Enarrationes in Psalmos (page 24)
nations, dit le Prophète, qu’il fit reposer les tribus d’Israël. Cela s’accomplit bien mieux d’une manière spirituelle, selon moi, lorsque la grâce de Jésus-Christ nous élève dans cette gloire d’où furent chassés et précipités les anges prévaricateurs. Car tant de bienfaits visibles ne faisaient point déposer à cette « race indocile et rebelle », la tunique du vieil homme. « Et de nouveau ils tentèrent le Seigneur et l’irritèrent, ils ne gardèrent point ses préceptes; ils se retirèrent de lui et violèrent son alliance, aussi bien que leurs pères 7». Ils s’étaient liés envers Dieu par un pacte, et avaient dit librement: « Nous ferons, et nous écouterons tout ce qu’a ordonné le Seigneur notre Dieu 8 ». N’oublions pas que le Prophète a dit: « Aussi bien que leurs pères ». Quoiqu’il paraisse dans tout le psaume ne parler que des mêmes hommes, il est évident qu’il est question ici de ceux qui étaient déjà dans la terre promise, et qu’il appelle leurs pères les murmurateurs du désert.
34. « Ils se sont détournés », dit le Prophète,
1. Colos. III, 3. — 2. Rom. VIII, 24, 31. — 3. Ps. LXXVII, 54. — 4. Isa. LIII, 1— 5. I Cor. XII, 11 — 6. Ps. LXXVII, 55.— 7. Id. 56, 57. — 8. Exod. XIX, 8.
« comme un arc nuisible»; ou, comme on lit dans quelques exemplaires, « comme un arc de travers ». Le Prophète nous explique ensuite plus clairement sa pensée: « Ils l’ont irrité », dit-il, « sur les hauts lieux 1 ». Ce qui signifie qu’ils tombèrent dans l’idolâtrie. Un arc est de travers quand il combat, non plus pour le nom du Seigneur, mais contre ce même Seigneur qui a dit à ce peuple: « Tu n’auras pas d’autres dieux que moi 2». L’arc désigne ainsi l’intention de l’âme. C’est ce que nous dit le Prophète avec plus de clarté: « Ils ont allumé sa jalousie en adorant des idoles».
35. « Dieu les vit et les méprisa », c’est-à-dire qu’il les vit pour en tirer vengeance, « et pour anéantir Israël 3». Ainsi méprisé de Dieu, que pouvait devenir un peuple qui n’était rien que par le secours de Dieu? Il rappelle sans doute ce qui eut lieu quand Israël fut vaincu par les Philistins, du temps du grand prêtre Héli, alors que l’arche de Dieu fut prise, qu’il se fit un grand carnage des Israélites 4, ce qu’exprime ensuite le Prophète: « Il rejeta le tabernacle de Silo, ce tabernacle où il avait demeuré avec les hommes 5». Nous dire: « Où il habita parmi les hommes », c’est nous dire pourquoi il rejeta ce tabernacle. Ces hommes n’étant pas dignes qu’il habitât parmi eux, pourquoi n’aurait-il point rejeté ce tabernacle, qu’il avait fait dresser non pour lui-même, mais pour ces hommes qu’il jugeait indignes de sa présence?
36. « Il livra leur force à la captivité, et aux ennemis l’arche de leur gloire ». Il appelle force et gloire des Juifs, cette arche avec laquelle ils se croyaient invincibles, et dont ils étaient fiers. Dans la suite, comme ces hommes débauchés s’applaudissaient du temple du Seigneur, il les effraie par son Prophète: « Voyez », leur dit-il, « ce que j’ai fait à Silo, où était mon tabernacle ».
37. « Il livra son peuple au glaive, et méprisa son héritage. Les jeunes guerriers furent dévorés par le feu, ou par sa colère, u leurs jeunes filles ne furent point pleurées » : la crainte des ennemis ne le permettait point.
38. « Leurs prêtres tombèrent sous le glaive, et leurs veuves ne furent point pleurées 9».
1. Ps. LXXVII, 58.— 2. Exod. XX, 3.— 3. Ps. LXXVII, 59.— 4. I Rois, IV, 10, 11. — 5. Ps. LXXVII, 60. — 6. Id. 61. — 7. Jérém. VII, 12. — 8. Ps. LXXVII, 62, 63.— 9. Id. 64.
Les deux fils d’Héli furent tués en effet, et la femme de l’un, devenue veuve, mourut bientôt dans l’enfantement, et dans le trouble d’alors ne pût être pleurée, ni ensevelie avec honneur 1.
39. « Le Seigneur s’éveilla comme d’un profond sommeil ». Il paraît, en effet, dormir, quand il abandonne son peuple entre les mains de ceux qu’il déteste, et qui lui disent: « Où est ton Dieu 2 ? Il s’est éveillé s comme un homme endormi, comme un homme puissant appesanti par le vin 3 ». Il n’y a que l’Esprit de Dieu pour oser parler de la sorte. Il prend le langage insolent des impies, qui s’imaginent que Dieu dort comme un homme ivre, quand il ne vient point au secours des hommes aussitôt qu’ils l’avaient cru.
40. « Il frappa ses ennemis par derrière 4» ces mêmes ennemis qui s’applaudissaient d’avoir pu prendre l’arche. Ils furent frappés dans la partie la plus cachée du corps 5, ce qui figure pour moi le châtiment dont sera frappé quiconque regardera en arrière. Tout cela doit être pour nous du fumier, selon le mot de l’Apôtre 6. Recevoir l’arche de Dieu, sans se dépouiller de la vanité, c’est ressembler à ces peuples ennemis qui, après avoir pris l’arche de l’alliance, la placèrent près de leur idole. Et ces idoles tombent, nonobstant leurs efforts: « Car toute chair n’est qu’une herbe des champs, toute gloire de l’homme n’est que la fleur de l’herbe. L’herbe se s dessèche, la fleur tombe; tandis que l’arche du Seigneur demeure éternellement 7» , c’est-à-dire le royaume des cieux, le lieu secret de cette alliance, et où réside « le Verbe » de Dieu. Mais ceux qui aiment ce qui est par derrière, en sont justement châtiés: « Dieu les couvre d’une éternelle ignominie ».
41. « Il rejeta le tabernacle de Joseph, et ne choisit point la tribu d’Ephraïm. Mais il choisit la tribu de Juda 8 » Il n’est point dit qu’il ait rejeté le tabernacle de Ruben, qui fut le premier-né de Jacob, non plus que ceux qui suivirent Ruben et qui précédèrent Jacob dans l’ordre de naissance, pour choisir Juda après avoir rejeté les autres. On pouvait croire néanmoins que ces tribus étaient rejetées car Jacob, dans la bénédiction qu’il donne à ses lits, maudit les crimes détestables des
1. I Rois, IV, 19, 20.— 2. Ps. XLI, 11.— 3. Id. LXXVII, 65.— 4. Id. 8, — 5. I Rois, V, 6.— 6. Philipp. III, 8.— 7. Isa. XL, 6,7.— 8. Ps. LXXVII, 67, 68.
aînés 1 : toutefois, parmi eux la tribu de Lévi mérita d’être la tribu sacerdotale, et de donner le jour à Moïse 2. Le Prophète ne dit point que Dieu rejeta la tribu de Benjamin ; ou qu’il ne choisit point la tribu de Benjamin, qui fut la première à donner un roi ; car ce fut en elle que Saut fut élu 3. Or, le peu de temps qui s’écoule entre la réprobation de Saül qui fut rejeté, et l’élection de David 4, nous ferait dire parfaitement bien, que Dieu rejeta Benjamin. Mais le Prophète ne donna que les noms de ceux que leurs mérites paraissaient rendre plus célèbres. Joseph nourrit en Egypte son père et ses frères. Vendu sans aucune pitié, il mérita d’arriver au comble de la gloire, par sa piété, sa chasteté, sa sagesse 5: Ephraïm fut préféré à son aîné dans la bénédiction le Jacob son aïeul 6: et pourtant Dieu rejeta le tabernacle de Joseph, et ne choisit point Ephraïm ». Que nous montre le Prophète par ces noms d’un mérite éclatant, sinon que ce peuple tout entier fut rejeté et réprouvé parce qu’il n’avait jamais recherché de Dieu que des biens temporels : et que si la tribu de Juda fut choisie, ce ne fut point à cause des mérites de Juda? Joseph méritait beaucoup plus. Mais comme c’est de la tribu de Juda que le Christ est né selon la chair, l’Ecriture nous montre ici que le peuple du Christ, peuple nouveau, a été préféré à l’ancien peuple, par le Seigneur qui ouvre sa bouche en paraboles. Aussi dans ces paroles qui suivent : « La montagne de Sion qu’il a aimée », nous aimons mieux voir l’Eglise du Christ, qui ne sert point Dieu à cause des biens temporels, niais qui plonge les regards de sa foi dans un lointain avenir et sur les biens éternels: car Sion signifie contemplation.
42. Nous lisons ensuite : « Il a bâti sa sanctification comme la corne du rhinocéros 7 », ou, comme l’ont dit quelques interprètes avec un mot nouveau, son sanctifice. Le rhinocéros est bien choisi pour figurer ceux dont l’espérance ferme s’élève vers un seul objet, et dont un autre psaume a dit: « J’ai fait une seule demande au Seigneur, et la ferai toujours 8 ». Cette sanctification est, selon saint Pierre, « le peuple saint, le sacerdoce royal ». Quant cette parole : « Il l’a fondée sur la terre pour l’éternité » : le grec porte eis ton aiona ;
1. Gen. XLIX, 1-7.— 2. Exod. II, 1.— 3. I Rois, IX, 1, 2.— 4. Id. XVI, 1, 13.— 5. Gen. XLI, 40. — 6. Id. XLVIII, 19. — 7. Ps. LXXVII, 69.— 8. Id. XXVI, 4.— 9. I Pierre, II, 9.
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le latin peut traduire in aeternum, ou in saeculum, car c’est la même signification, aussi trouvons-nous tantôt l’un et tantôt l’autre dans les exemplaires latins. Il en est même qui traduisent au pluriel, dans les siècles, ce que nous n’avons point lu dans les exemplaires grecs que nous avions sous les yeux. Mais quel fidèle peut douter encore que l’Eglise, qui passe de cette vie à une autre, avec ceux qui naissent et qui meurent, est néanmoins fondée pour l’éternité?
43. « Il a choisi David son serviteur 1» ; ou la tribu de Juda à cause de David, David à cause du Christ: et dès lors Juda à cause du Christ. Aussi les aveugles criaient-ils sur son passage: « Ayez pitié de nous, fils de David » et ils recevaient la lumière à cause de sa miséricorde 2; parce qu’ils disaient vrai. Ce n’est donc point à la légère, mais avec réflexion que l’Apôtre fait cette recommandation à Timothée: « Souvenez-vous que Notre-Seigneur Jésus-Christ, de la race de David, est ressuscité selon l’Evangile que je prêche. C’est pour lui que je souffre dans les chaînes comme un criminel ; mais la parole de Dieu n’est point enchaînée 2 ». Ce Sauveur donc, fils de David selon la chair, nous apparaît ici en figure sous le nom de David, alors que Dieu ouvre la bouche pour parler en paraboles. Ne nous étonnons pas qu’après avoir dit : « Il choisit David », qui nous marque le Christ, le Prophète ajoute « son serviteur », et non son fils; c’est ce qui nous montre que ce n’est point la substance du. Fils unique, coéternelle au Père, qui est issue de David, mais bien la forme de l’esclave.
44. « Il l’a tiré du milieu des bergeries, il l’a pris quand il gardait les brebis, pour être le pasteur de Jacob son peuple, et d’Israël son héritage 3». Ce David de qui est né Jésus-Christ selon la chair, fut tiré de la garde des troupeaux, pour conduire les peuples; mais notre David ou Jésus-Christ, ne passa que des hommes à d’autres hommes, des Juifs aux Gentils, et cependant, selon la parabole, il a été transféré d’un troupeau de brebis à d’autres brebis. On ne retrouve Plus dans ces contrées ces Eglises juives qui crurent en Jésus-Christ, qui vinrent de la circoncision peu après la passion et la résurrection du Sauveur, et dont l’Apôtre a dit: « J’étais inconnu de visage
1. Ps. LXXVII, 70. — 2. Matth. XX, 30, 34.— 3. II Tim. II, 8, 9. — 4. Ps. LXXVII, 71.
aux Eglises de Judée, qui sont en Jésus-Christ; seulement elles avaient appris que celui qui nous persécutait, annonce maintenant la foi qu’il s’efforçait de détruire, et elles bénissaient Dieu à mon sujet 1». Mais toutes ces Eglises de la circoncision n’existent plus aujourd’hui ; et ainsi le Christ n’est plus dans cette terre qu’on appelait la Judée. Il en est sorti pour être le pasteur des Gentils. A la vérité, il a été tiré de la garde des « brebis pleines », comme dit le Psalmiste ; car elles étaient de celles dont il est parlé dans le cantique des cantiques, quand il est dit, à une Eglise composée de beaucoup d’églises, à un troupeau formé de plusieurs autres troupeaux: «Vos dents », ou plutôt ceux par qui vous parlez, ou dont vous vous servez pour manger les autres, et les taire ainsi entrer dans votre corps, ceux qui sont pour vous « des dents, ressemblent à un troupeau de brebis nouvellement tondues, qui montent du lavoir; elles n’enfantent qu’un double fruit, et ne connaissent point la stérilité 2 ». Ils ont déposé comme une toison les fardeaux du siècle, quand ils ont apporté aux pieds des Apôtres le prix de leurs biens vendus 3; ils sont sortis de ce même bain, dans lequel saint Pierre leur a dit de se laver parce qu’ils ont répandu le sang du Christ. « Faites pénitence», leur dit-il, « et que chacun de vous soit baptisé au nom du Seigneur Jésus-Christ, et « vos péchés vous seront remis 4». Ils ont porté un double fruit dans les oeuvres des deux préceptes de la charité, envers Dieu, et envers le prochain : ainsi nulle de ces brebis n’a été stérile.
Notre David a donc été tiré de la garde des brebis pleines, et garde maintenant, parmi les Gentils, d’autres brebis, qui sont aussi Jacob et Israël, ainsi que l’a dit notre Psaume : « Pour faire paître Jacob son serviteur, et Israël son héritage».
Pour être venues en effet de la gentilité, ces brebis n’en sont pas moins de la race d’Abraham et de Jacob. Car cette race est celle d’Abraham, race de la promesse que lui fit le Seigneur, en disant : « C’est d’Israël que sortira votre race 5 ». C’est ce que nous explique saint Paul : « Ce ne sont point les fils selon la chair », dit-il, « mais les enfants selon la promesse, qui entrent dans la postérité 6 ». C’était aux fidèles de la Gentilité que l’Apôtre
1. Gal. I, 22-24. — 2. Cant. IV, 2. — 3. Act. II, 45; IV, 34.— 4. Id. II, 38. — 5. Gen. XXI, 12. — 6. Rom. IX, 8.
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disait : « Si vous êtes au Christ, vous êtes la postérité d’Abraham, les héritiers selon la promesse 1 ». Quant à cette parole: « Jacob mon serviteur, et Israël mon héritage », c’est une répétition de pensée, en usage dans l’Ecriture. A moins peut-être qu’on ne veuille mettre cette différence, que c’est Jacob qui sert en cette vie, et que l’héritage du Seigneur s’ouvrira par cette vie éternelle qui nous montrera Dieu face à face, d’où vient te nom d’Israël 2.
45. « Il les a fait paître dans l’innocence de son coeur ». Quelle plus parfaite innocence que celle qui n’eut point de péché, non-seulement pour la vaincre, mais. encore qu’elle pût vaincre? » Il les a conduites d’une main « sage et prudente 3». Ou, comme on lit dans d’autres exemplaires, « de ses mains intelligentes ». On pourrait croire qu’il serait mieux de dire : dans l’innocence de ses mains, et la sagesse de son coeur; mais celui qui sait mieux que tout autre comme il convient de dire, attribue au coeur l’innocence et aux mains la sagesse. Et autant que j’en puis juger, c’est que beaucoup se croient innocents parce qu’ils s’abstiennent de faire le mal, à cause du châtiment qu’ils craignent; et qui ont la volonté de le faire, s’ils te pouvaient impunément. On peut croire â l’innocence de leurs mains, mais non à celle de leur coeur. Et néanmoins quelle peut être une innocence qui n’existe pas dans le coeur où est la ressemblance de l’homme avec Dieu? Quand le
1. Gal. III, 29. — 2. Gen. XXXII, 28. — 3. Ps. LXXVII, 72.
Prophète nous dit que le Christ « a conduit son peuple dans l’intelligence de ses mains», il semble parler de cette sagesse que le Christ produit dans ceux qui croient en lui; aussi dit-il « des mains », parce que c’est la main qui agit : ce que l’on peut entendre de la main de Dieu, car le Christ est tout ensemble homme et Dieu. Il est certain que le roi David, dont le Christ est issu, ne pouvait eu agir ainsi à l’égard de ce peuple qu’il gouvernait, car il était homme : mais il le fait, celui à qui toute âme fidèle peut dire: « Donnez-moi l’intelligence, et je sonderai votre loi 1». Dès lors, afin de ne point nous égarer loin de lui, en nous confiant en notre sagesse, comme si elle était bien la nôtre, soumettons-nous à ses mains par la foi. Qu’il produise lui-même cette sagesse en nous, afin qu’après nous avoir délivrés de toute erreur, il nous conduise où toute erreur est impossible. C’est là le fruit que doit recueillir le peuple de Dieu lorsqu’il écoute sa loi, qu’il incline l’oreille à sa parole, qu’il redresse son coeur en l’élevant à lui,s’unit à lui d’esprit par une foi vive, afin de ne point devenir une race indocile et rebelle. Mais qu’il apprenne de tout ce que nous avons dit, à mettre son espérance en Dieu, non-seulement pour la vie présente, mais aussi pour la vie éternelle; non-seulement pour recevoir la récompense qui est due à ses bonnes oeuvres, ruais aussi pour faire ces mêmes bonnes oeuvres.
1. Ps. CXVIII, 34.
DISCOURS SUR LE PSAUME LXXVIII.
LES PERSÉCUTIONS DE JÉRUSALEM.
Sous la forme du passé, le Prophète ne plaint à Dieu de ce que le Seigneur lui découvre pour l’avenir, et an nom de ceux qui vivront alors, s’il est question de la ruine de Jérusalem sous Titus, car alors l’héritage du Seigneur serait un peuple qui aurait rejeté le Christ, quoique les premiers fidèles en soient issus, ainsi que les premières Eglises qui appartiennent à cet héritage par leur foi, mais non le reste du peuple.
La Jérusalem du Prophète serait l‘Eglise formée de la gentilité et de la circoncision; le temple détruit se dirait des fidèles égorgés, pierres vivantes de l’Eglise : Jérusalem est une hutte abandonnée, puisque les martyrs ou les fruits que l’on y gardait sont retournés au ciel. Le sang coula dans le monde entier, et la terreur empêchait que l’on donnât la sépulture. Le Prophète appelle colère la vengeance que Dieu tire de l’injustice, et son zèle le soin de notre âme; mais Dieu est toujours calme. Cette colère se répandra sur les ennemis de Dieu La maison de Jacob, c’est l’Eglise dont plusieurs membres effrayés retourneront au paganisme. Mais comme les persécuteurs n’ont de pouvoir que selon la permission de Dieu, le Prophète implore son secours et sa délivrance, afin que les nations voient la puissance du Seigneur et se convertissent. S’il appelle la vengeance divine, c’est par amour de cette justice, ou qui corrige l’impie, ou qui détourne de l’impiété, ou qui du moins fait éclater l’équité du juge ; il ne déteste que le vice. Les chaînes dans lesquelles il veut que Dieu l’entende, sont les infirmités qui font gémir les bons, on les liens de la sagesse. Le sang des martyrs a fait vivre l’Eglise an lieu de la détruire ; elle voit la réprobation des persécuteurs, et chante les louanges de Dieu, jusqu’à la fin des siècles.
1. Le titre de ce psaume est si court et si simple, qu’il n’est pas, je crois, besoin de nous y arrêter. Quant aux promesses et aux prophéties qu’il renferme, nous en avons sous les yeux l’accomplissement. Lorsque au temps de David on chantait ces prophéties, aucun malheur semblable n’était arrivé à la ville de Jérusalem, ni au temple de Dieu qui n’était point encore bâti. Qui ne sait que ce fut après la mort de David que Salomon son fils éleva ce temple au Seigneur? Le Prophète rapporte donc comme au passé ce que l’Esprit du Seigneur lui montre dans l’avenir. « Dieu, les Gentils sont entrés dans votre héritage 1 ». Cette même manière de parler a fait dire à propos de la passion du Sauveur : « Ils m’ont donné du fiel pour nourriture, et dans ma soif m’ont abreuvé de vinaigre 2 » ; et d’autres particularités qui sont révélées, comme si elles étaient accomplies déjà. Ne nous étonnons pas que l’on parle ainsi au Seigneur. On ne cherche point à les liai apprendre comme s’il les ignorait, puisque c’est lui qui les révèle: mais alors c’est l’âme qui s’entretient avec Dieu, avec cette affectueuse piété qu’agrée le Seigneur. Quand les Anges fout aux hommes des révélations, ils les font à des ignorants: mais ce qu’ils redisent à Dieu, il le sait; c’est ainsi qu’ils lui présentent nos prières, et que dans un langage ineffable ils demandent ce
1. Ps. LXXVIII, 1. — 2. Id. LXVIII, 22.
qu’ils ont à faire à l’éternelle vérité, comme à la loi immuable. Ici donc l’homme de Dieu se plaint à Dieu de ce que le Seigneur lui apprend, comme le disciple parle au maître qui sait et qui juge, qui approuve ce qu’il a enseigné, qui reprend ce qu’il n’a point enseigné, d’autant plus que le Prophète personnifie en lui-même ceux qui vivront quand arriveront ces malheurs. D’ordinaire, en effet, on représente à Dieu dans la prière les vengeances qu’il a exercées, on le conjure ensuite de prendre en pitié et de pardonner. De même le Prophète parle ici des malheurs qu’il prédit comme en parleraient ceux qui les ont essuyés : et cette plainte qui est une prière, est en même temps une prophétie.
2. « O Dieu! les Gentils sont entrés dans votre héritage: ils ont souillé votre saint temple, et ont fait de Jérusalem une hutte pour garder les fruits. Les cadavres de vos serviteurs sont la proie des oiseaux du ciel, la chair de vos saints, la pâture des bêtes sauvages. Leur sang a coulé comme l’eau autour de Jérusalem, et nul n’était là pour les ensevelir 1 ». Si quelqu’un de nous voit dans cette prophétie la ruine de Jérusalem, qui arriva sous l’empereur romain Titus, alors que Jésus-Christ était déjà ressuscité et monté au ciel, et qu’on prêchait son Evangile parmi les Gentils, je ne vois pas comment le
1. Ps. LXXVLII, 1-3.
Prophète appelle héritage du Seigneur ut peuple qui n’avait pas reçu Jésus-Christ, qu en le rejetant et en le livrant à la mon avait encouru la réprobation, qui n’avait pat voulu croire en lui-même après sa résurrection, et qui même avait égorgé ses martyrs. Ils étaient néanmoins du peuple d’Israël, ceux qui crurent d’abord au Christ, qui profitèrent de son avènement, pour qui s’accomplit avec fruit et d’une manière salutaire la promesse qui en avait été faite, et dont le Seigneur lui-même a dit : « Je ne suis envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël qui se sont égarées 1»
: ce sont là « les enfants de la promesse » parmi les Juifs, ceux « qui entrent dans la race d’Abraham 2»; ils appartiennent à l’héritage de Dieu. De là sont venus Joseph, cet homme juste, et la vierge Marie qui a enfanté le Christ 3; de là Jean-Baptiste, l’ami de l’Epoux, et ses parents, Zacharie et Elisabeth 4; de là le vieillard Siméon et la veuve Anne, qui n’entendirent point la parole extérieure du Christ, mais qui le connurent tout enfant 5; de là les Apôtres; de là Nathanaël sans déguisement 6 de là cet autre Joseph, qui attendait aussi le royaume de Dieu 7; delà cette grande foule qui le précédait et qui le suivait en chantant « Béni soit celui qui vient au nom du Seigneur 8 ». De là cette troupe de petits enfants, dont il est dit qu’ils accomplirent ce mot du Prophète : « C’est de la bouche des nouveaux-nés et des enfants à la mamelle que vous avez tiré une louange parfaite 9 ». De là ceux qui, après sa résurrection, furent baptisés 10, trois mille en un jour, et cinq mille en un autre jour, et qui, au feu de la charité, ne firent qu’un seul coeur et une seule âme, dont nul ne s’appropriait rien, mais qui possédaient tout en commun
11. De là ces saints diacres, parmi lesquels Etienne reçut avant les Apôtres la couronne du martyre 12. De là toutes ces Eglises de Judée, qui croyaient au Christ, qui ne connaissaient point le visage de Paul 13, mais ses persécutions fameuses, et surtout l’insigne miséricorde que lui fit le Christ. De là Paul lui-même selon la prophétie qui en avait été faite : « C’est un loup ravissant, au matin il enlève sa proie, au soir il partage les dépouilles 14»; c’est-à-dire que tout d’abord il persécute et égorge, et ensuite
1. Matth. XV, 24.— 2. Rom. IX, 8.— 3. Matth. II, 16.— 4. Luc, I, 5.— 5. Id. II, 25, 36.— 6. Jean, I, 47. — 7. Id. XIX, 38; Luc, XXII, 51. — 8. Math. XXI, 9. — 9. Ps. VIII, 3. — 10. Act. II, 41; IV, 4.— 11. Id. IV, 32,— 12. Id. VII, 58. — 13. Gal. 1, 22. — 14. Gen. XLIX, 27.
prêche et donne le pain de la vie. C’était là parmi les Juifs l’héritage du Seigneur. Aussi le plus humble des Apôtres 1, le docteur des Gentils a-t-il dit : « Que dirai-je? le Seigneur a-t-il réprouvé son peuple? Loin de là; car moi aussi je suis Israélite, de la race d’Israël, de la tribu de Benjamin. Dieu n’a point rejeté son peuple qu’il a choisi dans sa prescience 2». Ce peuple sorti de l’ancienne alliance pour entrer dans le corps mystique de Jésus-Christ, est l’héritage de Dieu. Cette parole en effet de l’Apôtre : « Dieu n’a point rejeté le peuple qu’il a connu dans sa prescience », est analogue à cette autre parole du Psalmiste, ainsi écrite : « Car le Seigneur ne rejettera point son peuple»; et il ajoute: « Il n’abandonnera point son héritage 3 » : ce qui prouve que ce peuple est bien l’héritage de Dieu, Avant de parler ainsi, d‘Apôtre avait rappelé la prophétie qui annonce pour l’avenir l’incrédulité du peuple d’Israël : « J’ai tendu les bras durant tout le jour à ce peuple incrédule et rebelle à ma parole 4».
Ici donc, pour empêcher que cette parole mal comprise ne fasse envelopper dans le crime d’incrédulité et de contradiction le peuple tout entier, l’Apôtre ajoute aussitôt : « Je dis donc:
Est-ce que Dieu a rejeté son peuple? Loin de là. Car moi, je suis Israélite, de la race d’Israël, et de la tribu de Benjamin ». Montrant ainsi qu’il ne parle que du premier peuple, et que si Dieu l’eût réprouvé, l’eût condamné tout entier, il ne serait point apôtre du Christ, lui, Israélite de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin. il emploie aussi un témoignage très-important, quand il dit: « Ne savez-vous point ce que l’Ecriture rapporte d’Elie, de quelle sorte il demande justice à Dieu contre Israël ? Seigneur, ils ont tué vos Prophètes, ils ont détruit vos autels; je suis demeuré seul, et ils me cherchent pour m’ôter la vie. Mais qu’est-ce que Dieu lui répond ? Je me suis réservé sept mille hommes qui n’ont point fléchi le genou devant Baal. De même donc en ce temps-ci, quelques-uns, que Dieu s’est réservés par l’élection de sa grâce, ont été sauvés ». Tel est le petit nombre qui fait partie de l’héritage de Dieu; mais non ceux. dont il
est dit un peu après : « Pour les autres, ils ont été aveuglés»; selon qu’il est écrit: « Qu’est-
1. I Cor. XV, 9.— 2. Rom. XI, 1, 2.— 3. Ps. XCIII, 14— 4. Rom, X, 21; Isa. LXV, 2.
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il donc arrivé? Ce que cherchait Israël, il ne l’a point trouvé, mais les élus l’ont trouvé; et les autres sont tombés dans l’aveuglement 1 ». C’est donc cette élection, ce sont ces restes, c’est ce peuple de Dieu que Dieu n’a point rejeté, qui forme son héritage. Mais dans cet autre peuple qui n’a rien trouvé, dans ces autres qui furent aveuglés, ne se trouvait point l’héritage de Dieu dont on put dire après la glorification du Christ au temps de l’empereur Titus : « O Dieu, les Gentils sont entrés dans votre héritage, et tout ce que notre psaume semble prédire sur la destruction de ce peuple de la ville et du temple.
3. Dès lors, ou bien il nous faut entendre ces prophéties de ce que firent d’autres ennemis avant l’avènement du Christ en sa chair (car il n’y avait alors d’autre héritage de Dieu que ce peuple des saints Prophètes, lorsqu’il fut transporté à Babylone, et que la nation subit de tels désastres 2; ce peuple des Macchabées, horriblement torturés par Antiochus, et qui furent si glorieusement couronnés 3; le psaume nous prédit en effet ce qui fait les horreurs de la guerre), ou bien, s’il nous faut envisager l’héritage de Dieu après la résurrection et l’ascension du Seigneur, nous entendrons par ces calamités les maux que les idolâtres, les ennemis du nom chrétien ont fait endurer à l’Eglise dans cette foule innombrable de martyrs. Bien que le nom d’Asaph signifie synagogue ou assemblée, et que ce nom se donne ordinairement au peuple juif: néanmoins cette assemblée peut être nommée Eglise; et déjà dans un autre psaume 4, nous avons donné le nom d’Eglise à l’ancien peuple. Cette Eglise est donc l’héritage de Dieu, formé de la circoncision et de la gentilité, c’est-à-dire du peuple d’Israël et des autres nations, par « cette pierre qu’ont rejetée les architectes, et qui est devenue la tête de l’angle 5 » ,et à cet angle se sont jointes deux murailles, venant de directions différentes. « C’est lui qui est notre paix; lui qui e des deux peuples n’en a fait qu’un; pour former en lui-même un seul homme noue veau de ces deux peuples, mettant la paix entre eux, les réunissant tous deux à Dieu en un même corps 6 ». C’est dans ce corps que nous sommes les enfants de Dieu, et que
1. Rom. XI, 1-7. — 2. IV Rois, XXIV, 14. — 3. II Macch.VII — 4. Discours sur le Ps. LXXVII, n. 3. — 5. Id. CXVII, 22. — 6. Ephés. II, 11-16.
nous crions « Abba, notre Père 1». « Abba »
dans la langue des Juifs, « Père » dans la nôtre, car « Abba » signifie « Père ». De là cette parole du Sauveur : « Je ne suis envoyé que vers les brebis d’Israël qui se sont égarées 2 » ; montrant ainsi que la promesse faite à ce peuple de lui envoyer le Messie était accomplie; et pourtant au même endroit il ajoute : « J’ai d’autres brebis qui ne sont point de cette bergerie, il me faut les amener, afin qu’il n’y ait qu’un seul troupeau et qu’un seul pasteur 3 » : désignant ainsi les nations qu’il devait appeler à lui, non par sa présence corporelle, afin de justifier cette parole : « Je ne suis envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël qui se sont égarées »; mais par son Evangile que devaient aller répandre « les pieds si beaux de ceux qui annoncent la paix, qui prêchent les biens 4: leur voix s’est fait entendre dans toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux confins du monde 5». De là encore cette Parole de l’Apôtre : « Je déclare que Jésus-Christ a été le ministre pour le peuple circoncis, afin de vérifier la parole de Dieu et de confirmer les promesses faites à nos pères ». Voilà bien :
« Je ne suis envoyé qu’aux brebis d’Israël qui se sont égarées ». L’Apôtre ajoute: « Pour les Gentils, ils doivent bénir la divine miséricorde ».
Voilà aussi: « J’ai encore d’autres brebis qui ne sont pas de cette bergerie, il me faut les amener, et il n’y aura plus qu’un troupeau et qu’un pasteur ». Telle est la double grâce exprimée dans ce mot du Prophète cité par saint Paul: « Nations, réjouissez-vous avec son peuple 6». C’est donc ce troupeau unique sous un seul pasteur qui forme l’héritage de Dieu, héritage non-seulement du Père, mais encore héritage du Fils. Car c’est le Fils qui a dit: «Le cordeau a mesuré ma part dans des lieux ravissants, mon héritage est incomparable ». Et cet héritage, par la bouche du Prophète, dit à Dieu : « Seigneur, notre Dieu, possédez-nous 7» .Ce n’est point un héritage que le Père mourant ait laissé à son Fils; mais c’est le Fils qui par sa mort l’a acquis d’une manière merveilleuse, et en a pris possession par sa résurrection.
4. Si donc c’est à cet héritage qu’il faut
1. Rom. VIII, 15; Gal. IV, 6. — 2. Matth. XV, 24. — 3. Jean, X, 16.— 4. Rom. X, 75.— 5. Ps. XVIII, 5.— 6. Rom. XV, 8-10.— 7. Ps. CXV, 6.— 8. Isa. XXVI, 13, suiv. les Septante.
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appliquer la prophétie de ce psaume: « O Dieu, les nations sont entrées dans votre héritage », et croire que les païens sont entrés dans l’Eglise, non par la foi, mais par la persécution, c’est-à-dire qu’ils l’ont envahie dans le dessein de la détruire et de la ruiner entièrement, comme le prouvent tant de cruautés inouïes, alors cette parole : « Ils ont profané votre saint temple », se doit appliquer, non plus aux bois et aux pierres, mais aux chrétiens eux-mêmes, dont saint Pierre a dit qu’ils sont les pierres vivantes formant la maison de Dieu 1. D’où saint Paul a dit clairement : « Le temple de Dieu est saint, et vous êtes ce temple 2 ». Voilà le temple que les persécuteurs ont profané, dans ces chrétiens qu’ils ont forcés à renier le Christ par les menaces et les tortures, et que leurs violences ont fait retourner au culte des idoles: toutefois plusieurs se sont relevés par la pénitence, et purifiés de cette souillure. C’est une âme pénitente qui a dit : « Purifiez-moi de mes péchés»; et : « Créez en moi un coeur nouveau, et renouvelez dans mes entrailles un esprit de droiture 3 ». Le Prophète continue : « Ils ont fait de Jérusalem une hutte pour garder les fruits » : l’Eglise peut très bien être appelée ainsi:
« La Jérusalem libre est notre mère, dont il est écrit : Réjouis-toi, stérile, qui n’enfantes pas, pousse des cris de joie, élève la voix, toi qui n’es pas mère: l’épouse délaissée a plus d’enfants que celle qui a un époux 4 ». Cette expression, « une hutte à garder les fruits », signifie, selon moi, le désert qu’a tait la fureur de la persécution : comme une hutte à garder les fruits, car on abandonne ces huttes aussitôt que les fruits sont cueillis. Et certes, quand les Gentils eurent persécuté l’Eglise, elle parut un désert, les âmes des martyrs avaient passé au banquet céleste, comme des fruits nombreux et d’une admirable beauté cueillis dans le jardin du Seigneur.
5. « Ils ont donné pour pâture, aux oiseaux du ciel, les cadavres de vos serviteurs, et la chair de vos saints aux bêtes de la terre 5 », Le mot de « cadavre » est répété dans « la chair », et « vos serviteurs » dans « vos saints ». Il n’y a de différence qu’entre « les oiseaux du ciel » et u les bêtes de la «terre ». Traduire « cadavre » est beaucoup
1. I Pierre, II, 5. — 2. I Cor. III, 17. — 3. Ps. L, 4, 12. — 4. Gal. IV, 26 ; Isa. LIV, 1, — 5. Ps. LXXVIII, 2.
mieux que traduire « dépouille mortelle », comme l’ont fait quelques-uns. Cadavre ne se dit que des morts, et dépouille mortelle se dit même d’un corps vivant. Lors donc que les martyrs, comme je l’ai dit, retournèrent comme d’excellents fruits à Dieu qui les cultivait, leurs cadavres et leurs chairs devinrent la proie des oiseaux du ciel et des bêtes de la terre; comme s’ils eussent pu perdre quelque chose pour la résurrection, alors que Dieu, qui a compté les cheveux de notre tête 1, saura tirer des secrètes entrailles de la nature de quoi nous restaurer.
6. «Ils ont répandu le sang comme l’eau», c’est-à-dire avec abondance et avec mépris : « autour de Jérusalem 2 ». Si par Jérusalem nous entendons la ville de la terre, ce sang répandu autour de ses murs est celui de ses enfants que l’ennemi a pu rencontrer en dehors de ses murailles. Mais si nous comprenons cette Jérusalem dont il est dit : « Plus nombreux sont les fils de l’épouse abandonnée, que les fils de celle qui a un époux 3 », son enceinte est l’univers entier. Car dans ce même endroit où le Prophète s’écrie : « L’épouse abandonnée est plus féconde que celle qui a un époux »; il continue à dire peu après: « Et le Dieu d’Israël qui t’a délivrée sera appelé le Dieu de la terre entière 4». En ce cas, l’enceinte de Jérusalem, dans notre psaume, comprendrait les lieux où l’Eglise était répandue, alors qu’elle croissait et portait des fruits dans le monde entier, et que la persécution, sévissant partout, fit un grand carnage des martyrs, répandant leur sang comme l’eau, et les enrichissant des trésors du ciel. Quant à cette parole : « Nul n’était là pour les ensevelir »; il n’est pas étonnant que, dans certaines contrées, la terreur ait été si grande, que nul n’ait osé donner la sépulture aux corps des saints; ou que plusieurs martyrs soient demeurés longtemps sans sépulture, jusqu’à ce que des mains pieuses leur eussent rendu ce devoir.
7. « Nous avons été en opprobre à nos voisins 5 ». Aussi n’est-ce point en présence des hommes, mais en présence de Dieu que la mort de ses saints est précieuse 6. « Nous sommes la fable et le jouet », ou comme d’autres ont traduit : « La dérision de ceux qui nous environnent ». C’est une répétition
1. Matth. X, 30, — 2. Ps. LXXVIII, 3. — 3. Isa. LIV, 1. — 4. Id. 5.— 5. Ps. LXXVIII, 4.— 6. Id. CXV, 15.
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de la pensée précédente. Car cette expression, « en opprobre », est répétée dans « la fable et le jouet » ; et « nos voisins » se trouve répété dans « ceux qui nous environnent ». Dès lors les voisins de la Jérusalem terrestre sont les autres peuples qui environnaient la Judée. Quant à la Jérusalem libre qui est notre mère, ses voisins et ceux qui l’environnent sont les ennemis chez qui elle habite dans l’univers entier.
8. Le Prophète se répand ensuite en prières, et nous montre que le récit qu’il vient de faire de tant de maux. est moins un récit qu’une lamentation: « Jusques à quand, Seigneur, durera votre colère, et votre zèle s’allumera-t-il toujours comme la flamme 1?» Il supplie le Seigneur de n’entrer point dans une fureur implacable; de ne point prolonger cette pression, cette affliction, ce massacre, niais de mettre un terme à ses châtiments, selon cette parole d’un autre psaume: « Jusques à quand serons-nous nourris du pain des larmes, et abreuvés au calice des pleurs 2?» Dire en effet: «Jusques à quand, Seigneur, durera votre colère? » a bien le même sens que : Seigneur, mettez un terme à votre colère. Et quand nous lisons ensuite: « Votre zèle s’allumera-t-il comme une flamme? » faut-il sous-entendre « jusques à quand », et « jusqu’à la fin », comme s’il y avait: Jusques à quand votre colère s’allumera-t-elle comme une flamme? Sera-ce jusqu’à la fin? Il faut en effet sous-entendre ces deux mots, comme plus haut nous avons sous-entendu celui-ci : «Ils ont donné ». Dans la première partie du verset, on lit : « Ils ont donné les cadavres de vos serviteurs pour servir de proie aux oiseaux du ciel » : ce verbe « ils ont donné », ne se trouve pas dans la seconde partie : « Et la chair de vos saints aux bêtes de la terre »; il faut l’y sous-entendre. Quant à ce zèle et à cette colère de Dieu, ce n’est point une passion qui le trouble, comme l’en accusent quelques-uns 3 qui ignorent les Ecritures. La colère de Dieu, c’est la vengeance qu’il tire de l’injustice, et son zèle, la jalousie de notre pureté, le soin de notre âme qui mépriserait sa loi, et se séparerait de lui par une fornication spirituelle. Ces sentiments causent du trouble chez les hommes qui souffrent; mais sont paisibles chez Dieu qui les règle et à qui il est dit:
1. Ps. LXXVIII, 5.— 2. Id. LXXIX, 6.— 3. Les Manichéens.
« Pour vous, Seigneur, vous jugez dans le calme 1 ». C’est ce qui nous montre que les tribulations viennent aux hommes, et même aux fidèles, à cause de leurs péchés: quoique la gloire des martyrs en devienne plus éclatante par le mérite de la patience, et par leur humble piété à supporter les fléaux qui sont l’épreuve du Seigneur. C’est ce qu’ont témoigné et les Macchabées dans les tourments les plus cruels 2, et les trois jeunes hommes dans les flammes qui ne les touchaient point 3, et les saints Prophètes en captivité. Sans doute ils supportaient ce châtiment paternel avec force et humilité, et pourtant ils ne cachaient point que ces maux étaient la punition de leurs fautes. Ce sont eux qui disent dans le psaume: « Le Seigneur m’a châtié, et il m’a frappé de verges, et ne m’a point livré à la mort 4». Il flagelle tous ceux qu’il reçoit parmi ses enfants: quel fils n’est point châtié de son père 5?
9. Quand le Prophète ajoute : « Répandez votre colère sur les nations qui ne vous connaissent point, et sur les royaumes qui n’invoquent point votre nom » : c’est encore une prophétie, et non une imprécation. Ce n’est point un souhait malveillant, mais un souffle prophétique qui a dicté ces paroles, de même qu’en parlant des maux qui doivent arriver à Judas, le Prophète semble appeler de ses désirs le châtiment que Judas aura bien mérité. Mais comme il n’y a point de commandement de la part du Prophète, quand il dit au Christ au mode impératif: « Ceignez votre glaive, ô le plus puissant des rois; revêtez-vous de votre éclat et de votre gloire, et dans votre majesté, marchez à la victoire et régnez 7» ; il ne souhaite rien non plus, mais il prophétise, quand il dit: « Répandez votre colère sur les nations qui ne vous connaissent point » : ce qu’il répète selon sa coutume, « et sur les royaumes qui n’invoquent point votre nom ». Car, royaumes est la répétition de nations; et : qui n’invoquent point votre nom, la répétition de: qui ne vous connaissent point. Comment faut-il entendre cette parole du Sauveur dans l’Evangile : « Le serviteur qui ignore la volonté de son maître et qui fait des actions dignes du châtiment, en recevra moins: mais le serviteur qui a connu la volonté
1. Sag. XII, 18. — 2. II Macchab. VII, 1, 2, etc. — 3. Dan. III, 21. — 4. Ps. CXVII, 18. — 5. Hébr. XII, 6, 7. — 6. Ps. LXXVIII, 6. — 7. Id. XLIV, 4, 5.
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de son maître et fait des actes à châtier, le sera davantage 1», si la colère de Dieu est plus grande contre les nations qui ne connaissent point son nom ? Car en disant : « Répandez votre colère », il indique assez quelle grande colère nous devons entendre. Aussi dit-il ensuite : « Rendez à nos voisins sept fois autant 1». Est-ce parce qu’il y a une grande différence entre le serviteur qui invoque le nom du Seigneur, bien qu’il ignore sa volonté, et l’étranger qui n’appartient pas à la famille d’un si grand maître, qui ignore Dieu au point de ne pas l’invoquer? Au lieu de Dieu, ils invoquent des idoles, des dénions ou une créature quelconque; mais non le Créateur qui est béni dans les siècles. Le Prophète ne marque point ici que ceux dont il parle, ignorent la volonté de Dieu, au point de ne pas craindre le Seigneur; mais il désigne ceux qui ignorent le Seigneur, de manière à ne pas l’invoquer, et à se poser comme les antagonistes de son nom. Il y a donc une grande différence entre ces serviteurs qui ne savent point, à la vérité, ta volonté de leur maître, mais qui font partie de sa famille, qui vivent dans sa maison, et ces ennemis qui, non-seulement veulent que ce maître leur soit inconnu, mais qui n’invoquent point son nom, et persécutent ses serviteurs.
10. « Ils ont dévoré la maison de Jacob », continue le Prophète, « ils ont mis le deuil dans sa demeure 3 ». Jacob était en effet la figure de l’Eghise, comme Esaü l’était de la synagogue. De là cette prédiction : « L’aîné sera le serviteur du plus jeune 4 ». Ce nom peut désigner aussi l’héritage du Seigneur, dont nous parlions, et contre lequel se sont rués les peuples par la persécution, afin de l’envahir et de le détruire après l’ascension du Seigneur. Mais il faut examiner comment nous comprendrons « la demeure de Jacob ». Il semble qu’on ne peut guère l’entendre que de cette ville qui possédait le temple, et où le Seigneur avait ordonné que la nation tout entière viendrait lui offrir des sacrifices, célébrer la Pâque et l’adorer. Car si le Prophète avait voulu désigner les assemblées chrétiennes, que la persécution empêchait et désolait, il aurait dû dire des demeures désolées, et non une demeure. Et pourtant nous pouvons encore ici prendre le singulier pour
1. Luc, XII, 48, 47.— 2. Ps. LXXVIII, 12.— 3. Id. 7.— 4. Gen. XXV, 23.
le pluriel, comme on dit le vêtement pour les vêtements, le soldat pour les soldats, le troupeau pour les troupeaux: ces manières de parler qui sont ordinaires, non-seulement dans le commun du peuple, mais aussi chez les plus habiles maîtres de l’éloquence. L’Ecriture elle-même use de cette façon de parler, et a dit la sauterelle pour les sauterelles 1, la grenouille pour les grenouilles, et beaucoup d’antres locutions semblables. Cette expression: « Ils ont dévoré Jacob », marque parfaitement bien que les menaces des persécuteurs contraignirent beaucoup de chrétiens à entrer dans leurs corps, ou plutôt dans leur société.
11. Le Prophète sait fort bien que si, d’une part, Dieu doit châtier selon leur perversité la volonté des persécuteurs, d’autre part eux n’auraient eu contre son héritage aucune puissance, s’il n’avait voulu par le fouet du châtiment corriger son peuple de ses péchés. C’est pourquoi il ajoute : « Ne vous souvenez point de nos anciennes iniquités 2 ». Je ne dis pas simplement de nos iniquités passées, et qui pourraient être bien récentes; mais des « anciennes », c’est-à-dire de celles qui viennent de nos pères. Car ce n’est plus le châtiment qui est dû à ces offenses, mais bien la condamnation. « Que vos miséricordes nous préviennent». Qu’elles nous arrivent avant le jugement. « Car la miséricorde est préférable au jugement. Or, le jugement sera sans miséricorde, mais pour celui qui n’aura pas été miséricordieux 3 ». Et quand il ajoute : « Parce que nous sommes devenus pauvres », il montre son désir que la volonté de Dieu nous prévienne, afin que notre pauvreté ou notre infirmité soit soutenue par sa miséricorde dans l’accomplissement des préceptes, et que nous n’arrivions pas au jugement pour y être condamnés.
12. Aussi lisons-nous ensuite : « Secourez-nous, ô Dieu notre Sauveur 4 ». Cette expression «notre Sauveur», désigne clairement de quelle pauvreté il veut parler, quand il dit : « Parce que nous sommes réduits à une extrême pauvreté ». C’est une faiblesse qui a besoin d’un sauveur. Demander un secours pour nous, ce n’est ni faire injure à la grâce, ni supprimer le libre arbitre. Car agir avec un secours, c’est faire quelque chose de soi-même. Le Prophète ajoute encore :
1. Ps. LXXVII, 45.— 2. Id. LXXVIII, 8.— 3. Jacques, II, 13.— 4. Ps. LXXVIII, 9.
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« Délivrez-nous, pour la gloire de votre nom », afin que celui qui se glorifie, ne se glorifie point en lui-même, mais dans le Seigneur 1. « Et pardonnez-nous nos péchés, à cause de votre nom », mais non à cause de nous. Que méritons-nous en effet pour nos péchés, sinon un très-juste châtiment? Nous délivrer, ô Dieu, ou nous tirer de nos misères, c’est nous aider à faire le bien, et nous pardonner nos péchés, dont nous ne pouvons être exempts ici-bas. « Car nul homme vivant ne sera juste en votre présence 2. Or, le péché, c’est l’injustice 3, et si vous considérez nos injustices, qui subsistera devant vous 4 ? »
13. « Afin qu’on ne dise point dans les nations : où est leur Dieu 5?» Ces paroles qu’ajoute le Prophète, sont plutôt en faveur des nations. Car elles périssent misérablement si elles n’espèrent point en Dieu, si elles croient ou qu’il n’existe point, ou qu’il n’est pour les siens d’aucun secours, ne leur accorde aucune faveur, « Et que, sous nos yeux, on sache parmi les nations, que vous vengez le sang de vos serviteurs qui a été répandu »: c’est ce qui s’accomplit, ou bien quand ceux qui persécutaient l’héritage du Seigneur croient en lui; c’est là en effet une vengeance qui fait mourir par le glaive de la parole de Dieu leur injuste cruauté: et c’est de ce glaive qu’il est dit: «Ceignez votre épée 6 »; ou bien quand les ennemis de Dieu persévèrent jusqu’à la fin, et sont châtiés. Car les maux du corps qu’ils endurent en cette vie, leur sont communs avec les bons. Il est encore une autre vengeance, c’est l’extension et la fécondité de l’Eglise en ce monde, après ces persécutions dont ils pensaient l’exterminer; c’est ce que voit tout pécheur, tout incrédule, tout ennemi de Dieu, qui en grince les dents, et en sèche de dépit
7. C’est là un châtiment des plus sensibles; qui oserait le nier? Mais je doute que cette expression « sous nos yeux », se puisse entendre avec justesse, de cette peine qui demeure cachée au fond du coeur, qui torture ceux qui nous applaudissent et nous sourient, sans que nous puissions voir ce qu’ils souffrent dans l’intérieur de l’âme, Mais si l’on entend par là cette foi des persécuteurs qui tue leur injustice; ou le supplice qui vient torturer leur persévérance dans le mal,
1. I Cor, I, 31.— 2. Ps. CXIII, 2.— 3. I Jean, III, 4.— 4. Ps. CXXIX, 3. — 5. Id. LXXVIII, 10. — 6. Id. XLIV, 4. — 7. Id. CXI, 10.
nous pouvons sans difficulté y appliquer ces paroles : « Que, sous nos yeux, on connaisse vos vengeances parmi les nations ».
14. Ceci est une prédiction, avons-nous dit, et non point un désir. Ce qui nous donne lieu de remarquer en passant comment il faut entendre cette parole de l’Apocalypse à propos des martyrs qui sous l’autel du Seigneur font entendre ces plaintes: « Jusques à quand, Seigneur, différerez-vous de venger notre sang 1 ? » et de ne point laisser croire que ces âmes saintes veulent assouvir leur haine dans la vengeance, ce qui serait déroger à leur perfection. Et pourtant il est écrit: « Le juste tressaillira à la vue des vengeances de l’impie, il lavera ses mains dans le sang du pécheur 2 ». Et saint Paul dit : « Ne vous vengez point vous-mêmes, mes bien-aimés, mais donnez place à la colère: car il est écrit: La vengeance est à moi, et je l’exercerai, dit le Seigneur 3 ». Dès lors, le Seigneur ne leur commande point de renoncer à la vengeance, mais de ne point se venger soi-même, et de laisser exercer sa colère au Dieu qui a dit: « La vengeance est à moi, et je l’exercerai ». Le Seigneur, à son tour, nous propose dans l’Evangile l’exemple d’une veuve qui, désirant d’être vengée, importuna un juge inique, et, ce juge vaincu par ses instances, plutôt que dirigé par la justice, consent à l’écouter 4: et le Seigneur nous tient ce langage, pour nous montrer que Dieu, beaucoup mieux que ce juge, rendra justice à ses élus, qui en appellent à lui, la nuit et le jour 5. De là vient ce cri des martyrs, sous l’autel de Dieu, qui demandent justice et vengeance. Mais que devient donc cette parole : « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent 6 ? » Que devient cette autre parole: « Ne rendez pas le mal pour le mal, ni l’injure pour l’injure 7? » et encore: « Ne rendez à personne le mal pour le mal 7? » Car si l’on ne doit rendre à personne le mal pour le mal, non-seulement il ne faut faire aucun mal à cause du mal qu’on nous aurait fait, mais il ne faut pas même désirer un mal pour un mal que l’on nous aurait fait ou désiré. Or, celui-là désire un mal, qui tout en renonçant à se venger lui-même, attend et souhaite
1. Apoc. VI, 9, 10.— 2. Ps. LVII, 11.—3. Rom. XII, 19; Deut. XXXII, 35.— 4. Luc, XVIII, 3-5. — 5. Apoc. VI, 9. — 6. Matth. V, 44. — 7. I Pierre, III, 9. — 8. Rom. XII, 17.
que Dieu châtie son ennemi. Si donc l’homme juste et le méchant demandent également à Dieu d’être vengés de leurs ennemis, en quoi diffèrent-ils, sinon en ce que le juste désire l’amendement plutôt que le châtiment de son ennemi? Et quand il voit que Dieu en tire vengeance, il met sa joie, non dans la peine qu’il endure, car il ne le hait point, mais dans la justice divine, parce qu’il aime Dieu. Et si Dieu exerce sa vengeance dès ce monde, il s’en réjouit, ou pour son ennemi, s’il se corrige, ou pour les autres, s’ils craignent de l’imiter. Lui-même en devient meilleur, non pas en repaissant sa haine du supplice d’un ennemi, mais en se corrigeant de ses fautes. C’est donc par bonté, et non par malice, que le juste se réjouit à la vue des vengeances divines, et qu’il lave ses mains, ou plutôt qu’il purifie ses oeuvres dans le sang, c’est-à-dire dans la perte des pécheurs, et qu’il tire de là, non une joie criminelle du mal des autres, mais un exemple des divins avertissements. S’il s’agit de cette vengeance que Dieu se réserve pour l’autre vie à son dernier jugement, le juste trouve sa joie dans cette volonté de Dieu qui ne donne point le bonheur au méchant, ni à l’impie la récompense des justes; ce serait un acte injuste et contraire aux lois de la vérité qui fait les délices du juste.
Aussi quand le Sauveur nous exhorte à l’amour de nos, ennemis, il nous propose l’exemple de notre Père céleste, « qui fait luire son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes et sur les injustes 1 »: et néanmoins n’a-t-il pas pour eux des châtiments temporels, et à la fin l’enfer pour les endurcis obstinés? Il faut donc aimer le prochain sans haïr la justice de Dieu qui le punit, et aimer cette justice qui le châtie de manière à n’aimer point le cliâtiment, mais l’équité du juge. Un esprit haineux au contraire, s’afflige de voir son ennemi se convertir et échapper à la peine, et quand il le voit châtié, il se réjouit de se voir vengé, non qu’il aime la justice de Dieu, mais bien le malheur de son ennemi, et s’il abandonne sa cause à Dieu, c’est qu’il souhaite que Dieu châtie cet ennemi, plus que lui-même ne le pourrait faire :
et quand il donne à manger à son ennemi qui a faim, à boire à celui qui a soif, il savoure méchamment cette parole: « En agissant ainsi, vous amassez sur sa
1. Matth. V, 45
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tête des charbons de feu 1 ». Il prétend aggraver ainsi la faute de son ennemi, appeler sur sa tête cette indignation de Dieu figurée, croit-il, par des charbons ardents; il ne comprend pas que ce feu est la douleur de la pénitence, qui brûle le coeur jusqu’à ce que le coupable, devant ces bienfaits d’un ennemi, baisse enfin par l’humilité une tête qu’élevait l’orgueil, en sorte que le bien rie l’un ait vaincu le mal de l’autre. Aussi l’Apôtre a-t-il eu soin d’ajouter: « Ne vous laissez pas vaincre par le mal, mais triomphez du mal par le bien 2 ». Comment vaincre le mal par le bien, quand on n’est bon qu’en apparence, et mauvais au fond de l’âme; quand sans nuire en actions, on nuit en désirs; que la main est innocente, et la volonté sanguinaire? C’est donc ainsi que notre psaume prédit les châtiments des impies, en termes de désirs, en sorte qu’il nous faut comprendre que le serviteur de Dieu aime ses ennemis, ne souhaite à personne que le bien, c’est-à-dire la piété en cette vie, l’heureuse éternité en l’autre vie; que dans les châtiments des méchants, il se réjouit, non des maux qu’ils souffrent, mais des justes jugements de Dieu; et dans tous les endroits de l’Ecriture, où nous lisons leur haine contre les hommes, cette haine s’applique à leurs vices, que chacun devrait détester en soi-même, s’il s’aimait véritablement.
15. Quant à ces paroles: « Que les cris des enchaînés s’élèvent jusqu’à vous», ou comme on lit dans d’autres exemplaires, «jusqu’en votre présence 3 » ; nous ne voyons guère dans les saintes Ecritures, que les saints aient été jetés dans les entraves par leurs persécuteurs; et si cela est arrivé dans les tourments, si grands et si variés qu’ils ont endurés, cela est arrivé si rarement qu’il n’est pas croyable que le Prophète ait voulu choisir ce supplice pour s’y arrêter. Mais ces chaînes sont bien l’infirmité, la corruption des corps qui appesantissent l’âme. Car le persécuteur profitait de cette faiblesse, comme d’une douleur et d’une peine, pour perdre l’âme en la poussant à l’impiété. Voilà les chaînes dont l’Apôtre voulait être délivré pour être avec le Christ; mais il lui fallait prolonger son séjour en cette vie, à cause des fidèles qu’il formait à l’Evangile 4. Jusqu’à ce qu’enfin ce corps corruptible ait revêtu l’incorruptibilité, et
1. Rom. XII, 20. — 2. Rom. XII, 21. — 3. Ps. LXXVIII, 11. — 4. Philip. I, 23.
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que ce corps mortel soit revêtu d’immortalité 1, la chair qui est infirme retient dans des chaînes l’esprit qui est prompt. Mais ces liens ne sont lourds que pour ceux qui gémissent sous le poids qu’ils en ressentent 2, et qui soupirent après le ciel qu’ils doivent revêtir; parce qu’ils ont horreur de la mort et s’ennuient dans cette vie mortelle. Tels sont les gémissements que redit le Prophète, afin que ces gémissements s’élèvent jusqu’à la présence de Dieu. Ces captifs enchaînés peuvent s’entendre encore de ceux qui sont liés par les préceptes de la sagesse ; et ces chaînes portées avec patience deviennent une gloire: de là cette parole : « Mets tes pieds dans ses liens 3 ». « Dans la force de votre bras », poursuit le Prophète, « adoptez les fils de la mort »; ou comme on lit en d’autres exemplaires, « les fils de ceux que l’on a punis de mort».L’Ecriture nous montre aussi clairement quel était ce gémissement des captifs qui endurèrent pour le nom de Jésus-Christ les effroyables persécutions, prophétisées dans notre psaume. Au milieu de tourments si divers, ils priaient pour l’Eglise, afin que leur sang ne demeurât point stérile, et que ces moyens par lesquels ses ennemis espéraient détruire la famille du Seigneur, la rendissent plus féconde, « Les fils de ceux qui ont été tués », dit le Prophète, et qui, loin de s’effrayer à la vue des souffrances des martyrs qui les avaient précédés, sont venus en foule embrasser la foi de Celui pour l’honneur duquel ils les voyaient donner leur vie, excités qu’ils étaient par leur gloire à les imiter.
Aussi dit-il : « Selon la force de votre bras ». Car tel est l’effet qui en est résulté chez les peuples chrétiens, que les persécuteurs qui croyaient prévaloir, ne l’eussent jamais prévu.
16. « Rejetez », dit le Prophète, « rejetez dans le sein de nos voisins, sept fois autant 4 ». Non qu’il souhaite un mal : c’est une sentence qu’il annonce, l’avenir qu’il prophétise. Le nombre sept, ou sept fois autant, désigne une vengeance parfaite, car ce nombre est ordinairement celui de la perfection. De là vient que l’on entend dans le sens favorable cette parole: « Il en recevra dans l’éternité sept fois autant 5 » ; ce qui comprend la totalité. « Comme n’ayant rien et possédant tout 6». Il donne à ces hommes
1. I Cor. XV, 53.— 2. II Cor. V, 4.— 3. Eccl. VI, 25.— 4. Ps. LXXVIII, 12. — 5. Marc, X, 30. — 6. II Cor. VI, 10.
le nom de voisins, parce que l’Eglise habite au milieu d’eux jusqu’au jour de la séparation, puisque maintenant pour les chrétiens la séparation n’est point visible. « Rejetez dans leur sein », dit le Prophète, c’est-à-dire d’une manière cachée, afin que la vengeance qui est secrète aujourd’hui, « soit visible un jour sous nos yeux en face des nations ». Lorsque Dieu en effet livre un homme au sens réprouvé, cet homme reçoit dans son sein ce qui lui vaudra un supplice éternel. « Rendez-leur l’injure qu’il vous ont faite, ô mon Dieu». Voilà ce qu’il faut leur rendre sept fois, c’est-à-dire, à cause des outrages qu’ils vous ont faits, réprouvez-les complètement dans le secret de leurs âmes; car c’est là qu’ils ont outragé votre nom, en croyant vous effacer de la terre par la mort de vos persécuteurs.
17. « Pour nous, nous sommes votre peuple 1 » : ce qui doit s’entendre de tous les chrétiens vrais et pieux. « Nous », que ces persécuteurs pensaient anéantir, « sommes votre peuple, et les brebis de votre troupeau », afin que celui qui se glorifie, le fasse dans le Seigneur 2, « nous vous confesserons dans le siècle ». D’autres manuscrits portent « Nous vous confesserons éternellement ». L’ambiguïté du grec a produit cette différence. L’expression du grec eis ton aiona, peut se traduire « dans l’éternité», ou « dans le siècle». Le verset suivant, selon l’ordinaire des saintes Ecritures et surtout des psaumes, est la répétition du précédent, en sens inverse; il met en premier lieu ce que le précédent mettait en second lieu, et en second lieu ce qu’il avait mis en premier lieu. «Nous vous confesserons » est répété dans « nous annoncerons votre louange », et au lieu de dire « dans le siècle », la répétition porte « de génération en génération ». Répéter ainsi la génération désigne une durée sans fin, soit, comme plusieurs l’ont entendu, que l’on entende par là les deux générations, l’ancienne et la nouvelle, qui toutes deux néanmoins se forment en cette vie; car celui qui ne renaîtra point de l’eau et du Saint-Esprit n’entrera point dans le royaume des cieux 3; ensuite ce n’est qu’en ce monde que l’on annonce la gloire de Dieu, puisque dans le siècle à venir nous le verrons tel qu’il est 4, on ne l’annoncera plus à personne. « Nous sommes votre
1. Ps. LXXVIII, 13.— 2. I Cor. I,31.— 3. Jean, III, 5.— 4. I Jean, III, 2.
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« peuple, et les brebis de votre bercail», qu’ils ont prétendu détruire par la persécution « Nous vous confesserons dans le siècle », car cette Eglise, qu’ils ont voulu anéantir, doit durer jusqu’a la fin du monde : « De génération en génération nous chanterons votre louange», que ces impies voulaient faire cesser, en nous exterminant. En beaucoup d’endroits de l’Ecriture, nous vous t’avons dit, le mot de confession est employé pour la louange, comme il paraît ici. « Vous direz ceci dans votre confession : Toutes les oeuvres du Seigneur sont parfaitement bonnes et surtout dans cet endroit où Jésus-Christ, qui n’avait nulle faute à regretter et à confesser à son Père, lui dit : «Je vous confesse, mon Père, Seigneur du ciel et de la terre, parce que vous avez dérobé ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits 1 ». Je vous cite ces passages pour vous faire comprendre que ces paroles : « Nous chanterons vos louanges », ne sont qu’une répétition de « nous vous confesserons».
1. Eccli. XXXIX, 39. — 2. Matth. XI, 25.
DISCOURS SUR LE PSAUME LXXIX.
SERMON AU PEUPLE.
LA VIGNE DU SEIGNEUR.
Ce psaume est pour ceux de la synagogue qui doivent se convertir au Christ. Joseph, dont il est ici question, fut déshonoré chez les siens, mis en honneur chez les étrangers; il est l’image du Christ, et c’est de son bercail que nous devons faire partie. Le Dieu qui s’assied sur les Chérubins viendra s’asseoir en nous, si nous avons la charité. Qu’il se montre en face du peuple Juif qui a boité comme autrefois Jacob, d’une part méconnaissant le Christ à la croix, d’autre part lui donnant les Apôtres, puis après sa résurrection et son ascension les Eglises primitives. Dieu n’a donc point rejeté la prière de son serviteur. Les nations ont insulté ces serviteurs dans la personne des martyrs, puis les insulteurs se sont ou convertis ou cachés. Ainsi la vigne du Seigneur est sortie de la servitude, pour être plantés chez les nations vaincues Cette vigne qui fut d’abord le peuple juif, est aujourd’hui l’Eglise qui domine toutes les grandeurs. La première vigne ayant mis à mort et rejeté l‘héritier, celui-ci en a brisé la clôture pour y faire entrer les nations qui ont détruit le royaume des Juifs. Toutefois cette Vigne est de la race d’Abraham, affermissez-la dans l’homme de votre droite, qui détruira en nous le péché de la crainte et le péché de la convoitise, nous fera tourner cette créature et cet amour du côté de Dieu, afin que nous méprisions toute créature pour nous attacher au Créateur.
1. Nous ne trouvons dans ce psaume que peu d’endroits qui puissent arrêter le discours, et que les auditeurs aient de la peine à comprendre. Aussi àvec le secours de Dieu, et ce désir que vous avez d’entendre et de voir ce qui a été prédit et prophétisé autrefois, nous passerons légèrement sur les endroits qui sont clairs, puisque vous êtes instruits à l’école du Christ; en sorte que si nous rencontrons quelques obscurités qui m’obligent à vous les expliquer, les passages évidents ne demandent qu’à être lus. C’est le chant de l’avènement de Jésus-Christ notre Seigneur et Sauveur, et de sa vigne. Mais c’est Asaph qui chante, Asaph, autant que j’en puis juger, éclairé, converti, et dont le nom signifie synagogue, vous le savez. Le psaume a pour titre: « Pour la fin, pour ceux qui doivent être changés 1 »: en mieux assurément; car le Christ, qui est la fin de ta loi 2, est venu pour tout améliorer. Le titre porte encore : « Témoignage à Asaph lui-même ». Bon témoignage de la vérité; car ce témoignage confesse le Christ et sa vigne, le chef et les membres, le roi et le peuple, en un mot le mystère des saintes Ecritures, le Christ et l’Eglise. Ce titre finit par ces mots « pour les Assyriens » ; et ce mot Assyriens signifie ceux qui se redressent, Que cette race ne soit plus sans redresser son coeur 3, qu’elle devienne une race au coeur droit. Ecoutons donc ce que dit ce témoignage.
« Ecoutez-nous, vous qui paissez Israël ». Qu’est-ce à dire, « vous qui paissez Israël, qui conduisez Joseph comme un troupeau 4? »
1. Ps. LXXIX, 1.— 2. Rom. X, 4.— 3. Ps. LXXVII, 8. — 4. LXXIX, 2.
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On invoque le Seigneur afin qu’il vienne, on attend qu’il vienne, on désire qu’il vienne. Puissiez-vous trouver des coeurs droits, «vous qui conduisez Joseph comme un troupeau » ; ce même Joseph, à la manière d’un troupeau. Joseph est tout à la fois une brebis et un troupeau de brebis, et à ce nom de Joseph, qui a un grand sens dans l’hébreu, puisqu’il signifie augmentation, on se rappelle naturellement celui qui doit venir pour faire germer au centuple le grain de froment mort dans la terre 1; ou pour multiplier le peuple de Dieu. Toutefois, puisque vous connaissez l’histoire de Joseph, souvenez-vous qu’il fut vendu par ses frères, déshonoré chez les siens, élevé en gloire chez les étrangers 2, et vous comprendrez de quel troupeau nous devons faire partie, avec tous ceux qui ont le coeur droit, afin que la pierre qu’ont rejetée les architectes, devienne la pierre angulaire 3, unissant les deux murs qui viennent de deux directions différentes, et s’unissent à l’angle dans un parfait accord. « Vous qui êtes assis sur des chérubins ». Le chérubin est le siége de la gloire de Dieu, et signifie la plénitude de la science. C’est donc dans cette plénitude de la science que Dieu établit son trône; et quoique nous entendions par les chérubins les puissances et les sublimes vertus des cieux, tu peux néanmoins être chérubin si tu le veux. Car si le chérubin est le trône de Dieu, écoute ce que dit l’Ecriture: « L’âme du juste est le trône de la sagesse 4 ». Comment, diras-tu, serai-je la plénitude de la science? Qui me donnera cette plénitude? Tu peux l’avoir: « La plénitude de la loi, c’est la charité 5 ».
Ne t’égare pas, ne te répands pas en tant de sentiers. L’étendue des branches t’effraie, tiens-toi à la racine, sans t’inquiéter des vastes proportions de l’arbre. Que la charité demeure en toi, et tu auras nécessairement la plénitude de la science. Que peut ignorer celui qui fait la charité, puisqu’il est écrit: « Dieu est charité 6? »
3. « Vous qui êtes assis sur les chérubins, apparaissez ». Nous nous sommes égarés précisément parce que vous ne paraissiez point. « En présence d’Ephraïm, de Benjamin et de Manassé 7». Montrez-vous, dis-je, en face de
1. Jean, XII, 25. — 2. Gen. XXXII, 28; XLI, 40. — 3. Matth. XXI, 40; Ps. CXVII, 22.— 4. Sag. VII.— 5. Rom. XIII, 10.— 6. I Jean, IV, 8. — 7. Ps. LXXIX, 3.
la nation des Juifs, en face de votre peuple d’Israël. C’est là qu’est Ephraïm, là Manassé, là Benjamin. Mais voyons ce que ces noms signifient : Ephraïm veut dire multiplication, Benjamin fils de la droite, Manassé l’oubli. Paraissez donc en face du peuple qui a fructifié, en face du fils de la droite, en face de l’homme qui a oublié, afin qu’il n’oublie rien à l’avenir, et qu’il se souvienne que vous êtes son libérateur. Car si toutes les nations doivent se souvenir, si tous les confins de la terre doivent se convertir au Seigneur 1, le peuple issu d’Abraham n’aura-t-il pas aussi sa muraille qui s’appuiera sur l’angle, alors qu’il est écrit: « Les testes seront sauvés 2? Excitez votre puissance»
.Vous étiez infirme, Seigneur, quand on criait: « S’il est Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3». Vous paraissiez sans force. Vos persécuteurs l’emportaient sur vous, et vous l’aviez prophétisé d’avance, quand Jacob l’emporta dans la lutte, et que l’homme fut vainqueur de l’ange. Comment cela, si l’ange ne l’eût bien voulu? L’homme prévalut donc, l’ange fut vaincu; et l’homme vainqueur retint l’ange et lui dit : «Je ne vous laisserai point aller que vous ne m’ayez bénis ». C’est là un grand mystère. Le vaincu attendit et bénit le vainqueur. Vaincu, parce qu’il l’a voulu, faible dans sa chair, puissant dans sa majesté. Il le bénit et lui dit : «Tu t’appelleras Israël 4».
Toutefois il lui frappa la cuisse qui se dessécha, et rendit ainsi boiteux cet homme qu’il bénissait. Tu vois donc le peuple juif devenu boiteux: et en même temps vois la race bénie des Apôtres qui sort de ce peuple. « Excitez votre puissance». Jusques à quand paraîtrez-vous dans la faiblesse? O crucifié dans l’infirmité de la chair, « ressuscitez par la puissance de Dieu 5.— Eveillez votre puissance et venez nous sauver ».
4. « Seigneur, hâtez notre retour». Nous sommes loin de vous, et nous ne retournerons point à vous, si vous ne hâtez notre retour. « Eclairez votre visage, et nous serons sauvés 7 ». La face de Dieu est-elle donc obscure? Cette face n’est pas obscurcie sans doute, mais Dieu l’a cachée sous un voile charnel, sous le voile de l’infirmité, et l’on n’a point connu sur la croix Celui qu’on devait reconnaître à la droite de son Père. C’est en effet ce qui est
1. Ps. XXI, 28. — 2. Rom. IX, 27. — 3. Matth. XXVII, 10. — 4. Gen. XXXIX, 26. — 5. Id. 25. — 6. II Cor. XIII, 4. — 7. Ps. LXXIX, 4.
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arrivé. Asaph n’a point connu le Christ qui faisait des miracles sur la terre; et toutefois, quand après sa mort il est ressuscité, puis monté aux cieux, Asaph a chanté ce témoignage que nous lisons aujourd’hui dans ce psaume : « Donnez la lumière à votre face, et nous serons sauvés ». Vous avez caché votre face, et nous avons langui; découvrez-la et nous serons sauvés.
5. « Seigneur, Dieu des vertus, jusques à quand serez-vous irrité contre la prière de votre serviteur?» Il est aujourd’hui « votre serviteur 1 ». Vous rejetiez ma prière quand j’étais votre ennemi, maintenant que je suis votre serviteur, la rejetteriez - vous? Vous nous avez convertis, nous vous reconnaissons, rejetterez-vous la prière d’un serviteur? Votre colère était celle d’un père qui corrige, non celle d’un juge qui condamne. Vous entrez en colère, parce qu’il est écrit : « Mon fils, en entrant au service de Dieu, demeure ferme dans la justice et dans la crainte , et prépare ton âme à la tentation 2». Ne croyez point que votre conversion ait fait disparaître la colère de Dieu; elle est passée, puisqu’il ne vous damne point. Toutefois il frappe de verges, et ne vous épargne point: parce qu’il frappe tous ceux qu’il reçoit parmi ses enfants 3. Si tu ne veux point être châtié, pourquoi solliciter l’adoption? Il flagelle tout enfant qu’il adopte. Il frappe, lui qui n’a pas épargné son Fils unique. Et néanmoins, «jusques à quand, Seigneur, rejetterez-vous la prière de votre serviteur? » Non point de votre ennemi, mais « de votre serviteur»; combien de temps encore?
6. Le Prophète continue: « Jusques à quand serons-nous nourris du pain des larmes, et nous abreuverez-vous avec mesure au calice des pleurs 4? » Qu’est-ce à dire « avec mesure? » Ecoute l’Apôtre: « Dieu est fidèle, et ne permettra point que vous soyez tenté au-dessus de vos forces 5». Telle est donc la mesure, vos forces. C’est la mesure, car Dieu veut vous corriger, non vous accabler.
7. « Vous nous avez exposés à la contradiction de nos voisins 6». C’est ce qui est accompli, car Dieu a choisi, du milieu d’Asaph, des prédicateurs qui sont allés au milieu des Gentils, pour y annoncer le Christ, et auxquels on a dit: « Que veut celui-ci qui annonce de
1. Ps. LXXIX, 5.— 2. Eccli. II, 1.— 3. Hébr. XII, 6.— 4. Ps. LXXIX, 6. — 5. I Cor. X, 13.— 6. Ps. LXXIX, 7.
nouveaux dieux 1? Vous nous avez exposés à« la contradiction de nos voisins ». Car ils prêchaient celui qui est en butte aux contradictions. Qui prêchaient-ils? Un Christ mort et ressuscité! Qui peut l’entendre? qui le comprendra? C’est une nouveauté. Toutefois des miracles s’opéraient, et ces miracles rendaient croyable ce qui était incroyable. Les hommes contredisaient; mais bientôt le contradicteur était vaincu, et de contradicteur devenait croyant. On employait cependant le fer et la flamme, les martyrs étaient nourris du pain de la douleur, abreuvés au calice des larmes, mais avec mesure, et non au-dessus de leurs forces, afin qu’à la mesure des larmes succédât la couronne de la joie. « Et nos ennemis nous ont insultés ». Où sont maintenant ces insulteurs? Longtemps on a dit : Quels sont ces hommes qui adorent un homme mort, qui adorent un crucifié? Longtemps on l’a dit: où est maintenant l’orgueil de nos persifleurs? Ceux qui osent nous blâmer, ne vont-ils pas se réfugier dans les cavernes, de peur d’être en évidence? « Et nos ennemis nous ont insultés ».
8. Mais écoutez ce qui suit : « Seigneur, Dieu des vertus, tournez-nous vers vous, montrez-nous votre visage, et nous serons sauvés. Vous avez transporté votre vigne de l’Egypte; vous avez dissipé les nations et vous l’avez plantée 2». Nous le voyons, tout cela s’est accompli. Combien de peuples ont été chassés? Les Amorrhéens, les Céthéens, les Jébuséens, les Gergéséens et les Evéens: il fallut les dissiper et les vaincre pour établir dans la terre promise Israël délivré de l’Egypte. Nous avons entendu d’où cette vigne a été tirée et où elle a été plantée. Voyons ce qu’elle est devenue ensuite, comment elle a embrassé la foi, quel a été son accroissement, son étendue. « Vous avez transporté votre vigne de l’Egypte, vous avez dissipé les nations, et vous l’avez plantée».
9. « Vous lui avez ouvert la voie, vous en avez planté les racines, elle a rempli la terre 3 ». Aurait-elle pu remplir la terre, si Dieu ne lui eût ouvert la voie? Quelle est cette voie ouverte en sa présence? « Je suis », dit le Seigneur, « la voie, la vérité, la vie 4 ». C’est donc avec raison qu’elle a rempli la terre. Ce qui est prédit de cette vigne, est
1. Act. XVII, 18.— 2. Ps. LXXIX, 8, 9.— 3. Id. 10. — 4. Jean, XIV, 6.
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accompli pour jamais. Mais qu’est-ce qui précède? « Son ombre a couvert les montagnes, et ses branches les cèdres les plus élevés. Elle a étendu ses pampres jusqu’à la mer, et ses rameaux jusqu’au fleuve 1». Il faut ici une explication, il ne suffit pas de lire et d’applaudir : aidez-moi de votre attention. Cette vigne, en effet, dont il est question dans notre psaume, embarrasse bien souvent les hommes peu attentifs. Nous avons déjà parlé de l’étendue de cette vigne, nous en avons dit l’origine et les causes de son accroissement. « Vous avez ouvert la voie en sa présence, vous en avez planté les racines, elle a rempli la terre ».
Ceci est la prophétie de son extension. Toutefois cette vigne est le premier peuple Juif. Or, cette nation juive a régné depuis la mer jusqu’au fleuve. Depuis la mer, car nous voyons dans l’Ecriture qu’elle avoisine la mer 2, et jusqu’au fleuve du Jourdain. Car au-delà du Jourdain, il y avait quelque partie de ce peuple, mais en-deçà de ce fleuve était toute la nation. Le royaume des Juifs, le royaume d’Israël s’étendait donc « jusqu’à la mer, et jusqu’au fleuve»; et non, «depuis la mer jusqu’à la mer, et depuis le fleuve jusqu’aux confins de la terre ». C’est le prolongement de cette vigne, dont le Prophète a dit : « Vous avez ouvert un chemin en sa présence, vous en avez planté les racines, elle a rempli la terre ». Alors après vous avoir prédit l’extension de cette vigne, le Prophète revient à ses commencements, d’où elle s’est si fort agrandie. Veux-tu entendre le commencement? « Depuis la mer jusqu’au fleuve ». Et la fin? « Elle domine depuis la mer jusqu’à la mer, et depuis le fleuve jusqu’aux confins de la terre 3». C’est dire : « Elle a rempli la terre ». Voyons donc le témoignage d’Asaph, ce qui est arrivé à la première vigne, et ce qui doit arriver à la seconde vigne, ou plutôt à la même vigne.
Car c’est bien la même, et pas une autre. C’est de là qu’est venu le Christ: le salut vient des Juifs 4; de là les Apôtres, de là ces premiers fidèles qui apportaient aux pieds des Apôtres le prix de leurs biens i; c’est d’elle qu’est venu tout cela. Et si quelques rameaux « ont été brisés à cause de leur incrédulité : toi », peuple des Gentils, « tiens ferme dans la foi, ne
1. Ps. LXXIX, 11, 12. — 2. Nombres, XXXIV, 5. — 3. Ps. LXI, 8. — 4. Jean, IV, 22. — 5. Act. II, 45; XV, 35.
cherche pas à t’élever, mais crains. Car si Dieu n’a point épargné les rameaux, il ne t’épargnera point. Si tu te glorifies, ce n’est point toi qui portes la racine, mais la racine te porte 1 ». Cette vigne, en présence de laquelle Dieu ouvrit la voie, afin qu’elle remplît la terre, où fut-elle d’abord? « Son ombre a couvert les montagnes ». Quelles sont ces montagnes? Les Prophètes. Pourquoi son ombre les a-t-elle couvertes? Parce qu’ils étaient obscurs dans la prédiction de l’avenir. Tu entends dire aux Prophètes : Observe le sabbat; que l’enfant soit circoncis le huitième jour; offre en sacrifice le bélier, le veau et le bouc. Ne t’étonne point, ce sont là des ombres qui couvrent la montagne de Dieu; après l’ombre viendra la lumière. «Et ses branches, les cèdres de Dieu », c’est-à-dire couvrent les cèdres de Dieu les plus hauts, mais de Dieu. Car il y a des cèdres qui sont le symbole des orgueilleux que Dieu doit détruire. Donc cette vigne, dans ses accroissements, a couvert les cèdres du Liban, les grandeurs du monde, les montagnes de Dieu, tous les saints Prophètes, les patriarches.
10. Mais jusqu’où « a-t-elle étendu ses rameaux? Jusqu’à la mer, et ses pampres jusqu’au fleuve 2». Qu’en est-il arrivé? « Pourquoi avez-vous détruit sa clôture? Déjà vous pouvez voir la ruine du royaume des Juifs; déjà dans un autre psaume vous avez pu entendre : « Ils l’ont abattu avec la hache et la cognée 3». Comment cela pourrait-il se faire, si la clôture n’était renversée? Quelle est cette clôture? ses forteresses. Car elle s’est élevée avec orgueil contre celui qui l’avait plantée. Les serviteurs qu’il envoyait pour recueillir sa redevance, les locataires les ont flagellés, meurtris, mis à mort. Le fils unique est venu lui-même, et ils ont dit : « Celui-ci est l’héritier; venez, tuons-le, et nous posséderons son héritage; et l’ayant tué, ils l’ont jeté hors de la vigne 4 ». Jeté hors de cette vigne, il la possède davantage. Aussi leur fait-il cette menace par Isaïe : « Je détruirai sa clôture ». Pourquoi? « J’ai attendu qu’elle produisît du raisin, elle n’a produit que des épines ». J’ai attendu des fruits de vertu, et n’ai trouvé que le péché. A quoi tend donc cette plainte à Asaph « Pourquoi avez-vous renversé la clôture?»
1. Rom. XI, 18-21.— 2. Ps. LXXIX, 13.— 3. Id. LXXIII, 6.— 4. Matth. XXI, 34-39.
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Ignorez-vous donc pourquoi? « J’ai attendu qu’Israël fît la justice, il a fait l’iniquité 1 ». Ne fallait-il donc point renverser la clôture? Alors sont venues les nations, et sur les ruines de la clôture ont envahi la vigne et détruit le royaume des Juifs. C’est ce que déplore Asaph, mais non sans quelque espérance. Car il parle maintenant pour le redressement du coeur, et ce psaume est pour les Assyriens, ou ceux qui se redressent. « Pourquoi avez-vous renversé sa clôture? et voilà qu’elle est au pillage de tous ceux qui passent par le chemin ». Qu’est-ce à dire : « Ceux qui passent par le chemin? » Ceux qui ont une domination temporelle.
11. « Le sanglier de la forêt l’a dévastée 2 ». Que faut-il entendre par ce sanglier de la forêt? Le pourceau était en horreur chez les Juifs, parce qu’il était pour eux l’image de l’impureté des Gentils. Or, ces Gentils ont détruit le royaume des Juifs; mais le roi qui l’a détruit n’était pas seulement un pourceau à leurs yeux, c’était un sanglier. Qu’est-ce qu’un sanglier, sinon un porc sauvage, un porc orgueilleux? « Le sanglier de la forêt l’a ravagée ». « De la forêt», ou de la gentilité. Car la Judée était une vigne, les Gentils une forêt. Mais qu’a dit le Prophète, à propos de ces Gentils qui avaient embrassé la foi? « Alors bondiront tous les arbres des forêts 3. Le sanglier de la forêt l’a dévastée; la bête solitaire en a fait sa proie ». Qu’est-ce que « la bête solitaire? » Ce nième sanglier, qui est une bête solitaire, vit à part à cause de sou orgueil. Tel est en effet le langage de tout homme superbe : C’est moi, c’est moi, il n’y a que moi.
12. Mais quel est le fruit de tout cela? «Dieu des vertus, revenez enfin vers nous ». Nonobstant toutes ces catastrophes, « revenez enfin, regardez du haut des cieux, et voyez, visitez cette vigne. Amenez à la perfection celle que votre droite a plantée 4 ». Perfectionnez-la sans en planter une autre. Car elle est la postérité d’Abraham, cette race en qui toutes les nations de la terre doivent être bénies 5. Là est la racine qui porte l’olivier sauvage, greffé depuis. « Rendez parfaite cette vigne que votre droite a plantée ». Mais comment la perfectionner? « Affermissez-la dans ce fils de l’homme en qui vous avez
1. Isa. V, 2,5, 7. — 2. Ps. LXXIX, 14. — 3. Id. XCV, 12. — 4. Id. LXXXIX, 15, 16 — Gen. XXII, 18.
consolidé votre gloire ». Quoi de plus clair? Attendez-vous, mes frères, que je vous explique ces paroles? Ne vaut-il pas mieux répéter dans notre admiration: « Perfectionnez cette vigne, que votre droite a plantée, et perfectionnez-la dans le fils de l’homme? » Quel fils de l’homme? « Celui en qui vous avez consolidé votre gloire». O fondement inébranlable! bâtissez tant que vous pourrez. « Nul en effet ne peut en poser d’autre que celui qui a été posé, et qui est le Christ Jésus 1 ».
13. « Tout ce que le feu a brûlé, tout ce qui est creusé périra par la menace de votre colère 2 ».
Quels sont ces lieux brûlés et creusés par le feu, qui doivent périr devant la menace de son visage? Voyons et comprenons ce que le feu peut brûler et creuser. Qu’est-ce que le Christ a menacé? les péchés: les péchés ont donc été détruits par les menaces de son visage. Tous les péchés n’ont chez l’homme que deux racines : la cupidité et la crainte. Examinez, sondez vos coeurs, interrogez-les, approfondissez vos consciences, et voyez si les péchés peuvent venir d’autre part que de la crainte ou de la cupidité. On te propose un appât pour commettre le mal; cet appât te plaît, et tu pèches parce que tu le désires. Mais si cet appât ne saurait te persuader, on t’effraie par des menaces, et tu agis sous l’empire de la crainte. Un homme veut te corrompre et t’amener au faux témoignage. Il y a mille rencontres semblables, mais je propose la plus claire, et qui laisse à juger des autres. Tu penses donc à Dieu, tu dis en toi-même: « Que sert à l’homme de gagner l’univers, s’il vient à perdre son âme 3? » Jamais le gain ne me dominera, jamais je ne perdrai mon âme pour un peu d’argent. Alors le tentateur a recours à la crainte; il n’a pu corrompre par l’appât, il a recours aux menaces; la perte des biens, le bannissement, la violence et peut-être la mort, voilà ses ressources. Les promesses ont échoué, les menaces auront peut-être plus d’efficacité sur vous. Mais s’il ne vous a fallu, pour résister à l’appât du gain, que cette parole de l’Ecriture : « Que sert à l’homme de gagner l’univers entier, s’il vient à perdre son âme »; souvenez-vous de cette autre contre la crainte: « Ne redoutez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer
1. I Cor. III, 11. — 2. Ps. LXXIX, 17. — 3. Matth. XVI ,26.
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l’âme 1 ». Quel que soit l’homme qui en veut à votre vie, il n’a de pouvoir que sur le corps, il ne peut rien sur l’âme. Ton âme ne peut mourir, à moins que tu ne la veuilles tuer toi-même. Que l’injustice des autres tue ta chair, mais que la vérité garde ton âme. Mais si tu t’éloignes de la vérité, comment ton ennemi pourrait-il te dépasser dans le mal que tu te fais à toi-même? Dans sa fureur, ton ennemi peut meurtrir ta chair, et toi, par le faux témoignage, tu donnes la mort à ton âme. Ecoute l’Ecriture : « La bouche qui ment tue l’âme 2 ». Ainsi donc, mes frères, c’est l’amour ou la crainte qui nous conduit à tout bien, comme c’est l’amour ou la crainte qui nous conduit à tout suai. Pour faire le bien, tu aimes Dieu, tu crains Dieu; pour faire le mal, tu aimes le monde ou tu crains le monde. Tourne vers le bien ces deux passions. Tu aimais la terre, aime la vie éternelle; tu craignais la mort, crains l’enfer. De quelque bien que le monde ait promis de payer ton iniquité, peut-il te donner aussi largement que Dieu donne au juste? Quelles que soient les menaces du monde contre le juste, le peut-il châtier comme Dieu châtie le pécheur? Veux-tu voir la récompense en Dieu , si tu vis dans la justice? « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde». Veux-tu voir ce qu’il réserve aux impies? « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges 3 ». C’est bien pour toi de ne vouloir que le bonheur: car aimer, pour toi, c’est chercher le bonheur, et craindre, c’est écarter de toi le malheur. Mais tu ne cherches pas le bonheur où tu devrais le chercher. Tu te hâtes, parce que tu ne veux souffrir ici-bas ni indigence, ni aucune peine. Ton désir est bon; mais souffre ce que tu ne désires point, afin d’acquérir ce que tu cherches. Que fera donc le Seigneur, dont la face détruit le péché? Quels sont les péchés que le feu dissipe et embrase? Qu’a produit ton amour mauvais? Il t’avait embrasé comme une fournaise. Qu’a produit ta crainte déréglée?
Elle t’a creusé comme une fosse. Car l’amour embrase, la crainte abaisse. Les péchés qui naissent de l’amour déréglé sont donc comme des embrasements; ceux d’une crainte servile, comme des fosses profondes. Il est vrai qu’une crainte juste humilie aussi
1. Matth. X, 28. — 2. Sag. X, 11. — 3. Matth. XXV, 34, 41.
notre âme, qu’un amour légitime l’embrase aussi, mais d’une manière bien différente. Car le vigneron supplie pour que l’arbre qui ne porte pas de bons fruits soit épargné, et s’écrie : « Je creuserai à l’entour et y mettrai du fumier 1 ». Cette fosse marque la pieuse humilité d’une âme pénétrée de crainte; et ce fumier les utiles négligences d’un pénitent. Quant au feu des bonnes oeuvres, le Seigneur a dit : « Je suis venu apporter le feu dans le monde 2 ». Tel est le feu qui embrase les âmes ferventes, et ceux qui brûlent de l’amour de Dieu et du prochain. Et alors de même qu’une crainte pieuse, et qu’un saint amour sont la source des bonnes oeuvres; de même un amour dépravé, une crainte mauvaise, produisent tous les péchés. Donc, « tout ce que le feu a brûlé, tout ce qu’il a creusé », c’est-à-dire tous les péchés, « périront par la menace de votre visage ».
14. « Que votre main s’étende sur l’homme de votre droite, sur le fils de l’homme que vous avez établi dans votre force, et nous ne vous quitterons plus 3 ». Jusques à quand subsistera cette race corrompue et rebelle, qui ne redresse point sors coeur 4? Qu’Asaph dise à Dieu : Montrez votre miséricorde, faites-en sentir les effets à votre vigne, et rendez-la parfaite : « Car l’aveuglement est tombé sur une partie d’Israël, jusqu’à ce que la plénitude des nations entrât dans l’Eglise, et qu’ainsi tout Israël fût sauvé 5». Quand la lumière de votre face se reflétera « sur l’homme de votre droite, que vous avez affermi dans votre force, nous ne nous éloignerons plus de vous ». Jusques à quand dureront vos menaces? Combien encore vos accusations? Accordez-nous cette grâce, « et nous ne vous quitterons plus. Vous nous rendrez la vie, et nous invoquerons votre nom ». Vous nous comblerez de vos faveurs, « vous nous rendrez la vie ». Autrefois nous aimions la terre, et non point vous. Mais vous avez fait mourir en nous les membres de l’homme terrestre 6. Car cet Ancien Testament, qui a des promesses terrestres, semble porter les hommes à n’aimer point Dieu gratuitement, mais à l’aimer pour les biens qu’il nous donne ici-bas. Dis-moi : que peux-tu aimer, et préférer à Dieu? Aime, si tu le peux, quelque créature qu’il n’ait point faite.
1. Luc, XIII, 8. — 2. Id. XII, 49. — 3. Ps. LXXIX, 18, 19. — 4. Id. LXXII, 8,9. — 6. Rom. XI, 25, 26. — 7. Coloss. III, 5.
Jette les yeux sur toutes les créatures, vois si l’amorce de la convoitise n’attache point ton coeur quelque part, le détournant ainsi de l’amour de Dieu, et situ ne négliges point le Créateur pour t’éprendre de ses oeuvres. Pourquoi les aimer, sinon à cause de leur beauté? Mais peuvent-elles égaler en beauté celui qui les a faites? Tu admires ces beautés parce que tu ne vois point celles de Dieu; mais sers-toi de ces beautés que tu admires, pour aimer- Dieu que tu ne vois pas. Interroge la créature; si elle subsiste par elle-même, demeure en elle; mais si elle vient de Dieu, ce qui la rend nuisible à celui qui s’y attache, c’est la préférence qu’on lui accorde sur le Créateur. Pourquoi vous tenir ce langage? C’est, mes frères, à cause du verset que nous expliquons. Ils étaient donc morts, ceux qui n’avaient pour honorer Dieu, d’autre motif que d’obtenir de lui les biens charnels : or, l’amour des choses de la chair, c’est la mort 1; et ils sont véritablement morts ceux qui ne servent point Dieu gratuitement, c’est-à-dire parce qu’il est bon, et non parce qu’il donne de ces biens dont il ne prive
1. Rom. VIII, 6.
pas les méchants. Tu demandes à Dieu des richesses? Les voleurs en ont. Une épouse, une famille nombreuse, la santé du corps, les dignités du siècle? Vois combien de méchants possèdent ces biens. C’est pour cela seulement que tu sers Dieu? Alors tes pieds seront ébranlés, et tu penseras que tu sers Dieu en vain, quand tu verras jouir de ces biens ceux qui ne le servent point 1. Donc ces biens, il les donne aux méchants, et se réserve lui-même aux bons. « Vous nous donnerez la vie » ; car nous étions morts, quand nous nous attachions aux biens de la terre nous étions morts quand nous portions l’image de l’homme terrestre. « Vous nous donnerez la vie; vous nous changerez en nous donnant la vie de l’homme intérieur, et nous invoquerons votre nom » ; c’est-à-dire nous vous aimerons. Dans votre douceur, vous nous remettrez nos péchés, vous nous justifierez, et serez notre unique récompense. « Seigneur, Dieu des vertus, revenez à nous, montrez-nous votre face, et nous serons sauvés 2»
1. Ps. LXXII, 2. — 2. Id. LXXIX, 20.
DISCOURS SUR LE PSAUME LXXX.
SERMON AU PEUPLE DE CARTHAGE.
LES PRESSOIRS DANS L’ÉGLISE.
On foule un pressoir et il en sort d’une part une huile que l’on conserve, d’autre part un mare que l’on rejette. En cette vie l’olive pend à l’arbre qui porte ainsi le marc et l’huile, la séparation aura lieu au jugement, l’injustice est le marc, la charité l’huile, et il y a aujourd’hui injustice et charité. Le psaume est au cinquième jour de la semaine, au jour où Dieu tira des eaux les créatures, comme il tire les chrétiens des eaux du baptême, alors l‘affliction et le baptême préparent le discernement dès ici-bas.
Recevez donc les biens d’en haut et donnez ceux d’en bas, à la prédication joignez l’oeuvre temporelle; prêchez fortement à chaque nouvelle lune ou nouvelle vie. Tel est le précepte pour Jacob et pour Joseph. Or, Joseph, qui signifie accroissement, s’accrut en effet après le passage de la mer Rouge, fleuve du baptême, et par le baptême le Christ prit son accroissement chez les Gentils, en leur parlant une langue inconnue pour eux. Israël fut délivré d’une dure servitude, comme les Gentils du péché. Toutefois nous sommes éprouvés aux eaux de la contradiction, et ces eaux sont les peuples qui barrèrent le passage à Samson ou au Christ, et dont la fureur fut brisée, voilà pour l’huile Voyons le marc. Il y a des dieux récents chez les païens, chez les hérétiques ariens et manichéens qui, divisés en apparence sont d’accord à défigurer Dieu. Ce sont des renards se ménageant toujours une issue. Jésus tendit aux Pharisiens leurs pères un piège sur chacune des issues. Oui peut prendre au même piège les Manichéens, et attacher ces renards par la queue, ou par une doctrine postérieure, et y mettre le feu pour les incendier. Alors il n’y aura plus d’autre Dieu que celui qui est Israël ingrat a été livré aux désirs du coeur, de là tout ce qui est honteux, la servitude, la foi mentie, et le châtiment éternel. En vain on se rassure parce que l’on appartient au Christ ; les crimes n’entreront point dans le ciel. Le Christ fera donc le discernement, Ceux qui auront pris le Christ pour base, et bâti avec le crime seront exclus ; ceux qui bâtissent avec l’or, l’argent, sont les élus ; ceux qui bâtissent avec le bois, la paille, ou avec des affections terrestres mais en demeurant attachés au Christ, seront sauvés. Avec le froment et le miel de la sagesse, les ennemis du Seigneur sont demeurés en arrière.
1. Nous avons entrepris, mes frères, de vous exposer ce psaume; puisse votre calme aider notre voix qui est quelque peu sourde: mais l’attention des auditeurs me donnera des forces, avec le secours de Celui qui m’ordonne de parler. Ce psaume à pour titre: « Jusqu’à la fin, pour les pressoirs, au cinquième jour de la semaine, psaume pour Asaph lui-même ». Combien de mystères accumulés dans un seul titre ! de manière à nous montrer dès l’abord , l’intérieur du psaume. En parlant du pressoir, n’attendez pas que nous vous disions rien des cuves, des presses, des corbeilles: le psaume n’en dit mot, ce qui nous indique tout particulièrement un mystère. En effet, si le psaume en parlait, il se trouverait des hommes pour croire qu’on doit entendre ces pressoirs dans le sens littéral, qu’il n’y faut rien voir de plus, qu’il n’y a là rien de figuratif, rien qui dessine quelque mystère; ce psaume, pourrait on dire, parle simplement des pressoirs, et vous allez imaginer je ne sais quelle allégorie. La lecture ne vous a rien laissé entendre de tout cela. Voyez donc dans ces pressoirs le mystère de l’Eglise, aujourd’hui sur la terre. Dans un pressoir, trois objets arrêtent nos regards: une presse, et de cette presse il sort, d’une part ce qu’il faut garder, d’autre part ce qu’il faut rejeter. On presse donc, on foule, on écrase sous le pressoir; et de là sort invisiblement une huile qui se clarifie dans le vase, tandis qu’on voit le marc couler dans les rues. Fixez votre attention sur ce spectacle grandiose. Car Dieu ne cesse de nous donner de quoi contempler dans noire joie, et les folies du cirque n’ont rien de comparable avec ces spectacles, qui sont l’huile pour nous, tandis que le cirque est un marc impur. Vous entendez ces obstinés coasser leurs blasphèmes, et nous dire que les désastres sont plus fréquents depuis le christianisme; c’est là, vous le savez, leur refrain layon. De là encore cet adage ancien dejà, qui date du christianisme: Dieu ne fait point pleuvoir, prenez-vous-en aux Chrétiens. Ainsi disaient les anciens, aujourd’hui on dit: Il pleut trop, prenez-vous-en aux chrétiens. Il ne pleut pas, nous ne semons point; il pleut, nous ne battons iuoint. Esprits aveugles qui s’enorgueillissent de ce qui devrait les humilier, qui préfèrent le blasphème à la prière. Quand donc ils se livrent à ces discours, à ces bravades, à ces insolences, à ces obstinations, et qu’ils le (256) font sans crainte, et hardiment, qu’ils ne vous troublent point. Songez que les pressoirs abondent, et tâchez d’être l’huile. Que ce marc tout noirci d’ignorance nous maudisse à son gré, qu’il nous insulte sur les places publiques où il est jeté; mais toi, dans le secret de ton coeur, où pénètre l’oeil de ton Père 1, sois une huile clarifiée dans la cuve.
Tant que l’olive pend à l’arbre, elle est parfois agitée par la tempête, mais elle n’est point écrasée sous le pressoir; l’arbre porte à la fois, et ce qu’il faut rejeter, et ce qu’il faut conserver: mais quand elle est écrasée sous le pressoir, alors se fait la séparation, le discernement; on garde l’un, on jette l’autre. Voulez-vous connaître la force de ces pressoirs? Pour ne vous donner qu’un exemple des maux dont ils se rendent coupables ceux-là même qui en murmurent: Combien de vols de nos jours, disent-ils, combien d’innocents opprimés, combien de pillages du bien d’autrui ! Dans ce pillage du bien d’autrui, vous ne voyez que le marc; et vous ne remarquez point l’huile ou la charité qui donne aux pauvres de son propre bien. Il n’y avait pas jadis tant de pillards des biens étrangers; mais il n’y avait pas non plus tant de donateurs de leur propre bien. Sois donc une bonne fois plus attentif à ce pressoir, et ne t’arrête pas à ce qui coule au dehors, tu trouveras mieux en cherchant. Examine, écoute, et vois faire à beaucoup ce qui attrista et fit retourner ce jeune homme riche, quand le Seigneur lui parla. Un grand nombre comprennent ce mot de l’Evangile: « Allez, vendez ce que vous possédez, donnez-en le prix aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, puis venez et suivez-moi 2 ». Combien n’en vois-tu point pour agir de la sorte? Il en est peu, dis-tu. Ceux là néanmoins sont l’huile, et ceux qui usent bien de ce qu’ils possèdent, sont l’huile aussi : réunis-les ensemble, et tu verras se remplir les greniers du père de famille. Tu vois un voleur tel que tu n’en as jainas vu; vois aussi des prodigues tels que tu n’en as jamais vus de semblables. Bénis donc les pressoirs; voilà que s’accomplit la prophétie de l’Apocalypse: « Que le juste devienne plus juste encore, et que celui qui est souillé, se souille encore 3 ». Les pressoirs sont dans ces mots : « Que le juste devienne plus juste, et que celui qui est souillé, se souille encore ».
1. Matth. VI, 6.— 2. Id. XIX, 21.— 3. Apoc. XXII, 11.
12. Que signifie ce « cinquième du sabbat? » Quel en est le sens? Ayons recours aux premières oeuvres de Dieu, nous y trouverons peut-être de quoi élucider ce mystère.
Le sabbat est le septième jour, alors que Dieu se reposa de tous ses ouvrages 1. Le jour qui suit le sabbat se nomme le premier jour, que nous appelons encore dimanche. Le second du sabbat est le second jour; le troisième tin sabbat est le troisième jour; le quatrième du sabbat est le quatrième jour; le cinquième du sabbat est le cinquième jour, depuis le dimanche; après vient le sixième du sabbat, ou sixième jour, et le sabbat lui-même est le septième jour. Voyez donc à qui s’adresse le psaume. Il me semble qu’il s’adresse à ceux qui ont reçu le baptême. Or, le cinquième jour Dieu tira les créatures de la substance des eaux; le cinquième jour donc, ou le cinquième du sabbat, Dieu dit: « Que les eaux produisent des créatures qui aient une âme vivante 2 ». Voyez donc en vous-mêmes, vous en qui les eaux ont produit des âmes vivantes. C’est vous qui appartenez aux pressoirs, et chez vous qui êtes le produit des eaux, il y a aussi de quoi garder, et de quoi rejeter. Car il en est beaucoup dont la vie ne répond point à la sainteté du baptême qu’ils ont reçu. Combien en est-il qui ont préféré aujourd’hui le cirque au théâtre? Combien qui ont reçu le baptême et qui occupent des loges sur le théâtre, ou se plaignent qu’on ne leur en fasse point? Ce psaume est « pour les pressoirs, ou cinquième jour du sabbat », c’est-à-dire qu’on le chante « pour Asaph », à ceux qui sont sous le pressoir de l’affliction, et au sacrement du baptême. Or, il y eut un homme du nom d’Asaph, comme un Idithun, un Coré, comme d’autres noms que nous trouvons dans les titres des psaumes. Toutefois la signification de ces noms indique souvent un mystère caché. Asaph signifie en latin assemblée. Donc, « c’est pour les pressoirs, au cinquième du sabbat », que l’on chante ce psaume « à Asaph », c’est-à-dire, c’est pour l’affliction, qui établit le discernement, pour ceux qui ont reçu dans l’eau une naissance nouvelle, que l’on chante notre psaume à l’assemblée du Seigneur. Le premier mot du titre nous montre ce qu’il faut entendre par ces pressoirs: entrons maintenant, si cela vous est agréable, dans la maison où l’on
1. Gen. II, 2— 2. Id. I,20.
258
travaille, c’est-à-dire, pénétrons dans l’intérieur du pressoir. Entrons, examinons, soyons dans la joie, dans la crainte; désirons et fuyons. Car ce sont là les sentiments qui vous vont assaillir dans l’intérieur de cette maison, ou dans le texte du psaume, quand nous commencerons à vous le lire, et à vous dire avec le secours de Dieu, ce qu’il lui plaira de nous inspirer.
3. Vous donc, ô Asaph, ô sainte Eglise dc Dieu, « Tressaillez dans le Seigneur qui est notre soutien 2». Vous qui êtes ici assemblés aujourd’hui, vous, l’Asaph du Seigneur, puisque c’est pour Asaph ou pour vous que l’on chante ce psaume, « tressaillez en Dieu qui est notre appui ». Que d’autres s’épanouissent au cirque, vous, tressaillez en Dieu; que d’autres tressaillent dans celui qui les trompe, vous, tressaillez dans celui qui vous soutient; que d’autres tressaillent dans leur Dieu, qui est leur ventre, vous, tressaillez dans le Dieu qui vous soutient. « Poussez des cris devant le Dieu de Jacob ». Vous aussi, vous appartenez à Jacob, vous êtes même Jacob, le plus jeune peuple que sert le peuple aîné 1. « Poussez des cris devant le Dieu de Jacob ». N’avez-vous point de paroles pour vous exprimer, ne cessez pas de tressaillir; avez-vous des paroles, chantez; n’en avez-vous point, tressaillez. L’excès de la joie, quand on ne trouve pas d’expressions suffisantes, se répand en tressaillements : « Tressaillez devant le Dieu de Jacob ».
4. « Recevez le psaltérion, et donnez du tambour 2 », « Recevez » et « donnez ». Qu’est-ce à dire « recevez ? » Qu’est-ce à dire « donnez? » « Recevez le psaltérion et donnez du tambour ». Saint Paul nous le dit quelque part dans ses épîtres, en se plaignant avec douleur, que nul ne lui avait fait aucune part « à raison du don fait et reçu 3 ». Quel est ce
« don fait et reçu », sinon ce qu’il nous dit ailleurs : « Si donc nous avons semé parmi vous les biens spirituels, est-ce une grande chose, que nous recevions quelque peu de vos biens temporels 4?» Or, on fait le tambour avec un cuir, ce qui tient à la chair. Le psaume désigne donc les biens spirituels, et le tambour les biens du temps. Donc, ô peuple de Dieu, ô Eglise de Dieu, « Recevez le psaltérion, et donnez du tambour»; recevez les biens de l’esprit, donnez ceux du temps.
1. Gen. XXV, 23.— 2. Ps. LXXX, 1.— 3. Philipp. IV, 15.— 4. I Cor. IX, 11.
C’est là l’exhortation que nous vous faisions à la solennité de votre saint martyr, de recevoir les biens de l’âme, et de donner les biens temporels. Ces édifices, en effet, que l’on élève pour un temps, afin d’y recevoir les vivants ou les morts, sont nécessaires, mais dans cette vie qui s’écoule. Car après le jugement, pourrons-nous emporter ces constructions au ciel? Et sans elles, pourtant, nous ne pouvons faire ici-bas ce qu’il faut faire pour gagner le ciel. Si donc vous désirez recevoir les dons de l’esprit, soyez empressés à donner les biens temporels. « Recevez le psaltérion, et donnez du tambour »; recevez nos instructions, et donnez vos oeuvres.
5. « Le psaltérion est harmonieux avec la harpe ». Il me souvient d’avoir exposé à votre charité la différence entre le psaltérion et la harpe: ceux qui ont pris soin de la retenir, Pourront la reconnaître; ceux qui ne l’ont point entendue, ou retenue, pourront l’apprendre. Ces deux instruments de musique, le psaltérion et la harpe, ont cette différence, que le psaltérion a dans sa partie supérieure cette concavité qui rend les cordes sonores: on touche en bas les cordes qui résonnent en haut. Dans la harpe, au contraire, ce bois concave est en bas. L’un donc paraît descendre du ciel, et l’autre s’élever de la terre. Or, du ciel vient la prédication de la parole de Dieu. Mais si nous convoitons les biens du ciel, ne demeurons pas en arrière des oeuvres terrestres; car « le psaltérion est,harmonieux, mais d’accord avec la harpe ». C’est la répétition de ce qui est dit plus haut : « Recevez le psaume, et frappez du tambour ». Ici le psaltérion est mis pour le psaume, et la harpe au lieu du tambour. Toutefois, c’est là pour nous un avertissement de répondre par des oeuvres temporelles à la prédication de la parole de Dieu.
6. « Sonnez de la trompette 1». C’est-à-dire, prêchez plus clairement et avec plus de confiance, et ne craignez point, comme le dit quelque part un prophète : « Crie, et fais retentir ta voix, comme l’éclat de la trompette. Sonnez de la trompette au commencement du mois de la trompette 2». Il était ordonné de sonner de la trompette au commencement de chaque mois. Les Juifs le font encore aujourd’hui, sans en comprendre le sens mystique. Tout commencement de mois est une nouvelle lune, mais toute nouvelle
1. Ps. LXXX, 4.— 2. Isa. LVIII, 1.
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lune est une vie nouvelle. Qu’est-ce qu’une nouvelle lune? « Donc si quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature 1». Qu’est-ce à dire: « Sonnez de la trompette au commencement du mois de la trompette 2?» Prêchez en toute confiance une vie nouvelle, ne craignez point le bruit de l’ancienne vie.
7. « Parce que c’est la loi en Israël, c’est un décret établi par Dieu pour Jacob 3 ». La loi suppose un jugement. Car ceux qui ont péché contre la loi, seront jugés par la loi 4. Celui-là même qui a établi la loi, le Christ Notre-Seigneur, Verbe fait chair, « est venu », dit-il, « en ce monde pour exercer un jugement, afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 5». Qu’est-ce à dire, « afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles » ; sinon afin que les humbles soient élevés, et les orgueilleux abaissés? Car ceux qui voient réellement ne seront point aveuglés, mais ceux qui croient voir seront convaincus d’aveuglement. Tel est l’effet mystérieux du pressoir, que « ceux qui ne voyaient point voient, et e que ceux qui voyaient deviennent aveugles.»
8. « C’est un monument établi par le Seigneur dans la maison de Joseph 6 ». Courage, mes frères! Qu’est-ce que cria signifie? Joseph, en hébreu, signifie accroissement. Il vous en souvient, mes frères, vous savez que Joseph fut vendu en Egypte : c’est le Christ qui passe chez les nations. Ce fut là que Joseph après tant d’humiliations fut élevé en gloire 7 ; comme le Christ après les douleurs des martyrs fut en honneur dans le monde. Donc Joseph désigne ici les nations; et il est appelé accroissement, parce que l’épouse stérile a plus d’enfants que celle qui a un époux 8. « C’est un monument établi par le Seigneur dans la maison de Joseph, lorsqu’il sortit de la terre d’Egypte ». Voyez ici, mes frères, le cinquième jour du sabbat. Quand Joseph sortit de la terre d’Egypte, c’est-à-dire quand ce peuple que Joseph avait multi plié, traversa la mer Rouge 9. Car alors les eaux produisirent des âmes vivantes 10. Car alors le passage du peuple à travers la mer Rouge ne figurait que le passage des fidèles à travers les eaux du baptême ; nous
1. II Cor. V, 17.— 2. Saint Augustin n’explique pas cette page du verset : « Au jour de vos grandes solennités » . — 3. Ps. LXXX, 5.— 4. Rom, III, 12.— 5. Jean, IX, 39. — 6. Ps. LXXX, 6. — 7. Gen. XXXVII, 28; XLI, 37.— 8. Isa. LIV, I — 9. Exod. XIV, 22-31. — 10. Gen. I, 20.
en avons ce témoignage de l’Apôtre: « Je ne veux pas, mes frères, vous laisser ignorer ce que nos pères furent tous sous la nuée, que tous passèrent la mer, que tous furent baptisés, sous la conduite de Moïse, dans la nuée et dans la mer 1». Donc le passage de la mer Rouge n’avait d’autre signification que le sacrement du baptême; et les Egyptiens qui poursuivaient les Israélites figuraient la foule de nos péchés passés.
Vous voyez là des symboles transparents. Les Egyptiens passent, ils poursuivent: nos péchés nous suivent, mais jusqu’à l’eau seulement. Pourquoi donc, ô toi, qui es en retard, pourquoi redouter de venir au baptême du Christ, de traverser la mer Rouge ? Pourquoi rouge? Consacrée par le sang du Seigneur. Pourquoi n’oser venir? Ta conscience serait-elle déchirée par le souvenir de quelque faute grave, en proie aux remords, et te dirait-elle que ta faute est trop grave pour en espérer le pardon? Crains sans doute qu’il ne demeure en toi quelque faute, qu’un seul Egyptien ne survive. Quand tu auras traversé la mer Rouge 2, et que tu seras délivré de tes péchés par une main forte et puissante, tu auras part aux mystères que tu ne connais. sais point, ainsi qu’il en fut de Joseph, qui « au sortir de l’Egypte cri tendit une langue à lui inconnue ». Tu entendras donc un langage que tu ne connaissais point, que savent et entendent ceux qui aujourd’hui témoignent qu’ils comprennent et qu’ils connaissent. Tu apprendras où tu dois élever ton coeur: et tout à l’heure quand j’en parlais, plusieurs d’entre vous ont témoigné par leurs acclamations qu’ils comprenaient; les autres sont demeurés muets, parce qu’ils entendaient une langue pour eux inconnue. Courage donc! qu’ils se hâtent, qu’ils passent la mer, qu’ils apprennent. « Il entendit une langue inconnue pour lui ».
9. « Il a délivré ses épaules des fardeaux 3». Qui « a délivré les épaules du fardeau », sinon celui qui a dit: « Venez à moi, vous tous qui êtes accablés par le travail et les fardeaux 4? »C’est le même sous une autre figure. Ce que faisait d’une part la persécution des Egyptiens, le fardeau des péchés le fait d’autre part. « Il a délivré ses épaules du fardeau ». Et comme si l’on disait: De quel fardeau? « Ses mains », répond le Prophète, « servaient
1. I Cor. X, 1, 2.— 2. Ps. CXXXV, 12.— 3. Id. CXXX, 7.— 4. Matth. XI, 28.
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à la corbeille ». Par corbeille il entend ici l’oeuvre des esclaves; ainsi nettoyer, porter le fumier ou la terre, sont des oeuvres que font des esclaves au moyen d’une corbeille: or, tout homme qui commet le péché, devient esclave du péché; et si le Fils de Dieu vient vous délivrer, vous serez vraiment libres 1. Les emplois abjects du monde sont bien désignés par des corbeilles; mais ces corbeilles, Dieu les remplit de morceaux de pain 2 : il remplit de morceaux de pain douze corbeilles, parce qu’il a choisi ce qu’il y a de plus vil selon le monde, pour confondre ce qu’il y a de plus élevé 3. Mais quand Joseph servait à la corbeille, il y portait la terre, parce qu’il faisait des briques. « Ses mains ont servi à la corbeille ».
10. « Dans la tribulation, tu m’as invoqué, et je t’ai délivré 4 ». Toute conscience chrétienne doit se reconnaître ici ; et si elle a saintement traversé la mer Rouge 5, si dans sa fidélité à croire et à pratiquer, elle a compris une langue jusqu’alors inconnue, qu’elle sache que Dieu l’a exaucée dans la tribulation. Car c’est une grande tribulation que d’être accablée sous le fardeau du péché. Quelle joie pour une conscience qui en est délivrée! Te voilà baptisé, ta conscience, accablée hier, est soulagée aujourd’hui. Dieu t’a exaucé au jour de la tribulation, mais n’oublie pas la tribulation qui t’accablait. Avant d’approcher des eaux sacrées, quelles n’étaient point tes inquiétudes? Quels n’étaient point tes jeûnes ? Et dans ton coeur, quelle amertume ! combien de prières saintes et ferventes? Tes ennemis sont tués, tes péchés détruits. « Tu m’as invoqué dans la tribulation, et je t’ai délivré ».
11. « Je t’ai exaucé dans le secret de la tempête», non de l’ouragan des mers, mais de la tempête du coeur. « Je t’ai exaucé dans le secret de la tempête ; je t’ai mis à l’épreuve aux eaux de la contradiction 6». C’est là une vérité, mes frères: celui qui a été exaucé dans le secret de la tempête, doit être éprouvé aux eaux de la contradiction. Lorsqu’il a embrassé la foi, qu’il a été baptisé, qu’il est entré dans les voies de Dieu, qu’il a fait couler comme une huile pure dans le vase préparé, et qu’il s’est séparé de cette lie qui coule vulgairement dans les rues, il trouve beaucoup de persécuteurs, beaucoup
1. Jean, VIII, 34, 36.— 2. Matth. XIV, 20.— 3. I Cor. I, 27.— 4. Ps. LXII, 8. — 5. Ibid. — 5. Exod. XIV, 22.
d’insolents qui le méprisent, le dissuadent, le menacent dès qu’ils le peuvent, qui t’effraient, et vont jusqu’à l’abattre. C’est là l’eau de la contradiction. Je ne doute pas qu’il n’y ait ici de ces menées, je nie persuade qu’il est ici des fidèles, que leurs amis voulaient entraîner au cirque, à je ne sais quelle niaiserie dans cette solennité que nous célébrons ceux-ci peut-être les ont au contraire amenés à l’Eglise.
Mais soit qu’ils les aient amenés ici, soit qu’ils aient refusé de les suivre au cirque, ils ont été mis à l’épreuve aux eaux de la contradiction. Ne rougis point d’annoncer ce que tu sais, et de défendre la foi contre les blasphémateurs. Si en effet Dieu t’exauce dans le secret de là tempête, c’est que le coeur croit pour arriver à la justice; situ es éprouvé aux eaux de la contradiction, c’est qu’il faut confesser de bouche pour arriver au salut 1. A quoi est maintenant réduite cette eau de la contradiction ? Elle est presque desséchée. Nos pères en ont ressenti la violence quand les nations se soulevaient contre la parole de Dieu, contre les mystères du Christ. L’eau se troublait alors, car l’Apocalypse nous montre que par les eaux il faut souvent entendre les peuples, quand à la vue des grandes eaux, et à cette question : Qu’est-ce que cela? on répond : « Ce sont les peuples 2 ». Nos pères ont donc passé par les eaux de la contradiction quand les nations frémirent, quand les peuples formèrent de vains complots, quand les rois de la terre se levèrent, et que les princes se liguèrent contre le Seigneur et contre son Christ 3. Ce frémissement des peuples, c’était le lion rugissant, barrant le passage à Samson qui allait chercher une épouse chez les étrangers, c’est-à-dire au Christ qui descendait chez les Gentils pour s’unir à l’Eglise, Mais que fit le Seigneur? Il saisit ce lion redoutable, puis le broya, le mit en pièces : ce ne fut dans ses mains qu’un jeune chevreau. Qu’était-ce que toute la rage de ce peuple, sinon la langueur du péché? Détruisez cette cruauté, et les rois ne frémissent plus contre le Christ, les gentils ne l’attaquent plus avec cette colère : nous trouvons au contraire chez les nations des lois favorables à l’Eglise, c’est le rayon de miel dans la gueule du lion 4. Pourquoi craindrais-je cette eau de la contradiction qui est presque desséchée? Elle se tairait presque, si le marc
1. Rom. X, 10.— 2. Apoc. XVII, 15.— 3. Ps. II, 1, 2.— 4. Jug. XIV, 5-8.
ne soulevait la contradiction. Quelle que soit la fureur des étrangers, si du moins les méchants d’entre nous ne les secondaient point! « Je t’ai entendu dans le secret de la tempête, je t’ai mis à l’épreuve aux eaux de la contradiction » .Vous vous souvenez de ce qui est dit du Christ, qu’il est né pour la ruine de plusieurs, comme pour la résurrection de plusieurs, et pour être un signe de contradiction 1. Nous le savons, et nous le voyons. La croix se dresse comme un signe, et on la contredit. On contredit à la gloire de la croix; mais la croix était surmontée d’un titre que l’on ne pouvait altérer. Car il est dit dans un psaume : « Pour l’inscription du titre, ne l’altérez point 2 ». C’était là un signe de contradiction, et les Juifs dirent à Pilate : « N’écrivez point roi des Juifs, mais écrivez qu’il s’est dit roi des Juifs 3 ». Alors la contradiction fut vaincue, et Pilate répondit : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit ». « Je t’ai exaucé dans le secret de la tempête, je t’ai mis à l’épreuve aux eaux de la contradiction ».
12. Toutes les paroles du psaume, depuis le commencement jusqu’à ce verset, nous les avons entendues de l’huile du pressoir. Le reste est plus à déplorer et plus à craindre, car jusqu’à la fin il est question du marc du pressoir; et ce n’est peut-être point sans raison que l’on a placé ici une pause. Mais il est utile d’entendre ces paroles, afin que celui qui se trouve avec l’huile s’en réjouisse, et que celui qui est en danger de s’écouler comme le marc du pressoir, soi t sur ses gardes. Ecoutez ces deux hommes: aimez l’un, craignez d’être comme l’autre. « Ecoute, ô mon peuple, je te parlerai, et te convaincrai 4 ». Ce n’est point à un peuple étranger, ce n’est point à un peuple qui n’appartienne pas aux pressoirs, que le Seigneur a dit : « Jugez entre ma vigne et moi 5. Ecoute, ô mon peuple, je te parlerai et te convaincrai ».
13. « Israël, si tu écoutais ma voix, il n’y aurait point chez toi un Dieu nouveau 6». Un Dieu récent est un Dieu de fraîche date or, notre Dieu n’est pas récent, il est de toute éternité, et sera dans l’éternité. Et si notre Christ est un homme récent, il est un Dieu éternel. Qu’y avait-il avant le commencement? Or, au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était
1. Luc, II, 34.— 2. Ps. LIX, 1.— 3. Jean, XII, 18-22.— 4. Ps. LXXX, 9.— 5. Isa. V, 5.— 6. Ps. LXXX, 10.
Dieu. Et le Verbe notre Dieu s’est fait chair, afin d’habiter parmi nous 1. A Dieu ne plaise qu’il y ait en quelqu’un de nous un Dieu récent. Un Dieu récent est une pierre ou un fantôme. Ce n’est point une pierre, diras-tu, c’est un Dieu d’or ou d’argent. C’est bien avec raison que le Prophète a dit de ces divinités précieuses : « Les idoles des nations sont l’argent et l’or», Elles sont précieuses, puisqu’elles sont d’or et d’argent; elles sont précieuses et brillantes, et pourtant elles ont des yeux pour ne point voir 2. Voilà des dieux récents. Quoi de plus récent qu’un dieu sorti d’une boutique? Bien que depuis plusieurs années ils soient couverts de toiles d’araignées: tout ce qui n’est pas éternel est récent.
Ceci soit dit aux païens. Un autre prenant en vain le nom du Seigneur son Dieu, s’est fait du Christ une créature, un Christ inférieur et inégal au Père qui l’a engendré, un Christ qu’il appelle d’une part Fils de Dieu, quand d’autre part il nie qu’il soit Fils de Dieu. S’il est en effet le Fils unique du Père, il est tout ce qu’est le Père, et de toute éternité. Mais toi qui as imaginé dans ton coeur une autre doctrine, tu as fait un Dieu récent. Un autre encore s’est fait un Dieu qui combat contre les puissances des ténèbres, qui craint l’envahissement, qui se défend contre la corruption ; qui est corrompu en partie, et veut arriver à l’intégrité, sans pouvoir l’acquérir, puisqu’il tient à ta corruption. Voilà ce que disent les Manichéens, qui se font aussi dans leurs coeurs un Dieu récent. Tel n’est point notre Dieu, tel n’est point ton partage, ô Jacob. Ton Dieu est le Dieu qui a fait le ciel et la terre, qui n’a pas besoin de tes biens, qui ne redoute pas les maux.
14. Beaucoup d’hérétiques, à l’instar des païens, se sont fait eux-mêmes des dieux de toutes sortes, se sont formé des idoles étrangères ; et s’ils ne les ont point placées dans leurs temples, ils ont fait pire en les élevant dans leurs coeurs, et en se faisant eux-mêmes les temples de divinités ridicules et mensongères, C’est une oeuvre importante que briser ces idoles, et préparer en nous-mêmes un sanctuaire au Dieu vivant, et non de fraîche date. Tous ces hérétiques, différents d’opinions, se font aussi des divinités différentes ; ils déchirent par l’erreur le symbole de la foi, et semblent se combattre, tandis
1. Jean, I, 1, 51. — 2. Ps. CXIII, 4, 5.
262
qu’ils ne s’écartent point des pensées terrestres, et que dans ces pensées terrestres ils sont tous d’accord. L’opinion varie, la vanité est la même. C’est d’eux qu’il est dit dans un autre psaume: « Ils se sont liés par la vanité 1 ». Divisés par la diversité de leurs erreurs, ils s’accordent néanmoins dans une même vanité. Or, vous le savez, la vanité doit être en arrière, dans l’oubli. Aussi l’Apôtre, oubliant ce qui est en arrière, c’est-à-dire la vanité, pour s’avancer vers ce qui est devant lui, ou la vérité, s’efforce de remporter la palme à laquelle Dieu l’a appelé d’en haut par Notre-Seigneur Jésus-Christ 2. Quoique ces hommes soient donc divisés en apparence, ils sont trop d’accord pour leur malheur. C’est dans ce sens que Samson attacha les renards par la queue
3. Le renard avec ses artifices est le symbole des hérétiques, pleins de ruse et de fourberie, se cachant, pour mieux tromper, dans des tanières aux mille détours, et qui suffoquent par heur puanteur. C’est contre cette puanteur que saint Paul a dit : « Nous sommes en tout lieu la bonne odeur de Jésus-Christ 4 ». C’est encore de ces renards qu’il est dit dans les cantiques: « Prenez-nous ces petits renards qui ravagent les vignes, et qui se dérobent dans des cavernes tortueuses ». «Prenez-les pour nous », donnez-leur notre conviction ; car c’est prendre un homme que le convaincre d’erreur. Des renardeaux contredisaient un jour le Sauveur, et lui disaient : « Par quel pouvoir faites-vous ces miracles ; et vous », leur dit-il, « répondez-moi un seul mot: d’où vient le baptême de Jean? Du ciel ou des hommes?» Dans les tanières des renards il y a ordinairement une entrée et une sortie : or, voilà que le chasseur a placé ses piéges sur chacune de ces issues. « Dites-moi : vient-il du ciel ou des hommes ? » Ils comprennent que le piège est tendu de part et d’autre ; et ils se disent en eux-mêmes: « Si nous répondons qu’il vient du ciel, il nous dira : Pourquoi donc n’avez-vous point cru en lui ? » Car Jean a rendu témoignage au Christ. « Si nous disons qu’il vient de la terre, le peuple nous lapidera, car on le regarde comme un Prophète ». Flairant donc le piège qui les menaçait de part et d’autre, ils répondirent : « Nous n’en savons rien ». Et le Seigneur :
1. Ps. LXI, 10.— 2. Philipp. III, 13, 14.— 3. Juges, XV, 4.— 4. II Cor. II, I5. — 5. Cant. II, 15.
« Ni moi non plus, je ne vous dis point par quel pouvoir j’opère ces merveilles 1 » . Vous alléguez l’ignorance quand vous savez, et moi je ne vous enseigne point cc que vous cherchez. Vous n’avez osé sortir dans aucune direction, et vous êtes demeurés dans vos ténèbres. Obéissons donc, nous aussi, à cette injonction du Verbe de Dieu : « Prenez ces renardeaux qui ravagent nos vignes ». Voyons si nous pourrons en prendre quelques uns : plaçons nos piéges sur chaque entrée du terrier, afin que le renard soit pris, quelque route qu’il suive. Ainsi le Manichéen se fait un dieu nouveau; il adore dans son coeur ce qui ne fut jamais; posons-lui cette question: La substance divine est-elle corruptible ou incorruptible? Prenez lé parti que vous voudrez, l’issue qui vous plaira ; mais vous n’échapperez point : si vous dites qu’elle est corruptible, vous serez lapidés, non par le peuple, mais bien par vous-mêmes. Si vous dites que Dieu est incorruptible, comment l’incorruptible peut-il redouter le peuple des ténèbres? Que peut faire une race corruptible à celui qui ne l’est pas? Que pouvez-vous répondre, sinon : « Nous ne savons ? » Or, si vous répondez ainsi, non par fourberie, mais bien par ignorance, ne demeurez point dans les ténèbres ; que le renard se change en brebis, qu’il croie au Dieu invisible, incorruptible, au Dieu qui n’est point nouveau; au Dieu seul, et non au Dieu soleil, car n’allons pas ouvrir un autre terrier au renard qui s’enfuit. Et toutefois nous ne redoutons point le nom de soleil, car il est dit dans nos saintes Ecritures, qu’il est « un soleil de justice, et que la santé est sous ses ailes 2 ». On cherche dans l’ombre un abri contre l’ardeur de ce soleil, on se retire sous ses ailes pour se défendre de ses feux : la santé est sous ses ailes. Tel est le soleil qui fera dire aux méchants : « Nous nous sommes donc égarés du sentier de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, le soleil ne s’est point levé pour nous ». Ces adorateurs du soleil diront : « Le soleil ne s’est point levé pour nous »
: puisqu’en adorant ce soleil que Dieu fait lever sur les bons et sur les méchants, ils n’ont point fait lever sur eux ce soleil qui éclaire les bons. Chacun d’eux se fait donc, à sa fantaisie, un Dieu récent. Qui
1. Matth. XXI, 23-27 ; Luc, X, 2, etc. — 3. Malach. IV, 2. — 4. Sag. V, 6. — 5. Matth. V, 45.
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empêchera un coeur erroné de se faire des fantômes à sa guise ? Ils sont donc tous des renards liés par la queue, c’est-à-dire qu’ils s’accordent dans une même vanité.
De là vient que notre Samson, qui en hébreu signifie leur soleil, ou le soleil de ceux qu’il éclaire, et non de tous, commue celui qui se lève sur les bons et sur les méchants, mais le soleil de quelques-uns, le soleil de justice, car il figurait le Christ, attacha les renards par la queue, comme je commençais à vous le dire, et y mit une torche enflammée : ce feu devait porter l’incendie, mais dans les moissons des étrangers. Donc les hérétiques, d’accord dans des enseignements postérieurs et comme liés par la queue, traînent après eux une torche incendiaire, niais sans force pour nos moissons. « Le Seigneur, en effet, connaît ceux qui sont à lui, et tout homme qui invoque le nom du Seigneur, doit se retirer de l’iniquité. Or, dans un grand palais, il y a non-seulement des vases d’argent et d’or, mais aussi des vases de bois et d’argile ; les uns sont en honneur, les autres méprisés. Si donc un homme se préserve de toute impureté, il sera un vase d’honneur, utile au Seigneur, et préparé pour toutes sortes de bonnes œuvres 2 » ; et dès lors il ne craindra ni la queue des renards, ni leurs torches enflammées. Mais revenons à notre psaume. « Si tu m’écoutes », dit le Prophète, « il n’y aura en toi aucun Dieu nouveau ». Ce qui m’étonne, c’est que le Prophète ait dit : « En toi », in te, et non pas, a te, de ta façon, comme si l’idole était quelque chose d’extérieur à l’homme : mais « en toi »dans ton coeur, dans le travail de ton imagination, dans l’erreur qui t’égare, tu porteras avec toi ton Dieu nouveau, en demeurant dans le vieil homme. « Si donc tu veux m’écouter, moi », dit le Prophète, « parce que je suis celui qui suis , il n’y aura en toi aucun Dieu nouveau; et tu n’adoreras point un Dieu étranger ». Si ce Dieu étranger n’est point en toi, «tu ne l’adoreras point». Si quelque faux dieu n’aborde point ta pensée, tu n’adoreras point un Dieu forgé par les hommes: « Il n’y aura en toi aucun Dieu nouveau ».
15. «C’est moi qui suis en effet ». Pourquoi veux-tu adorer ce qui n’est pas? « Je suis le Seigneur ton Dieu 4 » : parce que je suis
1. Juges, XV, 4. — 2. II Tim. II, 19-21. — 3. Exod. III, 14. — 4. Ps. LXXX, 11.
celui qui suis. C’est moi, dit le Seigneur, qui suis d’abord au-dessus de toute créature; et de plus que n’ai-je point fait pour toi dans le temps? « C’est moi qui t’ai tiré de l’Egypte ». Cette parole ne s’adresse point à Israël seulement, car nous sommes tous tirés de la terre d’Egypte, tous nous avons traversé la mer Rouge, et les ennemis qui nous poursuivaient ont péri dans les eaux. Ne soyons point ingrats envers Dieu, n’allons point oublier le Dieu qui subsiste, pour nous faire des dieux nouveaux. « C’est moi qui t’ai tiré de la terre d’Egypte»,dit le Seigneur, «ouvre la bouche et je la remplirai ». Tu es à l’étroit en toi-même, à cause du dieu nouveau qui a envahi ton coeur : brise un vain simulacre et bannis de ta conscience un Dieu fictif : « Ouvre ta bouche » par la confession et par l’amour; « et je la remplirai », car c’est en moi qu’est la source de vie 1.
16. Voilà ce que dit en effet le Seigneur; mais qu’est-il dit ensuite? « Et mon peuple n’a pas entendu ma voix 2 ». Dieu ne parlerait point de la sorte à tout autre qu’à son peuple. Car tout ce que dit la loi, nous savons qu’elle le dit à ceux qui sont sous la loi 3. « Et mon peuple n’a pas entendu ma voix; Israël n’a pas fait attention à moi ». Qui a manqué d’attention? pour qui? « Israël, pour moi ». O âme ingrate, âme qui existe par moi, âme que j’ai appelée, âme que j’ai amenée à l’espérance, âme que j’ai purifiée de l’iniquité ! « Israël n’a pas fait attention à moi ». Ils sont baptisés, ils traversent la mer Rouge, mais ils murmurent pendant la route, ils contredisent, ils se plaignent, ils se laissent troubler par les séditions , ils n’ont qu’ingratitude pour celui qui les a délivrés des poursuites de leurs ennemis, qui les a conduits à pied sec, à travers les eaux, par le désert, leur donnant la lumière pendant la nuit, l’ombre de la nuée pendant le jour : « Et Israël n’a point fait attention à moi ».
17. « Et je les ai livrés aux désirs de leurs coeurs 4 ». Voici le pressoir. Les issues sont
ouvertes, le marc va couler. « Et je les ai livrés », non point à la pratique de mes préceptes; mais « c’est aux désirs de leurs coeurs » que je les ai livrés. C’est la plaie dont parle saint Paul : « Dieu les a livrés aux désirs de leurs coeurs 5. Je les ai livrés aux
1. Ps. XXXV, 10.— 2. Id. LXXX, 12.— 3. Rom. III, 19.— 4. Ps. LXXI, 13.— 5. Rom. I, 24.
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convoitises de leurs coeurs, ils suivront leurs « désirs corrompus e. De là vient tout ce qui vous fait horreur, si toutefois vous êtes l’huile pure qui coule dans les vases mystérieux du Seigneur; si toutefois vous aimez ces vases, de là vient tout ce qui vous fait horreur, Les uns se font les champions du cirque, d’autres de l’amphithéâtre, celui ci vante une loge sur la place publique, celui-là le théâtre, l’un est dans un sens, l’autre dans un autre sens, un troisième défend ses dieux nouveaux : « Ils suivent la corruption de leurs pensées ».
18. « Si mon peuple m’avait écouté, si Israël avait marché dans mes voies 1» Peut-être cet Israël se dit en lui-même : De toute évidence, me voilà prévaricateur, voilà que mon coeur m’entraîne dans ses convoitises ; mais que faire ? c’est là l’oeuvre du diable, c’est l’oeuvre des démons. Qu’est-ce que le diable, et que sont les démons? Tes ennemis assurément. « Si Israël eût marché dans mes voies, j’aurais anéanti tous ses ennemis 2 » . « Si mon peuple m’eût écouté », dit le Seigneur; comment peut-il être mon peuple s’il ne m’écoute point? « Si mon peuple m’eût écouté ». Qu’est-ce que « mon peuple? » « Israël ». Qu’est-ce à dire « s’il m’eût écouté? » « S’il eût marché dans mes voies». Il se plaint, il gémit sous l’oppression de ses ennemis; et « j’aurais réduit ses ennemis au néant, j’aurais étendu ma main sur ses persécuteurs ».
19. Et maintenant quelle plainte peuvent-ils faire de leurs ennemis? Leurs plus grands ennemis sont eux-mêmes. Comment cela? Que dit ensuite le Prophète? Vous vous plaignez de vos ennemis, et vous-mêmes, qu’êtes-vous? « Les ennemis du Seigneur ont menti à la foi qu’ils lui avaient donnée 3». Renonces-tu au démon? J’y renonce. Et ils reviennent à ce qu’ils ont abjuré. Et pourtant à quoi donc as-tu renoncé, sinon aux actes mauvais, aux actes diaboliques, aux actes que Dieu condamne, aux vols, aux rapines, aux parjures, aux homicides, aux adultères, aux sacrilèges, aux sacrifices abominables, aux vaines curiosités? C’est à tout cela que tu as renoncé, et tout cela néanmoins te courbe et te. domine. Ton nouvel état devient pire que ton premier. Le chien retourne à son vomissement, et le pourceau lavé à son bourbier 4. «Les ennemis du Seigneur lui ont manqué de parole ».
1. Ps. LXXX, 14.— 2. Id. 15. — 3. Id. 16. — 4. II Pierre, II, 20, 22.
Admirable patience du Seigneur I Pourquoi ne sont-ils point renversés? pourquoi le glaive. n’en fait-il point justice? pourquoi la terre ne s’ouvre-t-elle point pour les engloutir? pourquoi ne sont-ils pas consumés par le feu du ciel? c’est que la patience du Seigneur est grande. Seront-ils néanmoins impunis? Loin de là. Qu’ils ne se prévalent point sur la miséricorde du Seigneur, jusqu’à se promettre qu’il sera injuste en leur faveur. Ignores-tu que cette longanimité de Dieu est un moyen de t’amener à la pénitence? Et toutefois, par la dureté, par l’impénitence de ton coeur, tu amasses un trésor de colère, pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 1. Il ne rend pas toujours ici-bas justice, il la rendra alors. Le châtiment qu’il inflige ici-bas n’est que pour un temps : ce qu’il doit infliger alors, à l’incorrigible et à l’impénitent, sera éternel. Et pour comprendre qu’ils ne seront point impunis, écoute ce qui suit : « Les ennemis du Seigneur lui ont manqué de parole ». Mais, diras-tu, que leur a-t-il fait? N’ont-ils pas la vie? ne peuvent-ils respirer, ni jouir de la lumière? ne boivent. ils pas aux sources d’eau? ne mangent-ils point des fruits de la terre? « Leur châtiment sera dans l’éternité ».
20. Que personne donc ne se flatte d’appartenir au pressoir; son avantage est d’être l’huile du pressoir. Avec des actions criminelles qui ne peuvent entrer dans le royaume des cieux, n’allons pas nous le promettre, en disant : J’ai le signe du Christ, les sacrements du Christ, je ne serai point effacé pour l’éternité; et si je dois être purifié, je serai sauvé par le feu. Que dit en effet l’Apôtre à propos de ceux qui sont sur la base? «Nul ne peut poser d’autre fondement que celui qui a été posé, et ce fondement, c’est Jésus-Christ ». Mais, ajoutent-ils, que dit ensuite l’Apôtre ? « Que chacun prenne garde à ce qu’il bâtit sur ce fondement. L’un bâtit en or, en argent, en pierres précieuses; un autre en bois, en foin, en chaume : le feu doit éprouver l’ouvrage de chacun, car le jour du Seigneur le fera connaître, et il sera révélé par le feu. Celui qui aura bâti un ouvrage qui subsistera, en recevra la récompense » ; c’est-à-dire celui qui aura élevé sur ce fondement un édifice avec des oeuvres
1. Rom. II, 4-6.
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de justice comme « l’or, l’argent, les pierres précieuses ». Mais celui qui aura bâti avec le péché, comme, « le bois, le foin et la paille », à cause du fondement, il ne laissera pas « d’être sauvé, quoiqu’en passant par le feu 1 ». Je préfère l’excès de crainte, mes frères, et ne veux point vous donner une sécurité trompeuse. Je ne vous donnerai pas ce que je n’ai point, je vous effraie, parce que je suis effrayé ; je vous donnerais plus de sécurité, si j’en avais moi-même : je crains le le feu éternel, « Et leur châtiment sera dans ’éternité», dit le Prophète; ce que je ne comprends que du feu éternel, dont l’Ecriture nous dit ailleurs : « Leur feu ne s’éteindra pas, et le ver qui les ronge ne mourra point 2». Mais c’est des impies qu’il est parlé, et non de moi, me dira quelqu’un; quelque pécheur,quelque adultère, quelque trompeur, quelque voleur, quelque parjure que je sois, j’ai pour base le Christ, je suis chrétien , je sais baptisé ; je passerai par le feu des expiations, mais je ne périrai point, à cause du fondement. Encore une fois, qui es-tu? Chrétien. Continue encore, que disais-tu? Coupable de vol, d’adultère et de tous ces crimes dont l’Apôtre a dit, que « ceux qui les commettent ne posséderont point le royaume des cieux 3 ». Assurément, sans être corrigé de ces crimes, sans en avoir fait pénitence, peux-tu bien te promettre le royaume des cieux ? Je ne le pense point. « Car ceux qui commettent ces crimes n’entreront point dans le royaume des cieux».Ignores-tu donc que la patience de Dieu t’amène a la pénitence 4? En te flattant d’illusoires espérances, par ta dureté, par l’impénitence de ton coeur, tu te fais une provision de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres. Considère donc le juge qui doit venir. Il a bien fait, et je lui en sais gré, de ne point nous avoir dérobé la sentence définitive; il na point expulsé les coupables pour tirer le voile ensuite. Il a voulu nous dire, par avance, ce qu’il voulait faire. « Toutes les nations seront rassemblées devant lui ». Et qu’en fera-t-il? « Il les séparera; il placera les uns à droite, les autres à gauche 5». Y a-t-il donc une place réservée au milieu ? Que dira-t-il à ceux de droite? « Venez, bénis
1. I Cor. III, 10-15. — 2. Isa. LXVI, 24. — 3. Gal. V, 21. — 4. Rom. 1, 4. — 5. Matth. XXV, 32.
de mon Père, recevez le royaume 1 ». Et à ceux de gauche ? « Allez au feu éternel, qui a été préparé pour le diable et ses anges 2 ». Si le feu ne t’effraie point, que la compagnie t’effraie. Si donc ces œuvres ne doivent point posséder le royaume des cieux, ou plutôt, non point les oeuvres, mais ceux qui les commettent, car dans le feu il n’y aura pas d’oeuvres semblables 3 ; et ceux qui seront dévorés dans les flammes ne commettront plus ni vol, ni adultère, mais « ceux qui les commettent ne posséderont point le royaume de Dieu » ; ces coupables ne seront donc point à la droite, en compagnie de ceux auxquels on dira : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume, puisque ceux qui commettent ces crimes ne posséderont point le royaume de Dieu ». Mais s’ils ne sont point à la droite, il ne leur reste de place qu’à la gauche. Et que dira le juge à ceux de gauche? « Allez au feu éternel; — car leur châtiment sera dans l’éternité ».
21. Expliquez nous, me diras-tu, comment ceux qui bâtissent sur ce fondement, avec le bois, le foin, la paille, ne doivent point périr, mais seront sauvés, et cependant comme par le feu. C’est là un passage difficile, et néanmoins j’en dirai brièvement ma pensée. Mes frères, il y a des hommes qui ont pour le monde un souverain mépris, qui n’ont aucun goût pour les choses qui passent avec le temps, qui ne s’attachent par aucune affection aux oeuvres terrestres, qui vivent dans la sainteté, la chasteté, la continence, la justice, qui ont peut être vendu tous leurs biens pour en donner le prix aux pauvres, ou bien qui possèdent comme s’ils ne possédaient pas, qui usent de ce monde comme s’ils n’en usaient pas 4. Mais il en est d’autres qui ont quelque attache d’affection pour les biens que Dieu accorde à notre faiblesse. Tel qui ne prend point le bien d’autrui, s’attache au sien, de manière à se troubler de la moindre perte. Il ne convoite point l’épouse d’un autre, mais dans son affection pour la sienne, dans ses rapports avec elle, il ne garde plus cette prescription divine qui est la génération des enfants. Il ne s’empare point du bien des autres, mais en exigeant ce qui est à lui, il en vient avec ses frères à un procès. C’est à ces gens que s’adresse le reproche de l’Apôtre « C’est déjà une faute bien grave que vous ayez des procès entre
1. Matth. 34. — 2. Id. 41. — 3. Gal. V, 21. — 4. I Cor. VII, 30, 31.
266
vous 1 » Il ordonne toutefois que ces différends soient décidés dans l’Eglise, et non portés aux tribunaux;
et il les condamne comme des fautes. Car alors un chrétien dispute pour des biens terrestres, beaucoup plus qu’il ne convient à un homme à qui le ciel est promis, Ce n’est pas tout son coeur qu’il élève à Dieu, mais il en traîne une partie sur la terre. Enfin, s’il se présente une occasion d’aller au martyre, ceux qui ont le Christ pour fondement et qui bâtissent avec l’or, l’argent, ou les pierres précieuses 2, que disent-ils alors? Il m’est bon de mourir et d’être avec le Christ 3. Ils courent avec allégresse, et ne ressentent rien ou que très-peu de la faiblesse de la chair. Ceux au contraire qui aiment leurs biens, leurs palais, sont dans un trouble étrange; le foin, la paille et le bois sont en feu. Ils ont donc sur le fondement, du loin, de la paille et du bois; mais dans ce qui est permis, non dans ce qui est criminel. Je dis donc, mes frères, as-tu le fondement? Attache-toi au ciel, et foule aux pieds la terre. En agissant ainsi tu ne bâtis qu’en or, en argent, en pierres précieuses. Mais si tu viens dire : J’aime cette terre, je crains de la perdre; si cette perte qui te menace te cause de la tristesse, à la vérité tu ne préfères pas cette terre au Christ: car tel est ton attachement pour elle, que si l’on te disait : Que préfères-tu, de la terre ou du Christ? malgré ton chagrin de la perdre, néanmoins tu préférerais le Christ que tu as choisi pour fondement : alors tu seras sauvé, mais par le feu. Ecoute encore : Tu ne peux conserver ton bien que par un faux témoignage. L’éviter, c’est avoir le Christ pour fondement, puisque la vérité l’a dit « La bouche qui ment, tue l’âme 4 ». Donc ton amour pour la terre ne saurait te porter au larcin, ni au faux témoignage, ni à l’homicide, ni au parjure, ni à renoncer au Christ;
si donc tu abjures tout cela par amour du Christ, c’est lui que tu as pour base. Et toutefois ton attachement pour tes biens, ta douleur de les perdre, t’ont fait bâtir sur ce fondement, non plus avec de l’or, de l’argent, des pierres précieuses; mais avec du bois, du foin, de la paille. Tu seras donc sauvé, lorsque ton édifice commencera à brûler, et dès lors comme par le feu. Que nul ne se persuade qu’en élevant sur ce fondement des adultères, des blasphèmes, des sacrilèges, des idolâtries, des
1. I Cor. VI, 7. — 2. Id. III, 11.— 3. Philipp. I, 23. — 4. Sag. I, 11.
parjures, il pourra se sauver par le feu, comme si c’était là du bois, du foin et de la paille mais celui-là seulement qui bâtit avec l’amour des choses temporelles, sur le fondement du royaume des cieux, ou plutôt sur le Christ, cet amour des biens de la terre brûlera, et lui sera sauvé, à cause de la solidité du fondement.
22. « Les ennemis du Seigneur lui ont menti », en disant : Je vais à votre vigne, sans toutefois y aller 1 : « et leur châtiment sera » non plus dans le temps, mais « dans l’éternité ». Quels sont ces ennemis? « Ceux qu’il a nourris du froment le plus pur 2 ». Vous savez quelle est cette fleur du froment dont se nourrissent plusieurs de ses ennemis, qui trahissent leur foi envers lui. « Il les a nourris de la fleur du froment ». Il leur a donné ses sacrements. Judas même fut nourri de ce pur froment, quand il reçut le morceau de pain
3. Cet ennemi du Seigneur a trahi sa foi, et son châtiment sera dans l’éternité. « Il les a nourris de la fleur du froment, et les a tu rassasiés du miel de la pierre». Les ingrats!
« Et Dieu les a nourris de la fleur du froment, et rassasiés du miel de la pierre ». Au désert, cependant, ce fut de l’eau, et non du miel, que Dieu fit jaillir du rocher 4. Le miel est la sagesse qui pour le coeur est la plus douce de toutes les nourritures. Combien donc parmi les ennemis du Seigneur trahissent sa foi, après avoir été nourris non-seulement de la fleur du froment, mais aussi du miel de la pierre, ou de la sagesse du Christ? Combien trouvent leurs délices à goûter sa parole, à connaître ses sacrements, à pénétrer ses paraboles ! Combien sont ravis de ce miel qui n’est pas d’un homme en effet, mais de la pierre. Or, la pierre était le Christ 5. Combien sont rassasiés de ce miel, et s’écrient : Quelle douceur! Y a-t-il rien de comparable? Peut-on rien dire ou rien comprendre de plus doux? Et pourtant, les ennemis du Seigneur lui ont menti. Je ne veux point m’arrêter davantage sur un sujet si affligeant ; et quoique le psaume se termine d’u ne manière si effrayante, remontons de la fin au commencement, et retournons à Dieu : « Tressaillez dans ce Dieu qui est votre soutien ».
Exhortation à venir l’entendre le lendemain, et à mépriser les jeux séculaires.
23. Les spectacles des choses divines que
1. Matth, XXI, 30.— 2. Ps. LXXX, 17.— 3. Jean, XIII, 26.— 4. Exod, XVII, 6. — 5. I Cor. X, 4.
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vous admirez au nom du Christ, vous ont tenus sous la puissance de leur charme, et vous ont disposés non-seulement à désirer, mais à fuir. Ce sont là des spectacles utiles, salutaires, qui édifient sans détruire; ou mieux, qui détruisent et qui édifient; qui détruisent les dieux nouveaux, pour édifier notre toi, dans le Dieu qui est véritable, éternel. Nous supplions donc votre charité de venir demain encore. D’autres, nous dit-on, auront la mer dans le théâtre, et nous, en Jésus-Christ, le port du salut. Et comme après-demain, ou quatrième jour de la semaine. Il nous sera impossible de nous assembler dans l’église de Saint-Cyprien, à cause de la fête des saints martyrs, nous y reviendrons demain.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 81 à 85
DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXI.
JUGEMENT DE DIEU CONTRE LA SYNAGOGUE.
Dans ce psaume Asaph signifie la synagogue, dont les fils étaient les fils adoptifs de Dieu. C’est au milieu d’eux que Dieu a pris séance. Ce Dieu est le Fils envoyé aux brebis d’Israël, issu des patriarches comme ceux qu’il vient juger. Il a fait le discernement en permettant qu’une partie d’Israël tombât dans l’aveuglement, jusqu’après l’entrée des nations Dieu reproche aux uns d’avoir tué l’héritier de la vigile, aux autres, qui étaient en grand nombre, de ne l’avoir point défendu. Toutefois ni les uns, ni les autres n’ont vu en lui le Christ. De sa mort vient cet ébranlement de la terre à la parole des Apôtres, et qui fit mépriser la terre mur le ciel. Le Christ est venu combattre l’orgueil par ‘humilité, et si nous n’embrassons cette humilité nous mourrons comme des hommes terrestres, nous tomberons comme les princes du monde. Levez-vous donc, Seigneur, et jugez la terre, afin d’en prendre possession.
1. « Psaume pour Asaph ». Ce titre que nous trouvons aussi, dans plusieurs autres psaumes, désigne ou bien le nom de celui qui l’a composé, ou du moins ce que figure ce même nom, en sorte que nous pouvons le rapporter à la synagogue, ainsi qu’on interprète le nom d’Asaph, d’autant plus que tel est le sens indiqué par le premier verset. C’est ainsi qu’il commence : « Dieu a pris séance dans l’assemblée des dieux ». Et par ces dieux n’allons pas comprendre les dieux des nations, comme les idoles, ou toute autre créature céleste ou terrestre qui ne serait point l’homme; puisque peu après ce verset, le même psaume nous désigne plus clairement ceux que nous devons entendre par ces dieux dans l’assemblée desquels le Seigneur a pris séance : « Je l’ai dit », s’écrie le Prophète, « vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut, et néanmoins vous mourrez comme des hommes, vous tomberez comme un des princes 2 ». C’est donc dans la synagogue de ces fils du Très-Haut, dont le Très-Haut lui-même disait par la bouche du prophète Isaïe : « J’ai nourri des enfants, je les ai élevés, puis ils m’ont
1. Ps. LXXXI, 1. — 2. Id. 6, 7.
méprisé 1 », c’est là que Dieu s’est assis. Par « la synagogue » nous entendons le peuple juif, car c’est à eux qu’appartient ce nom de synagogue, bien qu’on le donne parfois à l’Eglise. Toutefois les Apôtres n’ont jamais donné le nom de synagogue, mais bien celui d’Eglise à notre assemblée; soit qu’ils aient voulu distinguer l’une de l’autre, soit qu’il y ait réellement cette différence entre le rassemblement qu’on nomme synagogue et la convocation qui prend le nom d’Eglise, que l’on rassemble les animaux, d’où leur est venu ce nom de troupeau qui leur est propre, tandis que l’on convoque principalement des êtres doués de raison tels que les hommes. C’est pourquoi il est dit d’Asaph lui-même, dans un autre psaume : « Je suis devenu devant vous comme l’animal stupide, et je suis toujours avec vous 2 ». Et en effet, quoique soumis en apparence au seul Dieu véritable, il donnait néanmoins la préférence aux biens charnels, terrestres et temporels qu’il lui demandait comme les principales richesses. Nous voyons aussi que l’Ecriture leur donne souvent le nom de fils, non plus dans le sens de cette grâce qui appartient au
1. Isa. 1, 2.— 2. Ps. LXXII, 23.
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Nouveau Testament, mais bien dans la faveur de l’Ancien. C’était aussi une faveur de Dieu qui lui faisait choisir Abraham, pour le rendre père d’une si nombreuse postérité; aimer Jacob, et haïr Esaü, avant qu’ils fussent nés; délivrer son peuple de l’Egypte, pour l’introduire dans cette terre promise d’où il avait chassé les Gentils. S’il n’y avait point là une grâce, quand il s’agit de nous qui avons reçu le pouvoir de devenir enfants de Dieu 1, non pour acquérir un royaume temporel, mais le royaume des cieux, le même Evangile ne dirait pas un peu après, que nous avons reçu grâce pour grâce 2, c’est-à-dire les promesses du Nouveau Testament, au lieu des promesses de l’Ancien. Nous voyons évidemment, je pense, dans quelle synagogue a pris séance le Dieu des dieux.
2. Cherchons maintenant si c’est le Père, ou le Fils, ou le Saint-Esprit, ou la sainte Trinité elle-même, qui s’est assis « dans la synagogue des dieux, qui a pris place pour les juger ». Chaque personne est Dieu en effet, et la Trinité n’est qu’un seul Dieu. C’est un point qu’il n’est pas facile d’éclaircir; car, on ne peut le nier, ce n’est point d’une manière corporelle que Dieu est présent dans les créatures, mais d’une manière spirituelle qui convient à sa substance, manière tout à fait admirable, et que comprennent à peine quelques intelligences. C’est en ce sens que le même Prophète a dit ailleurs : « Si je monte aux cieux, vous y êtes; si je descends aux enfers, vous voilà 3». Dieu donc se trouve dans l’assemblée des hommes d’une manière invisible, comme il remplit le ciel et la terre, ainsi qu’il le dit lui-même par son Prophète 4. Cela est non-seulement évident, mais l’esprit humain, nonobstant sa faiblesse, comprend que Dieu se trouve dans tout ce qu’il a créé, pourvu que l’homme se tienne ferme, et qu’il l’écoule, et qu’il tressaille de joie à sa voix intérieure 5. Ce psaume toutefois, autant que j’en puis juger, semble préciser un fait qui, depuis un certain temps, a motivé la présence de Dieu dans la synagogue des dieux. Car cette présence dans le ciel et sur la terre, n’est point particulière à la synagogue, et ne change point avec le temps. Donc ce « Dieu qui s’est assis dans la synagogue des dieux », est bien celui qui a dit
1. Malach. I, 2, 3. — 2. Jean, I, 12, 16. — 2. Ps. CXXXVIII, 8. — 3. Jérém. XXIII, 24. — 4. Jean, III. 29.
de lui-même « Je ne suis envoyé qu’aux brebis de la maison d’Israël qui sont perdues 1». Le Prophète nous en dit la raison : c’est « pour juger les dieux, au milieu d’eux ». Je le reconnais donc; Dieu s’est assis dans la synagogue des dieux, « issus des patriarches, et dont le Christ est né selon la chair ». Car il n’a pris parmi eux une naissance charnelle, qu’afin que Dieu se trouvât dans la synagogue des dieux. Mais quel est ce Dieu? Car il n’est pas semblable aux dieux parmi lesquels il s’assied : aussi, comme l’a dit saint Paul, ce Dieu est-il « par-dessus toutes choses béni dans tous les siècles 2». Je reconnais, dis-je, que Dieu s’est assis, je reconnais au milieu, ce Dieu qui est l’Epoux, et dont l’ami a dit : « Il en est un au milieu de vous, que vous ne connaissez point 3». Car « ils ne l’ont point connu», dit peu après notre psaume : « Ils ne l’ont point su, ils n’ont point l’intelligence , ils marchent dans les ténèbres ». A son tour l’Apôtre nous dit qu’ « une partie d’Israël est tombée dans l’aveuglement, jusqu’à ce que la plénitude des nations entrât 4 ». Ils le voyaient donc présent au milieu d’eux, mais ils ne voyaient pas en lui un Dieu tel qu’il voulait paraître, et qui disait : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père 5». Le discernement qu’il fait des dieux n’a point pour base leurs mérites, mais sa grâce; car de la même masse d’argile il tire des vases destinés à la gloire, d’autres destinés à l’opprobre 6. Quel est en effet celui qui te discerne? Qu’as-tu que tu n’aies pas reçu? Si donc tu as reçu, pourquoi te glorifier, comme si tu n’avais point reçu 7?
3. Ecoute encore la voix de ce Dieu qui fait le discernement, écoute la voix du Seigneur, qui divise la flamme du feu 8 : « Jusques à quand jugerez-vous injustement, et accueillerez-vous le visage des méchants 9? » C’est ainsi que le Prophète a dit ailleurs : « Jusques à quand vos coeurs seront-ils appesantis 10? » Jusqu’à l’avènement de Celui qui est la lumière du coeur. Je vous ai donné une loi, vous y avez opposé une obstination inflexible; je vous ai envoyé des Prophètes, et vous les avez accablés d’outrages, ou mis à mort, ou applaudi à ceux qui le faisaient.
1. Matth. XV, 24. — 2. Rom. IX, 5. — 3. Jean, I, 26. — 4. Rom, XI, 25.— 5. Jean, XIV, 9.—6. Rom, IX, 21. — 7. I Cor. IV, 7.— 8. Ps. XXVIII, 7. — 9. Id. LXXXI, 2. — 10. Id. IV, 3.
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Mais si des hommes qui ont fait mourir les envoyés de Dieu ne méritent pas qu’on leur adresse la parole, vous qui avez gardé le silence pendant ces cruautés, c’est-à-dire, vous qui avez voulu imiter, comme s’ils eussent été innocents, ceux qui se taisaient alors : « Jusques à quand jugerez-vous injustement, et prendrez-vous le visage des pécheurs? »Voulez-vous aujourd’hui encore tuer l’héritier qui vient? N’est ce point lui qui a voulu pour vous être sans père comme un orphelin? N’est-ce point pour vous qu’il a enduré la faim et la soif comme un pauvre? N’est-ce point lui qui vous a dit: « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur 1? » N’est-ce point lui qui, étant riche, s’est fait pauvre pour l’amour de vous, afin que vous devinssiez riches par sa pauvreté 2? « Rendez donc justice à l’orphelin et à l’indigent, prenez en main la cause de l’homme faible et du pauvre 3». Proclamez la justice, non point de ceux qui sont riches et orgueilleux pour eux-mêmes, mais de celui qui a daigné se faire humble et pauvre pour l’amour de vous.
4. Mais, hélas ! ils lui porteront envie, et loin de l’épargner, ils diront : « Voici l’héritier, tuons-le, et l’héritage sera pour nous 4 ». « Arrachez donc le pauvre à l’oppression, et délivrez l’indigent de la main du pécheur 5 ». Ainsi dit le Prophète, afin que dans ce peuple où est né le Christ et où il est mort, on sache qu’ils n’ont pas été innocents d’un si grand crime, ceux dont le nombre allait, selon le langage de l’Evangile, jusqu’à inspirer aux Juifs la crainte de n’oser mettre la main sur le Christ 6, et qui en vinrent ensuite à une telle connivence, qu’ils l’abandonnèrent à la criminelle jalousie des princes des Juifs, quand ils pouvaient, s’ils l’eussent voulu, se faire redouter et empêcher que l’on mit la main sur lui. C’est d’eux qu’il est dit ailleurs : « Ces chiens muets n’ont su aboyer 7». Et cette autre parole: « Ainsi périt le juste, et nul n’y fait attention 8». Il a péri, en effet, autant qu’il était au pouvoir de ceux qui voulaient sa perte comment eût-il pu périr en mourant, celui qui recherchait ainsi ce qui avait péri ? Or, si le Prophète adresse un reproche si sévère et
1. Matth. XI, 29.— 2. II Cor. VIII, 9.— 3. Ps. LXXXI, 3.— 4. Matth. XXI,31.— 5. Ps. LXXI, 4. — 6. Luc, XXII, 2. — 7. Isa. LVI, 10. — 8. Id. LVII, 1.
si juste à ceux dont le silence a permis de commettre un tel crime : quels reproches, ou plutôt quels châtiments ne mériteront point ceux qui l’ont accompli par malice et de propos délibéré?