. C’est à chacun de nous, mes frères, de voir en lui-même l’efficacité de la parole de Dieu pour amender notre vie, nous faire espérer ses récompenses et craindre ses châtiments; c’est à nous, dans ce péril extrême, de mettre sous nos yeux notre conscience, sans déguisement comme sans flatterie; car, vous le voyez, le Seigneur notre Dieu ne flatte personne. S’il nous console en nous promettant des biens, en soutenant nos espérances, il
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n’épargne aucunement ceux qui mènent une vie coupable et n’accueillent sa parole qu’avec mépris. Que chacun s’interroge donc, alors qu’il en est temps, qu’il voie où il en est, et’ qu’il persévère dans le bien ou se détourne du mal. Car ce n’est point un homme, ni même un ange, mais bien « le Dieu des dieux, le Seigneur qui nous parle », comme il est dit dans notre psaume. Mais en parlant qu’a-t-il fait? « Il a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident 1». Celui qui a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’au couchant, c’est Jésus-Christ Notre-Seigneur et Sauveur, le Verbe qui s’est tait chair pour habiter parmi nous 2. Notre-Seigneur Jésus-Christ est donc le Dieu des dieux, parce que tout a été fait par lui, et que rien ne l’a été sans lui. Le Verbe de Dieu, s’il est Dieu, est assurément le Dieu des dieux; or, 1’Evangile nous répond qu’il est Dieu : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 3 ». Et. si tout a été fait par lui, comme le dit ensuite l’évangéliste, il faut que les dieux qui ont été faits l’aient été par lui. Car il n’y a qu’un Dieu qui n’a pas été fait, et celui-là est vraiment le seul Dieu. Or, ce seul Dieu, Père, Fils et Saint-Esprit, est un Dieu unique.
2. Quels sont donc, et où sont ces dieux, qui ont pour Dieu le Dieu véritable? Un autre psaume a dit : « Dieu s’est assis dans la synagogue des dieux, il est au milieu des dieux pour les juger 4». Nous ne savons encore s’il n’y aurait pas dans le ciel quelques autres dieux, dans l’assemblée ou dans la synagogue desquels Dieu siégerait pour les juger. Voyez dans le même psaume à qui Dieu adresse ces paroles : « J’ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les enfants du Très-Haut, et néanmoins vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme un des princes 5 ». Il est évident par là que ceux qu’il appelle dieux sont des hommes déifiés par sa grâce, et non point nés de sa substance. Celui-là seul peut justifier qui a la justice par lui-même et non par un autre. De même que celui-là peut déifier, qui est Dieu par lui-même et non par un autre; or, celui qui justifie est aussi celui qui déifie, parce qu’en nous justifiant, il fait de nous des enfants de Dieu. « Il leur a donné le pouvoir de
1. Ps. XLIX, 1.—2. Jean, I, 14.— 3. Id. I. — 4. Ps. LXXXI, 1. — 5. Id. 6.
« devenir fils de Dieu 1». Devenir fils de Dieu, c’est devenir des dieux; et toutefois nous ne sommes tels que par la grâce de l’adoption, et non par la nature ou la naissance. Il n’est qu’un seul Fils de Dieu, Dieu unique avec son Père, c’est Notre-Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, le Verbe qui était au commencement, Verbe en Dieu et Verbe Dieu. Ceux qui deviennent des dieux, le deviennent par la grâce de Dieu; ils ne naissent point de sa substance, de manière à être ce qu’il est lui-même; il leur fait la faveur d’arriver jusqu’à lui, et d’être ainsi les cohéritiers de Jésus-Christ.
Tel est en effet la charité de cet héritier, qu’il a voulu des cohéritiers. Quel homme dans son avarice voudrait que d’autres entrassent en partage avec lui ? S’il s’en trouvait pour en vouloir et partager avec eux l’héritage, sa part serait bien moindre que s’il l’eût possédé tout entier; mais l’héritage que nous partageons avec le Christ, ne diminue point par le nombre des possesseurs ; quel que soit le nombre des cohéritiers, la part n’en est point rétrécie ; mais elle est aussi large pour un grand nombre que pour un petit nombre; celle de chacun vaut toutes les autres. «Voyez », nous dit un Apôtre, « quel amour le Père a eu pour nous, appelés enfants de Dieu et qui le sommes en effet 2 ». Et ailleurs : «Mes bien-aimés, nous sommes enfants de Dieu; « et ce que nous serons un jour ne paraît pas encore ». Nous le sommes donc en espérance, et pas encore en réalité. « Car nous savons », dit le même Apôtre, « que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est 3. » Un seul est semblable à lui par la naissance, nous le serons par la vue. Car nous ne serons pas semblables à lui de la même manière que le Fils, qui est tout ce qu’est celui qui l’a engendré; nous serons semblables sans être égaux, tandis que le Fils est d’abord égal, et par là même semblable. Nous avons vu ceux qui sont devenus des dieux par la justification, et qui sont appelés fils de Dieu; mais ces autres dieux qui ne sont point des dieux, pour qui le Dieu des dieux est terrible, quels sont-ils? Il est dit dans un psaume que « Dieu est terrible par-dessus tous les dieux ». Et comme si l’on demandait: Quels sont ces autres dieux? il ajoute : « Les dieux des nations sont tous des démons 4 ». Dieu donc est terrible
1. Jean, I, 12. — 2. I Jean, III, 1. — 3. Id. 2. — 4. Ps. XCV, 4,5
531
pour les dieux des nations, pour les démons; aimable pour les dieux qu’il a faits, pour ses enfants. De là vient que nous voyons la majesté de Dieu proclamée par les uns et par les autres, et les démons ont confessé le Christ, et les fidèles ont aussi confessé le Christ. « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant 1», s’écria saint Pierre. « Nous savons qui vous êtes, le Fils de Dieu 2 », lui dirent les démons. Je trouve donc la même confession, sans trouver la même charité; ou plutôt la charité est d’une part, de l’autre, la crainte. Ils sont donc enfants de Dieu ceux qui le trouvent aimable; ceux qui le trouvent terrible, ne sont point ses enfants; il a fait dieux ceux qui le trouvent aimable, et il a convaincu de n’être pas dieux ceux qui le trouvent terrible. Les uns deviennent des dieux, les autres en ont l’apparence; la vérité donne aux uns la divinité, l’erreur l’attribue aux autres.
3. Donc « le Dieu des dieux a parlé »; et parlé en différentes manières. C’est lui qui a parlé au moyen des anges, qui a parlé dans les Prophètes 3, qui a parlé de sa propre bouche, qui a parlé dans ses Apôtres, qui parle dans ses fidèles, qui se sert de notre bassesse pour vous dire ce que nous disons de vrai. Voyez donc ce qu’a fait au moyen de ce langage si répété, si diversifié, qui nous vient par tant d’organes, par tant d’instruments, ce Dieu qui les touche, qui les accorde, qui les inspire. « Car il a parlé et il a appelé la terre». Quelle terre? l’Afrique peut-être? Car on entend dire que l’Eglise du Christ, c’est le parti de Donat. Dieu n’a pas seulement appelé l’Afrique, mais il n’a pas séparé l’Afrique du reste du monde. Car celui qui « a appelé la terre de l’Orient au couchant », qui n’a laissé aucune partie du monde sans l’appeler, a trouvé l’Afrique dans les peuples qu’il daignait appeler à lui. Que l’Afrique se réjouisse d’être appelée, sans se glorifier d’être séparée. Nous le disons avec raison, le Dieu des dieux a fait entendre sa voix en Afrique, mais sans l’y borner; car « il a appelé la terre de l’Orient à l’Occident». Il ne reste aux hérétiques ni ténèbres pour cacher leurs embûches, ni ombres pour voi1er leur dogme erroné; car, « nul ne peut se dérober au feu de ce soleil 4 ». Celui qui a appelé la terre, a appelé toute la terre; celui
1. Matt. XVI, 16.— 2. Marc, I, 24.— 3. Héb. I, 1. — 4. Ps. XVIII, 7.
qui a appelé la terre, l’a appelée telle qu’il l’a créée. Pourquoi m’apporter de faux christs et de faux prophètes? Que me veulent ces hommes qui cherchent à m’enlacer dans leurs discours captieux, en disant : « Le Christ « est ici, ou il est là 1?» Je ne comprends rien quand on me montre des parties; le Dieu des dieux me montre l’univers entier; lui qui « a appelé la terre de l’Orient jusqu’à l’Occident », l’a rachetée sans exception; il a condamné ceux qui divisent par la calomnie.
4. Mais après avoir vu que c’est la terre qui est appelée depuis l’Orient jusqu’à l’Occident; depuis quel temps celui qui l’a appelée a-t-il commencé à l’appeler? Ecoutez cette parole: « C’est de Sion que lui vient l’éclat de sa beauté 2 » Ce passage du psaume est d’accord avec l’Evangile, qui dit : « Allez dans toutes les nations, en commençant par Jérusalem ». Remarquez : « Dans toutes les nations; il a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ». Ecoutez encore: « En commençant par Jérusalem; c’est de Sion que lui vient l’éclat de sa beauté ». Donc, « il a appelé la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident », est analogue à ces paroles du Seigneur : « Il fallait que le Christ souffrît, qu’il ressuscitât d’entre les morts le troisième jour, et qu’en son nom la pénitence et la rémission des péchés fussent prêchées parmi les peuples 3 ». Car tous les peuples sont disséminés de l’Orient à l’Occident. Quant à cette parole: « C’est de Sion que lui vient l’éclat de la beauté », ou que l’Evangile a commencé à jeter son éclat, puisque c’est là que l’on a d’abord annoncé celui qui est le plus beau parmi les enfants des hommes 4, elle est analogue à ces mots du Seigneur : « En commençant par Jérusalem ». Les nouvelles Ecritures s’accordent avec les Ecritures anciennes, comme les anciennes avec les nouvelles; les deux séraphins se disent mutuellement : « Saint, Saint, Saint est le Seigneur, le Dieu des armées 5 ». Les deux Testaments sont d’accord, et tous deux n’ont qu’une même voix; écoutons la voix de ces deux Testaments, si unis entre eux, et rejetons les calomnies des déshérités.
Voilà donc ce qu’a fait le Dieu des dieux : « Il a appelé la terre de l’Orient à l’Occident », et sa beauté lui est venue de Sion. C’est là qu’étaient les
1. Matt. XXIV, 23. — 2. Ps. XLIX, 2. — 3. Luc, XXIV, 46, 47. — 4. Ps. XLIV, 3. — 5. Isa. VI, 3.
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disciples qui reçurent l’Esprit-Saint, quand il descendit du ciel, au cinquantième jour après la résurrection du Christ 1. De là nous vient I’Evangile, de là cette prédication, qui remplit l’univers entier, et cela par la grâce de la foi.
5. Car le Seigneur étant venu sur la terre, est venu caché, parce qu’il venait pour souffrir : ayant la force en lui-même, il a paru néanmoins dans l’infirmité de la chair. Il devait être vu, mais sans être compris, et méprisé afin d’être mis à mort. L’éclat de sa gloire était dans sa divinité; mais elle se dérobait sous le voile de la chair. Car si les Juifs l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 2. Il a donc vécu caché au milieu des Juifs, au milieu de ses ennemis, opérant des miracles, souffrant des injures, jusqu’à ce qu’il fût suspendu à la croix, et que les Juifs l’y voyant suspendu lui prodiguassent outrage sur outrage, branlant la tête devant la croix et s’écriant : « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix ». Donc, le Dieu des dieux était caché, et lorsqu’il parlait, il nous faisait entendre la voix de la miséricorde plutôt que celle de la majesté. Comment pouvait-il dire autrement qu’en notre nom : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 4? » Quand le Père aurait-il quitté le Fils, ou le Fils quitté le Père? Le Père et le Fils ne sont-ils pas un seul Dieu? Cette parole : « Mon Père et moi sommes un », n’est-elle donc pas d’une vérité absolue? D’où vient alors :
« O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? »
si ce n’est le cri du pécheur dans l’infirmité de la chair? Lui qui a pris la ressemblance de la chair de péché 6, pourquoi ne prendrait-il pas une voix qui ressemblât à la voix du pécheur? Le Dieu des dieux était donc caché, lorsqu’il vivait parmi les hommes, lorsqu’il avait faim et soif, lorsque la fatigue le faisait asseoir, lorsqu’il dormait pour soulager sa lassitude, lorsqu’il était saisi, flagellé, amené devant le juge, et qu’il réprimait son orgueil en lui disant : « Tu n’aurais sur moi aucun pouvoir s’il ne te venait d’en haut 7 »; et lorsqu’il a été conduit à la mort, sans ouvrir sa bouche, non plus que l’agneau devant celui qui le tond 8, et lorsqu’il a été cloué à la croix, puis
1. Act. II, 4.— 2. I Cor. II, 8.— 3. Matt. XXVII, 39.— 4. Ps. XXI, 2 ; Matt. XXVII, 46.— 5. Jean, X, 30. Rom. VIII, 8.— 6. Jean, XIV, 11. — 7. Isa. LIII, 7.
enseveli, le Dieu des dieux a toujours été caché.
Mais qu’arriva-t-il après sa résurrection? Les disciples furent d’abord dans la stupeur, et refusèrent d’y croire jusqu’à ce qu’ils l’eussent touché de leurs propres mains 1. C’était la chair qui était ressuscitée, parce que la chair seule avait pu mourir; mais la divinité, qui ne peut mourir, était voilée par cette même chair ressuscitée. On pouvait voir la forme du corps, toucher les membres, palper les blessures; mais le Verbe par qui tout a été fait, qui pourra le voir? le toucher? le palper? Et pourtant, « ce Verbe s’est fait chair et a demeuré parmi nous 2». Et Thomas, qui touchait la chair, comprenait Dieu autant que possible. Car, après avoir touché les plaies, il s’écria : « Mon Seigneur et mon Dieu 3 ». Or, le Seigneur leur montrait cette forme, cette chair qu’ils avaient vue clouée à la croix et déposée dans le sépulcre. Il en agit ainsi avec eux pendant quarante jours. Il ne se montra point aux Juifs impies; il se montra seulement à ceux qui avaient cru en lui avant qu’il fût crucifié, afin de fortifier par sa résurrection ceux que sa croix avait ébranlés. Le quarantième jour, il décrivit son Eglise ou la terre qu’il appelle depuis l’Orient jusqu’à l’Occident, afin de ne laisser point d’excuse à ceux qui veulent périr dans le schisme, et il monta au ciel en disant : « Vous serez mes témoins à Jérusalem », d’où a jailli l’éclat de sa gloire, et dans toute la Judée, et dans la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre ».
A ces mots, une nuée le reçut, et les disciples regardaient celui qu’ils avaient connu, mais qu’ils n’avaient connu que dans l’humilité et non dans la gloire. Comme il se séparait d’eux pour aller au ciel, des anges leur dirent : « Hommes de Galilée, pourquoi demeurer là? Ce Jésus que vous voyez monter au ciel, en descendra de la même manière que vous l’avez vu s’y élever 4 ». Il monta donc, et les disciples retournèrent à Jérusalem pour y demeurer, selon l’ordre qu’il leur en avait donné, jusqu’à ce qu’ils fussent remplis de l’Esprit-Saint. Mais qu’avait-il dit à Thomas qui le touchait? « Tu as cru, parce que tu as vu; bienheureux ceux qui ne voient point et qui croient 5 ». C’est de nous que parlait le Sauveur. Cette terre appelée de l’Orient à l’Occident ne voit pas, et pourtant elle croit.
1. Luc XXIV, 37. — 2. I Jean, I, 14. — 3. Id. XX, 28. — 4. Act. I, 3-12. — 5. Jean, XX, 29.
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Donc le Dieu des dieux était caché, et pour ceux parmi lesquels il vivait, et pour ceux qui l’ont crucifié, e-t pour ceux dont les yeux le virent ressusciter, et pour nous qui croyons qu’il est assis dans les cieux, et qui ne l’avons point vu conversant sur la terre. Mais quand nous le verrions, verrions-nous autre chose que les Juifs qui l’ont crucifié? Il est mieux pour nous de ne pas voir le Christ et de le croire Dieu, que pour eux de l’avoir vu et de l’avoir cru simplement un homme. Ils crurent à l’erreur et le firent mourir; nous croyons à la vérité, et de là nous vient la vie.
6. Quoi! mes frères, ce Dieu des dieux, alors caché, main-tenant caché, sera-t-il donc toujours caché? Assurément non : écoutez ce qui suit : « Dieu viendra ostensiblement 1 ».
Il est venu caché, il viendra au grand jour. Il est venu caché pour être jugé, il viendra au grand jour pour juger; il est venu caché pour se présenter devant un juge, il viendra au grand jour pour juger les juges eux-mêmes: « Il viendra donc au grand jour et ne se taira point ». Comment donc? Est-ce qu’il se tait maintenant? D’où vient alors ce que nous vous prêchons? D’où viennent ces préceptes? D’où ces conseils? D’où vient cette trompette effrayante? IL ne se tait pas et pourtant il se tait, Il ne se tait pas à l’égard des avertissements, il se tait quant à la vengeance; il ne se tait pas à l’égard des préceptes, il se tait à l’égard des peines. Il tolère chaque jour les crimes des pécheurs, qui n’ont souci de Dieu ni dans leur conscience, ni dans le ciel, ni sur la terre : rien de tout cela ne lui échappe, et il avertit généralement tous les hommes, et quand il en châtie quelques-uns sur la terre, c’est un avertissement et pas encore une condamnation. Il s’abstient donc de juger, il demeure caché dans le ciel, il intercède encore pour nous; il est patient envers les pécheurs, il ne s’abandonne point à son indignation, mais il attend leur repentir. Il dit ailleurs : « Je me suis tu, me tairai-je donc toujours 2? » Quand il ne se taira plus, c’est donc alors « que Dieu viendra au grand jour ». Quel Dieu? « Notre Dieu ». C’est vraiment notre Dieu qui est lieu. Les dieux des nations sont des démons, le Dieu des chrétiens est le Dieu véritable. Il viendra, mais au grand jour, non plus pour lIre exposé aux outrages, ni souffleté,
1. Ps. XLIX, 3. —2. Isa. XLII, 14.
ni flagellé; il viendra, mais au grand jour, non pour qu’on le frappe d’un roseau sur la tête, non pour qu’on l’attache à la croix, qu’on le fasse mourir, qu’on l’ensevelisse : c’est là tout ce qu’a voulu souffrir le Dieu caché. II viendra au grand jour et ne se taira point.
7. La suite du psaume nous montre qu’il viendra pour juger. « Un feu marchera devant lui 1 ». Devons-nous craindre? Changeons-nous, et nous ne craindrons plus. La paille peut craindre le feu, mais que peut le feu sur l’or? Il ne tient qu’à toi de ne pas éprouver ce que tu éprouveras malgré toi, si tu ne te corriges. Quand même nous pourrions empêcher l’arrivée de ce jour du jugement, il me semble néanmoins qu’il ne faudrait pas vivre dans le désordre. Quand même le feu ne serait pas à craindre au jour du jugement, et que les pécheurs n’auraient à redouter que d’être séparés de Dieu, quelles que fussent d’ailleurs leurs délices; dès qu’ils ne verront point celui qui les a créés, qu’ils seront privés des ineffables douceurs de sa face, ils auront encore à pleurer, quelle que soit leur éternité et l’impunité de leurs crimes. Mais que dirai-je, et à qui le dirai-je? Les coeurs qui aiment Dieu comprennent seuls ce châtiment, et non ceux qui le méprisent. Ceux qui sentent quelque peu la douceur de- la sagesse et de la vérité, comprennent mes paroles et savent ce qu’il y a de pénible dans la séparation de Dieu;
mais ceux qui n’ont point goûté cette douceur n’ont qu’à redouter le feu. S’il n’aspire point à voir Dieu, qu’il redoute les tourments, celui que n’attirent point les récompenses. Si tu n’as que mépris pour les promesses de Dieu, crains du moins ses menaces, On te promet de voir Dieu, et cette promesse ne te fait ni changer, ni tressaillir, ni soupirer, ni désirer: tu te plonges dans le péché, dans les délices de la chair, tu amasses de la paille, et le feu viendra. « Un feu brûlera en sa présence ». Ce feu sera loin de ressembler à celui de ton foyer; et pourtant, s’il te fallait y mettre la main, tu ploierais à la volonté de celui qui t’en menacerait. S’il te disait : Signe contre ton père, signe contre tes enfants, autrement je vais mettre ta main au feu; tu ferais tout pour épargner cette douleur à ta main, pour épargner à l’un de tes membres la douleur d’un moment, car cette douleur ne serait pas éternelle. Tu fais
1. Ps. XCVI, 3.
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donc le mal pour éviter une douleur si légère dont te menace un ennemi, et tu ne fais pas le bien quand le Seigneur te menace d’un malheur éternel ! Nulle menace ne devrait te porter à faire le mal, comme nulle menace ne devrait te détourner de faire le bien. Mais les menaces du Seigneur, les menaces du feu éternel t’interdisent le mal et te stimulent pour le bien, D’où vient cette torpeur, sinon de ton peu de foi? Que chacun alors sonde son coeur et voie ce qu’y produit la foi, Si nous croyons au jugement à venir, mes frères, vivons dans la vertu. C’est maintenant le temps de la miséricorde, celui du jugement viendra ensuite. Nul ne dira: Faites--moi retourner à mes années premières. Ce sera le temps des regrets, mais des regrets superflus: qu’il se repente, maintenant que la pénitence est utile; qu’on mette de l’engrais sur les racines de l’arbre, c’est-à-dire le deuil du coeur et les larmes, de peur que Dieu ne vienne et ne l’arrache 1. Lorsqu’il sera arraché, il n’attendra plus que le feu. Maintenant on peut encore insérer de nouveau les rameaux retranchés 2 : « Alors, tout arbre qui ne porte pas de bons fruits sera coupé et jeté au feu 3 » . « Un feu brûlera en sa présence ».
8. « Et autour de lui une tempête effroyable 4 ». Elle sera grande, la tempête qui vannera l’aire si spacieuse du Seigneur; c’est ce tourbillon dont le souffle doit séparer les saints de tout ce qui est impur, et les fidèles des hypocrites, et les âmes pieuses qui craignent le Seigneur, de tous les orgueilleux qui le méprisent. Aujourd’hui, tout est mélangé de l’Orient à l’Occident. Voyons ce que fera celui qui doit venir, ce qu’il fera dans cet ouragan, qui sera « autour de lui une tempête horrible». Sans nul doute, un tel ouragan fera une séparation, et telle est la séparation que n’ont pas attendue ceux qui ont rompu les filets avant d’arriver au rivage 5. Or, cette séparation établit une différence entre les bons et les méchants, Aujourd’hui, en effet, il en est qui suivent le Christ, qui. ont déchargé leurs épaules des soins embarrassants de cette vie, qui n’ont pas entendu en vain ces paroles : « Si vous voulez être parfait, vendez ce que vous possédez et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, puis venez et suivez-moi 6 ». C’est à eux
1. Luc, XIII, 8.— 2. Rom. XI, 19.— 3. Matt. III, 10.— 4. Ps. XLIX, 3. — 5. Luc, V, 6.— 6. Matt. XIX, 21.
qu’il est dit : « Vous vous assiérez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël 1 ». Les uns donc jugeront avec le Seigneur, tandis que les autres seront jugés et passeront à la gauche. Que les uns doivent juger en effet avec le Sauveur, nous en avons un témoignage évident que je viens de vous citer: « Vous vous assiérez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël ».
9. Mais, dira quelqu’un, les douze Apôtres, et pas plus, doivent siéger avec le Christ, Où donc sera l’apôtre saint Paul? Doit-il en être séparé? Loin de nous de tenir ce langage! loin de nous de le penser même intérieurement ! Mais peut-être, dira-t-on, devra-t-il occuper la place de Judas? Cependant l’Ecriture fait connaître celui qui fut ordonné pour le remplacer : car Matthias est désigné si expressément, que le doute n’est pas possible 2. La chute de Judas n’empêche pas que le nombre de douze ne soit complet. Mais si les douze trônes sont occupés par les douze Apôtres, Paul ne jugera donc point? Ou peut-être jugera-t-il debout ? Nullement. Dieu dans sa justice ne le souffrira point il ne jugera point debout, celui a travaillé plus que tous les autres 3. Ce seul apôtre saint Paul nous force donc d’examiner, de rechercher avec plus de soin pourquoi l’Evangile a précisé douze trônes Il y a dans l’Ecriture, en effet, d’autres nombres pour exprimer une multitude. Cinq vierges sont admises, et cinq autres exclues 4. Entendez ces vierges comme il vous plaira, soit de la chasteté et de l’intégrité du coeur, comme doit être vierge cette Eglise à qui il est dit : « Je vous ai fiancée à cet unique Epoux, pour vous présenter à Jésus-Christ comme une vierge sans tache 5 » ; soit de cette pureté de la chair que de saintes femmes ont vouée à Dieu : est-ce que dans tant de milliers, cinq seulement seront élues? Le nombre de cinq nous marque seulement la continence dans les sens de la chair au nombre de cinq. Les uns, en effet, se perdent par les yeux, d’autres par l’ouïe, d’autres par des odeurs illicites, plusieurs par un goût dépravé, plusieurs enfin par des embrassements adultères : voilà donc en nous cinq portes de corruption, et quiconque les ferme par la continence, et une continence qui s’appuie sur le
1. Matt. XX, 28. — 2. Act. X, 26.— 3. I Cor. XV, 10, —4. Matt. XXV, 10, 12. — 5. II Cor. XI, 2.
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témoignage de la conscience, ne doit pas s’en référer aux louanges des hommes: voilà les cinq vierges sages qui portent leur huile avec elles 1. Qu’est-ce à dire qu’elles ont leur huile avec elles? C’est là notre gloire, le témoignage de notre conscience 2. Le riche dévoré dans les flammes de l’enfer, nous dit encore: « J’ai cinq frères 3 ». C’est là l’image du peuple juif qui était sous la loi : car Moïse leur législateur, a écrit cinq livres. De même encore le Seigneur, après sa résurrection, ordonna de jeter le filet du côté droit, et les pécheurs prirent cent cinquante-trois poissons; «et nonobstant ce grand nombre », dit l’Evangile, « le filet ne se rompit point 4». Avant sa passion, il avait fait jeter le filet, sans indiquer la droite ou la gauche: s’il eût dit, en effet, la droite, il eût désigné les bons seulement, et seulement les méchants s’il eût indiqué la gauche;
mais quand il n’y a ni droite ni gauche, c’est qu’on pêche les méchants mêlés aux bons. On en prit tant alors que le filet se rompait, au témoignage de l’Evangile 5. Cette pêche désignait le temps présent: les filets qui se rompent, ce sont les déchirures, les divisions des hérétiques et des schismatiques. Mais ce que fit le Sauveur après sa résurrection, nous montre ce qui doit arriver quand nous serons ressuscités, dans ce grand nombre marqué pour le ciel, où nul méchant ne doit se trouver.
Les filets jetés à droite, désignent les bons, séparés des hommes de la gauche. Mais ceux de la droite ne seront-ils composés que de cent cinquante-trois justes? L’Ecriture parle de mille millions
6. Lisez l’Apocalypse, et vous verrez que le seul peuple juif fournit douze fois douze mille élus 7. Voyez le grand nombre des martyrs: non loin d’ici la seule Masse blanche 8, comme on l’appelle, a plus de cent cinquante-trois martyrs. Enfin, ces sept mille hommes dont il est dit à Elie : « Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont point courbé le genou devant Baal 9 », surpassent de beaucoup le nombre de ces poissons. Donc ces cent cinquante-trois poissons 10 , ne fixent pas le nombre des saints, mais l’Ecriture a ses raisons pour désigner par ce nombre déterminé l’universalité des saints et des justes ; en sorte que ces cent cinquante-trois nous marquent tous ceux qui appartiennent
1. Matt. XXV, 14.— 2. II Cor. I, 12. — 3. Luc, XVI, 28. — 4. Jean, XXI, 6, 11. — 5. Luc, V, 6. — 6. Dan. VII, 10. — 7. Apoc. VII, 4.— 8. V. Serm. CCCVI, n. 2.— 9 III Rois, XIX, 18.— 10. Jean, XXI, 11.