Enarrationes in Psalmos (page 16)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

tuer. « Ils ont tendu des filets à mon âme ».

Qu’est devenue cette parole: « Vous avez brisé mes liens 1? » et cette autre: « Le filet a été rompu, et nous nous sommes échappés?» Comment pourrons-nous bénir Dieu « de ne pas nous avoir donnés comme une proie à leurs dents 2?» Ils nous ont tendu des filets, mais le Dieu qui garde Israël ne nous abandonne pointentre les mains des chasseurs. « Ils ont tendu des pièges à mon âme, et ceux qui sont forts sont venus fondre sur moi » . Il ne faut pas glisser à la légère sur ces mots « Ceux qui sont forts»

: nous devons soigneusement chercher à savoir quels sont ces forts prêts à fondre sur nous. Ils sont remplis de force, mais pour attaquer des infirmes, des gens dépourvus de santé et de force. Néanmoins l’Ecriture donne des louanges aux faibles et blâme les forts. Comprenons donc bien à qui le Prophète donne le nom de fort. D’abord, le Seigneur attribue la force au démon lui-même : « Personne », dit-il, « ne peut entrer dans la maison du fort ni enlever ses dépouilles, s’il ne lie le fort 3». Aussi a-t-il lié le fort par sa puissance souveraine comme par des chaînes de fer, et lui a-t-il enlevé ses dépouilles pour les consacrer à son propre usage; car tous les pécheurs appartenaient au démon : par la foi, ils sont devenus la propriété du Christ : c’était à eux que l’Apôtre disait : « Vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur 4; qui a fait voir les richesses de sa grâce envers les vases de miséricorde 5» . On 1eut donc déjà interpréter ainsi le mot «forts».

Parmi les hommes, il en est qui sont forts d’une force digne de reproche et de blâme, qui mettent leur espérance dans les plaisirs de ce monde. Est-ce qu’il ne vous semble pas avoir été doué d’une grande force, ce riche dont nous entretenait tout à l’heure l’Evangile? Il avait hérité d’un terrain singulièrement fertile : dans l’incertitude et l’embarras de ce qu’il ferait pour mettre à couvert ses récoltes, il s’imagina de détruire ses anciens greniers, d’en construire de nouveaux sur un plan autrement vaste, afin de pouvoir, ces travaux menés à bonne fin, tenir ce langage à son âme: « Mon âme, tu as de grands biens: mange, bois, réjouis-toi, rassasie-toi de tes richesses 6». Quelle force aperçois-tu en lui?

1. Ps. CXV, 16. — 2. Id. CXXIII, 7,6. — 3.  Matt. XII, 29. —  4. Eph. V, 8. — 5. Rom. IX, 23. — 6. Luc, XII, 16-19.

« C’est un homme qui n’a pas choisi Dieu pour son appui, mais qui a mis sa confiance  dans ses nombreuses richesses ». Vois combien il est fort! « Il s’est prévalu dans sa vanité  1».

7. Il en est d’autres pour être forts, et ce qui leur donne de la force, ce ne sont ni leurs richesses, ni une santé robuste, ni une éclatante position dans le monde : c’est la confiance en leur propre justice. Cette classe d’hommes, il faut l’éviter, la craindre, la détester, mais non l’imiter. Ne me parlez pas de la beauté de leur corps, de leur fortune, de leur naissance, des honneurs qu’on leur rend : leur confiance ne vient pas de là : où est, en effet, l’homme assez aveugle pour ne pas comprendre que tous ces avantages sont de courte durée, sans consistance, caducs et passagers? Leur confiance vient de la considération de leur propre justice. Telle fut la force qui empêdia les Juifs de passer par le trou de l’aiguille’. Dès lors qu’ils ont cru être justes, et qu’ils se sont regardés comme jouissant d’une santé parfaite, ils ont refusé le remède et fait mourir le médecin. Ce ne sont pas des hommes de cette force que le Sauveur est venu appeler : ce sont des infirmes. « Le médecin », dit-il, « n’est pas nécessaire à ceux qui se portent bien, mais à ceux qui se portent mal; car je ne suis pas venu appeler les justes, mais les pécheurs à la pénitence ». Ils étaient forts, ceux qui insultaient les disciples du Christ, parce que leur maître visitait les infirmes et mangeait avec eux. « Pourquoi », leur disaient-ils, « votre maître s’assied-il à la table des publicains et des pécheurs 3?»

O hommes forts, qui n’avez nul besoin du médecin! vous ne puisez votre force que dans la folie : le bon sens n’en est pas la source. Rien de plus fort que les frénétiques: ils sont bien autrement robustes que ceux qui jouissent d’une santé parfaite; mais plus grandes sont leurs forces, plus proche est leur mort. Daigne le Seigneur nous faire la grâce de ne point imiter de telles gens. Chacun de nous doit craindre de suivre leur exemple. Le Maître de l’humilité, qui a partagé notre infirmité humaine pour nous rendre participants de sa divinité, qui est descendu sur la terre pour nous enseigner notre chemin et devenir lui-même notre voie 4, Jésus-Christ a bien voulu nous recommander,

1. Ps. LI, 9.— 2. Matt. XIX, 24.— 3. Id. IX, 11, 13.—  4. Jean, XIV, 6.

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surtout son humilité 1. Il n’a pas dédaigné de se faire baptiser par son serviteur, afin de nous apprendre à faire l’aveu de nos fautes, à devenir faibles pour devenir forts, et à pouvoir, de préférence, dire avec saint Paul : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort 2 ». Ainsi l’Apôtre témoignait-il ne pas vouloir être du nombre de ces forts.

Mais en voulant se montrer forts, c’est-à-dire, en présumant de leur vertu comme s’ils étaient justes, les Juifs se sont heurtés contre la pierre de scandale 3. L’Agneau leur a semblé être un bouc: ils l’ont tué, comme s’il en était un; et par là ils ont mérité de n’être point rachetés par l’Agneau. Voilà les forts qui se sont vantés de leur justice, et se sont élevés contre le Christ. Ecoutez-les parler. Certains habitants de Jérusalem avaient été envoyés par eux avec l’ordre de s’emparer du Sauveur : ces émissaires n’osèrent point accomplir heur mission, car le moment n’était point encore venu pour Jésus-Christ, dont les forces étaient réelles, de vouloir se laisser prendre : alors ceux qui les avaient envoyés, leur dirent : Pourquoi donc n’avez-vous pu vous emparer de sa personne? Jamais, répondirent-ils, jamais homme n’a parlé comme lui.

Et ces forts répliquèrent Est-ce que parmi les Pharisiens ou les Scribes il y en a un seul pour croire en lui? En dehors de cette populace, qui ne connaît point la loi, personne n’ajoute foi à ses paroles’. Ils se sont préférés à une foule d’infirmes, qui se précipitaient au-devant du médecin : pourquoi, sinon parce qu’ils étaient robustes? Mais, par un nouvel et plus criant abus de leur force, ils ont entraîné à leur suite toute cette foule et mis à mort le médecin, qui pouvait guérir les uns et les autres. Pour lui, par cela même qu’on l’a fait mourir, il s’est servi de son sang comme d’un remède propre à guérir les malades. « Les forts se sont précipités sur moi ». Réfléchissez bien au sort de cette classe d’hommes; et, s’il est défendu au chrétien de mettre sa confiance en sa propre justice, voyez s’il nous est permis de l’appuyer sur autre chose. Voyez où en sont réduits ceux qui se glorifient de leurs richesses, de leur force corporelle, de la noblesse de leur origine, des dignités qui les distinguent dans le inonde, puisque ceux-là tombent si lourdement, qui se glorifient de leur justice, comme

1. Matt. III, 13. — 2. II Cor. XI, 10. — 3. Rom. IX, 32. — 4. Jean, VII, 45-49.

s’ils en étaient la source. « Les forts se sont précipités sur moi ». Du nombre de ces hommes était le pharisien, car il se vantait de ses forces. « Je vous rends grâces », disait-il, de ce que je ne suis pas comme le reste des hommes, qui sont injustes, ravisseurs du bien d’autrui, adultères, ni même comme ce publicain. Je jeûne deux fois la semaine; je donne la dîme de tout ce que je possède». Voilà un fort qui se vante de sa forcé : Voici maintenant un infirme, qui se tient bien loin, et qui, par son humilité même, se rapproche de Dieu. « Mais le publicain se tenait bien loin, et n’osait pas même lever les yeux au ciel. Il se frappait la poitrine et disait : O Dieu, soyez-moi favorable, à moi pécheur. En venté, je vous le dis, cet homme s’en retourna plus juste que le pharisien ». Vois en quoi consiste la justice : « Celui qui s’élève sera humilié, et celui qui s’humilie sera élevé 1». Tels sont les forts qui se sont précipités sur le Christ : ce sont des orgueilleux qui, méconnaissant la justice divine, et pénétrés de la valeur de leur propre justice, ne se sont point soumis à celle de l’Eternel 2.

8. Que dit ensuite le Psalmiste? « Il n’y a  point d’injustice en moi, ô mon Dieu, il n’y  a en moi aucun péché 3 ». Les forts, qui se confiaient en leur justice, se sont précipités sur moi : oui, ils se sont jetés sur moi, mais ils n’ont trouvé en moi aucun péché. Ces forts, c’est-à-dire, ces faux justes, pouvaient-ils attaquer le Christ, s’il ne semblait être un pécheur? Qu’ils le remarquent néanmoins, leur force venait de l’ardeur de la fièvre qui les dévorait, et non d’une robuste santé. Qu’ils le reconnaissent, leur force était factice; et s’ils ont persécuté le Christ, c’est qu’ils se sont crus justes et qu’ils l’ont considéré comme un pécheur. Et pourtant, « Seigneur, il n’y avait en moi ni injustice ni péché. J’ai couru sans injustice, et j’ai marché dans la voie droite ». Pendant que je courais, ces forts n’ont pu me suivre, et ils m’ont considéré comme un pécheur, parce qu’ils n’ont pas découvert mes traces.

9. « J’ai couru sans injustice, et j’ai suivi la voie droite : venez à ma rencontre, et voyez 4 ». Le Prophète dit à Dieu : « J’ai couru sans injustice, et j’ai suivi la voie droite : venez à ma rencontre, et voyez ». Quoi donc! Le Seigneur ne peut-il voir, sans

1. Luc, XVIII, 11-14. —  2. Rom. X, 3. — 3. Ps. LVIII, 5.— 4.  Id. 6.

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venir à sa rencontre? En serait-il de lui comme d’un homme qui ne pourrait te connaître de loin pendant ta promenade, et à qui tu dirais à haute voix: Viens à ma rencontre, et tu verras comment je marche; car, en me considérant à pareille distance, tu ne peux examiner mes pas? Encore une fois, en serait-il ainsi de Dieu; et, pour s’apercevoir que le Prophète suit la voie droite et court sans péché, aurait-il besoin de venir à sa rencontre? Nous pouvons donc expliquer ainsi ces paroles: « Venez à ma rencontre » : venez à mon secours : aidez-moi. Et ces autres mots : « Et voyez », doivent s’entendre en ce sens : Faites qu’on me voie courir, faites qu’on me voie marcher dans le chemin droit : car autrefois Dieu parlait dans le même sens à Abraham: « Je connais maintenant que tu crains le Seigneur 1 ». Dieu dit : « Je connais », pour dire : Je t’ai fait connaître; chacun de nous, en effet, s’ignore lui-même avant l’expérience que lui donne la tentation. Ainsi, quand il présumait de lui-même, Pierre ne se connaissait pas : il apprit jusqu’où allaient ses forces, au moment ois il reniait sois Maître:

à la suite de sa chute, il comprit qu’il avait à tort présumé de lui-même; il pleura 2, et, par ses larmes, il mérita pour son profit de savoir ce qu’il avait été, et de devenir ce qu’il n’était pas. Lors donc que Dieu éprouva Abraham, il lui donna la connaissance de lui-même, et lui dit : « Je connais maintenant », c’est-à-dire, je t’ai fait connaître. Ainsi, donne-t-on le nom de gai au jour qui nous procure de la joie, et celui de triste au jour qui nous plonge dans la tristesse? Pour la même raison on dit que Dieu voit, quand il fait voir. « Venez donc à ma rencontre », dit le Prophète, «et voyez ». Quel sens faut-il donc donner à ces paroles? Aidez-moi, et faites que mes ennemis voient mes traces; qu’ils me suivent: que ce qui est bon ne leur paraisse point mauvais, et que ce qui est conforme à la règle de la vérité ne leur semble pas opposé à la droiture. « Parce que j’ai couru sans péché, et suivi la droite voie; venez à ma rencontre et voyez ».

10. L’excellence de notre Chef m’engage à vous parler ici de lui. Il a, en effet, voulu devenir faible jusqu’à mourir, et pour rassembler sous ses ailes les petits de Jérusalem, il s’est revêtu de,l’infirmité de notre chair, imitant

1. Gen, XXII, 12. — 2. Matt. XXVI, 35, 69, 75.

par là l’exemple de la poule qui se fait petite avec ses petits. De tous les oiseaux que nous avons été à même d’examiner, qui font leurs nids sous nos yeux, par exemple les oiseaux de murailles, les hirondelles qui viennent tous les ans nous demander l’hospitalité, les cigognes et les autres oiseaux d’espèces différentes qui font leurs nids devant nous, qui couvent leurs oeufs et nourrissent leurs petits, comme les pigeons dont nous pouvons tous les jours étudier les mouvements ; de tous ces oiseaux il n’en est aucun pour se faine petit avec ses petits; nous n’en avons jamais rencontré, connu ou vu, pour ressembler à la poule. Car, que fait-elle? Je ne relate pas ici un fait inconnu; tous ceux qui m’entendent le savent pour en avoir été souvent témoins voyez comme sa voix devient rauque, comme son corps tout entier se hérisse; ses ailes traînent à terre, ses plumes tombent ; elle éprouve pour ses petits je ne sais quel malaise, et cette sorte de maladie n’est chez elle que l’effet de son amour maternel. Voilà pourquoi, dans la sainte Ecriture, le Sauveur se compare à une poule et tient ce langage : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes petits, comme la poule rassemble les siens sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu 1 ! » Comme fait une poule pour ses petits, ainsi a-t-il rassemblé toutes les nations en se faisant faible pour nous, en nous empruntant, en empruntant au genre humain l’infirmité de la chair, en se laissant crucifier, mépriser, souffleter, flageller, attacher au bois de sa croix et percer d’un coup de lance. En tout cela nous devons voir l’effet de sa tendresse de mère pour nous, et non pas la preuve de la perte de sa puissance souveraine; et parce qu’il a été réduit à cet état de faiblesse et d’humiliation, il est devenu une pierre d’achoppement et de scandale contre laquelle plusieurs se sont heurtés 2. Réduit à cet état d’infirmité, revêtu de notre chair sans en prendre le péché, le Christ est devenu participant de notre faiblesse, sinon de notre injustice; et, en prenant ainsi part à notre faiblesse, il a fait disparaître notre injustice; c’est pourquoi il dit : « J’ai couru sans injustice et j’ai suivi la voie droite ». Mais ne devons-nous pas voir en lui la nature divine ? devons-nous méconnaître en lui la toute-puissance qui nous a créés, pour ne

1. Matt, XXIII, 37. — 2. Rom. IX, 32; 1 Pierre, II, 8.

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considérer que ce qu’il a bien voulu devenir pour nous racheter? Certes, il est de ton devoir de ne pas négliger la considération de ses grandeurs ; c’est même une grande preuve de piété de ta part que d’apprendre à connaître Celui qui a tant souffert pour toi. Ce n’est pas un être vil et méprisable, c’est le premier de tous les êtres qui a souffert pour toi; et toi, qui es-tu? Un grand personnage? Hélas, tu n’es qu’une faible créature! Qu’a-t-il fait pour toi? Il est devenu tout petit, car « il s’est humilié et s’est fait obéissant jusqu’à la mort». Et qui était-il? Ecoute : l’Ecriture l’a dit avant de parler de ses humiliations : « Etant dans la forme de Dieu il n’a pas cru faire un larcin en se disant égal à Dieu » ; mais lui qui était semblable à Dieu « s’est anéanti lui-même en prenant la forme d’esclave et en se rendant semblable aux hommes 1 ». Il s’est anéanti de telle sorte qu’il a pris ce qu’il n’était pas, sans perdre néanmoins ce qu’il était.

Mais comment s’est-il anéanti? En ce qu’il s’est offert à tes regards dans cet état d’anéantissement; en ce qu’il a dérobé à tes yeux la suprême grandeur qu’il possède en son Père; en ce que, sur la terre, il ne te fait voir que son infirmité, se réservant de te rendre témoin de sa gloire quand tu seras entré, purifié de toute souillure, dans le ciel. Egal à son Père, il est devenu l’homme de douleurs, et pourtant, à travers le voile de sa faiblesse, nous devons voir en lui, avec les yeux de la foi, sinon avec ceux de la chair, le Fils de l’Eternel, et croire du moins ce que nous ne pouvons contempler face à face; ainsi mériterons-nous de considérer à découvert ce que, par l’impuissance de nos organes, nous pouvons seulement croire aujourd’hui. Après sa résurrection il apparut à Marie-Madeleine et lui dit avec grande raison: «Ne me touche point, parce que je ne suis pas encore monté vers mon Père 2 ». Pourquoi parler ainsi, puisque peu après les saintes femmes le touchèrent? Effectivement, au moment où elles venaient de quitter le tombeau pour retourner à Jérusalem, il se présenta devant elles, et aussitôt elles se prosternèrent à ses pieds pour l’adorer, et les embrassèrent 3. Les disciples eux-mêmes furent admis à toucher ses plaies 4. Quel sens dominer à ces paroles : « Ne me touche point, parce que je ne suis pas

1. Phil. II, 6, 8. — 2. Jean, XX, 17. — 3. Matt. XXVIII, 9. — 4. Luc, XXIV, 39.

encore monté vers mon Père? » Celui-ci, sans doute : Ne crois pas que je sois seulement ce que tu vois; n’arrête donc pas tes regards à ce que tu touches. Tu me vois toujours dans la faiblesse, parce que je ne suis pas encore monté vers mon Père. Je suis descendu du ciel pour habiter parmi vous, mais je n’ai pas encore quitté la terre pour remonter auprès de mon Père, puisque je ne me suis pas encore séparé de vous. Il était descendu sur la terre sans quitter le ciel : il est remonté au ciel sans quitter la terre. Mais que signifie cette ascension du Sauvtur vers son Père? Elle signifie la connaissance que nous acquérons de son égalité avec son Père. Pour nous, nous montons, lorsque nous devenons plus parfaits et plus capables de voir, de comprendre et de saisir ce mystère. Il remit donc à un autre temps, pour Marie-Madeleine, la permission de le toucher, niais il ne la lui refusa pas pour toujours; il ne lui en enleva pas l’espérance, il ne fit qu’en différer l’accomplissement. « Car », dit-il, « je ne suis pas encore monté vers mon Père. Il est sorti du plus haut des cieux ; on le rencontre au plus haut des  cieux 1». Le plus haut des cieux, c’est-à-dire la plus relevée de toutes les choses spirituelles, c’est le Père; voilà d’où le Fils est descendu, voilà où il est remonté, car il est remonté jusqu’au plus haut des cieux. S’il n’était égal à son Père, pourrait-il remonter jusque-là? Enfin, lorsque nous comparons ensemble deux objets inégaux et que nous appliquons l’une contre l’autre deux mesures d’inégale grandeur, pour voir dans quel rapport elles sont entre elles, si leurs dimensions sont différentes, nous disons que ces deux objets, ces deux mesures, ne se rencontrent pas si, au contraire, leurs dimensions se trouvent être pareilles, nous disons qu’ils se rencontrent. Donc, parce que le Fils est égal à son Père, « sa rencontre est au plus haut des cieux ». Tel il voulait se faire connaître de ses serviteurs fidèles, quand il disait : «Ne me touche pas ». Il voulait obtenir cette grâce de la part de son Père en leur faveur, en lui adressant cette prière : « Levez-vous, venez à ma rencontre et voyez ». Faites connaître que je vous suis égal. Jusques à quand Philippe me dira-t-il: « Montrez-nous votre Père, et cela nous suffit? » Jusques à quand lui répondrai-je : « Je suis avec vous depuis si

1. Ps. XVIII, 7.

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longtemps et vous ne connaissez pas mon Père? Philippe, celui qui me voit, voit aussi mon Père. Ne crois-tu pas que je suis en mon Père et que mon Père est en moi 1? »Ce disciple ne croit peut-être pas encore à cette égalité. « Levez-vous donc, venez à ma rencontre, et voyez ». Faites qu’on me voie, qu’on vous voie aussi, et que les hommes sachent que nous sommes égaux. Loin des Juifs l’idée de n’avoir crucifié qu’un homme; sans doute le Sauveur n’a été attaché à la croix que comme homme, mais il est vrai de le dire, ils n’ont pas su qui ils faisaient mourir; car s’ils l’avaient connu, jamais ils n’auraient crucifié le Roi de gloire 2. Mais, afin que mes fidèles connaissent ce Roi de gloire, « levez-vous, venez à ma rencontre, et voyez.

11. « Et vous, Seigneur, Dieu des armées, vous êtes le Dieu d’Israël ». Vous, ô Dieu d’Israël, qu’on regarde comme le Dieu du peuple d’Israël seul, vous que l’on considère comme le Dieu de la seule nation qui vous adore, vous que les autres nations méconnaissent, puisqu’elles adorent des idoles, Dieu d’Israël, « hâtez-vous de visiter tous les peuples ». Qu’elle s’accomplisse cette prophétie où, parlant en votre nom à votre Eglise, à cette cité sainte qui vous appartient, à cette épouse stérile et abandonnée, qui a eu ensuite plus d’enfants que la femme qui a un mari, Isaïe lui adresse ces paroles: « Réjouis-toi, stérile, qui n’enfantes pas : pousse des cris de joie, toi qui n’as point d’enfants, parce que celle qui était abandonnée aura plus d’enfants que celle qui a un mari ! » Plus que la nation juive, qui a un mari et qui a reçu une loi; plus que ce peuple qui a eu un roi visible. Car ton Roi est caché, et cet Epoux que personne ne voit, t’a donné plus d’enfants que la nation juive n’en a éu de son roi visible : c’est pourquoi le Prophète lui dit: « Celle qui était abandonnée a eu plus d’enfants que celle qui avait un mari. Etends le lieu de la tente », ajoute Isaïe ; « ne crains point d’agrandir ta demeuré. Tends tes cordes plus loin: porte-les à droite et à gauche. — Renferme à droite ceux qui sont bons, et à gauche ceux qui sont méchants », jusqu’à ce que vienne le temps de vanner 3. Entre en possession de tous les peuples. Qu’on invite aux noces les bons et les méchants; que la salle du festin nuptial se remplisse de

1. Jean, XIV, 8-11. —  2. I Cor, II, 8. — 3. Matt. XXV, 33; III, 12. -

convives 1. Aux serviteurs d’inviter: au Seigneur de séparer les uns d’avec les autres. «Etends donc tes cordes à droite et à gauche, car ta race possédera toutes les nations, et tu habiteras les villes qui étaient abandonnées ». Abandonnées de Dieu, des Prophètes, des Apôtres, de l’Evangile, mais remplies de démons. « Tu habiteras les villes abandonnées; ne crains rien, car tu auras enfin l’avantage. Ne rougis pas de ce que tu as été un objet d’horreur. — Ne rougis donc point de ce que les forts se sont élevés contre moi»; quand on publiait des lois contre le christianisme, quand c’était une honte et une infamie d’appartenir à la religion chrétienne. « Ne rougis point de ce que tu as été un objet d’horreur: tu oublieras à jamais ta confusion passée; tu ne te souviendras plus de la honte de ton veuvage. Car je suis « le Seigneur, qui t’ai faite. Le Seigneur est son nom; celui qui t’a délivrée, sera appelé le Seigneur, le Dieu d’Israël, le Dieu de toute la terre 2.— Et vous, Seigneur des armées, Dieu d’Israël, hâtez-vous de visiter tous les peuples ». Hâtez-vous, dirai-je moi-même, de visiter tous les peuples.

12. « N’ayez de compassion pour aucun de ceux qui commettent le péché ». Ces paroles sont terribles : qui est-ce qui n’en serait pas épouvanté? Qui est-ce qui ne tremblerait pas en faisant un retour sur lui-même? Et si pure, si délicate que soit notre conscience, n’a-t-elle pas encore quelque faute à se reprocher? Quiconque, en effet, commet le péché, se rend coupable d’iniquité 3 ». « Seigneur, si vous teniez compte de toutes mes iniquités, qui est-ce qui pourrait soutenir la rigueur de votre jugement, ô mon Dieu  4? » Et pourtant la parole du Prophète est vraie; elle n’a pas été prononcée en vain : il faut qu’elle ait, et elle aura, dans une certaine mesure, son accomplissement: « N’ayez de compassion pour aucun de ceux qui commettent l’iniquité ». Et pourtant le Seigneur a eu pitié de Paul; et cependant, quand celui-ci portait encore le nom de Saul, il commettait l’iniquité: quel bien a-t-il donc fait pour mériter le pardon de Dieu? Ne traînait-il pas à la mort les saints du Très-Haut? Ne portait-il pas de tous côtés des lettres écrites par les princes des prêtres, afin de conduire au

1. Matt. XXII, 9, 10. — 3. Isa. LIV, 1, 5. — 4. I Jean, III, 4. — 5. Ps. CXXIX, 3.

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supplice, partout où il en rencontrerait, les disciples du Christ? N’est-ce pas au moment où il agissait ainsi, où tous ses efforts tendaient à un pareil but, où il ne respirait, selon le langage de l’Ecriture, que le meurtre elle carnage, n’est-ce pas à ce moment-là même qu’une voix éclatante l’a appelé du haut du ciel; qu’il a été jeté à terre et s’est relevé ensuite; qu’il a été aveuglé pour se voir bientôt environné de lumière; qu’il a été frappé de mort pour revenir promptement à la vie; qu’il a été perdu et retrouvé ensuite 1? Avait-il mérité de telles faveurs? Comment les avait-il méritées? Gardons le silence, laissons-le répondre à notre place, écoutons-le. « Auparavant », dit-il, « j’ai été un blasphémateur, un persécuteur, un injurieux; mais j’ai obtenu miséricorde 2». Quoi qu’il en soit, voici une parole dont ou ne peut douter: « N’ayez de compassion pour aucun de ceux qui commettent l’iniquité ». On peut l’expliquer de deux manières: en ce sens, d’abord, que Dieu ne laisse impuni aucun péché; en ce sens, ensuite, qu’il y a certaines fautes dont on n’obtient jamais le pardon de la part de Dieu, quand on s’en est rendu coupable. Nous allons, autant du moins que besoin sera, entretenir brièvement votre charité de cette double interprétation des paroles du Prophète.

13. Griève ou légère, toute iniquité doit nécessairement recevoir sa punition, soit que le pécheur lui-même en fasse pénitence, soit que Dieu en châtie l’auteur. Celui qui se repent se punit. Aussi, mes frères, devons-nous infliger à nos péchés la peine qu’ils méritent, si nous prétendons obtenir miséricorde de la part de Dieu. Pour lui, il ne saurait accorder son pardon à tous ceux qui se rendent coupables d’iniquité, car ne serait-ce point flatter les prévaricateurs? Ne serait-ce point vouloir perpétuer le crime? De là résulte évidemment la nécessité du châtiment; qu’il vienne de toi ou de lui, peu importe. Veux-tu ne pas être puni de Dieu? Punis-toi toi-même. Car tu as fait une chose qui ne peut rester impunie : mais il est bien préférable que le châtiment vienne de toi, parce qu’alors tu accompliras ce qui est écrit en un autre psaume « Prévenons sa face par une humble confession 3». « Prévenons sa face » ; qu’est-ce à dire? Avant que Dieu se mette en devoir de

1. Act. IX. — 2. I Tim. I, 13. — 3. Ps. XCIV, 2.

punir tes fautes, préviens ses coups par une humble confession, et punis toi-même tes écarts, et que le Seigneur ne trouve rien en toi, qui soit digne de châtiment. De fait, en punissant l’injustice, tu fais acte de justice, et dès lors que Dieu te trouvera déjà appliqué àune oeuvre de justice, il t’accordera ton pardon. Mais comment puis-je dire qu’en châtiant ton péché tu accomplis une oeuvre de justice? C’est que tu bais en toi ce que Dieu hait lui-même ; et en cela, tu commences à lui plaire, puisque tu punis ce qui lui déplaît : il ne peut laisser impuni aucun péché, car cette parole est vraie : « N’ayez de compassion pour aucun de ceux qui commettent l’iniquité ».

14. Examinons maintenant la seconde manière d’interpréter ce passage. Il y a certaine faute dont on n’obtient jamais le pardon de la part de Dieu, quand on s’en est rendu coupable. Vous me demanderez, sans doute, quelle peut être cette faute, en quoi elle consiste. Elle consiste à prendre la défense de ses propres Péchés.

Dès qu’une personne excuse ses iniquités, elle déclare bon ce que Dieu déteste, et ainsi elle commet une grande faute, Vois combien est injuste et déraisonnable cette manière d’agir. Si l’homme fait un peu de bien, il se l’attribue; et, quand il fait le mat, il l’impute à Dieu : ainsi, ils accusent Dieu de leurs désordres. N’est-ce point porter l’iniquité à son comble? Personne n’oserait dire: L’adultère, l’homicide, la fraude, le parjure sont choses légitimes. Personne ne serait assez hardi pour tenir un pareil langage. Ceux mêmes qui s’en rendent coupables, crient à la prévarication et au scandale, dès qu’ils en souffrent; nulle âme donc n’est assez pervertie, assez ennemie du genre humain, assez étrangère à l’union que doit établir entre nous notre commune origine en Adam, pour considérer comme bons et légitimes l’adultère, la fraude, la rapine, le parjure. Alors comment peut-on en prendre la défense ? En disant: Si Dieu ne l’avait pas voulu, je ne m’en serais pas rendu coupable. Puis-je m’opposer à mon destin? Si tu leur demandes ce qu’ils entendent par le destin, ils te parlent des étoiles ; et si tu cherches à savoir qui est-ce qui a créé les étoiles et réglé leur cours, ils te répondent:

C’est Dieu. Par conséquent, tu n’excuses ton péché que pour en accuser Dieu lui-même ; tu absous le

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coupable pour mettre le juge en cause. Est-il possible que le Seigneur prenne pitié de ceux qui commettent une semblable iniquité? « N’ayez compassion d’aucun de ceux qui commettent le péché ». Que votre vengeance, dit le Prophète, poursuive leurs péchés : punissez-les, percez-les des traits de votre justice; ils ne veulent point se connaître: forcez-les à s’envisager eux-mêmes, et puissent-ils rougir du malheureux état où ils se trouvent, et trouver en vous leur bonheur! « N’ayez compassion d’aucun de ceux qui commettent le péché ».

15. « Qu’ils se convertissent sur le soir 1». Le Prophète parle ici de je ne sais quels hommes, qui commettaient jadis l’iniquité, qui étaient autrefois ténèbres, et qui se convertissent sur le soir. Que veulent dire ces paroles : « Sur le soir ? » Ensuite. Et encore? Plus tard, avant d’attacher le Christ à l’instrument de son supplice, ils auraient dû reconnaître en lui leur médecin ; mais ils ne le reconnurent que plus tard; après sa mort, sa résurrection, son ascension, et la descente du Saint-Esprit sur les disciples qui se trouvaient dans la même maison et qui, sous la riche influence de ses dons, parlèrent le langage de tous les peuples; alors ils s’épouvantèrent de l’avoir cloué à la croix ; la conscience bourrelée de remords, ils demandèrent aux Apôtres comment ils pourraient se sauver, et ceux-ci leur répondirent : « Que chacun de vous soit baptisé au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés  vous seront remis 2 ». Après avoir fait mourir le Christ, et avoir répandu son sang, vous obtiendrez néanmoins la rémission de vos péchés, car il a voulu mourir, afin de racheter par l’effusion de son sang ceux-là mêmes qui le verseraient. Vous vous êtes montrés cruels à son égard ; vous avez répandu son sang : que votre foi vous fasse, boire ce breuvage salutaire ! C’est donc avec raison que le Prophète s’exprime ainsi : « Qu’ils se convertissent sur le soir, et qu’ils souffrent la faim comme des chiens ».

Les Juifs appelaient de ce nom les Gentils, parce qu’ils les considéraient comme impurs; voilà pourquoi le Sauveur appela lui-même ainsi la Chananéenne, qui n’était pas juive. Cette femme le suivait et lui demandait à grands cris d’avoir pitié de sa fille, et de la

1. Ps. LVIII, 7. — 2. Act. II, 38.

guérir. Jésus prévoyait tout, il savait tout, mais il voulait manifester aux yeux de tous la foi de cette femme; il différa donc d’accéder à sa demande, et la tint quelque temps en suspens. Et comment différa-t-il de se rendre aux voeux de cette mère désolée? « Je n’ai été envoyé », dit-il, « que pour sauver les brebis égarées de la maison d’Israël ». A Israël il donnait le nom de brebis ; et les Gentils, comment les désignait-il? « Il n’est pas bon de prendre le pain des enfants pour le jeter aux chiens ». Il donna aux Gentils le nom de chiens, à cause de leur impureté. Mais que fit cette femme affamée? au lieu de se laisser rebuter par cette parole, elle la reçut avec humilité, et mérita ainsi la faveur qu’elle sollicitait. On ne peut effectivement voir une injure dans les paroles adressées par le Sauveur à la Chananéenne. Qu’un serviteur parle ainsi à son maître, ce serait outrageant pour celui-ci; mais qu’un maître emploie ce langage à l’égard de son serviteur, c’est, de sa part, un acte de bonté qu’on ne saurait accuser de hauteur. « Oui, Seigneur », répondit-elle.

Que veut dire ce « oui ? » Vous dites vrai : vos paroles sont l’expression de la vérité même: je suis un chien. « Mais», ajouta-t-elle, « les chiens mangent les mies qui tombent de la table de leurs maîtres » . « O femme», reprit aussitôt le Sauveur, « que ta foi est grande 1! » Tout à l’heure il lui donnait le nom de chien ; maintenant, il lui donne celui de femme. Pourquoi donner le nom de femme à celle qu’il appelait, un instant auparavant, du nom de chien ? Parce qu’au lieu de repousser la dénomination que lui avait donnée le Sauveur, elle l’avait humblement acceptée, comme l’expression de la vérité.

Les Gentils sont donc des chiens ; c’est pourquoi ils sont affamés. Il serait avantageux, pour les Juifs eux-mêmes, de reconnaître qu’ils sont pécheurs, et de se convertir, quoique « sur le soir », et « de souffrir la u faim comme les chiens ». Car s’il était rassassié, il ne l’était pas comme il eût été nécessaire, celui qui disait : « Je jeûne deux fois la semaine ». Pour le publicain, il souffrait de la faim comme un chien ; il avait faim des bienfaits de Dieu , car il disait: « Soyez-moi propice, à moi qui suis un pécheur 2 » . « Qu’ils se convertissent » donc

1. Matt. XV, 24 - 28. — 2. Luc, XVIII, 12, 13.

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aussi « sur le soir, et qu’ils souffrent la faim comme les chiens ». Qu’ils désirent la grâce de Dieu, qu’ils comprennent qu’ils sont pécheurs : que ces forts deviennent faibles, que ces riches deviennent pauvres, que ces justes reconnaissent leur état de péché, que ces lions deviennent des chiens. « Qu’ils se convertissent sur le soir et souffrent la faim comme les chiens, et ils parcourront les alentours de la ville ». Quelle est cette ville ? C’est ce monde, qu’en certains endroits l’Ecriture appelle une ville d’environnement, parce que le monde, composé de toutes les nations de la terre, enveloppait de part et d’autre et isolait le peuple juif, au milieu duquel se disaient ces vérités saintes; il avait reçu, pour ce motif, le nom de ville d’environnement. « Devenus des chiens affamés, ils parcourront les alentours de cette ville». Et comment les parcourront-ils ? En prêchant l’Evangile. De loup qu’il était, Saul est devenu un chien sur le soir, c’est-à-dire qu’il s’est converti tard; et, soutenu par les mies tombées de la table de son Maître, il a couru dans le chemin de la grâce, et il a parcouru la ville.

16. « Ils parleront dans leur bouche, et ils auront une épée sur leurs lèvres 1 ». Cette épée est un glaive à deux tranchants, dont l’Apôtre nous parle ainsi : « Et le glaive de l’esprit, qui est la parole de Dieu 2». Pourquoi ce glaive a-t-il deux tranchants, sinon parce qu’il se sert des deux testaments pour frapper? C’est avec lui que saint Pierre frappait ceux dont Dieu disait : « Tue et mange 3. Ils auront une épée sur leurs lèvres, car qui est-ce qui écoute? » Ils parleront et diront: « Qui est-ce qui écoute? » C’est-à-dire, ils s’indigneront contre ceux qui se montreront lents à accepter la foi évangélique. Ceux qui tout à l’heure ne voulaient pas croire, souffrent et se tourmentent de rencontrer des incrédules. Ainsi en est-il réellement, mes frères. Tu vois un homme se montrer indolent avant de devenir chrétien, tu lui adresses chaque jour les exhortations les plus pressantes, à peine songe-t-il à travailler à sa conversion. Qu’il se convertisse enfin; il voudrait déjà que tous fussent chrétiens, il s’étonne de ne pas les voir déjà dans le giron de l’Eglise, il oublie qu’il ne s’est lui-même converti que sur le soir; mais parce qu’il est devenu semblable à un chien affamé, il a aussi un glaive

1. Ps. LVIII, 8. — 2. Eph. VI, 17. — 3. Act. X, 13.

sur les lèvres, et il s’écrie : « Qui est-ce qui écoute? » Que veulent dire ces paroles

« Qui est-ce qui écoute? » Qui est-ce qui croit ce que nous lui annonçons? A qui la puissance du Seigneur a-t-elle été révélée 1? « Car qui est-ce qui écoute? » Les Juifs n’ont pas voulu croire, et alors les Apôtres se sont tournés du côté des Gentils, et leur ont annoncé l’Evangile: les Juifs ne croyaient pas, et cependant 1’Evangile annoncé par des Juifs croyants faisait le tour de la ville, et ceux qui le prêchaient disaient : « Qui est-ce qui nous écoute? »

17. « Et vous, Seigneur, vous vous rirez d’eux 2 ».Toutes les nations doivent devenir

chrétiennes, et vous dites: « Qui est-ce qui écoute? » Qu’est-ce à dire : «Vous vous rirez d’eux? Vous compterez pour rien tous les peuples ». Ce n’est rien à vos yeux, car rien de plus facile pour vous que la conversion à la foi de toutes les nations du monde.

18. « Je vous garderai toute ma force 3». Tous ces forts sont tombés, parce qu’ils ne vous ont pas gardé toute leur force : c’est-à-dire, ceux qui se sont élevés haut pour me combattre, et qui se sont jetés sur moi, ont mis leur confiance en eux-mêmes; pour moi, « je vous garderai toute ma force » ; car, en m’éloignant de vous, je tombe; et je deviens plus fort en m’en approchant. Voyez, mes frères, ce qu’il en est de l’âme humaine: d’elle-même elle n’a ni lumières, ni forces ce qui fait toute sa beauté, c’est la vertu et la sagesse; or, ni la sagesse, ni la force, ni la lumière, ni la vertu ne se trouvent en elle : elle les puise à une autre source. Il est une source et un principe de vertu, une racine de sagesse ; pour le dire en un mot, si toutefois il m’est permis de parler ainsi, il est un pays où habite l’immuable vérité : que notre âme s’en éloigne, elle tombe dans les ténèbres; qu’elle s’en approche, elle est environnée de lumière. « Approchez-vous de Dieu, et vous serez éclairés 4 », puisqu’en vous en éloignant, vous vous plongez dans les ténèbres ; « Je vous garderai donc toute ma force », je ne m’éloignerai pas de vous,je ne mettrai pas ma confiance en moi. « Je vous garderai toute ma force, car, Seigneur, vous m’avez pris sous votre garde ». Où étais-je alors? Où suis-je maintenant? D’où venais-je lorsque vous m’avez reçu ? Quels péchés m’avez

1. Isa. LIII, I. — 2. Ps. LVIII, 9. — 3. Id. 10. — 4. Id. XXXIII, 6.

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vous pardonnés ? A quel état de bassesse j’étais réduit ! A quel degré d’élévation je suis parvenu ! J’en garderai le souvenir, c’est pour moi un devoir de ne pas oublier ce que dit un autre psaume : « Mon père et ma mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a pris en sa garde 1. Je vous garderai ma force, ô mon Dieu, car vous m’avez pris sous votre garde».

19. « Vous êtes mon Dieu: sa miséricorde me préviendra 2 ». Voilà ce que le Prophète veut faire entendre en disant: « Je vous garderai ma force » ; je ne mettrai point ma confiance en moi-même. Quel bien ai-je pu faire, pour que vous preniez pitié de moi et que vous me fassiez entrer dans la voie de la justice? Qu’avez-vous trouvé en moi, sinon le péché, rien que le péché? Ce que vous m’avez fait en me donnant la vie venait de vous, et je ne pouvais vous offrir autre chose, car tout le reste, c’est-à-dire les péchés que vous m’avez pardonnés, venait de moi. Ce n’est pas moi qui me suis éveillé le premier pour revenir à vous ; c’est vous qui vous êtes approché de moi pour me tirer de mon sommeil, « car sa miséricorde me préviendra ». Sa miséricorde me préviendra avant que je fasse le moindre bien. Que répondra à cela le malheureux Pélage?

20. « Mon Dieu me l’a fait voir dans mes ennemis 3 ». C’est-à-dire, Dieu m’a fait voir par mes ennemis, toute la miséricorde dont il a usé à mon égard. Que celui qui a été recueilli par le Seigneur, se compare à ceux que Dieu a délaissés, et que celui qu’il a choisi se compare à ceux qui ont été réprouvés. Que les vases de miséricorde se comparent aux vases de colère, et considèrent que, « de la même masse, Dieu a fait les uns pour être des vases d’honneur, et les autres pour être des vases d’ignominie ». Que signifient ces paroles : « Dieu me l’a fait voir par mes ennemis? Dieu voulant manifester sa colère et sa puissance, a souffert avec beaucoup de patience les vases de colère qui ont été destinés à la perdition, afin de faire mieux voir sa bonté envers les vases de miséricorde 4 ». Si donc il a supporté les vases de colère, pour faire connaître les richesses de sa bonté à l’égard des vases de miséricorde, c’est avec une extrême justesse que le Prophète a dit : « Sa miséricorde me préviendra : « Mon Dieu me

1. Ps. XXVI, 10. — 2. Id. LVIII, 11.— 3. Id. 12. — 4. Rom. IX, 21—23.

l’a fait voir dans mes ennemis». C’est-à-dire: il m’a fait comprendre l’étendue de sa bonté pour moi , en me donnant pour exemple ceux qu’il n’a pas aimés comme il m’a aimé moi-même; car si l’on ne fait mourir un débiteur insolvable, celui à qui on remet sa dette se montre moins reconnaissant. « Dieu me l’a fait voir dans mes ennemis ».

21. Quant à ses ennemis eux-mêmes, qu’est-ce qu’ajoute le Prophète? «Ne les faites point mourir, ô mon Dieu, de peur qu’ils oublient votre loi ». Il prie pour ses ennemis; il accomplit le précepte de la charité. Tout à l’heure nous entendions sortir de sa bouche ces paroles : « N’ayez compassion d’aucun de ceux qui commettent l’iniquité ». Maintenant il dit : « Ne les faites point mourir, de peur qu’on oublie votre loi ». Comment accorder ensemble ces deux passages de notre psaume? Comment Dieu peut-il en même temps ne pas prendre en pitié des pécheurs, et ne pas les faire mourir dans la crainte qu’on oublie sa loi? Ici, remarquez-le, le Prophète parle de ses propres ennemis. Hé quoi! ses ennemis observent-ils donc les lois de la justice ? Si ceux qui le haïssent pratiquent la justice, il est donc lui-même coupable d’injustice? Mais comme il observe les lois de l’équité, il endure, par là même, de la part de ses ennemis, des procédés injustes : il est donc évident qu’en se déclarant l’adversaire des justes, on se constitue soi-même dans l’état de péché. Comment donc a-t-il pu dire tout à l’heure : « N’ayez compassion d’aucun de ceux qui commettent l’iniquité », pour faire maintenant cette prière en faveur de ses ennemis: « Ne les faites point mourir, de peur qu’on  oublie votre loi? » Ne prenez donc point pitié d’eux, afin de tuer leurs péchés; ne faites point mourir ceux dont vous tuez les péchés. Qu’est-ce qu’être tué ? C’est oublier la loi de Dieu. Se plonger dans l’abîme du péché, voilà la véritable mort. Ceci peut très-bien s’entendre des Juifs. Mais quel rapport ce passage peut-il avoir avec les Juifs : « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi? » Ne faites point mourir ces malheureux qui se sont déclarés contre moi, et m’ont fait mourir moi-même. Que la nation juive subsiste toujours. Sans doute, les Romains l’ont vaincue, leur ville a été détruite de fond en comble: on ne permet à aucun de ses membres de rentrer dans leur cité sainte, et pourtant, il y

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a toujours des Juifs. Toutes les provinces sont tombées au pouvoir des Romains: où est l’homme capable de les reconnaître toutes au milieu de l’empire romain, et de dire quels noms elles portaient autrefois, puisque tous leurs habitants sont devenus Romains et en portent le nom? Néanmoins les Juifs subsistent encore, marqués d’un signe qui les distingue des autres; s’ils ont subi la honte de la défaite, ils n’ont pas, du moins, été détruits et absorbés par les vainqueurs. Ce n’est pas sans raison que, après le meurtre d’Abel, Dieu a placé au front de Caïn un signe qui pût le faire reconnaître et l’empêcher d’être lui-même tué 1. Or, voici le signe auquel on reconnaît les Juifs :

ils conservent avec un soin extrême les restes de leur loi ; ils reçoivent la circoncision, observent le sabbat, immolent l’agneau pascal, et mangent le pain azyme. Il y a donc des Juifs, ils n’ont pas été anéantis: et même leur existence est indispensable pour confirmer les Gentils dans la foi. Pourquoi cela? Afin que nous connaissions, d’après l’exemple de nos ennemis, la miséricorde de Dieu à notre égard. « Mon Dieu me l’a fait voir dans mes ennemis ». A la vue des branches orgueilleuses de l’olivier franc séparées de leur tronc, l’olivier sauvage, greffé à leur place, peut comprendre l’étendue de la miséricorde divine envers lui. Voilà où gisent les rameaux superbes :

et toi, qui gisais par terre, voilà où tu as été greffé. Ne t’enorgueillis donc pas, car tu mériterais d’être à ton tour séparé du tronc. « Mon Dieu, ne les anéantissez pas, de peur qu’on oublie votre loi ».

22. « Dispersez-les dans votre puissance ».

1. Gen. IV, 15.

L’événement a eu lieu : les Juifs ont été dispersés parmi les nations, et ils servent de témoins pour attester à tous leur crime et la vérité de l’Evangile. Les livres qu’ils ont entre les mains, contiennent les prophéties relatives au Christ, et le Christ, nous le possédons, Si, par hasard, il s’élève dans l’esprit d’un païen des doutes concernant les prophéties qui regardent le Sauveur, et dont l’évidence le saisit d’étonnement; si, dans le sentiment dc l’admiration, il s’imagine que nous avons nous-mêmes inventé ces prophéties pour les besoins de notre cause, nous en appelons àux livres des Juifs, et leur antiquité devient entre nos mains une preuve sans réplique. Voyez donc comment certains ennemis nous servent à combattre et à vaincre d’autres ennemis. « Dispersez-les dans votre puissance. Otez-leur tout leur pouvoir, toute leur force. Et conduisez-les, Seigneur, qui êtes mon protecteur. Perdez en eux les péchés de leur bouche,  et les paroles de leurs lèvres; et qu’ils soient pris dans leur propre orgueil. Ils apprendront que leurs malédictions et leurs mensonges seront le principe de leur consommation dans la colère de consommation, et ils ne seront plus ».

Ce passage est très-obscur, et je crains de ne pas être parfaitement compris dans l’explication que je veux en donner, car vous êtes déjà fatigués de m’écouter. Remettons donc à demain l’interprétation des derniers versets de ce psaume, si, toutefois, votre charité veut bien y consentir. Le Seigneur m’aidera à m’acquitter envers vous de ma dette : car je compte plus sur lui que sur moi.

DEUXIEME DISCOURS SUR LE PSAUME LVIII.

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.

1. Le long discours que je vous ai adressé hier, m’a laissé pour aujourd’hui en dette vis-à-vis de vous; et, puisque Dieu l’a permis, et que le temps de m’acquitter est venu, je vais le faire. Plus nous nous montrons dévoué à remplir nos obligations à votre égard, plus aussi vous devez vous montrer avares créanciers: en d’autres termes, puisque le Seigneur nous donne ce que nous devons vous communiquer, car il est le Maître et nous les serviteurs, c’est à vous de recevoir ses dons de manière à faire voir dans votre conduite le fruit que vous tirerez de nos discours. En effet, le champ que l’on cultive, et qui ne produit rien de bon, le champ qui ne récompense point le cultivateur et lui donne des épines au lieu de moissons abondantes, ne verra jamais sa récolte enfermée dans les greniers du Père de famille: elle sera jetée au feu. Le Seigneur, notre Dieu, daigne répandre sur notre coeur la rosée fécondante de sa parole, comme il répand sur les campagnes d’abondantes ondées, parce que notre coeur est comme un champ qui lui appartient : et il a droit d’en attendre du fruit, puisqu’il sait quelle semence et quelles pluies il y a fait tomber. En réalité, nous ne sommes rien sans lui : nous n’étions rien avant qu’il nous eût créés ; et quiconque, devenu homme, prétend se passer de lui, n’est autre, en fin de compte, qu’un homme pécheur: c’est donc avec raison que le Prophète a dit: « Je vous garderai ma force ». Puisque toute cette force, nous la conservons avec lui et pour lui, et que nous la perdons en nous en éloignant, notre âme doit donc toujours veiller, non pas seulement à ne pas s’éloigner de lui, mais encore, si elle en est éloignée, à se diriger vers lui et à s’en approcher chaque jour davantage; pour cela, elle n’a besoin ni de marcher vite, ni d’employer le secours de chariots, ni de monter un coursier agile, ni de se servir de grandes ailes : la pureté des affections et des moeurs irréprochables et saintes, voilà ce qui est nécessaire pour s’approcher de Dieu.

2. Achevons d’expliquer notre psaume. Nous nous sommes arrêté à l’endroit où le Prophète commence à parler à Dieu de ses ennemis, et lui dit : « Ne les tuez point, Seigneur, de peur qu’on oublie votre loi  1.» Il       leur donnait le nom d’ennemis, et, pourtant, il priait le Seigneur de ne point les tuer, dans la crainte de voir oublier sa loi. Se souvenir de la loi divine, c’est-à-dire ne pas l’oublier, ce n’est encore ni la perfection, ni l’assurance d’être récompensé, ni une garantie contre les supplices éternels. Il en est qui gardent le souvenir de la loi, mais qui ne la pratiquent pas; ceux, au contraire, qui l’accomplissent, eu conservent la mémoire. Aussi,

1. Ps. LVIII, 12.

quand un homme remplit tous les devoirs àlui imposés par Dieu, quand il s’efforce incessamment de ne point laisser effacer de la mémoire de son coeur ce qu’il sait de la loi du Seigneur, et que par toute sa conduite il se rappelle à chaque instant les préceptes que l’Eternel y a tracés, cet homme connaît utilement la loi divine, et il ne sera pas considéré comme un ennemi du Très-Haut. Les Juifs sont les ennemis de Jésus-Christ ; le Psalmiste semble les désigner ici : ils ont la loi de Dieu entre les mains, ils la conservent; voilà pourquoi le Prophète adresse au Seigneur cette prière: « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi». Il demande que la nation juive subsiste toujours, et que, ce peuple continuant à subsister, le nombre des chrétiens s’accroisse tous les jours. C’est un fait indiscutable; on rencontre des Juifs au milieu de tous les autres peuples; ils sont toujours tels, et n’ont pas cessé d’être ce qu’ils étaient; c’est-à-dire, que cette nation n’est point passée sous la domination romaine de manière à perdre son autonomie; mais en pliant sous le joug de l’empire, elle a conservé ses lois, qui sont les lois divines. Mais comment les observe-t-elle ? « Vous payez la dîme de la menthe, de l’aneth et du cumin, et vous négligez ce qu’il y a de plus important dans la loi, à savoir : la justice, « la miséricorde et la foi. Vous avez grand soin de filtrer ce que vous buvez, dans la crainte d’avaler un moucheron, et vous avalez un chameau 1». Ainsi leur parle le Seigneur; et, de fait, ils agissent de la sorte; ils conservent entre leurs mains la loi et les Prophètes, ils lisent et chantent toutes ces paroles saintes, et ils n’y voient point désigné le Christ lui-même, qui est la lumière des Prophètes. Non-seulement ils ne l’aperçoivent pas, maintenant qu’il est dans le ciel; ils ne l’ont pas même reconnu, quand il vivait dans l’humiliation au milieu d’eux, et qu’ils sont devenus coupables à son égard en répandant son sang; toutefois, je n’entends point parler d’eux tous. C’est ce que je vous prie, mes frères, de bien remarquer aujourd’hui. J’ai dit qu’il n’est pas question de tous les Juifs, parce que beaucoup d’entre eux se sont convertis à celui qu’ils avaient fait mourir, ont cru en lui, et mérité, de sa part, le pardon de leur déicide; par là ils ont montré aux hommes

1. Matt. XXIII, 23, 24.

659

à ne point désespérer de leur propr pardon, quels que soient, d’ailleurs, le nombre et l’énormité de leurs crimes, puisqu’en s’a vouant coupables, ils ont obtenu miséricorde et que l’indulgence divine s’est étendue même à l’assassinat commis par eux sur la personne du Christ. Voilà pourquoi le Psalmiste s’exprime ainsi : « Parce que, mon Dieu, vous avez bien voulu me recevoir, et que la miséricorde de Dieu me préviendra ».

C’est-à-dire, avant aucune bonne action de ma part, sans aucuili mérite, j’ai été prévenu par sa miséricorde.

Quoiqu’il n’ait rien trouvé de bon en moi, il n’a pas laissé de me rendre bon; il rend juste celui qui se convertit, et il avertit celui qui s’égare, de rentrer dans la voie droite. « Mon Dieu», ajoute le Prophète, « mon Dieu me l’a montré dans mes ennemis » ; c’est-à-dire, en me comparant avec mes ennemis, je vois combien il m’aime, combien de preuves de bonté il me donne; car les vases de colère et les vases de miséricorde, sortant tous de la même masse, les premiers apprennent aux seconds quelle grâce ceux-ci ont reçue 1. Nous lisons ensuite: « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi ». Ces paroles s’appliquent aux Juifs. Mais quel châtiment leur infligerez-vous? « Dispersez-les dans votre puissance ». Montrez-leur que la force appartient à vous, et non à ceux qui mettent leur confiance en leur propre pouvoir, et qui méconnaissent votre éternelle vérité.

Montrez-leur que si vous êtes fort,ce n’est point à la manière de ces forts dont il est écrit: « Les forts se sont jetés sur moi »; mais que votre force vous donne le pouvoir de les disperser. « Et conduisez-les, Seigneur, qui êtes mon protecteur».

C’est-à-dire, dispersez-les, mais ne les abandonnez pas, « de peur qu’on oublie votre loi ». Et protégez-moi de telle sorte que leur dispersion me fournisse un témoignage de votre miséricordieuse bonté.

3. Le Psalmiste ajoute: « Perdez en eux les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ». Comment unir et lier à ce qui précède ce passage : « Perdez en eux les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres? » Nous ne voyons pas entre les paroles suivantes assez de liaison pour apercevoir le rapport qui existe entre ces paroles et celles qui précèdent. « Perdez en eux les péchés de leur bouche et les paroles de leurs

1. Rom. IX, 21.

lèvres, et qu’ils soient pris dans leur orgueil. Leur malédiction et leur mensonge produiront leur perfection dans la colère, qui perfectionne tout, et ils ne seront plus ». Je l’ai déjà dit hier ; ce passage est obscur voilà pourquoi j’ai voulu attendre, pour vous en donner l’explication, que vos esprits fussent reposés. Puisque vous n’êtes point encore fatigués de m’entendre, veuillez donc en ce moment élever vos coeurs, afin de m’aider par votre application ; par ses obscurités et ses embarras notre langage pourrait ne pas répondre à ce que vous attendez de moi; aussi devez-vous apporter votre part de bonne volonté; de la sorte, vous suppléerez, par votre promptitude à pénétrer le sens de mes paroles, à ce qui pourrait leur manquer de clarté.

Ce verset se trouve donc au milieu du psaume, sans que nous puissions voir facilement sa liaison avec ce qui précède. « Perdez en eux les péchés de leur bouche, et les paroles de leurs lèvres ». Néanmoins, ayons recours aux versets précédents.

Le Prophète avait dit : « Ne les tuez pas, de peur qu’on oublie votre loi » ; telle était sa prière en faveur d’hommes en qui il reconnaissait ses ennemis; et il avait ajouté : « Perdez en eux les péchés de leur bouche, et les paroles de leurs lèvres ». C’est-à-dire, mettez fin à i leurs discours et non à leur existence: « Ne les tuez donc pas, de peur qu’on oublie votre loi ». Mais il y a en eux quelque chose que vous devez tuer, pour que l’on voie l’accomplissement de cette parole : « N’ayez compassion d’aucun de ceux qui commettent l’iniquité; dispersez-les donc par votre puissance et conduisez-les », c’est-à-dire, ne les abandonnez pas, tout en les dispersant; parce qu’en ne les abandonnant point, et en ne les tuant pas, vous avez encore quelque chose à faire en eux. Qu’y tuerez-vous donc? « Les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ». Que tuerez-vous en eux? Les cris qu’ils ont fait entendre: « Crucifie-le! crucifie-le 1! » et non leur propre personne. Pour eux, ils ont voulu perdre, exterminer et anéantir le Christ; et vous, en ressuscitant celui qu’ils ont voulu perdre, vous tuez « les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres ». En effet, ils avaient crié qu’il fallait le mettre à mort, et ils s’aperçoivent ave. étonnement qu’il vit encore; ils l’ont méprisé

1. Jean, XIX, 6.

660

pendant sa vie mortelle, et ils le voient avec stupéfaction adoré de tous les peuples de la terre; ainsi sont tués les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres.

4. « Et qu’ils soient pris eux-mêmes dans leur orgueil». Que veulent dire ces paroles: « Qu’ils soient pris eux-mêmes dans leur orgueil? » C’est inutilement que les forts se sont jetés sur le Christ, et qu’il a paru céder à leurs efforts pour leur laisser croire qu’ils avaient réussi dans leurs desseins contre lui; c’est en vain qu’ils ont semblé prévaloir contre le Sauveur. Ils ont bien pu crucifier son humanité sainte, leur faiblesse a pu l’emporter sur la force, la force a pu être mise à mort; ils se sont imaginé qu’ils étaient quelque chose; ils se sont considérés comme des hommes robustes, puissants et incapables de se laisser dominer par n’importe quelle résistance; ils étaient, à leurs yeux, pareils àun lion tout préparé à dévorer sa proie, ou semblables à ces taureaux gras dont il est parlé dans un autre psaume : « Des taureaux gras se sont jetés sur moi 1». Mais qu’ont-ils fait au Christ? En lui ils ont tué, non la vie, mais la mort. En effet, au moment où Jésus-Christ rendait le dernier soupir, le règne de la mort finissait en lui, et celui de la vie commençait, lorsque, par sa résurrection, il reprenait cette ‘vie au sein même de la mort; il est ressuscité, car il y avait en lui une source de vie qu’ils ne pouvaient tarir. Quel a donc été le résultat de leur méchanceté à l’égard du Sauveur? Ecoute;

le voici. Ils ont détruit le temple. Et lui, qu’a-t-il fait? Il l’a rebâti le troisième jour 2. Par là ont été tués les péchés de leur bouche et les paroles de leurs lèvres. Et qu’est-il advenu de ceux qui se sont convertis? « Qu’ils soient pris dans leur propre orgueil ». On leur a dit que celui qu’ils avaient attaché à la croix, était ressuscité d’entre les morts, et ilsont cru au prodige de sa résurrection, quand ils ont vu que, du haut du ciel où il était monté, il avait envoyé l’Esprit-Saint, pour remplir de ses dons ceux qui avaient cru en lui 3, et alors ils ont compris qu’en faisant mourir le Christ, ils avaient inutilement employé leur temps et leurs forces. Tout ce qu’ils avaient fait se réduisait à rien; il ne leur restait que la responsabilité de leur coupable conduite; et dès lors que leurs projets avaient été anéantis, et qu’ils

1. Ps. XXI, 13. — 2. Jean, II, 19. — 3. Act. I, 9, II, 4.

n’avaient recueilli d’autre bénéfice que celui d’avoir commis le’crime, ils furent pris dans leur propre orgueil, et ils se virent accablés sous le poids de leur faute, Ils n’avaient donc plus d’autre ressource que celle de confesser leur péché; c’était la condition pour Obtenir leur pardon de celui qui avait cédé à leurs efforts criminels; à cette condition, il devait pardonner sa mort corporelle aux morts spin. fuels qui lui avaient ôté la vie, et donner la vie de l’âme à ceux qui l’avaient perdue. Ils ont donc été pris dans leur orgueil.

5. « Leur malédiction et leur mensonge produiront leur consommation dans la colère  de consommation, et ils ne seront plus ». Il est vraiment difficile de comprendre comment les mots : « Et ils ne seront plus », se lient avec les précédents. Quel en est le sens? Voyons le verset que nous venons d’expliquer. Lorsqu’ils auront été pris dans leur propre orgueil, « leur malédiction et leur mensonge produiront leur consommation ». Que doit-on entendre par consommation? ce terme signifie : Perfection; car être consommé veut dire être perfectionné. Autre chose est d’être consommé, autre chose est d’être consumé. On dit d’un objet qu’il est consommé, quand il est arrivé à son dernier degré de perfection: on dit qu’il est consumé, lorsqu’il est détruit èt qu’il n’en reste plus rien. L’orgueil empêchait l’homme de devenir parfait, car rien ne met obstacle à la perfection, comme ce malheureux vice. Que votre charité veuille bien apporter un peu d’attention à mes paroles, et considérer que l’orgueil est un mal singulièrement dangereux, un mal infiniment à craindre. A votre avis, quel mal est l’orgueil? Pourrais-je exagérer en vous dépeignant sa malice et ses suites? Le démon n’a commis que ce péché : voilà la cause de ses tourments sans fin. Sans aucun doute, il est le chef de tous les pécheurs, c’est lui qui les entraîne au mal: on ne l’accuse ni d’adultère, ni d’intempérance, ni de fornication, ni d’enlèvement du bien d’autrui : sa chute n’est venue que de l’orgueil. Et parce que l’envie est la compagne ordinaire de l’orgueil, il est impossible que le coeur de l’orgueilleux ne soit pas dévoré par l’envie. Comme conséquence de ce vice, qui est la suite nécessaire de l’orgueil, le démon, après sa chute, porte envie à l’homme qui persévère dans le bien, et il s’efforce de le séduire,

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pour l’empêcher de parvenir à ce séjour heureux d’où il est lui-même tombé. Et comme il sait que notre juge n’acceptera pas de fausses accusations contre nous, il cherche à nous précipiter en des fautes réelles: si notre avenir devait se décider au tribunal d’un homme, facile à tromper par des calomnies et des impostures, il ne prendrait ni tant de peines, ni de si minutieuses précautions pour nous faire commettre le péché;

car il pourrait jeter notre juge dans l’erreur, et opprimer ainsi l’innocence; et alors, il nous entraînerait aisément dans le piégé, et rien ne lui serait plus facile que de s’emparer de nous, et de nous faire condamner avec lui. Mais il ne l’ignore pas, nous avons un juge qu’on ne peut surprendre, un juge équitable qui ne fait acception de personne, un juge, enfin, devant lequel il ne veut faire paraître que de vrais coupables, parce que Dieu étant souverainement juste, les condamnera nécessairement. L’envie seule, compagne obligée de son orgueil, porte donc le démon à nous pousser dans l’abîme du péché. D’où il suit que l’orgueil est un grand mal, puisqu’il nous empêche de devenir parfaits. Qu’on se vante autant qu’on voudra de ses richesses, de la beauté et de la force de son corps; tous ces avantages ne dureront qu’un temps, et ceux-là sont vraiment ridicules, qui se glorifient de choses périssables, qu’ils sont très-souvent exposés à perdre pendant leur vie, et dont ils devront, de toute nécessité, se séparer au moment de la mort. L’orgueil est un vice capital, puisqu’il suffit d’une seule tentation d’orgueil pour faire perdre à un homme, déjà avancé dans la pratique du bien, tout le terrain qu’il a précédemment parcouru. Les autres vices sont à craindre pour les mauvaises actions que nous pouvons commettre; nous devons redouter encore davantage l’orgueil, quand nous en taisons de bonnes. Il n’est donc pas étonnant que saint Paul ait été assez humble pour dire : « Quand je suis faible, c’est alors que je suis fort », Pour l’empêcher d’être tenté par l’orgueil, savez-vous quel remède a employé le sage médecin qui connaissait le mal, et voulait le guérir? L’Apôtre va nous le dire : « De peur que la grandeur de mes révélations ne m’inspirât de l’orgueil, Dieu a permis que je ressente dans ma chair un aiguillon, qui est l’ange et le ministre de Satan, pour me donner des soufflets. C’est pourquoi j’ai prié le Seigneur par trois fois, afin que cet ange de « Satan se retirât de moi, et il m’a répondu « Ma grâce te suffit, car la force se perfectionne dans la faiblesse 1 ». Voyez en quoi consiste la consommation dont parle le Psalmiste. L’Apôtre, le docteur des nations, le père des fidèles qu’il a engendrés par l’Evangile, a reçu l’aiguillon de la chair pour en être souffleté. Y en aurait-il un seul parmi nous, pour oser s’exprimer ainsi à l’égard de saint Paul, s’il ne l’avait lui-même déclaré humblement? En disant qu’il n’a pas eu à supporter une pareille humiliation, nous croirions lui faire honneur, et en définitive, nous le taxerions de mensonge. Mais comme il était sincère, et qu’il a dit la vérité, nous devons ajouter foi entière à ses paroles, quand il nous dit que Dieu lui a envoyé l’ange de Satan pour l’empêcher de s’enorgueillir de la sublimité de ses révélations. Le serpent de l’orgueil est donc bien à craindre. Mais qu’est-il advenu des Juifs? Ils ont été pris dans leur péché, car ils ont fait mourir le Christ, et plus grand a été leur crime, plus aussi ils se sont humiliés, et plus ils ont mérité par là d’être relevés;

ainsi, « qu’ils soient pris dans leur propre orgueil : et leur malédiction et leur mensonge produiront leur « perfection » ; c’est-à-dire, ils deviendront d’autant plus parfaits, qu’ils ont été surpris à maudire et à mentir. En effet, l’orgueil ne -leur permettait point de s’avancer vers la perfection: il leur a fait commettre un grand crime, mais par l’humble confession qu’ils en ont faite, ils se sont débarrassés de ce malheureux vice; alors, ils en ont obtenu le pardon; la miséricorde divine leur a rendu l’innocence, et, parce que de leur bouche étaient sortis la malédiction et le mensonge, ils sont devenus parfaits. lia été dit à l’homme: Tu as vu et compris, par ton expérience, ce que tu es: tu t’es égaré, tu es tombé dans l’aveuglement, tu as commis le péché et fait une lourde chute; tu as reconnu ta faiblesse, aie donc recours au médecin, et ne te crois pas en bonne santé. Vois l’abîme où t’a précipité ta frénésie ! Tu as fait mourir ton médecin, et tout en le livrant à la mort, tu n’as pu l’anéantir ; mais, du moins, as-tu agi dans la mesure de tes forces pour l’exterminer. « Votre malédiction et votre mensonge serviront à

1. II Cor. XII, 7-10.

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vous faire devenir parfaits ». O Juifs, vous avez fait tout ce qu’il faut pour opérer la malédiction, car « maudit soit l’homme pendu au gibet ». Vous avez crucifié le Christ et vous l’avez considéré comme un homme maudit; puis, à la malédiction, . vous avez ajouté le mensonge, en plaçant des gardes près de son tombeau, et en achetant au poids de l’or les mensonges que vous vouliez leur faire dire 2. Voilà que le Christ est ressuscité. Qu’est devenue cette malédiction de la croix que vous lui avez infligée? A quoi a servi le mensonge répandu par les gardes que vous avez corrompus à prix d’or?

6. « La malédiction et le mensonge serviront à la consommation dans la colère de consommation». Que veulent dire ces paroles: « Dans la colère de consommation? » Il y a une colère de consommation, et il y a une colère de consomption : toute vengeance de la part de Dieu se nomine la colère de Dieu; mais tantôt il se venge pour perfectionner, tantôt il se venge pour détruire. Comment se venge-t-il pour perfectionner? « Il frappe de verges ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants 3 ». Comment se venge-t-il pour détruire? Il le montrera, lorsqu’il dira à ceux qui seront placés à sa gauche : « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le démon et pour ses anges 4 ». La colère divine sera alors une colère de consomption, et non pas une colère de consommation. Mais « on annoncera la consommation dans la colère de  consommation » ; c’est-à-dire, les Apôtres annonceront que, là où le péché s’est trouvé en abondance, il y aura une surabondance de grâce 5, et que la faiblesse de l’homme a produit le remède destiné à le guérir, l’humilité. Dans cette pensée, les Juifs reconnaîtront leurs fautes ils en feront l’aveu, et « ils ne seront plus », Quel est le sens de ces mots? Ils ne seront plus orgueilleux. Car le Psalmiste avait dit plus haut : « Qu’ils soient pris dans leur propre orgueil. La malédiction et le mensonge serviront à la consommation dans la colère de consommation, et ils ne seront plus » dans les sentiments d’orgueil où ils ont été surpris.

7. « Et ils sauront que le Seigneur est le dominateur de Jacob et des extrémités de la terre ». Auparavant, les Juifs s’imaginaient

1. Deut. XXI, 2 ; Gal. III, 13. — 2. Matt. XXVIII, 12. — 3. Hébr. XII, 6. — 4. Mattt. XXV, 41. — 5. Rom. V, 20.

qu’ils étaient justes, parce que leur nation avait reçu la loi, et qu’elle avait observé les commandements de Dieu ; mais la preuve évidente qu’ils n’en avaient pas été les observateurs fidèles, c’est qu’ils n’y ont point reconnu le Christ : l’aveuglement de l’esprit était, en effet, tombé en partie sur le peuple d’Israël 1. Ils doivent s’apercevoir que les Gentils, considérés par eux comme des pécheurs et des chiens, ne sont pourtant pas à mépriser. Car s’ils ont été les uns et les autres surpris en état de péché, ils seront de même, les uns et les aigres, admis au salut éternel. « Il est», dit saint Paul, «pour les Juifs et pour les Gentils 2. La pierre qu’ils ont rejetée en bâtissant, est devenue la principale pierre de l’angle ». Pourquoi? Afin de réunir en elle deux choses différentes, car l’angle est le point de jonction entre deux murailles. A leurs propres yeux, les Juifs étaient gens élevés et honorables : les Gentils, au contraire, leur apparaissaient faibles, pécheurs, esclaves du démon, adorateurs des idoles; et néanmoins, ils se trouvaient également plongés dans l’abîme de l’iniquité. Il a été démontré aux Juifs qu’ils étaient pécheurs, « car il n’y a personne qui fasse le bien, il n’y en a pas un seul 3 ». Ils se sont dépouillés de leurs idées de hauteur et n’ont plus porté envie aux Gentils ; ils ont reconnu que les uns et les autres étaient également faibles, se sont réunis au moyen de la pierre angulaire, et ont ensemble adoré Dieu. « Ils sauront que le Seigneur est le dominateur de Jacob et des extrémités de la terre ».

Il sera le maître, non-seulement des Juifs, mais des extrémités de la terre : mystère caché pour eux, s’ils persévéraient dans leur orgueil ! Orgueil toujours subsistant, s’ils continuaient à se considérer comme des justes! Mais justice impossible à supposer en eux en présence de la malédiction et du mensonge; parce que de là est venue pour eux la consommation dans la colère de consommation, et qu’ils ont été surpris dans leur orgueil, à la suite de la malédiction qu’ils ont prononcée en crucifiant le Sauveur. Voici ce qu’a fait Notre-Seigneur Jésus-Christ. Il est mort entre les mains des Juifs, et il a racheté la multitude des Gentils. Les uns ont répandu son sang, les autres en ont profité, il a été versé pour l’utilité de tous ceux qui se sont convertis; en effet, ceux-

1. Rom, IX, 21. — 2. Id. 21.— 3. Ps. CXVII, 22. — Rom. III, 12.

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là même qui l’ont fait mourir ont reconnu sa grandeur, et ainsi ont-ils obtenu le pardon de leur coupable déicide.

8. Que leur adviendra-t-il donc? Ce que le Psalmiste a déjà dit plus haut: « Ils se convertiront sur le soir ». Ils se convertiront quoique un peu tard, c’est-à-dire après avoir mis à mort Notre-Seigneur Jésus-Christ. « Ils se convertiront un peu tard, et ils souffriront de la faim comme les chiens » . « Comme les chiens », et non pas comme les brebis et les veaux : « comme les chiens », c’est-à-dire les Gentils et les pécheurs : parce qu’après s’être considérés comme des justes, ils ont reconnu leur péché. Il avait été dit d’eux en un autre psaume: « Ensuite ils se sont hâtés ». C’est dans le même sens qu’il est dit ici : « Sur le soir ». Au psaume précité, nous lisons : « Leurs infirmités se sont multipliées; ensuite ils se sont hâtés 2 ». Pourquoi se sont-ils hâtés ensuite?

Parce que « leurs infirmités s’étaient multipliées ». Car jamais ils n’auraient hâté leur course, s’ils avaient continué à se regarder comme des hommes sains; le sens de ces paroles : « Leurs infirmités se sont multipliées », est donc sous une autre forme le même que celui de ces autres paroles : « Qu’ils soient pris dans leur orgueil; à cause de la malédiction et du mensonge, on annoncera la consommation dans la colère de la consommation ». De même les mots : « Ils se sont hâtés ensuite », ont la même signification que ceux-ci : « Ils ne seront plus » dans leur orgueil. « Et ils sauront que le Seigneur dominera Jacob et les extrémités de la terre, et ils se convertiront sur le soir ». Il est donc utile, pour le pécheur, de s’humilier, et la guérison la plus difficile à opérer est celle de l’homme qui se croit en bon état de santé. « Et ils environneront la ville ». Hier déjà, il m’a été donné de vous expliquer cette parole, et de vous faire voir dans cette ville d’environnement toutes les nations.

9. « Ils seront dispersés afin de manger 3 », c’est-à-dire, afin d’en gagner d’autres, de les amener à la foi et de les faire entrer dans leur corps. « Et s’ils ne sont pas rassasiés, ils murmureront ». Le Prophète nous a déjà fait connaître la manière dont ils murmureront. « Qui est-ce qui nous a écoutés? Et vous,  Seigneur, vous vous moquerez d’eux », et

1. Ps. LVIII, 15. — 2. Id. XV, 4. — 3. LVIII, 16.

vous rirez de ce qu’ils diront : « Qui est-ce qui nous a écoutés? » Pourquoi? « Parce que vous considérez comme rien de sauver toutes les nations ».Voilà ce que veut dire: « Et s’ils ne sont pas rassasiés, ils murmureront ».

10. Achevons d’expliquer le psaume. Voyez les transports d’allégresse de l’angle, et la joie qu’il éprouve à joindre ensemble les deux murs 1. Les Juifs s’enorgueillissaient, ils ont été humiliés; les Gentils désespéraient d’eux-mêmes, ils ont appris à espérer. Qu’ils viennent les uns et les autres se réunir dans l’angle; qu’ils viennent en hâte s’y rejoindre et s’y donner le baiser de paix. Qu’ils y viennent de côtés opposés, mais pas pour s’y combattre; qu’ils y viennent, ceux-ci du milieu d’un peuple de circoncis, ceux-là du milieu des peuples incirconcis. Les murs se trouvaient bien éloignés l’un de l’autre, mais c’était avant de se rapprocher de l’angle maintenant qu’ils se sont rejoints, puissent-ils demeurer fermement unis! et alors, l’Eglise tout entière, formée de ces deux murs, s’écriera : « Pour moi, je relèverai votre puissance par mes cantiques; et, le matin, je  louerai votre miséricorde». Le matin, quand toutes les tentations seront passées; le matin, lorsque sera venue à son terme la nuit de ce siècle; le matin, quand nous n’aurons plus à craindre ni les embûches des voleurs, ni les embûches du démon et de ses anges; le matin, quand nous contemplerons, non plus la lumière des Prophètes, destinée à nous éclairer pendant le pèlerinage de cette vie, mais les rayons du soleil, c’est-à-dire le Verbe de Dieu lui-même. « Et le matin, je louerai votre miséricorde ». C’est avec raison que le Prophète a dit ailleurs: « Le matin, je me tiendrai debout devant vous, et je verrai 2 ». C’est aussi un grand mystère que la résurrection du Sauveur ait eu lieu au point du jour, car ainsi s’est trouvée accomplie cette prophétie prononcée ailleurs par le Psalmiste : « On sera dans les larmes le soir, et le matin dans la  joie ». A la chute du jour, les disciples de Notre-Seigneur Jésus-Christ pleuraient sa mort; au lever du soleil, sa résurrection les remplit de joie. « Le matin, je louerai leur miséricorde ».

11. « Parce que vous êtes devenu mon protecteur et mon refuge au jour de mon

1. Eph. II. — 2. Ps. V, 5.

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affliction. O mon appui, je vous chanterai des « hymnes, parce que, ô mon Dieu, vous êtes mon protecteur ». Que serais-je, si vous n’étiez venu à mon secours? Combien mes maux seraient désespérés, si vous n’étiez venu vous-même me guérir ! En quel abîme serais-je plongé, si vous ne m’aviez tendu la main. Une plaie profonde mettait ma vie en danger; il me fallait un médecin tout-puissant pour la guérir, mais rien n’est impossible pour le médecin : ses soins sont acquis à tous les malades; il faut que tu consentes à te laisser guérir par lui; il faut te remettre entre ses mains, tu ne saurais t’écarter de lui. Si tu refuses de te guérir, ta blessure elle-même te recommande de te soigner; tu lui tournes le dos, il te rappelle, et quand tu t’écartes de lui, il te force en quelque sorte à t’en rapprocher; ses instances sont de tous les moments, et pour tous il accomplit cette parole : « Sa miséricorde me préviendra ». Faites bien attention à ces mots: « Me préviendra ». Si tu lui as offert quelque chose qui t’appartient en propre, si tu as mérité sa grâce par tes bonnes oeuvres antécédentes, sa miséricorde ne t’a pas prévenu. Mais comprendras-tu jamais bien que le Seigneur t’a prévenu, si d’abord tu ne saisis pas bien le sens des paroles de l’Apôtre: « Qu’as-tu que tu n’aies pas reçu? Et si tu l’as reçu, pourquoi t’en glorifier, coin me si tu ne l’avais pas reçu ». En d’autres termes « Sa miséricorde me préviendra ». En présence de tous les dons qui peuvent faire notre partage ici-bas, soit par l’effet de notre nature, soit comme conséquence de l’éducation ou de la fréquentation de la société, la foi, l’espérance, la charité, les bonnes moeurs, la

1. I Cor. IV, 7.

justice, la crainte de Dieu, le Prophète arrive à cette conclusion, que tous ces dons ne peuvent nous venir que de Dieu, et il dit: «Vous êtes mon Dieu, vous êtes ma miséricorde».

Comblé des bienfaits du Seigneur, il ne sait quel nom lui donner, il ne sait que l’appeler sa miséricorde. Nom ineffable, qui ne permet plus à personne de tomber dans le désespoir. «Vous êtes mon Dieu, vous êtes ma miséricorde ». Qu’est-ce à dire : « Vous êtes ma miséricorde? »

Si tu dis : Vous êtes mon Sauveur, je comprends qu’il donne le salut. Si tu dis : Vous êtes mon refuge, je comprends que tu te jettes dans ses bras pour y trouver le calme. Si enfin tu t’écries : Vous êtes ma force, j’imagine qu’il te soutient. Mais : « Vous êtes ma miséricorde! » cette manière de s’exprimer signifie : Tout ce que je suis est un don de votre miséricorde. Mais l’ai-je méritée par mes prières? Pour devenir ce que je suis, qu’ai-je fait? Qu’ai-je fait pour exister et me trouver à même de vous prier? Si j’ai contribué en quelque chose à mon existence, j’existais donc avant d’exister ! Mais si je n’étais rien avant d’exister, je n’ai donc pu contribuer en rien à me donner l’être. Vous êtes l’auteur de ma vie, et vous ne sauriez être l’auteur de ce qu’il y a de bon en moi? C’est vous qui m’avez communiqué l’être, et un autre aurait pu me rendre bon? Si je tenais de vous la vie, et d’un autre la bonté, il s’ensuivrait qu’un autre serait meilleur que vous, car la bonté est préférable à l’existence. Mais comme personne n’est ni meilleur, ni plus puissant, ni plus miséricordieux que vous, vous m’avez donné et la vie et la vertu. « Vous êtes mon Dieu, vous êtes ma miséricorde ».

DISCOURS SUR LE PSAUME LIX.

SERMON AU PEUPLE.

TRIOMPHE DE JÉSUS-CHRIST.

David a remporté sur ses ennemis de grandes victoires ; après les avoir exterminés, il a régné avec gloire; ainsi Jésus-Christ a-t-il triomphé des hommes; il a détruit en eux l’orgueil et les autres vices, et il les a soumis à son empire par la crainte de ses jugements; ils se sont convertis, et alors l’Eglise a triomphé malgré ses humiliations et les persécutions qu’elle a endurées; elle s’est répandue partout, et elle règne nième sur les pécheurs, parce que Dieu la protége et la soutient dans ses combats.

1. Le titre de ce psaume est un peu long, mais ne nous en effrayons pas, car le psaume en lui-même est de peu d’étendue. Apportons à le comprendre la même attention que si nous devions lui consacrer un temps considérable. Nous vous parlons, en effet, au nom de Jésus-Christ, comme à des enfants nourris de la parole sainte dans l’Eglise de Dieu, comme à des personnes qui doivent puiser encore à la même source l’aliment de leurs âmes:

vous savez apprécier la valeur de ces Ecritures sacrées, pour lesquelles les mondains ne ressentent aucun goût : vous êtes donc familiarisés avec elles, et elles ne doivent plus vous paraître aussi difficiles à comprendre. En effet, si vous avez écouté avec plaisir ce que nous vous avons dit si souvent; si, au lieu de laisser tomber en oubli nos instructions, comme certains êtres laissent tomber dans leur estomac une nourriture qu’ils ne doivent point ruminer, vous les avez rappelées à votre souvenir pour en tirer un utile profit; la mémoire fidèle que vous en avez gardée nous sera d’un grand secours; elle nous dispensera de vous parler comme à des personnes peu instruites, puisque nous saurons que nous vous adressons des instructions auxquelles vous n’êtes pas étrangers. — Il est un point sur lequel nous avons souvent attiré votre attention; le voici : dans presque tous les psaumes, tu dois reconnaître tantôt les paroles du Christ et de l’Eglise tout ensemble, tantôt celles du Christ pris isolément, ou de l’Eglise dont nous faisons partie : et ainsi, quand nous reconnaissons notre voix, il nous est impossible de ne pas éprouver un certain plaisir, et ce plaisir est d’autant plus vif que nous nous retrouvons plus parfaitement figurés par le Prophète. Le roi David fut un homme unique, mais il en figura plus d’un, T car il représenta d’avance l’Eglise, composée d’un grand nombre d’hommes et répandue jusqu’aux extrémités de la terre : et dans les circonstances où il n’en figura qu’un seul, il fut l’image de l’Homme-Dieu, de Jésus-Christ, médiateur de Dieu et des hommes’. Dans ce psaume, ou plutôt dans le titre de ce psaume, il est question de certains faits glorieux de la vie de David, d’actions mémorables par lesquelles il a illustré son nom, soit en triomphant de ses ennemis, soit en les rendant tributaires, lorsqu’après la mort de Saül son persécuteur, il entra publiquement, à sa place, en possession du royaume d’Israël. Avant d’être persécuté, il était déjà roi, mais, comme tel, il n’était encore connu que de Dieu: dans la suite, lorsque sa royauté fut déclarée et qu’il fut monté sur le trône avec une gloire si éclatante, il triompha des ennemis auxquels fait allusion le titre de ce psaume, et ce titre fut ainsi conçu: « Pour la fin. A ceux qui seront changés pour l’inscription du titre. A David, pour l’instruction, lorsqu’il brûla la Mésopotamie de Syrie et la Syrie de Sobal ; lorsqu’il mit Joab en fuite, qu’il frappa Edom et douze mille hommes dans la vallée des Salines ». Nous lisons, dans les livres des Rois, que David a vaincu tous ceux dont les noms sont mentionnés ici: les habitants de la Mésopotamie de Syrie, ceux de la Syrie de Sobal, Joab et Edom 2. Ces événements ont eu vraiment lieu, et nous en voyons ici l’histoire, écrite conformément à ce qui

1. I Tim. II, 5. — 2. II Rois, VIII.

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s’est passé. Néanmoins, il est facile de le remarquer, dans la plupart des titres des psaumes, l’esprit du Prophète s’écarte un peu du strict récit des faits historiques, pour dire des choses qu’on ne rencontre point dans le narré des événements : par là, il veut nous avertir que ces titres ont été écrits, moins pour nous rappeler ou nous apprendre des faits passés, que pour nous prédire l’avenir. Ainsi, il est dit dans le titre d’un psaume, que David changea son visage en présence d’Abimélech, et que celui-ci s’en alla après l’avoir congédié 1; au contraire, le livre des Rois nomme le roi Achis, et ne cite point Abimélech 2 ; de même trouvons-nous, dans le cas présent, une allusion à l’avenir. Effectivement, dans cette histoire des guerres et des actions mémorables qui ont illustré le règne de David, il est question de tous ceux que cite le titre et que le saint roi a vaincus, mais il n’est pas dit qu’il ait porté l’incendie quelque part; et ce que l’histoire ne mentionne pas, nous le trouvons formellement rapporté dans le titre, car nous y voyons qu’il a fait brûler la Mésopotamie de Syrie, et la Sine de Sobal. Commençons donc à chercher là le secret des choses à venir qui s’y trouvaient figurées; faisons, par nos paroles, sortir de ces ombres épaisses une éclatante lumière.

2. Vous savez le sens de ces paroles: « Pour la fin ». Car « la fin de la loi, c’est le Christ 3 ». Vous n’ignorez pas non plus quels sont ceux qui sont changés. Il est impossible d’en douter: ce sont ceux qui passent de la vieille vie à la vie nouvelle : loin de nous, en effet, la pensée de prendre ce changement en mauvaise part. Adam a subi un changement, ç’a été de passer de l’état d’innocence à l’état de péché, du sein du bonheur à un abîme de tourments. Au lieu de lui ressembler, ceux dont il est ici question deviennent tels qu’on peut leur appliquer aussi ces paroles de l’Apôtre : « Autrefois, vous avez été ténèbres, mais maintenant, vous êtes lumière dans le Seigneur 4 ». Ces hommes sont changés pour l’inscription du titre. Vous connaissez la teneur de ce titre il a été attaché à la croix du Sauveur, et il était conçu en ces termes : « Voici le roi des Juifs 5». Tous ceux qui passent du royaume

1. Ps. XXXIII, 1.— 2. I Rois, XXI, 13.— 3. Rom. X, 4.— 4. Eph. V, 8. — 5. Matt. XXVII, 37.

du démon au royaume du Christ, sont changés pour l’inscription de ce titre : un changement de cette nature leur est très-utile, et il s’opère en eux, suivant le texte sacré, « pour  l’instruction ». Car après ces mots : « A ceux qui seront changés pour l’inscription du titre », nous lisons ces autres : « A David, pour l’instruction »; c’est-à-dire, ils sont changés, non pour eux-mêmes, mais pour David, ils le sont pour l’instruction. Jésus-Christ n’est pas roi pour régner en ce siècle, car il l’a publiquement déclaré : « Mon royaume », a-t-il dit, « n’est pas de ce monde 1».

Passons donc à ces instructions, si nous voulons être changés pour l’inscription du titre, non pas pour nous, muais pour David : de la sorte, ceux qui vivent ne vivront plus pour eux-mêmes, ils vivront pour celui qui est mort et ressuscité en leur faveur 2. Toutefois, comment le Christ aurait-il opéré notre changement, s’il n’avait réalisé ces paroles : « Je « suis venu jeter le feu dans le monde 3? » Si donc il est venu jeter le feu dans le monde, ç’a été pour le bien et l’utilité de l’homme mais, remarquez-le, il n’est pas venu jeter le monde dans le feu. Comment est-il venu jeter « le feu dans le monde? » Puisqu’il est venu dans ce but, cherchons à connaître cette Mésopotamie de Syrie, et cette Syrie de Sobal, qu’il a incendiées. La langue hébraïque ayant servi à la première rédaction des psaumes, consultons l’hébreu pour savoir le sens de ces différents noms. Au dire des interprètes, Mésopotamie signifie une vocation élevée. Déjà, le monde tout entier a été élevé par sa vocation. Syrie veut dire sublime, mais cette Syrie, qui était si haute, a été livrée au feu et réduite en cendres : puisse-t-elle se relever de son humiliation, comme elle a été d’abord précipitée, du haut de sa grandeur, dans l’abîme de la faiblesse et du mépris public! Vaine vieillerie, voilà le sens du mot Sobal. Grâces soient rendues au Christ de ce qu’il l’a brûlée ! Lorsqu’on brûle de vieilles broussailles, de nouveaux bourgeons croissent à leur place; et quand le feu a passé quelque part et qu’il a détruit les vieilles herbes sèches, on y voit pousser de nouvelles herbes, et plus vigoureuses, et plus abondantes, et plus vertes. Le feu apporté par le Christ dans le monde n’est pas à craindre, il ne consume que l’herbe sèche : or, toute chair n’est que

1. Jean, XVIII, 38. — 2. II Cor. V, 15. — 3. Luc, XII, 49.

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de l’herbe desséchée, et l’éclat de l’homme ressemble à l’éclat de la fleur du foin 1. Le Christ met donc le feu à ces vanités, « et il convertit Joab ». Par Joab, il faut entendre l’ennemi. L’ennemi a donc été converti. Interprète ce mot comme tu voudras, si cet ennemi s’est retourné pour prendre la fuite, c’est le démon ; s’il s’est converti pour embrasser la foi, c’est le chrétien. De quel endroit le démon a-t-il pu s’enfuir? Du coeur du chrétien ; car, dit le Sauveur, « le prince de ce monde a été chassé dehors 2». Mais pour le chrétien, qui s’est converti au Seigneur, comment peut-on dire qu’il est un ennemi converti? Parce que, d’ennemi de Dieu, il est devenu son disciple fidèle. « Il a frappé Edom ». Edom veut dire terrestre. Il a fallu que l’homme terrestre fût frappé : ne devait-il pas, en effet, mourir, puisqu’il devait faire place à l’homme céleste? En nous la vie terrestre a été anéantie; puisse la vie céleste lui succéder ! Puisque nous avons porté l’image de l’homme terrestre, nous devons de même porter l’image de l’homme céleste 3. Vois de quelle manière l’homme terrestre est frappé de mort. Faites mourir vos membres qui sont sur la terre 4. Lorsque David eut frappé Edom, « il tua encore douze mille hommes dans la vallée des Salines ». Douze mille est un nombre parfait, et à ce nombre parfait correspond celui des douze apôtres : et ce n’est pas sans raison, car la parole de Dieu devait être prêchée par tout le monde. Or, la parole de Dieu, qui est le Christ, se trouve dans les nuées, c’est-à-dire dans les prédicateurs de la vérité.

Pour le monde, il est partagé en quatre parties, que tous connaissent, et qui sont très-souvent indiquées dans l’Ecriture sous le nom des quatre vents 5: ce sont l’Orient, l’Occident, l’Aquilon et le Midi. Le Seigneur a fait entendre sa parole dans ces quatre directions, pour appeler à lui tous les hommes au nom des trois personnes de la sainte Trinité. Trois fois quatre font douze. C’est donc à juste titre que l’on dit que douze mille hommes terrestres ont été frappés de mort, puisque le monde entier l’a été, et que l’Eglise, sortie du tombeau de la vie terrestre, a été formée de membres venus de toutes les parties du monde. Pourquoi est-il dit que le massacre des douze mille

1. Isa. XL, 6.— 2. Jean, XII, 31 — 3. Cor. XV,49. — 4. Col. III, 5. — 5. Ezéch. XXXVII, 9.

hommes a eu lieu « dans la vallée des Salines ? » Par vallée, on entend l’humilité; et par Salines, ce qui donne de la saveur. Il en est beaucoup qui subissent des humiliations, mais inutilement et sans profit; ils ne sont humiliés que dans leur vaine vieillesse. Les uns sont affligés par une perte d’argent, les autres par la privation d’un fragile honneur, d’autres encore par le retranchement des aises de la vie; dès lors qu’ils souffrent, ils subissent une sorte d’humiliation; mais pourquoi ne pas la souffrir pour Dieu, pour le Christ, afin d’avoir la saveur du sel? Ne sais-tu pas que le Sauveur t’a dit: « Vous êtes le sel de la terre; si le sel devient fade et insipide, il n’est plus bon à rien qu’à être jeté dehors 1? » Il est donc bon d’être sage. ment humilié. Ne voyez-vous pas les hérétiques plongés dans l’humiliation? Condamnés déjà par les lois divines, à l’empire desquelles ils ne peuvent se soustraire, ne le sont-ils pas encore par les lois humaines publiées contre eux? Oui, ils sont humiliés, puisqu’ils sont mis en fuite et qu’ils souffrent persécution; mais c’est d’une manière insipide; c’est pour des choses fadès et vaines, car leur sel s’est affadi et il a été jeté dehors, parce qu’il n’était plus bon à rien qu’à être foulé aux pieds par les hommes.

Nous avons expliqué le titre du psaume: passons maintenant au psaume lui-même.

3. « Mon Dieu, vous nous avez rejetés et détruits ». Sont-ce les paroles de David, qui a frappé, consumé par le feu, et exterminé ses ennemis? Ne sont-ce pas plutôt les paroles de ceux qu’il a ainsi traités, pour frapper et détruire ce qu’il y avait de mal en eux, pour leur rendre une nouvelle vie et les ramener au bien? Telle est la grande et sanglante victoire remportée en ce monde par le Christ, par le véritable David, par celui qui fut vraiment fort, et que figurait le saint roi d’Israël. Il a opéré ces merveilles: par le glaive et le feu qu’il est venu apporter en ce monde, il a fait ce massacre immense; car tu trouves dans l’Evangile ces deux passages: « Je suis venu jeter le feu dans le monde 2» . « Je suis venu apporter le glaive sur la terre 3 ». il a apporté le feu qui devait consumer la Mésopotamie de Syrie, et la Syrie de Sobal; il a apporté le glaive qui devait frapper Adam. Ce carnage a donc eu lieu en faveur de ceux qui

1. Matt. V, 13. — 2. Luc, XII, 49. — 3. Matt. X, 34.

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sont changés pour David, pour l’inscription du titre. Ce sont eux qui parlent ici: ils ont été frappés pour leur salut, qu’ils se relèvent donc, et qu’ils parlent; puisqu’ils sont devenus meilleurs, puisqu’ils ont été changés pour l’inscription du titre, pour leur instruction, pour David, qu’ils disent donc: « Mon Dieu, vous nous avez rejetés et détruits; vous vous êtes irrité et vous avez pris pitié de nous ». Vous nous avez détruits pour nous réédifier ; vous avez détruit en nous ce qui était mauvais, notre vaine vieillerie, afin d’y reconstruire l’édifice de l’homme nouveau, qui doit subsister toujours. Le Prophète dit avec raison que « vous vous êtes irrité et que vous avez pris pitié de nous ». Car si vous ne vous étiez pas mis en colère, vous n’auriez pas eu compassion de nous. Vous nous avez détruits dans votre colère, mais votre colère ne s’est allumée que contre notre vieillerie, afin de l’anéantir. Vous nous avez pris en pitié en vue de notre renouvellement, en vue de ceux qui sont changés pour l’inscription du titre ; parce que si en nous l’homme extérieur se corrompt, l’homme intérieur s’y renouvelle de jour en jour 1.

4. « Vous avez ébranlé la terre, et vous l’avez troublée ». Comment la terre a-t-elle été troublée? Par le remords qui naît du péché. Où irons-nous? où fuirons-nous pour éviter les coups de cette épée que le Seigneur fait vibrer à nos yeux: « Faites pénitence, car le royaume des cieux est proche 2? » Vous « avez ébranlé la terre et vous l’avez troublée. Guérissez ses meurtrissures, parce qu’elle a u été ébranlée ». Elle n’est pas digne d’être guérie, si elle n’est pas ébranlée. Tu parles, tu prêches, tu menaces de la colère de Dieu, tu annonces le jugement à venir, tu fais connaître les volontés du Très-Haut: ton zèle à cet égard ne se refroidit pas; mais celui qui t’écoute n’éprouve aucun sentiment de crainte; rien ne l’ébranle: il n’est pas digne d’être guéri. Pour celui que ta parole remue, qui se sent pénétré jusqu’au fond du coeur; qui se frappe la poitrine et répand des larmes, on peut lui appliquer ces paroles : « Guérissez ses meurtrissures, parce qu’elle est ébranlée ».

5. L’homme terrestre donc a été frappé à mort, notre vieillerie a été consumée par le feu; l’homme est devenu meilleur; ceux qui

1. II Cor. IV, 16. — 2. Matt. III, 2.

étaient plongés dans les ténèbres sont arrivés à la lumière: aussi lisons-nous maintenant ce qui se trouve encore écrit ailleurs: « Mon fils, lorsque vous entrerez au service de Dieu, demeurez ferme dans la justice etn dans la crainte, et préparez votre âme à la tentation ». Ton premier soin doit être de te déplaire, afin de te purifier de tes péchés, et de devenir meilleur. Tu devras,en second lieu, puisque tu seras converti,supporter patiemment les tribulations et les épreuves de la vie, et y persévérer courageusement jusqu’à la fin. Le Prophète a donc voulu y faire allusion et en parler, quand il a dit: « Vous avez fait voir de dures choses à votre peuple », à ce peuple, qui est devenu le vôtre, puisque David l’a rendu tributaire par sa victoire. « Vous avez montré de dures choses à votre peuple ». En quoi? Dans les persécutions souffertes par l’Eglise du Christ, lorsque le sang des martyrs a coulé à grands flots. « Vous avez fait voir de dures choses à votre peuple ; vous nous avez abreuvé d’un vin aigre »; qu’est-ce à dire, d’un vin aigre? C’est-à-dire, d’un vin qui ne donnait pas la mort: ce n’était pas un poison qui tue, c’était une médecine cuisante. « Vous nous avez abreuvés d’un vin aigre».

6. Comment cela? « Vous avez donné un signe à ceux qui vous craignent, afin qu’ils  prennent la fuite et s’écartent de l’arc ». En nous éprouvant par les tribulations de cette vie, vous nous avez avertis d’éviter les douleurs causées par le feu éternel, car l’apôtre saint Pierre a dit: « Le temps est venu où Dieu commencera son jugement par sa propre maison ». Lorsque le monde faisait éclater partout sa fureur, lorsque les persécuteurs répandaient de tous côtés la souffrance et la mort, que le sang des fidèles coulait à longs et larges flots, et que les chrétiens enduraient d’intolérables tourments au milieu des chaînes des prisons et des instruments de supplice, saint Pierre exhortait les martyrs à la patience, et leur disait: « Voici le temps où Dieu commence son jugement par sa propre maison; et s’il commence ainsi par  nous, quelle sera la fin de ceux qui n’obéissent pas à l’Evangile de Dieu ? Si le juste lui-même se sauve avec tant de peine, que deviendront alors les impies et les pécheurs 2? » Qu’arrivera-t-il donc au jugement? L’arc est

1. Eccli. II, 1. — 2. 1 Pierre, IV, 17, 18.

tendu pour menacer, mais non encore pouu frapper. Voyez ce qu’il y a sur cet arc: ce sont des flèches. Ne doivent-elles pas être lancées en avant, et pourtant c’est par derrière que le nerf se tend; c’est du côté opposé à celui où l’on doit envoyer la flèche : plus on tire le nerf en arrière, plus impétueuse, plus agile est la flèche pour atteindre le but. Par la même raison, le jugement de Dieu fondra sur nous d’autant plus inopinément et plus terrible qu’il aura été différé davantage. Il nous faut donc rendre grâces à Dieu de ce qu’il nous éprouve en ce monde, puisqu’il fait voir à son peuple un signe qui l’avertit « de fuir de devant l’arc ». A la suite de cet avertissement salutaire, les fidèles tourmentés par les peines de la vie, deviendront dignes d’échapper à la peine du feu éternel, réservé à tous ceux qui ne croient point à ces vérités. « Vous avez donné un signe à ceux qui vous craignent, afin qu’ils prennent la fuite et s’écartent de l’arc ».

7. « Afin que vos bien-aimés soient délivrés. Sauvez-moi par votre droite, et exaucez-moi ». Seigneur, sauvez-moi par votre droite: sauvez-moi de manière que je sois placé à la droite. « Sauvez-moi par votre droite ». Je ne vous demande point mon salut temporel; qu’à cet égard votre volonté soit faite. Nous ignorons complètement ce qui nous est avantageux pour cette vie ; nous ne savons ce qu’il faudrait demander 1. Mais « sauvez-moi par votre droite », en sorte qu’après avoir été éprouvé, s’il le faut, pendant le cours de mon existence terrestre, je puisse du moins voir se dissiper les ombres épaisses de la tribulation, me trouver à votre droite, au milieu de vos brebis, et éviter le malheur d’être placé à votre gauche avec les boucs. « Sauvez-moi par votre droite, et exaucez-moi ». Je ne vous demande que ce que vous désirez vous-même me donner: ce n’est point avec la voix de mes péchés que je crie vers vous et le jour et la nuit, pour que vous ne m’écoutiez pas, et que vous ne me répondiez pas, afin d’ajouter à ma folie 2. Je crie vers vous, pour que vous me donniez une salutaire instruction, en ajoutant à mon humiliation la saveur du sel: par là, mes tribulations m’apprendront ce que je dois vous demander: aussi, je vous demande la vie éternelle; exaucez-moi donc, puisque

1. Rom. VIII, 26. — 2. Ps. XXI, 2, 3.

mon plus vir désir est d’être placé à votre droite. Que votre charité veuille bien le remarquer: tout fidèle qui garde dans son coeur la parole de Dieu, qui éprouve à l’égard du jugement à venir la crainte la plus vive, et qui vit avec assez de prudence pour ne point donner aux autres l’occasion de blasphémer le saint nom de Dieu à cause de lui, ce fidèle adresse souvent au Seigneur des prières pour obtenir des avantages temporels, et il n’est pas exaucé: quand, au contraire, il sollicite ce qui peut le conduire à la vie éternelle, il parvient toujours au comble de ses désirs. Y a-t-il un seul malade qui ne souhaite pas revenir à la santé? Néanmoins, il lui est peut-être utile de souffrir encore. Il est possible que Dieu repousse les demandes que tu lui adresses pour ta guérison; mais s’il refuse d’accéder à tes désirs, c’est afin de pourvoir àton plus grand bien. Quand, au contraire, tu lui demandes la grâce- de la vie éternelle, la faveur d’être admis dans le royaume des cieux et d’être placé à la droite de son Fils, lorsqu’il viendra juger les vivants et les morts, sois tranquille sur le résultat de ta prière: si elle n’est pas exaucée aujourd’hui, elle le sera infailliblement plus tard, parce que le moment d’y donner suite n’est pas encore venu. Ta demande est déjà exaucée, mais tu ne t’en aperçois pas encore: ce que tu désires se fait, quoique tu ignores la manière dont il se fait: l’effet de ta prière existe, comme la rêve, encore renfermée dans la racine de l’arbre, avant de produire des fruits. «Sauvez-moi par votre droite et exaucez-moi ».

8. « Dieu a parlé dans son saint ». Peux-tu douter de l’accomplissement des paroles du Tout-Puissant? Si tu avais un ami sage et sérieux, comment t’exprimerais-tu à son égard? Il a dit cela ? il fera ce qu’il a dit, c’est immanquable, car c’est un homme sérieux; il ne parle pas à la légère; quand il a promis une chose, il y tient, parce qu’il ne change pas facilement d’avis. Pourtant ce n’est, en définitive, qu’un homme; il peut avoir la volonté d’accomplir ses promesses; sera-t-il toujours à même de n’y pas manquer? en aura-t-il toujours le pouvoir? Mais, du côté de Dieu, il n’y a rien à craindre, parce qu’il est la vérité même et qu’il possède- la souveraine puissance; il est sûr; il ne peut te tromper; rien ne dépasse son pouvoir. Pourquoi donc craindre d’être déçu dans tes espérances? Tu as

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besoin de ne pas te tromper toi-même et de persévérer jusqu’à la fin, jusqu’au moment où il accomplira ses promesses. « Dieu a parlé dans son saint ». Quel est ce saint qui est celui de Dieu? « Dieu était dans le Christ, et il s’y réconciliait le monde 1 ». C’était celui dont il a été dit ailleurs : « O Dieu, toutes vos voies sont dans le saint 2. Dieu a parlé dans son saint. Je me réjouirai et je diviserai les champs de Sichem ». Puisque Dieu l’a dit, l’événement aura lieu. C’est la parole de l’Eglise : « Dieu a parlé dans son saint ». Elle ne répète point simplement les paroles que Dieu a prononcées. Mais, puisque « Dieu a parlé dans son saint », et que les choses doivent nécessairement arriver comme il les a prédites, il est sûr qu’elles auront lieu. « Je me réjouirai et je diviserai les champs de Sichem, et je partagerai la vallée des tentes». Sichem signifie épaules. Au rapport de l’historien sacré, lorsque Jacob revint de chez Laban, son beau-père, avec tous ses biens, il cacha en Sichem les idoles qu’il apportait de la Syrie, où il avait si longtemps séjourné et d’où il venait enfin de sortir pour retourner dans son pays natal

3. Arrivé là, il y dressa quelques tentes pour abriter ses brebis et ses troupeaux, et il donna à cet endroit le nom de « tentes 4 » . Je diviserai ces tentes, dit l’Eglise. Que veulent dire ces mots : « Je partagerai Sichem ? » Si on les rapporte à ce trait de la vie de .Jacob relatif aux idoles qu’il cacha en Sichem, ces paroles désignent les Gentils. Je divise les Gentils. Qu’est-ce à dire: Je divise? La foi n’est pas donnée à tous

5. Qu’est-ce à dire: Je divise? Les uns croiront, les autres ne croiront pas; et pourtant, que ceux qui croient ne tremblent pas de ce qu’ils se trouvent au milieu des incroyants: ils sont aujourd’hui divisés par la foi; au jugement dernier ils le seront encore, puisque les brebis seront placées à la droite et les boucs à la gauche

6. Il nous est maintenant facile de comprendre comment l’Eglise divise Sichem. Mais, puisque Sichem signifie épaules, comment  l’Eglise divise-t-elle les épaules? Les épaules sont divisées en ce sens que, chez les uns, elles sont surchargées de péchés, et que, chez les autres, elles portent le joug du Christ. Car il réclamait des épaules dévouées, quand il disait: «Mon joug est doux et mon fardeau

1. II Cor. V, 19. — 2. Ps. LXXXVI, 14. — 3. Gen. XXXV, 4. — 4. Id. XXXIII, 17. — 5. II Thess. III, 2 — 6. Matt. XX, 33.

« est léger 1 ». Les autres fardeaux t’accablent et t’écrasent, mais celui du Christ te soulève; les autres fardeaux t’appesantissent, celui du Christ, au contraire, te donne des ailes. Si tu ôtes à un oiseau ses ailes, il semblerait que tu le débarrasses d’un poids incommode ; et néanmoins plus tu l’en décharges, plus tu le condamnes et le forces à s’abattre. Tu avais voulu le soulager et tu n’as fait que l’empêcher de quitter la terre; il ne vole plus, parce que tu l’as déchargé; rends-lui son fardeau et il reprendra son essor. Ainsi en est-il du fardeau du Christ; puissent les hommes ne point se laisser dominer par la paresse et se décider à le porter! puissent-ils ne pas s’arrêter à considérer le nombre de ceux qui ne s’en chargent pas! Que les hommes de bonne volonté le prennent sur leurs épaules, et ils verront par eux-mêmes combien il est doux, léger et agréable, combien il est puissant pour nous détacher de la terre et nous élever jusqu’au ciel. « Je diviserai Sichem, et je partagerai la vallée des tentes ». Par la vallée des tentes on entend le peuple juif, peut-être à cause des brebis qu’y amena Jacob; ce peuple lui-même a été divisé, car ceux d’entre les Juifs qui se sont soumis à la foi chrétienne, sont sortis de là pour entrer dans l’Eglise ; les autres y sont restés et ne se sont point incorporés à Jésus-Christ.

9. « Galaad m’appartient ». Ces noms se trouvent dans les divines Ecritures. Le mot Galaad s’explique aussi dans un sens particulier, et il renferme un grand mystère. Il veut dire : Monceau du témoignage. Quel monceau de témoignages on a vu dans les martyrs ! « Galaad m’appartient ». Je possède le monceau du témoignage : les vrais martyrs sont les miens. Que les autres meurent pour leur vieille vanité, leur mort sera dépourvue de la saveur du sel; pourra-t-on dire alors qu’ils contribuent à grossir le monceau du témoignage? Quand je livrerais mon corps aux flammes, si je n’ai pas la charité, mon sacrifice ne me sert de rien 2.Dans un endroit de l’Evangile Jésus-Christ nous recommande de conserver la paix, mais auparavant il exige l’emploi du sel : « Ayez », dit-il, « du sel en vous; ayez la paix entre vous 3 ». Donc, « Galaad m’appartient ». Mais Galaad, c’est-à-dire le monceau du témoignage, a été visiblement  en butte à de grandes épreuves. En

1. Matt. XI, 30. — 2. I Cor. XIII, 3. — 3. Marc, IX, 49.

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effet, l’Eglise était alors aux yeux du monde un objet de mépris; on faisait à cette veuve un reproche sanglant de ce qu’elle appartenait au Christ et portait au front le signe de la croix. On ne l’honorait pas encore, on l’accusait. En ce moment où les honneurs la fuyaient, où elle se voyait accablée de calomnies, s’éleva le monceau du témoignage, et par lui se répandit l’amour du Christ; alors cet amour divin gagna tous les peuples. Le Prophète ajoute : « Manassé est à moi » . Manassé signifie oublié. Il avait été dit à l’Eglise « Tu oublieras à jamais ta confusion, et tu ne te souviendras plus de l’opprobre de ton veuvage ». L’Eglise était donc autrefois plongée dans une confusion qu’elle a depuis oubliée; elle a perdu tout souvenir de la confusion et de l’opprobre où l’avait jetée son veuvage. Quand les hommes la méprisaient, on voyait s’élever en sa faveur un monceau de témoignages. Personne, aujourd’hui, ne se souvient qu’il fut un temps où elle était couverte de confusion, où c’était une honte de porter le nom de chrétien; personne n’en a gardé la mémoire : tous l’ont oublié; et désormais « Manassé est à moi. Et Ephraïm est la force et l’appui de ma tête ». Ephraïm  veut dire, production de fruits. J’ai fructifié, dit l’Eglise, et par là j’ai trouvé la force et le soutien de ma tête. Car ma tête, c’est le Christ. Et d’où vient que la production des fruits est le principe de sa force? c’est que si, en tombant dans la terre, le grain ne s’y multipliait pas, il resterait seul. Par sa mort, le Christ est tombé en terre, et par sa résurrection il a ensuite porté des fruits. « Et Ephraïm est la force et l’appui de ma tête ». Pendant qu’il était cloué à la croix, on le considérait avec mépris; intérieurement c’était un grain qui avait la force d’attirer tout à lui

2. L’oeil n’aperçoit pas dans le grain de froment l’innombrable quantité de germes qui s’y trouvent renfermés; il y voit seulement je ne sais quels dehors méprisables; et toutefois le grain recèle une force telle qu’il s’assimile la sève de la terre pour en former des fruits. Ainsi apercevait-on l’infirmité de la chair sur la croix du Sauveur, sans y voir la force toute-puissante qu’elle recélait. O l’admirable grain de froment! Sans doute il semblait à tous dépourvu de force pendant qu’il se mourait sur le bois de la croix; le peuple qui l’environnait

1. Isa. LIV, 4. — Jean, XII, 21, 32.

secouait la tête en passant devant lui et s’écriait: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende donc de sa croix 1 ! » Mais vois quelle était sa force: « Ce qui est faible en Dieu est plus fort que tous les hommes 2 ».  Ce n’est donc pas sans raison qu’il a ensuite produit une si grande quantité de fruits; ces fruits sont à moi, dit l’Eglise.

10. « Juda est mon roi : Moab est le vase de mon espérance ». « Juda est mon roi ». Qui est Juda, sinon celui qui est sorti de la tribu de Juda? qui est Juda, sinon celui à qui Jacob a parlé ainsi: « Juda, tes frères prononceront tes louanges 3? » « Juda est mon roi»; et quand Juda, mon roi, me dit : « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps 4 », puis-je craindre quelque chose? « Juda est mon roi : Moab est le vase de mon espérance ». Pourquoi « le vase?»

Parce que « le vase», environné de flammes, est le signe de la tribulation. Pourquoi « le vase de mon espérance? » Parce que Juda, mon roi, a marché devant moi. Pourquoi craindre de le suivre partout où il a marché avant toi? Dans quelle voie t’a-t-il précédé? Dans la voie des tribulations, des angoisses et des opprobres. Cette voie douloureuse nous était interdite avant qu’il s’y engageât; maintenant qu’il y a passé, suis-le; depuis qu’il y a laissé la trace de ses pas, ce chemin est ouvert devant toi. « Je suis seul», dit-il, « mais seulement jusqu’à ce que je  passe 5 ». Ce grain de froment est seul, mais seulement jusqu’à ce qu’il passe; quand il sera passé, alors il produira des fruits. « Juda est mon roi », et parce qu’il « est mon roi, Moab est le vase de mon espérance ». Moab signifie la multitude des Gentils. La race des Moabites doit son origine à un crime, car elle descend des filles de Loth, qui, voyant leur père en état d’ivresse, abusèrent honteusement de lui et commirent avec lui le péché de la chair 6. Il eût mieux valu pour elles rester stériles que de devenir mères à ce prix. Ces malheureuses préfiguraient ceux qui abusent de la loi. Que ce mot, loi, soit du féminin en latin ou du masculin en grec, peu importe, et nous ne devons pas nous en occuper, parce que masculin ou féminin, dans une langue ou dans l’autre, il ne saurait, par son genre, préjudicier à la vérité; néanmoins, le caractère de la loi a quelque chose de mâle, puisqu’elle

1. Matt. XXVII, 40. — 2. I Cor. I, 25. — 3. Gen. XLIX, 8. —  4. Matt. X, 28.— 5. Ps. CXL, 10.— 6. Gen. XIX, 31, 38.

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gouverne et qu’elle n’est pas gouvernée, Or, que dit l’apôtre saint Paul ? « La loi est bonne, pourvu qu’on en use légitimement 1». Les filles de Loth avaient, au contraire, abusé de leur père. De même que les bonnes oeuvres procèdent de l’usage légitime de la loi, ainsi les péchés viennent de l’abus criminel de la loi. C’est pourquoi, en abusant de leur père, c’est-à-dire de la loi, ces filles mirent au jour les Moabites, qui représentent les oeuvres de péché. De là sont venus à l’Eglise les tribulations et le vase brûlant sous l’action de la flamme. Il est question de ce vase dans le livre d’un Prophète : Un vase échauffé du côté de l’Aquilon 2, c’est-à-dire, du côté du démon, qui a dit: « J’établirai mon trône vers l’Aquilon 3 ». Les plus pénibles tribulations de l’Eglise ne lui viennent donc que de la part de ceux qui abusent de la loi. Eh quoi ! l’Eglise défaudra-t-elle parce qu’il y en a pour faire un mauvais usage de la loi? et le vase brûlant, c’est-à-dire la multitude des scandales, l’empêchera-t-elle de durer jusqu’à la fin des siècles? Est-ce que Juda, son roi, ne lui a pas annoncé d’avance les afflictions dont elle sera abreuvée? Ne lui a-t-il pas dit: « La charité se refroidira, parce qu’on verra se multiplier l’iniquité 4? » A mesure que le vase s’échauffe, la charité se refroidit. Mais pourquoi, ô divine charité, ne point consumer par tes propres ardeurs le feu qui met ce vase en ébullition? Tu ne saurais l’ignorer, ton Roi te parlait quand il faisait allusion à cette multitude de scandales; il te disait: « Celui qui persévérera jusqu’à la fin sera sauvé ». Ne cesse donc, jusqu’à la fin, de t’opposer à l’ardeur des scandales. Le feu de l’iniquité est ardent; mais plus ardent est le feu de la charité. Ne te laisse donc pas vaincre; persévère jusqu’à la fin. Craindrais-tu les Moabites, les oeuvres criminelles de ceux qui abusent de la loi? Eh quoi! Juda, ton Roi, n’a-t-il pas marché devant toi? n’a-t-il pas subi de pareilles épreuves? Ne sais-tu pas que, par abus de la loi, les Juifs ont fait mourir le Christ? Espère donc, et marche où ton Roi a marché le premier. Dis donc aussi : « Juda est mon roi », et parce « qu’il est mon roi », qu’est devenu « Moab? » Il est devenu pour moi, non un vase de mort, mais « le vase de mon  espérance ». Tu dois voir dans les

1. I Tim. I, 8. — 2. Jérém. I, 13. — 3. Isa XIV, 13. — 4. Matt. XXIV, 12.

tribulations un vase d’espérance, car l’Apôtre a dit: « Nous nous glorifions même au sein de la  tribulation ». Le vase est là; mais écoute saint Paul : il te dira que c’est un vase d’espérance. « Nous savons que la tribulation produit la patience, que la patience produit la pureté, et que la pureté produit l’espérance ». Effectivement, si la patience est le résultat de la tribulation, la pureté celui de la patience et l’espérance celui de la pureté, dès lors que la tribulation est ce vase brûlant, il est réellement un vase d’espérance, et Moab est avec raison ainsi nommé. « Or, l’espérance ne confond pas ». Quoi donc? L’ardeur de ta charité surpasse-t-elle l’ardeur de ce vase échauffé par la flamme? Oui, certes; parce que l’amour de Dieu a été répandu en nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 1.

11. « J’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée ». C’est l’Eglise qui parle: Je viendrai, dit- elle, « jusqu’à l’Idumée ». Que ses tribulations se multiplient, que le feu des scandales s’allume avec violence, « j’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée » : c’est-à-dire, selon le sens de ce mot hébreu qui signifie terrestre, je m’étendrai jusqu’à ceux qui vivent d’une vie terrestre. « J’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée »; qu’est-ce que le Prophète entend par chaussure, sinon la prédication de l’Evangile? « Combien sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, de ceux qui annoncent les biens 2 ! Et que vos pieds aient une chaussure pour être toujours préparés à aller annoncer l’Evangile de la paix 3. Puisque «la tribulation produit la patience, que la patience produit l’épreuve, que l’épreuve produit l’espérance », le vase brûlant des afflictions ne me consumera pas, « car l’amour de Dieu a été répandu en nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné». Ne cessons ni de prêcher l’Evangile ni d’annoncer le Seigneur Jésus. « J’étendrai ma chaussure jusqu’en Idumée». Est-ce que les hommes terrestres ne lui sont pas soumis? Est-ce que ceux qui sont enchaînés par les passions de ce monde, ne l’adorent pas? Mes frères, combien de personnes terrestres commettent aujourd’hui le vol pour faire plus vite fortune, et se rendent coupables de parjure, afin de soutenir leurs tromperies ! et, quand la crainte les saisit, elles

1. Rom. V, 3, 5.— 2. Rom. X, 15.— 3. Eph. VI, 15.

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consultent les sorciers et ceux qui observent les astres : par là elles donnent la preuve qu’elles sont des Iduméens, des hommes terrestres; et, pourtant, elles adorent toutes le Christ, il les tient sous ses pieds : par conséquent, il étend sa chaussure jusqu’en Idumée.

« Les Allophyles mc sont soumis ». Qu’est-ce que les Allophyles? ce sont des étrangers, des hommes qui ne font point partie de mon peuple. « Ils me sont soumis » , parce que beaucoup d’entre eux adorent le Christ, et ne régneront cependant pas avec lui. « Les Allophyles me sont soumis. Qui est-ce qui me conduira dans la ville qui environne? » Quelle est cette ville qui environne? Si vous vous en souvenez, mes frères, je vous l’ai déjà dit à l’occasion d’un autre psaume, en vous expliquant ces paroles: «Et ils environneront la ville ». Cette ville n’est autre que la masse des Gentils répandus dans tous les pays de l’univers; ils environnaient de toutes parts le peuple juif : ce petit peuple adorait un Dieu unique; pour eux, ils étaient adorateurs des idoles, et esclaves des démons. Le Prophète donne donc aux Gentils le nom mystérieux de ville environnante, parce qu’ils s’étaient répandus partout, et qu’ils enveloppaient cette autre ville où l’on adorait un seul Dieu. « Qui est-ce qui me conduira dans la ville environnante? »

Qui est-ce, si ce n’est Dieu? En d’autres termes : Comment me conduira-t-il, sinon par ces nuées dont il est dit: « Le bruit de votre tonnerre se fait entendre dans la roue 1 ». Cette roue n’est autre chose que la ville environnante. Elle est appelée roue, parce qu’elle signifie le globe terrestre, l’univers. « Qui est-ce qui me conduira dans la ville environnante? Qui est-ce qui me conduira jusqu’en Idumée?» Afin que j’étende mon règne même sur les personnes terrestres, afin que ceux-là mêmes m’adorent qui ne m’appartiennent pas, et ne veulent en rien profiter des avantages que je leur offre.

12. « Qui est-ce qui me conduira jusqu’en  Idumée? N’est-ce pas vous, Seigneur, qui  nous avez rejetés? Et vous ne sortirez point à la tête de nos armées 2». Est-ce qu’après nous avoir rejetés, vous ne nous conduirez pas? Mais pourquoi nous avez-vous rejetés? Parce que « vous nous avez détruits ! » Et pourquoi nous avez-vous détruits? Parce que

1. Ps. LXXVI, 19. — 2. Id. LIX, 12.

vous vous êtes irrité, et que vous avez eu « compassion de nous»; c’est donc vous qui nous conduirez, après nous avoir rejetés vous qui ne sortirez pas à la tête de nos armées, vous nous conduirez. Qu’est-ce à dire « Vous ne sortirez pas à la tête de nos armées? » Le monde nous persécutera : il nous foulera à ses pieds; alors coulera à grands flots le sang des martyrs ; alors s’élèvera le monceau du témoignage, et les païens, qui nous persécuteront, diront: « Où est donc leur Dieu 1 ? » En ce moment, « Seigneur, vous ne sortirez pas à la tête de nos armées». Vous ne vous déclarerez pas visiblement contre eux : vous ne manifesterez pas votre puissance en notre faveur, comme vous l’avez fait autrefois en faveur de David, de Moïse et de Jésus, fils de Navé, lorsque les Gentils se virent obligés de céder devant leur valeur guerrière, et qu’après les avoir exterminés et avoir ravagé leur pays, vous avez introduit votre peuple dans la terre promise. Vous n’agirez pas ainsi pour nous; « vous ne sortirez point, Seigneur, à la tête de nos armées». Vous agirez au dedans de nos coeurs. Que signifient ces mots : « Vous ne sortirez pas? » Ils signifient : Vous n’agirez pas visiblement. Autrefois, les martyrs marchaient chargés de chaînes, on les jetait en prison, on les exposait en public à la risée de tous, on les donnait en pâture aux bêtes, on les précipitait au milieu des flammes n’étaient-ils pas alors des objets de mépris, parce qu’ils semblaient abandonnés et privés de tout soutien? Comme Dieu agissait au dedans de leurs coeurs! Quelles consolations intérieures il leur procurait! Combien leur était douce l’espérance de la vie éternelle! Leur coeur n’était point délaissé par lui, ce coeur où l’homme demeure en silence, comblé de joie, s’il est bon; accablé de remords, s’il est du nombre des méchants. Le Seigneur ne sortait point à la tête de leurs armées et, pourtant, les abandonnait-il à eux-mêmes? Et n’est-ce pas précisément parce qu’il n’est pas sorti à la tête de leurs armées, qu’il a conduit l’Eglise jusqu’en Idumée, jusque dans la ville environnante? Si l’Eglise voulait combattre et se servir du glaive, ne semblerait-elle pas se battre pour défendre son existence temporelle? mais comme elle méprisait souverainement la vie présente, un

1. Ps. LXXVIII, 10.

monceau de témoignages s’est élevé en sa faveur pour la vie éternelle.

13. Seigneur, puisque vous ne sortirez pas à la tête de nos armées, « donnez-nous du secours du milieu de l’affliction, parce que le salut qui vient de l’homme n’est que vanité».

Loin de nous ceux qui n’ont pas en eux-mêmes la saveur du sel! Qu’ils souhaitent et recherchent pour les leurs un salut temporel qui n’est qu’une vaine vieillerie. « Donnez-nous du secours » : puisez le secours là même où vous sembliez ne pouvoir en puiser; qu’il nous vienne de cette source. « Donnez-nous du secours du milieu de l’affliction, parce que le salut qui vient de l’homme n’est que vanité. En Dieu nous ferons des actes de courage, et il anéantira nos ennemis » . Pour faire des actes de courage, nous ne nous servirons ni de glaives, ni de coursiers, ni de cuirasses, ni de boucliers, ni de troupes nombreuses, ni de secours du dehors : où puiserons-nous donc notre force? au dedans de nous; dans ce lieu secret où nous nous cachons. Où sera-ce donc? Ce sera en Dieu, que nous ferons des actions d’éclat: nous semblerons méprisés, foulés aux pieds: à nous voir, on dirait des hommes qui n’ont rien de recommandable; mais « il anéantira nos ennemis». Voilà, en effet, ce qui est arrivé à nos ennemis. Les martyrs ont été foulés aux pieds; par leur patience à souffrir, par leur persévérance jusqu’à la fin, ils ont fait en Dieu des actes de courage. Que sont devenus maintenant leurs ennemis? ces ennemis ne les persécutent plus comme autrefois d’une manière sanglante. Mais peut-être pourrait-on dire qu’ils les persécutent encore aujourd’hui en les affligeant par leurs ignobles excès de gourmandise.

DISCOURS SUR LE PSAUME LX

SERMON AU PEUPLE

ESPÉRANCE DE L’ÉGLISE.

Ce psaume est une prière où se peignent parfaitement les destinées de l’Eglise. Exposée comme son chef à des épreuves de tous les genres et de tous les instants, mais appuyée sur les plus solides motifs d’espérance, l’exemple de Jésus-Christ souffrant et triomphant, sa propre perpétuité, la bonté, les promesses et la justice de Dieu, elle se promet de chanter toujours les louanges de l’Eternel.

1. Nous entreprenons d’étudier ce psaume conjointement avec votre charité. Il est court; notre discours durera donc peu de temps, mais, avec l’aide de Dieu, il suffira à vous instruire. Moyennant la grâce de Celui qui m’ordonne de vous parler, je satisferai au désir des personnes avides de m’entendre, sans être une cause d’ennui pour les autres; par là, ceux qui ont peu de temps à leur disposition, ou qui aiment la brièveté, ne me trouveront pas trop long. Nous n’avons pas à nous arrêter au titre de ce psaume, car le voici: « Pour la fin, dans les hymnes, à David » . « Dans les hymnes », c’est-à-dire, dans les louanges. «Pour la fin », c’est-à-dire, pour le Christ, « parce que le Christ est la fin de la loi, pour justifier ceux qui croient en lui 1 ». « A David ». Par là, nous entendons évidemment désigner celui qui est sorti de la race de David, qui est devenu homme parmi les hommes, afin de les rendre semblables aux anges. Il nous en avertit lui-même, et nous ne devons point craindre de le supposer: les paroles contenues dans ce psaume sont les nôtres, si nous faisons partie du corps de Jésus-Christ; si nous sommes du nombre de ses membres; oui, nous devons y reconnaître nos propres expressions, et non celles d’un étranger. Je dis que ce langage est le

1. Rom. X. 4.

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nôtre; voici en quel sens: C’est qu’il appartient non-seulement à ceux qui sont ici présents, mais encore à tous nos frères qui se trouvent répandus dans l’univers depuis l’Orient jusqu’à l’Occident. Comprenez bien ma pensée; et, pour cela, remarquez-le: le Prophète s’exprime comme s’il était seul; pourtant, il ne l’était pas, mais ses paroles sont le langage de plusieurs réunis ensemble et ne formant plus qu’un seul tout. Effectivement, nous ne sommes tous qu’un seul homme en Jésus-Christ. La tête en est déjà dans le ciel, tandis que ses membres souffrent encore sur la terre; et parce que ses membres sont encore souffrants, voici ce que dit cet homme

2. « O Dieu, écoutez ma demande; rendez-vous attentif à ma prière 1 ». Qui est-ce qui s’exprime ainsi? Il semblerait que c’est un homme seul. Vois s’il est seul. « J’ai crié vers vous des extrémités de la terre, lorsque j’avais le coeur pressé de douleur 2 ». Il n’est donc pas seul; mais ce sont plusieurs qui parlent comme s’ils n’étaient qu’un, parce qu’en réalité il n’y a qu’un Christ, dont nous sommes tous les membres. Un homme, tout seul, pourrait-il élever  vers Dieu les cris de sa prière sur tous les points du monde à la fois? Si donc, des extrémités de la terre, des supplications se dirigent vers le trône de l’Eternel, ce ne peuvent être que les supplications de cet héritage dont le Père a parlé àson Fils, quand il lui a dit: « Demande-moi, et je te donnerai toutes les nations pour héritage, et les extrémités de la terre pour empire 3 ». Voilà la propriété, l’héritage, le corps, l’Eglise une du Christ, voilà le tout immense, que nous formons, et dont la prière se fait entendre d’un bout de l’univers à l’autre. Quelle est cette prière?je l’ai prononcée tout à l’heure : « O Dieu, écoutez ma demande; soyez attentif à ma prière; j’ai crié vers vous des extrémités de la terre ». Voilà ma prière, je vous l’ai adressée des extrémités du monde, de tous les points de l’univers.

3. Mais pourquoi ai-je ainsi crié vers vous? « Lorsque j’avais le coeur pressé de douleur ». Ainsi, l’Eglise montre-t-elle que si sa diffusion au milieu de tous les peuples du monde est pour elle le sujet d’une grande gloire, elle y trouve aussi la source de grandes épreuves. L’épreuve est, en effet, La condition obligée de notre pèlerinage sur la terre; car notre

1. Ps. LX, 2. — 2. Id. 3. — 3. Id. II, 8.

avancement dans la voie du bien en est le résultat. Aucun d’entre nous ne peut ni se connaître sans être éprouvé, ni recevoir la couronne sans avoir remporté la victoire, ni vaincre sans combat, ni combattre sans avoir à supporter un ennemi ou des tentations. C’est pourquoi le Christ est accablé d’angoisses sur tous les points de l’univers; mais il n’est pas, pour cela, délaissé. Nous sommes son corps mystique, et il nous a préfigurés dans ce corps matériel dont il s’est revêtu, avec lequel il est mort, ressuscité et monté au ciel; et, par là, il a voulu nous donner l’espérance d’aller un jour nous réunir à notre chef, puisque nous sommes ses membres. Il nous a donc figurés en sa personne, quand il s’est laissé tenter par le démon

1. Nous lisions tout à l’heure dans l’Evangile que Notre-Seigneur Jésus-Christ a été tenté par Satan dans le désert; iln’y a aucun doute à élever sur la réalité de cette tentation du Sauveur par le démon, et tu étais toi-même tenté en Jésus-Christ, car il t’avait emprunté la chair de ton corps, et il devenait pour toi le principe du salut; il avait puisé la mort en toi, et il te communiquait la vie, à cause de toi, il a subi toutes sortes d’outrages; à cause de lui, tu es arrivé à la gloire; de ta part lui venait donc la tentation, et de la sienne venait la victoire. Si nous avons subi, en sa personne, l’épreuve de la tentation, nous y avons aussi vaincu Satan. Tu remarques que le Christ a été tenté; ne vois-tu pas qu’il est sorti victorieux du combat? Par conséquent, situ es, avec lui, soumis à l’épreuve, souviens-toi aussi qu’avec lui tu en triompheras. Il aurait pu empêcher l’esprit malin de s’approcher de lui; mais s’il n’avait pas été tenté, il n’aurait pu t’apprendre à le suivre dans le chemin de la victoire, Il n’est donc pas étonnant de l’entendre élever la voix dans les pays du monde, puisqu’il s’y voit exposé à une multitude d’épreuves. Mais d’où vient qu’il n’y succombe pas? Ah! c’est que « vous m’avez élevé sur la pierre ferme». Il nous est maintenant facile de reconnaître celui qui élève la voix des extrémités de la terre. Rappelons-nous les paroles de l’Evangile : « Sur cette pierre, je bâtirai mon  Eglise 2». C’est donc cette Eglise, qu’il a voulu bâtir sur la pierre, c’est cette Eglise qui crie vers Dieu de tous les pays du monde. Qui est-ce qui est devenu cette pierre sur

1. Matt. IV, 1. — 2. Id. XVI, 18.

676

laquelle l’Eglise devait être bâtie? Ecoute saint Paul, il va te l’apprendre : « La pierre, c’était le Christ 1 ». C’est donc sur Jésus-Christ que nous avons été élevés. Voilà pourquoi cette pierre sur laquelle nous avons été édifiés, a été la première frappée des vents, des flots et de la pluie 2, au moment où le démon tentait le Sauveur dans le désert. Telle est la base inébranlable sur la quelle il a voulu te placer: aussi notre prière, loin d’être inutile, est-elle exaucée, puisque nous avons, dans la place où il nous a mis, le plus puissant motif d’espérer. « Vous m’avez élevé sur la pierre ferme ».

« Vous m’avez conduit, parce que vous êtes devenu mon espérance». Si le Christ n’était pas devenu le principe de notre espérance, il ne nous conduirait pas. Chef, il nous guide; voie, il nous fait marcher en lui; patrie, il nous dirige vers lui-même. Il nous mène donc, et pourquoi? Parce qu’il est notre espérance. Pourquoi est-il notre espérance? Parce qu’il a été tenté, qu’il a souffert et qu’il est ressuscité; je vous l’ai dit tout à l’heure. Lorsque l’Ecriture nous parle de ses tentations, de ses souffrances et de sa résurrection, que nous disons-nous à nous-mêmes?

Il est impossible que Dieu nous condamne, après nous avoir envoyé son Fils pour lui faire subir la tentation, le crucifiement et la mort, et le faire sortir vivant du tombeau; il est impossible que Dieu ne tienne de nous aucun cas, puisqu’à cause de nous il n’a pas épargné son propre Fils, et qu’il l’a livré pour nous tous 3. C’est ainsi que le Christ est devenu notre espérance. En lui, tu vois les peines que tu as à supporter, et la récompense que tu obtiendras;

sa passion est l’image des unes; sa résurrection, l’image de l’autre. Ainsi, encore une fois, est-il devenu le sujet de notre espérance. Il y a, pour nous, deux sortes de vie: l’une, qui est maintenant notre partage; l’autre, qui n’est encore que l’objet de nos espérances; nous connaissons celle-ci, puisque nous en jouissons; l’autre nous est inconnue, puisque nous ne la possédons pas encore. Supporte les épreuves de la vie présente, et tu acquerras la vie future.

Et comment supporter les épreuves de la vie présente? De manière à ne point succomber à la tentation. Par ses épreuves, ses tentations, ses souffrances et sa mort, le Christ t’a fait connaître le caractère de notre vie terrestre; il

1. I Cor.X, 4. — 2. Matt. VII, 24, 25. — 3. Rom. VIII, 32.

t’a appris aussi, par sa résurrection, quelle sera la vie éternelle. Nous savions, en effet, que l’homme naît et meurt; mais nous ne savions que cela, car nous ignorions qu’il dût ressusciter pour vivre toujours: le Christ a pris la vie que tu connaissais ; et il t’a fait connaître celle dont tu n’avais pas l’idée. Il est donc devenu notre espérance au milieu des tribulations et des épreuves de notre pèlerinage terrestre. « Nous nous glorifions dans les souffrances », dit l’apôtre saint Paul, « sachant que l’affliction produit la patience, que la patience produit la pureté, et que la pureté produit l’espérance. Or, l’espérance ne confond point, parce que la charité est répandue dans nos coeurs par le Saint-Esprit, qui nous a été donné 1 ». Celui qui nous a donné le Saint-Esprit est donc devenu le principe de notre espérance, et dans ce pèlerinage terrestre, nous nous dirigeons vers ce qui en fait l’objet, ce qui n’aurait pas lieu, si elle ne remplissait nos âmes. En effet, l’Apôtre ne dit-il pas : « Il n’y a personne pour espérer ce qu’il a sous les yeux; si, maintenant, nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous en espérons,avec patience, l’entrée en possession ? » et encore : « Nous avons été sauvés par l’espérance 2? »

5. « Vous m’avez conduit, parce que vous « êtes devenu mon espérance. Vous êtes, pour moi, en face de l’ennemi, une forte tour ». Des extrémités de la terre, l’ensemble des fidèles fait entendre ces cris: Mon coeur est accablé d’angoisses, et mon existence se passe à lutter, sans cesse, contre les tentations et les scandales ; les païens me portent envie, parce que j’ai triomphé d’eux; afin de me tendre plus facilement des piéges, les hérétiques se servent du nom chrétien comme d’un manteau pour mieux tromper sur leurs intentions; le froment est cruellement tourmenté par la paille, dans le sein même de l’Eglise; le coeur torturé d’angoisses au milieu de tant d’épreuves, j’élèverai, vers le trône de l’Eternel, les accents de ma prière; je les lui ferai entendre sur tous les points du monde. Celui qui m’a placé sur la pierre ferme, pour me conduire jusqu’à lui, ne me délaissera pas; je lutte sans cesse, le démon me tend des embûches partout, toujours, en toute occasion, mais le Seigneur n’est-il pas pour moi une tour inexpugnable?

1. Rom. V, 3-5. — 2. Id. VIII, 24.

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Lorsque j’y aurai cherché un refuge, je n’aurai plus à craindre les traits de l’ennemi, et même je pourrai, en toute sécurité, lancer contre lui autant de flèches qu’il me. plaira. C’est le Christ en personne qui me tient lieu de tour; et cette tour, où nous pouvons nous garantir des attaques de nos ennemis, c’est la pierre même sur laquelle a été bâtie l’Eglise. Tu crains de te voir frappé à mort par le démon? Va te mettre à l’abri des murs de cette tour, et les traits de cet ennemi infernal ne pourront jamais t’y atteindre, car tu y seras protégé et soutenu. Mais comment parvenir jusque-là ? Qu’au moment de l’épreuve, personne d’entre vous ne croie devoir chercher une tour matérielle pour s’y réfugier, de peur qu’après d’infructueuses recherches, il ne se fatigue et ne succombe ! La tour dont je parle se trouve devant toi : souviens-toi du Christ, et tu pénétreras dans la tour.

Mais comment se rappeler le souvenir du Christ, de manière à pouvoir s’introduire dans la tour ? Le voici : toutes les fois que tu auras quelque peine à subir, pense qu’il a souffert le premier, et qu’il a souffert, pour mourir d’abord, et ressusciter ensuite: n’oublie pas que la souffrance te conduira au même but que lui; espère-le:

cette pensée t’empêchera d’acquiescer aux suggestions de l’ennemi, et ainsi auras-tu pénétré dans la tour. Si tu donnais ton consentement aux tentations du démon, il est sûr que, par là même, tu serais atteint des traits qu’il dirige contre toi. Ne vaut-il pas mieux lui lancer toi-même des flèches qui le blessent, et te permettent d’en triompher ? Quelles sont ces flèches? C’est la parole de Dieu, c’est ta foi, c’est ton espérance, ce sont tes bonnes oeuvres. Je ne te dis pas de te mettre à l’abri des murs de cette tour, pour t’y reposer : il ne doit pas te suffire de voir les traits de l’ennemi tomber loin de toi, hors de portée ; il faut t’y remuer : que tes mains ne restent pas inactives ; tes bonnes oeuvres, voilà l’arme qui servira à donner la mort à ton ennemi.

6. « J’habiterai, comme un étranger, dans votre tente pendant tous les siècles 1». Il vous est facile de reconnaître que celui qui crie vers Dieu est bien celui que je vous al désigné. Lequel d’entre nous pourrait être étranger pendant tous les siècles? Les jours dont notre vie se compose, sont en petit nombre : nous ne faisons que passer ici-bas: nous

1. Ps. LX, 5.

sommes maintenant des étrangers : plus tard, nous habiterons dans la céleste patrie. Tu es ici un étranger, puisque le Seigneur t’adressera ce commandement : Sors d’ici. Pour cette demeure permanente, qui t’est réservée dans le ciel, jamais personne ne t’ordonnera d’en sortir. Tu n’es donc qu’un étranger en ce monde; voilà pourquoi nous lisons, dans un autre psaume, ces paroles: « Je suis auprès de vous un étranger et un pèlerin, comme l’ont été tous mes pères 1 ». Sur la terre, nous sommes des étrangers : le Seigneur nous donnera une habitation éternelle dans les cieux. «Il y a », dit le Sauveur, « plusieurs demeures dans la maison de mon Père 2». Ces demeures, il ne les donnera pas comme à des étrangers, mais comme à des citoyens destinés à y rester toujours. Cependant, comme l’Eglise n’est pas établie sur la terre pour quelques années seulement, mais qu’elle doit y rester jusqu’à la consommation des siècles, c’est avec raison que l’ensemble de ses enfants s’exprime ainsi : « Je « serai étranger dans votre tente pendant « tous les siècles». Que l’ennemi emploie sa malice et ses forces à me persécuter, qu’il m’attaque en face, qu’il me tende des piéges, qu’il multiplie les scandales, qu’il remplisse mon coeur d’angoisses, peu importe : « Je serai un étranger dans votre tente pendant « tous les siècles ». L’Eglise ne succombera pas : elle ne sera pas ébranlée; les plus violentes épreuves la trouveront invincible enfin viendra la consommation des siècles alors nous sortirons de notre demeure du temps, pour entrer dans celle de notre éternité, où nous conduira celui qui est devenu notre espérance. « Je serai étranger dans votre tente jusqu’à la fin des siècles». Nous pouvons donc lui dire : Si tu es longtemps étranger, tu lutteras sur la terre contre une multitude d’épreuves, car si la durée de l’Eglise ici-bas devait être courte, bientôt finiraient les méchancetés insidieuses du tentateur. Je comprends. Tu voudrais que les jours de l’épreuve fussent en petit nombre; mais si l’Eglise ne devait rester que peu de temps au milieu du monde, si son existence ne devait se prolonger jusqu’à la fin, commemit parviendrait-elle à réunir, dans son sein, tous ses enfants? Ne porte pas envie à tous ceux qui doivent venir après toi dans la suite des

1. Ps. XXXVIII, 13. — 2. Jean, XIV, 2.

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ans; et, parce que tu as franchi le torrent, veuille ne point couper le pont que la miséricorde divine a établi pour le passage de ceux qui te suivront : laisse-le subsister jusqu’à la fin des temps. Que dire maintenant des tentations qui deviendront nécessairement de plus en plus nombreuses, à mesure que se multiplieront les scandales? Le Sauveur a dit : « Parce que l’iniquité se répandra avec abondance, la charité de plusieurs se refroidira ». Mais 1’Eglise, qui fait entendre ses cris d’une extrémité de la terre à l’autre, se compose de ceux dont il est dit ensuite « Celui qui persévérera jusqu’à la fin, sera sauvé 1». Toutefois, comment pourras-tu persévérer? Où puiseras-tu des forces pour résister à un si grand nombre de scandales, de tentations et d’attaques? Où prendras-tu la force nécessaire pour triompher d’un ennemi invisible? Est-ce en toi-même? Puisque le corps des fidèles sera étranger ici-bas pendant tous les siècles, d’où lui viendra l’espérance de subsister toujours, et de ne pas succomber? « Je me mettrai à couvert sous vos ailes ». Voilà le motif de notre sécurité au milieu des épreuves, en attendant que les siècles se consomment, et que l’éternité nous reçoive : nous sommes à couvert sous les ailes de Dieu. Le monde est consumé par une chaleur brûlante; mais on trouve une ombre bienfaisante sous les ailes de Dieu. « Je me mettrai à couvert sous vos ailes »

7. « Parce que, ô mon Dieu, vous avez exaucé ma prière 2 » : quelle prière? celle par laquelle il a commencé. «O Dieu, écoutez ma demande ; soyez attentif à ma prière : je crie vers vous des extrémités du monde». D’une extrémité de la terre à l’autre, mes cris se sont élevés vers vous : « Je me mettrai à couvert sous vos ailes, parce que vous avez entendu ma prière». Mes frères, le Seigneur nous a recommandé la persévérance incessante dans la prière pour tout le temps de l’épreuve. « Vous avez donné un héritage à ceux qui craignent votre nom ». Continuons donc à craindre le nom du Seigneur : le Père éternel ne peut ni ne veut nous tromper. Des enfants s’imposent les plus grands sacrifices pour entrer en possession de l’héritage auquel ils ont droit à la mort de leurs parents; et nous, nous ne travaillerons pas à acquérir l’héritage de notre Père céleste, que nous

1. Matt. XXIV, 12, 13. — 2. Ps. LX, 6.

posséderons éternellement, non pas après lui, mais avec lui, parce qu’il ne meurt point! « Vous avez donné un héritage à ceux qui craignent votre nom ».

8. « Vous ajouterez jours sur jours à la vie du roi ».

Le roi dont il est ici question, c’est celui dont nous sommes les membres, c’est le Christ lui-même, notre chef, notre roi. Vous lui avez ajouté jours sur jours: vous lui avez donné, non-seulement cette vie passagère, qui a nécessairement un terme, mais encore l’autre vie, la vie sans fin de l’éternité; aussi a-t-il dit: « Je demeurerai dans la maison du Seigneur pendant toute la suite des jours 2 », Pourquoi dit-il : « Pendant la suite des jours », si ce n’est par opposition avec la brièveté de la vie présente?

Tout ce qui finit est de courte durée; mais les jours de l’existence de ce roi s’ajoutent à d’autres jours, de telle sorte que leur durée n’est pas éphémère, que le règne du Christ dans 1’E-glise ne se borne pas à quelques années, mais qu’il se perpétue dans les siècles des siècles avec le règne des élus. Au ciel, il y a quantité de jours, et tous ces jours n’en font qu’un. Il y a quantité de jours, car j’ai dit : « Pendant la suite des jours». Ils n’en font qu’un, et c’est pourquoi il a été dit : « Vous êtes mon Fils;

je vous ai engendré aujourd’hui 3 ». Aujourd’hui indique un seul jour; mais ce jour n’a ni veille ni lendemain : de même qu’il ne commence pas là où finirait la veille, de même ne se termine-t-il pas au moment où commencerait le lendemain. L’Ecriture parle, dans le même sens, des années de Dieu : « Pour vous, Seigneur, vous êtes toujours le même, et vos années ne passeront pas 4 ». Ces années sont comme des jours, comme un seul jour. Tu peux dire de l’éternité tout ce qui te plaira : dis d’elle tout ce que tu voudras, car quelle que soit ta manière de parler, tu n’en diras jamais assez: mais il faut nécessairement que tu en dises quelque chose, afin de pouvoir te former une idée de ce que tu ne saurais exprimer. « Vous ajouterez jours sur jours à la vie du Roi, et vous étendrez ses années de génération en génération », c’est-à-dire de la génération présente à la génération future; de la génération présente que l’on compare à la lune, parce que toutes les générations du temps lui ressemblent; puisque, comme cet astre,

1. Ps. LX, 7. — 2. Id. XXII, 6.— 3. Id. II, 7.— 4. Id. CX, 28.

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elles naissent, croissent, arrivent à leur apogée, décroissent et finissent par disparaître : à la génération future dont nous ferons partie à la suite de notre résurrection; alors, nous demeurerons avec Dieu dans notre habitation permanente, et nous y brillerons, non pas de l’éclat de la lune, mais de celui du soleil, suivant cette parole du Sauveur : « Alors les justes seront éclatants comme le soleil, dans le royaume de leur Père 1». Dans les saints Livres, la lune est le symbole de l’inconstance de notre condition mortelle. Celui qui tomba entre les mains des voleurs, descendait de Jérusalem à Jéricho ; or, Jéricho est un mot hébreu qui signifie Lune: cet homme quittait donc le séjour de l’immortalité pour descendre à celui de la mort; voilà pourquoi il a été blessé en son chemin par les voleurs et laissé à moitié mort 2. Cet homme n’était autre qu’Adam, le père commun de tous les hommes. Donc, « vous ajouterez jours sur jours à la vie du Roi, de génération en génération ». La première de ces générations désigne celle qui est sujette à la mort: c’est évident; mais la seconde, dont tu as fait mention, que désigne-t-elle? Le voici ; écoute-moi.

9. « Il demeurera éternellement en la présence de Dieu 3 ». En quel sens et pourquoi? « Qui est-ce qui s’appliquera à connaître sa miséricorde et sa vérité pour lui? » Il est encore dit ailleurs: « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité pour ceux qui recherchent son alliance et ses préceptes 4». II y aurait pour nous un grand discours à vous adresser au sujet de la vérité et de la miséricorde divines : mais nous avons promis de ne pas vous parler longtemps. Je vais donc vous dire, en deux mots, ce que c’est que la vérité et la miséricorde. David dit beaucoup en disant que « toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité ». La miséricorde de Dieu consiste à considérer, non pas nos mérites, mais son infinie bonté; par là il nous pardonne toutes nos fautes, et nous promet la vie éternelle : sa vérité consiste à nous donner ce qu’il nous a promis. Reconnaissons-le donc, et conduisons-nous en conséquence. Dieu nous a manifesté sa miséricorde et sa vérité; sa miséricorde, en nous pardonnant toutes nos fautes; sa vérité, en accomplissant toutes ses promesses à notre égard. Agissons de même, et montrons-nous

1. Matt. XIII, 13.— 2. Luc, X, 30. — 3. Ps. LX, 8. — 4.  Id. XXIV, 10

miséricordieux et dévoués à la vérité;

miséricordieux envers les infirmes, les pauvres, et même nos ennemis; dévoués à la vérité, en ne commettant pas le péché, en n’accumulant pas fautes sur fautes. Celui, en effet, qui se promet et attend beaucoup de la miséricorde de Dieu, se fait illusion à lui-même en ce sens qu’il fait de Dieu un partisan de l’injustice ; car il s’imagine qu’en persévérant dans l’iniquité, et en ne s’écartant pas de la voie mauvaise, il peut attendre en toute sécurité le jour du Seigneur, et se verra placé au paradis à côté des serviteurs fidèles du Très-Haut. De bonne foi, situ persévères dans le mal, Dieu serait-il juste en te plaçant à côté de ceux qui se sont soigneusement éloignés du péché ? Veux-tu donc devenir injuste au point de rendre le Seigneur complice de ton injustice ? Veux-tu le forcer à plier selon ton bon plaisir? Accommode plutôt ta volonté à la sienne. Celui qui conforme ses désirs aux ordres de Dieu, n’est-il pas de ce petit nombre d’hommes dont le Sauveur a dit : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin, sera sauvé ? » C’est donc avec raison que le Prophète s’èst exprimé ainsi: « Qui est-ce qui s’appliquera à connaître sa miséricorde et sa vérité pour lui ? » « Pour lui » : quel est le sens de ce mot ? Ne suffirait-il pas de dire : « Qui est-ce qui s’appliquera ? » Dans quel but ajouter: « Pour lui?» C’est que beaucoup cherchent dans les livres la connaissance de sa miséricorde et de sa vérité; et quand ils l’ont acquise, ils vivent encore pour eux, et non pour lui; ils cherchent leurs propres intérêts, et non ceux de Jésus-Christ

2. Ils prêchent la miséricorde et la vérité, et dans leur conduite, on n’aperçoit ni vérité ni miséricorde. Ils les connaissent toutes les deux, puisqu’ils en font le sujet de leurs prédications; ils ne seraient nullement capables d’en parler, s’ils n’en avaient acquis la connaissance. Mais quand on aime Dieu et Jésus-Christ, et qu’on prêche leur miséricorde et leur vérité, on les prêche et on les recherche pour eux, et non pour soi-même ; ou; pour m’exprimer plus clairement, au lieu de les annoncer dans l’intention d’en tirer quelque avantage temporel; on les prêche pour le bénéfice spirituel des membres du Sauveur, c’est-à-dire de ses fidèles serviteurs : on communique en toute simplicité aux autres ce

1. Matt. XXIV, 13. — 2. Philipp. II, 21.

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qu’on a appris, afin que celui qui vit, ne vive plus désormais pour lui-même, mais pour le Dieu qui est mort en faveur de tous 1. « Qui est-ce qui s’appliquera à connaître sa miséricorde et sa vérité pour lui ? »

10. « Ainsi, je chanterai éternellement des hymnes à la gloire de votre nom, afin de vous offrir mes voeux de jour en jour 2 ». Si tu chantes des hymnes à la gloire du nom de Dieu, ne le fais pas pour un temps. Veux-tu

1. II Cor. X, 15. — 2. Ps. LX, 9.

le faire pendant les siècles des siècles, pendant l’éternité ? Offre à Dieu les voeux de jour en jour. Qu’ai-je voulu dire en m’exprimant de la sorte? Offre à Dieu tes voeux, depuis le jour du temps présent jusqu’au jour de l’éternité. Pendant le cours de ton existence ici-bas, continue à lui offrir tes voeux, jusqu’au moment où tu verras luire le soleil de la vie éternelle ; c’est-à-dire : « Celui qui persévérera jusqu’à la fin, sera sauvé.

Ces dix derniers psaumes, ainsi que le psaume XXXIV,  ont été traduits par M. l’abbé AUBERT; tous les autres compris dans ce volume l’ont été par M. l’abbé MORISOT.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 61 à 65

DISCOURS SUR LE PSAUME LXI.

SERMON AU  PEUPLE.

SOUMISSION A DIEU.

Séparé des méchants par la dignité de sa vocation, le chrétien, comme l’Eglise entière, se voit persécuté par eux, tantôt d’une manière sanglante, tantôt par des procédés violents et toujours honteux pour ceux qui les emploient. La lutte entre Babylone et la eité de Dieu, entre les justes et les pécheurs, durera jusqu’à la fin des siècles. Néanmoins, il reste soumis à Dieu : loin de se venger, il souhaite et demande la conversion de ses adversaires; il attend de Dieu son secours en ce monde et sa gloire en l’autre. Voilà les seuls biens réels qu’on puisse désirer; aussi, dans sa charité, s’efforce-t-il de détourner ses ennemis de l’amour des faux biens du monde et de les rapprocher de Dieu: là, ils apprendront à. connaître la vérité qui  éclaire l’homme, et à pratiquer la vertu qui le sauve.

1. La grâce de Dieu, qui répand sur nous ses délices afin de féconder notre terre 1, nous fait trouver dans l’étude et l’intelligence de la parole sainte un plaisir si suave, que nous nous sentons pressés, nous, de vous l’expliquer, et vous, de l’entendre. Je le remarque avec bon-. heuretje m’en réjouis; vous n’éprouvez aucun ennui à nous écouter: vous apportez même ànos discours un goût intérieur très-prononcé, et, sous son influence, loin de repousser cette salutaire nourriture de vos âmes, vous la recevez avidement, et vous en faites votre profit. Aussi vous entretiendrons-nous encore aujourd’hui, pour vous expliquer, autant que le Seigneur nous le permettra, le psaume que nous venons de chanter. Voici son titre:

« Pour la fin, pour Idithun, psaume à David ».

1. Ps. LXXXIV, 13.

Je me souviens de vous avoir déjà indiqué le sens du mot Idithun. Si j’entre bien dans la pensée de l’auteur, et si je rends bien toute la force de l’expression hébraïque, je le traduirai dans notre langue par ces autres mots: Homme qui les dépasse. Celui dont les paroles vont nous occuper, en dépasse donc d’autres; puis, du lieu élevé où il est parvenu, il jette sur eux un regard de dédain. Voyons donc jusqu’où il s’est avancé: cherchons à connaître ceux qu’il a dépassés, et l’endroit où il s’est arrêté encore, quoiqu’il en ait dépassé plusieurs: cherchons à connaître cette demeure invisible, où il trouve sa sécurité, cet abri tranquille du haut duquel il contemple le spectacle qui s’étend à ses pieds, cette maison spirituelle en dehors de laquelle il se penche, non pour s’exposer à une chute dangereuse, mais pour (2) appeler à lui les hommes indolents qu’il a devancés, et leur dépeindre les délices de sa retraite. Il a marché plus vite qu’eux; il s’est élevé au-dessus d’eux: quelqu’un néanmoins est encore plus élevé que lui; aussi veut-il d’abord nous faire entendre sous l’égide de qui il se trouve, et nous persuader que s’il en a dépassé d’autres, c’est la preuve de la rapidité de sa marche, mais non un sujet d’orgueil pour lui.

2. Voyez, d’abord, en quel endroit il a trouvé la sécurité; car il dit: « Est-ce que mon âme ne sera pas soumise à Dieu? » Il avait appris que « celui qui s’élève sera humilié, et que « celui qui s’humilie sera élevé 1 ». Il craint de ressentir les atteintes de l’orgueil, et cette crainte le fait trembler ; non-seulement il ne se prévaut pas de son élévation et ne méprise pas ce qu’il voit au-dessous de lui, mais il s’humilie en présence du Dieu qui le domine; aussi répond-il aux envieux, qui gémissent d’avoir été distancés par lui, et qui semblent lui faire des menaces: « Mon âme « ne sera-t-elle pas soumise à Dieu?»

Parce que je vous ai devancés, est-ce pour vous un motif de me tendre des piéges ? Vous voulez m’abattre par vos injures ou me tromper par vos artifices; croyez-vous que la pensée de mon élévation au-dessus de vous me fait oublier celui c1ui se trouve au-dessus de moi? « Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu? »

Tant que je marche, si haut que je monte, si grande que soit la distance qui nous sépare les uns des autres, je me trouverai toujours inférieur à Dieu; jamais je ne m’élèverai contre lui. C’est donc en toute sécurité que je m’élève au-dessus de tout le reste, puisque celui-là me tient dans sa dépendance, qui est supérieur à toutes choses. « Mon âme ne sera-t-elle pas soumise à Dieu? C’est de lui que vient mon salut; c’est lui qui est mon Dieu et mon Sauveur: il est mon protecteur, je ne serai plus ébranlé ». Je sais quel est celui qui se trouve au-dessus de moi, qui tend une main secourable et miséricordieuse à ceux qui le connaissent, dont les ailes protectrices m’offrent un abri sûr « Je ne serai plus ébranlé ».

Pour vous, dit-il à quelques-uns, en les devançant,vous faites tous vos efforts pour m’ébranler; « mais que le pied de l’orgueil ne me fasse point tomber ». Car de là vient que s’accomplit aussi cet autre passage du même psaume: « Et que la main des

1. Matth. XXIII, 12.

« méchants ne m’ébranle point 1 » ; passage conforme à celui-ci: « Je ne serai plus ébranlé».

Ces paroles: « Que la main des méchants ne m’ébranle pas », correspondent en effet à

celles-ci: « Je ne serai plus ébranlé »; comme le verset: « Que le pied de l’orgueil ne me fasse point tomber », correspond à cet autre: « Mon âme ne sera-t-elle point soumise au Seigneur? »

3. Placé en un lieu élevé, fortifié et sûr, trouvant dans le Seigneur son refuge, et en Dieu sa sécurité comme dans une forteresse inexpugnable, cet homme porte ses regards sur ceux qu’il a devancés, il semble les défier, de même que s’il était à l’abri d’une haute tour, suivant cette parole des livres saints qui a trait à sa personne: « Vous êtes comme une tour imprenable en face de vos ennemis 2 ». Il jette donc les yeux sur eux, et leur dit: « Jusques à quand accablerez-vous un homme? » Vous l’accablez d’un insupportable fardeau, par vos insultes, vos outrages, les pièges que vous lui tendez et vos mauvais traitements: le fardeau que vous lui imposez, ses forces sont à peine suffisantes à le porter; pour n’en être pas surchargé, il se tient dans la soumission à l’égard de son Créateur. « Jusques à quand accablerez-vous un homme? » Si vous ne voyez en moi qu’un homme, travaillez tous à me donner la mort». Ecrasez-moi, faites-moi souffrir, « donnez-moi le coup de la mort ». Jetez-vous sur moi comme sur une muraille qui penche, comme sur une maison qui tombe de vétusté ». Employez toutes vos forces à m’ébranler et à me renverser. Mais n’a-t-il pas dit: « Je ne serai plus ébranlé? »Où est l’effet de ses paroles? «Je ne serai plus ébranlé »; pourquoi? « Parce que Dieu me sauve et me protége ». Vous êtes des hommes, et, comme tels, vous pouvez accabler un homme en le surchargeant mais avez-vous un pouvoir quelconque sur le Dieu qui est devenu son protecteur?

4. « Donnez-lui tous la mort ». Quel est l’homme dont le corps ait assez d’étendue pour recevoir les coups de tous? Ne l’oublions pas: en nous se personnifie l’Eglise, le corps de Jésus-Christ; tête et corps, tout ensemble, Jésus-Christ ne forme qu’un seul homme. Le Sauveur du corps et ses membres sont deux en une même chair 3 ; ils sont deux, et, pourtant, mêmes plaintes, mêmes souffrances, et, après le règne du

1. Ps. XXXV, 12.— 2. Ps. LX, 4. — 3. Gen. II, 24; Eph. V, 31.

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