Enarrationes in Psalmos (page 17)
péché, même repos éternel. Le Christ, considéré dans sa personne particulière, n’est pas seul à souffrir:
si nous le considérons dans son ensemble, il n’y a que lui pour souffrir. Si, en effet, le Sauveur t’apparaît comme tête et corps tout ensemble, lui seul est soumis à l’épreuve; mais situ ne vois en lui que la tête, cette épreuve a lieu en d’autres que lui. Si, en ce cas, l’épreuve n’atteignait que Jésus-Christ en qualité de chef, comment l’apôtre saint Paul, l’un de ses membres, dirait-il avec vérité qu’ « il supplée, dans sa chair, à ce qui manque aux souffrances du Sauveur 1? » Qui que tu sois, dès lors que tu entends mes paroles, lors même que tu ne tes entendrais pas encore (mais tu dois les entendre si tu appartiens au corps du Christ), qui que tu sois, sache-le bien: par cela même que tu fais partie des membres du Sauveur, les souffrances que te font endurer ceux qui ne sont pas de ce nombre, suppléent à l’insuffisance de celles du Sauveur. Il y manquait quelque chose, tu l’y ajoutes: tu en combles la mesure, sans qu’il y ait surabondance en elles: tu souffres dans la proportion de ce qu’attendait de toi le Sauveur, qui a souffert en sa propre personne, c’est-à-dire comme notre chef, et qui souffre dans ses membres, c’est-à-dire encore, en nous-mêmes. Nous composons tous ensemble une sorte de république, an bonheur de laquelle nous contribuons selon nos moyens et notre devoir; et, dans la mesure de nos forces, nous formons comme un faisceau commun de souffrances. La somme de toutes ces souffrances n’arrivera à sa perfection qu’à la fin des temps. «Jusques à quand accablerez-vous un homme? » Tout ce que les Prophètes ont souffert, depuis le jour où le juste Abel a perdu la vie jusqu’au jour où a été répandu le sang de Zacharie 2, a pesé sur cet homme, parce qu’avant l’Incarnation du Fils de Dieu il a existé des membres du Christ: il en avait été ainsi de ce patriarche qui, au moment de sa naissance, montra sa main avant de montrer sa tête 3, quoique sa main fût parfaitement unie à sa tête et ne fît qu’un avec elle. Mes frères,n’allez pas vous imaginer que tous ces justes qui ont souffert persécution de la part des méchants n’aient pas été du nombre des membres de Jésus-Christ;
et ce que je dis des justes du Nouveau Testament, je le dis aussi
1. Coloss. 24. — 2. Matth. XXIII, 35. — 3. Gen. XXXVIII, 27.
de ceux qui ont été envoyés par Dieu avant l’avènement du Sauveur pour l’annoncer. Pourrait-il, en effet, ne pas appartenir au corps du Christ, celui qui appartient à cette cité dont le Christ est le roi? Cette cité sainte,cette Jérusalem céleste est une, et elle n’a qu’un roi, et son roi c’est le Christ; car il lui parle ainsi: « Un homme appellera Sion sa mère »; il l’appellera « sa mère, parce qu’il est homme. Car un homme appellera Sion sa mère, et cet homme n été formé en elle, et cet homme est le Très-Haut qui l’a fondée 1 ».
Le roi de Sion, qui l’a fondée, le Très-Haut s’est fait homme en elle, et le plus humble de tous les hommes. Dans les temps qui ont précédé sa venue, il a envoyé quelques-uns de ses membres pour annoncer qu’il viendrait; puis il les a suivis, uni à eux par les liens les plus étroits. Rappelle-toi les circonstances de la naissance de ce patriarche, dont je parlais tout à l’heure, et qui a préfiguré le corps mystique du Sauveur. Sa main était sortie du sein maternel avant sa tête, et pourtant elle était toujours unie à la tête, et sous sa dépendance. En exaltant l’excellence du premier peuple de Dieu, et en gémissant du malheur qu’avaient eu les branches naturelles d’être retranchées de l’arbre, l’Apôtre a dit du Sauveur 2: « L’adoption des enfants de Dieu leur appartient: sa gloire, son alliance, son culte, sa loi et ses promesses; leurs pères sont les patriarches, et c’est de leurs pères qu’est sorti,selon la chair, Jésus-Christ même, qui est le Dieu supérieur à tout, et béni dans tous les siècles. Jésus-Christ est donc né d’eux», comme de Sion, « selon la chair », parce qu’ « il s’est fait homme en elle » ; parce que « le Christ, Dieu élevé au-dessus de tout, est béni dans tous les siècles » ; parce qu’ « il est le Très-Haut, et qu’il l’a fondée ». Parce qu’ «il est né d’eux, le Sauveur est fils de David »: il en est le Seigneur, parce qu’ « il est le Dieu supérieur à tout, et que tous les siècles le bénissent 3». Les paroles du Psalmiste, que nous venons de citer, appartiennent donc à tous ceux qui ont fait partie des habitants de cette ville depuis le jour du meurtre du juste Abel jusqu’à celui de l’assassinat de Zacharie: par le sang innocent du Précurseur des Apôtres, des martyrs, des chrétiens fidèles, de toutes les parties de cette ville, de tous les membres de cet homme qui est le Christ, un cri se fait
1. Ps. LXXXVI, 5.— 2. Rom. XI, 21. — 3. Rom. IX, 4,5.
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entendre, cri unique: « Jusques à quand accablerez-vous un seul homme ? Faites-le tous mourir ». Nous verrons si vous pouvez le détruire et l’anéantir; nous verrons si vous êtes capables d’effacer son nom de la mémoire des hommes! O peuples, nous verrons si vous ne nourrissez pas de vains projets 1, lorsque vous dites: « Quand mourra-t-il? quand son nom sera-t-il effacé de dessus la terre 2?» Jetez-vous « sur cet homme, comme sur une muraille qui penche, comme sur une vieille maison qui va tomber en ruines » ; poussez-le avec violence. Ecoutez ce qu’il a dit tout à l’heure : « Dieu me protège, aussi ne serai-je plus ébranlé »; comme la vague pousse devant elle un monceau de sable, ainsi m’ont poussé les méchants; mais le Seigneur m’a reçu dans ses bras 3.
5. « Ils ont conspiré en eux-mêmes pour m’ôter ma gloire 4». Obligés de céder aux violences des méchants, les chrétiens tombent sous les coups de leurs persécuteurs, et néanmoins ils restent victorieux: le sang des martyrs est une semence féconde qui multiplie les fidèles; les ennemis de notre religion se voient forcés de respecter ses disciples le temps de les faire mourir est passé. « Cependant ils ont conspiré en eux-mêmes pour m’ôter ma gloire». Aujourd’hui il est impossible de répandre le sang chrétien , on s’acharne à les déshonorer. La gloire qui s’attache à leur nom est pour les impies la source d’intolérables tourments intérieurs: autrefois vendu par ses frères, transporté loin de son pays au milieu de nations figurées par l’Egypte, jeté honteusement en prison, accusé par le faux témoignage d’une femme, ce nouveau Joseph, ce Joseph spirituel, l’Eglise, a vu se réaliser en lui cette parole prophétique: « Le glaive a transpercé son âme 5 » mais aujourd’hui il est parvenu au faîte de la gloire; loin d’être soumis à ses frères, et vendu par eux, il soulage leur disette par l’abondance du froment qu’il leur distribue 6. Son humilité, sa chasteté, son incorruptibilité, ses afflictions, ses souffrances, lui ont fait remporter la victoire sur ses ennemis : ils sont témoins de l’honneur qui l’entoure, et cet honneur, ils voudraient l’en dépouiller. Ce passage de la sainte Ecriture: « Le pécheur verra », est présent à leur pensée. Ils ne
1. Ps. II, 1. — 2. Ps. XL, 6. — 3. Ps. CXVII, 13.— 4. Ps. LXI, 5.— 5. Ps. CIV, 18. — 6. Gen. XXXVII, XXXIX, XLI.
peuvent pas ne pas voir, puisqu’une ville, placée sur la montagne, se trouve forcément exposée à tous les regards 1. « Le pécheur verra » donc « et frémira de colère; il grincera des dents, et séchera de désespoir 2 ». Ils cachent dans le secret de leur coeur, mais leur visage ne trahit point au dehors la méchanceté qui les porte au mal et à la colère: voilà pourquoi le corps du Christ dépeint ainsi leurs pensées : « Ils ont conspiré en eux-mêmes pour m’ôter ma gloire ». Car ils n’osent pas dire ce qu’ils pensent. Quoiqu’ils nous souhaitent du mal, souhaitons-leur du bien: « Seigneur, jugez les: faites-les tomber du haut de leurs pensées 3». Y aurait-il, pour eux, rien de plus utile et de meilleur, que de tomber de l’endroit où ils se trouvent, où ils se sont élevés pour faire le mal? Cette chute leur inspirant des pensées tontes différentes, ils pourraient dire avec le Psalmiste: « Vous avez affermi mes pieds sur la pierre 4 ».
6. « Cependant ils ont conspiré en eux-mêmes pour me ravir ma gloire ». Tous se sont-ils déclarés contre un seul ? Un seul s’est-il déclaré contre tous? Tous se sont-ils levés contre tous? Un seul l’a-t-il fait contre un seul? Quand le Prophète dit: « Vous accablez un homme », il ne parle que d’un seul; et quand il ajoute: « Faites-le tous mourir», il indique une conspiration de tous contre un seul; lilais c’est, à vrai dire, une conspiration de tous contre tous, puisqu’elle est dirigée contre tous les chrétiens unis en un seul corps.
Maintenant, des diverses erreurs opposées au Christ, de ses différents ennemis, peut-on dire qu’ils ne font qu’un, ou doit-on les désigner sous le nom de tous? Oui, j’ose dire qu’ils ne font qu’un, car il y a une seule ville et une seule ville, un seul peuple et un seul peuple, un seul roi et un seul roi. Et quand je dis: Il y aune seule ville et une seule ville, j’entends une seule Babylone et une seule Jérusalem. Qu’on leur donne d’autres noms mystérieux, peu importe; car, eu réalité, il n’y a que deux villes, l’une qui a pour roi le démon, l’autre que gouverne le Christ. Il y a, dans l’Evangile, un passage qui me frappe singulièrement et dont le sens ne vous échappe point; le voici : Plusieurs personnes avaient été invitées aux noces, sans distinction aucune entre les bons et les méchants, et la salle du
1. Matth. V, 14.— 2. Ps. CXI, 10. — 3. Ps. V, 11. — 4. Ps. XXXIX. 3.
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festin se trouvait remplie de convives, car des serviteurs avaient été envoyés de tous côtés avec ordre d’amener au repas tous ceux qu’ils trouveraient, sans faire attention à ceux qui le méritaient et à ceux qui en étaient indignes: le roi entra alors pour voir ceux qui étaient à table; et, apercevant un homme qui n’avait point la robe nuptiale, il lui adressa ces paroles que vous connaissez: « Mon ami, pourquoi es-tu venu ici, puisque tu n’as pas la robe nuptiale? Celui-ci garda le silence ». Le roi commanda qu’on lui liât les pieds et les mains, et qu’on le jetât dans les ténèbres extérieures. Ce malheureux fut donc enlevé de vive force de la salle du festin et précipité dans les tourments. Quel était cet homme? Quelle place tenait-il, quel nombre représentait-il au milieu de cette foule de convives? Le Seigneur a voulu nous faire comprendre que cet homme représentait à lui seul un corps composé d’un grand nombre de membres; après nous avoir dit que le roi donna ordre de jeter cet homme hors de la salle, et de le précipiter dans les tourments qu’il avait mérités, il a, en effet, immédiatement ajouté:
« Car il y en a beaucoup d’appelés, et peu d’élus 1 ». Comment? Vous avez invité au festin une foule d’hommes: un grand nombre s’y sont rendus: vous avez commandé, vous avez fait annoncer partout le repas des noces, le nombre des conviés s’est démesurément accru 2, la chambre nuptiale s’est trouvée remplie de convives, un seul d’entre eux a été exclu de l’assemblée, et vous dites: « Il y en a beaucoup d’appelés, et peu d’élus? » Ne serait-il pas plus exact de dire: Tous sont appelés, il y en a beaucoup d’élus: un seul a été renvoyé. Si le Seigneur disait : Beaucoup ont été appelés; la plupart d’entre eux ont été choisis; quelques-uns d’entre eux ont été réprouvés, il serait assez naturel de penser que ce petit nombre d’hommes réprouvés se trouvent représentés par l’homme qui fut seul exclu ; mas ce n’est pas ainsi qu’il s’exprime; il dit d’abord qu’un seul des invités a été renvoyé, puis il ajoute: « Il y en a beaucoup d’appelés et peu d’élus ». Si ceux qui sont restés dans la salle du festin ne sont pas les élus, où les trouver? L’homme réprouvé en a été chassé, les élus y sont restés: il y a peu d’élus, parce que ce malheureux réprouvé en représente, dans sa
1. Matth. XXII, 10-14. — 2. Ps. XXXIX, 6.
personne, une multitude d’autres. Tous ceux dont les désirs ne s’élèvent pas au-dessus de ce bas monde, qui préfèrent à Dieu les joies de la terre, qui cherchent leur avantage, et non la gloire de Jésus-Christ 1, tous ceux-là sont les citoyens d’une seule et même ville, de la Babylone mystique quia pour roi le démon; de même, cette autre ville, que le Christ gouverne, se compose de toutes les personnes animées de sentiments célestes, dont les pensées sont toutes spirituelles, qui vivent ici-bas avec tremblement, dans la crainte d’offenser Dieu; quis’efïorcent de ne point com mettre le péché, et ne rougissent point d’avouèr leurs fautes lorsqu’elles ont eu le malheur d’en commettre: en un mot, elle compte pour habitants les hommes humbles et doux, les chrétiens qui sont devenus saints, justes, pieux et bons. Babylone a paru la première en ce monde; mais si elle l’emporte par son ancienneté, elle est loin de l’emporter sous le rapport de l’excellence et de la gloire: elle est donc l’aînée Jérusalem est plus nouvelle; son existence date d’une époque moins éloignée de nous. La première remonte à Caïn, la seconde à Abel. A chacune de ces deux villes appartient une société d’hommes d’un caractère particulier, que gouverne un roi différent de l’autre ; toujours opposées l’une à l’autre, ces deux sociétés lutteront ensemble jusqu’à la fin du monde; aujourd’hui leurs membres se trouvent confondus ensemble, mais alors aura lieu leur séparation: les uns seront placés à droite, et les autres à gauche;
aux uns l’on dira: « Venez, bénis de mon a Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde»; et aux autres: « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le démon et ses anges 2». Elevé, le jour de son triomphe, au-dessus de tout, le Roi de la Ville sainte, le Christ dira à ses sujets : « Venez, bénis de mon Père, possédez le royaume qui vous a été préparé dès le commencement du monde ». A ceux qui seront à sa gauche, aux habitants de la ville des pécheurs, il tiendra un autre langage « Allez au feu éternel». Fera-t-il une distinction entre le roi de cette ville et ses sujets ? Non, car il ajoutera: « Qui a été préparé pour le démon et ses anges ».
7. Attention, mes frères; attention, je vous en prie: ce serait pour moi un véritable plaisir
1. Philip. II, 21. — 2. Matth. XXV, 34, 41.
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de vous parler encore quelques instants de cette cité sainte, dont la pensée fait le charme de mon âme. En effet, ô cité de Dieu, on m’a dit de toi de bien belles choses 1. Si jamais, ô Jérusalem, ton souvenir s’efface de ma mémoire, que ma main droite tombe elle-même en oubli 2 ! Cette ville, dont le souvenir m’est si doux, est vraiment notre patrie: je ne dis pas assez, elle est notre seule patrie; tout ce qui se trouve en dehors d’elle n’est pour nous qu’un triste lieu d’exil. Je ne vous entretiendrai donc pas de choses qui vous soient inconnues: vous approuverez ce que je vais vous dire, car je ne ferai que raviver vos souvenirs ; vous connaissez d’avance l’objet de mes enseignements. L’Apôtre a dit: « Ce qui est spirituel n’a pas été formé le premier; ce qui est animal l’a été d’abord: ensuite est venu ce qui est spirituel 3 ». Puisque Caïn est né le premier, et qu’Abel est venu au monde après lui, Babylone est donc la plus ancienne 4. Mais, comme les deux fils d’Adam que nous venons de nommer, « l’aîné sera l’esclave du plus jeune » ; de même si Babylone l’emporte sur .Jérusalem par l’ancienneté, Jérusalem est bien supérieure à Babylone par la dignité 5. Mais pourquoi celle-ci a-t-elle existé avant celle-là? L’Apôtre nous le dit: « Ce qui est spirituel n’a pas été formé le premier : ce qui est animal l’a été d’abord; ensuite est venu ce qui est spirituel ». Et pourquoi Jérusalem l’emporte-t-elle en dignité sur Babylone? Parce que l’aîné sera l’esclave du plus jeune ». La sainte Ecriture nous apprend que Caïn bâtit une ville 6. On en était alors au commencement de toutes choses: les hommes n’avaient encore accompli aucun travail : nulle autre ville n’existait. Il est pour toi facile de le comprendre: Caïn et Abel comptaient déjà un grand nombre de descendants: leurs familles s’étaient suffisamment étendues pour pouvoir composer une société et former la population d’une ville. L’aîné des deux frères bâtit donc une ville, à une époque où il n’y en avait pas d’autre. Jérusalem, la ville sainte, cité et royaume de Dieu, ombre et figure de l’avenir, Jérusalem fut bâtie ensuite. Grand et ineffable mystère, indiqué dans ces paroles de saint Paul: « Ce qui est spirituel n’a pas été formé le premier; ce qui est animal l’a été d’abord;
ensuite
1. Ps. LXXXVI, 3. — 2. Ps. CXXXVI, 5. — 3. I Cor. XV, 46. — 4. Gen. IV, 1, 2. — 5. Gen. XXV, 23. — 6. Gen. IV, 17.
est venu ce qui est spirituel ». Caïn fut donc le premier à édifier une cité, et il l’édifia quand il n’en existait pas encore d’autre. Mais, au moment où Jérusalem fut construite, on en voyait déjà une; elle porta d’abord le nom de Jébus, d’où est venu à ses habitants celui de Jébuséens. Cette ville tomba au pouvoir des ennemis: ils la soumirent à leur puissance et la détruisirent, et sur ses ruines, avec ses débris, on en éleva une nouvelle: c’était Jérusalem, la vision de paix, la cité de Dieu 1. Parce qu’on est enfant d’Adam, on n’est point pour cela citoyen de Jérusalem ses descendants traînent à leur suite les chaînes du péché, et comme conséquence de leur état de péché, ils en subissent la peine, ils sont condamnés à mourir. La vieille ville de Jébus les compte donc, en un sens, au nombre de ses habitants; mais s’ils veulent appartenir au peuple de Dieu, il faut qu’en eux le vieil homme soit détruit et fasse place au nouveau; com prenez-vous maintenant pour. quoi Caïn a bâti une ville à une époque où il n’y en avait pas encore?
Chacun de nous est d’abord sujet aux passions mauvaises et à la mort, pour devenir bon ensuite: « car, de même que plusieurs sont devenus pécheurs par la désobéissance d’un seul, ainsi par l’obéissance d’un seul plusieurs deviendront justes 2». « Nous mourons tous en Adam 3 », et chacun de nous tire de lui son origine. Passons donc à Jérusalem; le vieil homme sera détruit en nous, et le nouveau y sera édifié.
Comme il aurait pu parler aux Jébuséens au moment de la ruine de leur ville et de la construction de Jérusalem, l’Apôtre nous parle à nous-mêmes, et nous dit : « Dépouillez-vous du vieil homme, et revêtez-vous de l’homme nouveau 4 ». Et à tous ceux d’entre nous qui. font maintenant partie de Jérusalem, et qui brillent de l’éclat de la grâce, saint Paul dit encore: « Autrefois vous avez été ténèbres; « mais aujourd’hui, vous êtes lumière dans le Seigneur 5 ». La cité des méchants est donc aussi ancienne que le monde : elle durera jusqu’à la consommation des siècles ; les habitants de la cité de Dieu ne sont que des pécheurs convertis.
8. Les habitants de ces deux villes sont maintenant confondus ensemble; à la fin des temps ils seront séparés: une lutte acharnée règne
1. Jos. XVIII, 28.— 2. Rom. V, 19.— 3. I Cor. XV, 22.— 4. Colos. III, 9, 10. — 5. Eph. V, 8.
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entre eux tous, car les uns combattent pour l’iniquité et les autres pour la justice; ceux-ci pour la vérité, ceux-là pour la vanité. Par suite de ce mélange temporaire des bons et des méchants, il arrive que des citoyens de Babylone dirigent les affaires de Jérusalem, comme parfois les habitants de Jérusalem ont entre les mains la direction des affaires de Babylone. La preuve de ce que j’avance vous paraît difficile à apporter; la voici néanmoins: Prenez patience; des exemples vous en convaincront. Suivant le langage de l’Apôtre, « tout » ce qui arrivait au peuple juif « était figure: et tout a été écrit pour nous servir d’instruction, à nous qui nous sommes rencontrés à la fin des temps 1 ». Portez donc votre attention et vos regards sur ce premier peuple qui a été l’image du peuple suivant, du peuple chrétien ,et vous toucherez du doigt la preuve de mes paroles. Il y eut à Jérusalem de mauvais rois, tout le monde le sait: on en connaît le nom et le nombre. Ils étaient donc tous, sans exception , des citoyens de Babylone , et pourtant ils gouvernaient Jérusalem, en dépit de leur méchanceté:
ils devaient, plus tard, en être éloignés pour partager le sort des démons. Par contre, nous voyons à la tête de l’administration de Babylone des habitants de la cité de Dieu. Vaincu par le prodige dela fournaise ardente, Nabuchodonosor n’a-t-il point confié le gouvernement de son royaume aux trois jeunes hébreux ? Les satrapes eux-mêmes ne leur étaient-ils pas soumis? En réalité, l’autorité supérieure a donc été exercée à Babylone par des habitants de Jérusalem
2. Remarquez-le, mes frères : le même fait se reproduit encore, et de nos jours, dans l’Eglise. En effet, le Sauveur a dit : « Faites ce qu’ils enseignent, mais ne les imitez pas ». Tous ceux auxquels s’appliquent ces paroles, sont des citoyens de Babylone, qui dirigent les affaires de Jérusalem, De fait , s’ils n’étaient en rien chargés de l’administration de cette ville, dirait-on d’eux: « Faites ce qu’ils disent? Ils sont assis sur la chaire de Moïse ». Et, d’autre part, s’ils étaient du nombre des citoyens de Jérusalem, et destinés à régner éternellement dans les cieux avec Jésus-Christ, ajouterait-on: « Ne les imitez pas 3? » Non ; puisque cette sentence sera prononcée contre eux: « Retirez-vous de moi, vous tous qui êtes des ouvriers
1. I Cor. X, 11. — 2. Dan, III, 97. — 3. Matth. XXIII, 2, 3.
d’iniquité 1 ». Vous le voyez donc, les habitants de la cité des méchants se trouvent parfois à même de gérer les affaires de la cité des justes. Assurons-nous maintenant que le rôle rempli par les uns l’est aussi quelquefois par les autres. Tout gouvernement de ce monde doit périr un jour; sa puissance disparaîtra le jour où se manifestera cette puissance royale à laquelle nous faisons allusion, quand nous disons dans notre prière: « Que votre règne arrive 2 », et dont il a été prédit: « Et son règne n’aura pas de fin 3 ». Ce gouvernement terrestre a donc à sa tête des citoyens sortis de nos rangs. Que de fidèles, en effet, que de justes, dans les villes qu’ils habitent, remplissent les fonctions de magistrats, de juges, de ducs et de comtes, et sont revêtus de l’autorité royale ! Ils sont tous vertueux et bons; ils ne pensent qu’aux choses admirables que l’on dit de vous, ô bienheureuse cité 4! Pour eux, tout ce qu’ils font dans cette passagère Babylone est un embarras et une entrave: le docteur de la Cité de Dieu leur commande de garder la fidélité à leurs supérieurs, soit « au roi, comme ayant une autorité souveraine, soit aux gouverneurs, comme envoyés de sa part pour punir ceux qui font mal, et traiter favorablement ceux qui font bien ». S’ils servent des maîtres, ils doivent leur obéir 5 : chrétiens, ils doivent se montrer soumis aux païens; parmi eux l’homme vertueux est obligé de se montrer fidèle même aux méchants, quoique sa sujétion à leur égard soit purement temporaire, et que sa destinée soit de régner éternellement. Ainsi en sera-t-il jusqu’au moment où l’iniquité arrivera à son terme 6. Les serviteurs omit donc l’ordre de supporter l’autorité de leurs maîtres, même lorsqu’elle se montre injuste et méchante : il faut que les citoyens de Jérusalem supportent les habitants de Babylone, et leur montrent, si j’ose parler ainsi, plus de déférence que s’ils appartenaient eux-mêmes à la société des pécheurs, car en eux doit s’accomplir cette parole du Sauveur: Si l’on te commande « de marcher l’espace de mille pas, fais-en deux mille 7 ». C’est à cette Babylone, répandue eu tous lieux, dispersée jusqu’aux extrémités de la terre, confondue, pour le moment, avec Jérusalem, c’est à elle que s’adressent les paroles du
1. Luc, XIII, 27.— 2. Matth. VI, 10.— 3. Luc, I, 33.— 4. Ps. LXXXVI, 3. — 5. I Pierre, II, 13, 18. — 6. Ps. LVI, 2. — 7. Matth. V, 41.
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Psalmiste: « Jusques à quand accablerez-vous un seul homme ? Faites-le tous mourir » . Vous tous qui êtes en dehors comme des épines dans les buissons, comme des arbres stériles dans les forêts, vous qui tenez au dedans la place de l’ivraie ou de la paille; qui que vous soyez, séparés déjà des bons ou mêlés encore avec eux, ou destinés à exercer encore la patience des justes, et à vous en voir un jour forcément éloignés, « faites-les tous mourir; jetez-vous sur moi comme sur un mur qui penche, comme sur une maison qui tombe en ruine. Ils ont conspiré en eux-mêmes pour me ravir mon honneur ». Ils ne l’ont pas dit; ils se sont contentés de le penser. « Ils ont conspiré en eux-mêmes pour me ravir mon honneur ».
9. « Dans l’excès de ma soif, j’ai couru ». Ils me rendaient le mal pour le bien 1. Ils me faisaient mourir, ils me repoussaient; pour moi, j’avais soif de leur salut; ils voulaient me ravir ma gloire, et moi je brûlais du désir d’en faire les membres de mon corps. Effectivement, lorsque nous buvons, que faisons-nous si ce n’est d’introduire dans notre corps, et de faire passer jusqu’à l’extrémité de nos membres, une humidité et une fraîcheur qui se trouvent hors de nous ? Ainsi agit Moïse avec la tête du veau d’or. Cette tète avait une signification prophétique et cachait un grand mystère, car elle représentait la société des méchants, qui par leur amour excessif des avantages temporels ne ressemblent que trop aux jeunes boeufs dont la plus grande jouissance consiste à manger l’herbe des champs 2. Car « toute chair n’est que de l’herbe 3 ». Parmi les Israélites, il y avait, comme je l’ai dit, une société d’impies. Vivement irrité de leur idolâtrie, Moïse jeta dans le feu la tête du veau d’or, la fit réduire en poussière, et jeta cette poussière dans de l’eau qu’il fit ensuite boire au peuple 4. La colère du législateur des Israélites fut elle-même une prophétie.
Cette société des impies est jetée par Dieu dans le creuset des tribulations, et par sa parole il la réduit en poussière: car, peu à peu se dissipe leur union, elle s’use insensiblement, pareille à un vêtement qui vieillit; tous ceux qui deviennent chrétiens s’en séparent: ce sont, en quelque sorte, des grains de poussière qui se détachent de l’ensemble:
1. Ps XXXIV, 12. — 2. Ps. CV, 20. — 3. Isaïe, XL, 6. — 4. Exode, XXXII, 20.
unis les uns aux autres, ils sont les ennemis de la foi; dès qu’ils s’éloignent les uns des autres, ils l’embrassent avec empressement. Pouvait-il y avoir un signe plus clair des effets du baptême ? A l’aide de l’eau baptismale les hommes ne devaient-ils pas entrer dans le corps de cette Jérusalem spirituelle, dont le peuple juif était l’image? La société des pécheurs a été jetée dans l’eau, et ce mélange n’est-il pas devenu comme un breuvage destiné aux enfants d’Adam? Tel est le breuvage après lequel, dans l’ardeur de sa soif, soupirera jusqu’à la fin celui qui parle en ce psaume : il a soif , il s’élance , il boit une multitude d’âmes, et, pourtant, sa soif ne sera jamais étanchée:
voilà pourquoi il disait à la Samaritaine : « Femme, j’ai soif, donne-moi à boire 1». Elle reconnut auprès du puits que le Christ avait soif, et ce fut lui qui la désaltéra ; elle reconnut la première de quelle nature était la soif du Fils de Dieu, et, par sa foi, elle l’étancha. Attaché à la croix, il dit : « J’ai soif 2 », et néanmoins les Juifs ne lui donnèrent point le breuvage qui pouvait le désaltérer. Il avait soif de leur salut, et ils ne lui offrirent que du vinaigre. Au lieu de lui donner de ce vin nouveau qui doit remplir des outres nouvelles, ils lui apportèrent du vin si vieux qu’il en était gâté et corrompu 3. Au vin corrompu on donne indifféremment le nom de vin vieux et celui de vinaigre; par là on désigne ceux qui demeurent dans le vieil homme, et dont il a été dit: « Pour eux, il n’y a pas de changement 4 ». Jamais ils ne seront détruits comme les Jébuséens, jamais on ne se servira d’eux pour bâtir Jérusalem 5.
10. A l’exemple de son divin chef, l’Eglise court altérée, depuis le commencement du monde, et jusqu’à la fin des temps la soif la poussera à courir toujours. N’aurait-on pas le droit de lui dire: O corps sacré de Jésus-Christ, ô sainte Eglise du Sauveur,d’où vous vient cette soif brûlante? que vous manque-t-il? Hé quoi! vous jouissez ici-bas d’une gloire sans égale; vous êtes environnée de l’éclat le plus brûlant; vous êtes parvenue au faîte de la grandeur; manquerait-il encore quelque chose aux prérogatives dont le Seigneur vous a enrichie jusqu’à présent? Vous voyez s’accomplir en vous cette prophétie : « Tous les rois de la
1. Jean, IV, 7. — 2. Jean, XIX, 28. — 3. Matth. IX, 17. — 4. Ps. LIV, 20. — 5. II Rois, V, 6.
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terre l’adoreront, et toutes les nations seront «soumises à son empire 1». Pouvez-vous désirer davantage? Que souhaitez-vous encore? La multitude des peuples qui vous obéissent ne vous suffit-elle pas? Hélas, répondrait-elle, de quels peuples me parlez-vous? « Ils me bénissaient du bout des lèvres, et, dans le fond du coeur, ils me maudissaient. Il y a beaucoup d’appelés et peu d’élus 2». Une femme affligée d’un flux de sang toucha la frange du vêtement de Jésus, et se trouva guérie : le Sauveur s’était aperçu qu’elle le touchait, car il avait senti qu’une vertu était sortie de lui pour la guérir; il s’étonna de l’action que cette femme s’était permise, et dit à ses disciples : « Qui est-ce qui m’a touché ?
» Tout surpris d’une question pareille, ils lui répondirent : « Une foule énorme se presse autour de vous, et vous demandez qui est-ce qui a pu vous toucher? » Et il ajouta: «Quelqu’un m’a touché 3», comme s’il avait voulu dire: La foule me presse, mais une seule personne m’a touché. Ceux qui, dans les solennités de , Jérusalem, remplissent nos églises, profitent des fêtes de Babylone pour remplir les théâtres : cette foule immense sert, respecte et honore la foi de Jésus-Christ; mais de quelles personnes se compose-t-elle? De chrétiens qui participent aux sacrements du Sauveur, et qui, néanmoins, détestent ses commandements; de gens qui ne reçoivent pas ces sacrements de la loi nouvelle, parce qu’ils sont encore juifs ou païens : ils honorent, ils louent, ils prêchent la foi de Jésus-Christ; mais, en réalité, « ils ne la bénissent que du bout des lèvres ».
Je ne m’arrête pas à leurs paroles, dit l’Eglise: Celui qui m’a éclairé de sa divine lumière sait qu’ « ils me maudissent dans le secret de leur cœur ». Ils me maudissent, dès lors qu’ils cherchent à me ravir ma gloire.
11. O Idithun, ô corps de Jésus-Christ, qui distancez ces impies, quelle sera votre ligne de conduite au milieu de tant de scandales? Que ferez-vous? Vous laisserez-vous aller au découragement ? Ne persévérerez-vous pas jusqu’à la fin? Quoiqu’il ait été dit que, « quand l’iniquité abondera, on verra se refroidir la charité », n’écouterez-vous pas ces autres paroles: « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé 4? » Les auriez-vous
1. Ps. LXXI, 11 — 2. Matth. XXII, 14. — 3. Marc, V, 25-31. — 4. Matth. XXIV, 13, 12.
inutilement devancés ? Et vos pensées ne s’élèveraient-elles plus vers le ciel 1? Les pécheurs sont affectionnés aux choses de la terre; citoyens et habitants de ce monde, ils n’ont de goût que pour lui; ils ne sont que de la terre; les serpents trouvent en eux leur nourriture. Que ferez-vous donc au milieu d’eux? Leurs pensées et leurs oeuvres sont opposées aux miennes; ils se jettent sur moi et cherchent à me renverser, comme on cherche à renverser un mur qui a perdu son aplomb: en dépit de leurs efforts, je leur apparais toujours droit et ferme; alors ils s’ingénient àme ravir ma gloire: de leur bouche sortent mes louanges, et ils me maudissent dans le secret de leurs âmes : partout où ils le peuvent, ils creusent des piéges sous mes pas, et ils ne manquent aucune occasion de me calomnier: « Quoi qu’il en soit, mon âme restera soumise au Seigneur 2 ». Qui est-ce qui pourra supporter tant de luttes ouvertes et cachées? Comment ne point défaillir au milieu d’un si grand nombre d’ennemis connus et de faux frères? Comment résister à de si difficiles épreuves? Un homme en est-il capable? Et s’il en a la force, est-ce en lui-même qu’il la trouve? Oh! si j’ai devancé mes ennemis, je ne m’en prévaus pas, car je ne veux pas que Dieu me frappe et m’humilie. « Mon âme sera soumise au Seigneur, car c’est de lui que me vient ma patience ». Au milieu de tant de scandales, qui est-ce qui peut me soutenir, sinon l’attente de ce que nous espérons sans le voir encore 3? La douleur m’accable aujourd’hui, bientôt sonnera pour moi l’heure du repos. La tribulation est maintenant mon partage: plus tard, je recouvrerai mon innocence. L’or brille-t-il de tout son éclat dans le creuset du joaillier? On le verra dans toute sa beauté, quand on l’emploiera à former un collier ou d’autres ornements; mais, auparavant, il lui faut passer par le creuset, pour se débarrasser de tout alliage et paraître au grand jour dans toute sa splendeur. Au creuset il y a de la paille, de l’or et du feu: le souffle de l’orfèvre s’y fait sentir, le feu prend à la paille et purifie l’or; la paille est réduite en cendres : l’alliage se sépare de l’or. Le creuset, c’est le monde; la paille n’est autre que les pécheurs: les justes tiennent la place de l’or, la tribulation fait l’office du feu ; le joaillier, c’est Dieu : ce que veut le
1. Philipp. III, 20. — 2. Ps. LXI, 6. — 3. Rom, VIII, 25.
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joaillier, je le fais ; partout où il me place, je m’y tiens: mon devoir est de souffrir : à Dieu, de me purifier; la paille prendra feu, elle semblera destinée à me brûler et à me consumer; mais, en définitive, elle se réduira en cendres; pour moi, je sortirai des flammes débarrassé de toutes souillures. Comment cela? « Parce que mon âme sera soumise à Dieu, et que ma patience vient de lui ».
12. Quel est celui qui vous donne la patience? « Il est mon Dieu et mon Sauveur; il est mon protecteur, et je ne serai point ébranlé 1 » . « Il est mon Dieu », voilà pourquoi il m’appelle; « il est mon Sauveur», aussi me justifie-t-il: « Il est mon protecteur », il me glorifiera donc: sur la terre ont lieu ma vocation et ma justification; ma glorification se fera dans le ciel « jamais je n’en sortirai » ; ici-bas je me trouve dans un lieu d’exil, où je n’aurai point de séjour permanent: plus tard, je m’en éloignerai pour entrer dans une demeure éternelle. Je ne suis maintenant auprès de vous qu’un étranger sur la terre, à l’exemple de tous mes ancêtres 2. Je sortirai donc du lieu de mon pèlerinage ; mais mon habitation céleste, je ne la quitterai pas.
13. « J’attends de Dieu mon salut et ma gloire 3 ». En Dieu je trouverai mon salut et ma gloire, j’y puiserai l’un et l’autre: le salut, parce que sa grâce me sépare des impies et me rend juste 4; la gloire, parce qu’après m’avoir justifié, il me conduira à l’honneur des élus. En effet, « Dieu a appelé ceux qu’il a prédestinés » ; et pourquoi les a-t-il appelés? Il a justifié ceux qu’il « a appelés, et ceux qu’il a justifiés, il les a comblés de gloire 5 ». La justification aboutit au salut, et la glorification à l’honneur éternel. Qu’il en soit ainsi de la glorification, il est inutile de le prouver, cela est évident. Pour ce qui concerne la justification, nous allons essayer de le démontrer. Cette démonstration est d’autant plus facile que nous la trouvons dans I’Evangile. Certaines personnes qui se croyaient justes, blâmaient le Sauveur de ce qu’il s’asseyait à la table des pécheurs, et prenait ses repas avec des publicains et des hommes de moeurs relâchées. Que répondit le Sauveur à ces personnes orgueilleuses, à ces forts de la terre qui s’élevaient avec tant d’insolence, à ces gens qui se glorifiaient de la santé
1. Ps. LXI, 7.— 2. Ps. XXXVIII, 13. — 3. Ps. LXI, 8.— 4. Rom. IV, — 5. Rom. VIII, 30.
plus factice que réelle de leur âme? « Ceux qui se portent bien n’ont pas besoin de médecin: il n’est nécessaire que pour les malades u. A ses yeux, quels hommes se portent bien? quels hommes sont malades ? Le voici, car il ajoute: « Si je suis venu, c’est pour appeler, non pas les justes, mais les pécheurs 1». Suivantlui, ceux qui jouissent d’une bonne santé, ce sont les justes; or, au lieu d’être effectivement justes, les Pharisiens se contentaient de croire qu’ils l’étaient: aussi, en concevaient-ils de l’orgueil, et partaient-ils de là pour reprocher aux malades la présence et les soins du médecin: toutefois, ils devinrent eux-mêmes si malades, qu’ils firent mourir ce médecin. Quoi qu’il en soit, le Sauveur donna aux justes le nom de sains, et celui de malades aux pécheurs. Celui qui a devancé les impies, s’exprime donc ainsi : Dieu lui-même est l’auteur de ma justification, et si plus tard je suis glorifié, il en sera encore la cause: « J’attends de Dieu mon salut et nia gloire »; « mon salut», pour être sauvé ; « ma gloire », pour être glorifié. Mais puisque je ne saurais parvenir, dès maintenant, à la gloire, que me reste-t-il pour le moment? « En Dieu, je trouverai du secours, car il sera la source de mon espérance », jusqu’au jour où je parviendrai à la justification et au salut; car nous « ne sommes sauvés que par l’espérance, et l’on n’espère pas ce que l’on voit 2», jusqu’au jour où j’entrerai dans cette gloire ineffable, dans le royaume du Père éternel, où les justes brilleront de l’éclat du soleil 3. En attendant ce jour fortuné, Idithun se trouve environné de tentations, d’iniquités, de scandales, d’hommes qui le combattent ouvertement, qui s’efforcent de le tromper par leurs paroles menteuses, qui le bénissent de bouche et le maudissent de coeur, qui veulent lui ravir sa gloire; il s’écrie: « En Dieu je trouverai mon Sauveur », parce qu’il soutient ceux qui combattent. Contre qui avons-nous à combattre? « Nous avons à combattre, non contre des « hommes de chair et de sang, mais contre les « principautés et les puissances
4. En Dieu « donc je trouverai mon secours : il est la source de mon espérance ». J’espère, car les biens qu’il m’a promis ne sont pas devenus mon partage : je crois, parce que je ne vois pas encore l’objet de ma foi. Lorsque
1. Matth. IX, 12, 13. — 2. Rom. VIII, 24. — 3. Matth. XIII, 43. — 4. Eph. VI, 12.
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enfin je le posséderai , je serai sauvé et glorifié; avant que luise pour nous ce jour fortuné, Dieu ne nous abandonnera pas quoiqu’il diffère de nous accorder ses dons éternels, il n’en est pas moins « mon soutien et la source de mon espérance».
14. « O peuples, espérez tous en lui 1 ». Imitez Idithun; devancez vos ennemis: laissez
bien loin derrière vous ceux qui vous résistent, qui s’opposent à votre marche vers le ciel, qui vous haïssent. « O peuples, espérez tous en lui, répandez vos coeurs en sa présence ». Ne vous laissez point aller au découragement, quand on vous dira: Où est donc votre Dieu? « Mes larmes», a dit le Prophète, « sont devenues mon pain durant le jour et pendant la nuit, parce qu’on me dit tous les jours: Où est ton Dieu? » Et il a ajouté: « J’ai fait de cela le sujet de mes réflexions, et j’ai répandu mon âme pour l’élever au-dessus de moi 2 », J’ai gardé le souvenir de ce que j’ai entendu: « Où est ton Dieu? » je me le suis rappelé, et j’ai répandu mon âme pour l’élever au-dessus de moi ». Je cherchais Dieu, et, pour parvenir jusqu’à lui, je suis sorti de moi-même, j’ai répandu mon âme et l’ai élevée au-dessus de moi. « O peuples, espérez donc tous en lui; répandez vos coeurs en sa présence », et, pour cela, priez, confessez vos fautes, livrez-vous à l’espérance. Ne retenez pas vos coeurs, ne les emprisonnez pas en eux-mêmes, « répandez-les en sa présence »; pour les répandre ainsi, vous ne les perdrez pas, Car il est mon protecteur ». S’il te protége, que craindrais-tu à répandre le tien?
Décharge-toi de toutes tes peines sur le Seigneur 3, et mets en lui ton espérance. « Répandez vos coeurs en sa présence;
il est notre soutien ». Pourquoi craindre les calomniateurs et les médisants qui vous environnent? Dieu les déteste 4. S’ils le peuvent, ils vous attaquent ouvertement: quand ils en sont incapables, ils vous tendent des piéges: ils feignent de vous louer: en réalité, ils vous maudissent, parce qu’ils sont vos ennemis; mais, encore une fois, pourquoi les craindre? « Dieu est notre soutien » . Sont-ils de force à lutter avec lui? Sont-ils plus puissants que lui? « Dieu est notre soutien ». Soyez donc tranquilles. Si Dieu est pour nous, qui est-ce qui sera contre nous 5?. « Répandez vos coeurs en sa présence », en
1. Ps. LXI, 9.— 2. Ps. XLI, 4, 5.— 3. Ps. LIV, 23.— 4. Rom. I, 29, 30 — 5. Rom. VIII, 31.
vous approchant de lui, en élevant vos âmes jusqu’à lui. « Dieu est notre soutien ».
15. Puisque vous êtes parvenus en lieu sûr, puisque vous êtes protégés contre vos ennemis par une tour inexpugnable, prenez pitié de ceux qui vous inspiraient de la crainte vous, aussi, vous devez éprouver les ardeurs de la soif, et courir: placés dans la forteresse, regardez les adversaires d’un oeil de commisération, et dites: « Toutefois, les hommes « sont vains, les enfants des hommes sont menteurs 1 ». Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le coeur pesant? Vous êtes vains, enfants des hommes, vous êtes menteurs: pourquoi donc aimez-vous la vanité ? Pourquoi allez-vous à la recherche du mensonge 2 ? Tenez-leur ce langage imprégné de compassion et de sagesse. Si vous avez devancé vos ennemis, si vous les aimez, si vous ne prétendez détruire en eux le vieil homme qu’alla d’y faire naître l’homme nouveau, si vous aimez celui qui juge les nations et relève les ruines 3, tenez-leur ce langage; mais, en leur parlant de la sorte, ne vous laissez point conduire par les sentiments de haine, ne cherchez point à rendre le mal pour le mal 4. « Les enfants des hommes sont trompeurs dans leurs balances; ils s’accordent ensemble dans la vanité ». Ils sont en grand nombre, mais en définitive ils ne font qu’un, et l’homme qui les représente tous dans sa personne, est celui-là même qui a été chassé du festin des noces 5 . Ils sont tous d’accord pour rechercher les avantages de ce monde; ils sont tous charnels et ne veulent que les plaisirs de la chair; et s’ils espèrent quelque chose pour l’avenir, leurs espérances sont aussi toutes charnelles. Divisés, pour tout le reste, en une multitude de partis différents, ils ne font plus qu’un dès qu’il s’agit de la vanité. Leurs erreurs sont innombrables, et se manifestent avec une surprenante variété de formes: un royaume ainsi divisé ne saurait subsister longtemps 6; mais, en eux tous on remarque un penchant égal et pareil de tous points pour la vanité et le mensonge, un dévouement absolu pour le même roi, pour ce maître avec lequel ils seront éternellement condamnés au feu 7.
« Ils s’accordent ensemble dans la vanité ».
16. Mais voyez quelle soif Idithun ressent
1. Ps. LXI, 10. — 2. Ps. IV, 3. — 3. Ps. CIX, 6. — 4. Rom. XII, 17. — 5. Matth. XXII, 13. — 6. Matth. XII, 25. — 7. Matth. XXV, 41.
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à leur endroit : voyez avec quelle ardeur il court vers eux dans l’excès de sa soif. Altéré du désir de leur salut, il se tourne vers eux et leur dit : « Ne mettez point votre espérance dans l’iniquité ». Pour moi, je mets la mienne en Dieu. « Ne mettez point votre espérance dans l’iniquité 1».Vous tous qui ne voulez ni vous approcher, ni marcher plus vite que les méchants, prenez garde; « ne mettez point votre espérance dans l’iniquité ». Je vous ai devancés: j’ai placé mon espérance dans le Seigneur: « l’iniquité se trouve-t-elle en lui 2?» « Ne mettez point votre espérance dans l’iniquité». — Faisons ceci; agissons encore de telle autre manière; pensons aussi à cela: tendons telle embûche: voilà bien le langage de ceux qui s’accordent dans la vanité. Pour toi, tu es altéré; par ceux qui ont déjà servi à étancher ta soif, tu as appris à connaître ceux qui nourrissent contre toi de pareilles pensées. « Ne mettez point votre espérance dans l’iniquité ». Elle est vaine, ce n’est rien ; la puissance n’appartient qu’à la justice. On peut, pour quelque temps, obscurcir la vérité: jamais on ne sera à même d’en triompher complètement. L’iniquité peut momentanément fleurir, mais son éclat est de courte durée. « Ne mettez point votre espérance dans « l’iniquité, ne désirez point commettre la rapine ».
Tu n’es pas riche, et tu veux t’emparer du bien d’autrui? Que gagnes-tu? Que perds-tu? O ruineux bénéfice! Tu gagnes de l’argent, et tu perds la justice. « Ne désirez point commettre la rapine». — Je suis pauvre, je n’ai rien.—Voilà pourquoi tu veux te rendre voleur? Tu vois ce que tu dérobes, et tu ne vois pas de qui tu deviens la proie? Ignores-tu donc que l’ennemi rôde autour de toi comme un lion rugissant, et qu’il cherche à te dévorer 3? Le bien d’autrui que tu veux t’approprier , est dans une souricière ; tu le prends et tu es pris. O pauvre, ne désire donc point commettre la rapine; que tes désirs se portent vers Dieu, car de lui nous viennent les choses nécessaires à la vie 4. Il t’a créé, il te nourrira. Le voleur reçoit de lui sa nourriture, et il laisserait mourir de faim un innocent? Il pourvoira à la subsistance, car il fait lever le soleil sur les bons et sur les méchants, et tomber la pluie sur les justes et les pécheurs 5. Si sa main bienfaisante s’ouvre
1. Ps. LXI, 11. — 2. Rom. IX, 14. — 3. I Pierre, V, 8. — 4. I Tim. VI, 17. — 5. Matth. V, 45.
pour ceux qui doivent être réprouvés, se fermera-t-elle pour les futurs élus ? Ne désirez donc point commettre la rapine. Ceci soit dit au pauvre, qui peut-être ne devient voleur que sous l’influence de la nécessité. Voici maintenant pour le riche. Je n’éprouve, dit-il, aucun besoin de manquer à la probité: rien ne me manque; je me trouve dans l’abondance. O riche, prête aussi l’oreille à la voix du Prophète:
« Si vous possédez d’abondantes richesses, n’y attachez pas votre coeur». L’un est riche, l’autre n’a rien; que celui-ci ne cherche pas à s’approprier les biens qui ne sont pas à lni;que celui-là ne s’affectionne pas à ce qu’il possède. « Si vous avez d’abondantes richesses, n’y attachez pas votre coeur ». C’est-à-dire, si elles surabondent chez toi, si elles semblent y couler comme de source, puissent-elles ne point t’inspirer une folle confiance en toi-même ! Puisses-tu ne pas y accoler ton coeur! « Si tu as d’abondantes « richesses», prends-y garde: tu n’as pas moins à craindre que le pauvre. Ne vois-tu pas, en effet, que si tu leur donnes tes affections, tu passeras comme elles? Tu es riche, tu ne désires plus rien, parce que ta fortune est grande. Ecoute l’Apôtre parlant à Timothée:
« Recommande aux riches de ce monde de ne point être orgueilleux » ; et, pour expliquer ces paroles du Psalmiste: « N’y attachez pas votre cœur », il ajoute: « Et de ne pas mettre leur confiance en des biens incertains 1. Si vous avez d’abondantes richesses, n’y attachez » donc « pas votre coeur » : n’y mettez pas votre confiance, n’en concevez nul orgueil; qu’elles ne soient point le mobile de vos espérances, car on dirait de vous : « Voilà un homme qui n’a pas attendu de Dieu son secours, mais qui a placé sa confiance dans ses grandes richesses, et mis sa force dans la vanité 2 ». O vous, enfants des hommes, qui êtes vains et menteurs, ne commettez point de rapines, et, sites richesses abondent chez vous, n’y attachez pas votre coeur; n’aimez donc plus la va imité, ne cherchez plus le mensonge ! Heureux l’homme qui a mis son espérance dans le Seigneur Dieu, et qui ne porte son attention ni sur la vanité, ni sur les trompeuses folies du monde 3! Vous aspirez à devenir trompeurs, vous voulez commettre une fraude? De quoi vous servez-vous? De fausses balances. Car, dit le Psalmiste, « les enfants
1. I Tim. VI, 17. — 2. Ps. LI, 9. — 3. Ps. XXXIX, 5.
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des hommes trompent avec leurs balances». Ils cherchent à induire les autres en erreur en se servant de fausses balances. Vous trompez, par de mensongères apparences, ceux qui vous regardent; mais il y en n un autre pour peser: il y en a un autre pour juger du poids; l’ignorez-vous? Celui pour lequel vous employez une balance fausse ne s’aperçoit pas de votre supercherie; mais elle est connue de celui qui vous pèse tous les deux suivant les règles de son incorruptible justice. Ne désirez donc ni fraude ni rapine; ne mettez donc pas davantage votre espérance dans ce que vous possédez ; .je vous en avertis, je vous en préviens. Tel est le langage que vous tient Idithun.
17. Mais continuons : « Dieu a parlé une fois, et j’ai entendu ces deux choses: la puissance est à Dieu, et la miséricorde vous appartient, Seigneur; vous rendrez à chacun selon ses oeuvres 1 ».Voilà ce que dit Idithun. Du lieu élevé où il était parvenu, il a entendu une voix et il nous a répété ce qu’elle lui a dit. Mes frères, ses paroles me surprennent et me troublent ; aussi, je vous en conjure, veuillez me prêter toute votre attention, car je vais vous faire part de la crainte et de l’espérance qu’elles m’inspirent. Par la grâce de Dieu nous sommes parvenu à vous expliquer ce psaume dans tout son entier; nous n’avons plus à développer que le dernier verset, et quand nous l’aurons fait, il ne nous en restera pius rien à dire. Veuillez donc vous joindre à moi; efforçons-nous de comprendre ce passage, autant, du moins, que nous le pourrons. S’il m’est impossible d’en pénétrer parfaitement le sens, et qu’un autre parmi vous en soit capable, j’en ressentirai plus de joie que d’envie. Il est difiicile de comprendre comment, après avoir dit d’abord « que Dieu a parlé une fois », le Prophète ajoute que, néanmoins, « il a entendu deux choses ». Si, en effet, il avait dit: Le Seigneur a parlé une fois, et j’ai entendu une chose, la difficulté serait à moitié résolue; nous n’aurions plus qu’à pénétrer le sens de ces paroles : « Dieu a parlé une seule fois » . Nous avons donc deux questions à traiter: l’une relative à ces mots: « Dieu a parlé une fois » ; l’autre concernant ces paroles : « J’ai entendu deux choses», et la contradiction qui semble exister entre ces deux passages.
18. « Dieu a parlé une fois ». Que dis-tu, ô
1. Ps. LXI, 12, 13.
Idithun? Toi qui as devancé les impies, est-ce bien ton langage? « Dieu a parlé une seule fois? » Je consulte l’Ecriture, et elle me dit en un autre endroit: « Dieu a parlé souvent, et en plusieurs manières à nos pères, par les Prophètes 1 » Pourquoi donc dire: « Dieu a parlé une seule fois? » N’est-ce pas ce même Dieu qui a parlé à Adam dès le commencement du monde? N’est-ce pas le même Dieu qui a parlé à Caïn, à Noé, à Abraham, à Isaac, à Jacob, à Moïse et à tous les Prophètes? A lui seul, Moïse n’a-t-il pas souvent entendu la parole du Seigneur? Dieu a donc conversé avec plusieurs hommes, et bien des fois. Il a aussi parlé à son Fils, pendant qu’il vivait sur la terre; il lui a dit: « Tu es mon fils biens aimé 2 ». Il a encore parlé aux Apôtres et à tous les saints; et si sa voix ne retentissait pas du haut du ciel, elle se faisait, du moins, entendre au fond du coeur; car c’est là que le Seigneur s’adresse particulièrement aux hommes pour les instruire. Aussi David disait-il: « J’écouterai ce que le Seigneur Dieu me dira dans le secret de mon âme, parce qu’il adressera des paroles de paix à son peuple 3 ». Qu’est-ce donc à dire: « Dieu a parlé une seule fois? » Idithun s’était élevé bien haut, puisqu’il était parvenu à l’endroit où Dieu n’a parlé qu’une fois. Je vais, en deux mots, expliquer à votre charité ma pensée tout entière. Sur la terre, sans doute , au milieu des hommes, Dieu a parié maintes fois, en différentes manières, en plusieurs endroits, par l’organe d’une foule de créatures diverses; mais, en lui-même, il n’a parlé qu’une fois, parce qu’il n’a engendré qu’un Verbe.
Idithun, en devançant ses ennemis, s’était donc élevé, par la force pénétrante, par la vivacité , pleine de hardiesse et de confiance, de son esprit, au-dessus de ce monde et de tout ce qu’il renferme ; il s’était élevé au-dessus des airs et des nuages, du sein desquels le Seigneur avait parlé souvent et à une multitude d’hommes: il s’était élevé par l’essor puissant de sa foi, même au-dessus des anges: car, pareil à l’aigle, il avançait toujours, et, méprisant les régions terrestres, il s’élançait par-delà les nuées qui enveloppent l’univers, et dont la Sagesse a dit : « J’ai couvert toute la terre d’une nuée 4 ». Après avoir laissé bien loin derrière
1. Hébr. I, 1. — 2. Matth. III, 17. — 3. Ps. LXXXIV, 9. — 4. Eccli. XXIV, 6.
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lui toutes les créatures, brûlant du désir de trouver Dieu, répandant son âme au-dessus de lui, il était enfin parvenu à un ciel pur; il était arrivé jusqu’au Principe,jusqu’au Verbe, Dieu en Dieu: alors il trouva l’unique Verbe d’un Père unique; alors il comprit que Dieu n’a parlé qu’une fois, alors il vit le Verbe, par qui tout a été fait 1, et en qui toutes choses subsistent ensemble, dans leur entier, sans inégalité aucune. Car Dieu savait parfaitement ce qu’il faisait par son Verbe, et puisqu’il le savait, ce qu’il faisait était donc en lui avant d’exister. Si les choses, qu’il a créées, ne se trouvaient pas en lui, avant de sortir du néant, comment aurait-il pu connaître ce qu’il faisait ? Mais est-il possible de dire que Dieu faisait des choses sans les connaître d’avance? Les créatures étaient donc en lui comme dans leur archétype. Si, maintenant, on ne peut avoir la connaissance d’un objet qu’après sa création, par quel moyen a-t-il eu cette connaissance? Remarquez-le, mes frères, ce sont les créatures seules, c’est vous, ce sont les hommes sortis du néant et placés en ce bas monde, qui ne connaissent pas les oeuvres de Dieu, tant qu’elles n’ont pas apparu à leurs regards; pour le Créateur, elles n’avaient rien de caché, même quand elles étaient encore au nombre des êtres possibles:
lorsqu’il les a faites, il les connaissait donc. Avant leur création, toutes choses étaient, par conséquent, dans le Verbe, qui les a faites. Et depuis le jour où elles sont sorties du néant, elles sont encore dans le même Verbe, mats elles ne sont de la même manière ni dans le Verbe, ni dans le monde: elles sont, en effet, dans l’état où elles se trouvent, tout autres que dans l’idée de l’Eternel artiste qui les a créées. Qui est-ce qui pourra expliquer de tels mystères ? Nous essayons de le faire; mais suivez Idithun, et voyez vous mêmes.
19. Dieu n’a parlé qu’une fois: nous l’avons démontré de notre mieux; voyons maintenant comment Idithun a entendu deux choses : « J’ai entendu deux choses ». De ces paroles il ne suit pas nécessairement qu’il n’ait entendu que deux choses: « J’ai », dit-il, « entendu deux choses ». Tirons-en donc cette seule conséquence: Il a entendu deux choses qu’il nous est utile de savoir. Peut-être en a-t-il entendu beaucoup d’autres
1. Jean, I, 3.
qu’il est inutile de nous dire. Le Seigneur ne s’est-il pas exprimé en ce sens ? « J’ai beaucoup de choses à vous dire, mais vous ne pouvez maintenant les comprendre 1 ». Que veut donc dire le Prophète par ces paroles: « J’ai entendu deux choses? » Je vous les ferai connaître; mais, faites-y bien attention, si je vous parle, ce ne sera pas en mon nom, mais de la part de celui que j’ai entendu. « Dieu a parlé une seule fois» ; il n’a engendré qu’un seul Verbe, son Fils unique, Dieu comme lui. Toutes choses sont en ce Verbe, parce que tout a été fait par lui: il n’a engendré qu’un seul Verbe, en qui sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science 2. Il n’a engendré qu’un seul Verbe, « il n’a parlé qu’une seule fois». En lui, « j’ai entendu les deux choses » que je vais vous dire: elles ne viennent pas de moi, je ne vous les rapporterai donc pas comme de moi: voilà pourquoi je vous dis que « je les « ai entendues. L’ami de l’époux se tient à côté « de lui et l’écoute 3», afin de dire la vérité. Il l’écoute, afin de ne point parler de lui-même, et de ne pas dire de faussetés
4. Tu n’auras donc point le droit de me dire: Qui es-tu, pour me parler ainsi ? Pourquoi me tiens-tu ce langage, car j’ai entendu ces deux choses : je t’en parle, parce que je les ai entendues, comme j’ai appris que Dieu a parlé une seule fois. J’ai entendu ces deux choses, qu’il t’est nécessaire de savoir: à force de m’élever au-dessus de toutes les créatures, je suis parvenu jusqu’au Verbe unique de Dieu, et j’ai appris en lui que le Seigneur a parlé une seule fois: tu ne dois donc pas mépriser mes paroles.
20. Qu’il nous rapporte donc enfin ces deux choses, car il nous importe singulièrement de les connaître. « La puissance est à Dieu : Seigneur, la miséricorde vous appartient». La puissance et la miséricorde, sont-ce bien là les deux choses dont il a. entendu parler? Oui, sans doute: comprenez donc bien ce que c’est que la puissance et la miséricorde de Dieu; Toutes les Ecritures se rapportent, à vrai dire, à ces deux points. Telles sont les causes de la mission des Prophètes, de la vocation des patriarches, de la promulgation de la loi, de l’Incarnation même de Notre-Seigneur
1. Jean, XVI, 12. — 2. Coloss. II, 3. — 3. Jean, III, 29. — 4. Jean, VIII, 44.
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Jésus-Christ, du ministère des Apôtres, de la prédication et de la glorification de la parole de Dieu dans l’Eglise: oui, en voilà les deux causes: la puissance et la miséricorde divines. Craignez sa puissance , aimez sa miséricorde. N’ayez pas en sa miséricorde une confiance telle que vous méprisiez sa puissance: ne redoutez pas, non plus, sa puissance, au point de perdre toute confiance en sa miséricorde. L’une et l’autre se trouvent en lui à un égal degré.
Il humilie celui-ci, il élève celui-là; par sa puissance il abaisse l’un, il élève l’autre par sa miséricorde
1. « Dieu voulant manifester sa juste colère et faire voir sa puissance, souffre, avec une patience infinie, les vases de colère destinés à la perdition ». Voilà pour sa puissance;
voici pour sa miséricorde : « Afin de faire connaître les richesses de sa bonté envers les vases de miséricorde qu’il a préparés pour la gloire». C’est donc le propre de sa puissance de condamner les pécheurs. Et personne n’osera lui dire: Qu’avez-vous fait? « Car, ô homme, qui es-tu pour te permettre d’accuser Dieu 2? » Que sa puissance t’inspire donc la crainte, et te fasse trembler; mais que sa miséricorde anime ta confiance. Le démon, lui aussi, est une puissance; mais le plus souvent, quand il veut faire du mal, il est réduit à l’impuissance, parce qu’il dépend d’un pouvoir supérieur. De fait, si le démon pouvait faire autant de niai qu’il le désire, tous les justes disparaîtraient; il ne laisserait pas un fidèle en ce monde. Par l’intermédiaire des vases de perdition, il se précipite sur eux comme sur un mur qui penche; toutefois il ne l’ébranle qu’autant que Dieu le lui permet: le Seigneur lui-même soutiendra ce mur, afin qu’il ne croule pas; car, en donnant au démon le pouvoir de tenter l’homme, il accorde à celui-ci son bienveillant secours. Le pouvoir d’éprouver les justes n’appartient donc à Satan que dans une certaine mesure. « Vous nous ferez boire avec mesure les larmes qui couleront de nos yeux », dit le Prophète 3. Parce que Satan a reçu l’autorisation de te maltraiter, n’en conçois aucune appréhension, car tu as un Sauveur rempli de bonté pour toi. Si donc il te tente, c’est pour ton bien c’est pour t’exercer , t’éprouver et t’aider à te connaître toi-même.
D’où peut, en effet,
1. Ps. LXXIV, 8. — 2. Rom. IX, 22, 23, 26. — 3. Ps. LXXIX, 6.
nous venir la tranquillité, sinon de la puissance et de la miséricorde divines? Où pouvons-nous trouver la sécurité, sinon à cette source féconde? Car l’Apôtre a dit: « Dieu est fidèle , et il ne permet pas que vous soyez tentés au-dessus de vos forces 1 ».
21. « A Dieu donc appartient la puissance. Car toute puissance vient de Dieu 2 »; ne dis donc pas : Pourquoi le Seigneur donne-t-il au démon une pareille puissance? Ne devait-il pas lui refuser tout pouvoir ? — Celui qui accorde la puissance est-il dépourvu de justice? Tu peux murmurer injustement contre lui; pour lui, jamais il ne perdra l’équité. « Y a-t-il de l’injustice en Dieu? Non 3».
Il faut bien t’en persuader: puisse ton ennemi ne jamais réussir à t’en faire perdre la mémoire! Les motifs qui portent Dieu à agir de telle ou telle manière, tu peux ne pas les connaître; mais il est sûr que la justice même ne peut se rendre coupable d’injustice. Tu accuses le Seigneur d’injustice: mais discutons ensemble un instant, et prête-moi ton attention. Tu l’accuses d’injustice:connais-tu les règles de la justice ? Pour porter une telle accusation sans blesser le droit, il est indispensable de savoir toutes les lois de la justice: il faut comparer ensemble l’équité et l’injustice.
Comment, en effet, saurais-tu qu’une chose est injuste, si tu ne sais pas ce qui est juste? Qui est-ce qui sait si ce que tu appelles un procédé inique n’est pas de tous points conforme aux règles du droit? — Non, dis-tu, je maintiens mon opinion. Et tu le soutiens avec autant de fermeté que si tu le voyais de tes propres yeux; tu te prononces avec autant d’assurance dans le sens de l’injustice, que si tu tenais en tes mains l’infaillible règle de la justice et que l’appliquant à la conduite de Dieu, tu aperçusses une différence entre les deux. A t’entendre, ne croirait-on pas avoir devant soi uu expert chargé de discerner entre la ligne droite et celle qui ne l’est pas? Je t’adresse donc cette question: Comment sais-tu que telle chose est juste? Où est cette règle de justice dont la présence t’apprend que telle autre est injuste? D’où vient ce je ne sais quoi, dont ton âme se trouve de toutes parts imprégnée, même au sein des ténèbres, ce je ne sais quoi qui éclaire ton esprit? D’où sort notre règle de justice ? N’aurait-elle ni source ni
1. I Cor. X, 13. — 2. Rom. XIII, 1. — 3. Rom. IX, 14.
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principe? Diras-tu qu’elle a son principe en toi-même? Es-tu capable de te la donner? Personne ne peut te donner ce qu’il n’a pas. Si donc tu es injuste, tu ne peux devenir juste qu’en te conformant à une règle immuable de justice; tu deviens injuste dès que tu t’en éloignes: si tu t’en approches, tu deviens équitable. Que tu t’en éloignes, que tu t’en approches, elle est toujours la même. Où réside-t-elle donc? Sur la terre? Non. Si tu cherchais à y trouver de l’or ou des pierres précieuses, à la bonne heure; mais, ne l’oublie pas, nous parlons de la justice. La chercheras-tu dans la vaste profondeur des mers, au sein des nuages, dans les étoiles, parmi les Anges? Sans doute, elle habite au milieu des Anges, mais ils la puisent eux-mêmes à sa source; elle se trouve en chacun d’eux, et elle ne procède toutefois que d’un seul principe. Elève donc tes regards, monte au ciel, dirige-toi vers l’endroit où Dieu n’a parlé qu’une fois, et tu trouveras la source de la justice là ou se trouve la source de la vie. « Parce qu’en vous, Seigneur, est la source de la vie 1». De ce qu’avec tes faibles lumières tu crois pouvoir prononcer entre le juste et l’injustice, il ne suit nullement que l’injustice se rencontre en Dieu: trop souvent tu te trompes dans tes appréciations; mais quand elles sont justes, à quoi le dois-tu, sinon à un rayon de la justice divine qui est descendu sur toi? En lui donc se trouve la source de la justice. Ne cherche pas l’iniquité où l’on rencontre la pure lumière. Il est très-possible que tu ignores la raison des choses. S’il en est ainsi, accuse ton ignorance ; souviens-toi de ce que tu es: pense à ces deux choses: « La puissance est à Dieu; Seigneur, la miséricorde vous appartient. Ne cherche point à connaître ce qui est au-dessus de toi: ne sonde point la profondeur des conseils divins qui dépassent les bornes de ton intelligence; qu’il te suffise de connaître les commandements du Seigneur, et que jamais tu n’en perdes le souvenir 2 » . A ces commandements se rapportent les deux choses entendues par Idithun: « La puissance est à Dieu; et, Seigneur, la miséricorde vous appartient». Ne crains pas ton ennemi; il ne te fera jamais que ce qu’il a reçu le pouvoir de te faire : crains plutôt celui à qui appartient la puissance suprême : redoute celui qui peut
1. Ps. XXXV, 10. — 2. Eccli. III, 22.
faire tout ce qu’il veut, dont les oeuvres, loin d’être entachées d’injustice, sont, au contraire, marquées au coin de la plus intègre justice. Nous supposions injuste telle ou telle chose: mais dès lors que Dieu l’a faite, sa justice est démontrée.
22. Quand un homme fait mourir un innocent, fait-il bien ou mal ? Certes, il fait mal. Pourquoi Dieu lui permet-il d’agir ainsi?Avant de faire cette question, ne devrais-tu pas te souvenir que tu dois à Dieu ce commandement : « Partage ton pain avec le pauvre abrite ceux qui n’ont point d’asile, donne des vêtements à celui qui en manque 1?» La justice, de ta part, consiste à observer cette prescription divine : « Lavez-vous de vos taches, purifiez-vous : dépouillez-vous de votre malignité, éloignez-la de mes yeux apprenez à faire le bien, à rendre justice à l’orphelin et à la veuve; puis vous viendrez, et nous discuterons ensemble, dit le Seigneur 2 ». Tu prétends discuter avec Dieu commence par te rendre digue d’engager cette discussion, en accomplissant tes devoirs, et alors tu demanderas au Tout-Puissant raison de ses actes. O homme, il ne m’appartient pas de te faire connaître les desseins de l’Eternel : je n’en ai pas le pouvoir ; je me borne à te dire que le meurtre d’un innocent est un crime, et que ce crime n’aurait pas lieu, si Dieu ne le permettait pas ; et de ce qu’un homme se soit rendu coupable d’une telle faute, il ne suit pas du tout que le Seigneur ait participé à cette iniquité en la permettant. Sans examiner la cause de cet homme, au sort duquel tu t’intéresses si vivement, et dont la mort te fait verser des larmes : je pourrais te dire dès maintenant qu’il n’aurait pas été assassiné, s’il n’avait pas été coupable, et, par là, je me trouverais en opposition avec toi, puisque tu soutiens son innocence : encore une fois, je pourrais te fàire cette réponse ; car, pour appuyer ton assertion sur une base sûre, pour dire avec apparence de raison, que cet homme a été injustement mis à mort, il faudrait avoir préalablement scruté son coeur jusque dans les plus secrets replis, examiné à fond tous ses actes, et disséqué chacune de ses pensées:
or, tu ne l’as pas fait : je serais donc à même de clore ici la discussion. Mais tu me parles d’un juste;qu’on a pu, sans contredit et sans aucun doute,
1. Isaïe, LVIII, 7. — 2. Isaïe, I, 16-18,
appeler de ce nom : d’un juste qui n’avait commis aucune faute, et que, néanmoins, les pécheurs ont fait mourir, qu’un traître a livré aux mains de ses ennemis: tu me donnes pour exemple le Christ lui-même : certes, nous ne pouvons dire qu’il y ait eu en lui aucun péché , puisqu’il payait des dettes qu’il n’avait pas contractées 1. Que répondre à cette objection ? — Je te tiens, me diras-tu. — Moi aussi je te tiens. Tu me proposes une difficulté relativement au Christ : il me servira lui-même à la résoudre. Nous savons quels ont été les desseins de Dieu à l’égard de son Fils : il a lui-même pris soin de dissiper à cet égard notre ignorance. Puis donc que tu connais les motifs pour lesquels le Seigneur a permis à des scélérats de faire mourir son Fils, et que ses desseins sont de nature à obtenir ton assentiment, et, si tu es juste, à ne point te révolter, tu dois croire aussi qu’à l’égard des autres Dieu a ses vues, quoique tu ne les connaisses pas.
Mes frères, il a fallu le sang d’un juste pour effacer la cédule de nos péchés: nous avions besoin d’un exemple de patience et d’humilité : le signe de la croix était nécessaire pour triompher du démon et de ses anges 2. Il était indispensable pour nous que Notre Seigneur souffrit, car il a racheté le monde par sa passion. De quels bienfaits ses souffrances ont été pour nous la source ! Toutefois, le Sauveur, le juste par excellence, ne les aurait jamais endurées, si les pécheurs ne l’avaient attaché à la croix. Mais est-ce bien à ses bourreaux qu’il faut imputer les heureux résultats de sa mort ? Non: ils l’ont voulue, Dieu l’a permise: la volonté seule de faire périr Jésus-Christ aurait suffi à les rendre criminels mais Dieu n’aurait point permis une pareille mort, s’il y eût eu injustice à le faire. Les Juifs ont voulu tuer le Sauveur : supposons qu’un obstacle se soit opposé à la perpétration dé leur crime, seraient-ils pour cela innocents ? Personne n’oserait ni le penser ni le dire. « Car le Seigneur examine le juste et le pécheur 3 », et « il pénètre jusque dans les pensées de l’impie 4 ». Il recherche, non pas ce qu’on a pu taire, mais ce qu’on a voulu faire. Si donc les Juifs avaient voulu faire mourir le
1. Ps. LXVIII, 5. — 2. Coloss. II, 14, 15. — 3. Ps. X, 6. — 4. Sag. 1, 9.
Christ, sans pouvoir toutefois parvenir à leurs fins, ils n’en seraient pas moins coupables; mais tu n’aurais pas reçu les bienfaits dont sa passion a été la source. Les impies ont donc agi de manière à le faire condamner: Dieu a permis cette condamnation, afin d’opérer ton salut. Ce que l’impie a voulu faire, lui est imputé à crime ; ce que Dieu a permis est venu de sa puissance : la volonté des Juifs a été contraire aux lois de la justice : la permission que Dieu leur a donnée y a été conforme. Aussi, mes frères, le scélérat qui a trahi le Sauveur, Juda et les bourreaux du Christ, étaient, les uns et les autres, des méchants, des impies et des pécheurs; tous étaient dignes de condamnation : et, pourtant, le Père « n’a pas épargné son propre Fils, niais il l’a livré pour nous tous 1». Distingue, discerne, si tu le peux : offre à Dieu les voeux que tu as faits avec tin sage discernement 2. Vois ce qu’a fait le Juif prévaricateur : vois ce qu’a fait le Dieu juste : l’un a voulu faire mourir le Christ, l’autre l’a permis : la conduite de celui-ci est digne de louanges, la conduite de celui-là mérite le blâme le plus sévère.
Condamnons les intentions perverses des pécheurs : glorifions les desseins équitables du Très-Haut. Le Christ est mort : quel mal a-t-il éprouvé? Ceux qui ont travaillé à sa perte, se sont perdus eux-mêmes. Mais, pour lui, ils n’ont pu lui causer aucun dommage, même en le livrant au dernier supplice. En mourant dans sa chair, il a porté à la mort le coup de grâce, il nous a enseigné la patience, et nous a donné, dans sa résurrection, le modèle de la nôtre. Quelle précieuse occasion de faire le bien les méchants ont-ils fournie au juste, en le faisant mourir? T’aider par sa grâce à faire le bien, tirer le bien du mal même que tu fais, n’est-ce pas une des preuves les plus sensibles de la grandeur de Dieu? Ne t’en étonne pas. Quand il permet de faire le mal, ce n’est point sans motifs : il ne le fait, du reste, qu’avec poids, nombre et mesure : sa conduite est à l’abri de tout reproche. Pour toi, fais seulement tous tes efforts pour lui appartenir; mets eu lui ta confiance; qu’il soit ton soutien et ton salut; qu’en lui tu trouves un asile inviolable, une imprenable forteresse; qu’il soit ton refuge, et il ne permettra pas que tu sois tenté au-dessus de tes forces, et il t’en fera sortir avec
1. Rom. VIII, 32. — 2. Ps. LXV, 13.
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avantage, en sorte que tu seras à même de supporter l’épreuve 1. Lorsque tu es éprouvé par la tentation, tu dois voir en cela l’action de sa puissance; mais sa miséricorde se manifeste, quand il ne permet pas que tu soit tenté au-delà de tes forces. « La puissance est à Dieu, et à vous, Seigneur, appartient la miséricorde : aussi vous rendrez à chacun selon ses oeuvres ».
Après l’explication de ce psaume, comme on montrait au milieu du peuple un homme qui s’était livré à l’astrologie judiciaire, Augustin ajouta :
Dans l’ardeur de sa soif, l’Eglise veut faire entrer aussi dans son corps, l’homme que vous avez sous les yeux. Dès lors il vous est facile de comprendre combien il en est parmi les chrétiens pour la bénir du bout des lèvres, et la maudire du fond du coeur.
Autrefois chrétien fidèle, il revient aujourd’hui à elle dans les sentiments de pénitence et de crainte salutaire que lui inspire la puissance divine, et vient se jeter dans les bras de la miséricorde du Tout-Puissant. D’abord fidèle à sa foi et à ses devoirs, il a été séduit par l’ennemi, et il est devenu astrologue. Après avoir été lui-même séduit, il a séduit les autres; après avoir été trompé, il s’est fait trompeur; il en a attiré à son erreur; il les a jetés dans l’illusion, il a proféré quantité de mensonges contre le Dieu qui a donné aux hommes le pouvoir de faire le bien, et non celui de faire le mal. Il disait que l’adultère et l’homicide ne sont pas l’effet de notre volonté; que Vénus est l’auteur du premier, et Mars du second ; il ajoutait que la source de la justice se trouve, non pas en Dieu, mais en .Jupiter : enfin, mille autres blasphèmes abominables sont sortis de sa bouche. A combien de chrétiens il a extorqué de l’argent? Vous vous en feriez difficilement une idée. Que de fidèles ont acheté ses mensonges ! Pourtant, nous leur disions: Enfants des hommes, jusques à quand aurez-vous le coeur lourd? Pourquoi aimez-vous la vanité et cherchez-vous le mensonge 2? Maintenant, s’il faut l’en croire, il déteste le mensonge et reconnaît qu’avant d’en tromper tant d’autres il avait été lui-même la dupe du démon. Nous pensons, mues Frères, qu’une grande frayeur a été la cause de sa conversion. Qu’ajouterons-nous? Si cet astrologue abandonnait
1. I Cor. X, 13. — 2. Ps. IV, 3.
aujourd’hui le paganisme pour entrer dans l’Eglise, nous en ressentirions, sans doute, une grande joie; mais ne devrions-nous pas craindre que le mobile de sa conversion fût un secret désir d’entrer dans la cléricature ? Celui-ci est pénitent; il ne demande qu’indulgence et pardon. Ouvrez donc les yeux sur lui; dilatez vos coeurs en faveur de cet homme repentant, nous vous en conjurons: celui que vous voyez, aimez-le du fond de vos entrailles ; portez incessamment sur lui vos regards. Considérez-le bien ; apprenez à le connaître, et partout où il ira, montrez-le à ceux de vos frères qui ne sont point ici : ces soins et cette vigilance seront, de votre part, une oeuvre de miséricorde, qui empêchera ce séducteur de se détourner du bien et de redevenir l’ennemi de la vérité. Soyez ses gardiens;
que ses discours et sa conduite n’aient rien de caché pour vous : votre témoignage servira à nous assurer qu’il est vraiment revenu à Dieu. Ainsi placé sous votre surveillance, ainsi recommandé à votre compassion, il n’aura plus rien de caché pour vous. Vous savez, par les Actes des Apôtres, qu’un grand nombre d’hommes perdus, c’est-à-dire exerçant la même profession, et soutenant des doctrines perverses, apportèrent aux pieds des disciples du Sauveur tous leurs livres : on en brûla alors un si grand nombre, que l’Ecrivain sacré a cru devoir les estimer, et en consigner la valeur dans son récit 1. Il l’a fait, sans doute, pour la plus grande gloire de Dieu et pour empêcher de tels hommes de désespérer de la bonté de celui qui sait, quand il le veut, chercher ce qui était perdu 2. Celui-ci était perdu; mais Dieu l’a cherché, il l’a retrouvé, il l’a ramené; cet homme rapporte avec lui, pour les faire brûler, des livres qui devaient le condamner au feu éternel; du foyer ardent où ils seront bientôt consumés, il tirera pour son âme un véritable rafraîchissement. Sachez-le pourtant, mes frères, il y a longtemps qu’il frappe à la porte de l’Eglise, il avait commencé à le faire avant Pâques : dès avant Pâques, il demandait à l’Eglise chrétienne un remède à ses maux. Mais comme l’art dont il a fait profession, le rendait un peu suspect de mensonge et de dissimulation, nous avons cru devoir différer de le recevoir, dans la crainte d’être trompé; mais, enfin, nous l’avons reçu, pour ne pas l’exposer à une
1. Act. XIX, 19. — 2. Luc, XV, 32.
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nouvelle et plus dangereuse tentation. Offrez donc à Dieu, pour lui, vos prières par la médiation du Sauveur. Que chacun de vous conjure aujourd’hui le Seigneur de
lui faire miséricorde; car nous savons, et nous en sommes sûr, que vos prières effacent toutes ses impiétés. Que Dieu soit avec vous !
DISCOURS SUR LE PSAUME LXII.
SERMON AU PEUPLE.
DÉVOUEMENT A DIEU.
Ce psaume est une prophétie, qui concerne le Messie personnifié dans ses membres. Figuré par David, le chrétien se trouve, en cette vie, comme dans un désert aride , où rien ne saurait satisfaire ses désirs ; aussi a-t-il soin de s’unir à Dieu par ses pensées, ses affections et ses espérances. Pour sa récompense, il reçoit les consolations divines en ce monde, et jouira, dans l’autre, de l’éternelle béatitude. Au souvenir de ses immortelles destinées, il redouble ses prières et ses bonnes œuvres pour obtenir les bénédictions célestes, la sagesse, la vigueur de l’âme, la possession de Dieu, et dans le sentiment de tranquillité que lui inspire sa confiance en Dieu, il oublie ses épreuves et délie ses ennemis.
1. Il en est peut-être parmi vous, qui ne connaissent pas encore suffisamment le Christ; car celui qui a répandu son sang pour tous les hommes, choisit ses serviteurs dans tous les rangs de la société; c’est pourquoi je veux aujourd’hui vous parler de manière à être agréable à ceux qui ont déjà la science de la religion, et à instruire ceux-là mêmes qui n’ont pas encore du Sauveur une connaissance parfaite. Les psaumes que nous chantons ont été composés et écrits sous l’inspiration de l’Esprit-Saint bien avant l’époque où Notre-Seigneur Jésus-Christ est né de la Vierge Marie. David, auteur de ces psaumes, régna sur la nation juive ; c’était, de tous les peuples de l’univers, le seul qui reconnût l’unité de Dieu, et l’adorât, dans cette conviction, comme le Créateur du ciel, de la terre, de la mer, et de tous les êtres visibles ou invisibles qu’ils ~renferment. Pour les autres nations, elles se prosternaient, non pas aux pieds du divin Auteur de l’univers, mais devant des créatures ou devant des idoles fabriquées de mains d’hommes ; ainsi, elles rendaient le culte suprême au soleil, à la lune, aux étoiles, à la mer, aux montagnes ou aux arbres. Ce sont autant de merveilles sorties des mains du Très-Haut, et dans la pensée de l’Eternel elles doivent nous porter à l’adorer lui-même; knais nous ne serons jamais en droit d’en faire l’objet de notre culte et de les adorer à sa place. David régna donc sur le peuple juif; et il fut la souche de cette famille au sein de laquelle Notre-Seigneur Jésus-Christ prit naissance par la Vierge Marie 1; car celle qui est devenue la Mère du Sauveur, descendait de la race royale de David 2. Ce saint roi composa nos psaumes, et, dans ses admirables cantiques, il annonça le Christ, qui ne devait venir que bien plus tard en ce monde ; les Prophètes ont aussi prédit ce qui le concernait, longtemps avant que la Vierge Marie lui donnât le jour selon la chair ; ils ont prédit ce qui devait arriver de notre temps, et tes événements dont nous lisons aujourd’hui le récit; nous en sommes les témoins oculaires; et l’accomplissement de leurs prédictions doit nous remplir de joie. Ces saints personnages ont annoncé d’avance ce qui fait le sujet de nos espérances les plus vives; ils ne pouvaient en contempler l’accomplissement que dans un esprit prophétique, puisqu’ils en étaient si éloignés; pour nous, nous en lisons l’histoire, nous en entendons le narré ; nous nous en entretenons, et, dans l’univers entier, nous trouvons la preuve évidente que toutes les paroles contenues dans l’Ecriture se sont littéralement vérifiées. Y en aurait-il parmi nous un seul pour ne pas se réjouir? Tant
1. Rom. 1,3. — 2. Luc, 11, 7.
de prédictions importantes se sont réalisées jusqu’à nos jours ! Ne doivent-elles pas nous donner l’espoir bien fondé que toutes les autres s’accompliront infailliblement? C’est un fait dont vous ne pouvez douter, mes frères, puisqu’il se passe sous vos yeux ; le monde entier, l’univers, toutes les nations, les peuples de tous les pays s’empressent de connaître Jésus-Christ, et embrassent la foi chrétienne; vous voyez comme partout s’évanouissent les superstitions païennes ; il suffit d’ouvrir les yeux pour s’en convaincre n’êtes-vous pas, en effet, témoins de la vérité de ce que nous vous lisons ? Les événements, que vous êtes à même de constater, parce qu’ils ont lieu devant vous, ont été prédits de temps immémorial ; nous lisons les écrits où ils ont été consignés d’avance, et nous assistons, en même temps, à la réalisation de ces écrits. D’autres événements ne se sont pas encore produits, que les Prophètes ont néanmoins aussi annoncés ; ainsi, il est prédit qu’après être venu ici-bas pour subir le jugement des hommes , Notre-Seigneur Jésus-Christ y reviendra pour les juger à son tour; qu’après avoir paru sur la terre au sein des humiliations, il apparaîtra plus tard environné de gloire ; qu’après avoir donné aux hommes l’exemple de la patience, il reviendra un jour pour les juger selon leurs mérites, et rendre aux justes et aux pécheurs suivant leurs oeuvres. Ces événements, ce retour du Sauveur, du souverain Juge des vivants et des morts, qui font le sujet de notre espérance, nous devons les croire. Quand, en effet, nous voyons, de manière à ne pouvoir en douter, l’accomplissement d’un si grand nombre de prophéties, est-il pour nous bien difficile de croire à celles qui ne sont pas encore réalisées ? Ne serait-ce pas, en vérité, le comble de la démence, de refuser sa foi à quelques prédictions non encore vérifiées par l’événement, lorsque tant d’autres prononcées si bu gtern ps d’avance, se trouvent déjà justifiées par les faits?
2. Le psaume qui nous occupe en ce moment a donc trait à la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, considéré comme chef et corps de l’Eglise tout ensemble. Comme chef, il est le fils de Marie, qui a souffert, qui a été enseveli, qui est ressuscité et monté au ciel, qui est assis à la droite du Père, et intercède pour nous auprès de lui. Il est notre chef, nous sommes ses membres ; car il est le chef de l’Eglise, qui est répandue par toute la terre; elle est son corps : à ce corps appartiennent non-seulement les fidèles aujourd’hui vivants, mais encore ceux qui ont existé avant nous, et ceux qui viendront après nous jusqu’à la consommation des siècles; la tête de ce corps, c’est le Christ qui est monté aux cieux 1.Nous ne pouvons donc ignorer quel est le chef de l’Eglise,quel en est le corps: Jésus-Christ est le chef; le corps, c’est nous. Aussi, quand nous entendons parler le Sauveur, nous devons reconnaître dans ses paroles, celles du chef et celles de ses membres ; car tout ce qu’il a souffert, nous le souffrons en lui et avec lui, et tout ce que nous souffrons, il le souffre cri nous et avec nous. Dans le corps humain, la tête souffre-t-elle sans que la main partage ses douleurs ? La main, à son tour, peut-elle endurer quelque douleur, sans que la tête en ressente aussi les atteintes? Le mal qui torture le pied, ne torture-t-il pas en même temps la tête? Aussi, qu’un de nos membres vienne à souffrir, tous nos autres membres se hâtent pour ainsi dire, de compatir à ses douleurs, et par là même de contribuer à les alléger d’où je conclus avec raison, que si nous avons souffert en sa personne quand il souffrait, il souffre aussi en nous lorsque nous souffrons; quoique monté au ciel, et assis à la droite de son Père, il partage les tribulations, les épreuves, les extrémités et les tourments où son Eglise se trouve exposée, où elle doit se purifier, comme l’or se purifie dans le creuset. Que nous ayons souffert en sa personne , j’en trouve la preuve dans les épîtres de saint Paul : « Si vous êtes morts avec Jésus-Christ à ce bas monde, pourquoi le laissez-vous vous imposer des lois, comme si vous étiez encore vivants 2?». «Notre vieil homme» , dit-il ailleurs, « a été crucifié avec lui, afin que la chair du péché fût détruite en nous. 3» Si donc nous sommes morts avec le Christ,
nous sommes aussi ressuscités avec lui. « C’est pourquoi », ajoute le même Apôtre, « si vous êtes ressuscités avec Jésus-Christ, recherchez ce qui est au ciel, où Jésus-Christ est assis à la droite de Dieu ; n’ayez d’affection que pour les choses du ciel, et non pour celles de la terre 4 ». Nous sommes donc morts et ressuscités avec le Christ; j’ajoute qu’il meurt lui-même et ressuscite avec nous ; car ne l’oublions pas, il est tout à
1. Coloss. I, 18.— 2. Coloss. II 20.— 3. Rom. VI, 6.— 4. Coloss.III, 1.
21
la fois le chef et le corps de son Eglise; par conséquent, ses paroles sont les nôtres comme nos paroles sont les siennes. Ecoutons donc les différents versets de ce psaume, et reconnaissons-y les paroles du Christ lui-même.
3. Voici quel en est le titre : « Pour David, quand il était dans le désert d’Idumée 1 ». Par le mot d’Idumée, on entend ce monde; car les habitants de ces contrées étaient un peuple nomade, et adoraient les idoles : on n’entend donc pas ce mot dans un bon sens; et, puisqu’il en est ainsi, il signifie la vie présente, où nous sommes éprouvés par tant de peines et de si vives douleurs. Le inonde est à vrai dire un désert, où l’on éprouve une soif ardente ; aussi allez-vous entendre les cris plaintifs d’un homme torturé par la soif au sein d’un désert. Si, à son exemple, nous endurons le même tourment, comme lui aussi nous aurons, plus tard, le bonheur de voir notre soif étanchée. Quiconque, en effet, ressentira les ardeurs de la soif, sera désaltéré dans le séjour éternel; car, dit le Seigneur, « bienheureux ceux qui ont faim et soif de la «justice, parce qu’ils seront rassasiés 2 ». En ce monde nous ne devons point chercher ànous rassasier: il nous faut avoir soif: nous ne serons rassasiés qu’au ciel; aujourd’hui, pour que nous ne tombions pas cmi défaillance dans le désert de cette vie, le Seigneur répand en nos coeurs la divine rosée de sa parole, et nous empêche d’être entièrement consumés par l’ardeur de notre soif; par là, nous conservons le goût et le désir de ce qui peut l’étancher : nous sommes altérés et nous pouvons nous rafraîchir au moyen de la grâce que Dieu nous accorde. Néanmoins, nous éprouvons le tourment de la soif: dans cette situation pénible, notre âme s’adresse à Dieu; que lui dit-elle? :
4. « O Dieu, ô mon Dieu, mon coeur veille « et s’élève vers vous dès le point du jour 3». Qu’est-ce que veiller? C’est ne pas dormir. Qu’est-ce que dormir? Il y a un sommeil de l’âme, et il y a un sommeil du corps. C’est pour nous tous une indispensable nécessité de dormir corporellement : privé de ce repos bienfaisant, l’homme se fatigue, le corps perd ses forces, car il est trop faible pour supporter longtemps l’action d’un esprit vif et appliqué à des choses sérieuses laissez à votre âme
1. Ps. LXII, 1. — 2. Matth. V, 6.— 3. Ps. LXII, 2
toute sa liberté; qu’elle s’occupe continuellement: vous verrez bientôt que votre corps est incapable de soutenir une pareille épreuve, parce qu’il participe à la faiblesse de la matière ; il succombera infailliblement sous le poids du travail ; il. périra. Aussi, Dieu a-t-il accordé à notre enveloppe mortelle le sommeil qui doit réparer ses forces, et lui permettre de supporter la fatigante activité de notre âme. Mais prenons garde de laisser notre âme s’endormir aussi, car le sommeil de l’âme est chose mauvaise. Celui du corps est bon , puisqu’il contribue à en réparer les forces, à entretenir sa vigueur : quant au sommeil de l’âme, il consiste à oublier Dieu, et toute âme qui perd le souvenir du Créateur, s’y trouve plongée. C’était à des personnes de ce caractère que l’Apôtre parlait en quelque endroit de ses épîtres : elles avaient oublié leur Dieu, et, dans leur sommeil, elles songeaient à adorer les idoles. Les adorateurs des faux dieux ne ressemblent-ils pas, en effet, à des gens qui rêvent de choses vaines ? Que leur âme se réveille, aussitôt elle reconnaît son Créateur, elle n’adore plus les divinités qu’elle a elle-même fabriquées. L’Apôtre, parlant à ces sortes de personnes, s’exprime donc ainsi : « Lève-toi, toi qui dors; sors d’entre les morts, et Jésus-Christ t’éclairera 1». Par ces paroles, saint Paul voulait-il éveiller un homme endormi du sommeil du corps? Non; son intention était de faire sortir du sommeil de l’âme des chrétiens qu’il désirait voir éclairés de la lumière du Christ. Le Prophète n’était point plongé dans cet assoupissement spirituel, quand il disait
« O Dieu, ô mon Dieu, je veille et m’élève vers vous dès le point du jour». Ton coeur ne serait pas éveillé si le point du jour n’était venu dissiper le sommeil de ton âme. Le Christ éclaire les âmes, et les empêche ainsi de rester endormies elles s’assoupissent, dès que les rayons de sa lumière ne parviennent plus jusqu’à elles. C’est pourquoi le Psalmiste lui dit ailleurs : « Eclairez mes yeux, Seigneur, afin que je ne m’endorme point d’un sommeil de mort 2 ». Car si les âmes se détournent elles-mêmes de la lumière divine, celle-ci les environne de son éclat mais elles ne l’aperçoivent point parce qu’elles dorment. Il en est de ces âmes comme d’une personne qui s’endort au milieu du jour; le
1. Eph. V,14.— 2. Ps. XII,4.
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soleil est levé, il brille de tous ses feux, et, pourtant, la personne dont nous parlons se trouve comme plongée dans les ténèbres, parce qu’étant assoupie, elle ne remarque en aucune manière la splendeur du jour qui l’environne. Ainsi, le Sauveur est à côté de certains chrétiens : la vérité leur est annoncée, mais leur âme est encore ensevelie dans le sommeil. Si vous êtes vous-mêmes éveillés, vous leur direz donc sans cesse : « Toi, qui dors, lève-toi et sors d’entre les morts, et le Christ t’éclairera ». Par toute votre vie, par votre conduite, vous devez prouver aux autres que vous veillez dans le Christ ; les païens, qui dorment, s’en apercevront : ils se réveilleront au bruit de vos veilles , ils sortiront de leur assoupissement , et commenceront à dire avec vous en Jésus-Christ « O Dieu, ô mon Dieu, je veille et m’élève a vers vous dès le point du jour».
5. «Mon âme a soif de vous ». Voilà ce que produit le séjour du désert d’Idumée. Voyez de quelle soif le Prophète est tourmenté voyez ce qu’il y a de bien dans cette soif. « Mon âme a soif de vous ». Il en est qui ont soif, mais ce n’est pas de Dieu qu’ils sont altérés. Quiconque souhaite vivement posséder un objet, est brûlé par l’ardeur de ses désirs, qui sont, à vrai dire, la soif de son âme. Et remarquez, je vous prie, combien de désirs se partagent le coeur humain. L’un voudrait de l’or, l’autre de l’argent, celui-ci des propriétés, celui-là des héritages ou des richesses considérables, ou de nombreux troupeaux, ou bien encore, une maison spacieuse, des honneurs, une épouse, des enfants: vous le voyez, les désirs qui remplissent le coeur de l’homme, sont innombrables: il en est desséché et consumé; aussi, qu’il est petit le nombre de ceux qui savent dire à Dieu « Seigneur, mon âme a soif de vous! » à peine en trouverait-on pour tenir ce langage, car les hommes ont soif de ce monde, ils ne comprennent point qu’ils se trouvent au désert d’Idumée et que leur âme devrait y avoir soif de Dieu. « Mon âme a soit de vous » : tel doit être notre langage; oui, nous devons tous répéter ces paroles, parce qu’en Jésus-Christ nous ne devons faire qu’un coeur et qu’une âme : puisse notre âme être altérée de Dieu dans le désert d’Idumée !
6. «Seigneur», dit le Prophète, «mon âme a soif de vous: mon corps lui-même sèche du désir de vous voir». C’est trop peu que mon âme soit altérée : il faut que mon corps éprouve aussi le même tourment. Mais comment, en quel sens peut-il partager les tortures de mon coeur, puisque à un corps altéré il faut de l’eau pour se rafraîchir, et que le coeur ne peut étancher sa soif qu’à la source de la sagesse? C’est à cette fontaine sacrée que nos âmes seront désaltérées, selon cette autre parole du Psalmiste : « Ils seront enivrés des biens de votre maison, et vous les rassasierez du torrent de vos délices 1 ». Nous devons donc avoir soif de la sagesse etde la justice, et nous n’en serons pleinement rassasiés qu’à la fin de notre vie, au moment où Dieu nous mettra en possession des biens qu’il nous a promis. Le Seigneur nous a promis de nous élever au même rang que les anges 2: ils ne souffrent pas, comme nous, de la faim et de la soif, car ils se nourrissent d’un aliment immortel : la vérité, la lumière, la justice fait leur nourriture. C’est pourquoi, rien ne manque à leur bonheur : du sein de cette inénarrable félicité, du haut de cette Jérusalem céleste qu’ils habitent, et dont nous sommes encore exilés, ils portent sur nous leurs regards, ils nous plaignent de ce que nous sommes ainsi éloignés du séjour du bonheur: par l’ordre de Dieu, ils viennent ànotre aide pour nous faire parvenir plus sûrement un jour à cette éternelle patrie qui doit nous réunir les uns aux autres, et où nous puiserons dans le Seigneur, comme en une source féconde, la vérité et l’éternité qui doivent mettre le comble à nos désirs. « Mon corps lui-même», dit le Prophète, « sèche du désir de vous voir», parce que, Dieu l’a dit, notre chair ressuscitera d’entre les morts. A notre âme donc est promise la béatitude céleste; à notre corps, la résurrection. Oui, nous ressusciterons dans notre chair: le Seigneur nous en fait la promesse formelle. Ecoutez-le donc bien; apprenez-le, et ne l’oubliez pas : voilà le sujet de notre espérance: voilà pourquoi nous sommes chrétiens. Car nous n’avons pas embrassé la foi pour acquérir un bonheur terrestre, qui devient souvent l’apanage des voleurs et des scélérats : nous sommes chrétiens, et, comme tels, nous avons le droit et le devoir de prétendre à un bonheur bien différent : nous entrerons en possession de ce bonheur quand se seront entièrement
1. Ps. XXXV, 9. — 2. Luc, XX, 36.
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écoulés les temps réservés à l’existence de ce monde. La résurrection de la chair, voilà ce que nous attendons, voilà ce que Dieu nous promet; et elle se fera de manière qu’à la fin des siècles, le corps aujourd’hui habité par notre âme, reviendra à la vie. La grandeur de ce mystère ne doit point effrayer votre foi, car le Dieu qui nous a créé lorsque nous n’existions pas encore, trouvera-t-il une difficulté insurmontable à nous rétablir dans l’état où nous nous trouvons aujourd’hui? Vous n’avez donc aucun motif de douter de la réalité des promesses divines, par cela même que vous voyez les morts se corrompre, et tomber en cendres et en poussière. De ce qu’on brûle le corps d’un défunt, ou de ce que des chiens le dévorent, il ne suit nullement qu’il ne doive pas ressusciter : vous auriez tort de le croire, parce que ces cadavres ont beau être déchirés ou réduits en cendres, ils sont toujours relativement à Dieu dans leur entier : ils ne font, en effet, que retourner et retomber dans ces éléments du monde, du sein desquels le Seigneur les avait primitivement tirés pour en former notre corps nous ne pouvons plus les apercevoir; mais le Seigneur sait où il les reprendra pour nous les rendre, comme, avant de nous créer, il a su où les prendre pour nous les donner. Tel sera donc le caractère de cette résurrection, que notre corps d’aujourd’hui, qui est destiné à sortir plus tard vivant d’entre les morts, ne sera plus, comme maintenant, sujet à la corruption. Aujourd’hui, par une conséquence nécessaire de la fragilité de notre chair mortelle, il faut que nous mangions sous peine d’éprouver le tourment de la faim et de perdre nos forces : il faut que nous buvions, ou que nous ressentions les ardeurs de la soif, et la défaillance : il est indispensable pour nous de nous reposer, parce qu’autrement nous tomberions en langueur, et que le sommeil nous accablerait bientôt. D’autre part, si nous consacrons au sommeil trop de temps, nous nous affaiblissons: c’est pour nous une impérieuse nécessité de sortir de notre assoupissement. Quoique nous buvions et mangions uniquement pour réparer nos forces, si nos repas sont prolongés, au lieu de nous fortifier, ils nuisent à notre santé. Restons droits trop longtemps, nous nous fatiguons, il faut nous asseoir : que nous demeurions, au contraire, trop longtemps assis, la fatigue vient à la rescousse, et nous oblige à nous lever. Remarquez-le encore : notre corps ne demeure jamais dans le même état. De l’enfance nous passons avec une rapidité extrême à la jeunesse : tu crois encore rencontrer un enfant, que déjà tu ne le reconnais plus, il est déjà devenu grand : à cette première jeunesse succède aussi vite l’adolescence : la jeunesse a disparu, et tu n’en saurais plus trouver les traces : l’homme fait se forme à la suite de l’adolescence, que tu chercherais inutilement à retrouver. Enfin, l’âge mûr fait place à la vieillesse, sans laisser aucun vestige de son passage, et le vieillard meurt, et tu n’en vois plus rien. Nos différents âges n’ont donc pas de stabilité : nous ne nous arrêtons nulle part, et, partout, nous rencontrons fatigue, lassitude et corruption. L’objet de nos espérances, la glorieuse résurrection que le Seigneur nous promet, voilà ce qui nous soutient au milieu de nos innombrables défaillances; aussi éprouvons-nous une soif ardente pour ce bienheureux séjour, où nous serons revêtus d’incorruptibilité; aussi, notre corps soupire-t-il lui-même vivement après le jour où il verra Dieu. Plus il souffre au sein de cette Idumée, dans la solitude de ce désert, plus ses désirs s’enflamment; plus il se fatigue, plus il souhaite d’entrer dans la demeure de son éternel repos.
7. Mes frères, on peut encore dire, en un autre sens, que le corps même du véritable chrétien, du fidèle sincère, a soif de Dieu, dès ce monde. Si, en effet, il a besoin de pain, d’eau, de vin, d’argent, du secours d’une bête de somme, il les demande à Dieu, et il ne les demande, ni aux démons, ni, aux idoles, ni àje ne sais quelles puissances de ce monde. H en est qui, pendant le cours de leur vie, au moment où ils souffrent de la faim, abandonnent le vrai Dieu pour s’adresser à Mercure ou à Jupiter, ou à cette- fausse divinité à laquelle ils donnent le nom de Céleste ou à quelqu’autre démon semblable : dès lors que, dans leur détresse, ils ont recours à de pareils soutiens, il est évident que leur corps n’a point soif du Tout-Puissant. Pour ceux d’entre nous, qui soupirent après lui, ils doivent le faire, tout à la fois, par leur âme et par leur corps : par leur âme, car Dieu lui donne une nourriture qui lui est propre, c’est-à-dire, sa parole sainte : par leur corps, puisque le Seigneur lui procure les aliments (23) nécessaires: par l’une et par l’autre, parce qu’il les a créés tous les deux. Pour tes besoins matériels, tu sollicites le secours des démons : est-ce qu’après avoir tiré ton âme du néant, le Très-Haut leur alaissé le soin de créer ton corps?
Ne l’oublie pas, ton âme et ton corps ont un auteur commun; c’est le maître de l’univers : ils sont tous deux sortis de ses mains; tous deux également en reçoivent leur nourriture: aussi faut-il qu’ils ressentent pour Dieu une soif égate, et que dans la multitude innombrable de leurs souffrances, ils soient pareillement et tout ensemble rassasiés.
8. Notre âme et notre corps soupirent donc ardemment, non après une créature quelconque, mais après vous, Seigneur, qui êtes notre Dieu ; or en quel lieu se trouvent-ils pour éprouver cette soif qui les dévore? Le voici : « C’est dans un pays désert, où l’on ne trouve ni chemin ni fontaine». Nous l’avons déjà dit : l’Idumée, ce désert dont il est parlé au titre de notre psaume, n’est autre que ce bas monde. C’est « un pays désert », où n’habite aucun homme; mais il y a plus: « on n’y trouve ni chemin ni fontaine ». Si seulement on rencontrait un chemin dans ce désert: si seulement l’homme qui s’y trouve engagé était à même d’y apercevoir une issue. Mais non : on n’y rencontre personne, la présence d’un de ses semblables n’y vient point réjouir et réconforter le malheureux voyageur : il ne sait pas même par où il pourra en sortir; il est donc condamné à y rester malgré lui. Si, du moins, en ce triste lieu d’exil où il se voit forcé de demeurer il pouvait trouver une source d’eau vive pour s’y rafraîchir. O l’affreux désert ! O l’horrible, l’effrayant , séjour! Pourtant, le Seigneur a pris pitié de notre infortune; il a tracé pour nous une voie dans le désert de notre vie, il nous a donné Notre-Seigneur Jésus-Christ
1. Pour nous consoler dans ce désolant pèlerinage, des prédicateurs de sa parole ont été envoyés par lui vers nous; il nous a donné de l’eau pour nous désaltérer dans cette aride solitude, car il a rempli ses Apôtres de l’Esprit-Saint qui est devenu en eux une source d’eau vive, jaillissant jusqu’à la vie éternelle 2. Nous avons donc ici-bas tout ce que nous pouvons désirer : toutefois, ces secours précieux accordés à notre faiblesse, ce n’est point le désert qui nous les fournit. Aussi, le Psalmiste
1. Jean, XIV, 6. — 2. Jean, IV, 14.
nous a-t-il d’abord parlé des privations pénibles auxquelles nous condamne le désert. Si, après avoir reçu son charitable avertissement, tu viens à trouver pour ta consolation, ou des compagnons bienveillants, ou une route sûre, ou encore des sources abondantes, tu devras conclure que le désert est incapable de te procurer de pareils adoucissements à tes peines, et qu’il faut en rendre grâces à celui qui a bien voulu ne pas te délaisser dans la solitude.
9. « Ainsi, j’ai paru en votre présence dans « votre sanctuaire, afin de voir votre gloire et votre puissance ». D’abord, mon âme a ressenti les ardeurs de la soif dans la solitude du désert; mon corps a partagé ses tourments dans cette terre où l’on ne rencontre ni hommes, ni chemins, ni fontaines : « Aussi, j’ai paru en votre présence, dans votre sanctuaire, pour voir votre gloire et votre puissance ». Nul ne peut entrer en possession du véritable bien qui est Dieu, s’il n’a d’abord éprouvé les tortures de la soif au milieu du désert de la vie, au sein des peines de ce monde où il se trouve plongé. « J’ai paru », dit le Prophète, « en votre présence, dans votre sanctuaire ». On trouve dans votre sanctuaire les plus douces consolations. « J’ai paru en votre présence»; qu’est-ce à dire?
Afin que vous me voyiez, et vous m’avez vu, afin que je pusse vous contempler à mon tour. « J’ai paru devant vous pour voir ». David ne dit pas : J’ai paru devaut vous, afin que vous voyiez; mais il dit : « J’ai paru en « votre présence pour voir moi-même votre « puissance et votre gloire ». C’est pourquoi l’Apôtre s’exprime ainsi : « Maintenant nous « connaissons Dieu, ou plutôt, il nous connaît 1 ». Vous avez d’abord apparu devant Dieu, afin que Dieu pût ensuite apparaître devant vous. « Pour contempler votre puissance et votre gloire ». Que dans ce désert, dans cette solitude, l’homme prétende en tirer et en recevoir son secours, jamais il ne sera admis à contempler la puissance et la gloire du Très-Haut. Il y demeurera condamné à mourir de soif, car il n’y rencontrera ni chemins, ni consolations, ni sources d’eaux vives qui le désaltèrent et l’empêchent de périr. Si, au contraire, il élève vers Dieu ses regards, et que, du fond de son coeur, il lui dise : « Mon âme a soif de vous, Seigneur,
1. Gal. IV, 9.
et mon corps partage ses désirs »; si, au milieu de ses privations, il n’attend de personne autre que Dieu l’adoucissement de ses peines et les choses nécessaires à la vie; si, enfin, il souhaite vivement le jour où,suivant la promesse divine, son corps sortira vivant du tombeau, il trouvera les plus abondantes consolations dans le souvenir qu’il aura gardé du Tout-Puissant.
10. Mes frères, avant le jour de sa bienheureuse résurrection, pendant le cours de sa vie mortelle et de sa fragile existence, notre corps trouve des adoucissements à ses maux dans le pain, l’eau, les fruits, le vin, l’huile, qui entretiennent en lui la vie, et nons sont à tel point nécessaires, que s’ils nous font défaut, nous ne tardons pas à succomber : il y trouve une sorte de bonheur, quoiqu’il ne soit point encore parvenu à jouir de cette santé parfaite au sein de laquelle il ne ressentira ni privations, ni douleurs. Ainsi en est-il de notre âme, même quand elle est encore unie ànotre corps, même au milieu des épreuves et des dangers de ce monde, et des infirmités inhérentes à sa nature : elle aussi trouve son soulagement dans la parole sainte, dans la prière et les entretiens spirituels. Pour elle, comme pour notre corps, il y a donc ici-bas quelque diversion à ses peines Mais lorsqu’aura eu lieu notre résurrection, quand notre corps ne réclamera plus de jouissances matérielles, il habitera le séjour de l’immortalité, et s’y trouvera établi pourjamais: alors aussi un aliment divin deviendra la nourriture de notre âme : elle sera sustentée par le Verbe éternel, qui a fait toutes choses 1. C’est donc pour nous un devoir de rendre grâces au Tout-Puissant de ce qu’il ne nous abandonne pas à notre malheureux sort; il nous donne, en effet, les choses nécessaires à la vie du corps et à celle de l’âme ; et hors même qu’il nous éprouve en ne pourvoyant pas àtous nos besoins, il veut seulement nous instruire et nous porter à l’aimer davantage; ainsi, au lieu de nous laisser corrompre par les plaisirs sensuels, nous conservons de lui un souvenir salutaire. Parfois, il nous retire ce qui nous est nécessaire, il nous frappe, mais pour nous apprendre qu’il est toujours notre maître et qu’il ne cesse d’être notre Père, soit qu’il nous bénisse, soit qu’il nous châtie. Sa providence nous réserve un magnifique
1. Jean, I, 3.
et inamissible héritage. Eh quoi ! si tu veux léguer à ton fils une coupe, un cellier ou un autre objet quelconque, tu lui conseilles d’en faire un bon usage, et pour lui inspirer la sagesse , pour l’empêcher d’abuser de tes biens, et l’exciter à ménager des objets qu’il lui faudra pourtant, comme toi, abandonner plus tard à d’autres, tu lui infliges de sévères corrections , et tu prétendrais n’en pas recevoir de notre Père céleste ! Et tu ne voudrais pas être préparé par les privations et les épreuves, à la possession de l’inamissible héritage qu’il nous réserve ! Cet héritage n’est autre que Dieu lui-même; nous le posséderons et il nous possédera éternellement.
11. Apparaissons donc devant Dieu, dans son sanctuaire, afin qu’il nous apparaisse àson tour; que la sainteté et la vivacité de nos désirs nous transporte jusqu’aux pieds de son trône, et alors nous serons les témoins de la puissance et de la gloire de son Fils. Il ne s’est encore manifesté qu’à un petit nombre d’hommes; que les autres pénètrent dans son sanctuaire, et ils l’y contempleront. Beaucoup s’imaginent qu’il n’a été qu’un homme, puisque, suivant le témoignage des Apôtres du christianisme, il est né d’une femme, qu’il a été crucifié et qu’il est mort, qu’il a conversé, bu et mangé avec les hommes, et qu’il a agi à la manière des autres :
ils ne voient en lui qu’un homme comme un autre; et, pourtant, vous en avez la preuve dans le passage de l’Evangile qu’on vous lisait tout à l’heure, il a établi sa grandeur divine quand il a dit : « Mon Père et moi, nous ne sommes qu’un 1» .Voilà celui qui s’est abaissé jusqu’à se faire homme pour nous relever du sein de notre faiblesse! C’est le souverain Maître de l’univers! C’est l’égal du Père éternel! Voilà comment le Seigneur nous a aimés, avant même que nous l’aimions! Si, avant d’aimer notre Dieu, nous avons reçu de lui un témoignage d’ineffable affection dans la Personne de son égal, de son Fils, qui s’est fait homme comme nous, que ne devons-nous pas attendre de lui pour le moment où nous l’aimerons éternellement? Parce que le Fils de Dieu est devenu semblable à nous, beaucoup de personnes en conçoivent je ne sais quelle basse idée; la raison en est facile à saisir, c’est qu’elles n’ont point pénétré dans son
1. Jean, I, 30.
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sanctuaire, c’est qu’il ne leur a encore manifesté ni sa puissance ni sa gloire; en d’autres termes, elles n’ont point encore purifié leur coeur; par conséquent, elles ne comprennent point la grandeur de sa puissance; elles ne lui rendent point grâces de ce que, malgré sa majesté infinie, il est descendu jusqu’à nous, pour y naître et y souffrir dans l’humiliation; elles sont, en un mot, incapables de contempler sa puissance et sa gloire.
12. « Car votre miséricorde vaut mieux que toutes les vies 1 ». Il y a, en ce monde, pour l’homme, des manières de vivre de plus d’un genre ; mais, dans le ciel, Dieu ne nous en réserve que d’une sorte; et quand il nous l’accordera, ce sera, non en raison de nos mérites, mais par un effet de sa miséricorde. Car pour mériter une pareille faveur,qu’avons-nous fait? En vertu de quelles bonnes oeuvres avons-nous prévenu les dons et les grâces du Seigneur? A-t-il trouvé en nous des actes de vertu à récompenser? Ou plutôt, n’y a-t-il pas trouvé des fautes à punir?
Ah, sans doute il aurait pu, sans injustice, nous punir, car il nous a pardonné bien des chutes; et n’est-ce pas justice que de châtier un pécheur? Et puisqu’il aurait pu, sans blesser nos droits, nous frapper à cause de nos péchés; ç’a donc été de sa part une grande preuve de miséricorde de ne pas nous punir, de nous justifier, de changer notre malice en bonté, et notre impiété en un véritable esprit de religion.
« La miséricorde du Seigneur vaut donc mieux que toutes les vies ». De quelles vies parte le Prophète? De celles qu’embrassent les hommes. Celui-ci choisit la vie du commerçant, celui-là la vie du cultivateur : l’un préfère l’existence du banquier; l’autre, celle du soldat : chacun se décide suivant son goût, d’une manière ou d’une autre. Voilà donc divers genres de vie, mais « votre miséricorde est préférable à toutes les vies ». Ce que vous accordez aux convertis, vaut mieux que ce que choisissent les méchants. Vous nous mettez en possession d’une vie bien autrement précieuse quetoutes celles que nous aurions pu choisir dans le monde. « Parce que votre miséricorde est préférable à toutes les vies, ma bouche chantera vos louanges». Vos louanges ne sortiraient point de mes lèvres, si votre miséricorde ne me prévenait: elles ne sont donc qu’un. effet de votre généreuse
1. Ps. LXII, 4.
bonté à mon égard : non, je ne serais nullement capable de vous bénir, si vous ne
m’en donniez vous-même le pouvoir. « Parce que votre miséricorde est préférable à toutes les vies, ma bouche chantera vos louanges ».
13. « De la sorte je vous bénirai en cette vie, et je lèverai mes mains vers vous en invoquant votre saint nom 1» . «Je vous bénirai de la sorte dans ma vie » : c’est-à-dire, dans la vie dont vous m’avez gratifié ; non pas dans la vie que j’ai choisie parmi toutes celles que se partagent mes semblables, et pour des motifs mondains, mais dans celle que vous m’avez miséricordieusement accordée, afin que je vous bénisse. « Je vous bénirai de la sorte dans ma vie ». Quel sens donner à ces mots, « de la sorte? » J’attribuerai, non à mes mérites, mais à votre bonté pour moi, cette vie au sein de laquelle je chanterai vos louanges. « Et je lèverai mes mains en invoquant votre saint, nom ». Prie donc, et durant ce pieux exercice élève tes mains. Attaché à la croix, Notre-Seigneur a élevé ses mains en notre faveur : Il a étendu les bras pour nous. S’il a agi ainsi en sa douloureuse passion, c’était afin de nous faire étendre les nôtres vers les bonnes oeuvres: sa croix a donc été pour nous une source de grâces. Jésus a élevé ses mains vers le ciel : il s’est offert lui-même pour nous en sacrifice à Dieu son Père, et, par là, il a effacé toutes nos fautes. Levons donc nous-mêmes les nôtres vers le trône du Tout-Puissant dans l’exercice de la prière, afin qu’occupées à opérer toutes sortes de bonnes oeuvres, elles ne se fatiguent point inutilement à s’étendre vers le ciel. Que fait, en effet, celui qui élève ses mains vers Dieu? C’est pour nous un devoir de le faire et de prier le souverain Maître, car, « je veux », dit l’Apôtre, « que les hommes prient en tout lieu, et lèvent vers le ciel leurs mains pures, avec un esprit éloigné de toute colère et de toute contention 2». Pourquoi ce devoir? Pourquoi ce commandement? Afin qu’au moment où nous élèverons nos bras vers Dieu, le souvenir de nos actions se présente à nous. Tu agis ainsi pour demander ce que tu désires par là, tu penses à les employer au bien, pour ne pas avoir à rougir de cette action « Et j’élèverai mes mains, en invoquant votre saint nom ». C’est ainsi qu’en priant nous
1. Ps. LXII, 5 — 2. I Tim, II, 8.
nous soutenons dans cette Idumée, dans ce désert, dans ce pays où l’on ne trouve ni chemins ni fontaines, dans cette solitude affreuse où le Christ s’est fait notre voie 1; voie, néanmoins, qui ne nous est pas venue de cette terre maudite. « J’élèverai mes mains en invoquant votre saint nom ».
14. Mais quand j’élèverai mes mains pour invoquer votre saint nom, que vous dirai-je? Que pourrai-je vous demander? Mes frères, toutes les fois que vous élevez vos mains vers le trône de l’Eternel, réfléchissez à ce que vous allez lui demander;
car, ne l’oubliez pas, vous vous adressez au Tout-Puissant. Ne sollicitez de sa part rien de ce que lui demandent ceux qui n’ont pas encore la foi : il faut que l’objet de votre prière soit digne de lui et de vous. Voyez quels biens le Seigneur accorde même aux impies; et tu demanderais à ton Dieu des richesses? Mais n’en comble-t-il pas les scélérats eux-mêmes , ceux qui ne croient pas en lui? Ce qu’il donne aux méchants mérite-t-il vraiment ta considération? Ne sois donc pas étonné, si les bienfaits accordés par la Providence aux pécheurs sont peu de chose, puisqu’ils sont dignes de pareilles gens ; n’attribue donc aucun prix aux faveurs que Dieu leur départit. Sans doute, tous les biens temporels viennent du Créateur; pourtant, veuillez y faire attention, les dons qu’il répand sur les impies comme sur les justes, doivent être considérés comme étant de mince valeur: il nous en réserve de bien autres. Toutefois, que les uns nous apprennent à juger sainement des autres. Voyez quels bienfaits il répand sur ceux qui l’offensent. Il fait luire sur eux les rayons du soleil ; mais, remarquez-le, les bons et les méchants se trouvent, en cela, également favorisés. Il fait descendre sur leurs propriétés les ondées du ciel, comme sur le reste de la terre. Qui est-ce qui pourrait dire la fécondité que ces pluies apportent avec elles! Néanmoins, elles sont encore le partage des justes et des pécheurs, car nous lisons dans l’Evangile : « Il fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et fait tomber la pluie sur les justes et sur les pécheurs 2». La chaleur et la lumière du soleil, l’abondance des pluies, et tous les biens, dont elles sont la source, nous devons les demander à Dieu, parce qu’ils nous sont nécessaires; mais à ces bienfaits de la Providence ne doivent pas se
1. Jean, XIV, 6. — 2. Matth V, 45.
borner nos désirs, parce qu’ils sont communs à ceux qui servent le Seigneur et à ceux qui l’offensent. Quel doit donc être l’objet de nos prières, au moment où nous élevons nos mains vers le ciel? Le Psalmiste nous l’indique autant, du moins, que la chose lui est possible. Pourquoi avoir dit : Autant que la chose lui est possible? Autant qu’une bouche d’homme est capable de le dire à une oreille humaine : car l’Esprit-Saint se sert ici de l’intermédiaire d’in homme et de certaines comparaisons pour se mettre à la portée des plus ignorants, et même des enfants. Que dit donc le Prophète? Que demande-t-il? « J’élèverai mes mains vers vous en invoquant votre saint nom ». Qu’obtiendra-t-il? «Mon âme sera remplie et comme engraissée de vos bénédictions ». Pensez-vous, mes frères, qu’il sollicite pour son âme une sorte d’embonpoint matériel? oh! non, il ne borne pas ses désirs à si peu de chose : il ne souhaite ni béliers ni porcs engraissés; il ne ressemble point à ces hommes, qui entrent dans une taverne, pour y demander des mets aussi substantiels et s’y rassasier ; et si nous le croyions capable de pareille chose, en vérité serions-nous dignes d’écouter la parole sainte? Nous devons donc entendre ce verset dans un sens spirituel. Il y a une sorte de graisse propre à notre âme : cet aliment, qui satisfait surabondamment à ses besoins, n’est autre que la sagesse. Les âmes auxquelles elle fait défaut, maigrissent en quelque sorte, et dépérissent à tel point que bientôt elles se trouvent trop faibles pour opérer n’importe quelle bonne oeuvre. Mais pourquoi cette faiblesse extrême dans la pratique des vertus chrétiennes? Parce que l’embonpoint qui résulte pour elles d’une alimentation riche, leur fait défaut, L’apôtre saint Paul nous parle de cet état de luxuriante santé spirituelle, et recommande à chacun de nous de faire le bien écoute ses paroles, les voici : « Dieu aime celui qui donne de bon coeur et avec joie 1». Cette vigueur, où notre âme la puise-t.elle, sinon en Dieu, comme à une source abondante? Mais qu’est-ce que cette énergie en comparaison de celle que le Seigneur nous accordera dans le ciel, lorsqu’il sera lui-même notre nourriture? Pendant le cours de cette vie passagère, sur cette terre d’exil, nous ne pouvons pas dire ce que nous serons
1. II Cor. IX, 7.
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pendant l’éternité; aujourd’hui, pendant que nous élevons nos mains vers Dieu, nous lui demandons peut-être cette surabondance, au sein de laquelle nous serons un jour rassasiés, où disparaîtra tout à fait notre indigence; où, enfin, nous ne désirerons plus rien, parce que nous posséderons tout ce qui peut ici-bas enflammer nos désirs, tout ce que nous aimons comme étant digne de nos affections. Déjà nos ancêtres sont morts, mais Dieu est toujours vivant: nous ne pouvons, par conséquent, jouir toujours de la présence de nos pères; mais dans le ciel, dans la véritable patrie, nous serons toujours en la présence du Dieu vivant, de notre Père céleste. Dès lors que notre patrie d’ici-bas est terrestre, tant de plaisirs qu’elle nous offre, nous en sortirons un jour: d’autres hommes y naîtront nécessairement, et ils apparaîtront sur la scène de ce monde, pour en éloigner leurs parents, qui l’habitent aujourd’hui. Un enfant ne reçoit l’existence que iour dire à l’auteur de ses jours : Que fais-tu ici? Venir après d’autres, naître, et chasser devant nous ceux qui nous ont précédés dans le chemin de la vie, voilà notre destinée sur la terre : au ciel, nous vivons tous simultanément, sans nous rein placer les uns les autres, parce que personne ne cédera sa place et personne ne sera là pour la prendre. O bienheureuse patrie! qui est-ce qui pourrait en dépeindre les charmes? Sur la terre tu aimes les richesses? Au ciel, tu posséderas Dieu lui-même. Tu éprouves un indicible plaisir à te désaltérer à une source d’eau vive? Y a-t-il rien de plus limpide ou de plus pur que la source de la sagesse éternelle? Le Seigneur, qui a créé l’univers, te tiendra lieu de tout ce que tu peux aimer. «Mon âme sera remplie et comme engraissée de vos bénédictions, et mes lèvres s’ouvriront avec bonheur pour vous louer. Au milieu de ce désert, j’élèverai mes mains vers vous en invoquant votre saint nom: et mon âme sera remplie et comme engraissée de vos bénédictions, et mes lèvres s’ouvriront avec bonheur pour vous louer». Pendant que la soif nous tourmente, c’est pour nous un devoir de prier; quand nous n’en souffrirons plus, au lieu de prier Dieu, nous le louerons: « Et mes lèvres s’ouvriront avec bonheur pour vous louer ».
15. « Je me souviendrai de vous sur ma couche, et, dès le matin, je méditerai vos merveilles, parce que vous êtes mon protecteur 1 ». Ce lit du Prophète, c’est son repos. Puisse celui qui jouit du repos, ne pas oublier le Seigneur! Plaise à Dieu que celui qui est tranquille, ne se laisse pas corrompre, et ne perde point le souvenir du Tout-Puissant! Et dès lors qu’il en sera ainsi, il gardera le souvenir du Seigneur dans tout ce qu’il fèra. Par le point du jour il entend les actions de l’homme, parce que, dès le matin, chacun se met au travail. Que dit-il donc? ou plutôt, que veut-il dire par ces paroles : « Je me souviendrai de vous sur ma couche, et dès le matin je méditerai vos merveilles? »
Il veut dire : Si je ne me souviens pas de vous sur nia couche, je ne serai pas davantage disposé, dès Je matin, à niéditer vos merveilles; car celui qui oublie Dieu au sein du repos, pensera-t-il à lui au moment d’agir? Mais l’homme qui eu garde le souvenir pendant le repos, ne l’oublie pas non plus clans l’action ; car il craint alors de tomber en défaillance. « Et dès le matin je méditerai vos merveilles, parce que vous êtes mon protecteur ». De fait, si Dieu ne venait à notre secours, jamais nous ne serions capables d’opérer le bien et d’accomplir nos devoirs. Nos actions doivent être marquées au coin de l’honnêteté : et puisque Jésus-Christ nous instruit de ce que nous avons à faire, notre conduite doit être lumineuse et pure. L’Apôtre nous en avertit : « Celui qui fait mal », dit-il, « agit dans les ténèbres, et non pas aux premiers rayons du soleil. Ceux qui s’enivrent, s’enivrent pendant la nuit; et ceux qui dorment, dorment pendant la nuit: pour nous, qui sommes des enfants de lumière, soyons sobres». Il nous recommande de vivre honnêtement, et de marcher à la lumière du jour. « Marchons avec honnêteté, comme au grand jour 2. Parce que», ajoute-t-il, « vous êtes les enfants du jour et de la lumière, et non les enfants de la nuit et des ténèbres 3 ». Quels sont ces enfants de la nuit et des ténèbres? Ce sont ceux qui font toujours le mal. Et ils sont à tel point des enfants de la nuit, qu’ils craignent de laisser voir leurs oeuvres : ils ne font le mal en public, que quand beaucoup d’autres agissent de la sorte : et lorsqu’ils sont presque seuls à le faire, ils se cachent. Pour commettre
1. Ps. LXII, 7, 8. — 2. Rom. XIII, 13. — 1 Thess. V, 5-8.
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publiquement le péché, on se trouve, à la vérité, exposé à la lumière du soleil, mais on est plongé dans les ténèbres du coeur. Il n’y a donc, pour agir dès le matin, que ceux qui se conduisent chrétiennement. Celui qui se souvient du Christ pendant le repos, s’en souvient aussi pendant le cours de toutes ses actions, et le Sauveur lui vient en aide pour l’accomplissement de ses devoirs, afin que sa faiblesse ne l’entraîne point à des chutes déplorables. « Je me souviendrai de vous sur ma couche, et, dès le matin, je méditerai vos merveilles, parce que vous êtes mon protecteur ».
16. « Et je tressaillerai de joie à l’ombre de vos ailes » . Mes bonnes oeuvres me jettent
en des transports de joie, parce que vos ailes sont étendues sur moi. Je ne suis qu’un petit
oiseau : si vous ne me protégez, le vautour m’enlèvera. S’adressant à Jérusalem, à cette ville qui l’a fait mourir sur la croix, Notre-Seigneur dit quelque part : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses petits sous ses ailes 1! » Nous sommes petits: que Dieu donc nous garde à l’ombre de ses ailes! Et quand nous serons devenus grands, il nous sera encore utile d’être protégés par le Seigneur, et de nous tenir toujours, comme si nous étions petits, sous ses ailes, parce qu’il sera toujours plus grand que nous : jamais nous ne parviendrons à l’égaler, n’importe à quelle hauteur nous puissions parvenir. Que personne donc ne dise : Daigne le Seigneur étendre sur moi sa protection, parce que je suis petit! car, à aucune époque, on ne pourra arriver à un tel point de grandeur, qu’on soit à même de se suffire sans lui. Sans le secours de Dieu, tu n’es rien. Aussi devons-nous désirer son incessant secours, et si nous savons nous montrer petits à son égard, nous trouverons en lui la source d’une véritable grandeur. « Et je tressaillerai de joie à l’ombre de vos ailes».
17. « Mon âme s’est étroitement uni à vous pour vous suivre 2 ». Voyez le Prophète comme il s’attache fortement à Dieu, sous l’influence de ses désirs et de la soif qui le tourmente! Puissions-nous éprouver nous-mêmes ses sentiments affectueux pour le Seigneur! Puissent ces sentiments germer dans
1. Matth. XXIII, 37. — 2. Ps. LXII, 9.
vos coeurs, y recevoir la rosée de la grâce, y grandir, y arriver à un tel degré de vigueur que vous puissiez dire du fond de votre être: « Mon âme s’est unie étroitement au Seigneur pour le suivre ». Quel est donc ce lien étroit, et si j’osais parler ainsi, cette glu qui nous unit à Dieu? C’est la charité. Si seulement cette charité, cette glu établissait l’union entre le Tout-Puissant et ton âme, et la faisait venir après Dieu ! Je dis après Dieu, et non avec lui, parce qu’il doit te précéder, et tu dois le suivre; car quiconque veut marcher devant lui, prétend vivre au gré de ses propres caprices et dans l’indépendance à l’égard de l’Eternel. Aussi Pierre fut-il repoussé, pour avoir osé donner des conseils à Jésus-Christ la veille de sa passion. Alors, cet Apôtre était encore faible et ignorant : il ne savait pas encore de quelle utilité devait être, pour le genre humain, le douloureux sacrifice du Sauveur. Notre-Seigneur, qui était venu en ce monde pour nous racheter du prix de son sang, prédit à ses disciples les circonstances diverses de son agonie et de sa mort. Pierre fut saisi d’épouvante en apprenant de la bouche même de Jésus que son Maître allait bientôt mourir; il s’imaginait que le Christ vivrait toujours tel qu’il le voyait, car il ne voyait rien que d’un oeil charnel, et son affection pour le Sauveur était tout humaine. Aussi s’écria-t-il: « Mais, non, Seigneur, il n’en sera pas ainsi : vous prendrez pitié de vous-même », « Arrière, Satan, arrière», répondit Jésus : «loin de goûter les choses de Dieu, tu n’as de goût que pour celles du monde 1 ». Quel est le sens de ces mots : « Tu n’as de goût que pour les choses de ce monde ?» Le voici : Tu veux marcher devant moi; c’est pourquoi retourne en arrière, et,au lieu de m précéder, tu me suivras.
A la suite du Sauveur, il pourrait dire : « Mon âme s’est unie étroitement à vous pour vous suivre ».
Le Psalmiste ajoute avec raison : « Et votre main droite m’a soutenu. Mon âme s’est unie étroitement à vous pour vous suivre, et votre main droite m’a soutenu ». Jésus-Christ a tenu ce langage en nous, c’est-à-dire, dans l’homme dont il s’était revêtu pour nous racheter; l’Eglise le dit elle-même dans la personne de Jésus-Christ son chef, car elle a déjà souffert ici-bas de cruelles persécutions, et en souffre aujourd’hui encore
1. Matth. XVI, 22, 23.
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dans chacun de ses enfants. Où est le parfait chrétien, qui n’éprouve toutes sortes de tentations? Tous les jours, le démon et ses anges le tourmentent pour le pervertir; dans ce but, ils emploient tour à tour les désirs mauvais, les passions coupables, la promesse du gain, la crainte des pertes temporelles, l’espérance de la vie, la peur de la mort, l’inimitié d’un grand de la terre, l’amitié d’un prince. Le démon ne néglige rien pour nous faire perdre l’amitié de Dieu : aussi vivons-nous en de continuelles persécutions : aussi rencontrons-nous, dans Satan et ses anges, d’infatigables ennemis; mais pourquoi trembler? Si l’esprit infernal est pareil à un vautour, ne sommes-nous point cachés sous les ailes d’une poule divine, et peut-il nous atteindre?Cette poule, qui nous rassemble sous ses ailes, jouit d’une force invincible. Sans doute, elle est devenue faible pour nous; mais Notre-Seigneur Jésus-Christ, la sagesse de Dieu incarnée, trouve en lui-même une force irrésistible. On peut donc attribuer à l’Eglise, comme au Christ, ces paroles : « Mon âme s’est unie étroitement à vous pour vous suivre, et votre main droite m’a soutenu ».
18. «Mes ennemis ont inutilement cherché à perdre mon âme 1 ». Quel mal m’ont causé ceux qui cherchaient à me perdre? Si seulement ils cherchaient mon âme pour s’unir à elle par les liens d’une même foi ! Mais non ils l’ont cherchée pour me l’ôter. Et toutefois, à quoi pouvaient aboutir leurs efforts? étaient-ils capables de détruire le lien, la glu, qui la tenaient unie à Dieu? « En effet, qui nous séparera de l’amour de Jésus-Christ? Sera-ce l’affliction, ou l’épreuve avec ses ennuis, ou la persécution, ou la faim, ou la nudité, ou le glaive 2? Votre main droite m’a soutenu. La force du lien qui m’attache à vous, Seigneur, et votre main toute-puissante ont paralysé leurs efforts, et c’est inutilement qu’ils ont cherché à perdre mon âme». Ces ennemis dont parle le Psalmiste, désignent, si l’on veut, ceux qui ont persécuté ou voudraient persécuter 1’Eglise; mais ils représentent particulièrement les Juifs, qui ont cherché à perdre l’âme du Christ, soit comme chef, puisqu’ils l’ont crucifié, soit comme corps, en persécutant après la mort du Sauveur ses premiers disciples. « Ils ont cherché à perdre mon âme : ils seront précipités
1. Ps. LXII,10. — 2. Rom. VII, 35.
dans les profondeurs de la terre ». Dans la crainte de perdre la terre, ils ont attaché à la croix le Fils de Dieu; c’est pourquoi ils ont été précipités dans les profondeurs de la terre. Par « ces profondeurs de la terre », que peut-on entendre? Les passions, les désirs terrestres, Il vaut bien mieux vivre sur la terre, que de s’enfoncer dans ses abîmes sous l’influence des passions mondaines. Quiconque, en effet, s’abandonne aux désirs terrestres, contrairement à ses intérêts éternels, se place sous la terre, car il la préfère réellement à son âme; il la met au-dessus de lui, il se constitue en dessous d’elle. Notre-Seigneur opérait d’innombrables prodiges, attiré par un spectacle si nouveau, le peuple se précipitait sur ses pas; dans la crainte de perdre la terre, on entendit les Juifs s’écrier « Si nous le laissons vivre, les Romains viendront, et ils nous enlèveront notre ville et notre pays 1». Ils ont craint de perdre la terre, etidu même coup ils se sont jetés dans ses abîmes, et ce qu’ils craignaient leur est arrivé. La mort du Sauveur leur parut le moyen le plus sûr de n’être pas dépossédés de leur terre, et ce fut précisément elle qui causa leur ruine. Le Christ leur avait dit « On vous ôtera votre royaume, pour le donner à un peuple qui accomplira les devoirs de la justice 2 ». En conséquence de cette menace, ils le mirent à mort; des malheurs sans fin, des persécutions atroces suivirent de près leur déicide. Vaincus par les empereurs romains et les rois des nations étrangères, chassés du pays même qui fut témoin du supplice sanglant du Christ, ils ont laissé leur patrie au pouvoir des chrétiens: le crucifié y règne aujourd’hui, partout retentissent ses louanges; on n’y rencontre plus un seul Juif: tous ses ennemis ont disparu. La Judée n’a plus d’autres habitants que les disciples du Sauveur. Les Juifs ont eu peur de se voir enlever leur pays par les Romains: tour éviter cette catastrophe, ils ont cloué Jésus-Christ àla croix, et, en punition de leur crime, les Romains sont venus les dépouiller de leur royaume. Donc, « mes ennemis seront précipités dans les profondeurs de la terre ».
19. « Ils tomberont sous le tranchant du glaive 3». L’accomplissement de cette prophétie a eu lieu d’une manière frappante à l’égard des Juifs: leurs ennemis sont venus
1. Jean, XI, 48. — 2. Matth. XXI, 43. — 3. Ps. LIII, 11.
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et les ont exterminés. « Ils seront la proie des renards». Sous ce nom se trouvent désignés les rois qui gouvernaient le monde au moment où la nation juive fut détruite. Ecoutez bien, mes frères; apprenez et coin prenez que le Prophète donne à ces rois le nom de renards. Le Sauveur lui-même a ainsi appelé le roi Hérode : « Allez, dites à ce renard 1». Voyez, et remarquez-le attentivement : les Juifs n’ont pas voulu du Christ pour leur roi, et ils sont devenus la proie des renards, Au moment où Pilate, gouverneur de la Judée pour les Romains, céda aux vociférations des Juifs et condamna Jésus à mort, il leur dit « Voulez-vous donc que je crucifie votre roi? » Car on l’appelait le Roi des Juifs, et il l’était effectivement. Ceux-ci lui refusèrent ce titre, et répondirent : « Nous n’avons pas d’autre roi que César 2». Ils repoussèrent la domination d’un Agneau, pour se soumettre à celle d’un renard: ce fut donc avec justice qu’ils devinrent la proie des renards.
20. « Mais le roi 3»; le Prophète veut parler ici du roi que les Juifs ont éloigné d’eux pour se soumettre à un renard : « Mais le roi », c’est donc à dire, le véritable roi, dont la puissance a été consacrée par l’inscription placée sur l’instrument de son supplice: inscription écrite en hébreu, en grec et en latin, et conçue en ces termes : Voici « le Roi des Juifs ». Par elle, tous les témoins de la mort du Sauveur ont pu connaître la gloire du roi des Juifs, comme aussi se convaincre du crime honteux de ces déicides qui ont repoussé leur vrai Maître pour se plier sous le joug d’un renard, du César romain. « Mais le Roi mettra sa joie en Dieu »; pour eux, ils deviendront la proie des renards, « mais le roi se réjouira dans le Seigneur ». Ils avaient cru remporter une éclatante victoire sur leur roi en le condamnant à la mort de la croix, et voilà que par son supplice sanglant, il a racheté l’univers. « Mais le Roi se
1. Luc, XIII, 32. — 2. Jean, XIX, 15. — 3. Ps. LXII, 12.
réjouira dans le Seigneur, et tous ceux qui jurent par son nom, seront honorés ». Pourquoi « ceux qui jurent par son nom, seront-ils honorés ? » Parce qu’ils auront choisi le Christ pour leur roi, au lieu de choisir un renard: parce qu’au moment où les Juifs l’outrageaient, Jésus-Christ a payé le prix de notre rançon. Nous lui appartenons donc puisqu’il nous a rachetés, et qu’à cause de nous il a vaincu le monde, non par la force des armes, muais avec le bois dérisoire de sa croix. « Mais le roi se réjouira dans le Seigneur, et tous ceux qui jurent par son nom, seront honorés ». Qui est-ce qui jure par son nom? Tous ceux qui lui consacrent leur vie; tous ceux qui lui font des promesses et les accomplissent; tous ceux qui se font chrétiens. Voilà ce que le Prophète veut dire par ces paroles: « Ceux qui jurent par son nom, seront honorés. La bouche des méchants sera fermée pour toujours». Quelles iniques paroles les Juifs ont prononcées! Quels méchants discours ont tenus les Juifs et ceux qui ont défendu le culte des idoles en persécutant les chrétiens ! Par les mauvais traitements qu’ils faisaient subir aux disciples du Sauveur, ils s’imaginaient pouvoir en finir bientôt avec eux, et pendant ce temps-là le nombre des chrétiens augmenta sensiblement, tandis qu’ils disparurent eux-mêmes, et qu’il n’en resta pas de traces. « La bouche des méchants sera fermée pour toujours». Aujourd’hui, il n’y a personne pour oser parler en public contre Jésus-Christ: tous redoutent sa puissance, « parce que la bouche des méchants sera fermée pour toujours». Quand le Sauveur était revêtu de la faiblesse de l’Agneau, les renards étaient remplis de hardiesse pour l’attaquer et l’insulter; mais ils gardent le silence depuis qu’il est devenu le lion de la tribu de Juda, et qu’il a vaincu 1. « Car la bouche des méchants sera fermée pour toujours ».
1. Apoc. V, 5.
DISCOURS SUR LE PSAUME LXIII.
SERMON AU PEUPLE.
VANITÉ DE LA CRAINTE DES MÉCHANTS.
Les paroles de ce Psaume conviennent parfaitement à Jésus-Christ souffrant dans son corps et dans sa personne. Il demande à Dieu d’être délivré de la crainte de leurs ennemis, car ils ne sont pas redoutables. Les Juifs ont tendu des pièges au Sauveur ils ont mis en jeu toute leur malice, ils l’ont fait mourir mais en définitive, à quoi ont- ils réussi? à travailler à leur propre confusion, car Jésus-Christ est ressuscité, l’Evangile a été prêché dans le monde. Mais si la crainte de nos ennemis est vaine, celle de Dieu est nécessaire pour établir, dans notre coeur, la droiture qui nous préservera de la condamnation finale et nous sauvera.
1. Nous solennisons le jour anniversaire de la mort de saints martyrs : une telle fête doit nous combler de joie, en même temps qu’elle doit nous rappeler leurs souffrances, et les immortelles espérances qui les ont soutenus au milieu de leurs supplices. Jamais ils n’auraient eu assez de force et de courage pour supporter, avec un corps fragile, les tortures auxquelles ils ont été condamnés, s’ils n’avaient eu en vue les inénarrables délices du repos céleste. Pour entrer dans l’esprit de cette solennité, nous allons nous entretenir ensemble de ce psaume. Hier, j’ai entretenu bien longuement votre charité; et, pourtant, il m’est impossible de célébrer ce grand jour, sans remplir encore à votre égard les devoirs de ma charge.
Le psaume qui nous occupe en ce moment, a particulièrement trait à la passion du Seigneur : il convient donc d’en donner aujourd’hui l’explication, car les martyrs n’auraient pu se montrer si fermes, s’ils n’avaient porté leurs regards sur celui qui a souffert le premier; ils n’auraient pu souffrir comme lui, s’ils n’avaient eu dans le coeur l’espérance de la résurrection glorieuse, dont il leur a donné la preuve anticipée dans sa personne. Du reste, votre sainteté ne l’ignore pas : Notre-Seigneur Jésus-Christ est notre chef, et tous ceux qui lui sont unis par la charité, sotit ses membres; et quand vous entendez sa voix, vous le savez très-bien, c’est tout à la fois la voix du chef et celle des membres, et cette voix concerne et regarde non-seulement le Seigneur Jésus, qui est déjà monté au c:el, mais encore les membres de ce chef sacré, qui doivent l’y suivre un jour. Reconnaissons donc, dans ce psaume, la parole du Sauveur et la nôtre : et que personne d’entre nous ne dise que nous sommes aujourd’hui exempts de souffrances et de tribu-la lions: car, je vous l’ai dit souvent, si l’Eglise était autrefois battue par la tempête dans la généralité de ses membres, elle est maintenant tourmentée en particulier dans chacun d’eux. Le Seigneur tient enchaînée la puissance du démon, et il n’est pas à même de faire tout le mal qu’il pourrait et voudrait faire ; mais le pouvoir de tenter les fidèles, autant qu’il est utile à leur avancement dans le chemin de la vertu, lui a été laissé. Il ne nous serait nullement avantageux d’être exempts d’épreuves; ne prions donc pas Dieu de nous en préserver, mais demandons-lui la grâce de ne point succomber à la tentation.
2. Disons-lui donc comme le Prophète « O Dieu , écoutez la prière que je vous adresse dans mon affliction délivrez-moi de la crainte de mon ennemi ». Les ennemis du nom chrétien ont persécuté les martyrs quelle était alors la prière adressée à Dieu par le corps du Christ? li demandait que ses membres fussent délivrés des persécutions de leurs ennemis et n’eussent point, de la part de ceux-ci, à subir le dernier supplice. Leur prière a-t-elle été inutile, parce qu’ils sont morts au milieu des tourments? au sein de la douleur et de l’humiliation, ils ont espéré en Dieu et néanmoins, le Seigneur ne les a-t-il pas abandonnés, comme s’il méprisait
1. Ps. LXIII, 2.
leur fidélité et les témoignages de leur suprême confiance? Oh! non, mes frères. «Y a-t-il un seul homme qui ait invoqué Dieu, et se soit vu rejeté de lui? Où est celui qui « a mis son espérance dans le Seigneur, et e qui s’en est trouvé abandonné 1? » Leur prière était exaucée, ils succombaient, et néanmoins ils étaient délivrés de la puissance de leurs ennemis.
Ceux d’entre les chrétiens qui cédaient à la crainte et aux menaces, on les laissait vivre, et par là même ils devenaient les victimes de leurs adversaires. En mourant, les uns triomphaient; les autres succombaient, même en continuant de vivre: aussi, dans les transports de leur joie et de leur reconnaissance, les martyrs disaient-ils « Si le Seigneur n’avait été avec nous, ils nous auraient dévorés tout vivants 2 ». Plusieurs sont devenus, de leur vivant, les victimes de leurs adversaires ; plusieurs autres étaient alors déjà morts. Ceux qui ont regardé comme indigne d’un homme sérieux la foi chrétienne, étaient déjà morts, quand ils ont été anéantis par leurs ennemis ; mais ceux-là ont succombé de leur vivant, au pouvoir des persécuteurs, qui ont reconnu dans l’Evangile l’expression de la vérité, qui voyaient dans le Christ lè Fils de Dieu, qui ont lait profession extérieure de cette vérité qu’ils croyaient de toute la force de leur âme, et qui néanmoins ont faibli au milieu des tortures, et sacrifié aux idoles. Les uns étaient déjà morts, quand ils ont été dévorés par leurs adversaires les autres sont morts, parce qu’ils ont été dévorés. Quoique dévorés vivants, ils n’ont pu survivre à leur défaite. C’est pourquoi telle est la prière des martyrs « Seigneur, délivrez mon âme de la crainte de mes ennemis » . Je ne vous demande pas qu’ils ne me fassent point mourir, mais je vous demande de ne point craindre mon ennemi, lors même qu’il me donnerait le coup de la mort. Le serviteur demande donc, dans cette prière, le courage que le divin Maître exigeait de ses disciples : « Ne craignez pas », leur disait-il, « ceux qui tuent le corps et ne e peuvent tuer l’âme; craignez plutôt celui qui a le pouvoir de tuer le corps et l’âme, et de les précipiter dans la géhenne du feu 3. Oui », ajoutait-il en un autre endroit, « oui, je vous le dis, craignez un tel homme 4 » Qui sont ceux qui donnent la
1. Eccli. II, 11, l2. — 2. Ps. CXXIII, 3.— 3. Matth. X, 28.— 4. Luc, XII, 5
mort au corps? Ce sont les ennemis. Quelle recommandation fait le Seigneur? De ne pas les craindre. Prions-le donc de nous accorder ce qu’il exige. de nous. « Seigneur, préservez mon âme de la crainte de mon ennemi ». Que je sois à l’abri de la crainte de mon ennemi, mais que la crainte de votre saint nom me domine tout entier. Puissé-je redouter, non point celui qui tue le corps, mais celui qui peut tuer le corps et l’âme, et les précipiter dans la géhenne du feu! Me voir complètement à l’abri de la crainte, ce n’est point là l’objet de mes désirs : ce que je veux, c’est de ne pas craindre mon ennemi, c’est de vous servir, Seigneur, dans la crainte de vos jugements.
3. « Vous m’avez protégé contre l’assemblée des méchants, contre la multitude de ceux qui commettent l’iniquité 1». Ici, portons nos regards sur notre chef. Beaucoup de martyrs ont pu, à juste titre, se plaindre des procédés des méchants et des pécheurs, mais nul -d’entre eux n’a eu à souffrir, de leur part, autant que le Sauveur: en considérant ce qu’il a enduré, nous comprendrons bien mieux ce qu’ils ont supporté. Il a été protégé contre l’assemblée des méchants: Dieu lui accordait son secours; il n’a pas lui-même abandonné son corps à la volonté perverse des pécheurs : Fils de Dieu incarné, Fils de Dieu et Fils de l’homme tout ensemble, Fils de Dieu à cause de la substance divine qu’il possédait, Fils de l’homme, à cause de la forme d’esclave dont il s’était revêtu 2, il le protégeait: car il avait le pouvoir de donner sa vie et de la reprendre 3. Quel mal ses ennemis ont-ils pu lui faire? Ils ont fait mourir son corps, mais ils n’ont pu faire mourir son âme. Veuillez remarquer ceci. C’eût été peu pour lui d’exciter de bouche ses disciples au martyre: il fallait qu’il leur prêchât d’exemple: ses leçons n’en devaient être que plus puissantes sur leurs coeurs. Vous savez quelles étaient ces assemblées de méchants: c’étaient celles des Juifs; vous connaissez l’iniquité de cette multitude de pécheurs: elle a consisté dans le dessein formé par eux de faire mourir Notre-Seigneur Jésus-Christ. « J’ai opéré sous vos yeux un si grand nombre de bonnes oeuvres: pour laquelle voulez-vous me mettre à mort 4 ? »
Il avait supporté patiemment les indiscrets empressements de tous leurs
1. Ps. LXIII, 3. — 2. Phil. II, 6, 7. — 3. Jean, X, 18.— 4. Jean, X, 32.
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malades, guéri tous leurs infirmes, prêché au milieu d’eux la parole de Dieu; il avait mis le doigt sur leurs vices pour leur en inspirer la haine, et non pour leur faire détester le médecin, qui voulait leur rendre la santé de l’âme: au lieu de lui témoigner de la reconnaissance pour tant de guérisons, ils se montrèrent ingrats : à les voir s’emporter contre lui, on eût dit qu’une fièvre violente leur avait ôté le sens, et qu’une sorte de rage les animait à l’égard du bienveillant médecin, qui était venu apporter un remède à leurs maux : ils formèrent donc le projet de le perdre, comme s’ils voulaient s’assurer de ce qu’il était: un homme, comme les autres, sujet à la mort, ou un homme supérieur aux autres, et à l’abri des coups du trépas. Le livre de la Sagesse de Salomon a prédit les paroles qu’ils prononcèrent alors : « Condamnons-le à mourir d’une mort infâme : éprouvons si ce qu’il a dit est véritable. S’il est le Fils de Dieu, que Dieu le délivre 1 !» Voyons ce qu’il en est advenu