Enarrationes in Psalmos (page 13)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

à la résurrection pour la vie éternelle. Car la loi renferme dix préceptes et l’Esprit de grâce par lequel on les accomplit a sept dons 1. Cherchons donc la signification de ces deux nombres dix et sept: dix préceptes, sept dons de l’Esprit de grâce qui nous aide à accomplir les préceptes. Ce nombre de dix-sept renferme donc ceux qui appartiennent à la résurrection, qui sont à droite, qui auront part au royaume des cieux, à la vie éternelle, c’est-à-dire qui accomplissent la loi par la grâce de l’Esprit-Saint, et non par leurs propres oeuvres ou par leurs propres mérites. Prenez maintenant ce nombre de dix-sept, et additionnez ensemble tous les autres nombres depuis un jusqu’à dix-sept, en ajoutant deux à un, puis trois, puis quatre, de manière à faire dix, puis cinq qui donneront quinze, puis six, vingt et un, puis sept, vingt-huit, puis huit, trente-six, puis neuf, quarante-cinq, puis dix, cinquante-cinq, puis onze, soixante-six, puis douze, septante-huit, puis treize, nonante-un, puis quatorze, cent cinq, puis quinze, cent vingt, puis seize, cent trente-six, puis dix-sept, cent cinquante-trois; et vous trouverez que le nombre de saints est admirablement exprimé par ce petit nombre de poissons. De même donc que ces cinq vierges expriment des vierges sans nombre, de même que les cinq frères de celui qui était torturé dans les enfers désignent des milliers dans le peuple juif, de même que les cent cinquante-trois poissons désignent des milliers de millions d’élus, de même sur les douze trônes, il ne s’assiéra pas douze juges seulement, mais le grand nombre des parfaits.

10. Mais je vois ce que vous me demandez encore: de même que je vous ai montré comment cinq vierges en désignent beaucoup d’autres, comment les cinq frères expriment un grand nombre de Juifs, et comment enfin le nombre de cent cinquante-trois désigne tant d’élus, montrez-nous, me direz-vous, pourquoi et comment ces douze trônes, au lieu de marquer douze hommes seulement, en désignent un si grand nombre? Pourquoi ces douze trônes, qui désignent ceux de tous les endroits du monde qui auront pu rivaliser de perfection avec les parfaits auxquels il fut dit: « Vous serez assis sur douze trônes pour juger les douze tribus d’Israël 2? » Pourquoi ces hommes venus de toutes parts sont-

1. Isa. XI, 23. — 2. Matt. XIX, 23.

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ils désignés par le nombre douze? Parce que cette expression de toutes parts se dit de l’univers entier; or, l’univers entier a quatre parties, l’orient et l’occident, le midi et l’aquilon : comme donc ceux qui sont parfaits dans la foi, et par l’obéissance à la Trinité, sont appelés, au nom de la Trinité, de ces quatre parties du monde, et que quatre, trois fois répété, donne douze, vous devez comprendre pourquoi doivent être au nombre de douze ceux qui jugeront Israël, car Israël était divisé en douze tribus, et ces douze tribus désignent tout Israël. De même que les juges seront rassemblés des quatre coins du monde, de même aussi viendront des quatre coins du monde ceux qui devront être jugés. L’apôtre saint Paul, reprenant les laïques d’entre les fidèles, qui ne portaient point leurs procès au tribunal de l’Eglise, mais qui traînaient devant le tribunal public leurs adversaires dans des affaires litigieuses, leur dit « Ne savez-vous pas que nous jugerons les anges 1 ? » Voyez comment il s’établit juge, et non-seulement lui, mais tous ceux qui jugent équitablement dans l’Eglise?

11. Il est donc évident que plusieurs doivent juger avec le Sauveur, et que d’autres seront jugés, non pas également, mais selon leurs mérites ; le Christ doit venir avec ses anges, les peuples de la terre seront rassemblés devant lui 2, et parmi les anges on doit compter ceux qui ont été assez parfaits pour s’asseoir sur les douze trônes, et juger les douze tribus d’Israël. Car des hommes sont aussi appelés des anges ; l’Apôtre a dit de lui-même : « Vous m’avez accueilli comme l’ange du Seigneur 3 ». Il est dit de Jean-Baptiste : « Voilà que j’envoie devant votre face mon ange, qui préparera la voie devant vous ». Donc, en venant avec ses anges, il viendra avec ses saints. C’est ce qu’Isaïe nous dit clairement: « il viendra juger avec les anciens de son peuple 4». Or, ces anciens du peuple, ceux qui sont appelés des anges, ces millions d’élus qui viendront de tous les points du monde, c’est là ce qu’on appelle le ciel. D’autres sont appelés la terre; mais une terre fertile. Quelle est cette terre fertile? Celle qui doit être à la droite, et à qui l’on dira: « J’ai eu faim, et vomis m’avez donné à manger 5» ; c’est une terre vraiment

1. I Cor. VI, 3.— 2. Matt. XXV, 31, 32.— 3. Gal. IV, 14.— 4. Malach. III, 1; Matt. XI, 10. — Isa. III, 14. — 5. Matt. XXV, 35.

fertile qui comblait de joie saint Paul, en lui envoyant de quoi subvenir à ses besoins: « Ce n’est pas que je désire vos dons », leur dit-il, « mais je cherche le fruit qui vous en reviendra ». Il les remercie en disant : « Vos premiers sentiments pour moi ont refleuri 1 ». Il dit: « Ont refleuri », comme s’il parlait d’un arbre frappé d’une certaine stérilité.

Mais pour continuer notre psaume, que fera le Seigneur quand il viendra pour nous juger? « Il appellera les cieux en haut ». Il appellera donc en haut le ciel ou tous les saints, tous les parfaits qui doivent juger, ceux qui doivent s’asseoir pour juger les douze tribus d’Israël

2. Comment les appellera-t-il en haut, puisque le ciel est toujours en haut? Mais ailleurs il nomme les cieux ceux qu’il appelle ici le ciel. Quels cieux ? Ceux qui racontent la gloire de Dieu. « Les cieux publient la gloire de Dieu »,et dont il est dit : « Leur voix se répand sur tous les confins de la terre, et leurs paroles jusqu’aux extrémités du monde 3 ». Voyez comme le Seigneur discernera dans son jugement : « Il appellera les cieux en haut, ainsi que la terre, pour séparer son peuple ». De qui, sinon des méchants? de ceux dont il n’est plus fait mention, comme étant déjà condamnés au supplice. Vois donc et reconnais les bons. « Il appellera les cieux en haut ainsi que la terre, pour séparer son peuple ». Il appelle la terre, non pour la confondre, mais pour la séparer. D’abord il a fait appel aux hommes sans discernement, quand le Dieu des dieux a parlé, pour appeler la terre depuis l’Orient jusqu’à l’Occident ; il n’avait fait aucun discernement: ses serviteurs étaient allés convier aux noces, et avaient rassemblé les  bons et les méchants 4 ». Mais quand le Dieu des dieux viendra d’une manière ostensible, et qu’il ne se taira point, « il appellera le ciel « en haut», pour juger avec lui. Tel en effet est le ciel, tels sont les cieux, comme la terre et les terres, 1’Eglise et les Eglises. « Il appellera donc le ciel en haut, ainsi que la terre, pour séparer son peuple ». C’est donc avec le ciel qu’il a fait le discernement de la terre, ou le ciel s’est joint à lui pour faire ce discernement. Mais comment faire la séparation sur la terre? En mettant les uns à droite, les autres à gauche. Que dit-il à la terre ainsi

1. Philipp. IV, 10, 17. — 2. Matt. XIX, 28. — 3. Ps. XVIII, 2, 5. — 4. Matt. XXII, 10.

séparée? « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde. Car j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger », et le reste. Mais eux, « quand vous avons-nous vu avoir faim », lui diront-ils? Et lui : « Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait  1». Le ciel montre à la terre que ses plus petits ont été appelés en haut, et tirés de leur bassesse: « Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait » . « Il appellera le ciel en haut, ainsi que la terre, pour séparer son peuple ».

12. «Rassemblez autour de lui ses justes 2 ». Telle est la voix de Dieu et du Prophète qui voyait l’avenir comme s’il eût été présent, et qui commande aux anges de rassembler les hommes. « Il enverra ses anges, et ils rassembleront devant lui toutes les nations 3. « Rassemblez les justes autour de lui ». Quels sont ces justes, sinon ceux qui vivent de la foi, qui font des oeuvres de miséricorde ? Car ces oeuvres sont des oeuvres de justice. Tu lis dans l’Evangile : « Prenez garde de faire votre justice en présence des hommes pour en être vus 4». Et comme si l’on demandait: Quelle justice? l’Evangéliste ajoute: « Ainsi en faisant l’aumône 5 ». Donc l’aumône désigne ici les oeuvres de justice. Rassemblez donc ses justes, rassemblez ceux qui ont pris en pitié le pauvre, qui ont eu l’intelligence du pauvre et de l’indigent: assemblez-les, afin que le Seigneur les conserve et les vivifie 6 : « Rassemblez-lui ses justes; tous ceux qui contractent avec lui une alliance par le sacrifice », c’est-à-dire, qui pensent à ses prouesses dans les bonnes oeuvres qu’ils font. Car ces oeuvres sont des sacrifices, puisque le Seigneur a dit: « Je préfère la miséricorde au sacrifice 7 ». Ils contractent donc une alliance  avec lui par le sacrifice.

13. « Les cieux annonceront sa justice 8 ». Oui, en effet, les cieux nous ont annoncé la justice de Dieu. Les évangélistes l’ont prêchée. Par eux nous avons appris que ceux-là seraient à sa droite, à qui le Père de famille dirait: « Venez, bénis de mon Père, et recevez ». Que recevrez-vous? « le royaume ». Pourquoi? « Parce que j’ai eu faim, et que vous m’avez donné à manger 9 », Quoi de

1. Matt. XXV, 34-40. — 2. Ps. XLIX, 1. — 3. Matt. XXV, 32. — 4. Id. VI, 1 — 5. Id. 2. — 6. Ps. XL, 2, 3. — 7. Osée, VI, 6 ; Matt. IX, 13. — 8. Ps. XLIX, 6. — 9. Matt. XXV, 34. -

plus vulgaire, de plus terrestre, que de donner un morceau de pain à celui qui a faim? Voilà ce que coûte le royaume des cieux.

« Partage ton pain avec celui qui a faim, et reçois sous ton toit celui qui n’a pas d’asile; si tu vois un homme nu, couvre-le 1 » - Mais si tu n’as ni pain à partager avec lui, ni logis à lui offrir, ni habit pour le vêtir, donne-lui un verre d’eau froide 2; mets seulement deux deniers dans le trésor 3. Ces deux deniers valurent à la veuve ce que valut à Pierre d’abandonner ses filets, et à Zachée de donner la moitié de son bien

4. Ce royaume coûte ce que vous avez. « Les cieux donc annonceront sa justice, car le Seigneur est juges. Oui, vraiment juge, ne confondant rien, discernant tout. « Car le Seigneur connaît ceux qui sont à lui 5». Bien que les grains soient cachés dans la paille, le laboureur les connaît. Que nul ne craigne d’être le bon grain, fût-il mêlé à la paille, car les yeux de notre vanneur ne peuvent se tromper. Ne crains donc pas que la tempête qui se fera autour de lui te confonde avec la paille. La tempête sera violente à la vérité, et pourtant elle n’ôtera pas un seul grain de blé pour le jeter avec la paille ; car le juge ne sera point quelque homme agreste avec son trident, mais bien le Dieu Trinité. « Les cieux annonceront sa justice, car le Seigneur est un juge. Que les cieux aillent et qu’ils prêchent, que leur voix gagne les confins de la terre, et que leurs paroles se répandent jusqu’aux extrémités du monde 6 »; et que ce grand corps dise à Dieu: « Des confins de la terre j’ai crié vers vous, quand mon coeur était dans l’angoisse 7 » Aujourd’hui qu’il est dans la confusion, il gémit; après le discernement, il sera dans la joie. Qu’il élève donc la voix et qu’il dise : « Ne perdez point mon âme avec les impies, et ma vie avec les hommes de sang 8 ». Le Seigneur ne nous perdra pas avec eux, parce qu’il est un juge. Qu’il crie donc vers lui, et lui dise : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie » Qu’il parle ainsi et Dieu l’écoutera ; et tous ses justes se presseront autour de lui. « Il a appelé la terre pour séparer son peuple ».

14. « Ecoute, mon peuple, et je te parlerai 10».

1. Isa. LVI I, 7.— 2. Matt. X, 42. — 3. Marc, XII, 42.— 4. Luc, XIX, 8. — 5. II Tim. 11, 19.— 6. Ps. XVIII, 5. — 7. Id. LX, 3. — 8. Id. XXV, 9. — 9. Id. XLII, 1. — 10. Id. XLIX, 7.

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Voyez qu’il ne se tait pas maintenant, si vous prêtez l’oreille, celui qui doit venir et qui ne se taira point. «Ecoute, ô mon peuple, et je te parlerai » . Car si tu n’écoutes, je ne parlerai point. « Ecoute, et je te parlerai ». Si tu n’écoutes, je parlerai, mais non pour toi. Quand donc te parierai-je? quand tu écouteras. Quand écouteras-tu? Quand tu seras mon peuple. « Ecoute, ô toi qui es mon peuple ». Tu n’écoutes pas, si tu es un peuple étranger. « Ecoute, ô mon peuple, et je te parlerai.

Israël, je te rendrai témoignage ». Ecoute, Israël, écoute ô mon peuple. Israël est un nom choisi: « On ne t’appellera plus Jacob, est-il dit, Israël sera ton nom 1» - Ecoute donc comme Israël, comme celui qui voit Dieu; pas encore face à face, mais par la foi. Car Israël signifie celui qui voit Dieu. « Qu’il entende, celui qui a des oreilles pour entendre 2, et qu’il voie, celui qui a des yeux pour voir. Ecoute, Israël, et je te rendrai témoignage  ». Celui qui disait plus haut : « Mon peuple », dit ensuite : «Israël »;

et après avoir dit: « Je te parlerai », il dit: « Je te rendrai témoignage » .Que dira donc à son peuple celui qui est le Seigneur notre Dieu? Quel témoignage rendra-t-il à son Israël? Ecoutons: « Moi Dieu, je suis ton « Dieu ». Je suis Dieu et suis ton Dieu. Qu’est-ce à dire : « Je suis ton Dieu? » C’est-ce qui fut dit à Moïse : « Je suis celui qui suis 3 ». Qu’est-ce à dire encore: « Je suis ton Dieu ? »Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob. Je suis Dieu et je suis ton Dieu. Et quand même je ne serais pas ton Dieu, je suis Dieu. Je suis Dieu pour mon bonheur, et ce serait ton malheur si je n’étais pas ton Dieu. Car à vrai dire, cette parole : « Je suis ton Dieu», ne s’adresse qu’à celui que Dieu traite plus familièrement, qu’il regarde comme son serviteur fidèle, comme son bien. « Moi Dieu, je suis ton Dieu ». Que veux-tu de plus? Voudrais-tu demander à Dieu qu’il te récompense, qu’il te donne quelque bien qui t’appartiendrait en propre? Ce Dieu qui te le donnerait se donne lui-même à toi. Y a-t-il rien de plus riche ? Tu voulais un don, tu as le donateur. «Moi Dieu, je suis ton Dieu».

15. Voyons ce que Dieu exige de l’homme; quel tribut veut lever sur nous notre Dieu, notre chef et notre roi ; car il a voulu être pour nous un roi, il veut que nous soyons sa province. Ecoutons ses édits. Que le pauvre

1. Gen. XXXII, 28. — 2. Matt. XI, 15. — 3. Exod. III, 14.

ne craigne point les édits du Seigneur, puisqu’il nous donne le premier ce qu’il exige de nous; donnez-le seulement de bon coeur. Dieu n’exige de nous rien qu’il ne nous ait donné, et il a donné à tous ce qu’il demande à tous. Qu’exige-t-il en effet? Ecoutons: « Je ne t’accuserai point au sujet de tes sacrifices 1 ». Je ne te dirai point: Pourquoi ne m’as-tu pas immolé un taureau puissant? Pourquoi n’as-tu pas choisi dans ton troupeau le plus fort des chevreaux? Pourquoi se promène-t-il dans le bercail, au lieu d’être sur mon autel ? Je ne dirai point : Cherche dans tes champs, dans ton parc, dans ta maison, de quoi m’offrir. Non, « je ne t’accuserai point au sujet de tes sacrifices ». Quoi donc? Vous n’acceptez point mes sacrifices pour agréables? « Vos holocaustes sont toujours en ma présence ». Il parle de certains holocaustes dont il est dit dans un autre psaume: « Si vous aviez voulu des sacrifices, je vous en aurais offert, mais les holocaustes ne vous sont point agréables » ; puis le psalmiste ajoute : « Le sacrifice qui plaît à Dieu est une âme brisée, et Dieu ne dédaigne pas un coeur contrit et humiliée ». Quels sont donc les holocaustes que Dieu ne méprise pas? Quels holocaustes sont toujours en sa présence? «O Dieu»,continue le Prophète, « dans votre amour, répandez vos bénédictions sur Sion, élevez les murs de Jérusalem; c’est alors que vous recevrez le sacrifice de justice, et les offrandes et les holocaustes 3 ». Il assure que Dieu recevra certains holocaustes. Quand y a-t-il holocauste ? quand toute la victime est consumée par le feu; des mots grecs kausis  action de brûler, et olon  entièrement: holocauste signifie donc brûlé totalement. Or, il est un feu qui vient d’une charité très-fervente ; que notre âme soit donc embrasée de cette flamme de l’amour, que cette charité s’empare de nos membres et les fasse servir à son usage; qu’elle ne les laisse point au service de l’iniquité, afin qu’il soit totalement embrasé du feu de l’amour divin, celui qui veut offrir à Dieu un holocauste. Voilà « ces holocaustes qui sont toujours en ma présence ».

16. Mais peut-être que cet Israël ne comprend point encore les sacrifices que Dieu toujours en sa présence, et qu’il pense à ses boeufs, à ses chevreaux, à ses béliers. Arrière

1. Ps. XLIX, 8. — 2. Id. L, 18-20. — 3. Id. 20, 21.

cette pensée: « Je n’accepterai point les veaux de tes étables’ 1 ». J’ai parlé d’holocauste, et déjà ta pensée courait à des troupeaux terrestres, tu m’y choisissais quelque pièce bien grasse: « Je n’accepterai point les veaux de tes étables ». Le Prophète annonce ici le Nouveau Testament, qui a mis fin aux anciens sacrifices. Car ils figuraient ce sacrifice à venir, dont le sang devait nous purifier. « Je n’accepterai point les veaux de vos étables, ni les boucs de vos troupeaux ».

17. « Les bêtes des forêts m’appartiennent 2 ». Pourquoi tenir de toi ce que j’ai créé ? Sont-ils plus à vous à qui j’en ai donné la possession, qu’à moi qui les ai créés ? « C’est donc à moi qu’appartiennent les hèles des forêts ». Mais, dira peut-être cet Israël, les animaux sont à Dieu; oui, pour ces bêtes que je enferme pas dans mes enclos, que je n’attapas dans mon étable; mais ce boeuf, cette brebis, ce chevreau, sont bien à moi. « C’est à moi qu’appartiennent les animaux qui paissent sur les montagnes, ainsi que les brebis ». A moi ce que tu ne possèdes pas, à moi ce que tu possèdes. Si tu es en effet mon serviteur, tes biens m’appartiennent totalement; et tandis que tout le bien que s’amasse un esclave est à son maître, on ne aurait soustraire à la possession du maître ce qu’il a créé pour cet esclave. Elles m’appartiennent donc ces bêtes des forêts, que tu n’as pas soumises ; ils m’appartiennent aussi les troupeaux qui paissent sur les montagnes, et ces boeufs qui sont dans tes étables: tout m’appartient, puisque j’ai tout créé.

18. «Je connais tous les oiseaux du ciel 3». Comment Dieu les connaît-il? Il les a suspendus dans les cieux, les a comptés; qui d’entre nous connaît tous les oiseaux du ciel? Quand le Seigneur nous donnerait la connaissance de tout ce qui vole dans les airs, lui ne les connaît point de la manière qu’il permet à l’homme de les connaître. Autre est la connaissance chez Dieu, autre est la connaissance chez l’homme; de même autre est pour Dieu posséder, et autre pour l’homme; c’est-à-dire que Dieu possède bien autrement que les hommes. Pour toi, en effet, ce que tu possèdes n’est pas complètement en ton pouvoir, puisque tu ne saurais à ton gré faire vivre un boeuf ou l’empêcher de mourir ou de paître l’herbe. Celui qui a le souverain

1. Ps. XLIX, 9.— 2. Id. 10. — 3. Id, 11.

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pouvoir, a aussi la connaissance la plus étendue comme la plus secrète. Reconnaissons-le à la gloire de Dieu. Loin de vous de dire Comment Dieu peut-il connaître? N’attendez pas de moi, mes frères, que je vous explique la manière dont connaît le Seigneur ; ce que je puis vous dire, c’est qu’il ne connaît point comme les hommes, ni même comme les anges; mais je n’oserais dire comment il connaît, je ne puis même le savoir. Toutefois je sais une chose, c’est que Dieu savait ce qu’il devait créer, même avant qu’il y eût aucun oiseau. Mais quelle connaissance en avait-il? O homme, depuis ta naissance, depuis que tu as reçu le sens de la vue, tu as considéré des oiseaux. Ces oiseaux sont sortis de l’eau à la parole de Dieu, qui a dit: « Que les eaux  produisent des oiseaux 1 ». Où Dieu connaissait-il ce qu’il commandait à l’eau de produire ? Car il connaissait ce qu’il avait créé, et il le connaissait avant de l’avoir créé.

Telle est donc pour Dieu la connaissance, que toutes les créatures étaient en lui d’une manière ineffable, avant leur création ; mais exigera-t-il de toi ce qu’il avait avant même de rien créer? « Je connais tous les oiseaux du ciel », et tu ne saurais me les donner. Je connais tout ce que tu peux immoler à ma gloire ; et je le connais, non pour l’avoir fait, mais parce que je devais le faire. « Et la beauté des champs est avec moi ». Ce qu’il y a de beau dans les campagnes, la fertilité de tout ce qui produit sur la terre, tout cela « est avec moi » , dit le Seigneur. Comment avec lui ? Est-ce même avant d’exister ? Avec lui était tout ce qui devait exister, et avec lui est encore ce qui est passé ; il voit l’avenir sans que pour cela rien du passé lui échappe. Tout est avec lui par une certaine connaissance de l’ineffable sagesse divine qui est en son Verbe, et ce Verbe comprend tout. La beauté des champs ne serait-elle pas avec lui, en ce sens que Dieu est partout et qu’il a dit: « Je remplis le ciel et la terre 2 ? » Qu’est-ce qui ne serait pas avec celui dont il est dit : « Si je monte vers les cieux, vous y êtes ; si je descends dans les enfers, je vous rencontre 3? » Tout est avec lui: non qu’il souffre du contact des êtres qu’il a créés ou qu’il en ait besoin. Peut-être y a-t-il près de toi une colonne, près de laquelle tu te tiens debout; et si tu ressens la fatigue, tu t’appuies

1. Gen, I, 20. — 2. Jérém. XXIII, 24. — 3. Is. CXXXVIII, 8.

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sur elle. Tu as donc besoin de ce qui est avec toi, mais Dieu n’a nul besoin de ce qui est avec lui. Les campagnes et leur beauté sont avec lui, la beauté des cieux avec lui, tous les oiseaux avec lui, parce que lui-même est partout. Et pourquoi tout est-il avec lui ? Parce que tout lui était connu avant d’exister, ou d’être créé.

19. Qui peut nous expliquer et nous faire comprendre ce qui est dit dans un autre psaume: « Car vous n’avez nul besoin de mes biens 1 ? » Le Prophète nous dit qu’il n’a pas besoin de recevoir de nous, rien qui lui soit nécessaire. « Si j’ai faim, je ne vous le dirai point 2 ». Or, celui qui garde Israël, ne souffrira ni de la faim, ni de la soif, ni du sommeil 3. Mais voilà que j’accommode mon langage à votre nature charnelle : parce que tu n’as pas mangé, et que dès lors tu souffres de la faim, tu t’imagines que Dieu a faim de manière à manger. S’il a faim, il ne te le dit pas: tout est devant lui, il peut prendre partout ce qui lui est nécessaire. Dieu parle donc ainsi pour confondre notre faible intelligence, et non pour faire quelque aveu de sa faim. Et toutefois à cause de nous ce Dieu des dieux a daigné avoir faim. Il est venu pour avoir faim et nous rassasier, avoir soif et nous donner à boire, se revêtir de notre nature mortelle pour nous revêtir de l’immortalité, se faire pauvre pour nous enrichir, Car eu se revêtant de notre pauvreté il n’a point perdu ses richesses, puisqu’en lui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science 4. Si « j’ai faim, je ne te le dirai point. C’est à moi qu’appartient la terre avec tout ce qu’elle renferme ». Ne te mets donc pas en peine de ce que tu me donneras, j’ai sans peine ce que je veux.

20. Pourquoi penser à tes troupeaux ? « Mangerai-je la chair de tes boeufs, et boirai-je le sang des boucs? » Vous voyez ce que n’exige point de nous celui qui va nous faire je ne sais quelle prescription. Si votre pensée se portait sur de tels sacrifices, détournez-en votre esprit, et gardez-vous de penser à offrir à Dieu rien de semblable. Avez-vous un taureau gras, tuez-le pour les pauvres ; que les pauvres mangent la chair tics taureaux, bien qu’ils ne boivent pas le sang des boucs. Et quand vous l’aurez fait, il vous en tiendra compte, celui qui a dit : « Si j’ai faim, je ne

1. Ps. XV, 2. — 2. Id. XLIX, L2. — 3. Id. CXX, 4. — 4. Coloss. II, 3.

te le dirai pas » ; mais il vous dira un jour : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 1», « Mangerai-je la chair des boeufs, et boirai-je le sang des boucs ?»

21. Dis donc alors : Seigneur, notre Dieu, que demandez-vous de votre peuple, de votre Israël? « Immole au Seigneur un sacrifice de louanges 2 ». Disons-lui donc nous aussi:

« Seigneur, les voeux que je vous offrirai sont dans mon âme, et les actions de grâces que je vous rendrai 3 ». Je craignais que vous n’en vinssiez à me demander quelque chose qui fût hors de moi, que je pouvais compter dans mon étable, et que le voleur m’avait peut-être dérobé. Que m’ordonnez-vous? « Immole à Dieu un sacrifice de louanges ». Nous voilà en sûreté ; nous n’allons pas en Arabie chercher de l’encens, ni fouiller dans les magasins d’un avare négociant; Dieu nous demande un sacrifice de louanges. Or, ce sacrifice de louanges, Zachée l’avait dans ses biens, la veuve l’avait dans sa bourse chétive, un autre pauvre l’avait dans un verre d’eau froide ; et cet autre ne l’a ni dans ses biens, ni dans sa bourse, ni dans un verre d’eau, mais il l’a complètement dans son coeur. La maison de Zachée reçut le salut 4 ; et la veuve donna plus que les riches qui étaient là 5; celui qui n’a donné qu’un verre d’eau froide ne perdra point sa récompense 6, mais la paix doit être sur la terre pour les hommes de bonne volonté 7 : « Immole à Dieu un sacrifice de louanges ». O sacrifice gratuit donné par la grâce ! Je n’ai point acheté ce que je devais vous offrir, c’est vous qui m’en avez fait don, car je ne l’aurais même point. « Immole à Dieu un sacrifice de louanges ». C’est immoler ce sacrifice de louanges que rendre grâces à celui dont te vient tout le bien que tu possèdes, et qui dans sa bonté te pardonne tout le mal qui vient de toi, et qui est en toi. « Immole à Dieu un sacrifice de louanges, et rends au Très-Haut tes hommages ». Tel est le sacrifice dont l’odeur lui est agréable. « Rends tes hommages au Très-Haut».

22. « Invoque-moi au jour de la tribulation, et je te délivrerai, et tu m’en glorifieras 8 » Car tu ne saurais compter sur tes forces, tes efforts ne sont que vanité.

1. Matt. XXV, 35. — 2. Ps. XLIX, 14. — 3. Id, LV, 12. — 4. Luc, XI, 8. — 5. Marc, XII, 42. — 6. Matt. X, 42. — 7. Luc, II, 14. — 8. Ps. XLIX, 15.

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« Invoque-moi au jour de la tribulation, et je te délivrerai, et tu m’en glorifieras ». C’est pour cela que j’ai permis que ce jour de tribulation t’arrivât; si tu n’étais dans l’affliction, peut-être ne m’invoquerais-tu pas; mais dans la tribulation, tu m’invoques; et quand tu m’invoqueras, je te délivrerai; et quand je te délivrerai, tu m’en rendras grâces, afin de plus te séparer de moi. Un homme s’était assoupi, sa prière s’était attiédie, et il s’écria: « J’ai trouvé la douleur et la tribulation, et j’ai invoqué le nom du Seigneur 1». Il a trouvé dans la tribulation quelque chose d’utile, la corruption de ses péchés devenait une gangrène pour lui, il était privé de sentiments, et la tribulation est pour lui un feu qui brûle, un fer qui tranche. « J’ai trouvé», dit le Prophète, « la tribulation et la douleur, j’ai invoqué le nom de mon Dieu ». Il  y a, mes frères, des peines que tout le monde connaît; en voici de fort communes dans le genre humain: cet homme pleure parce qu’il a éprouvé une perte; cet autre pleure parce qu’il est orphelin; celui-ci s’afflige parce qu’il a est banni de sa patrie et qu’il désire y rentrer, l’éloignement lui paraît insupportable; la grêle a ravagé la vigne de celui-là, il est sensible à l’inutilité de son travail et de tous ses soins. Quand est-ce que l’homme est exempt de peine? C’est un ami qui devient son ennemi. Y a-t-il rien de plus sensible dans vie humaine? Voilà des misères, des plaintes communes à tous; dans ces afflictions ils invoquent le Seigneur, et ils font bien. Qu’ils prient Dieu, qui peut ou leur apprendre à supporter ces maux, ou les guérir quand on les supporte. Il sait limiter la tentation, afin qu’elle n’excède pas nos forces 2. Invoquons le Seigneur au milieu de ces afflictions; et toutefois ce ne sont là que des tribulations qui viennent d’elles-mêmes, ainsi qu’il est écrit dans un autre psaume: « Vous êtes notre secours dans les maux sans nombre qui fondent sur nous 3 ». Il en est que nous devons trouver nous-mêmes. Que celles-ci viennent d’elles-mêmes, il en est une que nous devons chercher et trouver. En quoi consiste-t-elle? Dans la félicité même en ce bas monde, dans l’affluence des biens temporels; non que ce soit là une peine, c’est au contraire un soulagement dans nos peines. Dans quelles peines? dans les peines de notre

1. Ps. CXIV, 3.— 2. I Cor. X, 13.— Ps. XLV, 2.

exil. Car n’être pas encore avec Dieu, vivre au milieu des tentations et des embarras, ne pouvoir jamais être sans crainte, c’est là une tribulation, puisque ce n’est point la sécurité qui nous est promise. Quiconque ne ressent point cette peine de l’exil, n’a nul souci de retourner dans sa patrie. C’est là, mes frères, une véritable affliction. A la vérité nous faisons de bonnes oeuvres en cette vie, quand nous donnons du pain à celui qui a faim, un asile à l’étranger, elle reste : c’est encore là une tribulation. Nous voyons des malheureux, que nous essayons de soulager, parce que leur misère nous a touchés de compassion. Combien serais-tu mieux dans ce séjour où tu ne verrais ni affamé à qui donner du pain, ni étranger à recevoir, ni indigent à revêtir, ni malade à visiter, ni plaideurs à mettre d’accord, où tout sera la perfection, la vérité, la sainteté, l’éternité !

Là, notre pain sera la justice, notre breuvage la sagesse, notre vêtement l’immortalité; le ciel sera notre éternelle demeure, notre durée sera sans fin. La maladie viendra-t-elle nous y surprendre? La fatigue nous entraînera-t-elle au sommeil? Il n’y aura là ni la mort ni les procès; mais la paix, mais le repos, mais la joie, mais la justice. Nul ennemi n’entrera dans ce lieu, nul ami n’en sortira. Quel sera là notre repos? Si nous réfléchissons à l’état où nous sommes, et si nous le comparons à celui que nous a promis celui qui ne sait point mentir, cette promesse elle-même nous montre dans quelle tribulation nous sommes plongés. Or, cette-tribulation, nul ne la trouve que celui qui la cherche par la pensée. Vous êtes en santé, voyez si vous souffrez;

car pour un malade, il sent facilement qu’il souffre; mais quand vous êtes en santé, voyez si vous souffrez de n’être point avec Dieu. «J’ai rencontré la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le nom de mon Dieu 1 » . « Immole à Dieu un sacrifice de louanges » . Bénis-le dans ses promesses, bénis-le quand il t’appelle, bénis-le quand il t’encourage, bénis-le quand il te soutient; et comprends enfin quel est ton état d’affliction. Invoque le Seigneur, et il te délivrera, et tu le glorifieras, et tu demeureras en lui.

23. Mes frères, écoutez la suite du psaume. Quelqu’un, peut-être, parce que Dieu lui a dit: « Offre au Seigneur un sacrifice de

1. Ps. CXIV, 3.

louanges », comme un tribut qui lui est dû, médite en son coeur, et se dit: Chaque jour je me lèverai, j’irai à l’église et je chanterai au Seigneur un hymne le matin, un hymne le soir, un troisième et un quatrième dans ana demeure, chaque jour je fais à Dieu le sacrifice de la louange, l’offrande à mon Dieu. En cela vous ferez bien; mais ne vous laissez point aller à la sécurité, parce que vous en agissez ainsi, et que votre langue bénit Dieu, tandis que votre vie est pour lui une malédiction. O mon peuple, te dit le Dieu des dieux, le Seigneur qui appelle la terre de l’Orient à l’Occident, bien que tu sois confondu avec l’ivraie

1. « Offre au Seigneur un sacrifice de louanges, et présente-lui tes prières». Mais garde-toi de chanter bien, et de vivre mal. Pourquoi? « Dieu a dit au pécheur: Est-ce à toi de publier mes décrets, et à ta bouche d’annoncer mon alliance 2? ». Vous voyez, mes frères, avec quelle crainte nous parlons ainsi. Notre bouche publie l’alliance du Seigneur, nous vous prêchons ses enseignements et ses décrets. Et que dit Dieu au pécheur? « Est-ce à toi? » Il défend donc aux pécheurs de prêcher? Que devient cette parole: « Faites ce qu’ils vous disent, et ne faites point ce qu’ils font 3 ?» Et cette autre « Peu m’importe que le Christ soit annoncé par occasion, ou par un zèle véritable 4! »Ces paroles de l’Apôtre doivent rassurer les fidèles au sujet du prédicateur quel qu’il soit, mais non ceux qui disent le bien et font le mal. Pour vous donc, mes frères, vous n’avez rien à craindre maintenant; si vous entendez le bien, vous entendez Dieu, quel que soit celui qui vous prêche. Toutefois le Seigneur n’a pas voulu laisser les prédicateurs sans quelque menace; de peur que ce seul titre ne les endorme dans la voie pernicieuse, et qu’ils ne se disent: Le Seigneur ne nous perdra point, lui qui s’est servi de notre bouche pour verser de si grands biens sur son peuple. O toi qui prêches, écoute ce que tu dis, écoute le premier tes paroles, toi qui veux qu’on les écoute; et dis en toi-même ces paroles d’un autre psaume : « J’écouterai ce que me dira le Seigneur, car il annoncera la paix à son peuple 5 ». Qui suis-je, pour forcer les autres à écouter ce que le Seigneur dit par ma bouche, moi qui n’entends point

1. Matt. XIII, 25. — 2. Ps. XLIX, 6. — 3. Matt. XXIII, 3. — 4. Philipp. I, 18. — 5. Ps. LXXXIV, 9.

ce qu’il dit en moi? J’écouterai d’abord, oui j’écouterai; mon premier soin sera d’écouter ce que le Seigneur dira en moi, parce qu’il dira des paroles de paix à son peuple. Que j’écoute, que je châtie mon corps, que je le réduise en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je sois moi-même réprouvé 1. « Est-ce bien à toi de publier mes décrets? » Est-ce à toi de publier ce qui n’a pas d’utilité pour toi? Dieu donc avertit l’homme de s’écouter, non de renoncer à la prédication, mais bien de pratiquer l’obéissance. « Mais est-ce bien à toi d’ouvrir la bouche pour publier mon alliance ? »

24. « Mais toi, tu as pris en haine le châtiment 2 ». Tu hais les corrections. Le pardon te fait chanter mes louanges ; le châtiment soulève tes murmures; comme si je n’étais pas ton Dieu et quand je châtie, et ton Dieu encore quand je pardonne. «Car je réprime et corrige ceux que j’aime 3 ». Mais toi, tu hais le châtiment, tu as rejeté loin de toi mes discours. Tu rejettes loin de toi ce que je dis par ta bouche. « Tu as donc rejeté mes discours derrière toi », de manière que sans les voir, tu en sentiras le poids. « Tu as rejeté mes discours derrière toi».

25. « En voyant un voleur, tu courais avec « lui, et tu partageais l’héritage des adultères 4 ». Ne va point dire: Je n’ai commis aucun vol, aucun adultère. De quoi cela te sert-il, si tu as des complaisances pour celui qui commet ces crimes; n’est-ce point là courir avec eux? Louer celui qui agit de la sorte, n’est-ce pas entrer en partage avec lui? C’est là, mes frères, courir avec le voleur et entrer en partage avec les adultères; si tu ne le fais pas en effet, tu vantes celui qui le commet, tu deviens solidaire avec lui, c’est là louer le pécheur dans les désirs de son âme, et le bénir dans ses crimes 5. Tu t’abstiens du crime, tu applaudis les criminels. N’est-ce là qu’un léger mal? « Tu as pris part avec les adultères ».

26. « Ta bouche a été féconde en malice, ta langue a embrassé la fraude 6 ». Le Prophète dénonce ici la méchanceté, la fourberie de ces hommes flatteurs qui, connaissant le  mal qu’on leur dit, non-seulement n’osent reprendre ceux qui le disent, de peur de les blesser, mais les applaudissent par un silence

1. I Cor. IX, 27.— 2. Ps XLIX, 17.— 3. Apoc. III, 19. — 4.Ps. XLIX, 18.— 5. Id. IX, 3.—6. Id. XLII, 19.

coupable. C’est peu de ne point dire: C’est mal ; ils vont jusqu’à dire : C’est bien ; et néanmoins ils savent que cela est criminel, mais leur bouche est pleine de malice, leur langue a préparé la fourberie. La fourberie est la fraude en parole, c’est le langage en désaccord avec la pensée. Le Prophète ne dit pas : Ta langue a ourdi ou commis la fourberie; mais, pour nous montrer qu’il y avait dans le crime un plaisir coupable, il dit: « Elle a embrassé ». C’est peu d’agir mal, tu y mets ton bonheur; tu as des louanges au dehors et la dérision dans l’âme. Tu causes la ruine d’un homme qui étale ses vices avec imprudence, qui ne voit pas même s’ils sont des vices; et toi qui le sais, tu ne lui dis pas : Où vas-tu? Si tu le voyais marcher dans les ténèbres, et près de l’endroit où tu connais un puits, quel homme serais-tu donc en gardant le silence? Ne te regarderait-on pas comme l’ennemi de sa vie? Et cependant, ce ne serait que la vie du corps et non celle de l’âme qu’il perdrait dans un puits. Il s’élance donc dans l’abîme du vice, il étale devant toi sa vie criminelle, tu en vois l’horreur, et tu lui applaudis au dehors, tandis que tu le méprises dans ton âme. Oh! s’il se retournait un jour vers le Seigneur, cet homme que tu tournes en dérision, que tu ne veux pas reprendre, et qu’il s’écrie : « Confusion sur ceux qui me disent : Courage, courage 1 ! » . « Ta langue a embrassé la fourberie»,

27. « Tranquillement assis, tu parlais contre ton frère ». Cette expression « assis » a le même sens que celui que nous avons donné à « embrasser ». Agir debout, ou en passant, c’est ne point y rechercher le plaisir; mais s’asseoir pour le faire, n’est-ce point prendre tout son loisir? Donc « tu t’es assis pour parler contre ton frère » ; tu as mis tes soins à commettre la détraction, tu t’es assis pour le faire: tu en voulais faire ton occupation, tu embrassais le mal, tu donnais à la fraude un baiser criminel. « Tu t’asseyais donc pour parler contre ton frère, et tu plaçais le scandale devant le fils de ta propre mère 2 ». Quel est ce fils de ta mère? n’est-ce pas ton frère? Le Prophète a donc voulu répéter ici ce qui a été dit plus haut: « Tu parlais contre ton frère ». N’a-t-il pas voulu mettre une certaine distinction? Oui, mes frères, je crois qu’il est bon de distinguer. Ainsi un frère

1. Ps. XXXIX, 16. — 2. Id. XLIX, 20.

médit de son frère, quand un homme affermi dans la foi, jouissant d’une certaine considération, instruit et instruisant les autres, médit de son frère également instruit, et qui marche dans la voie droite ; mais voici un homme qui est faible, et votre détraction est un scandale pour lui. Qu’un homme de quelque considération et de quelque science médise des gens de bien, voilà un scandale pour les infirmes incapables de juger sagement. Or, cet infirme est appelé « le fils de notre mère », et non de notre père, parce qu’il a besoin de lait, et qu’il s’attache encore aux mamelles. Il est porté sur le sein de l’Eglise, il ne peut prendre la solide nourriture de son père, mais il se nourrit aux mamelles de sa mère, incapable de juger, parce qu’il est encore animal et charnel. « L’homme spirituel, en effet, juge de tout; mais l’homme animal ne perçoit pas les choses qui sont de l’Esprit de Dieu; c’est une folie pour lui ». C’est pour ces hommes que l’Apôtre a dit: « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes  spirituels, mais comme à des hommes charnels encore, comme à des enfants en Jésus-Christ, je vous ai donné du lait, non une nourriture solide : vous ne pouviez la supporter, vous ne le pouvez même encore 2 ». J’étais pour vous une mère, dit l’Apôtre, comme il dit ailleurs: « Je me suis fait petit au milieu de vous, comme la nourrice pleine de tendresse pour ses enfants 3 ». Non comme la nourrice donne à ses enfants la nourriture, mais comme la nourrice leur prodigue ses caresses. Il y a des mères qui, devenues mères, donnent leurs enfants à des nourrices ; elles sont mères, mais au lieu d’allaiter leurs enfants, elles les donnent à nourrir; et les nourrices, loin d’allaiter leurs enfants, allaitent des étrangers; mais l’Apôtre avait lui-même enfanté des fidèles, il les nourrissait, et ne confiait ce soin à personne, lui qui disait : « Vous que j’enfante une seconde fois, jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous 4 ». Donc il prodiguait ses caresses et allaitait. Or, des hommes doctes et spirituels blâmaient Paul. « Ses lettres », disaient-ils, « sont dures et accablantes; en face il est faible de corps, méprisable dans ses discours  5». Voilà les propos qu’il attribue lui-même dans ses lettres à ses détracteurs, ils s’asseyaient

1. I Cor. II, 14.— 2. Id. III, 2. — 3. I Thess. II, 7— 4. Gal. IV, 19. — 5. II Cor. X, 10.

544

donc, et parlaient mal de leur frère, et plaçaient le scandale devant le fils de leur mère que l’Apôtre devait nourrir. Ils obligeaient ainsi cette mère à enfanter de nouveau. « Devant le fils de ta mère tu plaçais le scandale ».

28. « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu 1 ».

C’est pourquoi le Seigneur Dieu viendra et ne se taira point. Aujourd’hui il nous dit : « Voilà ton ouvrage et je me suis tu ».

Qu’est-ce à dire: « Je me suis tu? » Pour toi, j’ai différé ma vengeance, j’ai suspendu toute sévérité, j’ai prolongé ma patience, et longtemps j’ai attendu ton repentir. « Voilà tes oeuvres et je me suis tu ». Or, quand j’attends patiemment ton repentir, toi, comme l’a dit l’Apôtre: « Par la dureté et l’impénitence de ton coeur, tu t’amasses un trésor de colère pour le jour de la colère, et de la manifestation du juste jugement de Dieu 2. Dans ton iniquité, tu m’as cru semblable à toi ». C’est peu que le mal ait pour toi de l’attrait, tu crois encore qu~il en a pour moi. Parce que Dieu ne fait pas éclater sa vengeance, tu en fais un complice, et comme à un juge corrompu, tu lui donnes part à tes rapines. « Dans ton iniquité, tu m’as cru semblable à toi », parce que tu refusais d’être semblable à moi. « Soyez parfaits », dit le Sauveur, « comme votre Père céleste, qui  fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants 3 ». Loin de prendre pour modèle celui qui fait du bien même aux méchants, tu veux t’asseoir pour calomnier les bons. « Dans ta malice tu m’as cru semblable à toi, je t’accuserai ». Quand viendra le Seigneur notre Dieu, et qu’il ne gardera point le silence, alors «je t’accuserai ». Que ferai-je pour te reprendre? Que te ferai-je? Tu ne te vois pas maintenant, je te forcerai à te voir. Si tu te voyais, tu te déplairais à toi-même et tu me plairais dès lors; mais parce que sans te voir tu as mis en toi tes complaisances, tu te déplairas un jour ainsi qu’à moi, à moi quand tu seras jugé, à toi quand tu brûleras dans les flammes. Que te ferai-je, dit le Seigneur? « Je te mettrai en présence de toi-même ». Pourquoi vouloir te dérober à tes yeux? Tu te rejettes en arrière pour ne point te voir, je te forcerai à te regarder; ce que tu as rejeté derrière loi, je l’exposerai à tes regards, tu verras ta laideur, non pour l’effacer, mais

1. Ps. XLIX, 21.— 2. Rom, II, 5. — 3. Matt. V, 45, 48.

pour en rougir. Et quand le Seigneur tient ce langage, mes frères, faut-il désespérer de celui qu’il menace de la sorte? Cette ville dont on publia jadis : « Dans trois jours Ninive sera détruite  1», n’employa-t-elle point ces trois jours à se convertir, à prier, à pleurer, à mériter son pardon au lieu d’un châtiment imminent? Qu’ils écoutent, ceux qui sont dans le même état, pendant qu’ils peuvent écouter le Seigneur, même dans son silence. Il viendra et ne se taira point, et il t’accusera, quand il n’y aura pas moyen de t’amender. « Je le mettrai », dit le Seigneur, « en face de lui-même ». Qui que tu sois, fais donc aujourd’hui ce que le Seigneur menace de te faire. Ne rejette plus derrière toi ces fautes que tu dissimules, que tu ne veux point voir, mets-les sous tes regards. Assieds-toi sur le tribunal de ta conscience, deviens ton propre juge, cède à la crainte, que l’aveu s’échappe de ton coeur, et dis à ton Dieu : « Je reconnais mon iniquité, et mon péché est toujours devant mes yeux 2 ». Mets devant toi ce que tu rejetais encore ; de peur que ton Dieu dans sa justice ne te mette sous tes propres regards, et que tu ne puisses te dérober à toi-même.

29. « Comprenez enfin tout cela, vous qui oubliez le Seigneur ». Vous le voyez, Dieu crie, il ne se tait point, il n’épargne personne. Tu avais oublié le Seigneur, tu ne pensais pas à ta vie désordonnée ; comprends donc que tu as oublié le Seigneur, « de peur qu’enfin il ne te saisisse comme un lion, et que nul ne puisse te délivrer ». Qu’est-ce à dire: « Comme un lion?» Avec une force, avec une puissance, à laquelle on ne peut résister. Tel est le sens qu’il donna au mot « lion ». Car cette expression se prend tantôt comme un blâme, tantôt comme un éloge. Le diable est appelé un lion dans l’Ecriture : « Votre adversaire est comme un lion rugissant », dit-elle, « qui rode autour de vous, cherchant à vous dévorer 3 ». Or, parce que le diable a été appelé lion à cause de son impitoyable fureur, le Christ ne peut-il être appelé lion à cause de sa force souveraine? D’où vient donc ce mot de l’Ecriture: « Il a vaincu le lion, de la tribu de Juda 4? » De grâce, mes frères, écoutez ce qui reste; je vous en conjure, oubliez votre fatigue, il vous soutiendra, celui qui vous a donné des forces jusqu’ici. Tout à l’heure, comme pour nous désigner le tribut de

1. Jonas, III, 4-10. — 2. Ps. L, 5.— 3. I Pierre, V, 8,— 4. Apoc, V, 5.

545

louanges qu’il exige de nous, le Seigneur, comme vous l’avez entendu, nous disait:

« Offre à Dieu un sacrifice de louanges, et rends au Très-Haut tes hommages ». Mais ensuite le Seigneur dit au pécheur : « Est-ce à toi de publier mes jugements, et ta bouche s’ouvrira-t-elle pour annoncer mon alliance ? » Comme s’il lui disait : Tes louanges ne te servent de rien : je n’ai demandé le sacrifice de louanges qu’à ceux dont la vie est sainte ; c’est à eux que la louange est profitable : mais pour toi, il ne te sert de rien de me louer. Est-ce à toi de le faire? « La louange ne sied pas dans la bouche du pécheur 2 ». Il résume ensuite ces deux pensées dans une même conclusion, qui est un reproche pour les méchants trop oublieux de Dieu. « Comprenez donc enfin, vous qui oubliez le Seigneur, de peur qu’il ne vous enlève comme un lion, et que nul ne puisse vous délivrer ».

30. « Le sacrifice de louanges est le culte qui m’honore 3». Comment le sacrifice de louanges doit-il m’honorer? Il est certain que cette louange ne sert de rien aux pécheurs, dont la bouche s’ouvre pour publier votre alliance, ô mon Dieu, et dont les actions condamnables sont en horreur à vos yeux. Et néanmoins, répond le Seigneur, je ne laisse pas de leur dire : « C’est le sacrifice de louanges qui doit m’honorer». Tu croyais que la louange était inutile pour toi; eh bien ! loue-moi, elle te deviendra utile. Vivre mal et bien dire, ce n’est pas encore me louer; de même que commencer à vivre saintement et s’en attribuer le mérite, ce n’est point me louer encore. Je ne veux point que tu ressembles à ce scélérat qui insultait au crucifié 4, mais je ne veux pas non plus faire de toi cet hypocrite qui vantait ses mérites dans le temple, et cachait ses plaies 5. Si tu es pécheur et obstiné dans tes vices, je ne puis te dire seulement : Ta louange est inutile, mais bien : Ta louange s’existe même point, et je ne la regarde point comme une louange: situ crois être juste, et nul n’est juste s’il n’est humble et pieux, si tu t’enorgueillis de ta justice, au point de te comparer aux autres et de les mépriser, si tu l’élèves et te glorifies de tes mérites, ce n’est point là me louer. Quiconque est pécheur ne me loue point, non plus que le juste qui

1. Ps. XLIX, 14, 16.— 2.Eccli. XV, 9.— 3. P. XLIX, 23 — 4. Luc, XXIII, 39. — 5. Id. XVIII, 11.

s’attribue sa justice. Mais le pharisien s’attribuait-il sa justice, quand il disait: « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme les autres hommes? » Il remerciait Dieu du bien qui était en lui. Quelle que soit donc ta vertu, quoique tu comprennes que tu as reçu de Dieu tout le bien qui est en toi, si néanmoins tu t’élèves au-dessus de celui qui en a moins, tu n’es qu’un envieux, tu ne sais me louer. Commence donc à corriger tes désordres et à vivre saintement comprends surtout que c’est par la grâce de Dieu que tu te corriges : « C’est en effet le Seigneur qui redresse les démarches de l’homme 1 ». Après avoir compris tout cela, aide les autres à devenir ce que tu es; car tu étais toi-même ce qu’ils sont. Aide-les de tout ton pouvoir, et sans te désespérer, car Dieu n’a pas borné à toi seul les trésors de ses grâces.

Donc on ne peut louer Dieu, et l’offenser par une vie désordonnée; on ne le loue point quand on commence une vie régulière dont on s’attribue le mérite et non à la grâce de Dieu;

on ne le loue point, quand on reconnaît qu’on le doit à la grâce de Dieu, et qu’on ne veut cette grâce que pour soi-même. Dès lors1 celui qui disait: « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme les autres hommes, qui sont injustes, voleurs, adultères, ni même comme ce publicain 2 », ne pouvait-il pas ajouter: Faites à ce publicain les mêmes grâces qu’à moi, achevez de me donner ce qui me manque encore? Mais il parlait, comme plein de lui-même ; il ne disait point: « Pour moi je suis pauvre et indigent 3 », comme le faisait le publicain en disant: « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur 4 ». Aussi le publicain s’en retourna-t-il justifié, beaucoup plus que le pharisien. Ecoutez donc ceci, vous qui vivez saintement ; écoutez encore, vous qui vivez dans le désordre : « C’est le sacrifice de louange qui doit m’honorer ». Nul n’est méchant quand il m’offre ce sacrifice. Je ne dis point : Que nul méchant ne m’offre ce sacrifice, mais bien : Nul n’est méchant dès qu’il me l’offre. Celui qui me loue est bon, car s’il me loue, ce n’est pas seulement en paroles, mais en mettant ses paroles en harmonie avec ses oeuvres.

31. « C’est le sacrifice de louanges qui doit

1. Ps. LXIII, 23.— 2. Luc, XVII, 11.— 3. Ps. LXIX, 6. — 4. Luc, XVIII, 13.

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m’honorer : c’est la voie par laquelle je manifesterai le salut de Dieu 1 », C’est donc dans le sacrifice de louanges qu’est « cette voie par laquelle je manifesterai le salut de Dieu ». Qu’est-ce que le salut de Dieu? C’est Jésus-Christ; et comment le Christ nous est-il montré dans le sacrifice de louanges? C’est que le Christ vient en nous avec la grâce. Voici ce que dit l’Apôtre : « Je vis, non plus moi, mais le Christ vit en moi : et si je vis maintenant dans un corps charnel, je vis dans la foi du Fils de Dieu, qui m’a aimé, et qui s’est livré pour moi 2 ». Que les pécheurs reconnaissent donc qu’ils n’auraient pas besoin du médecin, s’ils jouissaient de la santé 3. Car le Christ est mort pour les impies 4. Pour eux donc, reconnaître leurs impiétés, puis imiter le publicain qui disait: « Seigneur, soyez-moi propice, car je suis un pécheur 5 », c’est découvrir leurs blessures au médecin, et implorer son assistance. Comme ils ne se louent pas eux-mêmes, comme ils s’accusent au contraire, de sorte que si quelqu’un d’eux se glorifie, il ne se glorifie pas en lui-même, mais dans le Seigneur 6, ils proclament la cause de l’avènement du Christ qui est venu pour sauver les pécheurs. « Jésus-Christ est

1. Ps. XLIX, 23. — 2. Gal. II, 20. — 3. Matt. IX, 22. — 4. Rom. V, 6. — 5. Luc, XVII, 13. — I Cor. I, 31.

venu dans ce monde », nous dit saint Paul, pour sauver les pécheurs, entre lesquels-je suis le premier 1 ». Aussi, quand les Juifs se glorifient de leurs oeuvres, le même Apôtre réprime leur orgueil, jusqu’à dire qu’ils n’appartiennent pas à la grâce, eux qui comptent sur leurs mérites et sur leurs oeuvres pour obtenir une récompense 2. Quiconque sait en effet qu’il appartient à la grâce, qui est le Christ et qui vient du Christ, comprend qu’il a besoin de la grâce. Ce qui est appelé grâce, est donné gratuitement; et dès lors nul mérite en toi n’a pu précéder et provoquer ce qui est un don gratuit. Si tes mérites avaient précédé, la récompense ne serait plus regardée comme une grâce, mais comme l’acquit d’une dette 3. Si donc tu prétends que tes mérites ont précédé, c’est toi et non le Seigneur que tu veux louer; et dès lors tu ne reconnais plus le Christ qui est venu avec la grâce. Ainsi, abaisse un regard sur tes oeuvres, comprends quelle en était la malice, en sorte qu’elles appelaient sur toi le châtiment et non la récompense. Et quand tu auras compris ce qui était dû à tes mérites, tu comprendras aussi ce que tu reçois par la grâce, et tu glorifieras Dieu par le sacrifice de louanges. Telle est la voie qui te montrera dans le Christ le salut de Dieu.

1. I Tim I, 15. — 2. Gal. V, 4. — 3. Rom. IV, 4.

DISCOURS SUR LE PSAUME L.

SERMON AU PEUPLE DE CARTHAGE.

LA PÉNITENCE.

Culpabilité des chrétiens au théâtre, et prière à Dieu de les ramener comme David. La faute d’un si grand homme n’est un encouragement que pour les méchants. Profit qu’en doivent tirer les âmes de bonne foi. Danger de la prospérité, David persécuté demeure juste. Précaution contre le désespoir. David n’a point péché par ignorance, mais il implore la miséricorde et se fait justice à lui-même. Parabole de Nathan. La brebis du pauvre. La femme adultère obtient son pardon; comme pour David, son péché est toujours sous ses yeux. Dieu seul est sans péché. Souillure universelle. Dieu pardonne à quiconque se châtie. Les Ninivites. L’hysope on l’humilité aide à nous purifier. L’homme humble écoute comme Jean-Baptiste. Dieu châtie en cette vie pour épargner en l’autre. David en face d’Absalom et de Séméi. Union à l’Esprit-Saint, au Verbe de Dieu. Sacrifice de la loi nouvelle; prière pour l’Eglise. Réprimons le péché dans nous et dans les autres.

1. La vue d’une foule si nombreuse m’impose le devoir de ne point tromper son attente, et de ne pas surcharger sa faiblesse. Je vous demanderai seulement du silence et du repos, afin qu’après les fatigues d’hier, j’aie encore assez de voix et de force. Il faut croire que (547) dans votre charité, vous ne venez en si gram nombre aujourd’hui, qu’afin de prier pour

ceux qu’éloigne d’ici une folle et malheureuse passion. Nous ne parlons en effet ni des païens, ni des juifs, mais bien des chrétiens; non de ceux qui sont encore catéchumènes, mais de plusieurs qui sont baptisés, dont vous n’êtes nullement éloignés par le baptême, mais à qui vous êtes loin de ressembler par le coeur. Combien de frères ne devons-nous pas pleurer aujourd’hui, à la pensée qu’ils courent après la vanité et les folies du mensonge 1, et négligent d’aller où ils sont appelés ! Qu’un accident quelconque les effraie au milieu du cirque, ils feront le signe de la croix; ils se tiendront là, marquant leur front d’un signe qui devrait les en éloigner, s’il était dans leur coeur. Demandons à Dieu que, dans sa miséricorde, il leur donne la lumière qui condamne ces folies, l’amour qui les fuit, le pardon qui les oublie. Il est donc heureux pour nous que nous ayons chanté aujourd’hui un psaume de la pénitence. Parlons même aux absents, votre mémoire sera pour eux notre voix.

Ne négligez ni ceux qui souffrent, ni ceux qui languissent; mais, afin de les guérir plus facilement, conservez vous-mêmes votre santé. Que vos réprimandes les corrigent, que vos discours les consolent, que la sainteté de votre vie leur serve de modèle, et celui qui vous a pris en pitié aura aussi pitié d’eux.

Car en vous retirant de si grands dangers, la bonté du Seigneur n’a pas été épuisée. Ils viendront par le chemin que vous avez pris, ils passeront où vous avez passé. Leur état est fâcheux, j’en conviens; il est périlleux, ils courent à leur perte, à une mort certaine, puisqu’ils connaissent le mal qu’ils font. Il y a une différence, en effet, entre courir à ces folies quand on méprise la parole du Christ, et y courir quand on sait ce qu’il faut éviter. Mais notre psaume nous apprend à ne pas désespérer même de ceux qui en sont là.

2. En voici le titre: « Psaume à David, lorsque le prophète Nathan vint le trouver, après son adultère avec Bethsabée » ; car Bethsabée était femme et épouse d’un autre homme. Nous ne le disons qu’avec douleur et en tremblant; et pourtant ce n’est point pour qu’on en garde le silence, que le Seigneur l’a fait consigner dans l’histoire.

1. Ps. XXXI, 5.— 2. Id, L, 1, 2.

J’en parlerai donc, non de plein gré, mais parce que j’y suis contraint, et j’en parlerai non comme d’un modèle à imiter, mais comme d’un motif de crainte. David, roi et prophète, qui devait être selon la chair l’aïeul du Seigneur 1, s’éprit de la beauté de cette femme étrangère, et commit un adultère avec elle. Les psaumes n’en disent rien, mais le titre nous l’indique, et nous le lisons plus à découvert dans le livre des Rois. Ces deux ouvrages sont canoniques, et tout chrétien doit y croire sans hésiter. Le crime fut commis et ensuite consigné dans 1’Ecriture. David fit même tuer à la guerre le mari de cette femme; à l’adultère il joignit le meurtre: et après ce crime le prophète Nathan lui fut envoyé, et envoyé par le Seigneur, pour lui reprocher un si grand forfait 2.

3. Voilà ce que les hommes doivent éviter; écoutons ce qu’ils doivent imiter, s’il leur arrive de tomber. Plusieurs, en effet, veulent bien tomber comme David, mais non se relever avec lui. Ce n’est donc point lorsqu’il tombe, mais bien quand il se relève qu’il devient ton modèle, situ es tombé. Veille donc à ne point tomber. Que la chute des grands ne soit point un sujet de joie pour les petits, mais que les petits craignent en voyant tomber les grands. Tel est le but de cette histoire, c’est pour cela qu’elle est écrite, pour cela que l’Eglise fait souvent lire et souvent chanter ce psaume. Que les hommes qui ne sont point tombés l’écoutent, afin de ne point tomber, et ceux qui sont tombés, afin de se relever. Le crime d’un si grand saint n’est pas couvert du silence; on le publie dans l’Eglise. Les coeurs dépravés l’écoutent, et y cherchent un encouragement au péché, ils s’efforcent d’y voir une excuse pour le crime qu’ils ont résolu de commettre, et non un moyen d’éviter celui qu’ils n’ont pas encore commis. Ils disent en eux-mêmes: David l’a fait, et moi, pourquoi non? Et voilà qu’en se livrant au crime, parce que David l’a commis, cette âme devient plus criminelle que David lui-même. Je vais m’expliquer plus clairement, s’il est possible. David ne s’était point, comme toi, proposé de modèle: il tombait sous le poids de la concupiscence, et non sous le patronage de la sainteté; tandis que toi, tu t’enhardis au péché par l’exemple d’un saint; et, loin d’imiter sa sainteté, tu n’imites que sa chute.

1. Rom.I, 3 — II Rois, XI, XII, 1-14.

Tu aimes en David ce que David hait en lui : tu te prépares au crime, tu pèches avec réflexion ; tu cherches dans le livre de Dieu une autorisation à la licence, et tu n’écoutes la parole de Dieu que pour faire ce qui déplaît à Dieu.

Voilà ce que n’a point fait David, Un prophète le reprit, un prophète ne le fit point tomber. Mais à d’autres cette histoire est très-utile, et ils mesurent leur faiblesse sur la chute d’un homme si fort; afin d’éviter ce que Dieu condamne, ils interdisent à leurs yeux jusqu’au regard peu dangereux; ils ne les arrêtent point sur la beauté d’une chair étrangère, et ne se rassurent point avec une simplicité perverse; ils ne disent point: J’ai regardé sans malice, avec bonté, c’est par charité que j’ai regardé longtemps. Ils ont devant les yeux la chute de David, et ils comprennent que ce grand homme est tombé afin d’apprendre aux petits à ne point regarder ce qui pourrait causer leur chute. Ils répriment la liberté de leurs regards: ils rie se familiarisent pas facilement, ne s’entretiennent pas avec des femmes étrangères, ne lèvent point les yeux vers les appartements des autres, ni sur les terrasses voisines. Car David ne vit que de loin cette femme qui causa sa chute. La femme était loin, la luxure était proche. Ce qu’il voyait était loin de lui, ce qui le perdait était en lui. Il faut donc veiller à cette faiblesse de la chair, et se souvenir de ces paroles de l’Apôtre : « Que le péché ne règne pas dans votre chair mortelle 1 ». L’Apôtre n’a pas dit: Qu’il n’y soit point; mais: « Qu’il n’y règne pas ». Le péché est en toi, quand tu en ressens l’attrait;

il y règne, si tu y consens. Il faut réprimer l’attrait charnel, surtout lorsqu’il nous porte à ce qui est défendu, à ce qui est funeste, et non lui lâcher les rênes. Il faut le dominer, et non pas en être dominé. Regarde sans crainte, si tu n’as rien qui te porte au mal. Mais, diras-tu, je résiste avec force. Es-tu donc plus fort que David?

4. Un tel exemple nous dit aussi que nul ne doit s’élever dans la prospérité. Il en est beaucoup en effet qui craignent l’adversité et non la prospérité de cette vie. Or, la prospérité est plus dangereuse pour l’âme que le malheur ne l’est pour le corps. L’une commence à corrompre l’esprit, afin que l’autre le puisse abattre. Il nous faut donc, mes frères,

1. Rom. VI, 12.

redoubler de précautions contre la félicité. Aussi voyez comment la parole de Dieu cherche à nous prémunir contre toute sécurité, quand la félicité nous sourit. « Servez le Seigneur», nous est-il dit, « avec crainte et tremblement, et servez-le avec allégresse ». Avec allégresse, pour le remercier; avec crainte, pour éviter la chute. David ne pécha point quand il était en butte aux persécutions de Saül. Quand ce saint prophète avait pour ennemi Saül qui le fatiguait de ses poursuites, quand il fuyait çà et là pour ne pas tomber entre ses mains 2, il ne convoita point la femme d’un autre, il ne fit point mourir l’époux après avoir débauché l’épouse. Dans cette instabilité du malheur, son âme était d’autant plus fixée en Dieu, qu’il paraissait plus malheureux. Le malheur a donc son utilité, et le fer du. médecin est plus utile que les amorces du démon. La disparition de ses ennemis lui donna la tranquillité; délivré de toute poursuite, son coeur s’enfla. Cet exemple doit donc nous faire craindre la félicité. « J’ai rencontré », dit-il, «la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le nom de mon Dieu 3».

5. Mais le crime fut commis; que mes paroles soient donc un avertissement pour ceux qui ne sont point tombés, afin qu’ils veillent à conserver leur innocence, et que les petits craignent, en voyant tomber un si grand saint. S’il est dans cet auditoire quelque pécheur à qui la conscience reproche quelque crime, qu’il écoute les paroles de ce psaume ; qu’il sonde la profondeur de cette plaie, mais qu’il ne désespère point de la puis. sauce du médecin. Le péché joint au désespoir, c’est la mort certaine. Loin de vous de dire: Puisque j’ai commis telle faute je serai certainement réprouvé, Dieu ne me pardonnera point de si grands crimes, pourquoi n’entasserai-je pas faute sur faute? Jouissons ici-bas de tous les plaisirs dans la volupté, comme dans la débauche : tout espoir de salut est perdu, jouissons au moins de ce qui est sous nos yeux, si nous ne pouvons posséder ce que promet la foi. Ce psaume est donc de nature à mettre sur leurs gardes ceux qui ne sont pas tombés encore, et à prémunir contre le désespoir ceux qui sont tombés. O pécheur, qui que tu sois, et qui hésites à faire pénitence de tes fautes, parce que tu désespères de ton salut, écoute les gémissements de David. Ce

1. Ps. II, 11. — 2. I Rois, XXIV, 5, XXVI, 9.— 3. Ps. XCIV, 3, 4.

n’est pas le prophète Nathan que Dieu t’envoie, mais David lui-même, Ecoute ses cris, et crie avec lui; écoute ses gémissements, et gémis avec lui ; écoute ses pleurs, et joins-y tes pleurs; écoute-le qui se corrige, et prends part à sa joie. Si tu n’as pu fermer ton coeur au péché, du moins ne le ferme pas à l’espérance du pardon. Dieu envoie le prophète Nathan vers ce pécheur 1, vois l’humilité du roi. Il ne rejette point la leçon qui lui est faite, il ne dit pas : Oses-tu me parler ainsi à moi qui suis roi? Ce prince dans sa majesté écouta le Prophète; que le peuple dans son humilité écoute le Christ.

6. Ecoute aussi, toi pécheur, et dis avec David: « Ayez pitié de moi, ô mon Dieu, selon la grandeur de votre miséricorde 2». Implorer une grande miséricorde, c’est avouer une grande misère. Qu’ils n’implorent qu’une miséricorde légère ceux qui n’ont péché que par ignorance: « Ayez pitié de moi », dit David, « selon votre grande miséricorde ». Guérissez ma large blessure, par la puissance de vos remèdes. Mon mal est grand, mais j’ai recours à la puissance infinie. Une blessure aussi mortelle me jetterait dans le désespoir, si je ne trouvais un médecin aussi puissant. « Ayez pitié de moi, dans toute l’étendue de votre miséricorde; et dans la multitude de vos bontés, effacez mon péché ».

Dire: «Effacez mon péché », revient à dire: « Ayez pitié de moi, mon Dieu». De même:

« La multitude de vos bontés», a le même sens que: « L’étendue de votre miséricorde». Parce que votre miséricorde est grande, vos miséricordes sont nombreuses, et de votre grande miséricorde viennent vos bontés infinies. Vous avez l’oeil sur les contempteurs pour les corriger, l’oeil sur les ignorants pour les instruire, l’oeil sur ceux qui avouent leurs fautes pour leur pardonner. Un homme a-t-il péché par ignorance? Quelqu’un déjà qui vous avait beaucoup offensé, qui avait fait des maux nombreux, « a trouvé miséricorde », nous dit-il, parce qu’il avait agi dans l’ignorance et dans l’incrédulité 3». Mais David ne pouvait dire : « J’ai agi dans l’ignorance », car il n’ignorait pas, que toucher à l’épouse d’un autre, est un crime, ni qu’il y a homicide à faire mourir le mari qui ignorait tout, qui n’en témoignait pas la moindre colère. Il obtient donc miséricorde celui qui pèche par

1. II Rois, XII, 1.— 2. Ps. L, 3.— 3. Tim. I, 13.

ignorance; mais celui qui pèche sciemment, obtient non pas une miséricorde quelconque, mais une grande miséricorde.

7. « Lavez-moi de plus en plus de mon « injustice». Qu’est-ce à dire: « Lavez-moi de  plus en plus? » C’est que je suis beaucoup souillé. Lavez de plus en plus les péchés que j’ai commis en pleine connaissance, vous qui avez effacé les fautes que j’ignorais. Il ne faut pas désespérer de votre miséricorde. « Purifiez-moi de mon péché 1 ». Quel en sera le salaire? C’est un médecin, offre une récompense; c’est un Dieu, offre un sacrifice. Que donneras-tu pour être purifié ? Vois celui que tu invoques; il est juste, et parce qu’il- est juste il hait le péché; parce qu’il est juste, il châtie le péché : tu ne saurais enlever à Dieu sa propre justice. Implore sa. miséricorde, mais considère sa justice : sa miséricorde pardonne au pécheur, mais sa justice châtie le péché. Quoi donc? Tu cherches la miséricorde, et le péché doit-il demeurer impuni? Que David nous réponde, que les pécheurs nous répondent, qu’ils nous répondent comme David, et qu’ils disent : Non, Seigneur, mon péché ne sera point impuni; je connais la justice de celui dont j’implore la miséricorde; mon péché ne sera point sans châtiment; mais, je vous en supplie, ne le châtiez point, car je veux le châtier moi-même : épargnez-moi, puisque je ne veux point m’épargner.

8. « Car je reconnais mon iniquité, et mon crime est toujours devant moi 2 ». Je n’ai

point rejeté en arrière ce que j’ai fait, je ne m’oublie point moi-même pour regarder les

autres, je ne cherche point à ôter la paille de l’oeil de mon frère, quand il y a une poutre

dans mon oeil 3 ; mon péché est toujours sous mes yeux, et non derrière moi. Il était derrière moi, quand est venu le Prophète qui m’a exposé la parabole de la brebis du pauvre. Voici en effet ce que dit Nathan à David : «Un homme riche avait beaucoup de brebis; un pauvre son voisin n’en avait qu’une seule qu’il élevait dans son sein et avec son pain; un étranger vint chez le riche qui, sans toucher à son troupeau, jeta un oeil d’envie sur la brebis du pauvre son voisin, et la tua pour son hôte; qu’a mérité cet homme 4? » Dans son indignation David prononça une sentence, et ne sachant point que le Prophète le

1. Ps. L, 4. — 2. Id. 5. — 3. Matt. VII, 3. — 4. II Rois, XII, 2-6.

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prendrait dans ses paroles, il dit que ce riche était digne de mort, et rendrait quatre brebis; sentence sévère, mais juste! Alors son péché n’était pas encore sous ses yeux, son action criminelle était derrière lui; il ne connaissait point encore sa propre faute, et il était sans pitié pour celle d’un autre. Mais le Prophète, envoyé à dessein, remit sous les yeux du roi cette faute laissée en arrière, afin de lui faire comprendre qu’il s’était lui-même condamné par sa propre sentence. Il s’était servi de sa langue comme d’un fer salutaire, pour ouvrir la plaie et la guérir. Ainsi en usa le Sauveur avec les Juifs, qui lui amenaient une femme adultère, pour lui tendre un piége, et qui y tombèrent eux-mêmes.

«Cette femme», lui disaient-ils, « vient d’être surprise en adultère: « or, Moïse nous a commandé de lapider ces « coupables; pour vous, qu’en pensez-vous 1?» il y avait là un double piége tendu à la sagesse du Seigneur: s’il la condamnait à mort, il perdait sa réputation de douceur; s’il la faisait renvoyer libre, il encourait leur calomnie et passait pour un violateur de la loi. Que répond le Sauveur? Il ne leur dit point: Qu’on la fasse mourir; il ne dit point : Qu’on la mette en liberté; mais: « Que celui qui est sans péché lui jette la première pierre ». La loi était juste en décrétant la mort contre l’adultère; mais donnez à cette loi juste des exécuteurs innocents. Vous considérez celle que vous amenez, voyez aussi ce que vous êtes. « A ces mots, ils s’en allèrent l’un après  l’autre ».

Il ne resta que la femme adultère avec le Seigneur; que la malade avec le médecin; que la profonde misère avec la profonde miséricorde. Ceux qui l’amenaient rougirent sans demander leur pardon; celle que l’on amenait fut dans la confusion et fut guérie. « Le Seigneur lui dit: O femme, aucun ne vous a-t-il condamnée? et celle-ci : Aucun, Seigneur. Et le Seigneur: Et moi non plus, je ne vous condamnerai point, allez et ne péchez plus à l’avenir »

. Le Christ a-t-il donc agi contre sa loi? Car son Père n’avait pas donné cette loi sans lui. Si le ciel, la terre et tout ce qui est en eux, ont été faits par lui, la loi aurait-elle été écrite sans le Verbe de Dieu? Donc le Seigneur n’agit point alors contre sa loi, non plus qu’un potentat n’agit contre les lois, quand il fait grâce à des coupables qui avouent leurs crimes. Moïse était

1. Jean, VIII, 4 -11.

le ministre de la loi, le Christ en était le promulgateur; Moïse fait lapider comme juge, le Christ fait grâce en roi. Le Seigneur eut pitié de cette femme selon l’étendue de sa miséricorde, comme le demande le Prophète, comme il en supplie le Seigneur par ses cris et ses gémissements. Voilà ce que n’ont point fait ceux qui lui présentaient la femme adultère; et quand le médecin étalait leurs plaies sous leurs yeux, ils n’ont point demandé au médecin la guérison. Ainsi en est-il beaucoup qui ne rougissent point du péché, et qui rougissent de la pénitence. Incroyable folie : tu ne rougis point de la plaie, et tu rougis des bandes qui la couvrent? N’est-elle pas plus hideuse et plus fétide, quand elle est à nu? Va donc trouver le médecin, fais pénitence et dis-lui : « Je connais mon iniquité, et mon péché est toujours sous mes yeux ».

9. « J’ai péché contre vous, contre vous seul, j’ai commis le mal en votre présence 1», Que veut dire cette parole? Est-ce que l’adultère de cette femme et le meurtre du mari ne furent connus d’aucun homme 2? Tous ne savaient-ils point le crime de David? Que signifie : « J’ai péché contre vous seul, j’ai commis le mal en votre présence? » C’est que Dieu seul est sans péché. Celui-là seul punit avec justice, qui n’a rien en soi que l’on doive punir: il peut reprendre justement, celui en qui l’on ne peut rien reprendre. « J’ai péché contre vous seul, j’ai commis le mal en votre présence; en sorte que vos paroles seront justifiées et que vous vaincrez quand vous serez jugé ». A qui s’adressent ces dernières paroles, mes frères? il est difficile de le voir. Assurément le Prophète s’adresse à Dieu, et il est évident que Dieu le Père n’a pas été jugé. Qu’est-ce à dire: « J’ai péché contre vous seul, j’ai commis le mal en votre présence, en sorte que vous serez justifié dans vos discours, et que vous vaincrez quand vous serez jugé? » Le Prophète voit dans l’avenir le juge suprême qui sera jugé, le juste que jugeront les pécheurs, et qui sera vainqueur, parce qu’il n’y aura en lui rien de condamnable. Seul de tous les hommes, l’Homme-Dieu a pu dire avec vérité: « Si vous trouvez en moi un péché, dites-le ». Mais il y avait peut-être en lui quelque faute qui échappait aux hommes, et alors ils ne pouvaient trouver en lui ce qui existait réellement, bien que

1. Ps. L, 6. — II Rois, XI, 4, 15.

d’une manière cachée? Il dit ailleurs: « Voici le Prince de ce monde », celui dont l’oeil perçant voit les péchés de tous : « Voici le prince de ce monde», ce préposé de la mort qui en frappe tous les pécheurs : « Car la mort n’est entrée dans l’univers entier que par la jalousie du démon 1 » ; « voici donc le m prince de ce monde » (disait Jésus-Christ la veille de sa passion), « et il ne trouvera rien en moi », rien de coupable, rien qui soit digne de mort, rien qui mérite condamnation. Et comme si on lui demandait: Pourquoi donc mourez-vous? il continue en disant: « Mais afin que le monde connaisse que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 2 ». Je souffre, dit-il, sans le mériter, pour ceux qui le méritent, afin de faire vivre en moi ceux pour qui j’endure si injustement la mort. C’est donc à ce juste sans péché que s’adresse David, quand il dit: « J’ai péché à l’encontre de vous seul, j’ai fait le mal en votre présence, en sorte que vous serez justifié dans vos paroles, et vainqueur quand on vous jugera ». Vous êtes bien supérieur à tous les hommes, à tous les juges, et quiconque se croit juste, n’est qu’injuste auprès de vous; vous seul jugez dans la justice, et l’on vous a jugé injustement, vous qui aviez le pouvoir de donner votre vie, comme le pouvoir de la reprendre 3. Vous triomphez donc alors qu’on vous-met en jugement. Vous surpassez tous les hommes, parce que vous êtes plus que tous les hommes, et que c’est par vous que les hommes ont été faits.

10. « J’ai péché contre vous seul, j’ai fait le mal en votre présence, en sorte que vous serez justifié dans vos paroles, et triompherez quand vous serez mis en jugement. Voilà en effet que j’ai été conçu dans l’iniquité 4 ». Comme si l’on disait: Ceux-là sont vaincus qui ont agi comme vous, ô David; car ce n’est pas un crime léger, une peccadille, qu’un adultère et un homicide: en est-il de même de ceux qui n’ont commis aucune faute depuis qu’ils sont sortis des entrailles de leur mère ? Imputeriez-vous à ceux-là quelques péchés, en sorte qu’il n’y ait pour triompher au jugement que celui dont vous venez de parler? David parle ici au nom du genre humain, il a vu les chaînes de tous, il a considéré en nous la mort qui se propage

1. Sag. II, 21. — 2. Jean, XIV, 30, 31. — 3. Id. X, 18. — 4. Ps. L, 7.

il a vu l’iniquité à notre origine, et il s’écrie: « Voilà que je suis conçu dans l’iniquité ». David était-il donc né de l’adultère, lui fils de Jessé, homme juste, et de son épouse 1? Pourquoi dit-il qu’il est conçu dans l’iniquité, sinon parce que l’iniquité nous vient d’Adam? Et l’assujettissement à la mort s’est formé de l’iniquité même. Nul ne vient au monde qu’il

n’entraîne avec lui sa peine, et le mérite de sa peine. Le Prophète a dit ailleurs: « Nul n’est pur en votre présence, pas même l’enfant qui est sur la terre depuis un jour 2 ».

Car nous savons que le baptême du Christ a la force d’effacer les péchés, et qu’il est institué pour la rémission des fautes. Si les enfants naissent avec une parfaite innocence, pourquoi les mères, les voyant malades, viennent-elles en hâte les apporter à l’Eglise? Qu’efface donc ce baptême, cette rémission? Je vois cet innocent qui pleure au lieu de s’irriter. Qu’efface en lui le baptême? Que délie la grâce? Elle le délivre du péché transmis. Si cet enfant pouvait parler, il dirait; et s’il avait l’intelligence comme David, il répondrait: Pourquoi ne voir en moi que l’enfant? Tu ne vois pas mes fautes à la vérité; « mais je suis conçu dans l’iniquité, et dans ses entrailles ma mère m’a nourri du péché ». Car ce lien de la concupiscence ne se trouvait pas dans le Christ né de la Vierge, qui l’avait conçu de l’Esprit-Saint. On ne peut dire de celui-là qu’il est conçu dans l’iniquité, il ne peut répéter:

« Dans ses entrailles, elle m’a nourri du péché, cette mère », à qui l’ange avait dit: « L’Esprit-Saint viendra en vous, et la vertu du Très-Haut vous couvrira de son ombre 3 ». Si donc les hommes sont conçus dans l’iniquité, s’ils sont nourris du péché dans les entrailles maternelles, ce n’est point que l’union des époux soit un péché;

mais parce qu’alors, ce qui a lieu, vient d’une chair condamnée, et la condamnation de la chair c’est la mort, et toute chair a son principe mortel. Aussi l’Apôtre ne dit-il point que notre corps doit mourir, mais qu’il est mort: « A la vérité le corps est mort à cause du péché, mais l’esprit vit à cause de la justice 4 ». Comment pourrait naître sans les liens du péché ce qui est conçu, ce qui germe dans un corps que le péché a

1. I Rois, XVI, 18. — 2. Job, XIV, 5, selon les LXX. — 3. Luc, I, 35 —      4. Rom. VIII, 10.

552

frappé de mort? Cette action, dès qu’elle, est chaste, n’est point criminelle; mais l’origine du péché entraîne le châtiment qui lui est dû. Un époux, pour être époux, n’en est pas moins mortel, et il n’est mortel qu’à cause du péché. Le Seigneur aussi était assujéti à la mort, mais non cause du péché; il a pris sur lui notre peine, et a dès lors expié notre faute. Il est donc juste que tous meurent en Adam, et que tous vivent en Jésus-Christ 1. « Le péché », dit saint Paul, « est entré dans ce monde, et par le péché la mort ; ainsi la mort a passé en tous les hommes par celui-là seul en qui tous ont péché 2 ». C’est un arrêt, dit l’Apôtre : tous ont péché en Adam. Un seul enfant a pu naître dans l’innocence, parce qu’il n’était point l’oeuvre d’Adam.

11. « Voilà que vous avez aimé la vérité, vous m’avez découvert ce qu’il y avait pour  moi d’incertain et de caché dans votre sagesse 3 » . « Vous avez aimé la vérité »; c’est-à-dire, vous ne laissez point sans châtiment les péchés que vous couvrez du pardon.

« Vous avez aimé la vérité »; et vous dispensez la miséricorde, de manière néanmoins à sauvegarder la vérité. Vous pardonnez à celui qui avoue sa faute, et vous lui pardonnez parce qu’il se châtie lui-même; ainsi sont d’accord la miséricorde et la vérité: la miséricorde, parce que l’homme est délivré; la vérité, parce que le péché reçoit son châtiment. « Voilà que vous avez aimé la vérité; vous m’avez découvert ce qu’il y avait pour moi d’incertain et de caché dans votre sagesse ». Qu’y avait-il d’incertain, qu’y avait-il de caché? C’est que Dieu pardonne même à de tels coupables.

Rien d’aussi caché, rien d’aussi incertain. C’est dans cette incertitude que les Ninivites firent pénitence. Ils se dirent en effet, nonobstant les menaces du Prophète, nonobstant cette lugubre parole: « Dans trois jours Ninive sera détruite » ; ils se dirent qu’il fallait implorer la divine miséricorde; ils se dirent dans leur perplexité: « Qui sait si Dieu n’adoucira point sa sentence et n’aura point pitié de nous? » Dire: « Qui sait », c’est être dans l’incertitude. Donc dans leur incertitude ils firent pénitence, et obtinrent une miséricorde incertaine; ils se prosternèrent et s’humilièrent dans les larmes, dans le jeûne, dans le cilice et dans la cendre; ils gémirent, ils pleurèrent, et Dieu leur

1. I Cor. XV, 22. — 2. Rom, V, 12. — 3. Ps. L, 8.

pardonna 1. Ninive demeura-t-elle sur pied ou, fut-elle renversée? Autres sont les pensées. des hommes, et autres celles de Dieu. Pour moi, je crois que la prédiction du Prophète fut accomplie. Voyez ce qu’était Ninive, et comprenez qu’elle fut renversée: elle fut détruite du côté du mal, et reconstruite dans le bien; de même que Saul persécuteur dut être renversé, pour que s’élevât Saul le prédicateur 2. Qui ne croirait que cette ville où nous sommes a été renversée pour son bonheur, si tous ces insensés quittaient leurs folies, pour revenir dans 1’Eglise avec componction, et demandaient à Dieu pardon de leurs fautes passées? Ne dirions-nous pas alors: Où est cette Carthage d’autrefois? Elle n’est plus ce qu’elle était, elle est renversée; mais, pour être ce qu’elle n’était pas, elle est donc reconstruite ? C’est en ce sens qu’il fut dit à Jérémie: « Voilà que je t’ai établi pour arracher, pour détruire, pour renverser, pour dissiper, et ensuite pour édifier et planter 3». De là encore ce mot du Seigneur:  « Je frapperai et je guérirai 4 ». Il frappe ce qu’il y a de grangréné dans le vice, il guérit la douleur de la blessure. Ainsi en usent les médecins: ils tranchent, ils frappent, ils guérissent; ils s’arment pour frapper, ils prennent le fer et ne viennent que pour guérir. Mais comme les Ninivites étaient de grands coupables, ils dirent: « Qui sait? »

Cette incertitude, le Seigneur en avait délivré David son serviteur. Quand, en face du Prophète qui lui reprochait son crime, il s’écria: « J’ai péché » ; aussitôt il entendit le Prophète, c’est-à-dire l’Esprit-Saint par la bouche du Prophète, qui, lui dit: « Votre péché vous est remis 5 ». Le Seigneur donc lui avait découvert ce qu’il y a d’incertain dans sa sagesse.

12. « Vous me laverez avec l’hysope », dit-il, « et je deviendrai pur 6 ». Nous savons que l’hysope est une herbe peu élevée, mais curative: on dit que sa racine s’attache à la pierre. De là vient qu’elle est choisie comme un symbole de la pureté du coeur. Toi aussi, embrasse la pierre, par la racine de l’amour: sois humble devant ton Dieu qui est humble, afin de t’élever un jour avec ton Dieu glorifié., Tu seras lavé avec l’hysope, l’humilité, du Christ te purifiera. Au lieu de mépriser la

1. Jean, III, 4-10. — 2. Act. IX, 4. — 3. Jérém. I, 10. — 4. Deut. XXXII, 39, — 5. II Rois, XII, 13. — 6. Ps. L, 9.

bassesse de cette herbe, considère sa vertu médicale. J’ajouterai ceci, que disent d’ordinaire les médecins, et dont les malades font l’expérience : c’est que l’hysope a la vertu de guérir les poumons. Or, le poumon est le symbole ordinaire de l’orgueil; il s’enfle et se dilate par la respiration. Il est dit de Saul persécuteur ou de Saul l’orgueilleux, qu’il courait pour lier les chrétiens, ne respirant que le meurtre 1 ; son poumon n’était point pur, et il respirait le meurtre, il respirait le sang. Mais écoute combien est pur celui qu’a lavé l’hysope: « Vous me laverez avec l’hysope et je serai pur; vous me laverez, et je serai plus blanc que la neige ». «Quand même », est-il dit ailleurs, « vos péchés seraient comme la pourpre, ils se blanchiraient comme la neige 2 ». C’est de ceux-là que le Christ se forme un manteau sans tache et sans ride 3. De là vient que sur la montagne son vêtement parut blanc comme la neige 4, et fut le symbole de l‘Eglise pure de tout péché.

13. Mais où est l’humilité qui vient de l’hysope ? Ecoutez la suite : « Vous ferez entendre à mon oreille la joie et l’allégresse, et les ossements brisés tressailliront 5. Vous mettrez dans mon oreille la joie et l’allégresse ». Je me réjouirai de vous entendre et non de parler contre vous. Tu es pécheur, ô homme, pourquoi t’en défendre ? Tu veux parler : souffre que Dieu te parle, écoute, cède à la parole divine, ne te trouble point afin de ne point augmenter tes blessures : une faute est commise, ne la défends point, confesse-la sans l’excuser. Tu succomberas si tu te constitues l’avocat de ta faute: tu n’es pas un avocat irréprochable, ta défense ne peut être que malheureuse. Qui es-tu en effet, pour te défendre? Tu n’es propre qu’à t’accuser. Loin de toi donc ces excuses: ou, je n’ai rien fait; ou, quelle grande faute ai-je commise? ou, d’autres l’ont faite ainsi que moi. Si, coupable d’un crime, tu dis que tu n’as rien fait, tu ne seras rien devant Dieu, tu ne recevras rien de lui : Dieu est tout prêt à t’accorder le pardon, tu en fermes l’issue jusqu’à toi : il est prêt à te faire grâce, ne lui oppose point ta défense comme une digue, ouvre-lui ton coeur par l’aveu. « Vous me ferez entendre la joie et

1. Act. IX, 1. — 2. Isa. I, 18. — 3. Eph. V, 27. — 4. Matt. XVII, 2. 5. — 5. Ps. L, 10.

l’allégresse ». Que Dieu, mes frères, me donne d’exprimer ma pensée. Les auditeurs sont plus heureux que les prédicateurs: quiconque s’instruit est humble, mais celui qui instruit les autres doit se mettre en garde contre l’orgueil, contre toute volonté de plaire aux hommes, ce qui serait alors déplaire à Dieu. Ceux qui instruisent, mes frères, tremblent devant ces paroles, et je ne vous parle qu’en tremblant. Croyez-en à mon coeur que vous ne pouvez voir: mais puisse s’adoucir en notre faveur, et nous être propice, celui qui connaît avec quel tremblement je vous instruis ! Mais lorsque nous l’écoutons qui nous parle intérieurement, qui nous enseigne, alors nous sommes en sûreté, notre joie est sans crainte :

nous avons un maître, nous cherchons sa gloire, nous le louons dans ses enseignements : sa vérité nous transporte à l’intérieur où nul ne fait et n’entend le bruit. C’est là que David trouvait sa joie et son allégresse. «Vous mettrez», dit-il, « dans mon oreille la joie et l’allégresse ». Mais il écoute parce qu’il est humble. Celui qui écoute, qui écoute vraiment, sincèrement, celui-là écoute avec humilité, car toute sa gloire est dans celui dont il écoute la parole. Après avoir dit : « Vous mettrez dans mon oreille la joie et l’allégresse, il nous montre ce qu’il en revient d’avoir écouté. Les ossements brisés tressailliront ». Les ossements brisés, les ossements de celui qui écoute, n’ont point ce faste et cet orgueil que surmonte difficilement en lui-même celui qui parle. De là encore l’humilité de ce grand homme dont le Christ a dit que nul ne fut plus grand parmi les enfants des hommes 1, et qui s’humilia au point de se dire indigne de délier les cordons des souliers du Seigneur 2, de ce Jean-Baptiste, qui rendit toute la gloire à son maître et devint ainsi son ami. Et quand on le prenait pour le Christ, et qu’il pouvait se prévaloir et s’enorgueillir de cette erreur; non que lui-même se soit dit le Christ, mais quand il pouvait accepter cet honneur de la part des hommes qui voulaient spontanément le lui déférer 3, il repoussa ce faux honneur afin de trouver la vraie gloire; et voyez comme son humilité venait de ce qu’il écoutait: « Celui qui a l’épouse » , dit-il, « est l’époux;

mais celui qui se tient debout et qui écoute, est l’ami de

1. Matt. XI, 11. — 2. Marc, I, 7. — 3. Luc, III, 15.

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l’époux ». Il dit qu’il est debout et qu’il écoute, non pas, qu’il tombe et qu’il parle. « Il est debout», dit-il, « et il écoute l’époux». Vous l’entendez, il est debout, où donc est la

joie et l’allégresse ? Il continue aussitôt : « Il est debout, et il l’écoute, et il tressaille de joie à la voix de l’époux 1. Quand j’écouterai, vous me donnerez la joie et l’allégresse, et les ossements jetés à terre tressailliront ».

14. « Détournez votre face de mes fautes, effacez toutes mes iniquités 2 » Déjà tressaillent mes ossements jetés à terre, déjà l’hysope m’a purifié , et je suis devenu humble. « Détournez votre face, non de moi, mais de mes péchés ». Car il dit ailleurs en suppliant: « Ne détournez point de moi votre face 3». Il ne veut donc point que Dieu détourne de lui sa face, mais il veut qu’il la détourne de ses péchés. Car Dieu voit tout péché dont il ne détourne pas sa face; s’il le voit il le châtie. « Détournez donc votre face de mes fautes, effacez toutes mes iniquités». Il se rassure au sujet de son grand péché; il porte plus loin sa confiance, il veut que toutes ses fautes soient effacées : il met son espoir dans la main du médecin, dans cette grande miséricorde, qu’il a implorée au commencement du psaume: « Effacez toutes mes iniquités ». Dieu détourne ses regards, et c’est ainsi qu’il les efface: en détourner son regard, c’est les effacer; les voir, c’est les écrire. Tu as entendu que Dieu efface nos péchés quand il s’en détourne, écoute ce qu’il fait quand il les voit: « La face du Seigneur est sur tous ceux qui font le mal, afin d’effacer de la terre jusqu’à leur souvenir 4 » ; parce qu’il n’efface pas leurs péchés. Mais ici, que demande le Prophète? « Détournez vos regards de mes péchés ».

Cette prière est sage, car lui-même ne détourne point les yeux de ses fautes, puisqu’il dit: « Pour moi, je connais mon péché ». Tu as donc le droit, tu fais bien de demander à Dieu qu’il détourne son regard de tes péchés, situ n’en détournes pas le tien; mais si tu rejettes ton péché en arrière, Dieu le tient présent sous ses yeux. Que ton péché soit donc toujours sous tes yeux, si tu veux que Dieu en détourne ses regards tu peux alors le demander en toute sûreté, et il t’exaucera.

15. « Créez en moi,, Seigneur, un coeur nouveau ». « Créez » ; le Prophète n’a point

1.  Jean, III, 29.— 2. Ps. L, 11 — 3. Id. XXVI, 3.— 4. Id. XXXIII, 17.

voulu dire par là: Faites en moi quelque chose de nouveau; mais comme il priait avec repentir, comme il était coupable d’un crime, et qu’avant ce crime il était plus innocent, il nous montre ainsi la valeur de cette expression : « Créez. Et renouvelez au fond de mon âme l’esprit de droiture ». Mon crime, dit-il, avait détruit et courbé la droiture de mon esprit. Il dit dans un autre psaume: « Ils ont, courbé mon âme 1 ».

Et quand l’homme se penche vers les convoitises du temps, il se courbe en quelque sorte; quand il s’élève aux biens d’en haut, de manière à trouver la douceur en Dieu, son coeur devient droit. « Combien est bon le Dieu d’Israël, pour ceux « qui ont le coeur droit 2 ! » Donc, mes frères, écoutez. Souvent Dieu châtie de ses péchés en cette vie l’homme auquel il pardonne pour l’autre vie. David lui-même, à qui Dieu avait dit par son Prophète : « Votre péché vous est remis 3 », dut subir les châtiments dont Dieu l’avait menacé à cause de sa faute. Son fils Absalon lui fit une guerre sanglante et le réduisit à d’humiliantes extrémités 4.

Il marchait dans la douleur, dans l’affliction et le mépris, tellement soumis à Dieu qu’il reconnaissait sa justice dans ces traitements, et confessait qu’il ne souffrait rien qu’il n’eût mérité.

Déjà son coeur était redressé, et Dieu ne lui déplaisait point. Il entendit patiemment un homme qui l’injuriait et lui jetait à la face des imprécations 5, un homme qui se déclarait son ennemi, et marchait avec les soldats de son fils rebelle. A ces malédictions jetées au roi, un des compagnons de David voulut courir sur cet insolent et le tuer; niais David le retint. En quels termes? « C’est Dieu», dit-il, « qui l’a envoyé pour me maudire ». Il reconnaît donc sa faute, il en approuve le châtiment, il ne cherche point sa propre gloire; il bénit le Seigneur du bien qu’il trouve en lui-même, il bénit le Seigneur des maux qu’il endure, il bénit le Seigneur en tout temps; la louange du Seigneur est toujours en sa bouche 6. Tels sont les hommes au coeur droit: bien différents de ces hommes dépravés qui se croient justes et Dieu pervers; qui jubilent quand ils font le mal ; qui blasphèment quand ils souffrent; qui sous le fouet de la tribulation s’écrient dans leur âme dépravée : Dieu, que t’ai-je fait? En vérité, ils

1. Ps. LV, 7.— 2. Id. LXXII, 1.— 3. II Rois, XII, 13.— 4. Id. XV, 10.— 5. Id. XVI, 6. — 6. Ps. XXII, 2.

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n’ont rien fait pour Dieu, ils ont tout fait pour eux-mêmes: « Renouvelez dans mes entrailles d’esprit de droiture ».

16. « Ne me repoussez point de votre présence ». Détournez vos regards de mes péchés, mais ne m’éloignez pas de votre présence. Il redoute le regard de Dieu, et néanmoins il invoque ce regard. « Ne m’éloignez pas de votre présence, et ne retirez pas de moi votre Esprit-Saint 1 ». Car le Saint-Esprit est dans celui qui avoue ses fautes. Que votre péché vous déplaise, c’est là un don de l’Esprit-Saint. Le mal plaît à l’esprit impur, il déplaît à l’esprit de sainteté: et quoique, d’une part, tu demandes encore pardon à Dieu, néanmoins comme d’autre part tu as en aversion le mal que tu as fait, lu es uni à Dieu, puisque tu hais ce qu’il hait. Ainsi, vous voilà deux contre la fièvre, le médecin et toi. Mais comme il n’est pas au pouvoir de l’homme d’avouer et de punir par lui-même son péché, quiconque s’irrite contre soi-même et se prend à dégoût, ne le fait que par un don de l’Esprit-Saint. Aussi le Prophète ne dit point: Donnez-moi votre Esprit-Saint, mais: « Ne le retirez pas de moi. Ne retirez pas de moi votre Esprit-Saint ».

17. « Rendez-moi la joie de votre salut 2 ». « Rendez-la-moi », car je l’avais avant de la perdre par le péché : « Rendez-moi cette joie de votre salut »; c’est-à-dire de votre Christ. Sans lui, qui peut être guéri? Avant même qu’il fût né d’une vierge, « le Verbe était au commencement, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 3». Ainsi les anciens croyaient à l’Incarnation dans l’avenir, comme nous y croyons au passé. Les temps ont changé, mais non la foi. « Rendez-moi la joie de votre salut, et fortifiez-moi de votre souverain Esprit ». Plusieurs ont vu ici la Trinité, si l’on envisage Dieu en lui-même et sans le mystère de l’Incarnation. Il est écrit en effet : « Dieu est esprit 4 ». Ce qui n’est point corporel et qui existe néanmoins ne peut être qu’esprit. Quelques-uns donc ont vu ici la Trinité, « l’Esprit de droiture » serait le Fils 5, « l’Esprit-Saint », le Saint-Esprit, et « l’Esprit souverain», le Père. Que l’on entende ainsi ces paroles, ou que dans cette expression : « Renouvelez dans mes entrailles l’esprit de droiture », le Prophète ait parlé

1. Ps. L, 13.— 2. Id. 14. — 3. Jean, I, 1. — 4. Id. IV, 24.— 5. Cap.IV, n. 6, Hieronimus in Epist. ad Galat.

de l’esprit de l’homme, que le péché a courbé, rendu tortueux, en sorte que l’Esprit-Saint soit cet esprit principal, qu’il demande à Dieu de ne point lui ôter, et dans lequel il veut être affermi, aucun de ces deux sens n’est contre la foi.

18. Mais voyez ce qu’il ajoute : « Fortifiez-moi », dit-il, « parle souverain Esprit ». En quoi veut-il être affermi? Parce que vous m’avez accordé mon pardon, parce que j’ai la certitude que vous ne m’imputerez point ce que vous m’avez remis, cette faveur me donne la sécurité, cette grâce me fortifie, et je ne serai pas ingrat. Que ferai-je alors? « J’enseignerai vos voies aux méchants ». Moi, jadis impie, j’instruirai les impies, c’est-à-dire qu’après avoir été méchant, je ne le suis plus, et que si vous ne retirez de moi votre esprit, si même vous m’affermissez dans l’esprit souverain, « j’enseignerai vos voies aux méchants » .Quelles voies leur enseignerais-tu? « Les impies se retourneront vers vous 1 ». Si le péché de David est regardé comme une impiété, que les impies ne se livrent point au désespoir, puisque Dieu pardonne à l’impie : mais à la condition qu’ils se convertiront à lui, qu’ils étudieront ses voies. Si l’on ne voit point dans les péchés de David une impiété, et si l’impiété est proprement l’apostasie contre Dieu, si elle consiste à n’adorer pas un seul Dieu, à ne l’avoir jamais servi, ou à le quitter après l’avoir servi, il y a comme exagération dans cette parole: « Les impies se tourneront vers vous». Telle est l’abondance de votre miséricorde, que ceux qui se convertissent à vous, non-seulement d’entre les pécheurs vulgaires, mais aussi d’entre les impies, ne doivent point désespérer. « Les impies, se retourneront vers vous ». Pourquoi ? Afin que leur foi leur soit imputée à justice, quand ils croiront en celui qui justifie l’impie 2 .

19. «Délivrez-moi des sangs, Seigneur, Dieu de mon salut ». En mettant au pluriel le mot sang, le traducteur latin s’est servi d’une expression peu latine pour rendre la force du grec. Nous savons tous que le mot sang n’a pas de pluriel; et néanmoins comme le grec l’a mis au pluriel, non sans raison, et parce qu’il en était ainsi dans l’hébreu, le pieux interprète a mieux aimé employer une expression moins latine qu’une autre moins exacte.

1. Ps. L, 15. — 2. Rom. IV, 5.

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Pourquoi donc a-t-il dit au pluriel: « Délivrez-moi des sangs ? » Il a voulu montrer dans la pluralité du sang, comme dans l’origine de cette chair du péché, la pluralité de fautes. C’est dans le même sens que sain Paul, envisageant ces fautes sans nombre qu nous viennent de la corruption du sang et de la chair, s’écriait : « La chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu 1 ». Et néanmoins, d’après l’enseignement du même Apôtre, il est de foi que notre chair ressuscitera, et qu’elle méritera d’être incorruptible selon cette parole: « Il faut que ce corps corruptible soit revêtu d’incorruptibilité, et que cette chair mortelle soit revêtue d’immortalité 2 » . Comme  donc c’est du péché que vient cette corruption, elle donne son nom aux péchés; de même qu’on donne le nom de langue à cette parcelle de chair, à ce membre qui se meut dans la bouche quand nous articulons des mots distincts, et langue encore ce que profère cette langue; ainsi nous disons la langue latine ou la langue grecque; non que la chair soit différente, mais simplement le son. De même alors qu’on appelle une langue ce que produit une langue; de même on appelle sang l’iniquité qui vient du sang. Jetons donc les yeux sur le grand nombre d’iniquités, ainsi qu’il l’a dit plus haut : « Effacez toutes mes fautes ; et les attribuant à la corruption de la chair et du sang, « Délivrez-moi », dit-il, «des sangs»; c’est-à-dire, délivrez-moi de mes iniquités, purifiez-moi de toute corruption. Dire alors : Délivrez-moi des sangs, c’est témoigner le désir d’être incorruptible : car la chair et le sang ne posséderont pas le royaume de Dieu, non plus que la corruption ne possédera l’héritage incorruptible. « Délivrez-moi des sangs, Seigneur, Dieu de mon salut ». Il nous montre ainsi que quand notre corps sera parfaitement sain, il n’y aura en lui rien de cette corruption, que l’on désigne sous le nom de chair et de sang : et que la santé du corps sera complète. Maintenant, en effet, comment dire qu’il est sain, ce corps qui tombe, qui est dans le besoin, qui est sans cesse tourmenté par la maladie de la faim ou de la soif? Voilà ce qui disparaîtra

car les aliments sont pour l’estomac, et l’estomac pour les aliments 3, mais Un jour Dieu détruira l’un et les autres. Dieu donnera au corps une beauté parfaite, la mort sera

1. I Cor. XV, 5. — 2. Id. 53. — 3. I Cor. VI, 13.

absorbée dans sa victoire 1, il n’y aura plus aucune corruption, nulle défaillance ne nous surprendra, les années ne nous changeront point, nul travail ne nous fatiguera, nous n’aurons besoin ni de viande pour réparer nos forces, ni de nourriture pour les soutenir. Toutefois nous ne serons privés ni d’aliments ni de breuvage; mais nous aurons pour nourriture et pour breuvage Dieu lui-même: c’est le seul aliment qui nourrisse toujours et qui ne s’épuise jamais. « Délivrez-moi des sangs, Seigneur, Dieu de mon salut ». Ce salut, nous en jouissons dès maintenant. Ecoutez l’Apôtre: « Nous sommes sauvés par l’espérance ». Et voyez qu’il parlait du salut du corps: «En nous-mêmes nous gémissons dans l’attente de l’adoption des enfants de Dieu, qui sera la délivrance de notre corps; nous sommes en effet sauvés par l’espérance; or, l’espérance que l’on verrait ne serait plus de l’espérance; comment espérer ce que l’on voit? Si donc nous ne voyons pas encore ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience 2 ». Celui qui persévérera jusqu’à la lin, et telle est la patience, celui-là sera sauvé 3; et voilà le salut que nous n’avons pas encore, mais que nous devons avoir. La réalité n’existe pas encore, l’espérance est certaine. « Et ma langue alors publiera votre justice ».

20. « Seigneur, vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche publiera vos louanges 4. Vos  louanges, parce que vous m’avez créé ; vos louanges », parce que vous ne m’avez

pas abandonné, malgré mon péché; « vos louanges », parce que vous m’avez averti

de confesser ma faute; « vos louanges», parce que vous m’avez purifié afin que je fusse en

sûreté : « Vous ouvrirez mes lèvres, et ma bouche publiera vos louanges ».

21. « Si vous aviez voulu des sacrifices, je vous en aurais offert 5 ». Au temps de David on offrait à Dieu des animaux en sacrifice, mais il voyait les temps à venir. N’est-ce point nous que nous reconnaissons dans ces paroles? Ces sacrifices étaient des symboles qui annonçaient l’unique sacrifice du salut. Dieu ne nous a donc pas abandonnés sans nous laisser un sacrifice que nous puissions lui offrir. Ecoute le Prophète soucieux de son péché, et cherchant à obtenir le pardon du crime qu’il a commis: « Si vous eussiez voulu des

1. I Cor. XV, 54.— 2. Rom. VIII, 23 - 25.— 3. Matt. X, 21; XXIV, 13— 4. Ps. L, 17. — 5. Id. 18.

sacrifices », dit-il, « je vous en aurais offert. Mais les holocaustes ne vous sont point agréables 1 ». N’aurons-nous donc rien à offrir? Nous présenterons-nous ainsi devant Dieu? Comment alors l’apaiser? Eh bien ! offre à Dieu, tu as en toi de quoi lui offrir. Ne va pas au loin chercher de l’encens; mais dis: «En moi, Seigneur, sont les vœux que je vous présenterai, les louanges que je vous offrirai 2». Ne cherche point un animal pour l’égorger, tu as en toi de quoi immoler à Dieu. « Le sacrifice que veut le Seigneur est une âme brisée, et Dieu ne dédaigne pas un coeur contrit et humilié 3». Le taureau, le bouc, le bélier, il les dédaigne; ce n’est plus le moment de les offrir. On les offrait quand ils étaient des symboles, des promesses; mais la promesse a dû disparaître devant l’objet lui-même. « Dieu donc ne rejette pas un coeur contrit et humilié ». Dieu est élevé, tu le sais: si tu t’élèves, il s’éloignera de toi; si tu t’abaisses, il s’en approchera.

22. Voyez celui qui parle ici : il semblait que cette prière n’était que de David, et néanmoins voyez ici notre image, et la figure de l’Eglise. « Dans votre bonté, Seigneur, répandez vos faveurs en Sion 4 ». Soyez favorable à cette Sion. A quelle Sion ? A la cité sainte. Quelle est la cité sainte? Celle qui ne peut être cachée, qui est établie sur la montagne 5. En Sion est la contemplation, parce qu’elle contemple ce qu’elle espère. Sion signifie donc la contemplation, et Jérusalem vision de la paix. Vous vous reconnaissez donc en Sion et en Jérusalem, si vous attendez avec certitude l’espérance à venir, et si vous êtes en paix avec Dieu. « Elevez les murs de Jérusalem. Seigneur, dans votre bonté, répandez vos faveurs en Sion; élevez les murs de Jérusalem ». Que Sion ne s’attribue aucun mérite; mais vous, Seigneur, comblez-la de vos grâces : « Elevez les murs de Jérusalem », mettez les boulevards de notre immortalité, dans la foi, dans l’espérance, dans la charité.

23. «Alors vous recevrez le sacrifice de justice 6. Maintenant pour nos fautes vous recevez le sacrifice d’une âme brisée, d’un coeur contrit et humilié, alors on ne vous offrira  plus qu’un sacrifice de justice, uniquement des louanges. « Bienheureux ceux qui

1. Ps. L, 19.— 2. Id. LV,12.— 3. Id. L,19.— 4. Id. 20.— 5. Matt. V, 14. — 6. Ps. L, 21.

habitent vos demeures, ils vous béniront éternellement 1 ». Voilà le sacrifice de justice. « Quant aux offrandes et aux holocaustes ». Qu’appelle-t-on holocaustes ? L’offrande entièrement consumée par le feu. Quand le corps de la victime était brûlé entièrement par le feu de l’autel, ce sacrifice prenait le nom d’holocauste. Que le feu divin nous consume entièrement, qu’une sainte ferveur nous absorbe. Quelle ferveur? « Nul ne peut se dérober à ses feux 2 ». Quelle ferveur encore ? L’Apôtre l’a dit: « Ayons la ferveur de l’esprit 3 ». Non-seulement que notre âme, que notre corps aussi soit embrasé de ce feu de la divine sagesse, afin de mériter là haut l’immortalité ; que notre holocauste s’élève jusqu’à absorber la mort dans sa victoire 4. « On fera en votre honneur des offrandes et des holocaustes, et l’on placera la chair des veaux sur vos autels ». Pourquoi des veaux? Qu’y choisira le Seigneur? Est-ce l’innocence du jeune âge, ou l’affranchissement du joug de la loi?

24. Nous voici, mes frères, par la grâce du Christ, à la fin du Psaume, non peut-être comme nous l’aurions voulu; mais, du moins, comme nous l’avons pu. Il nous reste à vous adresser quelques mots sur les malheurs dans lesquels nous vivons. Car nous vivons en ce monde et il nous est impossible de nous séparer des désordres du monde. Il nous faut donc de la patience pour vivre au milieu des méchants, car les bons qui vivaient avec nous quand nous étions impies, nous ont supportés avec patience. N’oublions pas ce que nous étions, ne désespérons pas de ceux qui sont aujourd’hui ce que nous avons été. Toutefois, mes frères, dans une telle diversité de moeurs, et dans une si effroyable corruption, gouvernez vos maisons, gouvernez vos enfants, gouvernez vos familles. Autant nous sommes obligé de vous parler au nom de l’Eglise, autant le devoir vous oblige à veiller sur vos familles, afin que vous puissiez rendre un bon témoignage de ceux qui vous sont confiés. Dieu aime l’ordre. C’est une innocence bien fausse et bien perverse, que de lâcher les rênes aux péchés. C’est une indulgence bien inutile et même bien funeste que celle d’un père pour un fils qui ressentira la sévérité de Dieu; et non-seulement le fils, mais avec

1. Ps. LXXXII, 5. — 2. Id. XVII, 7.— 3. Rom. XII, 11.— 4. I Cor. XV, 51.

558

lui ce père dissolu. Quoi donc en effet? S’il ne péche point, n’est-il pas cause des péchés de son fils, n’est-ce pas à lui d’en arrêter les désordres ? Veut-il faire croire à ce fils qu’il commettrait les mêmes fautes, s’il n’était trop vieux? Une faute que tu ne détestes pas dans ton fils est une faute qui te plaît; c’est l’âge qui te fait défaut et non la concupiscence. Surtout, mes frères, veillez sur ceux de vos enfants pour qui votre foi vous a fait demander le baptême. Mais peut-être un fils indigne méprisera les avertissements, les réprimandes, les châtiments de son père; eh bien ! accomplissez votre devoir, Dieu lui demandera compte du sien.

Ces cinquante premiers Psaumes ont été traduits par M. l’abbé MORISOT

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 51 à 60

DISCOURS SUR LE PSAUME LI.

SERMON AU PEUPLE.

TRIOMPHE DE JÉSUS-CHRIST.

David a remporté sur ses ennemis de grandes victoires ; après les avoir exterminés, il a régné avec gloire; ainsi Jésus-Christ a-t-il triomphé des hommes; il a détruit en eux l’orgueil et les autres vices, et il les a soumis à son empire par la crainte de ses jugements; ils se sont convertis, et alors l’Eglise a triomphé malgré ses humiliations et les persécutions qu’elle a endurées; elle s’est répandue partout, et elle règne nième sur les pécheurs, parce que Dieu la protége et la soutient dans ses combats.

1. Le psaume dont nous allons entretenir votre charité est peu étendu, mais son titre exige quelques explications ; écoutez-nous donc patiemment, nous vous l’expliquerons de notre mieux, et dans la mesure des grâces que Dieu nous accordera à cet effet. Nous ne pouvons passer outre sans donner un développement suffisant à notre interprétation, puisque, selon le bon plaisir de nos frères, nos paroles doivent être recueillies non-seulement par vos oreilles et vos coeurs, mais aussi par le stylet; nous devons donc avoir en vue nos auditeurs présents et nos futurs lecteurs. Nous vous avons fait lire aussi un passage du livre des Rois, oit il est question de l’événement qui a donné lieu à ce psaume. Saül avait été choisi de Dieu, il était devenu roi, mais à titre transitoire et à cause de la dureté de coeur et des mauvaises dispositions du peuple juif: non pour le bien-être de ce peuple, mais pour sa punition, selon cette sentence de nos livres saints qui parlent ainsi de Dieu: « Il fait régner l’homme hypocrite, parce que le peuple est corrompu 1». Arrivé ainsi au pouvoir, Saül persécutait David: David en qui Dieu préfigurait le royaume du salut éternel, David que Dieu avait choisi pour régner toujours dans la personne de ses descendants, puisque notre Roi, le Roi des siècles, avec qui nous devons régner éternellement, devait « naître de la race de David selon la chair 2 ». Dieu choisit, élut et prédestina donc David pour être roi, mais il ne voulut point le laisser monter sur le trône avant de lui avoir fait subir l’épreuve de la persécution et de l’en avoir délivré;

et en cela David devait nous figurer d’avance, et figurer en nous le corps dont le Christ est le chef. Car si notre chef lui-même n’a voulu régner dans le ciel qu’après avoir fourni sur la terre une carrière pénible; s’il n’a voulu élever jusqu’au ciel le corps dont il s’était revêtu ici-bas, qu’en lui faisant suivre une voie douloureuse, de quel droit les membres oseraient-ils se promettre de pouvoir être plus

1. Job, XXXIV, 30. — 2. Rom. I, 3.

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heureux que leur chef? « S’ils ont appelé le Père de famille Belzébuth, ne traiteront-ils pas de même ses serviteurs 1?» N’espérons donc point un chemin plus facile: marchons où il a marché avant nous, suivons la route qu’il nous a tracée; ses pas doivent nous servir de guides; si nous nous écartons, notre perte est certaine.

Vois donc ce que figurait David; vois, par conséquent, ce que figurait Saül: Saül annonçait le règne du mal, David, celui du bien; celui-ci la vie, l’autre la mort. Nous ne sommes, à vrai dire, persécutés que par la mort; et, encore, en triompherons-nous à la fin et pourrons-nous lui dire : « O mort, où est ta force; ô mort, où est ton aiguillon 2 ? »Comment puis-je dire que la mort seule nous persécute? Parce que si nous n’étions point condamnés à mourir, quel mal pourrait nous faire notre ennemi? Nuit-il aux anges? La mort elle-même, source de nos plus amères tribulations, la mort elle-même verra finir son règne, lorsqu’à la fin des siècles nous ressusciterons d’entre les morts: si alors on nous trouve établis dans la justice, sa puissance s’évanouira à notre égard, comme elle s’est évanouie à l’égard de notre chef. Car en mourant, le Christ devint l’assassin de la mort; au moment où il rendit le dernier soupir, elle périt bien plutôt sous ses coups, qu’il ne succomba lui-même victime de ses atteintes.

2. Si, maintenant, nous voulons étudier le nom même de Saül, nous y rencontrerons encore un sens mystérieux; car ce nom signifie demande ou désir. Pouvons-nous avoir le moindre doute sur la cause de notre mort? Le péché de l’homme, en voilà l’origine:

l’homme s’est donc, à vrai dire, souhaité la mort; voilà pourquoi on donne le nom de « désir » à la mort; car il est écrit: « Dieu n’a point fait la mort, et il ne se réjouit point dans la perte des vivants; il a créé toutes choses afin de les faire subsister, et il a mis toutes les nations de la terre dans un même de état de santé et de bonheur »; mais, diras-tu, d’où vient donc la mort? « Les impies l’ont attirée par leurs mains et leurs paroles; ils la considéraient comme une amie, ils ont péri 3 ». Ils l’ont désirée et se sont perdus, ils sont tombés dans les piéges de la mort, alors même qu’ils la regardaient comme une amie; ainsi le peuple juif, en demandant un

1. Matt. X, 25.— 2. I Cor. XV, 55.— 3. Sag. I, 13, 14, 16.

roi, crut avoir en lui un ami, et il n’y rencontra qu’un ennemi. Cette nation arracha au Seigneur la permission d’avoir un roi, et il lui donna Saül, comme il avait livré en leur propre puissance ceux-là mêmes qui, par leurs mains et leurs désirs, s’étaient efforcés d’attirer la mort; la mort fut donc figurée en la personne de Saül, c’est pourquoi le dix-septième psaume porte ce titre: « Psaume pour le jour où le Seigneur délivra David de la main de ses ennemis et de la main de Saül». Il parle d’abord de ses ennemis et ensuite de la main de Saül, parce que la mort, notre plus cruelle ennemie, sera détruite la dernière; « et de la main de Saül »,signifie donc qu’il nous a rachetés de l’enfer et délivrés de l’empire de la mort.

3. Au moment où Saül persécutait le saint homme David, celui-ci s’enfuit en un lieu où il pensait trouver un abri sûr; pendant sa fuite il s’arrêta en passant chez le prêtre Achimélech, qui lui donna les pains consacrés à Dieu, et ainsi figura-t-il en sa personne la royauté et le sacerdoce; puisque, selon la parole du Sauveur citée dans l’Evangile, « il mangea les pains de proposition que les prêtres seuls avaient le droit de manger 1 ». Ce fut alors que Sait! commença à vouloir découvrir ses traces, et s’irrita contre ses serviteurs, parce qu’aucun d’eux ne consentait à le lui livrer: voilà ce que nous avons lu dans le livre des Rois.

Quand David vint chez le prêtre Achimélech, le prince des pasteurs de Saül, un Iduméen, nommé Doëch, se trouvait là; témoin de la colère de son maître, et de la persistance de tous à ne point lui livrer David, Doëch déclara traîtreusement en quel endroit il l’avait aperçu. Saül envoya donc chercher le prêtre avec toute sa famille, et donna l’ordre de les mettre à mort; mais aucun de ceux qui accompagnaient le roi n’osa, même sur ses ordres réitérés, porter la main sur les prêtres du Seigneur; pourtant celui qui avait imité Judas dans sa trahison, persévéra comme lui jusqu’à la fin dans ses honteux errements, et continua à faire sortir de la racine empoisonnée de son coeur des fruits tels qu’un mauvais arbre peut en produire. A un signe du roi, ce Doëch tua donc de sa propre main le prêtre avec tous les siens, et leur ville elle-même fut ensuite entièrement détruite.

1. Matt. XII, 4.

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Doëch fut donc l’ennemi du roi David et du prêtre Achimélech. Il n’y avait en lui qu’un homme, et néanmoins il représentait toute une classe d’hommes, comme David , personnification visible de la royauté et du sacerdoce, n’était non plus qu’un homme tout à la fois prêtre et roi, et pourtant représentait une autre classe d’hommes. Voyons donc ce que sont dans le temps présent et sur cette terre ces deux classes d’hommes, afin que nous puissions faire tourner à notre profit les paroles que nous avons chantées ou entendu chanter. Portons notre attention sur Doëch, puis sur ceux que représentent le roi et le prêtre, enfin sur les hommes opposés au Pontife et au roi.

4. D’abord réfléchissez au sens même ries noms, vous y verrez déjà de mystérieuses choses: Doëch signifie mouvement; Iduméen veut dire terrestre. Voyez donc quelle classe d’hommes désigne ce Doëch en mouvement. Il est terrestre, sa durée ne sera donc pas éternelle : elle est éphémère.

Que peut-on attendre d’un homme terrestre? des oeuvres célestes? Non, car il sera toujours homme. Pour le dire brièvement et sans retard, il y a aujourd’hui ici-bas un royaume terrestre et un royaume céleste. Qu’ils soient de la terre ou du ciel, qu’ils doivent être détruits, ou qu’ils soient destinés à persévérer toujours, ces deux royaumes ont leurs citoyens, passagers comme le temps, mélangés en ce monde les uns parmi les autres ; les membres de celui-ci et les membres de celui-là sont donc comme confondus ensemble. Les citoyens du royaume céleste gémissent, répandus au milieu des citoyens du royaume terrestre; et si, parfois, je dois le dire encore , les membres du royaume du ciel se trouvent engagés dans les affaires du royaume de la terre, les affaires du royaume des cieux ne restent point non plus tout à fait étrangères aux membres du royaume d’ici-bas ; les divines Ecritures nous en fournissent plus d’un exemple. Babylone a vu Daniel et les trois enfants à la tête de l’administration royale. En Egypte Joseph tenait le premier rang après le roi pour exercer cet empire souverain dont le peuple de Dieu devait être plus tard délivré. Comme les trois enfants, comme Daniel, Joseph se livrait donc d’une certaine façon au soin des affaires publiques: de là il résulte évidemment que le royaume terrestre attire à lui les citoyens du royaume céleste, non pour en faire les complices de ses oeuvres d’iniquité, mais pour se décharger sur eux du soin de ses affaires, c’est-à-dire de ses intérêts publics.

Qu’est-ce que le royaume des cieux? En quel sens peut-il s’attacher ici-bas pour un temps les membres du royaume terrestre? ces hommes que l’Apôtre accusait de ne point annoncer le pur Evangile, d’annoncer le royaume des cieux tout en bornant leurs désirs à ce monde périssable, de rechercher leurs propres intérêts tout en prêchant le Christ? Soyez bien persuadés qu’ils ont été appelés à titre de mercenaires pour travailler au profit du royaume céleste ; car l’Apôtre dit d’eux dans l’élan de sa joie : « Il y en a qui prêchent Jésus-Christ avec un esprit d’envie et de jalousie, avec une intention qui n’est pas pure, croyant qu’ils ajouteront une affliction nouvelle à mes liens: mais que m’importe? pourvu que Jésus-Christ soit annoncé de quelque manière, par occasion ou par un vrai zèle, je m’en réjouis et m’en réjouirai 1».  C’est aussi de tels hommes que Jésus-Christ disait : « Les scribes et les pharisiens sont assis sur la chaire de Moïse, faites donc ce qu’ils disent, mais ne faites pas ce qu’ils font 2 ». Ils parlent le 1angage de David, ils agissent à la manière de Doëch. Ecoutez-les comme si je vous parlais moi-même, mais ne les imitez pas. Voilà les deux classes d’hommes bien distinctes que l’on rencontre en ce monde, c’est d’elles qu’il est question dans ce psaume.

5. En voici le titre : « Pour la fin, intelligence à David, lorsque l’Iduméen Doëch dit à Saül: David est venu en la maison d’Achimélech ». Et pourtant nous lisons qu’il est venu en la maison d’Achimélech. Les noms se ressemblent, il n’y a de différent qu’une syllabe ou plutôt qu’une lettre: nous sommes donc autorisé à penser que les titres ont été probablement changés. En examinant avec attention divers manuscrits des Psaumes, nous avons remarqué le nom d’Abimélech plus souvent que celui d’Achimélech. Dans un autre endroit des psaumes il y a plus qu’une dissimilitude de noms, c’est une différence très-marquée entre les noms, et qui ne laisse aucun doute. En effet, David changea de visage, non devant Je roi Abimélech, mais devant le roi Achis, dont il prit ensuite congé et quitta la

1. Philipp. I, 17, 18. —  2. Matt. XXXIII, 2, 3.

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présence, tandis que le titre du psaume porte: « Quand il changea de visage devant Abimélech 1». Ce changement de nom renferme un mystère, attachons-nous donc plus particulièrement à découvrir le sens caché; et, sous prétexte de discuter un point d’histoire, ne négligeons point de soulever le voile qui dérobe à notre vue un trésor secret.

En expliquant ce psaume, nous avons fait connaître le sens du nom d’Abimélech, et nous avons dit qu’il signifie: Royaume de mon père. Comment David a-t-il quitté le royaume de son père? comment est-il parti? De la même manière que le Christ s’est éloigné du royaume des Juifs pour passer du côté des Gentils. David a été trahi, lorsqu’il est venu prendre possession du royaume de son père; comme Notre-Seigneur Jésus-Christ a été livré à la mort marquée par Saül, lorsqu’il est venu prendre possession du royaume des Juifs établi par son Père et dont il a dit: «On vous ôtera le royaume de Dieu et on le donnera à un peuple qui produira les fruits de justice 2 ». Voilà sans doute pourquoi l’esprit prophétique, en donnant à ce psaume le titre que vous savez, a dicté le nom d’Abimélech et non point celui d’Achimélech. Pas plus qu’Isaac, qui pourtant figurait la passion du Sauveur, David ne fut mis à mort; néanmoins le sang coula pour donner à ces toux figures leur signification parfaite : du côté d’Isaac ce fut le sang du bélier; du côté de David ce fut celui du prêtre Achimélech. Comme ils ne devaient point ressusciter, ils ne levaient pas non plus être mis à mort; mais, in les délivrant du danger de mourir par l’effusion du sang, Jésus marquait mieux sa résurrection, dont ils étaient ainsi la figure, parce qu’elle lui était réservée, à lui, comme tu souverain Seigneur. Nous pourrions en ire davantage sur ce sujet, si nous avions pris à tâche d’expliquer les mystérieuses significations de ces choses passées.

6. Nous venons de parler avec bien de la difficulté, peut-être trop longuement, de ce titre; mais nous l’avons fait comme Dieu tous a permis de le faire; puisque nous en sommes venus à bout, parlons maintenant es deux classes d’hommes dont il a déjà été question. Faites attention qu’il y a en ce onde deux sortes de personnes : les unes souffrent, on souffre au milieu des autres.

1. Ps. XXXIII, 1. — 2. Matt. XXI, 43.

Celles-ci pensent à la terre, celles-là au ciel; d’un côté les coeurs sont plongés dans la boue; de l’autre, ils s’élèvent jusqu’aux anges. Ici on espère les biens temporels dont le monde dispose; là on a en vue les biens éternels que nous a promis un Dieu fidèle en ses promesses. Ces deux sortes de, personnes se trouvent confondues ensemble. Parfois nous rencontrons à la tête d’une administration terrestre un citoyen de Jérusalem, un citoyen du. royaume des cieux : ainsi nous le voyons revêtu de la pourpre, occupant une place parmi les magistrats ; il est édile, prêteur, empereur; il gouverne une république terrestre; mais il tient son coeur élevé bien au-dessus de ce bas monde, s’il est chrétien, fidèle et pieux, s’il éprouve du mépris pour ce qui l’entoure, s’il place ses espérances là où il n’est pas encore. À cette classe de personnes appartint autrefois Esther. Cette sainte femme, devenue reine, se trouva dans la périlleuse nécessité ‘de prier pour ses concitoyens, et pendant qu’elle priait en, présence de Dieu dont elle ne pouvait tromper l’infinie science, elle confessa qu’elle n’avait jamais estimé ses ornements royaux plus qu’un vêtement de femme souillé par la boue 1. Si nous voyons des citoyens du royaume des cieux engagés dans la question des affaires de Babylone, tout occupés du gouvernement des biens terrestres , ne désespérons pas d’eux; par la même raison n’applaudissons pas à tous ceux qui s’occupent des choses du ciel, parce que bien souvent l’on voit assis sur la chaire de Moïse des fils de pestilence, des hommes dont il est écrit: « Faites ce qu’ils disent, mais gardez-vous de faire ce qu’ils font, car ce qu’ils disent, ils ne le font pas ». Au milieu des embarras du siècle, ceux-là portent leurs affections jusque dans le ciel, et ceux-ci traînent leurs coeurs par terre, au moment même où ils ouvrent la bouche pour des conversations toutes célestes ; viendra plus tard le temps du vanneur; alors on fera le discernement exact des uns et des autres, et de la sorte aucun bon grain ne tombera dans l’état de paille destinée au feu, aucun fétu de paille ne viendra se mêler au froment que l’on doit renfermer dans les greniers. Mais pendant que les bons et les méchants vivent confondus les unis avec les autres, prenons-en occasion d’écouter notre voix, c’est-à-dire la voix des citoyens du royaume des

1.  Esth. XIV, 16.

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cieux; car, s’il est un désir que nous devions former, c’est d’avoir à supporter les méchants plutôt que d’être à charge aux bons; unissons-nous à cette voix par nos oreilles, notre langue, notre coeur et nos oeuvres. Par là nous disons nous-mêmes ce que. nous entendons. Parlons d’abord de l’ensemble des hommes mauvais qui appartiennent au royaume de la terre.

7. « Pourquoi celui qui est puissant en malice se glorifie-t-il 1 ? » Considérez bien, mes frères, de quelle nature est la gloire de la malignité, la gloire des hommes mauvais. Quelle est cette gloire? « Pourquoi celui qui est puissant en malice se glorifie-t-il? » C’est-à-dire: De quoi peut se glorifier celui qui surabonde de malice? Il faut être puissant en bonté et non en méchanceté. Y a-t-il de la grandeur à se glorifier d’être méchant? Le nombre de ceux qui peuvent bâtir une maison est peu considérable, mais le premier ignorant venu peut la détruire. Semer du froment, le cultiver ensuite, en attendre la maturité, user joyeusement du fruit de ses labeurs, voilà le propre d’un petit nombre; avec une étincelle chacun est à même de réduire en cendres toute la récolte; donner la vie à un enfant, le nourrir après l’avoir mis au monde, l’élever et le conduire jusqu’à l’adolescence, c’est une grande affaire; le tuer en un clin d’oeil, quoi de plus facile? Rien de plus aisé que de détruire. Que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur 2. Que celui qui se glorifie, se glorifie dans sa bonté. Tu te glorifies, parce que tu es puissant dans le mal. Mais de quoi es-tu capable, ô puissant? que peux-tu faire? tu te vantes beaucoup. Tu feras mourir un homme; un scorpion, un accès de fièvre, un champignon vénéneux peut en faire autant.

Egaler en puissance un champignon empoisonné, voilà ce à quoi tu peux réussir; est-ce là pour toi un sujet d’orgueil? Les bons citoyens de Jérusalem, qui ne prennent point plaisir à faire le mal, mais qui se réjouissent d’opérer le bien, se glorifient non en eux-mêmes, mais dans le Seigneur. Ils s’efforcent aussi de bien faire, ce qui tend à l’édification, et d’agir de telle sorte que leurs oeuvres puissent durer longtemps. Mais quand ils travaillent à détruire, ils le font pour la correction et le profit des autres, et non point dans le but d’opprimer des

1. Ps. LI, 3. — 2. I Cor. I, 31.

innocents. Comparée au pouvoir des bons, la puissance des méchants ne mérite-t-elle pas qu’on leur adresse ces paroles du psaume : « Pourquoi celui qui se glorifie, se glorifie-t-il dans la malice? »

8. « Votre langue a médité l’injustice, elle « a pensé tout le jour à l’iniquité 1 » ; tout « le jour »; c’est-à-dire en tout temps, sans éprouver de lassitude, sans interruption, sans repos. Quand tu ne fais pas le mal, tu y penses, en sorte que si’ tes mains sont vides d’iniquité, ton coeur en est rempli. Tu fais du mal; et, situ ne peux en faire, tu en dis, c’est-à-dire, la médisance sort de tes lèvres, et lors. que tu ne peux même en venir jusque-là, tu veux et tu penses le mal. « Tout le jour » signifie donc sans cesse. A un pareil homme nous souhaitons un châtiment. Mais n’est-il pas pour lui-même un châtiment assez sévère? Tu le menaces; lorsque tu le menaces, où veux-tu le jeter? dans le malheur? abandonne-le à lui-même. Pour le punir exemplairement, tu veux le livrer aux bêtes. Celles-ci peuvent bien déchirer son corps ; mais il est, lui, incapable de ne pas se déchirer le coeur. Au dedans il est son propre supplice, et tu voudrais le tourmenter au dehors? II vaut mieux prier Dieu pour lui, afin qu’il soit délivré de lui-même. Remarquez-le toutefois, mes frères, il n’y a dans ce psaume ni prière en faveur des méchants, ni imprécation contre eux, nous ne devons y voir que l’annonce de ce qui leur adviendra; ne vous imaginez donc pas que le psalmiste, animé de mauvais vouloir envers eux, ait voulu manifester dans ses paroles les sentiments de son coeur, il n’a fait qu’une prophétie.

Voyons ce qui suit. Toute ta puissance, toutes ces pensées iniques que tu nourrissais en ton âme durant le jour; ces réflexions malignes, sans cesse exprimées par ta langue, à quoi ont-elles abouti? quel en est le résultat? « Tu as fait le mal comme un rasoir affilé ». Voilà bien ce que les méchants font aux bons, ils leur rasent les cheveux. Mépriser les biens de la terre et la vie même, telle est la disposition d’esprit où se trouvent les vrais citoyens de Jérusalem , parce qu’ils écoutent cette parole de leur Seigneur et Roi: « Ne craignez point ceux qui ne peuvent tuer que le corps et ne peuvent tuer l’âme 2 ». Parce qu’ils ont entendu ces autres paroles de

1. Ps. LI, 4. — 2. Matt, X, 28.

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l’Evangile qu’on a lues tout à l’heure: « Que sert-il à l’homme de gagner tout le monde entier, s’il vient à perdre son âme 1?» que peut faire le rasoir de Doëch à un homme qui pense ici-bas au royaume des cieux, et qui doit plus tard y demeurer, à un homme qui possède Dieu en lui-même et qui doit être éternellement uni avec Dieu? Encore une fois, que peut lui faire ce rasoir? Il lui rasera les cheveux; il le rendra chauve. Telle a été la destinée du Christ, puisqu’il a été crucifié au sommet du Calvaire. Il en fait un enfant de Coré, qui veut dire Chauve. Par cheveux on entend les choses superflues d’ici-bas; non point que Dieu ait fait des cheveux un ornement inutile du corps humain, mais comme on peut les couper sans faire souffrir la personne à laquelle on les coupe, ceux qui s’attachent cordialement à Dieu considèrent les biens de la terre du même oeil que s’ils étaient des cheveux. Parfois néanmoins tu dois te servir de ces cheveux pour opérer le bien; par exemple, partager ton pain avec celui que la faim tourmente, recevoir en ta maison l’indigent dépourvu d’un toit protecteur, vêtir le malheureux que tu vois condamné à la nudité. Les martyrs qui ont répandu leur sang pour l’Eglise à l’imitation du Seigneur et entendu celte parole: « Comme le Christ a donné son urne pour nous, nous devons aussi la donner pour nos frères 2 », les martyrs se sont en quelque façon servis de leurs cheveux pour nous faire du bien; ils se sont dépouillés en notre faveur de ce que le rasoir de Doëch peut nous ôter d’une manière plus ou moins absolue.

Que l’on puisse faire du bien à l’aide de ces cheveux, la femme pécheresse nous en a donné la preuve : prosternée aux pieds du Seigneur elle avait amèrement pleuré; après les avoir arrosés de ses larmes, elle les essuya avec ses cheveux. Quelle leçon devons-nous tirer delà? c’est qu’en usant de miséricorde à l’égard d’autrui, tu dois encore lui venir en aide, si tu le peux. Lorsque tu prends pitié de lui, tu sembles verser sur lui des larmes; tu les essuies avec tes cheveux, quand tu lui procures ton secours. Si telle doit être notre conduite envers tous les hommes, à plus forte raison devons-nous agir de la sorte dès qu’il est question des pieds du Seigneur. Or,

quels sont-ils? Ce sont les saints prédicateurs de l’Evangile dont il est écrit: « Qu’ils sont

1. Matt. XVI, 26. — 3. I Jean, III, 16.

« beaux les pieds de ceux qui annoncent la « paix, de ceux qui annoncent les biens 1 !»Que Doëch aiguise donc sa langue comme un rasoir, que ses machinations deviennent plus ténébreuses encore, qu’il emploie à les ourdir toute sa malice; il nous enlèvera toutes les superfluités de cette vie passagère, mais pourra-t-il nous arracher les biens nécessaires qui subsisteront éternellement ?

10. « Tu as préféré la malice à la bonté ». Tu avais devant toi la bonté, n’aurais-tu point dû l’aimer? Il n’aurait fallu ni dépense, ni lointaine navigation pour la posséder ; devant toi se trouvent la bonté et la méchanceté; compare-les et choisis; mais peut-être as-tu un oeil pour voir la méchanceté et n’en as-tu pas pour voir la bonté. Malheur au coeur méchant! Le pire est qu’il se détourne pour ne point voir ce qui frappe ses regards. C’est bien de telles gens qu’il a été écrit : « Il n’a pas voulu avoir l’intelligence pour faire le bien » Nous ne pouvons croire qu’il n’ait pu, car il est dit: « Il n’a pas voulu avoir l’intelligence pour faire le bien ». Il a fermé les yeux à la lumière qu’il avait devant lui. Nous lisons ensuite: « Il s’est livré à des pensées iniques,  jusque sur son lit 2 », c’est-à-dire, dans le plus profond secret de son coeur. Voilà ce que le Psalmiste reproche à cet Iduméen Doëch, à cet ensemble d’hommes méchants, sans cesse agités d’un mouvement terrestre, passager et non céleste. « Tu as préféré la malice  à la bonté » . Veux-tu être assuré que le méchant voit distinctement l’une et l’autre, qu’il se détourne de l’une et choisit l’autre? Voici la preuve. Pourquoi se plaint-il, lorsqu’il est victime de quelque injustice? Pourquoi exagère-t-il autant que possible le mal dont il soutire, et fait-il l’éloge de la bonté? Pourquoi blâme-t-il son persécuteur d’avoir préféré pour lui le mal au bien? Qu’il soit donc à lui-même sa- propre règle de vie, c’est d’après lui-même qu’il sera jugé, s’il fait ce qui est écrit: « Vous aimerez votre prochain comme vous-même 3 » ; et : « Faites aux autres le « bien que vous voulez qu’ils vous fassent 4 ». Il trouve dans le fond de son coeur la connaissance de ce principe : il ne faut point faire à autrui ce que nous ne voudrions point qui nous fût fait à nous-mêmes. « Tu as préféré la malice à la bonté »; homme injuste,

1. Isa. LII, 7; Rom. X, 15.— 2. Ps. XXXV, 4, 5.— 3. Matt. XXII, 39, —     4. Id. VII, 12.

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déréglé et pervers, tu veux mettre l’eau au-dessus de l’huile, mais l’eau reprendra le dessous et l’huile le dessus Tu prétends soumettre la lumière aux ténèbres, mais les ténèbres disparaîtront et la lumière restera. Tu veux placer la terre au-dessus du ciel : entraînée par son propre poids, elle reviendra bientôt en son lieu. Tu périras donc comme submergé, en préférant le mal au bien, car jamais le mal ne vaincra le bien: « Tu as préféré le mal au bien, tu as mieux aimé dire des injustices que parler selon l’équité ». Devant mi l’iniquité et la justice se trouvent, tu n’as qu’une langue et tu la tournes où bon te semble; pourquoi donc la tournes-tu plutôt du côté de l’iniquité que du côté de la justice ? Tu ne voudrais point te nourrir d’aliments amers, et tu donnes à ta maligne langue l’iniquité pour nourriture. Puisque tu choisis tes aliments, choisis de même tes paroles. Tu donnes à l’iniquité la préférence sur la justice, tu mets la malice au-dessus de la bonté; mais quoi que tu fasses, qu’est-ce qui prendra le dessus, sinon la justice et la bonté? En te plaçant d’une certaine manière sur ce qui doit, nécessairement prendre le dessous, non-seulement tu ne réussiras jamais avec tes appuis à dominer le bien, mais tu te précipiteras avec eux dans le mal; voilà pourquoi le Psalmiste ajoute:

11. « Tu as aimé toutes les paroles de submersion 1 ». Dérobe-toi, si tu le peux, au danger de périr submergé Tu fais naufrage et tu t’accroches à du plomb. Si tu ne veux pas noyer, saisis donc une table, monte sur du bois; que la croix soit ta sauvegarde, si tu ne veux pas noyer. Mais parce que tu es Doëch, Iduméen, parce que tu es ébranlé et terrestre, que fais-tu ? « Tu aimes toutes les paroles de ruine et la langue trompeuse ». Cette langue est venue la première et à sa suite les paroles de ruine. Qu’est-ce qu’une langue trompeuse? C’est un instrument de fourberie au service de ceux qui pensent une chose et qui en «lisent une autre. Le fruit de tout cela, c’est le bouleversement et la ruine.

12. « C’est pourquoi Dieu te détruira à la fin 2 », quoique tu sembles en ce moment aussi vigoureux que l’herbe des champs paraît l’être avant de subir les ardeurs du soleil. Car toute chair n’est que de l’herbe, et l’éclat de l’homme ressemble à la fleur de l’herbe. L’herbe s’est desséchée, sa fleur est tombée,

1. Ps. LI, 6. — 2. Id. 7.

mais la parole de Dieu demeure éternellement 1. Attache-toi donc à ce qui demeure éternellement. Si tu t’attaches à l’herbe et à sa fleur, Dieu te détruira à la fin, parce que l’herbe se desséchera et que sa fleur tombera. Il te détruira sinon aujourd’hui, du moines à la fin, quand il prendra le van et qu’il séparera le tas de paille de la masse du froment. Est-ce qu’alors on ne renfermera pas le bon grain dans les celliers? Est-ce qu’on ne jettera pas la paille dans le feu ? Est-ce que Doëch tout entier ne se tiendra pas à sa gauche, au moment où le Seigneur dira : « Allez au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges? »  « Dieu te détruira donc à la fin, il t’arrachera et te fera sortir de ta tente». L’Iduméen Doëch est sous la tente, mais le serviteur ne demeurera pas toujours dans la maison de son père 2. Il fait encore un peu de bien, sinon par ses oeuvres, du moins par la parole de Dieu, car tout en cherchant son profit dans le service de l’Eglise, il prêche encore la parole du Christ. Mais il te fera sortir de ta tente. « En vérité, je vous le dis, ils ont reçu leur récompense » . « Et il arrachera ta racine de la terre des vivants». Nous devons donc avoir notre racine dans la terre des vivants. Puisse-t-elle y être! La racine est cachée; on voit les fruits, mais on ne peut voir la racine. Notre racine, c’est la charité; nos fruits, ce sont nos bonnes oeuvres : tes bonnes oeuvres doivent donc provenir de la charité, et alors ta racine se trouve dans la terre des vivants. Doëch en sera arraché, il est impossible qu’il y reste, parce qu’il n’y a point jeté profondément ses racines; il ressemble aux plantes dont la semence a été jetée sur, la pierre: elles poussent bien des racines, mais comme elles manquent de terre, elles se dessèchent aussitôt que le soleil se lève 3. Pour ceux qui enfoncent profondément leurs racines, l’Apôtre leur dit: « Je fléchis pour vous les genoux devant le Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, afin que vous soyez enracinés et fondés dans la charité; et, comme vous avez jeté là vos racines, afin que vous puissiez connaître quelle est la hauteur, la largeur, la longueur et la profondeur, et comprendre aussi l’amour de Jésus-Christ envers nous, amour qui surpasse toute connaissance, pour être comblés de toute la plénitude des dons de Dieu ». Une racine si

1. Isa. XL, 6, 8. — 2. Jean, VIII, 35. — 3. Matt. XIII, 5.

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grande, si simple, si féconde, si profondément affermie est bien digne de produire de pareils fruits. Mais la racine de Doëch sera arrachée de la terre des vivants.

13. « Et les justes verront et ils seront saisis de crainte, et ils riront de lui ». Quand craindront-ils? quand riront-ils? Cherchons à le comprendre et. à bien voir en quel temps l’on peut craindre et rire d’une manière vraiment utile. Pendant le cours de notre pèlerinage ici-bas, prenons garde de rire, dans la crainte de pleurer ensuite. Nous lisons ce que l’avenir réserve à Doëch, et parce que nous le comprenons et le croyons, nous voyons, mais nous craignons. Il a donc été dit: « Les justes verront et seront saisis de crainte». A la vue de ce qui adviendra finalement aux méchants, pourquoi tremblons-nous ? parce que l’Apôtre a dit: « Opérez votre salut avec crainte et tremblement 2 ». Pourquoi avec tremblement? « Que celui qui croit être ferme prenne garde de tomber 3 ». Pourquoi avec tremblement? parce qu’il est dit en un autre endroit: « Mes frères, si quelqu’un est tombé par surprise en quelque faute, vous qui êtes spirituels, ayez soin de le relever dans un esprit de douceur, chacun de vous pensant à lui-même et craignant d’être tenté de la même manière 4 ». Donc ceux qui sont justes aujourd’hui, qui vivent de la foi et qui connaissent l’avenir réservé à Doëch, craignent pour eux-mêmes le même sort, car ils savent se qu’ils sont aujourd’hui, ils ignorent ce qu’ils seront demain. « Les justes verront d’abord, et ils craindront », et quand riront-ils? quand le règne de l’iniquité sera venu à son terme; lorsque le temps de l’incertitude aura disparu, comme il a déjà disparu en grande partie: quand se seront évanouies les ténèbres de ce monde, au milieu desquelles nous ne marchons que guidés par la lumière des Ecritures, et toujours tourmentés par la crainte de nous perdre dans les ombres de la nuit. Nous marchons en effet à la clarté de la prophétie; car voici ce que nous dit l’apôtre saint Pierre : « Nous avons les oracles des prophètes, dont la certitude ne laisse aucun doute et auxquels vous ferez bien de vous arrêter comme devant une lampe qui luit dans un lieu obscur jusqu’à la ce que le jour commence à vous éclairer et que l’étoile du matin se lève en vos

1. Ps. LI, 8. — 2. Id. II, 11.— 3. I Cor. X, 12. — 4. Gal. VI, 1.

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cœurs 1 ». Tant que nous marchons à la lumière d’une lampe, il nous faut vivre avec le sentiment de la crainte; mais quand sera venu pour nous le véritable jour, c’est-à-dire quand aura lieu cette manifestation du Christ dont l’Apôtre nous parle en disant: « Lorsqu’ apparaîtra. Jésus-Christ votre vie, vous « paraîtrez aussi avec lui dans sa gloire 2 », alors les justes riront de Doëch, alors le temps de lui venir en aide sera passé: aujourd’hui si tu vois un homme de mauvaise conduite, tu travailles à le corriger; car celui qui vit dans l’injustice, peut se convertir et redevenir bon, comme le juste est capable de perdre son innocence et de devenir coupable. Tu ne dois donc ni avoir de toi trop bonne opinion, ni désespérer d’autrui. Si donc tu es bon, si tu ne préfères point le mal au bien, mets tous tes soins, à ramener dans b chemin droit celui qui marche dans la voie de l’iniquité. Mais quand aura sonné l’heure du jugement, il n’y aura plus lieu à correction, ce sera le moment de la condamnation; et si alors on se repent, le repentir sera inutile, parce qu’il viendra trop tard. Veux-tu que ta pénitence. soit profitable? N’attends pas, corrige-toi dès aujourd’hui tu es coupable, Dieu est ton juge, efface tes fautes et l’approche de ton juge te remplira de joie.. Aujourd’hui il t’exhorte à la conversion afin de n’avoir pas à te juger; il te demandera plus tard un compte rigoureux, aujourd’hui il se fait ton avocat. Alors donc, mes frères, ce sera le temps de rire. Le livre de la Sagesse nous parle clairement de ces moqueries adressées aux justes par les méchants. Car la Sagesse elle-même, prenant possession des âmes pures, leur fera tenir ce langage : « Je vous reprenais et vous ne m’écoutiez pas, je vous parlais et vous ne prêtiez pas l’oreille à mes discours; aussi je rirai lorsque je verrai votre perdition 3 ». Ainsi les justes parleront-ils à Doëch. Voyons aujourd’hui et tremblons, dans la crainte de nous entendre dire de semblables paroles; et, si nous ressemblons à Doëch, corrigeons-nous, afin que vivant aujourd’hui sous l’empire de la crainte, nous puissions plus tard nous livrer à la joie.

14. Que diront alors ceux qui riront? « Et ils se moqueront de lui et ils diront: Voilà l’homme qui n’a pas mis en Dieu son appui 4». Vous le voyez, il est ici question du

1. II Pierre, I, 19.— 2. Coloss. III, 6.— 3. Prov. I, 21.— Ps. LI, 9.

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l’assemblée des hommes terrestres. Plus de biens tu auras, plus grand tu seras : voilà bien la manière dont s’expriment les avares, les ravisseurs du bien d’autrui, les oppresseurs de l’innocence, les envahisseurs des propriétés qui ne leur appartiennent pas, ceux qui refusent de rendre les dépôts à eux confiés.

Plus tu posséderas, plus grand tu seras c’est-à-dire, la mesure de ta fortune en argent et en propriétés sera la mesure de ta puissance:  « Voilà l’homme qui n’a pas mis en Dieu son appui, mais qui a placé son espérance dans la grandeur de la fortune ». Un pauvre méchant dira peut-être: Je ne suis pas du nombre de ces gens-là, parce que le Prophète a dit . « Il a mis son espérance dans la grandeur de sa fortune » ; puis, jetant les yeux d’une part sur ses haillons, d’autre part, sur son voisin, qui fait partie du peuple de Dieu, mais qui est riche et bien mieux vêtu que lui, il se dira encore intérieurement : Le Prophète a voulu parler de celui-ci : il n’a pas pu parler de moi. Ne t’y trompe pas, il n’y a ni distinction ni exception à faire en ta faveur. Vois et crains, afin de rire plus tard. Les ressources te manquent, mais si ton coeur est rongé par la convoitise, en es-tu plus innocent? Notre-Seigneur Jésus-Christ dit un jour à un riche : « Va, vends ce que tu possèdes; donne-le aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel, viens et suis-moi ». Cet homme s’éloigna le coeur chagrin, le Seigneur avait alors donné aux riches un grand sujet de craindre pour leur salut, car il avait ajouté qu’il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux. A ces mots, ses disciples contristés se dirent les uns aux autres: S’il en est ainsi, qui est-ce qui pourra se sauver 1? » En parlant de la sorte ne faisaient-ils attention qu’au petit nombre des riches? L’innombrable multitude des pauvres n’occupait-elle point leur pensée? Ne pouvaient-ils pas se dire : Puisqu’il est aussi difficile, aussi impossible à des riches d’entrer dans le royaume des cieux qu’à un chameau de passer par le trou d’une aiguille, tous les pauvres entreront dans le ciel, les riches seuls en seront exclus? Y a-t-il beaucoup de riches? la multitude des pauvres est immense, on les compte par milliers. Ce n’est point de nos vêtements, mais de l’éclat de notre justice que

1. Matt. , XIX, 21, 24, 25. .

dépendra notre gloire dans le royaume céleste. Les pauvres y seront égaux aux anges de Dieu, revêtus de la robe de l’immortalité, ils brilleront de l’éclat du soleil dans le royaume de leur père. Pourquoi donc nous inquiéter, pourquoi nous tourmenter d’un si petit nombre de riches? Mais ce n’était point là la pensée des Apôtres; et lorsque le Seigneur leur disait: « Il serait plus facile à un chameau de passer par le trou d’une aiguille qu’à un riche d’entrer dans le royaume des cieux », et qu’ils demandaient: « Qui est-ce qui pourra se sauver? » ils avaient en vue les convoitises et non la fortune. Ils voyaient en effet que les pauvres eux-mêmes sont rongés par l’avarice, malgré leur pénurie. L’avarice, voilà la cause de la condamnation des riches; ce n’est pas leur aisance, et pour vous en assurer, remarquez bien ce que je dis : Ce riche que tu vois à. tes côtés e de la fortune et n’est peut-être pas avare; pour toi tu ne possèdes rien, mais la soif des richesses te dévore. Un pauvre couvert d’ulcères, accablé de maux, léché par des chiens, n’ayant ni ressources, ni aliments, ni même de quoi se vêtir, a été emporté par les anges dans le sein d’Abraham 1. A ce souvenir tu te réjouis d’être pauvre; est-ce que tu désirerais aussi les ulcères de Lazare? Est-ce que la santé n’est pas pour toi une véritable fortune? Lazare a tiré son mérite, non de sa pauvreté, mais de sa piété. Qui est celui qui a été emporté par les anges? Tu le vois; où a-t-il été emporté?

Tu ne le vois pas. Quel est-il? Un pauvre accablé de maux et couvert’ d’ulcères. Où les anges l’ont-ils transporté? Dans le sein d’Abraham. Si tu lis les Ecritures, tu verras qu’Abraham était riche 2. Sache-le bien, les richesses ne sont point blâmables, car Abraham possédait de l’or en abondance, aussi bien que de l’argent, des trou peaux, des serviteurs; en un mot, il était riche, et c’est dans son sein que le pauvre Lazare s’est vu transporter. Oui, un pauvre a été reçu dans le sein d’un riche: quel contraste ! Mais non, ils étaient tous deux riches de Dieu; ils étaient l’un et l’autre pauvres de convoitises.

15. Qu’est-ce donc que l’Ecriture condamne en Doëch? Elle ne dit pas : Voilà l’homme qui a été riche; mais : « Voilà l’homme qui n’a point mis en Dieu son appui, qui a placé sa confiance dans ses grandes richesses ». Il est

1.Luc, XVI, 22. — Gen. XIII, 2.

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condamné, puni, enlevé de sa tente, comme un tourbillon tout terrestre, comme la poussière que le vent emporte de dessus la surface de la terre : il est déraciné et arraché de la terre des vivants, non parce qu’il a été riche, mais parce qu’il a placé ses espérances dans sa fortune au lieu de les placer en Dieu 1. Est-ce de pareils riches que parle l’apôtre saint Paul quand il dit: « Ordonne aux riches de ce monde de ne pas être orgueilleux » comme Doëch, « et de ne pas mettre leur confiance en des richesses incertaines et périssables », comme Doëch qui a mis son appui dans leur multitude; mais d’espérer dans «le Dieu vivant » et de ne pas ressembler à Doëch qui « n’a pas pris Dieu pour son appui? » Enfin, que leur recommande-t-il encore : « Qu’ils soient riches en bonnes oeuvres, qu’ils donnent facilement, qu’ils partagent avec les pauvres 2 ». S’ils donnent facilement, s’ils partagent leurs biens avec ceux qui n’en ont pas, passeront-ils par le trou de l’aiguille? Oui, ils y passèrent, car le chameau y a passé avant eux et pour eux. Il y est en effet entré le premier, celui qui a dû s’abaisser à l’exemple d’un chameau, pour pouvoir être chargé du fardeau de sa passion; d’ailleurs il a dit lui-même: Ce qui est impossible à l’homme est facile à Dieu 3. Que Doëch soit donc condamné et que les justes trouvent maintenant en lui un sujet de crainte. Tu as peut-être de la fortune, mais au lieu d’espérer en elle, tu espères en Dieu. Celui qui ne suit pas ton exemple et qui ne cherche pas son appui dans le Seigneur est à juste titre condamné: « Et il a placé son espérance dans «la multitude de ses richesses », pareil en cela à ceux qui disent: Bienheureux le peuple qui possède ces choses, c’est-à-dire, les biens de la terre; tandis que les adversaires de Doëch répètent: « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur ». Le Psalmiste énumère tous les biens qui, selon eux, font le bonheur d’un peuple, car ils parlent comme des enfants étrangers, comme Doëch l’Iduméen, le terrestre : « Leur bouche s’est répandue en vanité, et leur droite est une droite d’iniquité; leurs enfants sont dans leur jeunesse comme de nouveaux plans d’arbres; leurs filles sont parées et ornées comme l’est un temple ; leurs celliers sont remplis ; ils regorgent et se déversent l’un dans l’autre :

1. Ps. I, 4. — 2. I Tim. VI, 17, 18. — 3. Matt. XIX, 26.

« leurs vaches sont grasses, la clôture de leurs héritages n’est ni brisée ni ouverte à tout venant, on n’entend aucun cri dans leurs places publiques 1 ». Ils semblent trouver dans cette tranquillité d’ici-bas une félicité sans bornes. Mais celui qui est terrestre est aussi ébranlé que la poussière enlevée par le vent de dessus la surface de la terre. Mais enfin, que leur reproche-t-on? On ne leur reproche pas de jouir de tous ces biens, car il y a des justes qui les possèdent aussi. Alors que leur reproche-t-on? Ecoutez-moi attentivement et vous ne blâmerez point i,ndistinctement tous les riches, comme vous ne ferez ni de la pauvreté ni des privations auxquelles elle condamne, un titre assuré de salut. Car s’il ne faut point s’appuyer sur les richesses, il ne faut pas davantage compter sur les mérites de la pauvreté; le Dieu vivant doit être seul le fondement de notre espérance. Encore une fois, que leur reproche-t-on donc? d’avoir proclamé bienheureux le peuple qui jouit de ces avantages, et d’avoir par conséquent agi comme des enfants étrangers; « d’avoir parlé le langage de la vanité, d’avoir eu en leur droite une droite d’iniquité ». Et toi, que diras-tu? « Bienheureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur ».

16. Il est condamné l’homme « qui amis sa confiance dans la grandeur de ses richesses et qui s’est prévalu dans sa vanité », car y a-t-il pensée plus vaine que celle d’attribuer à une pièce de monnaie un pouvoir supérieur à celui de Dieu? Il est condamné l’homme qui a proclamé bienheureux le peuple riche des biens de la terre. Mais toi qui dis : « Heureux le peuple qui a pour Dieu le Seigneur», que penses-tu de toi? Où places-tu tes espérances? « Pour moi », ce sont tous les justes qui parlent ici : « Pour moi, je suis comme un olivier fertile dans la maison de mon Dieu ».  Ce langage n’est pas seulement celui d’un homme, c’est le langage de l’olivier fertile dont les rameaux orgueilleux ont été retranchés, et sur lequel on a greffé l’humble olivier sauvage 2. « Pareil à un olivier fertile dans la maison de mou Dieu, j’ai mis mon espérance dans la miséricorde du Seigneur». Doëch a dit: « J’ai placé mon espérance dans la multitude de mes richesses » : ainsi il sera déraciné et arraché de la terre des vivants. Pour moi, parce que je suis pareil à un

Ps. CXLIII, 14, 15. — 2. Rom. XI, 17.

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olivier fertile dans la maison du Seigneur », dont les racines vont puiser leur sève dans cette terre des vivants au lieu d’en être arrachées, j’ai mis toute ma confiance dans la miséricorde divine ». Mais peut-être y a-t-il là une réserve. Parfois, en effet, il est des hommes qui se trompent à cet égard, ils adorent Dieu et sous ce rapport ils ne ressemblent point à Doëch; mais s’ils espèrent en Dieu, c’est dans la vue d’en obtenir des biens temporels, c’est comme s’ils se disaient : J’adore mon Dieu, aussi il me rendra riche, il me donnera des enfants, il m’accordera une épouse. Dieu seul peut distribuer de tels dons, mais il ne veut point qu’on l’aime dans l’intention d’en obtenir la jouissance, car souvent il les accorde aux méchants, afin d’apprendre aux justes à attendre de sa part autre chose. En quel sens dis-tu donc : « J’ai placé mon espérance dans la miséricorde divine? » N’est-ce point pour obtenir du Seigneur des avantages temporels? Non. « J’ai placé mon espérance dans la miséricorde divine pour toujours, pour les siècles des siècles». A ces paroles: « Pour toujours », il a voulu ajouter ces autres : « Pour les siècles des siècles », afin de montrer plus clairement par cette répétition combien solidement il était établi dans l’amour des choses célestes, dans l’espérance de l’éternel bonheur.

17. Je vous bénirai à jamais et je confesserai que c’est vous qui l’avez fait 1». Qu’avez-vous fait? Vous avez condamné Doëch et couronné David : « Je vous bénirai à jamais et je confesserai que c’est vous qui l’avez fait ». Magnifique aveu : « Vous l’avez fait ». Qu’avez-vous fait, sinon ce qui a été dit tout à l’heure: « Pareil à un olivier fertile dans la maison, de mon Dieu, j’ai placé mon espérance dans la miséricorde du Seigneur pour toujours, pour les siècles des siècles? » C’est votre oeuvre ; l’impie est incapable par lui-même de se justifier. Quel est donc celui qui rend juste et saint ? « Croyant en celui qui justifie l’impie », dit saint Paul. «Qu’as-tu en effet que tu n’aies reçu2?» Comme situ pouvais le trouver en toi-même! A Dieu ne plaise que je me glorifie de la sorte, dit l’homme qui s’est déclaré contre Doëch, qui le supporte ici-bas, en attendant qu’il sorte de sa tente et soit arraché de la terre des vivants. Je ne me glorifie point comme si je n’avais

1. Ps. LI, 11. — 2. II Cor. IV, 7.

rien reçu, je me glorifie en Dieu. Et je confesserai devant vous que vous l’avez fait; c’est-à-dire, vous l’avez fait sans aucun mérite de ma part, c’est un effet de votre miséricorde. Qu’ai-je fait, moi? si vous vous le rappelez: « J’ai été d’abord un blasphémateur, je vous ai persécuté, je vous ai insulté ». Et vous qu’avez-vous fait? J’ai obtenu miséricorde, parce que j’ai agi dans l’ignorance 1 .  Je confesserai à jamais devant vous que vous l’avez fait ».

18. « Et j’attendrai votre nom, parce qu’il est doux ».

On ne rencontre qu’amertumes en ce monde, mais votre nom est rempli d’agréments; et si l’on trouve ici-bas quelques douceurs, quelles amertumes on ressent quand on les a goûtées! La grandeur et la douceur donnent à votre nom la prééminence sur toutes choses. Les méchants m’ont fait le récit de leurs plaisirs; mais, Seigneur, que leurs charmes sont loin de ressembler à ceux de votre loi 2! Si les martyrs n’avaient trouvé aucune douceur dans leurs tourments, auraient-ils pu en supporter les amertumes? Il était facile pour tous de voir en quelles amertumes ils étaient plongés, mais on ne pouvait guère éprouver la joie qu’ils ressentaient.

Le nom de Dieu est donc plein de charmes pour ceux qui préfèrent le Seigneur à tous les plaisirs : « J’attendrai votre nom, parce qu’il est doux » . Mais à qui prouver que le nom de Dieu est doux ? Dis-moi quelle personne peut en savourer les délices? Fais du miel toutes les louanges possibles; exagère autant que tu voudras sa douceur; l’homme qui ne connaît pas le miel ne te comprendra pas avant d’en avoir goûté. Voilà pourquoi le Psalmiste t’invite d’une manière si pressante à faire l’expérience des charmes du nom de Dieu: « Goûtez », dit-il, « et voyez combien le Seigneur est doux 3». Tu neveux pas le goûter et tu dis: Il est doux. A quoi sert de parler ainsi? Si tu l’as goûté, qu’on le voie dans les fruits de salut que tu produiras, et non pas seulement dans tes paroles, c’est-à-dire dans tes feuilles, parce que tu pourrais bien être maudit de Dieu comme le figuier stérile 4. « Goûtez», dit le Psalmiste, « et voyez combien le Seigneur est doux » . « Goûtez et voyez ». Si tu goûtes, tu verras. Mais comment en viendras-tu à persuader un homme qui ne goûte pas? Quels

1.  I Tim. I, 13. — 2. Ps. CXVIII, 85. — 3. Jean, XXXII, 9. — 4. Matt. XXI, 19.

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