Enarrationes in Psalmos (page 23)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

annoncé la vie éternelle aux hommes, et à cette lumière que répandaient les montagnes, les hommes ont fait bon marché de la vie présente pour acquérir la vie éternelle. « Mais les hommes au coeur insensé ont été dans le trouble ». Commuent « se sont-ils troublés?

» Quand on a prêché l’Evangile. Qu’est-ce donc que la vie éternelle? Qui donc est ressuscité d’entre les morts.?

Ainsi parlaient avec surprise les Athéniens, quand Paul leur annonçait la résurrection des morts, qu’ils prirent pour je ne sais quelle fable nouvelle 1. Mais comme il parlait d’une autre vie, que l’oeil n’a point vue, que l’oreille n’a pas entendue, que le coeur de l’homme n’a point comprise 2, voilà que « des insensés ont été dans le trouble ». Or, que leur est-il arrivé? « Ils ont dormi leur sommeil, et n’ont trouvé dans leurs mains aucune de leurs richesses ». Ils ont aimé les biens de cette vie, ils se sont endormis sur ces biens, et ces biens leur ont causé des délices, telles qu’en ressent un homme qui, dans son rêve, trouve des trésors ; tant qu’il ne s’éveille point, il est riche. Un songe l’a fait riche, le réveil va l’appauvrir. Le voila qui s’est endormi sur la terre, et sur la terre dure, pauvre, mendiant peut-être; il s’est vu en songe dans un lit d’or ou d’ivoire, et sur des monceaux de plumes : tant qu’il dort, il est bien; mais à son réveil il se retrouve sur la terre dure où il s’était endormi. Telle est l’image des riches. Ils sont venus en cette vie, où les ont tenus endormis les convoitises temporelles; ils se sont trouvés au milieu des pompes et du luxe des richesses: ce luxe a passé devant leurs yeux, et ils n’ont point compris combien ils pouvaient en devenir meilleurs. Car, s’ils eussent connu une autre vie, ils s’y seraient amassé un trésor, avec ce qui doit périr ici-bas : c’est ce bien que connut  Zachée, chef des publicains, quand il reçut Jésus dans sa maison, et qu’il dit : « Je donne la moitié de mes biens aux pauvres, et si j’ai fait tort à quelqu’un, je lui rendrai quatre fois autant 3 ». Il n’était point dans l’illusion d’un songe, mais dans la foi d’un homme éveillé. Aussi le Seigneur, qui était venu comme un médecin auprès d’un malade, annonça la guérison de cet homme, en disant: « Le salut est entré aujourd’hui dans cette maison, car celui-ci est aussi un enfant

1. Act. XVII, 18, 32. — 2. I Cor, II, 9. — 3. Luc, XIX.

d’Abraham 1». D’où nous apprenons que nous devenons enfants d’Abraham en imitant sa foi mais les Juifs ont dégénéré de cette foi, en s’enorgueillissant dans la chair. « Ces hommes donc ont dormi leur sommeil, dans leurs richesses, et ensuite ils n’ont rien trouvé dans leurs main ». Ils se sont endormis dans leurs convoitises; ce sommeil leur plaît, mais il passe, leur vie passe également, et ils se trouvent les mains vides, parce qu’ils n’ont rien mis en dépôt dans la main du Christ. Veux-tu trouver un jour quelque chose dans ta main ? Ne méprise pas maintenant la main du pauvre, et regarde les mains vides, si tu veux qu’un jour tes mains soient pleines. Car le Seigneur l’a dit : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’ai été étranger, et vous m’avez recueilli », et le reste. Et ceux-ci : « Quand est-ce que nous vous avons vu ayant faim, ou soif, ou étranger? » Alors le Sauveur leur répond : « Ce que vomis avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 2 ». Il a voulu avoir faim dans les pauvres, Celui qui est riche dans les cieux; et toi, ô homme, tu hésites à donner à l’homme, quand tu sais que lui donner, c’est donner au Christ, qui t’a donné le premier ce que tu donnes ensuite? Mais les riches « ont dormi leur sommeil, et ensuite n’ont retrouvé en leurs mains aucune de leurs richesses ».

10. « A vos menaces, ô Dieu de Jacob, les cavaliers se sont assoupis 3 ». Quels sont « ces hommes montés sur des chevaux? » Ceux qui ont repoussé l’humilité. Monter à cheval n’est pas un péché, mais bien élever contre Dieu une tête orgueilleuse, et alors se croire en honneur. Tu es donc à cheval, ô riche; Dieu tonne, et tu t’endors. O colère menaçante ! colère d’uni Dieu ! Ecoutez bien, mes frères, ce qu’il nous faut craindre, La menace est un bruit, et d’ordinaire le bruit tire les hommes du sommeil. Mais au contraire, sous le poids de menaces divines, le Prophète s’écrie : « Au bruit de vos menaces, ô Dieu de Jacob, les cavaliers se sont assoupis ». Tel était le sommeil de Pharaon, qui montait sur des chevaux 4. Son coeur ne se réveilla point, parce que ce même coeur s’était endurci contre les menaces. L’en-

1. Luc, XIX, 9.— 2. Matth. XXV, 35-40.— 3. Ps, LXXV, 7.—  4. Exod. XIV, 8.

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durcissement du coeur est un vrai sommeil. Voyez, mes frères, je vous en supplie, combien il en est qui sont endormis profondément; dans l’univers entier on prêche l’Evangile, on chante partout, Amen et Alleluia, et ils ne veulent point condamner la vie du vieil homme, pour s’éveiller à une vie nouvelle, Jadis l’Ecriture sainte n’était qu’en Judée, aujourd’hui elle est récitée dans tout l’univers. Il n’y avait qu’une nation où l’on prêchât le culte d’un seul Dieu, où le Créateur de toutes choses fût adoré; et maintenant où n’est-il point publié? Le Christ est ressuscité; bafoué sur la croix, il a mis sur le front des empereurs cette même croix, instrument de ses épreuves; et l’on sommeille encore ! Effrayante colère du Seigneur, mes frères! Combien il est mieux pour nous d’écouter celui qui dit : « Debout, ô toi qui dors, lève-toi d’entre les morts, et le Christ sera ta lumière 1». Mais qui écoutera sa parole? Ceux qui ne montent point à cheval. Qui ne se grandit point sur des chevaux? Ceux qui ne s’élèvent pas, qui ne se font pas de leurs honneurs et de leur puissance, un certain piédestal. « Au bruit de vos menaces, ô Dieu de Jacob, les cavaliers se sont assoupis ».

11. « Vous êtes terrible, et qui pourra vous résister dans votre colère 2? » Aujourd’hui qu’ils dorment leur sommeil, ils ne comprennent point votre colère, mais l’effet de cette colère est leur sommeil même. Un jour ils verront pour l’éternité ce qu’ils ne voient point aujourd’hui dans leur assoupissement; quand apparaîtra le Juge des vivants et des morts, alors « qui pourra vous résister dans votre colère? » ils discourent maintenant à leur gré, ils disputent contre Dieu, et osent dire : Quels sont les chrétiens? ou, qui est le Christ? ou bien : Quelle ineptie de croire ce que l’on ne voit pas, et de renoncer aux plaisirs que l’on voit de ses yeux, pour s’opiniâtrer à croire ce que les yeux ne voient point? Insensés, vous rêvez, vous aboyez, vous vous élevez contre Dieu de toute la force de vos blasphèmes. Jusques à quand, ô mon Dieu, jusques à quand les pécheurs pourront-ils se glorifier? Jusques à quand se répandront-ils en vains discours 3? Mais quand cessera-t-on de répondre et de questionner, sinon quand on rentrera en soi-même? Quand est-ce qu’ils tourneront contre eux-

1. Ephés. V, 14. — 2. Ps. LXXV, 8. — 3. Id. XCIII, 3.

mêmes ces dents acérées dont ils nous déchirent maintenant, en raillant les chrétiens, en jetant le ridicule sur la vie des saints? Ils ne se tourneront contre eux-mêmes, que quand s’accomplira l’oracle de la sagesse : « Ils diront alors en eux-mêmes, se repentant et gémissant dans l’angoisse de leur esprit »; ils diront en voyant la gloire des saints : « Les voilà, ces hommes que nous avions en mépris ». O vous, qui dormez depuis si longtemps ! vous sortez de votre sommeil, et vous vous trouvez les mains vides. Vous les voyez, au contraire, ayant la gloire de Dieu à pleines mains, ces pauvres que vous tourniez en dérision. Dites alors, alors que vous ne pouvez résister à la colère de Dieu, ni de la main, ni de la langue, ni des paroles, ni de la pensée; dites, quand vous verrez à découvert Celui que vous avez tourné en dérision lorsqu’on vous annonçait son avènement;

mais que diront-ils? « Nous avons donc erré loin de la voie de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, et le soleil ne s’est point levé pour nous». Comment le soleil de la justice se lèverait-il pour des hommes endormis? Mais ce sommeil est un effet de la colère et des menaces de Dieu. Peut être me dira-t-on: Mais si je ne montais pas à cheval; et alors ils s’accuseront d’être montés sur des chevaux. Ecoutez-les s’en prendre à ces chevaux sur lesquels ils ont dormi : « Nous avons donc erré loin de la vérité, et la lumière de la vérité n’a point lui à nos yeux, le soleil ne s’est point levé pour nous. Que nous a servi notre orgueil? que nous a procuré l’ostentation de nos richesses? Tout a passé comme une ombre ».Te voilà donc enfin réveillé.

Mais il eût mieux valu pour toi ne pas monter à cheval, et ne point t’assoupir alors que tu devais être éveillé, pour entendre la voix du Christ, qui eût été la lumière.

« Vous êtes terrible, Seigneur, et qui peut vous résister dans votre colère? » Qu’arrivera-t-il alors?

12. « Du haut du ciel vous avez lancé vos jugements, la terre s’en est émue, elle est demeurée dans le silence 2 ». Elle qui se trouble, elle qui ose maintenant parler, sera dans le silence et dans le repos. Mieux vaudrait pour elle le repos aujourd’hui et la joie au dernier jour.

1. Sag. V, 3, 6, 8, 9. — 2. Ps. LXXV, 9.

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13. « La terre a tremblé, elle est demeurée dans la stupeur ». Quand? « Alors que Dieu  se levait pour le jugement, afin de sauver tous ceux qui ont le coeur doux 1 ». Quels sont ces hommes au « coeur doux? » Ceux qui n’ont point monté sur des chevaux frémissants, mais qui ont humblement confessé leurs péchés. « Afin de sauver les hommes au coeur doux ».

14. « C’est pourquoi la pensée de l’homme vous confessera, et les restes de cette pensée célébreront une fête en votre honneur». « Unie pensée » d’abord, et ensuite « les restes de cette pensée » Quelle est cette « pensée » première? Celle qui commence, et la bonne « pensée » est celle qui commence l’accusation de ses fautes. La confession nous unit au Christ. Mais cette confession elle-même ou cette première « pensée »

laisse en nous comme des suites, et ces mêmes « suites de la pensée célébreront en votre honneur des solennités.

La pensée de l’homme vous confessera, et les suites de cette pensée célébreront des solennités en votre honneur 2 »

Quelle sera donc « la pensée qui confessera? » Une désapprobation de notre vie passée, qui prend à dégoût ce que nous avons été, et nous fait ce que nous n’étions pas encore: telle est la première « pensée ».

Toutefois, comme l’aveu de tes fautes qui est le fruit de ta première pensée , te doit éloigner du péché, saris te faire oublier que tu as été pécheur; avoir été pécheur, c’est là célébrer une fête en l’honneur de Dieu. Encore plus de clarté. La première « pensée » est l’aveu qui nous fait rompre avec le passé: mais oublier les fautes dont nous avons été délivrés, c’est ne pas remercier Dieu, et ne point célébrer une fête en son honneur. Voyez la première « pensée »

de Saul devenu apôtre, et déjà Paul. Il était d’abord Saut, quand une voix se fit entendre du ciel, au moment où il persécutait le Christ, enlevait les chrétiens, et les cherchait partout pour les traîner à la mort; il entendit cette voix du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3?» Environné de lumière et néanmoins frappé d’aveuglement afin de ne voir qu’à l’intérieur, il émit sa première pensée d’obéissance. Il entendit ces paroles: « Je suis Jésus de Nazareth que tu persécutes. Seigneur », dit-il alors, « que voulez-vous que je fasse 4? »

1. Ps. LXXV, 10, —  2. Id. 11. — 3. Act. IX, 4. — 4. Id. 5.

C’est là une « pensée » de confession ; il appelle Seigneur Celui qu’il persécutait. Comment « les restes de cette pensée seront-ils une fête ? » Saint Paul vous l’a dit lui-même, dans la lecture que vous avez entendue : « Souvenez-vous que Jésus-Christ, de la race de David, est ressuscité selon l’Evangile que j’annonce 1 ».  Qu’est-ce à dire : « Souvenez-vous ? » Que cette « pensée », qui vous a fait tout d’abord avouer vos fautes, ne s’efface point de votre mémoire. Et voyez comme le même Apôtre se souvient du lardon qui lui a été accordé: « Tout d’abord », nous dit-il ailleurs, « je fus un blasphémateur, un persécuteur, un ennemi 2 ». Mais dire: « Je fus un blasphémateur », est-ce l’être encore? Pour n’être plus blasphémateur, il eut tout d’abord une « pensée » de confession : et pour se souvenir du pardon, il eut « ces suites de la pensée », et ces suites furent une fête en l’honneur de Dieu.

15. Le Christ en effet, mes frères, nous a renouvelés, il nous a pardonné nos fautes et il a opéré notre conversion. Oublier cette miséricorde et Celui qui nous l’a faite, c’est oublier le don du Sauveur: mais quand nous n’oublions point le don du Sauveur, Jésus-Christ n’est-il pas chaque jour immolé pour nous? Il l’a été une fois; croire en lui, c’était là une première « pensée » ; « les suites de « cette pensée », sont de nous souvenir de Celui qui est venu en nous, de ce qu’il nous a pardonné. Ces restes de notre pensée, ou ce souvenir fait que Jésus-Christ s’immole chaque jour pour nous, et renouvelle chaque jour en nous cette première grâce du renouvellement. Car le Seigneur nous a retrempés dans le baptême, et nous sommes devenus des hommes nouveaux, pleins de joie dans l’espérance, et de patience dans la tribulation «. Et toutefois ne perdons pas le souvenir de la grâce qui nous a été faite. Si votre « pensée » n’est point aujourd’hui ce qu’elle a été, car votre première « pensée » a été de sortir du péché, et si vous n’en sortez pas maintenant que cette oeuvre est accomplie, ayez en vous « les restes de votre pensée », et n’oubliez point Celui qui vous a guéris. Oublier que vous fûtes blessés autrefois, c’est n’avoir plus « les restes de votre pensée». Que veut dire ici David, croyez-vous? Car il parle ici au nom de tous. David

1. II Tim. II, 8.— 2. I Tim, I,13.— 3. Rom. XII, 12.

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nonobstant sa sainteté pécha gravement, et le prophète Nathan lui fut envoyé pour le réprimander. David confessa sa faute en disant: « J’ai péché 1 ». Cette pensée d’accusation fut sa première « pensée ». « La pensée de l’homme vous confessera ». Quels furent « les restes de cette pensée? » Ce fut de dire: « Mon péché est toujours devant moi 2».Quelle fut donc sa première « pensée? » De sortir du péché.

Mais s’il est sorti du péché, comment son péché peut-il être toujours devant lui, sinon qu’après l’exécution de sa première « pensé », « les restes de cette même pensée » offrent à Dieu une fête continuelle? Tel est le souvenir que je vous supplie de garder, mes frères bien-aimés: que tout pécheur délivré se souvienne de ce qu’il a été, qu’il conserve « les restes de sa pensée ». Car il supportera ceux qui sont à guérir, s’il se souvient d’avoir été guéri. Que chacun donc se souvienne de ce qu’il a été, qu’il voie s’il ne l’est point encore, et il viendra en aide à Celui qui est encore ce que lui-même n’est plus. Que si au contraire il veut s’appuyer de ses propres mérites, et repousser les pécheurs comme indignes, et sévir contre eux sans aucune pitié, il monte alors à cheval, qu’il prenne garde à l’assoupissement. « Ils se sont assoupis tous ceux qui sont montés sur des chevaux ». Mais voilà qu’il descend de cheval, qu’il s’est humilié : qu’il n’y monte plus une seconde fois, c’est-à-dire, qu’il ne s’élève plus dans son orgueil. Comment cela se fera-t-il ? « Si les restes de sa pensée » sont pour Dieu une hymne de louanges.

16. « Faites au Seigneur, votre Dieu, des « voeux, et accomplissez-les 3 ». Que chacun fasse des voeux selon son pouvoir, et les accomplisse. N’allez point faire des voeux que vous n’accompliriez pas; niais que chacun proportionne ses voeux à son pouvoir et les accomplisse. Ne soyez point tièdes à offrir des voeux; car ce n’est point par votre force que vous les accomplirez. Vous serez en défaut si vous comptez sur vous-mêmes; mais faites des voeux, si vous comptez sur le Dieu à qui vous les faites, car alors vous les accomplirez. « Faites au Seigneur votre Dieu des voeux et accomplissez-les ». Quels voeux devons-nous faire communément à Dieu? De croire en lui, d’espérer qu’il nous donnera la vie éternelle, de vivre saintement dans la

1. II Rois, XC, 13. — 2. Ps. L, 5. — 3. Id. LXXV, 12.

vie commune à tous les chrétiens. Car il est une manière de vivre commune à tous. S’abstenir du vol, n’est pas un précepte enjoint aux vierges, et dont serait exempte une épouse ; ne pas commettre l’adultère, est un précepte commun à tous;

éviter les excès du vin, qui gorgent l’âme et souillent en nous le temple de Dieu, est encore un précepte pour tous ; il est aussi défendu à tous de ne point s’enorgueillir, à tous encore de ne point commettre l’homicide, de ne point haïr son frère, de ne vouloir aucun mal à personne. Voilà des voeux obligatoires pour tous. Mais il est encore des voeux particuliers à chacun. L’un a fait voeu d’être chaste dans le mariage, et de ne connaître aucune autre femme que la sienne; de même une femme a fait voeu de ne connaître que son mari. Quelques-uns, après s’être engagés dans le mariage, ont fait voeu de n’en plus user, de ne plus rien désirer ou supporter de semblable; d’autres sont allés plus loin encore que ces derniers. D’autres ont fait voeu, dès l’enfance, de garder la virginité, et de ne pas même se permettre le mariage, que ces derniers s’étaient permis: c’est un voeu plus parlait. Ceux-ci ont promis à Dieu de faire de leur maison l’asile de tous nos frères qui peuvent leur venir : c’est là un voeu agréable à Dieu. Celui-là promet de quitter son bien pour le donner aux pauvres, et de vivre en communauté dans la compagnie des saints: c’est encore un voeu méritoire, « Faites au Seigneur votre Dieu des voeux, et accomplissez-les ». Que chacun fasse tel voeu qu’il voudra: qu’il ait soin seulement d’accomplir sa promesse. Quiconque après avoir fait un voeu, regarde en arrière, est déjà coupable. Voilà je ne sais quelle vierge qui veut se marier après avoir fait voeu de virginité. Que veut-elle? Ce que veut toute autre tille. Que veut-elle encore? Ce que veut sa mère. Est-elle donc si coupable ? Oui, sans doute. Pourquoi? Parce qu’elle avait fait un voeu au Seigneur son Dieu. Que dit saint Paul à propos de ces personnes? Il dit aux jeunes veuves de se marier si elles veulent 1; et pourtant il ajoute à un certain endroit: « Elle sera plus heureuse, si elle demeure veuve, et c’est ce que je lui conseille 2 ». Il dit qu’elle sera plus heureuse de demeurer veuve, niais il ne la condamne pas si elle veut se marier. Et que dit-il de celles qui ont fait

1. I Tim. V, 14 — 2. I Cor. VII, 40.

des voeux sans les accomplir? « Elles encourent la condamnation », dit-il, « parce qu’elles éludent leur promesse déjà faite 1 ». Qu’est-ce à dire, «elles éludent leur promesse déjà faite? » Elles ont fait no voeu qu’elles n’accomplissent point. Que nul de nos frères qui ont embrassé la vie monastique ne dise: Je me retire du monastère, car il n’y aura pas que les moines pour aller au ciel, et ceux qui ne sont point ici, ne laissent pas d’être à Dieu. On lui répond : Ceux-là n’ont fait aucun voeu; toi, tu en as fait, et tu regardes en arrière. Que dit le Seigneur en nous menaçant du jour du jugement ? « Souvenez vous de la femme de Loth. Et il parle pour toits. Que fit la femme de Loth? Elle échappe à la ruine de Sodome, mais, chemin faisant, elle tourne la tête, et la voilà qui demeure où elle avait regardé. Elle est changée en statue de sel 3, et devient une leçon pour ceux qui la verront à l’avenir;

afin qu’ils deviennent sages, ne soient point insipides, ne regardent point en arrière, ne donnent point l’exemple pernicieux qui les fixerait pour devenir un exemple aux autres. Voilà ce que nous disons aujourd’hui à quelques-uns de nos frères que nous voyons s’affaiblir eu quelque sorte dans leurs bonnes résolutions : Voulez-vous donc ressembler à tel ou tel ? en leur citant ceux qui ont regardé en arrière. Voila des hommes fades en eux-mêmes, et qui servent de condiment aux autres: on les cite afin d’intimider par leur exemple, et de préserver de leur chute. « Faites au Seigneur votre Dieu des voeux, et accomplissez-les ». Cette femme de Loth est pour tous un exemple. Qu’une femme mariée veuille commettre l’adultère, c’est là tourner la tête du lieu où elle était arrivée. Une veuve qui a fait voeu de demeurer en cet état, veut se marier, elle veut ce qui a été permis à d’autres qui sont mariés une seconde fois ; mais à elle cela n’est point permis, c’est regarder en arrière. Voila une vierge qui s’est consacrée à Dieu, elle avait toutes les vertus qui embellissent la virginité elle-même, et sans lesquelles cette pureté n’est que laideur. Que serait-ce en effet qu’une âme corrompue dans une chair intacte? Que dis je? Que serait-ce qu’une chair immaculée, avec l’intempérance du vin, de l’orgueil, de la colère, de la langue ? Car tout cela est condamné par Dieu. Qu’elle se soit mariée avant

1. I Tim. V, 12. —  2. Luc, XVII, 32. — 3. Gen. XIX, 26.

d’avoir fait des voeux, elle n’était point condamnable ; elle a choisi mieux, elle s’est élevée au-dessus de ce qui lui était permis; et voilà que son orgueil la porte à des excès. Je le répète, Il est permis de se marier avant d’avoir fait des voeux, mais de s’enorgueillir, jamais. Toi donc, ô vierge de Dieu, tu as renoncé au mariage qui était permis, et tu as de l’orgueil, ce qui n’est jamais permis. L’humilité dans une vierge est supérieure à l’humilité dans une épouse ; mais une épouse qui est humble est bien supérieure à une vierge orgueilleuse. Quant à celle qui s’est retournée vers le mariage, ce n’est point pour avoir voulu se marier qu’elle est condamnable, mais parce qu’elle s’était élevée au-dessus du mariage, et qu’elle a regardé en arrière comme la femme de Loth. Ne vous attardez point, mues frères, qui le pouvez, vous à qui Dieu domine d’aspirer à un état plus élevé:

ce n’est point pour vous détourner des voeux, que je vous parle de la sotte, mais pour vous faire accomplir ce que vous avez promis. « Faites des voeux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les ». Peut-être que mon langage t’a détourné des voeux que tu voulais taire.

Mais écoute ce que dit le Psalmiste. Il ne dit point: Ne faites aucun voeu; mais au contraire : « Faites des voeux et « accomplissez-les o. Voudrais-tu ne faire aucun voeu, parce qu’il est dit « Accomplissez-les ? » Alors tu voulais en faire, mais pour ne point les accomplir? Fais l’un et l’autre au contraire : L’un sera le fruit de ta bonne volonté, l’autre du secours de Dieu. Considère Celui qui te conduit, et tu ne regarderas point en arrière le lieu d’où il t’a fait sortir. Ton guide est devant toi, le lieu d’où tu viens est derrière toi. Aime ton guide. et tu n’encourras pas sa condamnation en regardant derrière. « Faites des voeux au Seigneur votre Dieu, et accomplissez-les ».

17. « Tous ceux qui l’environnent, lui offriront des présents». Qui est-ce qui environne le Seigneur ? En quel lieu peut-être celui-ci pour dire: « Tous ceux qui l’environnent?» Si tu as en pensée Dieu le Père, où peut n’être l’oint Celui qui est présent partout? Si c’est le Fils dans sa nature divine, il est avec le Père, présent partout : car il est la sagesse de Dieu, dont il est dit : « Elle atteint partout à cause de sa pureté 1 ». Si tu envisages le Fils,

1. Sag. VII, 24.

208

comme revêtu de notre chair, tel qu’on l’a vu parmi les hommes, il fut crucifié, il est ressuscité, et nous savons qu’il est monté au ciel. Qui donc est autour de Dieu ? Les anges. Et nous, n’offrons-nous aucun présent? Car le Prophète a dit : « Tous ceux qui l’environnent lui offriront des présents ».Si Notre-Seigneur était enseveli quelque part sur ta terre, si son corps était renfermé dans quelque tombeau comme celui des martyrs, nous remarquerions ceux qui seraient à l’entour, et les peuples qui avoisineraient ce tombeau, ou ceux qui y viendraient de toutes parts. Maintenant qu’il s’est élevé de la terre, il est au ciel. Que signifie : « Tous ceux qui l’environnent lui offriront des présents ? » Je vais vous dire le sens que Dieu daigne m’inspirer au sujet de ces paroles : s’il s’en présente un meilleur, il sera également à vous, car la vérité est de tout le monde : elle n’est ni à vous ni à moi, ni à celui ci, ni à celui-là, elle est commune à tous.

Peut-être est-elle au milieu de nous, afin d’être ainsi environnée de tous ceux qui l’aiment. Ce qui est commun à tous, est au milieu de tous. Qu’est-ce à donc au milieu? Egalement éloignée de tous, également rapprochée de tous. Ce qui n’est pas au milieu, paraît un bien privé. Ce qui est public, se place au milieu, afin que tous ceux qui viennent en aient une part, en soient éclairés. Que nul ne dise: Ceci est à moi, de peur de s’approprier ce qui est au milieu pour tous. Qu’est-ce donc: « Tous ceux qui l’environnent lui offriront des présents ? »

Tous ceux qui comprennent que la vérité est commune à tous, qui ne tentent pas de se l’approprier avec orgueil comme leur bien propre, lui offriront des présents, parce qu’ils ont de l’humilité. Ceux, au contraire, qui s’emparent de ce qui est commua à tous, qui attirent séparément à eux ce qui est au milieu, n’offrent pas des présents à Dieu; car « tous ceux qui l’environnent offrent les présents au Dieu terrible ».

C’est au Dieu terrible que l’on fait des offrandes. Qu’ils le craignent dès lors, tous ceux qui l’environnent. lis le craindront en effet, et le loueront avec frayeur, car ils ne l’environnent que pour l’atteindre, afin de le posséder en commun, d’en recevoir une lumière commune à tous. C’est là craindre Dieu. Chercher à se l’approprier, de sorte qu’il ne soit plus le bien de tous, c’est le propre de l’orgueil. Or, il est écrit : « Servez le Seigneur avec crainte, et louez-le avec tremblement 1 ». Donc ceux qui l’environnent lui offriront des présents, car ceux-là sont humbles qui savent que la vérité est le bien de tous.

18. A qui offriront-ils des présents? « Au Dieu terrible, à celui qui ôte l’esprit des princes 2 ». L’esprit des princes est un esprit d’orgueil. Ceux-là ne sont pas de l’esprit de Dieu, qui regardent ce qu’ils savent, non comme le bien de tous, mais comme leur bien propre : il est, au contraire, à celui qui se regarde l’égal de tous, qui se met au milieu afin que tous puisent en lui ce qu’ils voudront et autant qu’ils voudront, non ce qui vient de l’homme, mais de Dieu, et dès lors ce qui est à eux puisqu’ils sont de Dieu. Tous ceux-là donc ont l’humilité, car ils ont échangé leur esprit coutre l’esprit de Dieu. Qui leur a fait perdre leur esprit ? Celui qui le fait perdre aux princes, ainsi qu’il est dit dans un autre psaume : « Vous leur ôterez leur esprit et ils seront sans force, et ils retourneront dans leur poussière. Vous enverrez votre esprit, et ils renaîtront, et la face de la terre sera changée 3». Quelqu’un a peut-être compris une vérité;

s’il se l’attribue en propre, il a encore son esprit; il est à souhaiter qu’il perde son esprit pour acquérir l’Esprit de Dieu; il s’enorgueillit encore avec les princes : il est bon qu’il rentre dans sa poudre, et qu’il dise : « Souvenez-vous, Seigneur, que nous ne sommes que poussière 4». Si tu confesses que tu es poussière, de cette poussière Dieu fera un homme. Tous ceux qui l’environnent lui offrent des présents. Tous ceux qui sont humbles se prosternent devant lui pour l’adorer. Ils offrent des présents au Dieu terrible. S’il est terrible, « tressaillez avec crainte, devant Celui qui ôte l’esprit des rois », ou qui réprime l’audace des orgueilleux. « il est terrible aux rois de la terre ». Les rois de la terre sont redoutables en effet, mais il est plus redoutable que tous les rois, Celui qui l’est même aux rois de la terre. Sois un roi de la terre, et Dieu sera terrible pour toi. Mais, diras-tu, comment serai-je un roi de la terre? Gouverne la terre, et tu seras un roi de la terre. Loin de toi cette soif du pouvoir, qui te ferait jeter les yeux sur de vastes provinces pour y déployer ta puissance; gouverne la terre que tu portes. Ecoute l’Apôtre

1. Ps. II, 11.— 2. Id. LXXV, 13.— 3. Id. CIII, 29, 30.— 4. Id, CII, 14.

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qui gouvernait la terre : « Je combats, non comme frappant les airs; mais je châtie mon corps et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres, je ne sois réprouvé moi-même ». Soyez donc, mes frères, soyez autour de Dieu, afin de ne pas attribuer le mérite de la vérité à celui qui vous l’annonce, quel qu’il soit: que cette vérité soit au milieu de vous comme le bien de tous. Soyez humbles, et si vous comprenez quelque peu ce bien inappréciable, ne vous en attribuez pas le mérite. Ce que nous pourrions comprendre mieux que vous, est à vous; et ce que vous pourriez mieux comprendre, est à nous également; demeurons tous autour de Dieu et dans l’humilité. Et de la sorte en faisant abnégation de notre esprit, nous offrirons des présents à Celui qui est redoutable aux rois de la terre, c’est-à-dire à ceux qui gouvernent leur chair, dans la soumission au Créateur.

1. I Cor. IX, 26, 27.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 76 à 80

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXVI.

SERMON AU PEUPLE,

L’INTÉRIEUR DU CHRÉTIEN.

Idithun, ou celui qui devance, bondit jusqu’à ce qu’il arrive à la fin de la loi qui est le Christ, et en dehors de qui tout est affliction. Il demande à Dieu, non les biens de cette vie, ce serait reculer, mais Dieu lui-même, qu’il appelle en lui au jour de la tribulation. Cette tribulation, c’est la vie qui est une épreuve. L’homme qui devance cherche Dieu par de bonnes oeuvres, il le cherche la nuit ou dans cette vie, qui est ténèbres, puisque nous avons besoin de la lumière des Ecritures, mais qui est lumière en comparaison de la vie des infidèles. C’est en cette vie qu’il faut chercher Dieu par des oeuvres incessantes, et le chercher en sa présence pour éviter la déception. Le Prophète est dans la tristesse, à la vue des pécheurs qui abandonnent la loi de Dieu ; pour se consoler des scandales, il se souvient de Dieu et cherche en lui le repos. Partout il rencontre des pièges, et il s’abrite dans le silence pour méditer les années éternelles, non point ces années dans lesquelles nous n’avons que le moment où, nous parlons, encore nous échappe-t-il avec chaque syllabe. Dans le silence de son âme il comprend que Dieu ne nous repoussera point éternellement, car s’il y a en nous quelque pitié, elle vient de lui. En s’élevant au-dessus de lui-même, il arrive aux délices pures, et se complaît dans les oeuvres de Dieu, dans Dieu lui-même, qui est la sainteté, la grandeur, qui opère seul des merveilles, et fait connaître son Christ aux Juifs et aux Gentils. Alois les peuples ont confessé le Seigneur, à ta voix des nuées ou des Apôtres, dont la prédication a transpercé les coeurs, et qui ont converti le monde entier à cette lumière du Christ, dont les Juifs ont méconnu les traces.

1. Voici l’inscription qui ouvre le psaume: « Pour la fin, psaume à Asaph pour Idithun 1 ». Vous savez ce que signifie u pour la fin n. « Car le Christ est la fin de la loi pour ceux qui croiront 2». Idithun signifie celui qui devance les autres, et Asaph l’assemblée. Celle qui parle ici, est donc une assemblée qui s’avance pour arriver à la fin, qui est le Christ Jésus: et le psaume nous apprend ce qu’il nous faut devancer pour arriver à cette fin, où nous n’aurons plus rien à devancer. Car il nous faut incessamment dépasser tout ce qui nous est obstacle, tout ce qui nous embarrasse, tout ce qui nous retient comme

1. Ps. LXXVI, 1.— 2. Rom. X, 4.

une glu, tout fardeau qui appesantit notre vol, jusqu’à ce que nous arrivions à ce qui doit nous suffire, au-delà de quoi il n’y a plus rien, qui domine tout, et par qui tout existe. Un jour Philippe voulait voir le Père, et disait à Notre-Seigneur Jésus-Christ : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit 1 », comme s’il avait encore quelques obstacles à franchir pour arriver au Père, s’y reposer en toute sécurité, et n’avoir plus rien à dépasser. Tel est le sens de cette parole: «Cela nous suffit». Or, Jésus-Christ, qui avait dit, dans toute la force de la vérité: « Mon Père et moi nous sommes un », avertit Philippe et lui enseigna que

1. Jean, X, 30.

210

tout homme qui comprend le Christ trouve aussi sa fin dans le Christ, parce que le Père et lui sont un. « Il y a si longtemps que je suis avec vous, et vous ne me connaissez point encore? Philippe, quiconque me voit, voit aussi mon Père 1 ». Quiconque dès lors veut entrer dans les sentiments du psaume, les reproduire, les conserver, doit s’élever au-dessus de tous les désirs charnels, fouler aux pieds les pompes et les charmes du monde, et ne se proposer d’autre terme à sa course, que Celui par qui tout a été fait. Tout cela le fait languir, jusqu’à ce qu’il arrive à sa fin. Que nous dit alors celui qui devance?

2. « J’ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur 2». Mais combien en est-il qui élèvent la voix au Seigneur, pour en obtenir des richesses, pour éviter quelque perte, pour la santé des leurs, pour l’affermissement de leur maison, pour une félicité temporelle, pour les dignités du monde, enfin pour leur propre santé, qui est le patrimoine du pauvre? C’est pour ces biens et pour d’autres semblables que beaucoup élèvent la voix vers le Seigneur 3, à peine s’en trouve-t-il qui élèvent la voix pour Dieu lui-même. Il arrive aisément qu’un. homme cherche à obtenir quelque chose de Dieu, et ne cherche pas Dieu: comme si le don nous convenait mieux que le donateur. Quiconque demande à Dieu autre chose que lui-même, n’est pas encore l’homme qui devance. Que dit alors cet Idithun? « J’ai élevé ma voix pour crier vers le Seigneur ». Et pour nous montrer qu’eu élevant sa voix au Seigneur, il n’a d’autre but que le Seigneur lui-même, il ajoute: « Et ma voix s’adresse à Dieu .

Notre voix peut, en effet, s’élever vers Dieu, et avoir un autre but que Dieu lui-même. Nos cris ont pour but l’objet qui nous les fait élever. Mais celui-ci qui aimait Dieu gratuitement, qui sacrifiait volontairement au Seigneur 3, qui s’était élevé au-dessus de tout ce qui est ici-bas, qui ne voyait plus au-dessus de lui rien qu’il pût désirer, sinon Celui d’où il venait, par qui et en qui il avait été créé, vers lequel il élevait sa voix, celui-ci, dis-je, n’adressait qu’au Seigneur ses cris. Est-ce donc en vain? Ecoute la suite: « Et il m’a entendu ». Oui, sans doute il se penche vers toi, quand tu le cherches, et non lorsque tu attends de lui autre chose que lui. Il est dit de quelques-uns, qu’ « ils ont crié

1. Jean, IV, 8, 9. — 2. Ps. LXXVI, 2. — 3. Id. LIII, 8.

sans que personne les sauvât, vers le Seigneur, qui ne les a point écoutés 1 ». Pourquoi? Parce que leur voix ne cherchait point le Seigneur. Voilà ce que nous marque l’Ecriture, qui dit ailleurs, à propos de ces hommes: « Ils n’ont pas invoqué le Seigneur 2 ». Ils n’ont cessé de crier vers lui, et pourtant « ils n’ont point invoqué le Seigneur ».Que veut dire: « Ils n’ont point invoqué le Seigneur? » lis n’ont point appelé le Seigneur en eux; ,ils ne l’ont point attiré dans leurs coeurs, ils n’ont point voulu que le Seigneur habitât en eux. Aussi que leur est-il arrivé? : « Ils ont été saisis de frayeur, ou il n’y avait nulle crainte 3 ». Ils ont redouté de perdre les biens du temps, parce qu’ils n’étaient point rassasiés de Celui qu’ils n’avaient point appelé en eux. ils n’avaient point pour lui cet amour désintéressé qui leur eût fait dire : « Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait: que le nom du Seigneur soit bénis ». « Ma voix  donc est pour le Seigneur », dit le Prophète; puisse-t-il nous enseigner comment il en est ainsi.

3. « Au jour de ma tribulation, j’ai recherché le Seigneur 4 ». Qui es-tu pour en agir de la sorte ? Vois ce qui t’affecte au jour de la tribulation. Si tu es affligé d’être en prison, ton désir est d’être délivré; si tu souffres de la fièvre, tu désires la santé; situ souffres de la faim, tu recherches la nourriture; si tu as essuyé quelque dommage, tu cherches de nouveaux gains; si l’éloignement de ta patrie te cause quelque douleur, tes désirs sont d’y retourner: qu’ai-je besoin d’énumérer tout le reste, et comment le pourrais-je? Veux-tu tout devancer? Au jour de la tribulation, recherche le Seigneur, et non autre chose par le Seigneur ; oui, Dieu dans la tribulation, afin qu’il écarte la tribulation, et que tu puisses demeurer en lui en toute sécurité. « Au jour de la tribulation, j’ai recherché le Seigneur », rien que Dieu, mais Dieu lui-même. Et comment l’as-tu recherché? « Toute la nuit je l’ai recherché de mes mains en sa présence ». Redis-le au Prophète, afin que nous le sachions, que nous le comprenions, que nous le pratiquions, s’il nous est possible. Qu’as-tu donc recherché au jour de la tribulation? « Dieu ». Comment l’as-tu cherché? « De mes mains ». Quand l’as-tu cherché?

1. Ps. XVII, 42.— 2. Id. XIII, 5.— 3. Ibid.— 4. Job, I, 21.— 5. Ps. LXXVI, 3.

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« La nuit ». Où l’as-tu cherché? « En sa présence ». Quel est le fruit de tes recherches ? « Je n’ai pas été déçu » . Autant de particularités, mes frères, qu’il faut voir, qu’il faut sonder, qu’il faut examiner avec soin ; et quelle est cette affliction qui lui a fait rechercher Dieu; et qu’est-ce que rechercher Dieu des mains, et pendant la nuit, et en sa présence: car tout le monde comprend ce qui suit: « Et je n’ai pas été déçu ». Que veut dire en effet: « Je n’ai pas été déçu ?» j’ai trouvé ce que je cherchais.

4. Cette affliction n’est pas une peine telle quelle. Quiconque ne devance pas encore, ne con naît d’autre affliction que celle qui nous survient en des temps fâcheux; mais celui qui s’avance ici regarde toute sa vie comme une peine. Telle est son ardeur pour la céleste patrie, que son pèlerinage sur la terre est sa plus grande tribulation. Comment, je vous le demande, cette vie-ci ne serait-elle pas une calamité? Comment ne serait-elle point une tribulation, quand elle est appelée une tentation continuelle? On lit en effet dans le livre de Job: « La vie de l’homme sur la terre n’est-elle pas une épreuve 1? » Nous dit-il que la vie de l’homme est éprouvée sur la terre? Du tout. « Elle est elle-même l’épreuve»; si elle est épreuve, elle est aussi tribulation. Ainsi donc, dans cette tribulation, c’est-à-dire dans cette vie, l’homme qui devance a cherché Dieu. Comment? « De mes mains », répond-il. Qu’est-ce à dire, « de mes mains? » Par mes oeuvres. Car il ne cherchait rien de corporel qu’il pût toucher, comme on cherche une monnaie d’or ou d’argent qu’on a perdue, ou toute autre chose que la main peut toucher. Il est vrai que Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même voulut qu’on le touchât des mains, quand il montra ses plaies au disciple qui doutait. Mais quand après avoir touché les cicatrices des plaies, il se fut écrié : « Mon Seigneur et mon Dieu » ; n’entendit-il pas:

«Tu as cru, parce que tu as vu: bienheureux ceux qui ont cru sans voir  2? » S’il mérita ce reproche pour avoir cherché Jésus-Christ de ses mains, en sorte qu’il soit ignominieux d’avoir cherché Dieu de la sorte ; nous qui sommes appelés bienheureux parce que nous avons cru sans voir, pourquoi chercherions-nous te Seigneur, de la main ? Nous le

1. Job, VII, 1. — 2. Jean, XX, 27-29.

chercherons, disons-nous, par nos oeuvres. Quand le chercherons-nous? « La nuit ». Qu’est-ce à dire, « la nuit? » En cette vie. Car la nuit règne tant que ne paraît point le jour où Jésus-Christ Notre-Seigneur doit paraître dans sa gloire. Voulez-vous corn prendre que nous sommes dans la nuit? C’est que si nous n’avions un flambeau nous serions continuellement dans les ténèbres. Saint Pierre dit en effet: « Nous avons une preuve plus frappante dans les oracles des Prophètes, sur lesquels vous avez raison d’arrêter les yeux, comme sur un flambeau qui luit dans un lieu obscur, jusqu’à ce que vienne à poindre le jour, et que l’étoile du matin se lève dans vos coeurs ». Il viendra donc après cette nuit, mais pendant cette nuit servons-nous d’un flambeau. C’est là sans doute ce que nous faisons actuellement: vous exposer les saintes Ecritures, c’est vous donner comme consolation dans nos ténèbres, un flambeau qui doit toujours être allumé dans vos demeures ; car c’est à ce sujet qu’il est dit:

« N’éteignez point l’esprit 2 ». Et comme pour expliquer cette parole, saint Paul ajoute :

« Ne méprisez pas la prophétie ». C’est-à-dire, que votre lampe soit allumée. Or, cette lumière est appelée nuit lorsqu’on la compare avec le jour ineffable; mais en face de la vie des infidèles, la vie des fidèles est bien une lumière. Nous avons déjà dit comment elle est nuit, et nous l’avons prouvé par le témoignage de saint Pierre, qui nous parte de flambeau et nous avertit d’être attentifs a ce flambeau, c’est-à-dire aux discours des Prophètes, « jusqu’à ce que le jour vienne, et que l’étoile du matin se lève dans nos coeurs ». Saint Paul nous montre aussi que la vie des fidèles est un véritable jour, si nous la comparons à la vie des impies: « Loin de nous », dit-il, « ces oeuvres des ténèbres, revêtons-nous des armes de la lumière; marchons dans la décence comme dans le jour 3 ». Une vie honnête est donc le jour en comparaison de la vie des impies. Mais ce jour d’une vie fidèle ne suffit point à notre Iditum. Il veut s’élever au-delà de cette lumière, jusqu’à ce qu’il arrive à ce jour où il ne craindra plus les tentations de la nuit. Ici-bas, en effet, bien que la vie des fidèles soit une lumière, « la vie de l’homme sur la terre est une épreuve 1 ». Elle est lumière et ténèbres; lumière, si nous

1. II Pier. I, 19.— 2. Id. V, 19.— 3. Rom. XIII, 12.— 4. Job, VII, 1.

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la comparons à la vie des infidèles; ténèbres, si nous la comparons à la vie des anges. Car les anges ont une lumière que nous n’avons pas encore, et nous avons une lumière que n’ont pas les infidèles: mais les fidèles n’ont point la vie des anges, ils n’en doivent jouir que quand ils seront comme les anges de Dieu, ce qui leur est  promis pour le jour de la résurrection 1. Ainsi donc, en ce jour qui est nuit encore, nuit en comparaison du jour auquel nous aspirons, jour en comparaison des ténèbres de notre vie passée: dans celte nuit, dis-je, recherchons Dieu de nos mains. Que nos bonnes oeuvres ne s’arrêtent point; cherchons Dieu, et que nos désirs ne soient point stériles. Si nous sommes en voyage, faisons les dépenses pour arriver au terme. Cherchons Dieu de nos mains. Bien que ce soit pendant la nuit que nous le cherchions de nos mains, il n’y a point d’erreur, puisque nous le cherchons « en sa présence ». Qu’est-ce à dire, « en sa présence? » « Gardez-vous de faire vos bonnes oeuvres devant les hommes, afin qu’ils vous voient; autrement vous n’aurez pas de récompense de votre Père qui est dans les cieux. Lors donc que vous faites l’aumône », dit il, lorsque vos mains cherchent Dieu, « ne sonnez pas de la trompette devant vous, comme font les hypocrites; mais que votre aumône soit dans le secret; et votre Père qui voit dans le secret vous le rendra 2 ». Donc « j’ai cherché de mes  mains en sa présence, et je n’ai pas été déçu ».

5. Mais voyons ce qu’Idithun a enduré sur la terre et pendant cette nuit; écoutons avec la plus grande attention, comment les embarras et les afflictions de cette vie, l’ont mis dans une certaine nécessité de s’élever au-dessus de tout cela. « Mon âme a refusé toute consolation 3 ». Tel était mon ennui sur la terre, que mon âme se fermait à toute consolation. D’où lui venait un tel ennui? La grêle avait-elle ravagé sa vigne, ou ses olives ne mûrissaient-elles point, ou la pluie avait-elle retardé ses vendanges ? D’où vient cet ennui? Ecoute un autre psaume, dont l’interlocuteur est le même : « L’ennui m’a saisi, à la vue des pécheurs qui abandonnent votre loi 4 ». Tel est le mal qui lui avait causé un si profond ennui, que son âme, dit-il, se

1. Matth. XXII, 30.— 2. Id. VI, 1, 2,4. — 3. Ps. LXXVI, 3.— 4. Id. CXVIII, 53.

refusait à toute consolation. Absorbé par l’ennui, plongé dans une tristesse sans ressource, il ne veut plus de consolation. Dès lors que lui reste-t-il ?

6. Vois d’abord ce qui le consolerait. N’avait-il pas cherché quelqu’un qui s’affligeât avec lui et sans le trouver 1 ? Où pouvait-il se tourner pour être consolé, celui qui s’affligeait en voyant abandonner la loi de Dieu? Où se tourner ? vers quelque homme de Dieu? L’expérience ne lui a-t-elle pas fait rencontrer, de leur part, une douleur d’autant plus grande, qu’il en avait espéré une joie plus douce ? Quelquefois, en effet, on découvre des hommes justes, et l’on s’en réjouit; il faut d’autant plus s’en réjouir, que la charité est inséparable de cette joie ; niais si dans ces hommes qui causent notre joie, nous trou. vous quelque dépravation, comme il arrive souvent, nous ressentons autant d’ennui que tout d’abord nous avions ressenti de joie; c’est au point que, dans la suite, on craint de donner cours à sa joie, de s’abandonner à l’allégresse, de peur de rencontrer une tristesse plus grande encore que la joie que l’on a pu ressentir. Frappé donc de ces nombreux scandales, comme d’autant de plaies, il ferme son âme à toute consolation humaine, il n’en veut chercher aucune. Comment vivre alors? comment respirer? « Je me suis souvenu de Dieu, et j’ai été dans la joie ».

Mes mains n’avaient pas travaillé vainement, elles avaient trouvé le souverain Consolateur. Ce n’est point dans le repos que « je me suis souvenu de Dieu, et que j’ai été dans la joie ».

C’est donc Dieu qu’il faut prêcher, lui dont le souvenir a comblé de joie notre interlocuteur, l’a consolé dans la tristesse, et lui a rendu l’espoir du salut, c’est Dieu qu’il faut bénir. Il nous montre encore qu’il a été consolé, quand il dit: « J’ai communiqué». Qu’est-ce à dire : « J’ai communiqué ?» J’ai tressailli, j’ai répandu ma joie. On appelle communicatifs, ceux que le vulgaire nomme causeurs, et qui dans les transports de leur joie ne peuvent et ne veulent pas se taire. Voilà Idithun, et que dit-il ensuite? « Et mon âme est tombée en défaillance ».

7. L’ennui l’avait accablé, il retrouvait la joie dans le souvenir de Dieu, puis il tombe en défaillance, après avoir parlé; que dit-il ensuite? « Mes ennemis ont devancé le moment

1. Ps. LXVIII, 21.

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de la veille 1 ». Mes ennemis ont veillé sur moi, ils ont veillé plus que moi, et dans cette vigilance ils m’ont surpris. Où ne sont point leurs pièges ? Mes ennemis n’ont-ils pas devancé l’heure de la veille? Quels sont en effet mes ennemis, sinon ceux dont l’Apôtre a dit: « Vous n’avez pas à combattre contre la chair et le sang, mais contre les principautés, contre les puissances, contre les princes de ce monde ténébreux, contre les esprits de malice répandus dans les airs 2?» C’est donc le diable et ses anges qu’il nous faut combattre ; et c’est avec raison qu’ils sont appelés gouverneurs du monde, puisqu’ils gouvernent ceux qui sont épris du inonde. Sans doute l’Apôtre ne les appelle point gouverneurs du monde, comme s’ils avaient la direction du ciel et de la terre, mais par ce mande il entend les pécheurs: «Et le monde ne l’a point connu 3». Ainsi donc le monde gouverné par le démon, c’est le monde qui n’a pas connu le Christ. C’est contre ces démons que nous avons d’impérissables inimitiés.

Quelle que soit ta haine contre un homme, tu songes à en finir, ou en recevant ses excuses, s’il t’a offensé le premier, ou en présentant les tiennes, si l’offense vient de toi, ou par de mutuelles excuses, Si vos outrages sont réciproques: tu t’efforces d’en venir à une satisfaction, à un accord mais avec le diable et ses anges, nul accord n’est possible. Ils nous envient le royaume des cieux. Ils ne peuvent s’adoucir à notre égard: « Ce sont des ennemis qui ont devancé «toutes nos veilles ». Ils sont plus attentifs à nous tromper, que moi à me défendre. « Mes ennemis ont devancé toutes mes veilles ». Comment n’auraient-ils point mis en demeure toute vigilance, eux qui ont tendu partout des pièges et des pierres de scandale? Es-tu dans l’ennui ? tu dois craindre que la tristesse ne t’accable; es-tu dans la joie? crains que l’expansion de cette joie ne te conduise à la défaillance: « Mes ennemis ont devancé toutes mes veilles ». Enfin, lorsque tu épanches ta joie, lorsque tu parles dans une sécurité parfaite, combien n’y a-t-il pas dans ton langage de ces choses que tes ennemis voudraient saisir et critiquer, et dont ils voudraient te faire un crime, fût-ce par la calomnie : voilà ce qu’il a dit, voilà ce qu’il pense, tel est son langage? Que peut faire un homme, sinon ce

1. Ps. LXXVI, 5.— 2. Ephés. VI, 12. — 3. Jean, I, 10.

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qui suit: « Dans mon trouble, j’ai gardé le silence ? » Il s’est donc troublé, et craignant que son ennemi aux aguets ne cherchât et ne trouvât dans ses épanchements matière à calomnie, il a gardé le silence, Mais Idithun n’a point cessé pour cela de s’épancher intérieurement: s’il a interrompu sa parole extérieure, où peut-être s’était glissée quelque envie de plaire aux hommes, il ne s’est point découragé, il n’a pas interrompu ses efforts pour devancer jusqu’à cette vanité. Et que dit-il ?

8. « J’ai médité les jours anciens 1 ». Semblable à celui que l’on maltraite au dehors, il se retire en lui-même dans le secret de sa pensée. Qu’il nous dise alors ce qu’il y fait

« J’ai médité les jours anciens ». Tant mieux.

Voyez, je vous en supplie, quelles sont ses pensées. Dans son intérieur, dans son âme, il médite les jours anciens. Nul ne vient lui dire : Tu t’es mal exprimé ; nul mie lui dit C’est trop parlé ; nul ne lui dit: Ton opinion est fausse. Que Dieu l’aide ainsi à se contenter de lui-même : qu’il médite les jours anciens, et qu’il nous dise ce qu’il a fait dans le secret de son âme, où en est-il arrivé? qu’a-t-il devancé ? où en est-il demeuré ? « J’ai médité les jours anciens, et je me suis souvenu des années éternelles ». Quelles sont ces années éternelles? Sublime pensée t Voyez si cette pensée n’exige point un grand silence. Loin de moi tout bruit du dehors, tout fracas des choses humaines, quand je veux méditer intérieurement les années éternelles. Sont-elles bien éternelles, ces années qui sont les nôtres, qui furent celles de nos ancêtres, ou qui seront celles de notre postérité ? Gardons-nous bien de le croire. Que nous reste-t-il de ces années? Dans la conversation, nous disons: Cette année; mais que possédons-nous de cette année, sinon le jour où nous sommes? car les jours qui ont précédé ont passé, et il n’en reste rien ; les jours à venir ne sont point encore. Nous ne sommes que dans un jour, et nous disons : Cette année; disons plutôt : Aujourd’hui, si nous voulons parler du présent. Que nous reste-t-il, en effet, de toute l’année? Tout ce qui est écoulé de l’année, n’existe déjà plus; tout ce qu’il y a dans l’avenir n’existe point encore ; comment dire : Cette année ? Corrige ton langage et dis: Aujourd’hui. C’est vrai, je dirai : Aujourd’hui. Et maintenant

1. Ps. LXXVI, 6.

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encore fais-y attention ; les heures du matin sont écoulées, les heures à venir ne sont point encore. Corrige donc une seconde fois ton langage, et dis : Cette heure. Mais dans cette heure quelle est ta part? Il s’en est écoulé une partie déjà, et l’autre partie n’existe point encore. Dis donc : Le moment. Quel moment? Pendant que j’articule des syllabes, si j’en dois prononcer deux, la seconde ne résonne que quand l’autre n’est déjà plus ; et même dans cette syllabe, s’il y a deux lettres, la seconde lettre ne résonne que quand la première n’est plus. Quelle est donc notre part dans ces années? Ces années sont mobiles ; il nous faut penser aux années éternelles, aux années qui demeurent, qui ne s’écoulent point dans le va-et-vient des jours, aux années dont l’Ecriture a dit ailleurs, en parlant à Dieu : « Pour vous, vous demeurez le même, et vos années ne s’en vont point 1 ». Telles sont les années que cet homme qui devance a méditées en silence, et non dans un babil extérieur : « Et je me suis souvenu des années éternelles ».

9. « Et j’ai médité la nuit dans mon coeur 2». Nul ne lui tend des pièges pour incriminer ses paroles, il a médité dans son coeur. « Je babillais ». Tel est son babil, redouble d’attention, et ne laisse pas sommeiller ton esprit. Ce babil n’est plus extérieur, il est autre maintenant. Quel est-il maintenant? « Je me répandais en paroles, et je sondais mon esprit ». S’il fouillait la terre, pour y chercher un filon d’or, nul ne l’accuserait de folie, plusieurs même vanteraient sa sagacité à chercher l’or: quelles richesses n’a-t il pas à l’intérieur, et qu’il ne cherche point? Idithun sondait son esprit, il s’entretenait avec son esprit, il s’épanouissait dans son babil. Il s’interrogeait, il s’examinait, il était à lui-même son juge. Aussi dit-il : « Je sondais mon esprit». Il est à craindre qu’il ne demeure dans son esprit: il a babillé au dehors, et comme ses ennemis avaient devancé toute veille, il n’a trouvé là que de la tristesse, et son esprit a défailli. Après avoir babillé au dehors, il a cherché sa sûreté dans un entretien intérieur; c’est là que dans le silence il médite les années éternelles: « Et je sondais mon esprit », nous dit-il encore. Il est à craindre néanmoins qu’il ne se renferme dans son âme, et ne se jette plus en avant. Toutefois son

1. Ps. CI, 28. — 2. Id. LXXVI, 7.

action intérieure est préférable à l’action du dehors. Il y a progrès : voyons quelle en est l’étendue. Car il ne cesse de se porter en avant, jusqu’à ce qu’il arrive « à cette fin

qui donne le titre à notre psaume: « Je babillais », dit-il, « et je sondais mon âme ».

10. Et qu’as-tu trouvé, ô Prophète? Que e Dieu ne nous repoussera point éternellement 1 ». L’ennui l’avait assailli en cette vie; nulle part la confiance, nulle part une sécurité consolante. A quelques hommes qu’il pût s’adresser, il trouvait ou redoutait en eux le scandale. Nulle part il n’est en sûreté. Le silence avait pour inconvénient de se taire au sujet des bienfaits: parler et babiller au dehors était dangereux, car ses ennemis qui avaient devancé toutes ses veilles, cherchaient dans son langage de quoi le calomnier. Eu butte aux angoisses et à la violence, en cette vie il a beaucoup médité sur l’autre vie qui n’aura point ces épreuves. Et quand y arrivera-t-il ? Car nul doute à cet égard, les afflictions de cette vie sont un effet de la colère de Dieu. Voici en effet ce que dit Isaïe : « Mes vengeances contre vous ne seront pas éternelles, et ma colère contre vous ne durera point à jamais ». Il nous en donne la cause. « C’est de moi que viendra l’Esprit, et moi j’ai créé les âmes. Je l’ai affligé à cause de son péché, je l’ai frappé, j’ai détourné de lui ma face, et il s’en est allé, et s’est égaré dans ses voies 2 ».

Quoi donc ! cette colère de Dieu sera-t-elle éternelle? Voilà ce que le Prophète n’a point trouvé dans son silence, Que dit-il en effet? « Le Seigneur ne nous repoussera point éternellement ; et cela n’entrera plus désormais dans ses desseins»: c’est-à-dire, il n’entrera pas dans ses desseins de nous rejeter, et il ne continuera pas éternellement de nous rejeter loin de lui. Il faut qu’il rappelle à lui ses serviteurs, il faut qu’il recueille tous ces fugitifs qui reviennent au Seigneur, il faut qu’il écoute les plaintes de ceux qui sont enchaînés. « Le Seigneur ne nous rejettera pas éternellement ; et cela n’entrera plus désormais dans ses desseins».

11. « Nous privera-t-il de sa miséricorde jusqu’à la fin, et de race en race? Ou le Seigneur oubliera-t-il sa clémence 3?» En toi et de toi-même, tu n’as pour les autres que cette miséricorde qui te vient de Dieu; et Dieu oublierait la miséricorde? Le ruisseau coule;

1. Ps. LXXVI, 8. — 2. Isa. LVII, 16, 17.— 3. Ps. LXXVI, 9, 10.

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et la source elle-même se tarirait? « Dieu oubliera-t-il de nous prendre en pitié? et sa colère va-t-elle arrêter sa compassion ? » On sera-t-il en colère, de manière à n’avoir plus de pitié? Il lui est plus facile de s’arrêter dans sa colère que dans sa bonté. C’est ce qu’il avait dit encore par Isaïe : « Ma vengeance contre vous ne sera point éternelle, ni ma colère sans fin». Et après avoir dit: « Il s’en est allé triste, et a marché dans ses voies». «Ces voies», dit-il, «je les ai vues, et je l’ai guéri 1».Voilà ce qu’a reconnu le Prophète, et il s’est élevé au-dessus de lui-même, pour mettre sa joie en Dieu et s’épanouir là où il est, ainsi que dans ses oeuvres, non pas dans son esprit, non point dans ce qu’il a été, mais dans celui qui est son Créateur. C’est de là qu’il s’est élancé pour s’élever. Voyez-le s’élancer, voyez s’il s’arrête quelque part, jusqu’à ce qu’il arrive à Dieu.

12. « Et j’ai dit ». Déjà élevé au-dessus de lui-même, que dit-il? « Maintenant je commence » : je me surpasse moi-même. « Maintenant je commence ». Nul péril ici désormais ; car il était dangereux pour moi de demeurer en moi-même. « Et j’ai dit: Maintenant, je commence, c’est là un changement qui est l’oeuvre de la droite du Très-Haut 2». C’est le Très-Haut qui a commencé à me changer; c’est là un commencement qui me donne la sécurité, c’est maintenant que j’entre dans ces régions du bonheur où nul ennemi n’est à craindre, maintenant que j’habite ces contrées où tous mes ennemis ne devanceront point mes veilles. « Je commence aujourd’hui; ce changement est l’oeuvre de la droite du Très-Haut ».

13. « Je me suis souvenu des oeuvres de Dieu ». Voyez-le se donnant de l’espace dans les oeuvres de Dieu. Il babillait au dehors, et dans son affliction son esprit s’en est allé: il a babillé dans le secret de son coeur, avec son esprit; et en sondant ce même esprit, il s’est souvenu des années éternelles, souvenu de la miséricorde de Dieu, car le Seigneur ne doit point nous rejeter éternellement : et le voilà qui se réjouit en sûreté dans ses oeuvres, qui tressaille sans crainte. Ecoutons ces oeuvres nous aussi, et prenons part à sa joie; mais élevons cette joie au-dessus de nous-mêmes, et ne l’abaissons pas au niveau du temps. Car nous aussi, nous avons

1. Isa. LVII, 18. — 2. Ps. LXXVI, 11.

215

notre lit secret. Pourquoi n’y pas entrer? pourquoi n’y point travailler dans le silence? pourquoi n’y point sonder notre esprit? pourquoi n’y point méditer les années éternelles? pourquoi ne pas nous réjouir dans les oeuvres de Dieu ? Ecoutons-le maintenant; que sa parole fasse tellement nos délices, que même, sortis d’ici, nous fassions encore ce que nous faisions pendant qu’il parlait; si toutefois nous avons commencé comme le Prophète l’a dit : « Maintenant, c’en est fait». Te réjouir des oeuvres de Dieu, c’est t’oublier toi-même, si tu peux mettre en lui seul tes délices. Où trouver mieux que lui? Ne vois-tu pas que rentrer en toi-même, c’est trouver bien moins? « Je me suis souvenu des oeuvres de Dieu : parce que je me souviendrai, Seigneur, de toutes vos oeuvres depuis le commencement 1».

14. « Et je méditerai sur vos oeuvres, et je m’entretiendrai de vos charmes 2». Voilà un troisième entretien. Entretien au dehors, quand ton esprit a défailli ; entretien intérieur et dans le secret du coeur, quand il s’est avancé; entretien sur les oeuvres de Dieu, quand il est arrivé au but qu’il poursuivait. « Je gloserai sur vos charmes », non point sur les miens. Quel est l’homme qui vit sans charmes ? Et pourriez-vous croire, mes frères, qu’il n’y ait point de charmes pour l’homme qui craint Dieu, qui sert Dieu, qui aime Dieu? Pouvez-vous le croire et penser qu’il n’y àit rien d’attrayant dans les oeuvres de Dieu, quand vous trouvez de l’attrait dans un tableau, dans le théâtre, dans la chasse aux bêtes fauves ou aux oiseaux, dans la pêche? N’y aurait-il aucun attrait à méditer les oeuvres de Dieu, à contempler le monde, à ramener sous nos yeux le spectacle de la nature, alors que l’on en recherche l’auteur, et qu’on ne le trouve jamais en désaccord, mais dans une harmonie incomparable?

15. « Votre voie, ô Dieu, est dans la sainteté ». Il envisage autour de nous les oeuvres de la miséricorde suprême, il en glose, il s’épanouit dans leurs charmes. Tel est son point de départ. « Votre voie est dans la sainteté ». Quelle est cette voie dans la sainteté? « Je suis », dit le Seigneur, « la voie, la vérité et la vie 4 ». Revenez donc, ô hommes, revenez de vos passions. Où allez-vous? Où courez-vous? Pourquoi fuir ainsi,

1. Ps. LXXVII, 12. — 2. Id. 13. — 3. Id. 14. — 4. Jean, XIV, 16.

216

non-seulement loin de Dieu, mais loin de vous ? Rentrez en vous-mêmes, ô prévaricateurs 1, sondez votre âme, repassez les années éternelles, reconnaissez la bonté de Dieu pour vous, et voyez les oeuvres de sa miséricorde. « Sa voie est dans la sainteté ». Enfants des hommes, jusques à quand vos coeurs seront-ils appesantis? Que cherchez-vous dans vos délices? Pourquoi vous éprendre de la vanité, et courir après le mensonge? Sachez donc que le Seigneur a glorifié son saint 2. « Votre voie est dans la sainteté ». Elevons-nous donc à lui, élevons-nous au Christ; c’est là qu’est sa voie. « O Dieu, votre voie est dans le saint. Quel Dieu est aussi grand que notre Dieu? » Les Gentils trouvent des charmes dans leurs dieux; ils adorent des idoles, qui ont des yeux et ne voient point, des oreilles et n’entendent point, des pieds et ne marchent point 3. Pourquoi marcher vers ce Dieu qui ne marche pas? Je n’adore point ces idoles, me dit-il. Qu’est-ce que tu adores? La divinité qui y réside? Tu adores, sans aucun doute, ce qui a fait dire ailleurs : « Que les dieux des nations sont des démons

C’est l’idole que tu adores, ou le démon? Ni l’idole, ni le démon, crie répond-il. Quel est donc ton culte? Celui des étoiles, du soleil, de la lune, des corps célestes : qu’il vaudrait mieux adorer celui qui a fait le ciel et la terre! Quel Dieu est grand comme notre Dieu?

16. « Vous opérez des merveilles, et les opérez seul ». Vous êtes un Dieu véritablement grand, qui opérez des merveilles en notre corps et en notre âme, et le seul pour en opérer. Les sourds ont entendu, les aveugles ont vu, les malades ont été guéris, les morts ont ressuscité, les paralytiques ont recouvré la force. Ces merveilles toutefois sont corporelles; voyons les miracles sur l’âme. Des hommes naguère adonnés au vin sont         devenus sobres; ceux qui tout à l’heure adoraient des idoles ont embrassé la foi; d’autres qui volaient le bien des autres donnent leurs biens aux pauvres. « Quel Dieu est grand comme notre Dieu? Vous opérez des merveilles et les opérez seul ». Moïse a fait des merveilles, mais non seul; Elie en a fait, Elisée en a fait, les Apôtres en ont fait; mais nul d’entre eux n’était seul. Pour les faire, ces merveilles, vous étiez avec eux; mais

1. Isa. XLVI, 8.— 2. Ps. IV, 3, 4.— 3. Id. CXIII, 5-7. — 6. Id. XCV, 5. — 7. Id. LXXVI, 15.

vous, pour les faire, vous n’aviez nul besoin d’eux. Ils n’étaient point avec vous, en effet, quand vous les avez faits eux-mêmes. « Vous êtes un Dieu opérant des merveilles et les opérant seul ». Comment seul? Peut-être le Père et non le Fils?

ou le Fils et non le Père? Non, mais le Père, le Fils et le Saint-Esprit. « Vous êtes un Dieu opérant seul des merveilles ». Car il n’y a pas trois dieux, mais un seul Dieu qui fait des merveilles, et qui en fait dans celui qui devance. Car le jeter en avant et le faire arriver où il en est, c’est là une merveille de Dieu; mais quand il s’est tenu un langage intérieur et dans son âme, et qu’il s’est élevé au-dessus de son âme pour trouver ses délices dans les oeuvres de Dieu, c’est lui qui a fait là une merveille. Mais qu’a fait le Seigneur ? « Vous avez fait connaître aux peuples votre puissance ». De là cette Eglise, ou Asaph qui devance, parce que le Seigneur a fait connaître sa puissance parmi les nations. Quelle puissance a-t-il montrée. aux peuples? « Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié, scandale pour les Juifs, folie pour les Gentils; mais pour les Juifs qui sont appelés, aussi bien que pour les Grecs, la puissance de Dieu, la sagesse de Dieu 1 ». Si donc le Christ est la puissance de Dieu, c’est le Christ qu’il a fait connaître aux peuples. Pouvons-nous l’ignorer encore ? Serions-nous dans une telle démence, dans une telle prostration, assez arriérés jusqu’à ne pas voir cette parole accomplie : « Vous avez montré aux peuples votre puissance ? »

17. « Votre bras a racheté votre peuple 2 ». « Votre bras », c’est-à-dire votre puissance. A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé 3? « Votre bras a racheté votre peuple, les enfants d’Israël et de Joseph ». Comment paraît-il faire deux peuples « des fils d’Israël  et des fils de Joseph? » Ces fils de Joseph étaient-ils fils d’Israël? Oui, assurément. Voilà ce que nous savons, ce que nous lisons, ce que nous prêche l’Ecriture, ce que nous enseigne la vérité, que Israël ou Jacob eut douze tils parmi lesquels nous comptons Josepli, et que tous ceux qui sont nés de ces douze patriarches appartiennent au peuple d’Israël. Pourquoi dire alors, « les fils d’Israël et les fils de Joseph? » Je ne sais point quelle distinction il veut nous indiquer.

1. I Cor. I, 23, 24. — 2. Ps. LXXVI, 16. — 3. Id. LIII, 1.

217

Cherchons dans notre âme : peut-être y a-t-il quelque dessein de ce même Dieu qu’il nous faut chercher de nos mains au milieu de la nuit, afin de n’être point trompés; c’est nous peut-être que nous trouverons dans cette distinction « des enfants d’Israël et de Joseph ». Par Joseph il a voulu entendre un autre peuple que celui d’Israël, le peuple des Gentils. Pourquoi Joseph désignerait-il les nations? Parce qu’il fut vendu en Egypte par ses frères 1. La jalousie porta ses frères à vendre Joseph pour l’Egypte, et ainsi vendu il passa par la douleur et par l’humiliation; reconnu, il se releva, grandit, commanda. A tous ces points de vue, qu’a-t-il symbolisé? Quoi, sinon le Christ, vendu par ses frères, rejeté de sa patrie, comme dans l’Egypte chez les nations? La, humilié d’abord quand la persécution sévit contre les martyrs, il est élevé dans cette gloire que nous voyons; car voilà que s’est accompli cet oracle: « Les rois de la terre doivent l’adorer, les nations le serviront 2 ». Donc Joseph est le peuple des nations, Israël est le peuple de la race des Hébreux. Dieu a racheté son peuple, « les fils d’Israël et les fils de Joseph ». Par quoi? Par cette pierre de l’angle où se réunissent les deux murailles 3.

18. Le Prophète poursuit ainsi : « Les eaux vous ont vu, ô Dieu 4 ». Quelles sont « ces  eaux? » Les peuples. Quelles sont « ces eaux », est-il dit dans l’Apocalypse? et il est répondu: ce sont les peuples : par là, nous le voyons clairement, les eaux désignent les peuples 5. Le Prophète a dit plus haut : « Vous avez fait connaître aux peuples votre  force. C’est donc à bon droit que les eaux vous ont vu, ô Dieu; les eaux vous ont vu et ont frémi ». Et parce qu’elles ont frémi , elles ont changé. « Les eaux vous ont vu, ô Dieu, les eaux vous ont vu et ont frémi, et les ahuries ont été troublés ». Qu’est-ce que « l’abîme ? » La profondeur des eaux. Qui n’est pas ému parmi les peuples quand la conscience est frappée ? Tu cherches la profondeur des mers : quelle profondeur plus grande que la conscience humaine? Telle est la profondeur qui s’est troublée, quand le Seigneur a racheté sou peuple par la force de son bras. Quand l’abîme s’est-il troublé? C’est quand les peuples ont

1. Gen. XXXVII, 28. — 2. Ps. LXXI, 11. — 3. Ephés. 14. — 4. Id. LXXII, 11. — 5. Apoc. XVII, 15.

répandu leurs consciences par l’aveu. « Et l’abîme s’est troublé ».

19. « Les eaux sont tombées avec fracas 1». La louange de Dieu, la confession des fautes, les hymnes, les cantiques, les prières, c’est là « le fracas des grandes eaux». «Les nuées ont grondé ». Le fracas des eaux, le trouble de l’abîme viennent de « la grande voix des nuées ». Quelles nuées? Ceux qui ont prêché la parole de vérité. Quelles nuées ? Ces nuées dont Dieu menace la vigne qui donne des épines et non des raisins : « Je commanderai à mes nuées de ne point pleuvoir sur elle 2 ». En effet, les Apôtres ont abandonné les Juifs pour aller chez les Gentils. Ces nuées « ont fait entendre leur voix » dans toutes les nations, et c’est en prêchant le Christ qu’ « elles ont fait entendre leur voix ».

20. « Car vos flèches ont traversé 3 ». Le Prophète appelle des flèches, ce qu’il appelait des nuages.

Les paroles des Evangélistes, en effet, sont des flèches, ou ressemblent à des flèches. Car, à proprement parler, une flèche n’est pas la pluie, ni la pluie une flèche; mais la parole de Dieu est une flèche parce qu’elle frappe, et une pluie parce qu’elle arrose. Il n’est donc pas étonnant que l’abîme se trouble, quand « vos flèches le traversent». Qu’est-ce à dire « traverser? » Qu’elles ne demeurent point dans les oreilles, mais qu’elles transpercent les coeurs. « La voix de votre tonnerre est dans une roue». Qu’est-ce à dire? Comment faut-il comprendre? Dieu nous soit en aide. « La voix de votre tonnerre est dans une roue ». Dans notre enfance le bruit du tonnerre nous paraissait le bruit d’un chariot sortant de l’étable : car les secousses du tonnerre ont de la ressemblance avec les secousses d’un chariot. Faut-il en revenir à ces puérilités pour comprendre: « La voix de votre tonnerre est dans une roue »; comme si Dieu avait dans les nuages des chariots dont la marche occasionnerait ces bruyantes secousses? Point du tout. Ce serait puéril, vain et frivole. Que signifie donc: « La voix de votre tonnerre est dans une roue?» Votre voix tourne, je ne comprends pas davantage. Que faire alors? Interrogeons, Idithun lui-même; peut-être expliquera-t-il ce qu’il entend par « la voix de votre tonnerre est dans une roue », et que je ne comprends point. Ecoutons ce qu’il dit ensuite : « Le

1. Ps. LXXVI, 18.— 2. Isa. V, 6.— 3. Ps. LXXVI, 19.

feu de vos éclairs a brillé devant le globe terrestre ». Parlez, ô Prophète, car je ne comprenais point. Le globe de la terre est une roue, car la circonférence du globe terrestre se nomme avec raison un cercle, d’où l’on appelle petit cercle une petite roue. « La voix de votre tonnerre est dans une roue, le feu de vos éclairs a brillé devant le globe de la terre ». Ces nuages, dans une roue, ont parcouru l’univers entier; ils l’ont parcouru avec des tonnerres et des éclairs; ils ont troublé l’abîme par les tonnerres des préceptes et par les éclairs des miracles car leur voix a retenti sur toutes les terres, et leurs paroles dans tous les confins de l’univers 1. « La terre s’est troublée, elle a bondi en frémissant » : c’est-à-dire, tous ceux qui l’habitent, et par figure la terre elle-même. Pourquoi? Parce que toutes les nations sont désignées sous le nom de mer, à cause de l’amertume de cette vie, exposée à des troubles et à des tempêtes. Puis, si l’on veut considérer que les hommes se dévorent comme les poissons, que le plus faible est la proie du plus fort, on voit que ce monde est une mer; et c’est là qu’allèrent les Evangélistes.

21. « Votre voie est dans la mer 2 ». Tout à l’heure c’était : « Votre voie est dans la sainteté »; maintenant : « Votre voie est dans la mer », parce que le Saint lui-même est dans la mer et qu’il a marché sur les eaux de la mer 3. « Votre voie est dans la mer», c’est-à-dire que votre Christ est prêché parmi les Gentils. Il est dit, en effet, dans un autre psaume : « Que Dieu nous prenne en pitié et nous bénisse; qu’il fasse briller sur nous la lumière de son visage, afin que nous connaissions votre voie sur la terre ». Où « sur la terre? » « Votre salut est chez toutes les nations 4 ». Tel est le sens de « votre voie est dans la mer. Et vos sentiers dans les grandes eaux » : c’est-à-dire chez des peuples nombreux. « Et l’on ne connaîtra plus vos traces ». Je ne sais à qui cette phrase fait allusion, je m’étonnerais si ce n’était aux Juifs. Voilà que la miséricorde du Christ est prêchée aux Gentils, en sorte que « votre voie est dans la mer, vos sentiers dans les grandes eaux, et l’on ne connaîtra plus vos traces ». Pourquoi et qui ne les connaître point, sinon ceux qui disent encore: Le Christ

1.  Ps. XVIII, 5. — 2. Ps. LXXVI, 20. — 3. Matth. XIV, 25. — 4. Ps. LXVI, 2, 3.

n’est point encore venu? Pourquoi dire que le Christ n’est point encore venu? Parce qu’ils ne connaissent point sa marche sur la mer.

22. « Vous avez conduit votre peuple comme un troupeau, par les mains de Moïse et d’Aaron 1 ». II n’est pas facile de comprendre pourquoi cette addition. Aidez-nous de votre attention, car ces deux versets termineront le psaume et mon discours. Ne vous imaginez point qu’il doive durer encore et que la crainte de cette longueur ne diminue point votre attention. Après ces paroles: « Votre voie est dans la mer », que nous avons appliquées aux nations, « et dans les grandes eaux vos sentiers », que nous avons entendues des peuples; voilà que le Prophète ajoute: « Et l’on ne connaîtra point vos sentiers ». Nous lui demandions qui ne les connaîtra point, et voilà qu’il ajoute aussitôt : « Vous avez conduit votre peuple comme un troupeau, par les mains de Moïse et d’Aaron » c’est-à-dire, c’est ce peuple que vous avez conduit par les mains de Moïse et d’Aaron qui ne connaîtra point vos traces. N’est-ce point un reproche, et un reproche amer qu’il fait à ce peuple quand il s’écrie : «Votre voie est dans la nier? » Pourquoi « votre voix est-elle dans la mer », sinon parce qu’elle est effacée de votre terre? Car les Juifs ont chassé le Christ, et ces malades n’ont point voulu leur Sauveur: et voilà qu’il s’est retiré chez les Gentils, chez tous les Gentils, parmi tous les peuples. Seuls, quelques restes de ce peuple ingrat ont été sauvés; mais la multitude est restée dehors dans son ingratitude, cette cuisse de Jacob a boité dans toute son étendue 2. Car la cuisse de Jacob désigne la nombreuse postérité, et la majeure partie de cette postérité est devenue légère et insensée, au point de méconnaître la trace du Christ sur les grandes eaux. « Vous avez conduit votre peuple comme des brebis », qui ne vous ont point connu. Vous les avez comblés de tant de faveurs, vous avez divisé la mer, vous leur avez fait passer les eaux à pied sec, vous avez enseveli dans les flots leurs ennemis qui les poursuivaient; dans leur détresse vous leur avez fait pleuvoir la manne au désert, les conduisant « par la main de Moïse et d’Aaron » ; et néanmoins ils vous ont chassé de leur terre, en sorte que votre voie a été dans la mer, et qu’ils n’ont point connu vos traces.

1. Ps. LXXVI, 21. —  2, Gen. XXXII, 31.

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXVII.

LES FIGURES DE L’ANCIENNE LOI.

Le Prophète nous avertit de chercher un sens caché dans ces figures que tous les enfants de la synagogue n’ont pas comprises. Le Prophète, s’adressant au peuple, parle au pluriel, parce que tous doivent écouter la loi, et avec humilité. Ce peuple ou la génération venir, c’est l’Eglise formée des Juifs et des Gentils. Evitons les châtiments consignés par te Prophète, châtiments figuratifs bien au-dessous de la réalité, Il dit les énigmes dès le commencement, c’est-à-dire depuis la délivrance d’Egypte. Dieu commence à parler lui-même, puis il se sert d’un homme pour parler en son nom. Pour cet homme, le  commencement c’est l’Ancien Testament que domine la crainte ; la fin, c’est le Nouveau avec la grâce et la charité. Dans l’un tout est promesse figurative, dans l’autre tout s’accomplit. La loi est un témoignage parce qu’elle a mis en évidence le péché; les Juifs l’ont reflue pour la faire connaître aux chrétiens sans l’avoir eux-mêmes comprise, parce qu’ils n’avaient pas le coeur en haut, ni la foi en Dieu : ils ne s’attachaient point à Dieu pour faire le bien par sa grâce. Ils comptaient sur leurs oeuvres, et ont tourné le dos an jour du combat; eux, les privilégiés de Dieu, les premiers n’ont point gardé son alliance, et dais les oeuvres extérieures leur coeur, qui n’était pas en Dieu, n’était pas d’accord avec les mains. Ils ont oublié les merveilles opérées en présence de Moïse, d’Aaron, des anciens qui étaient en Israël, comme saint Paul pour les premiers fidèles. L’Egypte est pour nous le monde, Tanis l’humilité. Dieu, qui retint les eaux, peut arrêter nos convoitises coupables, éclairer notre marche, nous abreuver de l’Esprit-Saint. Ils eurent soif, Ou mieux, leur coeur n’avait aucune sève, ils demandaient de la nourriture sans croire pie Dieu pût leur en donner. Dieu leur en donna d’abord, puis les châtia. La foi leur est donné le Verbe qui eût ouvert les nuées ou tu bouche des prédicateurs pour en faire tomber la parole de l’Evangile, ce mène pain qui nous vient par saint Paul. Notre indocilité provoque la colère du Seigneur qui n’épargne -pas même ses élus. Les Juifs recherchaient Dieu par crainte de la mort, et non pour lui-même; ils attendaient de sa bonté L’impunité de leurs crimes. Dieu pardonne sans doute, mais en cette vie, comme il fit tant de fois pour ce peuple qui aurait dû profiter des plaies d’Egypte. Dieu se servit des mauvais anges pour exercer sa justice, comme il se sert quelquefois des bons. Quant aux incrédules, ils, sont la propriété des démons. L’endurcissement des Egyptiens est l’effet de l’abandon de Dieu, abandon qui les portait à haïr son peuple. Telle est la domination des mauvais anges, dont nous délivre la grâce de Dieu seulement, qui nous arrache à la puissance des ténèbres pour nous transporter au ciel, comme ce peuple arriva à la terre promise. Nous sommes alors les brebis du Seigneur, qui chasse devant nous les erreurs, nous met à la place des auges rebelles. Irrité de nouveau, Dieu rejeta le tabernacle de Silo, permit que l’arche fût prise, puis frappa les Philistins comme il frappe toute âme lâche. Il rejette en grande partie le peuple juif, choisit Juda d’où naquit le Christ; de là le peuple chrétien fondé pour les siècles, enfanté par les églises juives, issu des Gentils, que Dieu fait paître dans la foi et dans l’innocence.

1. Ce psaume contient le récit de tout ce que Dieu a fait pour le peuple ancien le Prophète avertit le peuple nouveau d’éviter l’ingratitude à l’égard des bienfaits de Dieu, de ne point provoquer sa colère, de recevoir ses faveurs avec soumission et fidélité, de n’être point « comme leurs pères, une race indocile et rebelle, une race qui n’a point redressé son coeur, et dont l’âme n’a point mis sa confiance en Dieu 1 ». Tel est le but du psaume, son utilité, l’excellent fruit qui nous en reviendra. Bien que tout y soit clair, et facile à exposer, le titre néanmoins attire notre attention. Ce n’est pas sans sujet qu’il porte : « Intelligence d’Asaph 2» ; c’est afin que, loin de s’arrêter à la superficie, le lecteur attentif cherche un sens plus caché. Puis, avant de rappeler et d’exposer toutes ces merveilles, qui semblent n’avoir besoin que d’être dites pour être comprises, le Prophète s’écrie « J’ouvrirai la bouche en paraboles, j’exposerai

1. Ps. LXXVII, 8.— 2. Id. I.

« les propositions depuis te commencement 1». Qui ne sortirait de son sommeil? Qui oserait lire à la hâte et regarder comme intelligibles des figures, des paraboles, dont le nom seul indique un sens plus profond qu’il faut rechercher? Parabole est en effet un mot grec employé dans le latin, et qui indique une comparaison; car, chacun le sait, dans la parabole on compare ce que l’on dit avec ce que l’on veut faire entendre. Quant aux propositions, appelées en grec problemata ce sont des questions que la discussion doit résoudre. Qui donc alors oserait lire en courant des paraboles et des propositions? Qui, au contraire, à ces mots, ne redoublerait d’attention pour les comprendre et en tirer du fruit?

2. « Ecoutez ma loi, ô mon peuple 2 », est-il dit. Qui parle de la sorte, sinon Dieu, croirons-nous ? C’est lui qui a donné sa loi à son peuple qu’il avait rassemblé après l’avoir tiré de l’Egypte; et cette assemblée porte le nom

1. Ps. LXXVII, 2. — 2. Id. 1.

220

de synagogue, œ que désigne encore Asaph. Mais cette parole: «Intelligence d’Asaph », indiquerait-elle ce que comprenait un homme du nom d’Asaph, ou bien doit-on l’entendre au figuré, de ce qu’a pu comprendre la synagogue, ou ce tnême peuple à qui l’on dit: « Ecoutez ma loi, ô mon peuple? » Mais alors pourquoi un prophète nous dirait-il de ce même peuple : « Israël ne m’a point connu, e mon peuple a manqué d’intelligence ? » Assurément il y avait dans ce peuple des hommes qui comprenaient,qui croyaient ce qui a été révélé depuis, et qui par cette croyance appartenaient, non plus à la lettre de la loi, mais à l’esprit de grâce. Car ils ne manquaient pas de foi, ceux qui ont pu prévoir et prédire que cette foi nous serait révélée en Jésus-Christ, et que tous ces rites mystérieux de l’ancienne loi n’étaient que des ombres de l’avenir. N’y eut-il que les Prophètes pour avoir cette foi, et le peuple ne l’eut-il point ? Il l’avait sans doute, et tous ceux qui écoutaient fidèlement les Prophètes, recevaient la même grâce pour croire ce qu’ils entendaient. Mais le mystère du royaume des cieux était voilé dans l’Ancien Testament, pour être révélé dans le Nouveau, quand les temps seraient accomplis. « Je ne veux point », dit l’Apôtre, « vous laisser ignorer, mes frères, que vos pères ont tous été sous la nuée, qu’ils ont tous passé la mer Rouge, qu’ils ont tous été baptisés sous la conduite de Moïse dans la nuée et dans la mer, qu’ils ont tous mangé le même pairs mystérieux, qu’ils ont tous bu le même breuvage spirituel. Car ils buvaient de l’eau de la pierre mystérieuse, pierre qui les suivait, et cette pierre était le Christ 2 ». C’était donc le même pain mystérieux, le même breuvage que le nôtre, le même par la signification, et non en apparence : car ce même Christ qui était pour eux figuré dans la pierre s’est manifesté à nous dans sa chair. « Mais », poursuit l’Apôtre, « la plupart d’entre eux ne furent point agréables au Seigneur. Tous à la vérité mangèrent la même nourriture spirituelle, tous burent le même breuvage spirituel», c’est-à-dire un breuvage qui avait une signification spirituelle: « Mais tous ne furent pas agréables à Dieu ». L’Apôtre dit que « tous ne furent pas agréables »; il y en avait donc plusieurs qui plaisaient à Dieu : les mystères étaient

1. Isa. 1, 3. — 2. I Cor. X, 1-5.

communs à tous, mais la grâce qui est la force des sacrements, n’était pas commune à tous. Aujourd’hui en pleine lumière de cette foi qui était alors voilée, tous sont baptisés au nom du Père, et du Fils et du Saint-Esprit 1, c’est pour tous le même bain de la régénération; mais cette grâce, marquée par les sacrements, et par laquelle les membres du Christ sont régénérés dans leur chef, n’est pas la même pour tous. Car les hérétiques ont le même baptême, aussi bien que les faux frères qui sont dans la communion catholique. Il est donc vrai de dire ici que « tous ne furent « point agréables à Dieu ».

3. Ce n’est pas inutilement néanmoins, alors comme aujourd’hui, que cette voix se fait entendre : « Ecoutez ma loi, ô mon peuple ». On voit dans tous les exemplaires que le Prophète ne dit pas: Ecoute; mais bien: « Ecoutez ». Car le peuple se compose de nombreux individus, et c’est à tous que s’adresse au pluriel cette parole qui suit : « Inclinez l’oreille aux paroles de ma bouche ». « Ecoutez » a le même sens que « prêtez l’oreille », et « ma loi » est répétée dans ces expressions, « les paroles de ma bouche ». Il écoute en effet pieusement la loi de Dieu et les paroles de sa bouche, celui dont l’oreille s’incline avec humilité, non pas celui qui élève la tête avec arrogance. Une eau que l’on verse est recueillie dans les bas. fonds de l’humilité, et ne tient point sur le cône de l’orgueil. Aussi est-il dit ailleurs: « incline l’oreille, et reçois les paroles e de l’intelligence 2 » . Nous le voyons suffisamment, ce psaume est de l’intelligence à Asapb, car dans le titre, ce mot intelligence est au génitif; il y a de l’intelligence, et non intelligence, et nous devons l’écouter en inclinant l’oreille, ou avec une humble piété. Et même il n’est pas dit d’Asaph, mais bien à Asaph, comme nous le voyons par l’article grec, et dans certains exemplaires. Ces paroles sont donc des paroles d’instruction, des leçons comprises données à Asaph; et Asaph n’est point un seul homme, mais bien le peuple de Dieu dont nous ne devons pas nous séparer. Sans doute le mot de Synagogue convient particulièrement aux Juifs, celui d’Eglise aux chrétiens, comme on dit un troupeau de bêtes, une réunion d’hommes ; cependant nous voyons le nom d’Eglise donné à la Synagogue, et c’est à nous qu’il convient plus

1. Matth. XXVIII, 19. — 2. Prov. XXII, 17

221

particulièrement de dire : «Sauvez-nous, Seigneur, notre Dieu, rassemblez-nous du milieu des peuples, afin que nous confessions votre nom 1 ». Nous ne devons pas rougir, niais plutôt rendre à Dieu d’ineffables actions de grâce, de ce que nous sommes les brebis de ses mains, qu’il avait en vue quand il disait: J’ai d’autres brebis qui ne sont point de ce bercail, il me faut les amener, afin qu’il n’y ait qu’un seul troupeau et un seul pasteur 2; enjoignant le peuple fidèle sorti de la gentilité au peuple fidèle venu des Juifs, dont il disait plus haut : « Je ne suis envoyé qu’aux brebis perdues de la maison d’Israël 3». Car toutes les nations seront  rassemblées devant lui, et il les séparera comme le berger sépare les boucs des brebis 3. Cette parole donc: « Ecoutez ma loi, ô mon peuple, inclinez l’oreille aux paroles de ma bouche», nous devons comprendre qu’elle est adressée, non plus aux Juifs, mais à nous-mêmes, ou du moins à nous comme aux Juifs. Car après avoir dit: « Mais la plupart d’entre eux ne furent point agréables à Dieu», pour montrer qu’il s’agit des Juifs qui déplurent à Dieu, l’Apôtre ajoute : « Ils périrent dans le désert », puis : « Or, toutes ces choses ont été des figures de ce qui nous regarde, afin que nous ne nous livrions pas aux mauvais désirs, comme ils s’y abandonnèrent. Ne devenez point idolâtres comme quelques-uns d’eux, ainsi qu’il est écrit: Le peuple s’assit pour manger et pour boire, et ils se levèrent pour se réjouir.

Ne commettons point la fornication, comme le firent quelques-uns, et vingt-trois mille périrent en un seul jour. Ne tentons point le Christ, comme le tentèrent quelques-uns qui furent tués par des serpents.

Ne murmurez point comme quelques-uns d’eux murmurèrent et furent frappés par l’ange exterminateur. Or, toutes ces choses qui leur arrivaient, étaient des figures : elles ont été écrites pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps 5». Ces chants sont donc principalement pour nous. Aussi, entre autres choses, est-il dit dans ce psaume : « Afin de donner la lumière à une autre génération, aux fils qui doivent naître et nous suivre ». Or, si la mort que donnaient les serpents, si les coups de l’ange  exterminateur; si la fureur du glaive, n’étaient que des figures, comme le

1. Ps. CV, 47.— 2. Jean, X, 16. — 3. Matth. XV, 21.— 4. Id. XXV, 92. — 5. I Cor. X, 5-11.

dit clairement saint Paul, bien que ces maux soient des faits réels ; car il ne dit pas Tout cela se disait ou s’écrivait en figure; mais: « Tout cela leur arrivait en figure » : avec quel pieux empressement ne devons-nous point éviter les maux dont elles étaient la menace figurative ? De même en effet que dans les biens la réalité figurée dépasse de beaucoup la figure elle-même, de même en fait de malheurs, ceux que nous représentent les figures sont incomparablement plus à craindre, que ces calamités déjà si grandes qui étaient figuratives. De même encore que la terre de la promesse, où l’on conduisait ce peuple, n’est rien en coin para ison de ce royaume des cieux, où se dirige le chrétien; de nième ces châtiments, quelque sévères qu’ils soient, ne sont rien en comparaison des peines dont ils sont le symbole. Ce que saint Paul appelle ici figures, le Psalmiste, autant que nous pouvons le voir, l’appelle paraboles et énigmes. Nous ne devons pas nous attacher aux faits accomplis, mais bien aux instructions qu’ils nous donnent par une comparaison très-juste. Nous, peuple de Dieu, écoutons donc sa loi, et inclinons notre oreille aux paroles de sa bouche.

4. « J’ouvrirai ma bouche en paraboles», dit le Prophète, « je dirai les énigmes dès le commencement 1 ». La suite nous- montre assez quel est ce commencement dont le Prophète veut parler. Ce n’est point la création du ciel et de la terre, ni même la création de l’homme et du genre humain, c’est la délivrance de l’Egypte, alors que ce peuple fut réuni en un corps, en sorte que les instructions s’adressent à Asaph, qui signifie réunion. Mais, hélas ! quand le Prophète s’écriait : « J’ouvrirai la bouche en paraboles», pourquoi ne daignait-il pas ouvrir aussi notre intelligence ? Si seulement, en ouvrant la bouche en paraboles, il nous découvrait aussi ces paraboles elles-mêmes ; si en nous disant des énigmes, il nous en donnait aussi l’explication, nous ne serions point à la torture. Mais il y a ici une telle obscurité, une telle nuit, que même avec son secours, si nous parvenons à en tirer de quoi nourrir nos âmes, nous aurons encore mangé notre pain à la sueur de notre front 2; et cette peine à laquelle nous sommes condamnés depuis longtemps, pèse à la fois, non-seulement sur le corps, mais encore sur l’âme. Que le Prophète

1. Ps. LXXVII, 2. — 2. Gen. III, 19.

222

parle donc, et nous, écoutons ses paraboles et ses énigmes.

5. « Combien de merveilles nous avons entendues et apprises, combien d’événements  nous ont racontés nos pères 1 !». C’est le Seigneur qui a parlé plus haut; à qui en effet attribuer ces paroles: « Ecoutez ma loi, ô mon peuple? » Comment donc est-ce un homme qui parle tout à coup? Car voici le langage d’un homme: « Combien de merveilles nous avons entendues et apprises, combien d’événements nous ont racontés nos pères ! » Ou plutôt, c’est Dieu qui, voulant parler par l’entremise d’un homme, ainsi que l’a dit l’Apôtre: « Voulez-vous éprouver la puissance du Christ qui parle par ma bouche 2? »

c’est Dieu, dis-je, qui a lui-même parlé tout d’abord, de peur qu’on ne méprisât un homme, si un homme venait à parler. Telle est en effet la parole divine, qu’elle s’insinue par les séns de notre corps c’est le créateur qui stimule, par une action invisible, la créature qui lui est soumise mais ce n’est point sa substance qui se change en quelque chose de corporel ou de temporel, afin de se servir de signes matériels et palpables, qui puissent agir sur les yeux et sur les oreilles, pour manifester sa volonté, autant que des hommes la peuvent comprendre. Si un ange peut se servir de l’air, d’un nuage, du feu, ou de quelque autre nature ou apparence qui ait du corps, si l’homme peut, au moyen d’un regard, d’un mot, de la main, d’une plume, de lettres, ou par tout autre signe, indiquer les secrets de son coeur ; et même si, tout homme qu’il est, il peut avoir pour messagers d’autres hommes, s’il dit à l’un : Allez, et il va; à l’autre: Venez, et il vient; et à son serviteur: Fais ceci; et il le fait 3: avec quelle puissance, et quelle efficacité bien plus grande, le Seigneur à qui tout est soumis, ne pourra-t-il pas se servir d’un ange ou d’un homme pour annoncer ce qu’il lui plaît. C’est donc un homme qui dit: « Combien de merveilles nous avons entendues et apprises , combien d’événements nous ont racontés nos pères ! » Et néanmoins nous devons écouter ces paroles comme celles de Dieu, et non comme des fables humaines. C’est pour cela que Dieu a commencé à dire: « Ecoutez ma loi, ô mon peuple, inclinez l’oreille aux paroles de ma bouche.

1. Ps. LXXVII, 1. — 2. II Cor. XIII, 3. — 3. Luc, VII, 8.

J’ouvrirai la bouche en paraboles, je dirai les énigmes depuis le commencement. Combien de merveilles », répond le Prophète, « avons-nous entendues et apprises, combien d’événements nous ont racontés nos pères !» « Nous avons entendu et appris », dit le Prophète ; ainsi dit-il ailleurs : « Ecoute et vois, ô ma fille . Ce qui a été entendu dans l’ancienne loi, est compris dans la nouvelle: entendu quand se faisait la prophétie, comme quand elle s’accomplissait. Accomplir la promesse, c’est ne point tromper ceux qui l’ont écoutée. « Combien d’événements nous ont racontés nos pères », Moïse et les Prophètes.

6. « Ils n’ont pas été cachés à leurs enfants, de génération en génération ». Ce qui est génération pour nous, c’est la naissance spirituelle qui nous a été donnée. « Ils annonçaient les louanges du Seigneur, ses grandeurs, et les merveilles qu’il faites 2 ». Le sens des paroles est celui-ci : « Nos pères nous apprenaient ces merveilles, en publiant les louanges du Seigneur ». Nous louons Dieu afin de l’aimer. Quel amour est plus avantageux?

7. « Il a suscité un testament en Jacob, et établi sa loi en Israël 3 ». Tel est le commencement dont il a été dit : « Je dirai les énigmes depuis le commencement ». L’Ancien Testament est donc le commencement, et le Nouveau est la fin. C’est la crainte qui domine dans la loi, et « le commencement de la sagesse, c’est la crainte du Seigneur 4 ». « Or, la fin de la loi est le Christ qui doit justifier ceux qui croiront 5; c’est par sa grâce que la charité a été répandue dans nos coeurs, par le Saint-Esprit qui nous a été donné 6, et la charité parfaite bannit toute crainte 7, puisque c’est en dehors de la loi, que la justice de Dieu est manifestée aujourd’hui. Mais comme la Loi et les Prophètes lui rendent témoignage 8 », c’est pour cela que « Dieu a établi un témoignage en Jacob, et donné sa loi en Israël ». Aussi ce tabernacle dont la construction était une oeuvre si admirable et pleine de si grandes figures, a-t-il été appelé tabernacle du témoignage 9. C’est là qu’était le voile qui cachait l’arche de la loi, comme le ministre de la loi avait aussi un

1. Ps. XLIV, 11. — 2. Id. LXXVII, 4.— 3. Id. 5.— 4. Id. CX, 10.— 5. Rom. X, 4.— 6. Id. V, 5. — 7. I Jean, IV, 18.— 8. Rom. III, 21.— 9. Exod. XL, 2.

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voile sur la face, parce que c’était alors le temps des figures et des énigmes. Tout ce que l’on disait, tout ce que l’on faisait alors était caché sous les ombres figuratives, on ne le voyait qu’à travers l’obscurité des symboles. « Mais », dit l’Apôtre, « quand tu auras passé au Christ, le voile sera enlevé 1 ». Toutes les promesses de Dieu ont en lui leur vérité, leur amen 2. Quiconque adhère au Christ, possède tout bien, même sans le comprendre dans la lettre de la loi; quiconque lui demeure étranger, ne comprend rien, ne possède rien. « Il a établi un témoignage en Jacob, et donné sa loi en Israël » . C’est là une répétition comme à l’ordinaire. Car « établir un témoignage », a le même sens que « donner sa loi »; et « en Jacob », le même sens que « Israël ». Ce sont là en effet les deux noms d’un même homme, de même que la loi et le témoignage sont les deux noms d’une même chose. Mais, dira quelqu’un, n’y a-t-il pas une différence entre « susciter » et « établir? » Il y en a une, sans doute, comme entre «Jacob » et « Israël ».

Ce ne sont point là deux hommes différents, niais deux noms donnés au même personnage, pour des causes différentes; Jacob ou supplantateur, parce qu’en naissant il tenait le pied de son frère; Israël parce qu’il vit Dieu 3. De même « il suscita », diffère de établir. Le Prophète, en effet, si je ne me trompe, a dit : « Il suscita le témoignage », parce que ce témoignage suscita quelque chose. « Sans la loi », dit l’Apôtre, « le péché était mort, et moi je vivais, lorsque je n’avais point de loi : mais le commandement étant survenu, le péché a repris la vie ». Voilà donc ce qu’a suscité la loi, qui est dès lors appelée témoignage; elle a mis en évidence ce qui demeurait caché, comme le dit ensuite saint Paul: « Mais le péché, pour se «montrer péché, m’a donné la mort par ce qui était bon ». Cette expression : « Il a imposé sa loi», désigne en quelque sorte un joug imposé aux pécheurs: de là cet autre mot: « La loi n’est pas imposée au juste 5 ». C’est donc un témoignage, puisqu’il devient une preuve ; et c’est une loi, parce qu’elle est une injonction, et néanmoins c’est une seule et même chose, De même donc que le Christ est une pierre, et que pour les fidèles il est la pierre angulaire 6, mais pierre de scandale et

1. II Cor, III, 13, 16.— 2. Id. 1, 20.— 3. Gen. XXV, 25; XXXII, 38. — 4. Rom. VII, 8, 9, 33.— 5. I Tim. 1, 9.— 6. Ps, CXVII, 22.

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pierre d’achoppement pour les incrédules ; de même la loi est un témoignage; pour ceux qui usent mal de la loi, témoignage qui sert à les convaincre et à les châtier; pour ceux qui en usent avec droiture, témoignage qui démontre à qui les pécheurs doivent recourir pour être délivrés. « Car c’est par sa grâce, que Dieu nous donne la justice, qui a son témoignage dans la loi et les Prophètes, et qui justifie l’impie 3. Quelques-uns ignorant cette justice, et voulant établir celle qui leur est propre, ne se sont point soumis à la justice de Dieu 1».

8. « Combien a-t-il adressé d’ordonnances à nos pères, afin qu’ils les tissent connaître à leurs fils, à la génération qui viendra, aux fils qui sont à naître et qui viendront, et qui les raconteront à leurs enfants; afin qu’ils mettent leur espérance en Dieu, qu’ils n’oublient point les oeuvres du Seigneur, et qu’ils recherchent ses préceptes ; afin qu’ils ne deviennent point comme leurs pères, une race indocile et rebelle; une race dont le coeur n’a pas été droit, dont l’esprit n’a pas été fidèle là Dieu 2 ».

Ces paroles désignent en quelque sorte deux peuples, un peuple de l’Ancien, et un peuple du Nouveau Testament. Car le Prophète, en disant: « Combien il a adressé d’ordonnances à nos pères, afin de les faire connaître à leurs fils »;

fait voir qu’ils ont reçu ces ordonnances, « afin de les faire connaître à leurs fils »; mais il ne dit point qu’ils les aient eux-mêmes connues ou accomplies : ils les recevaient seulement « pour  transmettre à une autre génération », ce qu’ils n’avaient pas compris eux-mêmes. « Les enfants qui naîtront et qui s’élèveront ». Ceux qui sont nés ne se sont point élevés: leur coeur n’était point en haut, mais bien sur la terre. Ce n’est qu’avec le Christ qu’on s’élève; de là cette parole : « Si vous vous êtes relevés avec le Christ, cherchez les choses d’en haut

3. Qu’ils disent à leurs enfants », s’écrie le Prophète, « de mettre en Dieu leur espérance ». C’est ainsi que les justes ne cherchent point à établir leur propre justice, mais qu’ils découvrent leur voie en Dieu lui-même, espèrent en lui, afin que sa grâce agisse en eux 4. « Et qu’ils n’oublient point les oeuvres de Dieu », en s’élevant eux-mêmes, en vantant leurs oeuvres,

1. Rom. X, 3.— 2. Ps. LXXVII, 5-8. — 3. Colos. III, 1.— 4. Ps. XXXVI, 5

comme si elles étaient leurs oeuvres; tandis que c’est Dieu qui, dans sa miséricorde, opère, chez tous ceux qui font le bien, et le vouloir et le faire 1. « Et qu’ils recherchent ses commandements ». Comment les chercher, s’ils les savent déjà? « Combien», dit le Prophète, « il a fait d’ordonnances à nos pères, qui doivent les transmettre à leurs fils, afin qu’une autre génération en ait connaissance ».

Que connaîtra-t-elle? Assurément les commandements qu’il a faits. Comment rechercheront-ils, sinon qu’en mettant leur confiance en Dieu, ils rechercheront en lui la grâce de les accomplir? «Afin qu’ils ne deviennent point, comme leurs pères, une génération indocile et rebelle, une génération dont le coeur n’a pas été droit ». Et il nous en explique aussitôt le motif: « Leur esprit», dit-il, « n’a pas été fidèle à Dieu » ; c’est-à-dire qu’ils n’ont pas eu cette foi, qui obtient de faire ce que la loi commande. Car la loi divine s’accomplit quand l’esprit de l’homme se met en accord avec l’esprit de Dieu et cela n’arrive que par la foi en celui qui justifie l’impie 2. Telle est la foi que n’eut point cette génération indocile et rebelle; de là cette parole du Prophète : « Son esprit n’avait point mis sa foi en Dieu». Cette expression désigne admirablement la grâce de Dieu, qui ne se borne point à effacer le péché, mais qui se fait du coeur de l’homme un coopérateur dans les bonnes oeuvres comme si le Prophète disait: Son esprit ne s’est point confié à Dieu. Pour le coeur, en effet, se confier en Dieu, c’est croire que nous ne pouvons sans Dieu arriver à la justice, mais bien avec Dieu. C’est encore là croire en Dieu, ce qui est plus que croire à Dieu. Souvent, en effet, il nous faut croire au premier homme venu, bien qu’il ne faille point croire en lui. Croire en Dieu, c’est donc nous attacher en lui par la foi, afin d’agir avec Dieu qui fait le bien. «Sans moi», dit l’Evangile, « vous ne pouvez faire aucun bien 3». Que pouvait dire de plus l’Apôtre, qui nous déclare que : « Celui qui s’attache à Dieu devient un même esprit 4 ? » Autrement la loi n’est qu’un témoignage pour condamner le coupable, et non pour l’absoudre. Elle est une lettre menaçante qui convaincra les prévaricateurs, et non un esprit de grâce qui délivre et justifie les coupables. Donc cette

1. Philipp. II, 13. — 2. Rom. IV, 5. — 3. Jean, XV, 5. — 4. I Cor, VI, 17,

génération, dont l’exemple est à éviter, fut indocile et rebelle, parce que « son esprit ne se confia point dans le Seigneur » : parce que si elle crut parfois à Dieu, elle ne crut point en Dieu : elle ne s’attacha point à Dieu par la foi, afin que sanctifiée par Dieu, elle put faire avec lui le bien qu’il eût fait en elle.

9. Continuons : « Les enfants d’Ephrem qui bandent l’arc et lancent la flèche, ont tourné le dos au jour du combat 1».

En poursuivant la loi de la justice, ils ne sont point parvenus à la loi de la justice 2. Pourquoi? Parce qu’ils ne l’ont point recherchée par la foi. C’était en effet une génération dont l’esprit n’avait point cru en Dieu, et ils attendaient tout de leurs oeuvres. Bander l’arc pour tirer des flèches, c’est là une oeuvre extérieure, comme celle de la loi, mais ils n’ont point ainsi redressé leur coeur, où le juste vit de la foi 3 qui agit par la charité 4; or, c’est par la charité que l’on s’attache à Dieu qui, par sa grâce, opère en l’homme le vouloir et le faire 5. Qu’est-ce, en effet, que bander l’arc, lancer la flèche, et tourner le dos au jour du combat, sinon écouter, pro mettre d’accomplir la loi au jour qu’on l’entend proclamer, puis fuir au jour de la tentation, s’exercer à la guerre et lâcher pied à l’heure de la bataille?

Le Prophète a dit avec raison : « Ils ont bandé et lancé l’arc »; lorsqu’il aurait dû dire, ce semble, bander l’arc, et lancer les flèches, car on ne jette pas l’arc, on s’en sert pour lancer quelque chose. Ou bien, c’est une locution, comme celle dont nous avons déjà parlé à propos de cette expression: « Il a suscité un témoignage », pour dire, il a suscité quelque chose à propos de ce témoignage; alors « lancer l’arc » signifierait lancer une flèche avec l’arc: ou bien il y a de l’obscurité dans les paroles, il y a un mot qu’il faut sous-entendre, et alors tel serait l’ordre véritable : « Les enfants d’Ephrem bandent l’arc, et lancent», sous-entendu, des flèches; et le sens complet serait, bandent l’arc, et lancent des flèches. S’il y avait en effet: bander et lancer des flèches, il né faudrait pas comprendre, bander des flèches; mais après l’expression « bander », il faudrait sous-entendre « l’arc », bien que cette expression fût omise. Toutefois, quelques exemplaires grecs portent , dit-on , « bander et lancer avec l’arc » ; il faut assurément sous-entendre

1. Ps. LXXVII, 9.— 2. Rom. IX, 31. — 3. Id. I, 17.— 4. Gal. V, 6.— 5. Philipp. II, 13.

« des flèches ». Mais par ces enfants d’Ephrem, le Prophète veut indiquer ici toute cette génération corrompue, et la partie désigne la généralité.

Peut-être a-t-il choisi cette partie pour désigner le peuple tout entier, parce que c’était d’eux principalement qu’on devait se promettre le plus de bien ; puisqu’ils sont nés de celui que Jacob bénit comme son petit-fils, qu’il toucha de sa droite et qu’il préféra à son aîné par une bénédiction mystérieuse, bien que Joseph l’eût placé à gauche parce qu’il était le plus jeune 1. Le reproche que l’on fait ici à cette même tribu, le silence de l’Ecriture sur la manière dont elle répondit à cette bénédiction, nous font comprendre qu’il y avait dans les paroles de Jacob un mystère, plus grand que ne l’attend la prudence de la chair. Elles marquaient en effet que les derniers seraient les premiers, et les premiers les derniers 2, lors de l’avènement du Sauveur, dont il est dit : « Celui qui vient après moi, est fait devant moi 3 ». Ainsi le juste Abel a été préféré à son frère 4, Isaac à Ismaël 5, Jacob à Esaü né avec lui, mais le premier 6: ainsi Pharès précéda par sa naissance, naquit avant son frère jumeau, qui avait voulu naître d’abord et avait montré la main 7 ainsi David fut préféré à ses frères aînés 8; ainsi enfin le peuple chrétien fut préféré au peuple Juif, selon le sens de toutes ces figures et de tant d’autres qui furent proposées, non-seulement en actions, mais encore en paroles ; et c’est pour le racheter que le Christ a été mis à mort par les Juifs, comme Abc! par Caïn 9. Voilà donc ce que figurait l’action de Jacob qui croisa les mains, pour mettre la droite sur Ephraïm placé à sa gauche; le préférant ainsi à Manassé placé à droite et qu’il touchait de sa main gauche. Ce ne sont donc point « les fils d’Ephraïm, selon la chair, qui bandent l’arc, lancent des flèches, et tournent le dos au jour du combat ».

10. Le sens de cette parole: « ils ont tourné le dos au jour du combat », est expliqué dans les versets suivants qui le disent avec clarté: « Ils n’ont point gardé l’alliance du Seigneur, et n’ont point voulu marcher dans ses lois 10». Ainsi donc, « tourner le dos au jour du combat», c’est ne point garder l’alliance du Seigneur. Ils ont donc bandé l’arc et lancé les

1. Gen. XLVIII, 14. —  2. Matth. XX, 16. — 3. Jean. I, 27, — 4. Gen. IV, 4,5. — 5. Id. XXI, 12. — 6. Id. XXV, 23. — 7. Id. XXVIII, 27-29.— 8. I Rois, XV, 12. — 9. Gen. IV, 8. — 10. Ps. LXXVII, 10.

flèches, ils ont engagé leur promesse avec empressement:

« Nous écouterons et nous ferons tout ce que le Seigneur notre Dieu nous a ordonné 1: Ils ont tourné le dos au jour du combat»; car une promesse d’obéissance ne s’accomplit point par l’attention à écouter, mais dans la tentation. Celui dont l’esprit est en Dieu, éprouve alors que Dieu est fidèle, qu’il ne l’exposera point à une tentation au-dessus de ses forces, mais lui ménagera dans la tentation une issue, afin qu’il puisse la surmonter et ne tourne point le dos au jour du combat. Quant à celui qui se glorifie en soi-même, et non pas en Dieu 2, quelque promesse qu’il ait faite d’être ferme, bien qu’il bande l’arc et lance des flèches, il tourne le dos au jour du combat. Parce que son esprit ne s’était point confié en Dieu 3, voilà que l’Esprit de Dieu n’est point en lui; et comme il est écrit : « N’ayant point cru, il ne sera point protégé 4 ». Quand après ces paroles : « Ils n’ont point observé le testament du Seigneur », le Prophète ajoute : « Et ils n’ont point voulu marcher dans sa loi»; il répète la pensée précédente avec une certaine explication. Il nomme « Loi de Dieu », ce qu’il avait appelé plus haut, « le Testament de Dieu », en sorte que cette parole : « Ils n’ont point gardé », se trouve répétée dans « ils n’ont point voulu marcher ». Mais comme il pouvait dire plus simplement: Ils n’ont point marché dans sa loi; il me semble qu’il veut nous faire peser quelque peu, pourquoi il a préféré dire : « Ils n’ont point voulu marcher », au lieu de : ils n’ont point marché. On aurait pu croire que la loi des oeuvres est suffisante pour la justification, en voyant les hommes faire à l’extérieur les oeuvres prescrites, bien qu’au fond de leur coeur ils eussent mieux aimé qu’elles ne fussent point prescrites, mais les faire néanmoins : ils paraissent donc marcher dans la loi de Dieu, mais ils n’y marchent pas réellement, puisque le coeur n’y est point. Car il est impossible d’appeler oeuvre du coeur, l’oeuvre que l’on fait par crainte du châtiment et non par amour de la justice. Quant à l’action extérieure, l’homme qui aine la justice et l’homme qui craint le châtiment, s’abstiennent également de voler; les mains se ressemblent, et les coeurs sont bien différents; l’oeuvre est la même, la volonté dissemblable. De là cette

1. Exod. XIX, 8.— 2. I Cor. X, 13.— 3. Id. I, 31.— 4. Eccli. II, 15.

226

parole flétrissante : « C’est là », dit le Prophète, « une génération qui n’a pas redressé son coeur ». II n’accuse pas l’oeuvre, mais le coeur. Quand le coeur est droit, les oeuvres sont droites; mais quand le coeur n’est pas droit, les oeuvres ne sont pas droites, quelle qu’en soit l’apparence. Le Prophète nous montre aussi pourquoi cette génération perverse n’a point redressé son coeur, quand il nous dit : « Son esprit n’a pas cru en Dieu ». Dieu est droit, en effet, et en s’attachant à lui comme à la règle immuable, tout coeur humain peut se redresser, quelque tortueux qu’il ait été. Mais pour unir notre coeur à Dieu et le redresser, il faut nous approcher de lui, non par une démarche, mais par la foi. Aussi, dans l’épître aux Hébreux, est-il dit de cette génération indocile et rebelle : « La parole qu’ils entendirent ne leur servit de rien, n’étant pas unie à la foi chez ceux qui l’entendirent 1 ».

Le Seigneur donc prépare la volonté dans un coeur droit, au moyen de la foi qui a précédé, et qui nous rapproche de Dieu toujours droit, de manière à redresser notre coeur.

Cette foi est éveillée en nous par l’obéissance, alors que Dieu nous prévient et nous appelle dans sa miséricorde.

Elle applique ensuite à Dieu notre coeur qui se redresse, et plus il se redresse, plus il voit ce qu’il ne voyait point, et peut t’aire ce qu’il ne pouvait faire, Voilà ce que n’avait point fait Simon, à qui l’apôtre saint Pierre disait : « Tu n’as aucune part dans cette foi, car ton coeur n’est point droit devant Dieu 2»; nous montrant ainsi que sans Dieu notre coeur ne peut être droit, afin que les hommes commencent à ne plus marcher sous la loi comme des esclaves sous le poids de la crainte, mais qu’ils observent comme des enfants cette loi, dans laquelle n’ont point voulu marcher ces mêmes Juifs, qui sont demeurés sous le poids de leurs transgressions, C’est la charité, et non la crainte, qui donne cette volonté; et la charité est répandue dans les coeurs qui croient par le Saint-Esprit 3. C’est à eux qu’il est dit « C’est la grâce qui vous a sauvés par la foi, et cela ne vient jas de vous, c’est un don de Dieu; cela ne vient pas de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ dans les bonnes oeuvres que Dieu a préparées, afin que nous y marchions 4 », et que nous

1. Héb. IV, 2. — 2. Act. VIII, 21. — 3. Rom. V, 5.— 4. Ephés. II, 8-10.

n'imitions point ceux qui « n’ont point voulu marcher dans sa loi », qui n’ont point cru en Dieu, qui n’ont point dirigé vers lui leur voie, en espérant en lui, afin qu’il fît tout en eux.

11. « Ils ont oublié ses bienfaits, les miracles qu’il leur a fait voir, et les merveilles qu’il opéra en présence de leurs pères. Il y a ici une question qu’il ne faut pas négliger. Tout à l’heure, en parlant de leurs pères, le Prophète les appelait une race perverse et indocile. « Qu’ils ne deviennent point comme leurs pères, race indocile et rebelle, race qui n’a pas redressé son cœur », et tout le reste qu’il a dit de cette race, détournant la race à venir de l’imiter, l’engageant « à mettre en Dieu son espérance, à n’oublier point les oeuvres de Dieu, à rechercher ses préceptes »

; ainsi que nous l’avons suffisamment expliqué. Maintenant que le Prophète nous parle de cette génération qui a oublié les bienfaits de Dieu, et les merveilles qu’il leur a fait voir, pourquoi vient-il ajouter : « Les merveilles qu’il a opérées en présence de leurs pères? » De quels pères est-il question, car ils sont eux-mêmes ces 1ères, avec lesquels il ne veut point de ressemblance dans leurs enfants? Si nous entendons par là ces hommes dont ils étaient nés, comme Abraham, Isaac et Jacob, ils étaient morts depuis longtemps quand le Seigneur opéra des merveilles en Egypte. Car nous lisons ensuite : « Sur la terre d’Egypte, dans les champs de Tanis » ; c’est là, nous dit-on, que Dieu opéra des merveilles en présence de leurs pères. Ou bien ces mêmes pères étaient-ils présents en esprit, selon cette parole du Sauveur dans l’Evangile: « Car tous vivent devant lui 2?» Ne serait-il pas plus facile d’entendre par ces pères, Moïse et Aaron, et ces anciens dont l’Ecriture nous dit qu’ils reçurent le même esprit que Moïse, afin de l’aider à conduire et à supporter le peuple 3? Pourquoi ne pas les appeler des pères? Non point dans le sens que l’on donne à Dieu seul le nom de père, parce qu’il régénère dans le Saint-Esprit ceux qu’il adopte comme enfants dans l’héritage éternel; niais ce nom de père serait un nom d’honneur à cause de leur âge et de leur pieux dévouement. Ainsi saint Paul déjà vieux disait : « Ce n’est point pour vous donner de la confusion que j’écris ceci; mais ce sont des avis que je vous donne

1. Ps. LXXVII, 11, 12. — 2. Luc, XX, 38. — 3. Nomb. XI, 16, 17.

comme à des enfants bien-aimés 1» ; et pourtant il n’ignorait pas cette parole du Seigneur : « N’appelez sur la terre personne votre père; car vous n’avez qu’un seul père, qui est dans les cieux 2». Ce que le Christ n’a point dit sans doute pour ôter du discours ordinaire ce terme d’honneur, mais seulement pour nous empêcher d’attribuer, ou à la nature, ou à la puissance, ou à la sainteté d’aucun homme, la grâce de Dieu qui nous régénère pour la vie éternelle. En disant donc: « C’est moi qui vous ai engendré », il a précisé auparavant : « En Jésus-Christ et par l’Evangile », afin qu’on ne lui attribuât point ce qui appartient à Dieu.

12. Donc « cette génération indocile et rebelle a oublié les bienfaits de Dieu, les  merveilles qu’il leur a montrées, les miracles opérés en présence de leurs pères, en Egypte, dans le champ de Tanis ». Le Prophète alors commence à raconter la suite de ces merveilles. S’il y a là des paraboles et des énigmes, elles doivent, par la comparaison, nous rappeler quelques leçons. N’oublions tas le but qui est celui du psaume, et le fruit principal que nous devons en tirer; ainsi que Dieu nous le marque, en stimulant si vivement notre attention: « Ecoutez moi, ô mon peuple, inclinez l’oreille aux paroles de ma bouche » : mettons notre confiance en Dieu, n’oublions point ses oeuvres, recherchons ses préceptes : ne soyons point comme ces hères, une race indocile et rebelle, une génération dont le coeur n’est pas droit, dont l’esprit n’a point cru en Dieu. C’est à ce point qu’il nous faut tout rapporter. Ainsi tout ce que figurent ces actions symboliques, doit s’accomplir dans l’homme d’une manière spirituelle, ou par la grâce de Dieu, si ce sont des biens, ou par le jugement de Dieu si ce sont des malheurs; de même que tout cela est arrivé pour Israël ou en bénédictions, ou en châtiments contre eux et contre leurs ennemis. Si nous retenons avec soin tous ces enseignements, plaçant en Dieu notre espérance, et n’oubliant pas ses bienfaits, si nous avons pour lui non plus cette crainte servile qui redoute seulement les maux du corps, mais cette crainte chaste qui demeure dans l’éternité, et qui redoute comme une grande peine d’être privée de la lumière de justice, alors nous ne deviendrons point comme ces

1. I Cor. IV, 14.— 2. Matth. XXIII, 9.

pères, une génération indocile et rebelle. La terre d’Egypte est donc pour nous l’image de ce monde; le champ de Tanis est une plaine qui désigne la loi de l’humilité, car Tanis signifie, en hébreu, humble précepte. Recevons donc en cette vie la loi de l’humilité, afin de mériter d’être élevés en gloire dans l’autre vie, gloire que nous a promise Celui qui s’est fait humble pour nous.

13. Car celui qui a divisé la mer pour y « faire passer son peuple, qui a retenu les eaux comme dans une outre 1», en sorte que l’eau s’est arrêtée comme si elle eût été enfermée, peut aussi par sa grâce arrêter le cours de la convoitise et de nos désirs charnels, nous porter à renoncer au monde, afin que nos ennemis, c’est-à-dire nos péchés, étant abîmés dans les eaux, le peuple passe par le sacrement de baptême. Celui qui «les a conduits tout le jour à l’ombre d’une nuée, et toute la nuit à la lueur du feu 2», peut encore guider nos pas d’une manière spirituelle, si notre foi crie vers lui : « Redressez mes voies selon votre parole 3 ». C’est de lui qu’il est dit ailleurs: « Il redressera votre course, et conduira en paix tous vos pas 4 », par Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui nous a été révélé en cette vie comme au grand jour, et qui a paru en sa chair comme il apparaissait dans la nuée ; mais qui viendra au jour du jugement comme dans une nuit de terreur. Car alors la tribulation sera pour le monde comme un feu qui brillera aux yeux des justes, et qui consumera les hommes injustes. Celui « qui brisa la pierre au désert, et les désaltéra par d’abondantes eaux; qui fit sortir l’eau de la pierre, et les eaux coulèrent comme des fleuves 5», peut sans doute épancher sur l’âme altérée par la foi, les dons de l’Esprit-Saint, dont cette action était la figure; il peut le répandre de cette pierre spirituelle qui les suivait, et qui était le Christ 6; ce même Christ qui était là criant: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi »; et encore: « Celui qui boira de l’eau que je lui donnerai, des fleuves d’eau vive jailliront en lui ». Voilà ce qu’il disait, comme le marque l’Evangile, « de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui 7 ».Telle est la pierre qui a frappé le bois de la croix,

1. Ps. LXXVII, 13. — 2. Id. 14. — 3. Id. CXVIII, 133. — 4. Prov. IV, 27. — 5. Ps. LXXVII, 15, 16. — 6. I Cor. X, 4. — 7. Jean, VII, 37-39.

228

comme la verge de Moïse, afin d’en faire couler la grâce pour les fidèles.

14. Et néanmoins ces hommes, comme une « race indocile et rebelle, ont continué de pécher contre lui 1 » ; c’est-à-dire de ne point croire. C’est là en effet un péché dont l’Esprit-Saint doit convaincre le monde, comme l’a dit le Sauveur : « Il le convaincra de péché, parce qu’ils n’ont point cru en moi 2. Ils ont irrité le Seigneur dans la sécheresse », ou, selon d’autres exemplaires, « dans un désert sans eau », expression plus précise qui vient du grec, et qui n’a d’autre sens que la sécheresse. Or, cette sécheresse venait-elle du désert, ou plutôt de leur coeur? Ils avaient bu l’eau de la pierre, et alors c’était moins leurs entrailles que leurs coeurs qui étaient desséchés, et n’avaient aucune vigueur pour produire la justice. C’était néanmoins dans cette sécheresse qu’ils devaient être pins fidèles à Dieu, et le supplier de leur donner des moeurs pures, après avoir étanché leur soif; puisque c’est à lui qu’a recours toute âme fidèle : « Que mes yeux voient la justice 3 ».

15. « Ils ont tenté Dieu dans le secret de leurs coeurs, et lui ont demandé une nourriture selon leurs désirs ». Autre chose est de demander avec fidélité, autre de demander pour tenter. Le Prophète continue: « Ils murmurèrent coutre Dieu, et dirent: Dieu pourra-t-il préparer des tables au désert; sans doute il a frappé le rocher, et des eaux en ont coulé, des torrents ont inondé la terre; mais pourra-t-il nous donner du pain et dresser des tables pour son peuple 4? » C’était donc sans y croire qu’ils demandaient une nourriture selon leurs désirs. Ce n’est pas ainsi que saint Jacques nous engage à demander la nourriture de notre coeur, mais il veut que nous la demandions avec foi, et non pour tenter ou avec murmure. « Si quelqu’un de vous », dit-il, « a besoin de la sagesse, qu’il la demande à Dieu, qui répand ses dons sur tous libéralement et sans les reprocher, et la sagesse lui sera donnée: mais qu’il demande avec foi, et sans hésiter 5 ». Telle est donc la foi qui manquait à cette génération, dont le coeur n’était point droit, et dont l’esprit n’avait pas cru en Dieu.

1. Ps. LXXVII, 17.— 2. Jean, XVI, 9.— 3. Ps. XVI, 2.— 4. Id. LXIVII, 18-20. — 5. Jacques, I, 5, 6.

16. « Le Seigneur les entendit et différa, le feu de sa colère s’alluma contre Jacob, et sa fureur contre Israël 1». Le Prophète explique ce qu’il appelle un feu ; il nomme ainsi la colère de Dieu, bien que le feu véritable ait dévoré beaucoup de ces murmurateurs. Que signifie donc: « Le Seigneur entendit et différa? » Est-ce d’introduire son peuple dans la terre promise qu’il différa? Il eût pu le faire en peu de jours, mais a cause de leurs péchés ils durent être accablés au désert, où le malheur les affligea pendant quarante ans. En ce cas ce fut son Peuple qu’il différa d’introduire, et non ceux qui l’avaient tenté par leurs doutes ; car tous périrent au désert, et leurs enfants seulement entrèrent dans cette terre. Différa-t-il seulement de les châtier, et voulut-il d’abord se prêter à leur incrédule convoitise, de peur qu’ils ne vinssent à attribuer sa colère à l’impuissance où il était de subvenir à leur demande, bien qu’ils ne l’eussent faite que pour le tenter et lui ôter la confiance? Donc « il entendit et différa » sa vengeance; et après qu’il eût fait ce qu’ils avaient pensé qu’il ne pourrait faire, alors « sa colère s’alluma contre Israël ».

17. Ensuite, après cette courte exposition, le Prophète reprend le cours de son récit :

« Parce qu’ils n’ont pas cru en Dieu, ni espéré dans son salut ». Après nous avoir dit pourquoi le feu de sa colère s’est allumé contre Jacob, et sa fureur contre Israël, c’est-à-dire, parce qu’ils n’ont pas cru en Dieu ni espéré dans son salut » ; il énumère à l’instant tous les bienfaits visibles qu’ils reçurent avec ingratitude. « Il avait cependant commandé aux nuées, et ouvert les portes du ciel. Il leur avait fait pleuvoir la manne pour apaiser heur faim, et donné le pain du ciel. L’homme mangea le pain des anges 2. Dieu leur donna des viandes en abondance. Il fit élever dans les airs le vent d’Orient, et par sa puissance le vent du midi. Il répandit les viandes comme la poussière, et les oiseaux comme le sable des mers. Il les fit tomber au milieu de leur camp, autour de leurs tentes. Et ils mangèrent et furent rassasiés ; « Dieu contenta leurs désirs». Voila pourquoi il différait ; mais écoutons ce qu’il a différé. « Les viandes étaient encore dans leurs bouches,

1. Ps. LXXVII , 21. — 2. Le verset 25 est expliqué dans le discours sur le Ps. XXXIII, serm. 1, n. 6.

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quand la colère de Dieu s’alluma contre eux 1». Voilà ce qu’il avait différé. Tout d’abord « il différa » ; puis ensuite « sa colère s’alluma contre Jacob, et sa fureur contre Israël ». Si donc il avait différé, c’était dans le dessein de faire d’abord ce qu’ils croyaient impossible à sa puissance, et de les châtier ensuite comme ils le méritaient. S’ils eussent mis en Dieu leur espérance, il eût satisfait en eux, non-seulement leurs désirs charnels, mais les désirs de l’esprit. En effet, «Celui qui a pu commander aux nuées, ouvrir les portes du ciel, faire tomber la manne pour les nourrir, et leur donner le pain du ciel de manière que l’homme mangeât le pain des anges, qui leur adonné des vivres en abondance » pour rassasier ces incrédules, est assez puissant pour donner, à ceux qui croient en lui, le vrai pain du ciel dont la manne était la figure ; ce pain qui est vraiment le pain des anges, ce Verbe de Dieu, aliment incorruptible de ceux qui sont incorruptibles : c’est pour être la nourriture de l’homme qu’il s’est fait chair, et a demeuré parmi nous 2. C’est là le pain que les nuées de l’Evangile font pleuvoir dans le monde entier. Il ouvre les coeurs des prédicateurs, comme des portes célestes, pour annoncer sa parole, non plus à.une synagogue qui murmure et tente le Seigneur, mais à l’Eglise qui croit et met son espoir en lui. Celui qui « a fait lever dans les airs le vent d’orient, et souffler par sa puissance le vent du midi; qui leur fait pleuvoir les viandes comme la poussière, et les oiseaux comme le sable des mers; qui les a fait tomber au milieu de leur camp, autour de leurs tentes, pour leur en faire manger et les rassasier; qui a comblé leurs convoitises et ne les a point privés de leur désir »; celui-là peut nourrir la foi faible encore de ceux qui croient en lui sans chercher à le tenter par des signes et des paroles qui sortent de la chair, et qui traversent les airs à la façon des oiseaux. Ces paroles toutefois ne viendront point de l’Aquilon, région froide et ténébreuse, c’est-à-dire de l’éloquence mondaine qui plaît aux hommes, mais en faisant souffler dans les cieux le vent du midi. Où soufflera-t-il, sinon sur la terre ? afin que Les faibles dans la foi entendent ce qui est de la terre, et se fortifient pour comprendre les choses du ciel. « Si je

1. Ps. LXXVII, 23-31. — 2. Jean, I, 14.

vous dis des choses terrestres et que vous ne les croyiez pas, dit le Sauveur, comment croirez-vous les choses du ciel 1 ? » Il était en quelque sorte transféré du ciel, ce même saint Paul ravi jusqu’à Dieu en extase, et qui, se proportionnant à ses auditeurs, leur disait : « Je n’ai point voulu vous prêcher comme à des hommes spirituels, mais bien comme à des hommes charnels 2 ». Ravi en Dieu il avait entendu des paroles ineffables 3, qu’il ne lui état pas donné d’exprimer sur la terre en ces sons articulés qui voltigent contre l’oiseau. Il a fait souffler l’Africus par sa puissance, c’est-à-dire ces vents du midi, ces souffles de la prédication qui portent la chaleur et la lumière. Tel est l’effet « de sa puissance », afin que l’Africus ne s’attribue point ce qui lui vient de Dieu. Ces vents donc viendront d’eux-mêmes vers les hommes, et leur apporteront les paroles venues d’en haut; afin que chacun, demeurant à sa place, ramasse autour de son pavillon ces sortes d’oiseaux, et adore Dieu dans le rang qu’il occupe, et que toutes les îles des nations arrivent à le connaître 4.

18. Mais pour les infidèles, comme pour cette nation indocile et rebelle, il arrive que les viandes sont encore dans leurs bouches, quand « la colère de Dieu s’allume contre eux, et en tue un grand nombre »; c’est-à-dire la plus grande partie, ou, comme portent certains manuscrits, « les plus gras d’entre eux ». Il est vrai que nous n’avons point vu cela dans les manuscrits grecs en notre possession. Mais si tel est le sens le plus vrai, que faut-il entendre par « les plus gras », sinon les plus orgueilleux, dont il est dit que u leur « iniquité semble venir de leur plénitude 5? « Et il abattit l’élite d’Israël ». Il y avait là des élus, à la foi desquels n’avait aucune part cette génération indocile et rebelle. Mais de quoi furent-ils empêchés, sinon d’être utiles à ceux que leur affection paternelle eût voulu conseiller? De quoi peut servir la pitié humaine aux hommes qui ont irrité Dieu? L’Ecriture, en disant que les élus furent liés, n’a-t-elle pas voulu nous faire comprendre que les hommes séparés de cette race par leur vie et leurs moeurs, étaient non-seulement des modèles de justice, mais aussi des modèles de patience, puisqu’ils étaient

1. Jean, III, 12. — 2. I Cor. III, 1. — 3. II Cor. XII, 4. — 5. Sophon. II, 11 — 6. Ps. LXXII, 7.

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confondus dans les châtiments du peuple ? Car je ne vois point pour quel autre motif Dieu aurait laissé emmener en captivité les saints et les pécheurs : aussi lisons-nous dans les manuscrits grecs, non plus enepodisen, ou « il empêcha », mais qui se traduit mieux par « il lia ensemble ».

19. Mais « cette génération rebelle et indocile ne laissa pas de pécher encore et ne crut point aux merveilles du Seigneur. Et leurs jours se consumèrent dans la vanité 1 ». Ils pouvaient, s’ils eussent cru en Dieu, passer leurs jours dans la vérité, dans l’immobilité de celui à qui le Prophète dit: « Vos années ne passeront point 3 ». Donc « leurs jours s’écoulèrent dans la vanité, et leurs années dans la précipitation ». Car la vie des hommes passe bien vite, et celle qui nous paraît la plus longue, n’est qu’une vapeur de quelques instants.

20. Toutefois « dès qu’il les frappait, ils le recherchaient », non par amour de la vie éternelle, mais par crainte de perdre une vie qui n’est qu’une fumée. Ce n’était donc point ceux qut mouraient, qui cherchaient Dieu, mais ceux qui craignaient de mourir comme eux; et si l’Ecriture s’exprime comme si ceux qui mouraient eussent cherché Dieu, c’est qu’ils ne formaient tous qu’un peuple, et que le Prophète en parle comme d’un même corps. « Et ils retournaient à lui, et se hâtaient de revenir à Dieu. Ils se souvenaient que Dieu était leur refuge, que le Très-Haut était leur Sauveur 3 ». Mais tout cela n’était que pour obtenir des biens de la terre, éviter les maux de cette vie. Chercher Dieu en vue des biens temporels, ce n’est point aspirer à Dieu, mais à ces biens; ce n’est point une crainte servile, mais un libre amour, qui honore le Seigneur. Ainsi donc ce n’est point Dieu que l’on sert, mais on sert ce que l’on aime. De là vient que Dieu, qui est supérieur à tout, meilleur que tout, est plus que tout digne de notre amour et de notre culte.

21. Voyons encore la suite : « Ils l’aimaient du bout des lèvres», dit le Prophète, « mais leur langue mentait au Seigneur. Leur coeur n’était pas droit devant lui, ils n’étaient point fidèles à son alliance 4». Mais Dieu, qui pénètre les secrets des hommes, et

qui découvrait sans peine leur préférence,

1. Is. LXXVII, 32, 33. — 2. Id. CI, 28. — 3. Id. LXXVII. 34, 35.— 4. Id, 36, 37.

voyait que le langage du coeur n’était point d’accord avec celui des lèvres. Un coeur est droit devant Dieu quand il cherche Dieu pour Dieu. Il ne veut obtenir de Dieu qu’une seule faveur, qu’il réclamera toujours, c’est d’habiter dans la maison du Seigneur, et de contempler ses délices 1. C’est à lui que le coeur des fidèles a dit : Je serai rassasié, non plus des viandes de l’Egypte, ni de ses melons, ni de ses concombres, ni de l’ail, ni de l’oignon, que cette génération indocile et rebelle préférait au pain du ciel 2, ni même de la manne visible, ou de la chair des oiseaux, mais je serai rassasié quand votre gloire m’apparaîtra 3. Tel est l’héritage du Nouveau Testament auquel ce peuple ne fut point fidèle. La foi en cette alliance, bien que voilée alors, était chez les élus; aujourd’hui qu’elle est révélée, elle n’est que chez bien peu d’appelés. « Beaucoup en effet sont appelés, mais peu sont élus 4 ». Telle était donc cette race corrompue et rebelle: même en paraissant cher. cher Dieu, elle ne l’aimait que des lèvres et sa langue était menteuse; elle n’avait point pour Dieu la droiture du coeur, et lui préférait les faveurs qu’elle attendait de lui.

22. « Mais lui, plein de miséricorde, leur pardonnera leurs offenses, et ne les perdra point: sans cesse il retient sa colère, et ne laisse point s’allumer sa fureur. Il se souvient qu’ils ne sont que chair, un esprit qui s’en va pour ne plus revenir 5 ». Plusieurs, en lisant ces paroles, comptent sur la bonté de Dieu pour l’impunité de leurs crimes, même lorsqu’ils y demeurent, comme cette génération, que le Prophète appelle « indocile et rebelle, dont le coeur n’était pas droit, et dont l’esprit ne croyait point en Dieu » : avec laquelle toute ressemblance est funeste. Si. Dieu, en effet, pour parler leur langage, ne perd point les méchants, il est certain qu’il ne perdra point non plus les bons. Pourquoi ne pas choisir de préférence ce qui est hors de doute? Ceux dont la langue est menteuse, et dont le coeur tient un autre langage, pensent que Dieu est menteur, désirent même qu’il le soit, quand il menace de châtiments éternels ces prévaricateurs. Mais ni eux ne peuvent tromper Dieu par leurs «mensonges, ni Dieu nous tromper par sa vérité. Que cette génération dépravée ne dé-

1. Ps. XXVI, 4.— 2. Exod. XVI, 3. — 3. Ps. XVI, 15.— 4. Matth. XX, 16. — 5. Ps. LXXVII, 38, 39.

détériore point les oracles divins, dont elle se glorifie, comme elle a détérioré son coeur; malgré cette corruption du coeur, les paroles de Dieu demeurent incorruptibles. C’est dans ce sens, en effet, que nous pouvons entendre ces paroles de l’Evangile : « Afin que vous soyez les enfants de votre Père céleste, qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes ». Qui ne voit avec quelle patiente miséricorde il pardonne aux méchants, mais avant de les juger? C’est ainsi qu’il épargna cette nation, et réprima sa colère pour ne pas la détruire et l’exterminer entièrement; c’est là ce que nous voyons dans les paroles de Dieu, dans les supplications de Moïse pour obtenir le pardon de leurs péchés, alors que Dieu lui dit : « Je les exterminerai, et te ferai le chef d’une grande nation 2». Moïse insiste, déterminé à périr plutôt qu’eux; il savait qu’il parlait à un Dieu plein de miséricorde, qui ne pourrait le détruire, et qui leur pardonnerait en sa faveur. Voyons en effet, combien Dieu a pardonné, combien il pardonne encore. Il a introduit ces rebelles dans la terre promise, et conservé cette nation jusqu’à ce qu’ils se fussent engagés à tuer le Christ, par le plus grand de tous les crimes; bien qu’il les ait arrachés de leur terre pour les disséminer chez tous les peuples du monde, néanmoins il ne les a point détruits.

Ce peuple subsiste encore, et se conserve par une succession continuelle, portant un signe, comme autrefois Caïn 3, afin qu’on ne le détruise pas entièrement. Ainsi s’accomplit cet oracle: « Dieu est plein de miséricorde, il pardonnera leur crime, et ne les perdra point. Sans cesse il retient sa colère, et n’aie turne point sa fureur». S’il se livrait à toute sa colère, c’est-à-dire autant qu’ils en sont dignes, rien ne demeurerait de cette race criminelle. Ainsi ce même Dieu dont le Prophète chante la miséricorde et le jugement 4, pousse, encore aujourd’hui, la miséricorde jusqu’à faire luire son soleil sur les bons et sur les méchants », et à la fin du inonde, au jugement, il séparera les méchants de la lumière éternelle, pour les jeter dans des ténèbres sans fin.

23. Toutefois, afin de ne point faire violence à la parole divine, et quand elle dit : « Dieu ne les perdra point», afin de ne point dire au

1. Matth. V, 4. — 2. Exod. XXXII, 10.— 3. Gen. IV, 15.— 4. Ps. C, 1.

contraire : Il les perdra plus tard; voyons dans ce même psaume une façon de parler très-ordinaire dans l’Ecriture, et qui nous donnera une solution plus nette, et plus vraie de cette difficulté. Parlant un peu plus loin de cette nation, après avoir montré les désastres essuyés à leur sujet par les Egyptiens, et rappelé la dernière plaie, le Prophète ajoute :

« Il frappa tout premier-né sur la terre d’Egypte, les prémices de l’enfantement dans tes tabernacles de Cham. Puis il conduisit son peuple comme des brebis, et leur fit traverser le désert comme à un troupeau. Il les conduisit dans l’espérance, et ils furent sans crainte, et la mer couvrit leurs ennemis. Il les conduisit à la sainte montagne, à la montagne que sa droite avait conquise. Il chassa devant eux les nations, et leur divisa la terre comme ou divise les héritages 1 ». Si quelqu’un voulait incidenter sur ces paroles et nous dire : Comment le Prophète peut-il alléguer que Dieu leur ait fait ces grâces, puisque ceux qui sortirent de l’Egypte, ne furent pas introduits dans la terre promise, et qu’ils moururent au désert? Que répondre, sinon que l’on dit eux, parce que c’est le même peuple, par la succession des enfants ? Ainsi quand nous entendons dire, surtout que les expressions sont au futur : « Et il leur pardonnera leurs fautes et ne les détruira point: toujours il retiendra sa colère, et sa fureur ne s’allumera point »;

nous devons comprendre que cela s’est accompli dans ceux  dont l’Apôtre a dit: « De même en nos jours, les restes ont été sauvés par l’élection de la grâce ». De là cette autre parole : « Dieu aurait-il rejeté son peuple? Non, sans doute. Car moi aussi je suis enfant d’Israël, de la tribu de Benjamin, Hébreu fils d’Hébreux 2 ». L’Ecriture avait donc en vue ceux de ce peuple qui devaient croire au Christ, recevoir la rémission des péchés, et même de ce crime le plus grand de tous, qui leur fit tuer leur médecin, dans un accès de folie. Voilà ce qui a dicté cette parole du Prophète : « Dieu est miséricordieux, il leur pardonnera leurs péchés et ne les détruira point; il a surtout modéré sa colère », jusqu’au point de leur pardonner la mort même de son Fils: «Et il ne laissera point s’allumer sa fureur, puisque les restes ont été sauvés  ».

24. « Il se souvint que ce peuple est charnel,

1. Ps, LXXVII, 51-54. — 2. Rom. XI, 5, 1; Philipp. III, 5.

qu’il n’est qu’un souffle qui passe et ne revient plus». Aussi, dans ses instances miséricordieuses, les a-t-il rappelés par sa grâce, car ils ne pouvaient revenir par eux-mêmes. Comment une faible chair, comment un esprit qui passe sans retour, aurait il pu revenir à Dieu, sans l’élection de la grâce, quand le poids des châtiments qu’il a mérités l’entraîne au fond de l’abîme? Et Dieu ne vous donne point cette grâce comme une récompense, mais elle est un don gratuit, afin que l’impie soit justifié 1, que la brebis égarée retourne au bercail, non par ses propres forces, mais sur les épaules du pasteur qui la rapporte 2. Elle a bien pu s’égarer au gré de ses caprices, mais elle ne pourrait se retrouver elle-même, elle n’est retrouvée que par la bonté du pasteur qui la recherche, li n’est lias en effet sans ressemblance avec cette brebis, ce fils qui rentre en lui-même, et se dit : « Je me lèverai, et j’irai à mon père ». Un appel secret, une sainte inspiration le cherchait, et il ne doit sa résurrection qu’à celui qui donne la vie à tout : et par qui a-t-il été retrouvé, sinon par celui qui sauve et qui recherche ce qui était perdu 3? « Il était mort et il est ressuscité; il était perdu et il est retrouvé 4». C’est ainsi que l’on peut répondre à cette autre difficulté des Proverbes, alors que l’Ecriture nous dit, à propos de la voie des impies: « Quiconque marche dans cette voie, n’en reviendra point 5 ». Parole qui nous porterait au désespoir sur le compte des impies : quand l’Ecriture nous marque l’effet de la grâce; car l’homme peut bien par ses propres forces marcher dans le sentier du mal, tandis qu’il n’en peut revenir par lui-même, si la grâce ne le rappelle.

23. « Combien de fois donc » ces hommes pervers et indociles «ont-ils aigri le Seigneur au désert, et ont-ils provoqué sa justice dans les terres sans eau ? Ils sont retournés à  leurs murmures, et ont tenté Dieu, et aigri le saint d’Israël 6 ». C’est là une répétition de cette infidélité déjà flétrie; mais le Prophète ne la rappelle que pour nous énumérer les plaies dont le Seigneur frappa l’Egypte en leur considération, Ils devaient en conserver plus précieusement la mémoire, sans se montrer ingrats. Enfin quelle est la suite? « Ils oubliaient le bras du Tout-Puissant, au

1. Philipp. XV, 4, 5.— 2. Luc, XV, 5. — 3. Id. XXIX, 10.—  4. Id. XV, 18, 21. — 5. Prov. II, 19. — 6. Ps. LXXVII, 40, 41.

jour où il les délivra du joug de l’oppression ». Vient alors l’énumération des plaies de l’Egypte : « Le Seigneur a fait éclater sa puissance en Egypte, et ses merveilles dans les champs de Tanis : lorsqu’il changea leurs fleuves en sang, et leurs pluies dont on ne put boire » ; ou plutôt « toute source d’eaux », comme nous lisons dans le grec, ta ombremata, que nous traduisons en latin par scaturigines, ou des eaux qui s’élancent de dessous terre. Les Egyptiens creusèrent, et au lieu d’eau trouvèrent du sang. « Il envoya contre eux des insectes qui les dévoraient, et des grenouilles qui désolaient tout. Il livra leurs récoltes à la rouille, et leurs maisons aux sauterelles. Il fit périr leurs vignes par la grêle, et leurs sycomores par les frimas. Il livra leurs brebis à la grêle, et leurs troupeaux au feu du ciel. Il versa sur eux toute sa colère, la fureur, l’indignation, les tribulations, les influences des mauvais anges. Il élargit les voies de sa colère, et ne leur épargna point la mort, il livra leurs bestiaux à la peste. Il frappa tout premier-né de l’Egypte, et les prémices de l’enfantement sous les tentes de Cham 1.»

26. Tous ces fléaux de l’Egypte peuvent s’entendre d’une manière allégorique, selon qu’il plaît à chacun de les interpréter, et de leur trouver des analogies. Nous essayerons de le faire aussi, et nous y réussirons comme il plaira au Seigneur de nous éclairer. Nous y sommes forcés par les paroles de ce psaume: « J’ouvrirai ma bouche en parabole, j’exposerai les énigmes dès le commencement ». Aussi voyons nous dans ce récit du psaume des plaies dont l’Ecriture ne nous dit point que les Egyptiens aient été frappés, bien que tous ces fléaux soient décrits très exactement dans l’Exode. Toutefois ce n’est pas sans raison que nous lisons dans le psaume ce qui n’est pas dit ailleurs; comme nous ne pouvons y voir que des figures, nous devons comprendre que ces autres plaies qui sont arrivées très-certainement , n’ont été envoyées par Dieu et écrites par Moïse, que pour être des figures. C’est ce que nous pouvons remarquer en beaucoup d’endroits prophétiques de l’Ecriture. Elle nous raconte parfois des particularités que l’on ne trouve point dans l’histoire qu’elle en a écrite et qu’elle semble rappeler, souvent même on

1 Ps. LXXVII, 45-51.

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trouve le contraire; afin que nous jugions de là que son but n’est point celui que l’on croirait tout d’abord , mais qu’il faut nous élever à une pensée supérieure. Aussi, quant à ces paroles: « il dominera depuis la mer jusqu’à la mer, et depuis le fleuve jusqu’aux extrémités de la terre 1»; il est constant qu’elles n’ont pas été accomplies sous le règne de Salomon, que le psaume paraît chanter, tandis qu’il chante le Christ. Ainsi donc, dans ces plaies des Egyptiens, que nous marque d’une manière exacte le livre que l’on nomme Exode, et où l’Ecriture a pris soin de nous détailler ces fléaux dont ils furent accablés, nous ne trouvons pas ce que dit notre psaume; « Il détruisit leurs maisons par la rouille».

De plus, après avoir dit: « Il abandonna leurs bestiaux à la grêle », le Prophète ajoute : «Et leurs possessions au feu du ciel ». Or, nous lisons bien dans l’Exode 2, que leurs bestiaux furent frappés de la grêle, mais non que leurs possessions aient été détruites par le feu. Il est vrai qu’à la grêle se mêlent des bruits et des feux, comme le tonnerre et les éclairs; et pourtant il n’est pas écrit que ces feux aient rien consumé. Enfin il n’est point dit que les plantes flexibles que la grêle ne pouvait blesser, aient été frappées ou blessées par des coups violents, puisqu’elles furent ensuite la proie des sauterelles 3. De même encore il est dit: « Il fit périr leurs sycomores par les frimas », ce qui n’est pas dans l’Exode. Car les frimas diffèrent beaucoup de la grêle, et en hiver, pendant les nuits sereines, les frimas blanchissent la terre.

21. Quant à l’explication de ces figures, que chacun en parle comme il pourra, et que le lecteur en juge équitablement. Pour moi, l’eau changée en sang, désigne le jugement charnel que l’on porte sûr les choses. Ces insectes marquent le cynisme de ceux qui ne respectent point les parents dont ils sont nés. Les grenouilles, la vanité qui parle sans cesse. La rouille nuit d’une manière invisible, tantôt on l’appelle rouille, et tantôt canicule à quel vice comparer ce fléau, sinon à celui qui apparaît le moins, comme la confiance en soi même? C’est en effet un souffle nuisible qui la produit insensiblement dans les moissons; c’est le travail de cet orgueil secret. qui nous fait croire que nous sommes quelque chose, quand en effet nous ne sommes rien 4.

1. Ps. LXXI, 8.— 2. Exod. IX, 25. — 3. Id. X, 1-15.— 4. Gal. VI, 3.

La sauterelle est cette bouche méchante qui blesse les autres par le faux témoignage. La grêle, c’est l’injustice qui enlève le bien d’autrui, qui produit les rapines, les larcins, les pillages, et où le spoliateur perd plus que ceux qu’il dépouille. La bruine marque le péché qui refroidit la charité pour le prochain, par le froid de la nuit, dans l’obscurité de la folie. Quant au feu, s’il s’agit d’un feu séparé des éclairs et de la grêle, puisqu’il est écrit qu’ «il livra au feu leurs possessions »,ce qui paraît dire qu’elles furent incendiées, ce que l’Ecriture ne dit point du feu du tonnerre, il    semble désigner une colère violente qui porte souvent jusqu’au meurtre. La mort des troupeaux, autant que j’en puis juger, marque la perte de toute pudeur, parce que cette concupiscence, d’où provient la génération, nous est commune avec les bêtes, et la vertu de chasteté consiste à l’assujettir et à la régler. La mort des premiers-nés, c’est la perte de cette justice qui est le bien social parmi les hommes. Cependant, que tel soit le sens des figures, ou qu’un autre en donne un plus convenable, qui pourrait voir sans étonnement les dix plaies dont l’Egypte est frappée, et les dix préceptes inscrits sur les tables pour servie de code au peu pie de Dieu? Chercher l’analogie de ces deux faits, c’est-à-dire de ces plaies et de ces préceptes, nous l’avons fait ailleurs 1, et nous n’en voulons point surcharger l’explication de notre psaume: disons seulement que les dix plaies d’Egypte sont exprimées ici, quoique l’ordre diffère de celui de l’Exode, puisque au lieu des trois que nous y voyons 2, et qui manquent ici, c’est-à-dire des moucherons, des ulcères et des ténèbres, nous eu trouvons trois dans le psaume, et qui manquent dans l’Exode, c’est-à-dire, la rouille, la bruine et le feu, non le feu des éclairs, mais le feu qui consuma leurs biens, et dont l’Exode ne parle point.

28. Mais il est assez clair que Dieu, par un juste jugement, les accable de ces maux, au moyen des mauvais anges, qui travaillent dans notre siècle comme dans l’Egypte et dans les champs de Tanis, où nous devons pratiquer l’humilité, jusqu’à ce que vienne le jour où nous mériterons de sortir glorieusement de cette bassesse. Egypte, en langue

1. Sermon sur les dix plaies el les dix préceptes, tome V.— 2. Exod. VIII, 17 IX, 10; X, 22.

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hébraïque, signifie ténèbres ou tribulations, et Tanis, comme nous l’avons dit, signifie un humble commandement. Ne passons donc point légèrement star ce que le psaume nous dit des mauvais anges, à propos de ces plaies: « Il a déchaîné contre eux sa colère, son indignation, la désolation et la fureur, les influences des mauvais anges ». Qu’il y ait un diable avec ses anges, auxquels Dieu a préparé le feu éternel, il n’est aucun fidèle pour l’ignorer: mais ceux qui sont moins capables de considération, comprendront difficilement la souveraine justice de Dieu qui se sert utilement des méchants mêmes, et qui déchaîne leur puissance contre ceux qu’il juge dignes de leur méchanceté. Quant à la substance de ces esprits, quel autre que Dieu les a faits ? Mais il ne les a point faits mauvais: il en use néanmoins dans sa bonté, c’est-à-dire avec sagesse et avec justice: comme au contraire les méchants abusent pour le mal des meilleures créatures. Dieu donc se sert des mauvais anges, non-seulement pour punir les méchants, comme ceux dont il est question dans notre psaume, comme le roi Achab, qu’un esprit de mensonge séduisit par l’ordre de Dieu, afin qu’il pérît dans la guerre 1, mais encore pour mettre les bons à l’épreuve, et en évidence, comme il arriva pour Job. Pour ce qui est de cette matière corporelle des éléments visibles, je crois que les bons anges peuvent s’en servir comme les méchants, selon le pouvoir qu’ils ont reçu; de même que les hommes bons ou méchants s’en servent indifféremment, chacun à proportion de sa faiblesse. La terre est à notre usage, ainsi que l’eau, l’air et le feu, non-seulement dans ce qui est nécessaire pour sustenter notre vie, mais encore dans ce qui est superflu, ou amusant, ou même dans les oeuvres d’art que l’on admire. Ces ouvrages sans nombre de mécanique, en grec mexanemata, n’ont pas d’autre objet que ces éléments. Mais la puissance des anges, soit bons, soit méchants, est bien plus grande, et des bons plus que des mauvais; pour eux néanmoins comme pour nous, elle est subordonnée à l’ordre ou à la permission de Dieu. Pour nous, en effet, le pouvoir sur les éléments ne se mesure pàs à la volonté; et dans un livre authentique de l’Ecriture, nous lisons que le diable a bièn pu lancer le feu du ciel, pour consumer, par un

1. III Rois, XII, 22.

coup d’une violence extrême et surprenante, les immenses troupeaux d’un saint personnage: et nul peut-être n’oserait attribuer au démon une telle puissance, s’il ne l’apprenait par l’autorité de l’Ecriture. Mais cet homme que la grâce de Dieu avait rendu juste, fort et saintement clairvoyant, ne dit point: Le Seigneur l’a donné, le diable l’a ôté; mais bien: « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté 1». Il savait très-bien que le démon ne peut. user de sa puissance sur les éléments et contre les serviteurs de Dieu, que selon la volonté et la permission de Dieu. Il confondait ainsi la malice du démon, parce qu’il connaissait celui qui s’en faisait un instrument pour l’éprouver. Quant aux fils de l’in. crédulité, le démon s’en fait des esclaves 2, comme les hommes s’assujétissent les animaux; et toujours néanmoins autant que le permet la souveraine justice de Dieu. Mais interdire au démon par une puissance supé. rieure, de traiter à son gré ceux qui sont à lui, et lui donner un pouvoir sur ceux qui lui sont étrangers, sont choses bien différentes. Ainsi un homme fait de son cheval ce qu’il veut, et toutefois il cesse d’en disposer, quand un pouvoir supérieur le lui interdit; mais pour user du cheval d’un autre, il attend qu’on lui en donne le pouvoir. Dans un cas on restreint le pouvoir qui existait, dans l’autre on accorde une puissance qui n’existait pas.

29. S’il en est ainsi, et si Dieu se servit des anges pour frapper les Egyptiens, oserions-nous bien dire que ce furent ces mêmes anges qui changèrent les eaux en sang, ces mêmes anges qui produisirent les grenouilles, merveilles qu’imitèrent les magiciens de Pharaon par leurs enchantements? Ces esprits méchants obsédaient-ils ce peuple d’une double manière, l’affligeant d’une part, le trompant de l’autre, selon la juste volonté de Dieu qui, dans sa toute-puissance, se sert très justement de la malice des méchants? Je n’ose prononcer. Pourquoi les magiciens de Pharaon ne purent-ils produire des mouches 3? Est-ce parce que les démons n’en reçurent point le pouvoir? Ou mieux, n’y a-t-il point là une raison cachée qui dépasse les forces de notre analyse? Si nous prétendons en effet que Dieu n’agissait alors que par les anges mauvais, parce qu’il s’agissait de châtiments à infliger, et non de faveurs à distribuer, comme si Dieu ne

1. Job, I, 16,21.— 2. Ephés II, 2.— 3. Exod. VII, 10, 22; VIII, 6, 7, 17, 18.

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châtiait jamais par le ministère des bons anges, mais seulement par ces bourreaux de la milice céleste; il nous faudra croire que Sodome fut ruinée par les mauvais anges, et que ce fut à de mauvais anges qu’Abraham et Loth donnèrent l’hospitalité. Loin de nous de le penser contre l’autorité si claire des Ecritures 1. Il est donc évident que ces maux peuvent arriver aux hommes par les bons et par les mauvais anges. J’ignore quand cela se fait ou se doit faire. Mais Dieu qui le fait ne l’ignore pas, non plus que le confident qu’il lui plaît de se choisir. Toutefois, en prenant l’Ecriture pour règle de mes pensées, je lis que Dieu châtie par les bons anges, comme il arriva pour Sodome, et qu’il châtie par les mauvais anges, comme il arriva pour les Egyptiens: mais je ne sache pas que par le moyen des bons anges, il ait infligé aux justes une épreuve corporelle.

30. Quant au passage du psaume que nous expliquons, si nous n’osons attribuer aux mauvais anges ces merveilles sur les créatures; nous avons de quoi leur attribuer, sans hésitation, la mort des troupeaux, le trépas des premiers-nés, et ce qui déchaîna tous les fléaux, cet endurcissement du coeur, qui s’opposait à la sortie du peuple de Dieu. Quand l’Ecriture dit que Dieu jeta leurs coeurs dans cette obstination si injuste et si criminelle 2, tel n’est point l’effet d’une inspiration de sa part, ou d’une excitation, mais simplement d’un abandon, en sorte que les diables ont fait, sur ces enfants de l’incrédulité 3, ce que Dieu leur a permis dans sa stricte justice. C’est dans ce sens qu’il nous faut entendre cette parole d’Isaïe : « Vous êtes irrité, Seigneur, et nous sommes pécheurs. Aussi sommes-nous tombés dans l’égarement. nous sommes tous comme dans l’impureté 4 ». Quelque crime de ce peuple avait donné lieu à la juste colère de Dieu de leur retirer sa lumière, en sorte que leur âme aveuglée s’éloigna du chemin de la justice pour tomber dans des fautes dont rien ne peut diminuer la gravité. quand nous voyons dans un autre psaume que Dieu convertissait le coeur des Egyptiens, afin qu’ils n’eussent que de la haine pour son peuple, et qu’ils traitassent injustement ses serviteurs 5, nous pouvons croire que Dieu agissait ainsi par ses mauvais anges, afin que les coeurs vicieux de ces incrédules fussent

1. Gen. XVIII et XIX. — 2. Exod. IV, 21.— 3. Ephés. II, 2. — 4. Isa. LXIV, 5, 6. — 5. Ps. CIV, 25.

portés à la haine contre le peuple de Dieu, par ces mêmes anges qui se plaisent dans les mêmes vices, et que les merveilles qui suivirent pussent effrayer et corriger les bons. On peut très-bien croire aussi que les mauvais anges infligent à ceux que leur abandonne la divine justice, les plaies de l’âme, dont ces plaies sensibles sont la figure, d’après cet oracle: « J’ouvrirai ma bouche en parabole ». En effet, quand s’accomplit ce que nous dit saint Paul: « Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs, afin qu’ils fissent des choses honteuses 1 », il se trouve là des démons qui s’emparent avec joie de ces coeurs comme d’une propriété: puisque Dieu leur assujettit la corruption des hommes, à l’exception de ceux qu’il en délivre par sa grâce. Qui comprendra ces choses 3? Aussi, quand le Psalmiste a dit: « Il déchaîna contre eux sa colère, son indignation, la désolation et la fureur, et les influences des anges mauvais» ; et qu’il ajoute: «Il élargit les voies à sa colère », quel esprit assez éclairé, assez pénétrant, peut se promettre d’aller au fond de la sentence renfermée dans ces paroles? La colère de Dieu s’était fait un sentier pour châtier par une justice occulte, l’impiété de l’Egypte. Mais il a élargi ce sentier, et par l’effet des mauvais anges, les a tirés de ces vices cachés pour les jeter dans des crimes publics, et venger d’une manière éclatante cette impiété déclarée. Pour délivrer l’homme de ce pouvoir des mauvais anges, il n’y a que la grâce de Dieu, dont l’Apôtre a dit: « C’est lui qui nous a arrachés à la puissance des ténèbres, pour nous transporter dans le royaume de son Fils bien-aimé 3 »: voilà ce que figurait ce peuple, qu’il arrachait à la puissance des Egyptiens, pour les mettre en possession de cette terre qui leur était promise, et où coulaient des ruisseaux de lait et de miel, symbole de la douceur de la grâce.

31. Après avoir énuméré les plaies de l’Egypte, le Psalmiste continue : « Il mena son peuple comme des brebis, et le conduisit comme un troupeau dans le désert. Il les conduisit dans l’espérance, et ils furent sans crainte, et la mer couvrit leurs ennemis 4 ». Voilà ce qui se produit d’une manière d’autant plus avantageuse, qu’elle est plus intérieure, alors que Dieu arrache notre âme à la puissance des ténèbres, et nous transfère dans des pâturages spirituels ; nous devenons les brebis

1. Rom. I, 24.— 2. II Cor. II, 16.— 3. Coloss. I,13.— 4. Ps. LXXVII, 52, 53.

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de Dieu, marchant dans cette vie comme dans un désert, puisque nul ne comprend notre foi. Aussi l’Apôtre a-t-il dit : « Votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 1 ». Nous arrivons ensuite à l’espérance, car « l’espérance est notre salut ». Nous ne devons plus craindre, « car si Dieu est avec nous, qui sera contre nous 2? » La mer a englouti nos ennemis, parce que le baptême nous a remis nos péchés.

32. Le Prophète continue: « Il les fit entrer sur la montagne sainte». Combien vaut-il mieux entrer dans la sainte Eglise? « La montagne acquise par sa droite 3 ». Combien est plus sublime encore cette Eglise acquise par le Christ, et dont il est dit « A qui le bras du  Seigneur a-t-il été révélé 4?» « Il a chassé devant eux les nations » : devant ses fidèles. Ces nations sont en quelque sorte les erreurs des Gentils, et les esprits du mensonge. « Il leur a divisé la terre, comme on divise un héritage. C’est le même esprit qui opère en nous toutes ces choses, distribuant à chacun ses dons comme il lui plaît 5 ».

33. « Il a fait reposer sous leurs tentes les tribus d’Israël 6 ». C’est sous les tentes des

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