Enarrationes in Psalmos (page 26)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

les douceurs sans fin. Votre face me comblera de joie 1 », dit le Prophète, « je contemplerai les beautés de mon Dieu 2 ». C’es là qu’il n’y aura plus ni labeur, ni gémissements:

là, plus de supplications, mais uni louange sans fin; là, nous chanterons ave les anges un alléluia sans fin, un amen éternel; là une vision sans lassitude, un amour sans ennui. Vous-le voyez donc, il n’y a point de bonheur pour nous, tant que nous n’habiterons point ces demeures. Mais n’avons-nous pas tout en abondance? Quand même tu aurais tout en abondance, vois si tu es assuré de ne point perdre tout. Mais n’ai-je point aujourd’hui ce qui me manquait ? Ne m’est-il point venu de l’argent que je n’avais pas? Tu as sans doute aussi la crainte que tu n’avais pas; et alors ta sécurité égalait ta pauvreté. Mais je t’accorde les richesses, les biens de ce monde, l’assurance de n’en rien perdre. Que Dieu te dise encore : Tu auras toujours ces biens, tu les posséderas éternellement, mais tu ne verras point ma face. Ne consultez pas la chair, mais consultez l’esprit; laissez répondre votre coeur, répondre cette foi, cette espérance, cette charité qui commence à naître en vous. Si donc nous avions la certitude que nous serons toujours dans l’abondance, et que Dieu nous dit : Vous ne verrez point ma face, goûterions-nous quelque bonheur dans ces biens? Quelqu’un peut-être choisirait les joies d’ici-bas, et dirait : Je suis riche, c’est bien, je ne veux rien de plus. Cet homme n’a pas encore commencé à aimer Dieu;

il n’a point encore soupiré dans son exil. Non, non. Arrière toutes ces séductions! Arrière ces charmes mensongers! Arrière tout ce qui nous dit chaque jour: Où es ton Dieu? Répandons notre âme sur nous-mêmes, confessons nos fautes avec larmes;

gémissons dans ces aveux, soupirons dans nos misères 3. Rien n’est doux pour nous en dehors de Dieu. Nous ne voulons rien de ce qu’il nous donne, s’il ne se donne lui-même celui qui nous a tout donné. « Fixez ma prière dans votre oreille, ô mon Dieu, écoutez le cri de mes supplications. Au jour de mes tribulations, j’ai crié vers vous et vous m’avez exaucé ».

12. « Nul d’entre les dieux n’est semblable à vous, Seigneur 4 ». Quelle est cette parole?

1. Ps. XV, 11. — 2. Id. XXVI, 4.— 3. Id. XLI, 4, 5, 11.— 4. Id. LXXXV, 2.

« Nul d’entre les dieux n’est semblable à vous, Seigneur ». Que les païens se fassent des dieux selon leurs caprices;

que les ouvriers en argent, en or, les ciseleurs, les sculpteurs, leur fabriquent des dieux. Quels dieux? Des dieux qui ont des yeux pour ne point voir 1, et tous ces défauts que le Psalmiste leur a reprochés.

Mais, me dit un païen, ce n’est point là ce que j’adore, ils ne sont que des signes, je ne les adore point. Qu’adorez-vous donc? Quelque chose de pire: « Car les dieux des nations sont les démons 2 ». Qu’est-ce donc? Ni les démons non plus, nous ne les adorons pas. Et pourtant vous n’avez que le démon dans vos temples, et il n’y a que lui qui inspire vos devins. Mais que nous alléguez-vous? Nous adorons les anges, les anges sont, nos dieux. Vous ne connaissez nullement les anges, car les anges adorent un seul Dieu, et n’accordent aucune faveur aux hommes qui veulent adorer les anges, et non Dieu. Des anges que l’on voulait honorer, ont défendu aux hommes de leur rendre un culte 3; il le faut au vrai Dieu. Mais qu’on les appelle des anges ou des hommes, bien qu’il soit écrit: « Je l’ai dit : vous « êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut 4 ; nul parmi les dieux n’est semblable à vous, ô mon Dieu ». Quelles que soient les pensées des hommes, la créature ne sera point semblable au Créateur. Or, à l’exception de Dieu, tout ce qui est dans la nature est l’oeuvre de Dieu. Qui pourra mesurer la distance entre l’oeuvre et l’ouvrier? Le Prophète s’écrie donc: « Nul parmi les dieux n’est semblable à vous, ô mon Dieu ».

Mais il n’a point précisé la différence avec Dieu, parce que cette précision est impossible. Que votre charité le veuille bien comprendre, Dieu est ineffable; il est plus facile de dire ce qu’il n’est pas, que de dire ce qu’il est. Ta pensée s’arrête sur la terre, ce n’est pas Dieu; sur la mer, ce n’est pas Dieu; sur tout ce qui est sur la terre, ce sont des hommes et des animaux, ce n’est pas Dieu; sur tout ce qu~ est sur la mer, sur tout ce qui vole dans les airs, ce n’est pas Dieu; sur tout ce qui brille dans les cieux, ce sont les étoiles, le soleil et la lune, ce n’est pas Dieu; sur le ciel, ce n’est pas Dieu. Elève ta pensée jusqu’aux Anges, aux Vertus, aux Puissances, aux Archanges, aux Trônes, aux Sièges, aux Dominations, tout cela n’est pas Dieu. Qu’est-il donc? J’ai

1. Ps. CXIII, 5.— 2. Id. XCV, 5.— 3. Apoc. XIX, 10. — 4. Ps. LXXXI, 6.

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seulement pu te dire ce qu’il n’est pas. Tu me demandes ce qu’il est? Ce que l’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme 1. Comment pourrait arriver à ma langue ce qui n’est pas arrivé jusqu’à mon coeur? «Nul n’est semblable à vous parmi les dieux, ô mon Dieu; nul ne peut vous être comparé dans vos oeuvres ».

13. « Toutes les nations que vous avez faites, viendront et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu 2 ». Il prophétise l’Eglise dans ces paroles: « Toutes les nations que vous avez faites ». S’il est une nation que Dieu n’ait point faite, elle ne l’adorera point; mais il n’est aucun peuple que Dieu n’ait fait, puisque Adam et Eve, qui sont la source de toutes les nations, c’est Dieu qui les a créés, et que de là tous les peuples tirent leur origine: Dieu donc a fait tous les peuples. « Toutes les nations que vous avez faites, viendront et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu ». Quand le Prophète parlait-il ainsi? Quand il n’y avait pour se prosterner devant Dieu que quelques saints chez le seul peuple des Hébreux, ainsi parlait le Prophète, et aujourd’hui, selon cette prophétie, nous voyons « toutes les nations que vous avez faites, ô mon Dieu, se prosterner devant vous ». Quand le Prophète parlait ainsi, nul ne voyait que par la foi; aujourd’hui qu’on le voit, pourquoi nier que « toutes les nations que vous avez faites, Seigneur, viennent se prosterner devant vous, et glorifier votre nom? »

14. « Parce que vous êtes grand, que vous opérez des merveilles, et que seul vous êtes un grand Dieu ». Que nul ne se dise grand. On devait voir des hommes se nommer grands: c’est contre cette prétention que le Prophète s’écrie: « Vous seul êtes grand Dieu 3». Autrement à quoi bon dire à Dieu, que lui seul est grand et Dieu? Qui peut ignorer qu’il est Dieu et grand? Mais comme on devait voir des hommes qui se diraient grands, tout en rapetissant Dieu, le Prophète rabat leur prétention, en disant: « Vous seul êtes Dieu et grand ». Car ce que vous dites s’accomplit, et non ce que disent ceux qui prônent leur grandeur. Qu’a dit le Seigneur par l’Esprit-Saint? « Toutes les nations que vous avez faites viendront, et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu ». Que vient nous dire je ne sais

1. II Cor, II, 9. — 2. Ps. LXXXV, 9. — 3. Id. 10.

quel homme se disant grand? Point du tout; Dieu n’est pas adoré parmi toutes les nations: toutes les nations ont péri, il n’y a plus que l’Afrique. Voilà ton langage, ô toi qui te dis grand: mais il tient un autre langage, ce Dieu qui seul est grand. Que dit-il donc ce seul grand Dieu? « Toutes les nations que vous avez faites, ô mon Dieu, viendront se prosterner devant vous ». Je vois ce qu’a dit le seul Dieu qui est grand : que l’homme se taise dans sa fausse grandeur; oui, fausse grandeur par cela seul qu’il dédaigne de se faire petit. Qui daigne d’être petit? Celui qui parle ainsi: « Quiconque , parmi vous , prétendra être grand», a dit le Seigneur, « sera votre serviteur 1 ». Si cet homme voulait être le serviteur de ses frères, il ne les séparerait point de leur mère. Mais comme il vise à la grandeur, et ne veut pas être petit pour le bien des autres : Dieu, qui résiste aux superbes, mais accorde aux humbles ses faveurs 2, parce que seul il est grand, accomplit ce qu’il a prédit, et confond ceux qui maudissent le Christ. Or, c’est maudire le Christ que dire qu’il n’y a plus d’Eglise dans l’univers entier, muais seulement en Afrique. Dis-lui: Tu perdras tes villas, peut-être ne t’épargnera-t-il pas les soufflets;

et le voilà qui prêche que le Christ a perdu cet héritage racheté de son sang. Jugez, mes frères, de la violence de l’outrage. L’Ecriture l’a dit: « Une grande nation est la gloire d’un roi, mais un peuple décroissant est la confusion du prince 3 ». Tu vas donc jusqu’à faire cette injure au Christ, de prétendre que son peuple en est réduit à ce coin de terre? Tu es donc né, tu fais donc profession d’être chrétien pour envier au Christ sa gloire, et tu prétends en porter le signe sur ton front, quand il n’est plus dans ton coeur, « Une grande nation est la gloire d’un prince ». Reconnais donc ton roi, fais-lui cet honneur de lui accorder une grande nation. Quelle grande nation lui donner, me diras-tu? Ne lui accorde rien selon ton coeur, et tu feras bien. D’où lui donner alors? Donne-lui d’après ces textes: « Toutes les nations que vous avez faites viendront se prosterner devant vous, ô mon Dieu ». Parle ainsi, proclame cette vérité et tu lui donneras une grande nation; parce que toutes les nations mie sont en lui seul qu’une seule nation, c’est là l’unité. De même qu’on dit l’Eglise, on dit les Eglises,

1. Matth. XX ,26. — 2. Jacques, IV, 6. — 3. Prov. XIV, 28.

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et que ces Eglises ne forment qu’une Eglise ainsi cette grande nation sera toutes les na lions. Tout à l’heure c’étaient des nations des nations nombreuses, comment n’y a-t il plus qu’une nation? Parce qu’il n’y a qu’une seule foi, qu’une seule espérance, qu’une seule charité, qu’un seul avenir. Et enfin pourquoi n’y aurait-il pas une seule, nation, quand il n’y a qu’une seule patrie? Cette patrie, c’est le ciel; cette patrie, c’est Jérusalem: quiconque n’en est pas citoyen ici-bas, n’appartient pas i cette nation, et quiconque en est citoyen ici-bas, est de l’unique nation de Dieu. Et cette nation s’étend de l’Orient à l’Occident, du Nord et de l’Océan dans toutes les quatre parties de l’univers entier. Voilà ce que dit le Seigneur. De l’Orient et de l’Occident, comme du Nord et de la mer, glorifiez votre Dieu. Voilà ce qu’il a prédit, ce qu’il a accompli, parce que seul il est grand. Qu’il cesse donc de parler ainsi contre le Dieu qui seul est grand, celui qui n’a pas voulu être petit; parce que Dieu et Donat ne peuvent être grands tous deux.

15. « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité 1. » Votre voie, votre vérité, votre vie, c’est le Christ. Le corps est donc pour lui, et le corps vient de lui. « Je suis la voie, la vérité, et la vie 2 ». « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie », Dans quelle voie? « Et je marcherai « dans votre vérité ». Autre est nous conduire vers le chemin, et autre nous conduire dans le chemin. Voyez l’homme toujours pauvre, toujours ayant besoin de secours. Ceux qui sont en dehors du chemin ne sont pas chrétiens, ou ne sont pas encore catholiques; il faut les conduire vers le chemin. Mais quand ils arriveront au chemin, et qu’ils seront devenus catholiques dans le Christ, qu’ils se laissent conduire par lui-même dans ce chemin, afin de ne point tomber. C’est alors qu’ils marchent dans la voie, avec certitude. « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie ». le suis dans cette voie, daignez me conduire vous-même. « Et je marcherai dans votre vérité » : sous votre direction, je ne puis errer; si. vous m’abandonnez, je suis dans l’erreur. Prie donc le Seigneur de ne t’abandonner jamais, de te diriger jusqu’à la fin. Comment conduit-il? par ses conseils, et en te donnant la main. Et qui a connu le bras du Seigneur 3? Donner son Christ, c’est donner

1. Ps. LXXXV, 11. — 2. Jean, XIV, 6.—  3. Isa. LIII, 1.

sa main, et donner sa main, c’est donner son Christ. Te conduire à la voie, c’est te conduire au Christ ; et te conduire dans la voie, c’est te conduire dans le Christ. Or, le Christ est la vérité. « Conduisez-moi, Seigneur; dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité »; dans celui-là même qui a dit : « Je suis la voie, la vérité, et la vie ». Pourquoi en effet conduire dans la voie et dans la vérité, sinon pour arriver à la vie? C’est donc en lui, Seigneur, que vous nous conduisez vers lui. « Conduisez-moi, Seigneur, dans votre voie, et je marcherai dans votre vérité ».

16. « Que mon coeur soit dans la joie, afin de craindre votre nom ». Dans cette joie donc il y a de la crainte. Mais avec la crainte où peut être la joie? n’y a-t-il point ordinairement de l’amertume dans la crainte? Un jour nous aurons une joie sans crainte ; ici-bas la crainte est dans la joie. Nous n’avons ni une sécurité entière, ni une joie pleine. Sans aucune joie nous succombons, avec une entière sécurité notre allégresse est vicieuse. Que Dieu donc laisse tomber sur nous quelque joie, qu’il nous inspire de la crainte, et des douceurs de la joie nous conduise au repos de la sécurité. Qu’il nous inspire de la crainte, afin qu’une trompeuse allégresse ne nous jette point hors de la voie. Aussi le Psalmiste a-t-il dit : « Servez le Seigneur dans la crainte, et réjouissez-vous en lui avec tremblement 1 ». Et l’apôtre saint Paul a dit aussi: « Opérez votre salut avec crainte « et avec tremblement, car c’est Dieu qui l’opère en vous 2». Quel que soit donc le bonheur qui nous arrive, mes frères, craignez davantage; car ce que vous prenez pour une félicité, est plutôt une épreuve.

Il vous vient un héritage, une grande fortune, je ne sais quel comble de prospérité; ce sont autant d’épreuves, prenez garde à la corruption. Il y a même des prospérités dans le Christ, et dans la charité du Christ : ainsi tu as peut-être gagné une épouse qui avait suivi le parti de Donat; tu as amené à la foi tes fils qui étaient païens; tu as conquis au Christ un ami qui voulait t’entraîner dans les théâtres, et tu l’as ramené dans l’Eglise; tu avais peut-être un ennemi acharné à te contredire, et déposant sa rage, il est devenu doux, a connu le Seigneur, et loin d’aboyer contre toi il proteste

1. Ps. II, 11.— 2. Philipp. II, 12, 13.

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avec toi contre les méchants; voilà tout autant de joies. Qu’est-ce en effet qui nous réjouira, si tout cela ne nous réjouit point?Ou quelles autres joies plus pures que celles-là pourrons-nous avoir? Mais comme il y a en cette vie des tribulations, des épreuves, des dissensions et des schismes, et tous ces maux dont le siècle ne saurait être exempt jusqu’à ce que l’iniquité disparaisse; que notre joie ne nous endorme point dans notre sécurité, que notre coeur se réjouisse, mais dans la crainte du Seigneur ; qu’il ne trouve ailleurs ni joie, ni repos. N’attendez pas de sécurité dans l’exil; quand nous la voudrons goûter ici-bas, ce sera plutôt une glu pour le corps, qu’une sécurité pour l’homme. « Que mon coeur soit dans la joie, de manière à craindre votre nom».

17. « Je vous confesserai, Seigneur mon Dieu, de tout mon coeur, et je glorifierai votre nom dans l’éternité; parce que votre miséricorde est grande envers moi, et que vous avez arraché mon âme de l’enfer inférieur 1». Ne m’en veuillez point, mes frères, si je ne vous donne point sur ce verset une interprétation certaine. Je suis homme, et je n’ose parler que d’après les saintes Ecritures, jamais de moi-même. Je n’ai point éprouvé l’enfer, vous non plus : peut-être prendrons-nous un autre chemin qui ne sera point celui de l’enfer. Tout cela est incertain. Mais comme on ne saurait contredire l’Ecriture qui nous dit: « Vous avez arraché mon âme à l’abîme inférieur »; nous comprenons qu’il y a comme deux enfers, l’un supérieur, l’autre inférieur. Pourquoi, en effet, un enfer inférieur, s’il n’en est un supérieur ? Ce n’est qu’à raison de cette partie supérieure de l’enfer que l’on peut parler d’une autre. Il me semble donc, mes frères, qu’il est pour les anges une habitation céleste, séjour des joies ineffables, séjour d’immortalité et d’incorruption, séjour où tout est en permanence, selon le don et la grâce de Dieu. C’est la partie supérieure du monde. Si telle est la partie supérieure, ce séjour terrestre, séjour de la chair et du sang, séjour de la corruption, où l’on naît pour mourir, où il y a disparition et succession, mutabilité et inconstance, où l’on ne rencontre que les craintes, les convoitises, les horreurs, les joies incertaines, une espérance fragile, une substance

1. Ps. LXXXV, 12, 18.

périssable, ce séjour, dis-je, ne peut être comparé au ciel dont nous venons de parler; si donc on ne saurait le comparer au ciel, le ciel est la région supérieure, et celle-ci sera la région inférieure, d’où vient le nom d’enfer. Mais après la mort, où irons-nous, s’il n’y a une région encore au-dessous de cette région inférieure que nous habitons avec notre chair et notre mortalité? Car l’Apôtre l’a dit, « le corps est mort à cause du péché 1».

Nous sommes donc morts dès ici-bas, et rien d’étonnant, dès lors, que ce séjour soit appelé enfer, s’il y a tant de morts. L’Apôtre ne dit point que le corps mourra, mais bien: « Le corps est mort ». Il est vrai que ce corps possède encore une vie; mais il est véritablement mort, bien qu’il soit uni à l’âme, si nous Je comparons à ce corps que nous devons avoir, et qui ressemblera au corps des anges. Mais au-dessous de cet enfer, c’est-à-dire au-dessous de cette partie inférieure, il est un autre enfer où vont les morts, dont Dieu a voulu tirer nos âmes en y envoyant son Fils. Car, mes fières, c’est dans ces deux régions inférieures, que Dieu a envoyé son Fils, pour nous délivrer dans l’une comme dans l’autre. Il est venu dans l’une en naissant, dans l’autre en mourant. Aussi, d’après l’exposition de l’apôtre saint Pierre, et non plus d’après les conjectures humaines, est-ce bien lui qui a dit dans un psaume: « Vous ne laisserez point mon âme dans l’enfer 2».  Donc aussi cette parole : « Vous avez arraché mon âme à l’enfer inférieur », est sa parole, ou bien notre parole par Jésus-Christ Notre. Seigneur; car s’il est venu dans l’enfer, c’est afin que nous ne restions point dans l’enfer.

18. J’exposerai aussi une autre opinion. Il y a peut-être dans les enfers une région plus profonde, où sont précipités les impies chargés d’iniquités. Car il ne nous est guère possible de définir qu’Abraham n’avait pas une place, quelque part dans les enfers. Le Seigneur en effet n’était pas encore descendu dans les enfers, pour en délivrer les âmes des saints qui l’avaient précédé, et pourtant Abraham était dans le repos. Et ce riche, tourmenté dans les enfers, leva les yeux pour voir Abraham. Or, il ne pouvait le voir en levant les yeux, si Abraham n’eût été en haut et lui en bas. Et quand il s’écrie: « Abraham, ô mon père, envoyez Lazare, afin qu’il

1. Rom, VIII, 10. — 2. Ps. XV, 10; Act, II, 27.

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trempe son doigt dans l’eau, et en laisse tomber une goutte sur ma langue, car je suis dévoré dans ces flammes » : que lui répond Abraham? « Mon fils, souviens-toi que tu as reçu de grands biens pendant ta vie, et Lazare des maux : maintenant il est dans le repos, et toi dans les tourments. Au surplus un grand chaos est consolidé entre vous et nous, de sorte que nous ne pouvons aller à vous, ni vous venir, à nous 1». Ce serait donc à la vue de ces deux enfers peut-être, dont l’un est pour les justes un lieu de repos, dont l‘autre est pour les impies un lieu de tourments, que le Prophète, dans sa prière, déjà incorporé à Jésus-Christ, et priant par la voix de Jésus-Christ, dit que Dieu a délivré son âme de l’enfer inférieur, parce qu’il l’a délivré des péchés qui pouvaient le conduire aux tourments de cet enfer inférieur. Il en est de même d’un médecin qui, te voyant près de tomber malade par excès de fatigue , te dirait : Ménage-toi, traite-toi de telle façon , repose-toi , prends telle nourriture; autrement tu tomberas malade; mais, au contraire, ce moyen te sauvera; tu as raison de dire alors au médecin : Vous m’avez délivré de maladie, non que tu aies été malade, mais parce que tu devais l’être. Voilà un homme qui avait une affaire embarrassante, et il devait subir l’emprisonnement; un autre vient et défend sa cause. Que lui dit-il, pour le remercier? Vous m’avez sauvé de la prison. Un débiteur allait être pendu, on paie sa dette; on dit qu’il est délivré de la potence. Ni l’un ni l’autre n’y étaient encore; mais parce que leurs méfaits devaient les y conduire, et qu’ils y fussent arrivés si l’on ne fût venu à leur secours, on dit avec raison qu’ils ont été délivrés de cette peine à laquelle des libérateurs ne les ont pas laissé conduire. Que vous embrassiez donc, mes frères, l’une ou l’autre partie, j’étudie avec vous la parole de Dieu, sans rien affirmer avec témérité, « Vous avez délivré mon âme de l’enfer inférieur».

19. « O Dieu, ceux qui violent votre loi, se sont élevés contre moi 2 ». Quels sont ces violateurs de la loi? Il n’appelle point ainsi les païens qui n’ont point reçu la lui; et nul ne peut violer un précepte qui n’est pas imposé. L’Apôtre dit d’une manière absolue

1. Luc, XVI, 22-26. — 2. Rom. IV, 15.

« Sans loi, il n’y a point de prévarication »; donnant ainsi le nom de prévaricateurs à l’égard de la loi, ceux qui violent cette même loi. Si nous mettons cette parole dans la bouche du Seigneur, les violateurs de la loi seront les Juifs. « Ces violateurs se sont élevés contre moi »; n’observant point la loi, ils ont accusé le Christ de la violer. «Ces contempteurs de la loi se sont élevés contre moi ».

De là cette passion du Sauveur que nous connaissons. Or, penses-tu que son corps ne souffre plus rien de semblable? Est-ce possible? « S’ils ont appelé Béelzébub le père de famille, à combien plus forte raison ses domestiques? Le disciple n’est pas au-dessus du maître, ni le serviteur au-dessus de son Seigneur 1». Son corps souffre donc de la part des prévaricateurs; ils s’élèvent contre le corps du Christ. Quels sont donc ces violateurs de la loi? Les Juifs oseraient - ils bien s’élever contre le Christ? Non : et ils ne nous font pas subir grande tribulation, car ils n’ont pas encore embrassé la foi, ni connu le salut. Ceux qui s’élèvent contre le Christ, ce sont les mauvais chrétiens, qui font subir l’affliction chaque jour au corps du Christ. Les auteurs de tout schisme, de toute hérésie, tous ceux qui dans l’Eglise vivent dans le désordre, et qui imposent leur désordre aux âmes pieuses, qui les attirent, qui corrompent les moeurs pures par leurs conversations dépravées 2, voilà « les contempteurs de la loi qui s’élèvent contre moi ». Ainsi doit parler toute âme pieuse, toute âme chrétienne, mais non toute âme qui n’en souffre point. Or, toute âme qui est chrétienne sait les maux qu’elle endure : si elle connaît ce qu’elle endure, qu’elle reconnaisse ici. ses plaintes; et si elle est au-dessus de la douleur, qu’elle soit encore au-dessus de la plainte; mais si elle ne veut pas demeurer étrangère à la douleur, qu’elle marche dans la voie étroite 3. Qu’elle commence à vivre pieusement dans le Christ, alors il devient nécessaire qu’elle endure la persécution. « Tous ceux», dit l’Apôtre, «qui veulent vivre pieusement dans le Christ, souffriront persécution

4. Seigneur, les contempteurs de votre loi se sont élevés contre moi; la synagogue des puissants a recherché « mon âme ». Cette synagogue des puissants, c’est l’assemblée des orgueilleux; or, la synagogue

1. Matth. X, 24, 25. — 2. I Cor. XV, 33. — 3. Matth. VII, 14. — 4. II Tim. III, 12.

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des puissants s’est élevée contre notre chef, ou contre Notre-Seigneur Jésus-Christ; et ils ont dit, ils ont crié d’une voix unanime: « Crucifiez-le ! crucifiez 1 !» C’est d’eux qu’il est écrit: « Pour ces enfants des hommes, les dents sont des armes et des flèches, et leur langue est un glaive effilé 2». Ils ne l’ont point frappé; mais crier, c’était le frapper; crier, c’était le crucifier. Crucifier le Seigneur, c’était obéir à leurs cris, obéir à leur volonté. « La synagogue des puissants a recherché mon âme; ils n’ont point arrêté leurs regards sur vous ». Comment n’ont-ils point arrêté leurs regards? Ils n’ont point compris qu’il était Dieu. Ils eussent épargné l’homme, ils eussent marché selon leur vue. Mais parce qu’il n’était pas un Dieu, qu’il était un homme, fallait-il donc le mettre à mort? Epargne l’homme, et reconnais un Dieu.

20. « Et vous, Seigneur, Dieu de miséricorde et de clémence, vous êtes plein de patience, de compassion et de vérité 3». Pourquoi « plein de longanimité, de compassion, de miséricorde? » Parce que sur la croix, il s’écrie : « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font 4 ». A qui adresse-t-il cette prière? Pour qui? Qui est-ce qui prie? En quel endroit? C’est le Fils qui invoque son Père, le crucifié en faveur des impies, quand on l’injurie, non plus en paroles, mais jusqu’à lui donner la mort, quand il est cloué à la croix; on dirait que ses mains ne sont ainsi étendues qu’afin de prier pour eux, qu’afin que sa prière s’élevât comme un parfum en présence de son Père, et que ces mains élevées fussent comme un sacrifice du soir 5. « Vous êtes plein de patience, de miséricorde et de vérité ».

21. Si donc vous êtes la vérité, « Jetez les yeux sur moi, prenez-moi en pitié, et donnez la puissance à votre serviteur 6 ». Parce que vous êtes la vérité, « donnez la puissance à votre serviteur ». Que les jours d’épreuve s’écoulent, et que vienne enfin le temps de juger. Qu’est-ce à dire: «Donnez la puissance à votre serviteur? » « Le Père ne juge personne, mais il a donné au Fils toute puissance de juger 7». C’est lui qui ressuscite, et qui doit venir sur la terre pour juger : il apparaîtra terrible, lui qui a paru méprisable. Il montrera sa puissance, lui qui n’a montré

1. Jean, XIX, 6.— 2. Ps. LVI, 5.— 3. Id. LXIXV, 15.— 4. Luc, XXIII, 34. — 5. Ps. CXL, 2.— 6. Id. LXXX, 16.— 7. Jean, V, 22.

que patience. A la croix, c’était la puissance, au jugement, ce sera la puissance. Au jugement il paraîtra dans son humanité, mais aussi dans sa gloire : « Car il doit venir », ont dit les Anges, « tel que vous l’avez vu s’élever 1 ». C’est dans la forme de l’homme qu’il viendra pour le jugement, aussi sera-t-il vu des impies qui ne pourront voir la forme divine. Car « bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 2». C’est sous la forme de l’homme qu’il apparaîtra pour dire « Allez au feu éternel 3»; afin que cet oracle d’Isaïe soit accompli : « Enlevez l’impie, afin qu’il ne voie point la clarté du Seigneur 4 ». Qu’il disparaisse afin qu’il ne voie point la forme de Dieu. Ils verront donc la forme de l’homme, mais ils ne verront point « cette forme divine qui le rend égal à Dieu 5 ».

« Ce Verbe qui était au commencement, Verbe qui était en Dieu, Verbe qui était Dieu 6» : voilà ce que les impies ne verront point. Car si le Verbe est Dieu, et si « bienheureux les coeurs purs parce qu’ils verront Dieu 7 », comme les impies ont le coeur souillé, assurément ils ne verront pas Dieu. Comment donc « verront-ils Celui qu’ils ont percé 8», sinon qu’il apparaîtra visiblement sous la forme humaine pour ceux qui seront jugés, et sous la forme d’un Dieu pour ceux-là seulement qui seront séparés à sa droite? Quand en effet ils seront placés à droite, il leur sera dit : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde ». Et que sera-t-il dit aux impies de la gauche? « Allez dans le feu éternel, que mon Père a préparé au diable et à ses anges ». Or, après le jugement, quelle est la conclusion de l’Evangile? « Ainsi », dit-il, « les impies iront au brasier sans fin, et les justes à la vie éternelle 9». Ils passeront, ainsi, de la vision de la forme de l’homme, à la vue de la forme divine. « Or », est-il dit, « c’est en ceci que consiste la vie éternelle; à vous connaître, vous qui êtes le seul Dieu, et Jésus-Christ que vous avez envoyé 10 »;

c’est-à-dire que lui aussi est le seul vrai Dieu. Car le Père et le Fils sont un seul vrai Dieu: et alors le sens serait, afin qu’ils reconnaissent pour vrai Dieu et vous et Jésus-Christ que vous avez envoyé.

1. Act. I, 11. — 2. Matth. V, 8.— 3. Id. XXV, 41.— 4. Isa. XXVI, 10, suiv. les Septante.— 5. Philipp. II, 6.—6. Jean, I, 1.— 7. Matth. V, 8. — 8. Jean, XIX, 37. — 9. Matth. XXV, 34, 41,46,— 10. Jean, XVII, 3.

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Car les bienheureux ne passeront point à la vision du Père, sans voir aussi le Fils. Si l’on ne voyait en effet le Fils dans le Père, ce même Fils ne dirait point à ses disciples, que le Fils est dans le Père, comme le Père est dans le Fils. Voilà que ses disciples lui disent : « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». Il répond : « Depuis si longtemps je suis avec  vous, et vous ne me connaissez point? Philippe, quiconque me voit, voit aussi mon Père ». Remarquez : voir le Père, c’est voir aussi le Fils, comme voir le Fils, c’est voir aussi le Père. Aussi le Sauveur a-t-il ajouté: « Ne savez-vous donc pas que je suis en mon Père, et que mon Père est en moi ?»

C’est-à-dire, en me voyant on voit mon Père, et en voyant le Père on voit le Fils; on ne peut les séparer dans la vision bienheureuse, comme on ne peut les séparer dans leur nature et dans leur substance. Et pour vous montrer que le coeur doit se préparer à voir la divinité du Père et du Fils et du Saint-Esprit, que nous croyons sans la voir encore, en purifiant néanmoins notre coeur par cette croyance, afin que nous puissions lavoir un jour, le Seigneur a dit à un autre endroit: « Celui qui écoute mes commandements et qui les garde, c’est celui-là qui m’aime : or, celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, et moi je l’aimerai, et me montrerai à lui 1 ». Ceux à qui il parlait, ne le voyaient-ils donc point? Ils le voyaient, et ne le voyaient point; ils voyaient dans un sens, et croyaient dans un autre sens; ils voyaient un homme, ils croyaient in Dieu. Or, au jugement ils verront avec les impies le même Jésus Notre-Seigneur; après le jugement ils verront Dieu à l’exclusion des impies. « Donnez la puissance à votre serviteur ».

22. « Et sauvez le fils de votre servante 2». Ce fils de la servante est Notre-Seigneur. De quelle servante? de celle qui répondit, quand on lui annonça Celui qui devait naître : «Voici la servante du Seigneur, qu’il me soit fait selon votre parole 3». Sauver le Fils de la servante, c’était donc sauver son Fils: son Fils dans la forme de Dieu, le fils de la servante sous la forme de l’esclave 4. C’est donc de la servante du Seigneur qu’est né Notre-Seigneur, sous la forme de l’esclave, lui qui dit: « Sauvez le fils de votre servante»,

1. Jean, XIV, 8-10, 21 — 2. Ps. LXXXV, 16. — 3. Luc, I, 38. — 4. Philipp. II, 6.

Il a été sauvé de la mort, comme vous le savez, et sa chair qui était morte a repris la vie. Mais afin que vous sachiez qu’il est Dieu, et qu’il n’est point ressuscité par son Père, tellement que lui-même ne fût rien dans la résurrection, puisque lui-même aussi a ressuscité sa chair, vous lisez dans l’Evangile cette parole: « Détruisez le temple de Dieu, et je le rétablirai en trois jours 1 ». Et pour nous interdire tout autre sens, l’Evangéliste ajoute : « Il parlait ainsi du temple de son « corps 2 » . Donc le fils de la servante a été sauvé. Que tout chrétien incorporé au Christ, s’écrie aussi : « Sauvez le fils de votre servante ». Peut-être ne peut-il point dire : « Donnez la puissance à votre Fils », puisque ce Fils a réellement reçu la puissance. Mais pourquoi ne pas le dire également? N’est-ce pas à des serviteurs qu’il est dit : « Vous vous assiérez sur douze trônes, pour juger les douze tribus d’Israël 3? » Des serviteurs ne disent-ils pas: « Ignorez-vous que nous jugerons les anges 4? » Chacun des saints reçoit donc ce pouvoir, et chacun des saints est le fils de la servante. Mais, s’il est né d’une païenne pour devenir ensuite chrétien : comment le fils d’une païenne peut-il être le fils de la servante? Il est alors fils d’une païenne selon la chair, mais fils de l’Eglise selon l’esprit. « Sauvez le fils de votre servante ».

23. « Donnez-moi un signe de votre faveur 5». Quel signe, sinon celui de la résurrection? Le Seigneur a dit: « Cette génération dépravée et rebelle demande un signe, et il ne lui sera donné aucun anti-signe que celui du prophète Jonas. De même, en effet, que Jouas fut dans le ventre de la baleine trois jours et trois nuits, ainsi le Fils de l’Homme sera trois jours dans le sein de la terre 6 ». Donc ce signe de faveur s’est accompli dans notre chef; mais que chacun de nous s’écrie: « Donnez-moi un signe de votre faveur » ; car nous devons, nous aussi, être changés, quand au son de la dernière trompette, à l’avènement du Seigneur, les morts ressusciteront pour être incorruptibles 7. Tel sera le signe de la faveur divine. « Donnez-moi un signe de votre faveur, afin que mes ennemis le voient et en soient confondus». Au jugement ils éprouveront une confusion funeste, ceux qui n’ont pas voulu d’une confusion

1. Jean, II, 19. — 2. Id. 21. — 3. Matth. XIX, 28. — 4. I Cor. VI, 3. — 5. Ps. LXXXV, 17. — 6. Matth. XII, 39, 40. — 7. I Cor. XV, 52.

310

salutaire. Qu’ils soient donc confondus dès cette vie, qu’ils répudient leurs voies coupables pour marcher dans la voie de la sainteté: car nul d’entre nous ne peut vivre sans confusion, à moins qu’une première confusion ne le fasse renaître. Dieu leur offre maintenant l’occasion d’une confusion salutaire, s’ils ne dédaignent point le remède de l’aveu. Mais s’ils répudient la confusion aujourd’hui, ils n’échapperont point à la confusion, quand leurs crimes s’élèveront pour les accuser 1. Comment seront-ils confondus ? ils diront alors : « Voilà donc ceux que nous avons u tournés en dérision, qui essuyaient nos outrages.

Insensés, nous regardions leur vie comme une folie, comment sont-ils rangés parmi les enfants de Dieu? A quoi nous revient notre orgueil 2? » Voilà ce qu’ils diront; que ne disent-ils maintenant ce qu’ils diraient avec fruit? Que chacun se retourne vers Dieu avec humilité, et dise maintenant: De quoi nous sert notre orgueil? Qu’il exécute cette parole de l’Apôtre : « Quelle gloire vous  revient-il de ces oeuvres qui vous font rougir maintenant»?» Vous le voyez donc: ici-bas, une confusion salutaire nous tient lieu de pénitence, mais alors, elle sera tardive, inutile et sans fruit. « De quoi nous sert notre orgueil ? Que nous a valu l’étalage de nos richesses? Tout a passé comme l’ombre 3 ». Eh! quoi donc ? Pendant ta vie sur la terre, tu ne voyais donc point tout cela passer comme une ombre? Tu eusses quitté l’ombre pour être dans la lumière;

et tu ne dirais point: « Tout s’est évanoui comme une ombre », alors que tu vas passer de l’ombre aux ténèbres.

« Donnez-moi un signe de votre faveur, afin que mes ennemis le voient et soient dans la confusion ».

24.  « Car vous, Seigneur, m’avez aidé et m’avez consolé 5 » . « Vous m’avez aidé » dans le combat, « et vous m’avez consolé » dans ma tristesse. Nul ne recherche la consolation, s’il n’est dans la misère. Refusez-vous la consolation ? Dites que vous êtes heureux. Mais vous entendez cette parole : « Mon peuple », (déjà vous me répondez, et votre murmure que j’entends, me prouve que vous connaissez les saintes Ecritures. Que ce même Dieu qui l’a gravée dans vos coeurs, la fasse paraître dans vos actions. Vous le voyez donc, c’est

1. Sag. IV, 20.— 2. Id. V, 3, 6.— 3. Rom, VI, 21.— 4. Sag. V, 3-9. —  5. Ps. LXXXV, 17.

vous tromper que vous appeler heureux) « Mon peuple, ils vous appellent heureux, et ils vous jettent dans l’erreur, ils ruinent le sentier où vous marchez 1». Tel est encore l’avis de saint Jacques, dans son épître: « Soyez dans l’affliction et dans les larmes, que vos ris se changent en deuil 2 ». Vous voyez comment vous parle cet apôtre : comment nous tiendrait-il ce langage dans la sécurité? Ce monde est une terre de scandales, d’afflictions et de grands maux : c’est ici que nous devons gémir afin de nous réjouir dans le ciel ; ici l’épreuve, là haut la consolation, alors que nous dirons: «Parce que vous avez épargné les larmes à nos yeux, et la chute à nos pieds, voilà que je mettrai mes délices dans le Seigneur, en la terre des vivants 3 ». Or, la terre est le séjour des morts, ce séjour des morts passera, et alors viendra la région des vivants. Dans ce séjour des morts, il n’y a que travail, que douleur, que crainte, que tribulation, qu’épreuve, que gémissements, que soupirs.

Il n’y a que fausse félicité, que véritable misère, car une félicité trompeuse, est une misère véritable.

Mais quiconque reconnaît qu’il est ici dans une misère véritable, sera dans la vraie félicité. Et néanmoins parce que tu es dans l’affliction, écoute la parole du Seigneur: «Bienheureux ceux qui pleurent 4», Eh quoi! «Bienheureux ceux qui pleurent!» Rien n’est plus près de la misère que les larmes ; rien n’en est plus éloigné que le bonheur; et vous dites qu’ils pleurent, et vous les appelez bienheureux ! Comprenez bien mes paroles, nous dit-il, j’appelle bien heureux ceux qui pleurent. Comment bienheureux? En espérance. Comment pleurent-ils? En réalité. Ils pleurent dans cette vie mortelle, dans ces tribulations, dans cet exil; et comme ils reconnaissent qu’ils sont dans ces misères, ils en gémissent, et ils sont bienheureux. Pourquoi pleurer dès lors? Le bienheureux Cyprien fut contristé dans sa passion, aujourd’hui il a les consolations et une couronne de gloire. Et toutefois, dans ces consolations, il ressent de la tristesse : car Notre-Seigneur Jésus-Christ prie encore pour nous 5 : or, tous les martyrs qui sont avec lui, interviennent en notre faveur. Leurs prières ne doivent cesser, que quand cesseront nos gémissements. Or, quand cesseront nos gémissements, nous

1. Isa. III, 12.— 2. Jacques, IV, 9. — 3. Ps. CXIV, 8, 9. — 4. Matth. V, 5. — 5. Rom. VIII, 34.

311

recevrons tous une même consolation, ne formant plus qu’une même voix, qu’un même peuple, dans une même patrie. Des milliers de millions uniront leurs cantiques aux cantiques des anges, et ne formeront qu’un même choeur avec les Puissances dans l’unique cité des vivants. Où seront les gémissements dans cette cité?

Où les soupirs; la fatigue et l’indigence? Où la mort? Qui y fera des oeuvres de miséricorde, y donnera du pain au pauvre, alors que tous y seront rassasiés du pain de la justice? Nul alors ne te dira: Recevez un étranger; il n’y aura là nul étranger, tous y vivent dans leur patrie. Nul ne viendra te dire: Réconcilie tes amis qui sont en querelle; tous jouiront en paix de la présence de Dieu. Nul ne te dira Visite ce malade; la santé et l’immortalité régneront donc éternellement. Nul ne te dira : Ensevelis ce mort tous auront la vie éternelle, Il n’y aura plus d’oeuvres de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère. Et quelle sera donc l’occupation au ciel? Le sommeil peut-être? Si nous combattons contre nous-mêmes, en cette vie, bien que nous demeurions dans la maison du sommeil, ou dans une chair pesante, si nous nous éveillons devant ces flambeaux, si cette solennité nous ôte l’envie de sommeiller, combien ce grand jour devra nous porter à la veille? Arrière donc tout sommeil, nous veillerons au ciel. Que ferons-nous alors ? Il n’y aura plus d’oeuvres de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère. N’y aura-t-il plus alors ces nécessités que l’on subit aujourd’hui, de semer, de labourer, de tisser, de moudre le blé, de le cuire? Rien de tout cela, parce qu’il n’y aura plus de nécessité. De même qu’il n’y aura plus d’oeuvres de miséricorde, parce qu’il n’y aura plus de misère de même avec la nécessité et la misère, disparaîtront les oeuvres de miséricorde et de nécessité. Qu’y aura-t-il donc ? Quelle sera notre occupation? Notre action ? N’y aura-t-il aucune action, parce que nous serons en repos? Nous serons donc assis dans l’inaction et l’indolence? Si notre amour peut se refroidir, nous pourrons cesser d’agir. Ainsi donc, cet amour qui doit se reposer dans la face de Dieu, qui tend à Dieu, qui espère en lui, quelle n’en sera point l’ardeur, quand nous arriverons à lui? Si maintenant, sans le voir, nous soupirons vers lui avec une ardeur si vive, de quelles clartés ne doit-il point nous illuminer, quand nous le verrons? Quel changement fera-t-il en nous? Que fera-t-il de nous? Et que ferons-nous, mes frères? Que le psaume nous le dise : « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison ». Pourquoi? « Ils vous béniront dans les siècles des siècles 1 », Telle sera, mes frères, notre occupation, louer Dieu. Nous l’aimerons et nous le bénirons. Tu cesseras de le bénir, si tu cesses de l’aimer. Mais tune cesseras point de l’aimer, parce qu’en le voyant, tu n’éprouveras aucun ennui; il te rassasiera sans te rassasier. Mon expression te surprend. Moi, si je dis qu’il te rassasiera, je crains que tu ne t’en ailles de lassitude, comme on s’en va d’un dîner ou d’un souper. Te dirai-je alors qu’il ne te rassasiera pas? Mais si je le fais, je crains que l’indigence ne t’effraie, que tu n’imagines quelque besoin, ou du moins quelque désir à satisfaire. Que dirai-je donc, sinon ce que l’on peut exprimer sans pouvoir à peine le penser? Que Dieu nous rassasiera et ne nous rassasiera point; car je trouve l’un et l’autre dans l’Ecriture. S’il est dit en effet: « Bienheureux ceux qui ont faim, parce qu’ils seront rassasiés 2 »; il est dit encore dans la Sagesse: « Ceux qui vous mangent auront encore faim, et ceux qui vous boivent auront encore soif 3 ». Il n’est pas dit : soif de nouveau; mais: encore soif. Avoir soif de nouveau, ce serait retourner boire, après avoir digéré ce qu’on aurait bu à satiété.

Il en est de même de ceux qui vous mangent et qui ont encore faim, car ils ont faim alors même qu’ils vous mangent; et ils ont soif alors même qu’ils vous boivent. Qu’est-ce à dire avoir soif quand on boit? Avoir une soif inextinguible. Si donc Dieu nous réserve des délices ineffables et éternelles, que veut-il de nous maintenant, mes frères, sinon une foi sincère, une espérance ferme, une charité pure , en sorte que l’homme s’avance dans la voie tracée par le Seigneur, qu’il supporte les épreuves, et reçoive les consolations d’en haut?

1. Ps. LXXXIII, 5.— 2. Matth. V, 6. — 3. Eccli. XXIV, 29.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 86 à 90

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXVI.

SERMON AU PEUPLE.

Probablement prêché à Carthage, en présence de l’évêque de cette ville, Aurèle.

LA JÉRUSALEM CÉLESTE.

La ville chantée dans le psaume est la cité de Dieu que nous chantons, si nous l’aimons. C’est la sainte Sion dont les Apôtres et les Prophètes sont tout à la fois les citoyens et les montagnes sur lesquelles cette cité est bâtie. Le Christ est cette pierre de l’angle où se sont rencontrées les deux murailles venant l’une de la circoncision, l’autre de la gentilité. Il est aussi la base de la Cité, et au lieu que les édifices de la terre partent d’en bas, l’édifice spirituel vient d’en haut. Le Christ est encore la porte du bercail, et le berger, et cet édifice est vivant dans chacune de ses pierres, et chaque pierre est carrée afin d’être debout en tout sens. Les Apôtres et les Prophètes en sont la base, parce qu’ils soutiennent notre faiblesse, et les portes, parce que nous y entrons par eux; et y entrer par eux, c’est y entrer par Jésus-Christ. De là ce nombre de douze portes, nombre qui désigne l’universalité, et correspond aux douze siéges, parce qu’on viendra de tous côtés pour y entrer, y siéger, y juger. Le Christ nous y a précédés et y entre dans chacun de ses membres qui s’est appliqué les mérites de la passion. C’est là que viennent Rabab et Babylone, ou les Gentils purifiés. C’est le Christ qui a fondé cette ville où il est né, comme il a créé sa mère. Là est le roi, l’ineffable bonheur.

1. Le psaume que l’on vient de chanter n’a que peu de paroles; mais il est riche de pensées. Il a été lu tout entier, et vous voyez le peu de temps qu’il a fallu pour arriver à la fin. Notre bienheureux père, qui nous honore de sa présence, m’a proposé tout à l’heure de l’exposer à votre charité autant que Dieu voudra bien me l’accorder. Une proposition si subite serait embarrassante, si celui qui m’engage ne nie venait en aide par ses prières. Que votre charité soit donc attentive. Ce psaume chante et signale à notre attention une ville dont nous devenons les citoyens en devenant chrétiens, et d’où nous sommes exilés en cette vie mortelle; une ville dont nous approchons par la voie qui y conduit. On ne pouvait jadis trouver cette voie encombrée d’épines et de ronces; mais afin que nous pussions arriver à cette cité, le roi lui-même s’en est fait la voie. Donc, en marchant dans le Christ, étrangers ici-bas jusqu’à ce que nous soyons arrivés, en soupirant dans le désir de l’ineffable repos qui règne en cette cité, repos pour lequel on nous a promis « ce que l’oeil n’a point vu, ce que l’oreille n’a pas entendu, ce qui n’est pas monté au coeur de l’homme 1 »; en marchant donc, chantons de manière à stimuler nos désirs. Dans l’homme qui désire en effet, le coeur chante, quand même la langue se tairait; mais pour

1. I Cor, II, 9.

l’homme sans désir, quelque clameur qu’il fasse entendre aux hommes, il est muet pour Dieu. Voyez comme ceux qui aimaient cette ville aspiraient à y arriver; avec quelle effusion ces hommes, qui l’ont prophétisée, qui l’ont signalée à notre espérance, en ont aussi chanté les attraits. Ces désirs leur venaient de l’amour de cette cité, et cet amour était une effusion de l‘Esprit-Saint. « Car l’amour de Dieu », dit l’Apôtre, « est répandu dans nos coeurs, par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 1 ». Ayons donc cette ferveur de l’Esprit-Saint, pour entendre ce qu’on va dire de cette cité bienheureuse.

2. « Ses fondements sont sur les montagnes saintes 2 ». Le Prophète n’avait rien dit encore de cette ville, et tout à coup il s’écrie: « Ses fondements sont sur les montagnes saintes ». Les fondements de quoi? Sans doute les fondements d’une ville, puisqu’ils sont placés sur des montagnes. Citoyen donc de cette ville, et plein de l’Esprit-Saint, roulant en son âme tous les motifs d’amour et de soupirs, pour une cité aussi sainte, il échappe tout à coup ses méditations et s’écrie : « Ses fondements sont sur les montagnes saintes»; comme s’il en avait déjà parlé. Comment dire qu’il n’en avait point parlé, lui qui n’avait point cessé d’en parler dans son coeur? Comment dire « ses fondements», quand on ni

1. Rom. V, 5. — 2. Ps. LXIXXI, 1.

313

point encore parlé de la ville? Aussi, ayant médité longuement cette ville dans le silence de ses pensées et soupiré vers Dieu, soudain il éclate aux oreilles des hommes : « Ses fondements sont sur les saintes montagnes ». Et comme si les hommes lui demandaient de quelle ville? « Dieu », répond-il, « aime les portes de Sion ». Telle est la cité dont les fondements sont sur les montagnes saintes. C’est de Sion que le Seigneur aime les portes « plus que tous les tabernacles de Jacob 1 ». Mais qu’est-ce à dire que e ses fondements sont u sur les saintes montagnes? » Quelles sont les montagnes sur lesquelles est bâtie cette cité? Un de ses habitants, l’apôtre saint Paul, nous l’a dit clairement. Prophètes et Apôtres sont également citoyens de cette ville. S’ils en parlaient, c’était pour exhorter les autres citoyens. Mais comment l’Apôtre et le Prophète étaient-ils habitants de cette cité? Peut-être encore étaient-ils en même temps ces montagnes sur lesquelles s’élève cette ville dont le Seigneur aime les portes. Que cet autre citoyen nous l’expose donc clairement, de manière à exclure tout doute. S’adressant aux Gentils, l’Apôtre les exhorte à revenir au Christ, à entrer en quelque sorte dans la sainte construction : « Vous serez élevés », leur dit-il, « sur le fondement des Apôtres et des Prophètes ». Et comme si les Apôtres et les Prophètes, qui servent de fondement à la cité, n’avaient point par eux-mêmes une solidité suffisante, l’Apôtre ajoute : « Le Christ en est lui-même la principale pierre angulaire ». Et de peur que les Gentils ne vinssent à croire qu’ils n’appartenaient pas à Sion ; puisque Sion était une cité terrestre et qui figurait une autre cité, la Jérusalem céleste, dont l’Apôtre a dit qu’ « elle est notre mère à tous 2»; de peur, dis-je, qu’ils ne vinssent à croire qu’ils n’appartenaient point à Sion, parce qu’ils ne faisaient point partie du peuple de Jérusalem, l’Apôtre leur dit u Vous s n’êtes donc plus des étrangers et des hôtes, « mais vous êtes les citoyens de la cité des saints, de la maison de Dieu, comme un édifice bâti sur le fondement des Apôtres et des Prophètes ». Telle est la construction de la cité; mais d’où vient la solidité de cette construction; sur quoi est-elle appuyée pour ne tomber jamais? « Sur Jésus-Christ, qui en est ta pierre angulaire 3 ».

1. Ps. LXXXVI, 2. — 2. Gal. IV, 26. — 3. Ephés. II, 19, 20.

3. Quelqu’un dira peut-être: Si le Christ est ta pierre angulaire, deux murailles alors viennent se réunir en lui, car il n’y a pas d’angle à moins que deux murs, ayant une direction différente, ne viennent le former. Or, deux peuples sont venus, l’un de la circoncision, l’autre de la Gentilité, et se sont unis pour la paix chrétienne, dans une même foi, une même espérance, une même charité. Mais si Jésus-Christ est la pierre de l’angle, il semble que les fondements l’ont précédé, et que la pierre angulaire n’est venue qu’après, et quelqu’un peut nous objecter que c’est le Christ qui s’appuie sur les Prophètes et sur les Apôtres, et non ceux-ci sur le Christ, puisqu’ils sont le fondement, tandis qu’il est la pierre de l’angle. Mais que celui qui parle ainsi, examine bien le fondement et la pierre angulaire; car l’angle n’est pas seulement dans ce qui est apparent, et s’élève hors de terre, il commence dès le fondement; et pour vous faire mieux comprendre que le Christ est le premier et le principal fondement, « personne», dit l’Apôtre, « ne peut établir un autre fondement que celui qui est déjà posé et qui est Jésus-Christ 1 ». Comment alors les Prophètes et les Apôtres sont-ils des fondements de la ville sainte, et comment Jésus-Christ lui-même est-il le fondement au-delà duquel il n’y a plus rien? Comment le comprendre, à moins de dire en figure qu’il est le fondement des fondements, comme le Saint des saints. Si donc tu considères les sacrements, le Christ est le Saint des saints; si tu jettes les yeux sur l’humble bercail, le Christ en est le pasteur; si tu envisages l’édifice, le Christ en est le fondement des fondements. Dans nos édifices matériels, on ne saurait mettre la même pierre au sommet et à la hase: si elle est à la base, elle ne sera point au sommet; et si elle est au sommet, elle ne sera point à ta base. Tout corps a ses Limites, et ne peut être ni en tout lieu ni en tout temps. Pour la divinité, au contraire, elle est présente partout à la fois, et l’on peut en tirer toutes sortes de comparaisons ; et même tout peut être en comparaison, puisque, à proprement parler, elle n’est rien de ce que l’on en dit. Ainsi, le Christ est-il une porte comme celte que fait l’ouvrier? Assurément non. Et pourtant il a dit: « Je suis la porte ». Ou bien est-il un berger comme ceux que nous

1. I Cor. III, 11.

314

voyons prendre soin de leurs troupeaux? Pourtant il a dit: « C’est moi le berger 1». Et dans un même endroit il dit les deux choses à la fois. Car il dit dans l’Evangile que le bon pasteur entre par la porte; et en même temps il dit: « Je suis le bon pasteur » ; et là encore il dit : « Je suis la porte ».

Le pasteur entre par la porte. Et quel est ce pasteur qui entre par la porte? «Je suis le bon pasteur ». Et quelle est cette porte, par laquelle vous entrez, ô bon pasteur? « Cette porte, c’est moi ». Comment donc êtes-vous toutes choses? Comme toutes choses sont par moi. Ainsi quand Paul entre par la porte, n’est-ce point le Christ qui entre par la porte? Pourquoi? Ce n’est pas que Paul soit le Christ, c’est que le Christ est en Paul, et que Paul est par le Christ; n’a-t-il pas dit : « Voulez-vous éprouver le Christ qui parle par ma bouche 2 ? » Quand ses saints et ses fidèles entrent par la porte, n’est-ce point le Christ qui entre par la porte? Comment le prouver? Saul, qui n’était pas encore Paul, persécutait ses fidèles quand le Christ lui cria d’en haut: « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu 3?» Le Christ est donc tout à la fois, le fondement et la pierre de l’angle qui s’élève d’en bis, si toutefois il est en bas. Car c’est en haut que commence l’édifice dont nous parlons: et de même que tout édifice matériel a son fondement eu bas, ainsi l’édifice spirituel a son fondement en haut. Si nous bâtissions pour la terre, il nous faudrait une base terrestre; mais comme nous bâtissions pour le ciel, notre fondement nous a précédés dans les cieux. C’est donc lui qui est la pierre angulaire, et les montagnes sont les Apôtres, les grands Prophètes, qui supportent la Cité et en sont un édifice vivant. C’est de cet édifiée que partent les cris de vos coeurs, c’est là l’oeuvre ingénieuse de la main de Dieu, pour vous faire entrer dans les justes Proportions de cet édifice. Car ce n’est pas sans raison que l’arche de Noé était construite avec des bois carrés pour devenir la figure de l’Eglise. Que signifie ce carré? Voyez une pierre carrée pan exemple; tel doit être le modèle du chrétien. Car le chrétien ne doit succomber à aucune tentation: poussé de çà et de là, eu tom sens, il ne tombe point. Tourne comme tu le voudras une pierre carrée, elle se tient debout.

1. Jean, X. 11. — 2. II Cor. XIII, 3.— 3. Act. IX, 4.— 4. Gen. VI, 14, suiv.  les Septante.

Les martyrs paraissaient tomber, quand on les faisait mourir: mais qu’est-il dit dans nos cantiques? « Lorsque le juste tombera, il ne sera point brisé, parce que le Seigneur le soutient par la main 1». Si donc vous êtes préparés à toute tentation, et carrés en quelque sorte, que nulle violence ne vous renverse, et soyez prêts à tout événement. Tu entres donc dans cet édifice, par de saintes affections, par une piété sincère, par la foi, l’espérance et la charité ; et entrer dans l’édifice, c’est marcher devant Dieu. Dans les cités de la terre, autre est l’édifice, et autre ceux qui l’habitent; mais la Cité qui nous occupe est bâtie de ses propres citoyens; ce sont eux qui en sont les pierres, car ces pierres sont vivantes. « Quant à vous »,dit saint Pierre, « vous êtes comme des pierres vivantes formant un édifice spirituel 2 ». C’est à nous que s’adresse l’Apôtre. Continuons à parler de la Cité.

4. « Les fondements sont sur les saintes montagnes, le Seigneur aime les portes de Sion ». Je vous ai déjà fait comprendre, mes frères, qu’il ne faut pas voir de différence entre les fondements de la cité et ses portes. Pourquoi donc les Apôtres, les Prophètes, sont-ils des fondements? Parce que leur autorité soutient notre faiblesse. Pourquoi des portes? Parce que c’est par eux que nous entrons dans le royaume des cieux, car ce sont eux qui nous prêchent. Et quand nous entrons par eux, nous entrons par le Christ. Car lui-même est la porte 3. Il est dit que Jérusalem a douze portes 4, et le Christ est en même temps la porte unique, et les douze portes, parce qu’il est dans les douze. De là le nombre douze pour les Apôtres; ce nombre douze est très- mystérieux, u Vous serez assis « sur douze trônes, dit Le Christ, pour juger « les douze tribus d’Israël 5 ». S’il n’y a que douze trônes, il n’y en aura point pour asseoir Paul, treizième apôtre, et il ne pourra juger: et pourtant il affirme qu’il jugera, et non-seulement les hommes, mais encore les anges 6. Quels anges, sinon les anges apostats? Mais, lui dira la foule, pourquoi te vanter de juger? où t’asseoir? Le Seigneur assure qu’il y a douze siéges pour les douze Apôtres. Judas l’un d’eux est tombé, et Matthias a été ordonné à sa place 7; le nombre des douze trônes est donc complet : trouve d’abord où t’asseoir

1. Ps. XXXVI, 24. — 2. I Pierre, II, 5. — 3. Jean, X, 9.— 4. Apoc. XXI, 12. — 5. Matth. XIX, 28.— 6. I Cor. VI, 3. — 7. Act. I, 15-26.

315

avant de menacer de ton jugement. Voyons donc ce que signifient ces douze trônes. C’est un symbole de l’univers entier, parce que l’Eglise doit se répandre dans tout l’univers, d’où Dieu fait appel pour l’édifice du Christ. Ainsi, parce que l’on viendra de toutes parts pour juger, il y a douze trônes; de même qu’il y a douze portes, parce que l’on entre de toutes parts. Non-seulement donc les douze Apôtres avec saint Paul, mais tous ceux qui doivent juger appartiennent à ces douze trônes, dont le nombre marque l’universalité; de même que tous ceux qui entreront appartiennent aux douze portes. Il y a, en effet, dans le monde quatre parties, l’Orient et l’Occident, le Nord et le Midi. Ces parties reviennent fréquemment dans les saintes Ecritures. C’est de ces quatre parties, ou comme il est dit dans l’Evangile, de ces quatre vents que le Seigneur rassemblera ses élus 1. C’est donc de ces quatre vents que 1’Eglise est appelée. Comment est-elle appelée? De toutes parts elle est appelée au nom de la Trinité: car nul n’est appelé dans le baptême qu’au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit. Or,en multipliant quatre par trois, on obtient douze.

5. Heurtez donc par l’amour à ces portes, et que le Christ lui-même crie en vous : «Ouvrez-moi les portes de la justice  2 ». Il marche en avant comme chef, il suit dans chacun des membres. Voyez ce que dit l’Apôtre, car le Christ souffrait en lui : «.J’accomplis en ma chair ce qui marque aux douleurs du Christ 3 ». « J’achève ». Quoi ? «ce qui manque ». A quoi? « aux douleurs du Christ». Où? « dans ma chair». Pouvait-il donc y avoir quelque chose d’insuffisant dans les douleurs de cet homme dont le Verbe s’était revêtu en naissant de la vierge Marie? Car, enfin, il a souffert ce qu’il devait souffrir, et par sa volonté, non par la volonté du péché. Et nous voyons qu’il ne restait plus rien à souffrir, puisque sur la croix, après avoir bu le vinaigre, il s’écria : « C’est achevé, et baissant la tête il rendit l’esprit 4». Qu’est-ce à dire, « c’est achevé? » La mesure de mes douleurs est épuisée; tout ce qui a été prédit de moi est accompli, comme s’il n’eût attendu pour mourir que cet accomplissement. Qui sort pour un voyage, comme il

1. Marc, XIII, 27. — 2. Ps. CXVII, 19.— 3. Coloss. I, 24.— 4. Jean, XIX, 30.

sort de son corps? Mais qui peut mourir ainsi? Celui qui a dit tout d’abord : « J’ai le pouvoir de donner mon âme, et aussi le pouvoir de la reprendre : nul ne me l’ôte, mais je la donne de moi-même, et je la reprends encore 1 ». Il a donc donné sa vie quand il l’a voulu, et l’a reprise quand il l’a voulu: nul n’a pu la lui ôter, la lui arracher. Toutes les souffrances marquées ont donc été accomplies, mais dans le Chef; il restât à les accomplir dans le corps du Christ. Or, vous êtes le corps et les membres du Christ

2. Aussi l’Apôtre, qui faisait partie de ces membres, a-t-il dit : « Afin que j’accomplisse dans ma chair ce qui manque à la passion du Christ». Nous allons donc où le Christ nous a précédés, et le Christ ne laisse point d’aller où il est allé le premier. Le Christ nous a précédés dans son chef, il doit suivre dans son corps. De là vient qu’il souffre encore ici-bas, et il souffrait de la part de Saul, quand Saul entendit : « Saut, Saul, pourquoi me persécuter 3? » De même que si l’on nous marche sur le pied, la langue aussitôt s’écrie : Vous m’écrasez. Nul ne touche à cette langue, et pourtant elle se récrie, plutôt parce qu’elle est unie au membre qui souffre, que par la douleur qu’elle endure. Ici-bas encore le Christ est dans l’indigence, ici-bas il est étranger, ici-bas il souffre, ici-bas il est en prison. Parler ainsi, ce serait l’injurier, s’il n’avait dit lui-même : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire; j’étais étranger, et vous m’avez recueilli; nu, et vous m’avez revêtu; malade, et vous m’avez visité. Et eux: Quand, Seigneur,vous avons-nous vu en proie à ces misères, et vous avons-nous secouru? Et lui : Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 4 ». Entrons donc dans l’édifice du Christ qui a pour fondement les Apôtres et les Prophètes 5, et dont il est la pierre angulaire parce que « le Seigneur aime les portes de Sion, plus que tous les tabernacles de Jacob »; comme si cette même Sion n’était point dans les tabernacles de Jacob. Et où donc était Sion, sinon dans ce peuple de Jacob? Car Jacob, lige du peuple juif, était petit-fils d’Abraham, et ce peuple a reçu le nom d’Israël, parce que Jacob lui-même fut

1. Jean, X, 17, 18.— 2. I Cor. XII, 27.— 3. Act. IX, 4.— 4. Matth. XXV, 35-40. — 5. Ephès. II, 20

316

appelé Israël 1. C’est là ce que vous savez. Mais comme il y avait autrefois des tentes passagères et figuratives, et que le Prophète parle d’une cité spirituelle dont la ville terrestre n’était que l’ombre et l’image, le Prophète s’écrie : « Dieu aime les portes de Sion plus que toutes les tentes de Jacob ». Il aime cette cité spirituelle, plus que tous les tabernacles figuratifs, qui nous marquaient cette ville céleste, ville impérissable et toujours en paix.

6. « Cité de Dieu, on dit de toi des choses merveilleuses ». On dirait que le Prophète envisage cette Jérusalem qui est sur la terre. Voyez toutefois de quelle cité on a dit des choses admirables : la Jérusalem de la terre est détruite; la violence de ses ennemis l’a jetée à terre; elle n’est plus ce qu’elle était; elle n’était qu’une figure, et cette ombre est passée. Où sont donc « ces merveilles sur la cité de Dieu? » Ecoutez : « Je me souviendrai de Rahab et de Babylone qui m’ont connu 2 ». Dans cette cité, dit le Prophète, en parlant au nom du Seigneur, je me souviendrai de Rahab, je me souviendrai de Babylone. Rahab n’appartient pas au peuple juif, non plus que Babylone. Car le Prophète dit ensuite : « Voilà que les étrangers de Tyr, et le peuple de l’Ethiopie ont « été dans tes murs ». C’est donc avec raison que « l’on chante vos merveilles, ô cité de Dieu», puisque vos murailles ne renferment pas seulement ce peuple Juif né d’Abraham, mais toutes les nations, dont quelques-unes sont nommées, pour nous faire entendre les autres. « Je me souviendrai de Rahab », est-il dit: quelle est cette courtisane? Cette cabaretière de Jéricho, qui accueillit les envoyés, les mit sur un autre chemin, crut à la promesse, et craignit Dieu, à qui l’on conseilla de faire descendre par la fenêtre un cordon de pourpre, c’est-à-dire, de mettre sur son front le signe du sang de Jésus-Christ. Elle fut ainsi sauvée 5 et figura l’Eglise des Gentils. De là cette parole du Sauveur aux pharisiens orgueilleux : « En vérité, je vous le déclare, les publicains et les courtisanes entreront avant vous dans le royaume des cieux ». Ils entreront avant vous, parce qu’ils font violence. Ils heurtent par la foi, et tout cède à la foi; nul ne peut leur résister;

1. Gen. XXXII, 28.— 2. Ps. LXXXVI, 3, 4. — 3. Josué, II ; VI, 25.— 4. Matth. XXI, 31.

parce que ceux qui font violence, emportent ce royaume, selon cette parole: « Le royaume des cieux souffre violence, et ceux qui font violence l’emportent 1 ». Voilà ce que fit le larron 2, plus fort à la croix que dans ses brigandages. « Je me souviendrai de Rahab et de Babylone ». Babylone était la ville du siècle. De même qu’il n’y avait qu’une ville sainte nommée Jérusalem, il n’y avait qu’une ville de l’iniquité appelée Babylone;

tous les impies appartiennent à Babylone, comme tous les saints à Jérusalem. On sort de Babylone pour aller à Jérusalem.

Et comment, sinon par celui qui justifie l’impie 3? La cité des saints est donc Jérusalem, comme Babylone est la cité des méchants. Or, celui qui justifie l’impie est venu; car «je me souviendrai » , dit-il, « non seulement de Rahab », mais aussi « de Babylone ». Mais pourquoi se souviendra-t-il de Rahab et de Babylone? «Parce qu’elles m’ont connu ». Aussi l’Ecriture a-t-elle dit quelque part : « Répandez votre colère sur les nations qui ne vous ont point connu 4 ». Ici il dit: « Répandez votre colère sur les nations qui ne vous ont point connu »; et ailleurs : « Prévenez de votre miséricorde ceux qui vous connaissent 5». Et pour vous montrer que Rahab et Babylone sont prises ici pour les Gentils; comme si on lui demandait: Pourquoi « vous souvenir de Rahab et deBabylone qui vous connaissent? » Pourquoi parler ainsi? « Ce sont les étrangers » , répond-il, qui appartiennent à Rahab, à Babylone, «c’est Tyr».

Mais jusqu’où prendrez-vous ces nations? Jusqu’aux extrémités de la terre. Car il a pris pour son peuple celui qui est aux derniers confins de la terre. « Jusqu’au peuple de l’Ethiopie », dit-il, « qui a été là ». Si donc l’on y retrouve Rahab, si l’on y est venu de Babylone, si l’on y voit Tyr et le peuple des Ethiopiens, c’est avec raison, « ô cité de Dieu, que l’on célèbre tes merveilles ».

7. Mais reconnaissez ici un grand mystère. Rahab est ici par celui qui y fait venir Babylone, et cette Babylone a dépouillé Babylone pour devenir Jérusalem. La fille est divisée d’avec sa mère, et commence à devenir membre de cette reine à laquelle on dit: « Oubliez votre peuple et la maison de votre père , car le roi s’est épris de votre

1. Matth. XI, 12. — 2. Luc, XXIII, 40-43.— 3. Rom. IV, 5.— 4. Ps. LXXVIII, 6.— 5. Id. XXX, 11.

317

beauté 1 ». Comment Babylone pourrait elle aspirer à Jérusalem? Comment Rahal arriverait-elle à ces fondements? Comment pourraient y venir les étrangers ? Comment Tyr? Comment les peuples de l’Ethiopie Ecoute bien: « Un homme dira: Sion est ma mère 2 ». Donc, il est un homme qui dit: « Sion est ma mère », et c’est par lui que ceux-ci viennent en Sion. Mais quel est cet homme? Le Prophète nous l’indique, si nous savons l’entendre et le comprendre : « Un homme dira: Sion est ma mère ». Comme si l’on demandait au Prophète quel est cet homme par qui Rahab et Babylone, et les étrangers, et Tyr, et les Ethiopiens viendront à Jérusalem. Voici, répond-il: « Un homme dira : Sion est ma mère; un homme a été fait en elle, et cet homme est le Très-Haut qui l’a fondée ». Quoi de plus clair, mes frères? Oui, assurément, « ô cité sainte, on a dit de toi les plus surprenantes merveilles». Voici qu’un homme dira : « Sion est ma mère ». Quel est cet homme? « Celui qui a été fait homme en elle ». Un homme donc a été fait en elle, et cet homme l’a fondée. Comment a été fait en elle celui-là même qui l’a fondée? Pour qu’un homme fût fait en elle, déjà elle était fondée. Comprends, si tu le peux. Car il dira : « Sion est ma mère »; mais celui qui dira: « Sion est ma mère, est homme » : or, « un homme a été fait en elle »; mais « celui qui l’a fondée » n’est point homme, il est le « Très-Haut ». Il a donc fondé la ville où il devait naître, quand il a créé celle qui devait être sa mère.

Quelle merveille, mes frères ! quelles promesses ! quelles espérances ! C’est pour vous que le Très-Haut a fondé une cité:

il appelle cette cité sa mère, c’est en elle qu’ « il a été fait homme, et le Très-Haut l’a fondée ».

8. Mais comme si l’on demandait: D’où savez-vous ces choses? Nous venons de chanter ces paroles, et le Christ en son humanité les chante pour nous tous, lui homme pour nous et Dieu avant nous. Mais quelle grandeur d’avoir été avant nous? Avant la terre et le ciel, avant les siècles. C’est donc ce Dieu fait homme pour nous, dans cette cité, c’est le Très-Haut qui l’a fondée. D’où le savons-nous? « Le Seigneur le racontera dans les annales des peuples ». Car voilà ce que dit ensuite

1. Ps. XLIV, 11, 12. — 2. Cette variante vient des Septante. Ps. LXXXVI, 5.

le psaume: « Un bomme dira: Sion est ma mère, et cet homme a été fait en elle, c’est lui, le Très-Haut, qui l’a fondée. Le Seigneur le racontera dans les annales des peuples et des princes 1 ». De quels princes? De ceux qui ont été faits en elle. Les princes qui ont été faits en elle, sont devenus ses princes. Car avant qu’ils fussent princes dans cette cité, Dieu avait choisi ce qu’il y a de méprisable dans le monde pour confondre les forts 2. Le pêcheur était-il un prince? Est-ce un prince qu’un publicain? Oui, ils sont des princes; car ils ont été faits princes dans cette ville. Quels sont ces princes? Des princes qui sont venus de Babylone, des princes selon le monde ont embrassé la foi et sont venus à Rome, dans cette capitale de Babylone; et sans aller au palais des Empereurs, ils sont allés au tombeau d’un pêcheur. Pourquoi sont-ils devenus des princes? Parce que Dieu a choisi ce qu’il y a de faible pour confondre les forts, ce qu’il y a de méprisable, ce qui n’est rien pour détruire ce qui est 3.

Telle est l’oeuvre de celui qui relève le pauvre de la poussière, et l’indigent de son fumier. Pourquoi le relever? Pour le faire asseoir entre les princes, entre les princes de son peuple 4. Quelle merveille ! mes frères, quelle joie ! quelle allégresse ! Des orateurs sont venus ensuite dans cette cité, mais ils n’y seraient point venus, si les pêcheurs ne les y avaient précédés.

Grandes merveilles que tout cela; mais où s’accomplissent de telles merveilles, sinon dans cette cité de Dieu, dont on a dit tant de miracles?

9. Aussi réunissant tant de sujets de joie, que dira le Prophète pour conclure? «Tu es le séjour de tous ceux qui tressaillent d’allégresse 5». Elle est donc la cité de la joie, la cité de tous ceux qui s’abreuvent de délices. Ici-bas nous sommes dans la tristesse, là nous aurons une joie sans mélange et sans fin. Il n’y aura ni labeur, ni gémissement; aux supplications succédera la louange. Nul donc ne sera sans délices: nul gémissement, nul soupir, mais la jouissance dans la joie. Nous serons en présence de celui qu’appellent nos soupirs, et semblables à lui, puisque nous le verrons tel qu’il est 6. Là toute notre tâche sera de louer Dieu, de jouir de Dieu. Que pourrions-nous chercher, quand celui qui a tout fait, nous

1. Ps. LXXXVI, 6. — 2. I Cor. I, 27. — 3. Id. 28. — 4. Ps. CXII, 7, 8. — 5. Id. LXXXVI, 7 — 6. I Jean, III, 2.

318

suffit? Il habitera en nous, et nous habiterons en lui; tout lui sera soumis, afin qu’il soit Dieu tout en tous 1. « Bienheureux donc ceux qui habitent votre demeure ». Pourquoi bienheureux? Parce qu’ils auront de l’or, de l’argent, une maison nombreuse, de nombreux enfants? Pourquoi bienheureux? « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 2 ».

Telle est la tâche ou plutôt le repos qui les rendra heureux. N’ayons donc, mes frères, d’autre désir que d’arriver à ce bonheur; préparons nous à bénir Dieu, à nous réjouir en Dieu. Nous vous le disions hier, autant qu’il était en nous : il n’y aura plus d’oeuvre de miséricorde, puisqu’il n’y aura plus de misère. Tu n’y rencontreras ni pauvres à secourir, ni l’homme nu à revêtir, ni l’homme qui a soif, ni l’étranger, ni aucun malade à visiter, ni aucun mort à ensevelir, ni des hommes en procès à réconcilier. Que feras-tu donc?

Des besoins corporels te forceront-ils à défricher, à labourer, à pratiquer le négoce, à voyager? Ce sera le repos suprême; car il n’y aura plus de ces travaux que la nécessité nous impose : et avec la nécessité disparaîtront les oeuvres de nécessité. Qu’arrivera-t-il donc? Le Prophète l’a dit, comme une langue humaine le peut dire e Tu es comme le séjour de tous ceux qui « tressaillent de joie». Pourquoi comme le séjour? Parce que la joie que nous ressentirons alors, est de celles que nous ne connaissons point. Je vois ici-bas bien des délices, beaucoup se réjouissent en cette vie, l’un pour tel motif, l’autre pour tel autre motif; mais je ne trouve rien de comparable à cette joie, qui sera comme un agrément sans fatigue. Si je dis simplement un agrément, tel homme va penser à l’agrément qu’il trouve à boire, dans un festin, dans l’avarice, dans les honneurs d’ici-bas. Car les hommes trouvent là des transports et une espèce de folie: mais, « il n’y a point de joie pour l’impie », a dit le Seigneur 3. Il est donc une joie que l’oeil n’a point vue, que l’oreille n’a pas entendue, qui n’est pas entrée dans le coeur de l’homme

4. « Tous ceux qui demeurent en vous, sont

1. I Cor. XV, 28. — 2. Ps. LXXXIII, 5. — 3. Isa. XLVIII, 22, suiv. les Septante. — 4. I Cor. II, 9.

comme dans la joie». Préparons-nous donc à une joie supérieure; nous pouvons bien en trouver des images ici-bas, mais elle n’y est point: ne nous préparons point à jouir dans le ciel de ce qui fait ici-bas notre joie, autrement notre abstention deviendrait l’avarice. Vous invitez des hommes à un repas magnifique, où l’on doit servir beaucoup de mets recherchés; ils ne dînent pas: et si vous en demandez la cause, ils répondent : Nous jeûnons. Jeûner est assurément une oeuvre sainte, une oeuvre chrétienne. Mais ne vous hâtez pas de louer; cherchez la cause, et vous verrez qu’il s’agit du ventre, et non de la religion. Pourquoi ce jeûne? C’est de peur que des mets vulgaires n’embarrassent l’estomac, et qu’on ne puisse toucher ensuite aux mets délicats. C’est donc la sensualité que l’on recherche dans le jeûne. Chose étrange que le jeûne! tantôt il réprime les appétits, la sensualité, tantôt il les favorise. Si donc, mes frères, c’est un plaisir semblable que vous espérez dans cette patrie, où nous invite la trompette céleste, si vous vous abstenez des plaisirs d’ici-bas, pour en recevoir de semblables et au centuple là haut; vous ressemblez à ceux qui jeûnent pour mieux manger, et qui sont tempérants par intempérance. Arrière toutes ces pensées! Préparez-vous à des joies ineffables, et purifiez votre coeur de toutes les affections de la terre, de tous les plaisirs du siècle. Nous venons dans le ciel, et ce que nous verrons nous rendra bienheureux, et cette vue seule nous suffira. Eh! quoi donc? Nous ne mangerons point? Oui, sans doute, nous mangerons, et telle sera notre nourriture, qu’elle nous rassasiera, sans nous manquer jamais. « Tous ceux qui demeurent en vous, sont comme dans la joie ». Nous avons dit quelle sera cette joie : « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ô mon Dieu, ils vous béniront dans les siècles des siècles». Louons donc le Seigneur ici-bas, autant qu’il est en nous; mêlons nos gémissements à nos louanges, car en louant Dieu, nous le désirons, sans le posséder encore. Et quand nous le posséderons, nous serons tout en lui, le gémissement disparaîtra pour faire place à la louange, notre unique, notre pure et notre éternelle préoccupation.

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXVII (1).

LA PASSION DU CHRIST DANS L’ÉGLISE.

Ce choeur qui doit répondre, c’est l’Eglise qui chante le Christ, et qui doit, dans ses membres, passer par les mêmes douleurs que le Christ. Car le psaume est pour les fils de Coré, ou du Calvaire. Le Christ a donc prié en son humanité, il a souffert, parce qu’il a voulu personnifier en lui tout son corps qui est l’Eglise. Il a été libre dans la mort, parce qu’il donnait lui-même sa vie, et qu’il l’a reprise le troisième jour. Il était dans les ténèbres comme ceux qu’il était venu en délivrer. La colère de Dieu paraissait appesantie sur lui, elle n’a fait que passer, et les prophéties se sont accomplies; ses proches ne comprenant pas ses douleurs, l’ont méconnu, se sont séparés de lui; ses yeux ou les Apôtres privés de sa lumière, ont langui. Alors il prie du haut de la croix, il s prié tout le jour par ses bonnes oeuvres, qui n’ont point touché des coeurs sans vie, incapables de comprendre les miracles, de ressusciter à la voix des médecins. Encore céderont-ils à la grâce ? Car c’est Dieu qui ressuscite par la grâce, qui appelle par les Apôtres, qui nous amène à la confession, véritable signe de conversion. Qui dira la vérité à ces âmes sans vie, et qui ont perdu la lumière ? De là remercions Dieu qui nous ressuscite comme il ressuscite les morts ; de là aussi cette prière vive qui doit s’élever à Dieu, que Dieu n’exauce pas aussitôt, afin d’en attiser l’ardeur; prière qui est celle de l’Eglise exilée, et qui doit durer jusqu’à ce que tous ses membres soient dans ta patrie.

1. Le titre du psaume quatre-vingt-septième a quelque chose de nouveau, qui embarrasse l’interprète. Dans aucun autre psaume, nous ne trouvons ce que nous rencontrons ici: « Pour Melech, à répondre». Nous avons pu voir ailleurs ce que signifie et psaume du cantique, et cantique du psaume; souvent encore nous avons expliqué ces expressions: « Aux fils de Coré », que nous rencontrons fréquemment, ainsi que « pour la fin » ; mais ces expressions: « Pour Melech, à répondre », c’est là un titre nouveau. « Pour Melech », peut se traduire en latin, pour le choeur, car le mot hébreu « Melech », signifie choeur. Or, qu’est-ce à dire pour le choeur, à répondre? sinon que le choeur doit unir ses accords pour répondre à celui qui chante? D’autres psaumes, nous devons le croire, ont été chantés de la sorte, bien qu’ils aient eu d’autres titres; c’était sans doute un moyen de varier, et d’éviter l’ennui. Car celui-ci n’est pas le seul auquel tout un choeur ait répondu, puisqu’il n’est pas le seul qui prophétise la passion du Seigneur. S’il y a une autre raison qui motive la variété des titres, et par laquelle on puisse nous montrer que dans cette variété, cloaque titre est tellement propre à chacun des psaumes, qu’il ne pourrait servir à un autre; j’avoue pour moi,

1. Probablement après l’exposition du Psaume XLI dont il est question au n° 7, et peut-être du Psaume LXVII.

qu’après bien des efforts, je n’ai pu la découvrir; et ce que j’ai vu de ce qu’ont écrit ce qui en ont parlé avant moi, n’a pu répondre ou à mon attente, ou à ma lenteur. Je dirai donc ce qui me paraît de mystérieux dans cette expression: Pour le choeur à répondre, c’est-à-dire en quoi le choeur doit répondre au chantre. Il y a ici une prophétie de la passion du Seigneur. Or, l’apôtre saint Pierre a dit: « Le Christ a souffert pour nous, afin que nous suivions ses traces 1»; c’est là répondre. L’apôtre saint Jean dit à son tour: « De même que le Christ a donné sa vie pour nous, de même nous devons donner notre vie pour nos frères 2 ». Voilà répondre encore. Or, le choeur désigne l’accord qui est le fruit de la charité. Quiconque, dès lors, pour imiter la passion du Sauveur, livrerait son corps aux flammes, sans avoir la charité, ne répondrait point en choeur, et cela ne lui servirait de rien 3 . Ainsi donc, de même que dans l’art musical, il y a, comme les savants ont pu l’exprimer en latin, le praecentor et le succentor, le premier pour donner au chant l’intonation, le second pour chanter ensuite; de même dans ce cantique de la passion, après le Christ qui ouvre la marche, vient le choeur des martyrs, qui le suit jusqu’à la fin ou l’acquisition des couronnes éternelles. Ce chant est en effet « pour les fils de Coré », or

1. I Pierre, II, 21. — 2. I Jean, III, 16. — 3. I Cor. XXXI, 3.

320

pour ceux qui imiteront la passion du Christ. Car le Christ a été crucifié au Calvaire 1, et en hébreu calvaire se dit Coré. Ce serait là le sens « d’Eman Israélite », qui termine le titre du psaume, car Eman signifie son frère. Or, le Christ a élevé au rang de ses frères, ceux qui ont compris le mystère de la croix, qui loin d’en rougir y mettent au contraire toute leur gloire, sans s’élever de leurs mérites, sans méconnaître sa grâce; en sorte que l’on peut dire à chacun d’eux: « Voilà un vrai Israélite sans déguisement 2 »; ainsi que l’Ecriture témoigne de Jacob qu’il était sans fraude 3. Ecoutons donc la voix prophétique du Christ, qui chante en ce psaume, afin que le choeur de ses saints lui réponde, soit en l’imitant, soit en lui rendant grâces.

2. « Seigneur, Dieu de mon salut, j’ai crié vers vous pendant le jour et pendant la nuit, en votre présence. Que ma prière pénètre jusqu’à vous, daignez prêter l’oreille à mes supplications 4». Le Seigneur a prié en effet, non selon la forme de Dieu, mais selon la forme de l’esclave, car c’est en ce sens qu’il a souffert. Il a prié quand tout était calme autour de lui, c’est-à-dire pendant le jour, et quand il était dans l’affliction, ce qui selon moi signifie la nuit. Pour sa prière, elle trouve accès auprès de Dieu quand elle est exaucée, et Dieu incline son oreille quand il nous écoute dans sa miséricorde; car en Dieu il n’y a point de membres corporels comme en nous. Il y a ici une répétition d’usage; et en effet : « Que ma prière pénètre jusqu’à vous », est identique à : « Prêtez l’oreille à mes supplications ».

3. « Parce que mon âme est remplie de maux, et ma vie s’est approchée de la tombe 5 ». Oserions-nous bien dire que l’âme du Christ fut rassasiée de maux, quand toutes les douleurs de sa passion n’ont eu de pouvoir que sur sa chair? De là vient qu’en exhortant ses disciples à souffrir courageusement, et comme pour les inviter à lui répondre en choeur, il leur dit : « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui n’ont point le pouvoir de tuer l’âme 6». Son âme donc, que ses persécuteurs ne pouvaient tuer, pouvait-elle être rassasiée de maux? Si cela est vrai, voyons de quels maux. Ce ne pouvait être de ces vices qui imposent à l’homme le

1. Matth. XXVII, 33.— 2. Jean, I, 47.— 3. Gen. XXV, 27. — 4. Ps. LXXXVII, 2, 3. — 5. Id. 4. — 6. Matth. X, 28.

joug de l’iniquité, que son âme était rassasiée.

Ces maux sont peut-être les douleurs aux-~ quelles son âme fut en proie en prenant sa chair en pitié; car ce que l’on appelle douleur du corps ne saurait exister sans l’âme; et quand elle est inévitable, elle est précédée en nous d’une tristesse dont l’âme seule est le siége. Ainsi donc l’âme peut être affligée sans que le corps souffre; mais le corps ne peut souffrir sans l’âme. Pourquoi donc ne disons-nous point que l’âme du Christ fut saturée des péchés de l’homme, mais seulement des misères de l’homme, puisqu’un autre Prophète nous dit qu’il a souffert pour nous 1; puisque, selon l’Evangéliste: « Ayant pris avec lui Pierre et les deux fils de Zébédée, il commença à s’affliger et à s’attrister », et que le Seigneur dit de lui-même : « Mon âme est triste jusqu’à la mort 2? » Voilà ce que voyait le Prophète qui a écrit le psaume, et ce qui lui fait dire: « Mon âme est rassasiée de misères, et ma vie s’est approchée de la tombe ». Il ne fait que dire en d’autres termes cette parole de Jésus-Christ: « Mon âme est triste jusqu’à la mort » ; puisque « mon âme est triste », est identique à « mon âme est rassasiée de misères», et «jusqu’à la mort», identique à « ma vie s’est approchée de la tombe ». Or, si Notre-Seigneur Jésus-Christ a voulu ressentir en lui ces mouvements de l’infirmité humaine, ainsi que cette chair de l’homme, et la mort de cette même chair, ce n’est point par nécessité, mais par un effet de sa compassion. C’est qu’il lui a plu de personnifier en lui tout son corps, ou cette Eglise dont il a daigné se faire le chef; en sorte qu’il représente ses membres dans ses saints et dans ses fidèles. Et dès lors, s’il arrive à quelqu’un d’entre eux de passer par la douleur et par la tristesse, au milieu des épreuves humaines, qu’il ne se croie point déshérité de la grâce; qu’il ne regarde point ces ressentiments comme des péchés, mais comme des marques de l’humaine infirmité, et qu’un membre s’instruise à l’exemple du chef, comme le choeur répond à la voix du premier chantre. Nous lisons en effet de l’apôtre saint Paul, un des principaux membres de ce corps mystique, et nous lui entendons avouer que son âme est en proie à de semblables misères, quand il dit qu’il ressent une tristesse

1. Isa. LIII, 4. — 2. Matth. XXVI, 77, 38.

321

profonde, qu’une douleur continuelle traverse son coeur à la pensée dises frères qui sont les Israélites 1. Et dire que Notre-Seigneur fut aussi attristé à leur sujet aux approches de sa passion, en laquelle ce peuple allait commettre le plus grand des crimes; c’est là, je pense, ne dire que la vérité.

4. En fin, cette parole qu’il a dite sur la croix : « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 2 », est marquée clairement dans ce qui suit: « J’ai été mis au nombre de ceux que l’on descend au tombeau 3» ; assurément par ces hommes qui ne savaient ce qu’ils faisaient, qui crurent que le Christ mourait comme meurent les autres hommes, comme contraint par une invincible nécessité. Car il appelle tombeau la profondeur ou de sa misère ou de l’enfer.

5. « J’ai été comme un homme sans secours, libre entre les morts 4 ». Dans ces paroles nous voyons clairement le Sauveur. Quel autre eût pu être libre parmi les morts, que celui qui, avec la ressemblance du péché 5, était seul sans péché ? De là vient qu’il dit à ceux qui follement se croyaient libres « Quiconque fait le péché, est esclave du péché 6 ». Et comme nous devions être délivrés du péché par celui qui était sans péché: « Si le Fils vous délivre », leur dit-il, « vous «serez vraiment libres 7 ». Celui-là donc était «libre entre les morts », qui avait le pouvoir de donner sa vie et de la reprendre 8, lui à qui nul ne pouvait l’ôter, mais qui la donnait librement; qui pouvait ressusciter à son gré cette chair, comme un temple que les Juifs auraient détruit 9 lui qui, abandonné de tous, ne demeura pas néanmoins seul, puisque son Père ne l’abandonna pas 10, comme il l’assure lui-même; lui qui pria pour ses ennemis qui ne savaient ce qu’ils faisaient, qui lui criaient : « Il a sauvé les autres, il ne peut se sauver lui-même: s’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix, et nous croirons en lui. Que Dieu le délivre, s’il l’aime 11 », et qui était extérieurement « comme un homme sans secours, comme ces blessés de la mort qui dorment dans le sépulcre ». Mais le Prophète ajoute : « Effacés de votre souvenir ». Voilà ce qui établit une différence entre le Christ et les autres morts. À la vérité,

1. Rom. IX, 2-4, — 2. Luc, XXIII, 34.— 3. Ps. LXXXVII, 5 — 4. Id. 6. — 5. Rom. VIII, 3.— Jean, VIII, 34.— 6. Id 36. — 7. Id. X, 18. — 8. Id. X, 18.— 9. Id. VIII, 29.— 10. Matth. XXVII, 40-43.

rité, il a été blessé, mis à mort, placé dans le sépulcre 1 ; mais ceux qui ne savaient ce qu’ils faisaient, qui ne le connaissaient point, l’ont cru semblable à ceux qui meurent de leurs blessures, qui dorment dans le tombeau, dont Dieu ne se souvient pas encore, c’est-à-dire dont le temps n’est point venu pour la résurrection. C’est l’usage des Ecritures d’employer le mot dormir en parlant des morts, parce qu’elle veut nous faire comprendre qu’ils s’éveilleront ou qu’ils ressusciteront. Mais ce blessé qui dormait dans le sépulcre s’éveilla le troisième jour, et devint comme le passereau solitaire sur le toit 2, c’est-à-dire qu’il est à la droite de son Père dans le ciel : car il ne meurt plus, la mort n’a plus d’empire sur lui 3. Telle est la différence qui l’élève bien au-dessus des autres dont Dieu ne se souvient point encore pour lès ressusciter, car il réserve aux membres pour la fin des temps, ce qui est arrivé d’abord aux chefs. On dit en effet que Dieu se souvient quand il agit, et qu’il oublie quand il n’agit point encore. Mais en Dieu il n’y a aucun oubli, puisqu’il ne change point, comme il n’y a pas de souvenir, puisqu’il n’oublie point. « J’ai été traité par ceux qui ne connaissaient point ce qu’ils faisaient,  comme un homme sans secours », bien que « je fusse libre entre les morts ». Aux yeux de ceux qui ne savaient ce qu’ils faisaient : « J’étais commue ces blessés de la mort qui dorment dans le sépulcre; et alors votre main les a retranchés ». C’est-à-dire, quand ils m’ont regardé dé la sorte, eux-mêmes « ont été retranchés par votre main »; en d’autres termes, privés des secours de votre main, alors qu’ils me croyaient sans secours. « Car ils ont creusé une fosse sous mes yeux», est-il dit dans un autre psaume, « et ils y sont tombés eux-mêmes 4 ».

Il est mieux, je crois, d’entendre ainsi les paroles de notre psaume : « Ils ont été retranchés par votre main », que de les rapporter à ceux qui dorment dans le sépulcre, et dont Dieu ne se souvient point encore : puisqu’il y a certainement parmi eux des justes, dont Dieu ne se souvient point pour les ressusciter, et dont il est dit néanmoins: « Les âmes des justes sont dans la main de Dieu 5»; c’est-à-dire qu’elles reposent sous la protection du Tout-Puissante, et

1. Matth. XXVII, 50, 60.— 2. Ps. CI, 8. — 3. Rom. VI, 9. — 4. Ps. LVI, 7.— 5. Sag. III, 1.— 6. Ps. XC, 1.

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qu’elles demeurent à l’ombre du Dieu du ciel. Mais ceux-là sont rejetés de la main de Dieu, qui ont cru que le Christ en était rejeté parce qu’ils avaient pu le mettre à mort avec des scélérats.

6. « Ils m’ont placé», continue le Prophète, dans une fosse profonde 1», ou plutôt, « dans la fosse la plus basse», comme on lit dans le grec 2. Or, quelle est cette fosse profonde, sinon une misère tellement profonde, qu’il n’est rien au delà? De là cette parole : « Vous m’avez tiré de l’abîme de misère 3. Ils m’ont placé dans des lieux ténébreux, à l’ombre de la mort »; ils croyaient m’y mettre, eux qui ne savaient ce qu’ils faisaient, qui ne connaissaient pas celui que nul prince du siècle n’a connu 4. Par cette ombre de la mort, je ne sais si l’on doit entendre la mort corporelle, ou plutôt celle dont il est écrit : « Que la lumière s’est levée pour ceux qui étaient assis dans les ténèbres, à l’ombre de la mort 5 »; parce que la foi à la lumière et à la vie les a tirés des ténèbres et de la mort de l’impiété. C’est parmi eux qu’avaient rangé le Sauveur, ceux qui ne le connaissaient point, et dans leur ignorance, ils l’ont mis au rang de ceux qu’il est venu détourner de ces ténèbres.

7. « Votre indignation s’est appesantie sur moi 6», ou « votre colère », comme on lit dans certains exemplaires, ou « votre fureur », comme on lit en d’autres. Car l’expression grecque Tumos, a été traduite différemment. Quand on lit orgué dans le grec, nul traducteur n’hésite à traduire ira, colère, mais quand on rencontre Tumos, la plupart ne veulent point traduire par colère, bien que les grands auteurs de l’éloquence latine, dissertant sur les philosophes grecs, aient traduit en latin ce mot par ira, ou colère. Ne nous y arrêtons pas plus longtemps, et si nous devons employer une autre expression, je préfère le mot indignation à fureur, car dans la langue latine, fureur ne se dit ordinairement pas des hommes rassis. Comment donc entendre : « Votre colère s’est appesantie sur moi », sinon dans le sens de ceux qui ne connaissaient point le Seigneur de la gloire 7? Ils croyaient que la colère de Dieu, non-seulement était soulevée, mais encore appesantie sur lui, puisqu’ils avaient pu le livrer à la

1. Ps. LXXXVII, 7.— 2. Grec katotato. — 3. Ps. XXXIX, 3. — 4. I Cor. II, 8.— 5. Isa. IX, 2.— 6. Ps. LXXXVII, 8.— 7. I Cor, II, 8

mort, non point à une mort telle quelle, mais à ce genre de mort qu’ils avaient le plus en horreur, à la mort de la croix. De là cette parole de l’Apôtre: « Le Christ nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant malédiction pour nous: car il est écrit: «Maudit soit Celui qui est suspendu au gibet 1 ». Aussi quand il veut nous faire apprécier son obéissance jusqu’à la mort: « Il s’est humilié », nous dit-il, « en se faisant obéissant jusqu’à la mort 2». Et comme cela lui paraissait peu, il ajoute : « Et jusqu’à la mort de la croix ». Aussi le Prophète, après ce qui précède, a-t-il ajouté : « Et toutes vos suspensions » ; ou selon d’autres traducteurs, « tous vos flots » ; ou selon d’autre encore, « tous vos élans, vous les avez fait fondre sur moi ». Il est écrit dans un autre psaume : « Toutes vos suspensions et tous vos flots sont venus sur moi 3», ou comme d’autres on traduit avec plus de raison, « ont passé sur moi ». Il y a dans le grec, dielthon, et non eiselthon. Et quand on trouve les deux expressions, « suspensions » et « flots », on ne saurait mettre l’une pour l’autre.

Or, nous avons assigné aux suspensions le sens de menaces, et aux flots le sens d’afflictions. Les unes et les autres viennent selon le jugement de Dieu. Mais là il est dit qu’ « elles sont passées », ici « vous les avez appelées sur moi ». Là donc, bien que plusieurs menaces soient accomplies, tous les maux qu’il a voulu comprendre dans cette expression, « ont passé sur moi », dit le Prophète. Ici: « Vous les avez amenées sur moi. » Passer, se dit en effet de ce qui n’atteint pas, comme les suspensions, et de ce qui atteint comme les flots. Mais quand il s’agit « des suspensions », il ne dit point : Elles ont passé sur moi; mais: «Vous les avez amenée sur moi », pour montrer que toutes les menaces se sont accomplies ; or, tout cela était suspension sur lui, tant que la prophétie renfermait, comme une menace pour l’avenir, tout ce qui s’est accompli dans la suite au temps de sa passion.

8. « Vous avez éloigné de moi tous cens qui me connaissaient 4 ». Si par le mot notos meos, du latin, nous entendons tous ceux que le Christ connaissait, nous diront tout le monde; qui en effet ne connaissait-il

1. Gal. III, 13; Deut. XXI, 23.— 2. Philipp. I ; 8.— 3. Ps. XLI, 8 — 4. Id. LXXXVII, 9.

323

pas? Mais le Prophète entend ici tous ceux qui le connaissaient; autant du moins qu’ils pouvaient le connaître, en ce sens du moins qu’ils croyaient à son innocence, bien qu’ils ne vissent en lui qu’un homme, et non un Dieu. Toutefois il pouvait entendre par ce mot de flou, ou connus, ceux qui lui sont agréables, comme il appelle inconnus les méchants qu’il doit réprouver au dernier jour, en leur disant : « Je ne vous connais point 1 ». Quand le Prophète ajoute : « Ils m’ont eu en abomination», on peut encore entendre ceux mêmes qu’il appelle ses connus ou intimes, et qui avaient en horreur son genre de supplice : toutefois il est mieux d’appliquer ces paroles aux persécuteurs du Christ, dont le Prophète a parlé auparavant. « J’ai été livré », dit-il, « et je ne pouvais sortir ». Est-ce parce que ses disciples étaient au dehors 2, quand on le jugeait dans l’intérieur du palais, ou plutôt faut-il donner à cette expression « je ne sortais point » un sens plus relevé, c’est-à-dire, je me renfermais dans mon intérieur, je ne montrais point qui j’étais, je ne me faisais point connaître, je ne me manifestais point? Le Prophète ajoute: « Mes yeux ont langui dans l’indigence 3».

De quels yeux faut-il entendre ces paroles? S’il est question des yeux de cette chair dans laquelle il souffrait, nous ne lisons point dans la passion, que l’indigence les ait fait languir, comme il est ordinaire à la faim d’amener la défaillance. Car il fut livré après la Cène, et crucifié le même jour. S’il est question des yeux intérieurs, comment se seraient-ils affaiblis par l’indigence, puisqu’ils avaient l’inextinguible lumière? Mais par ses yeux, il entend ceux des membres de ce corps dont il était la tête, et qu’il aimait d’un amour plus particulier commue les membres les plus éclairés et les plus apparents. C’est de ce corps que l’Apôtre a dit, en le comparant avec le nôtre : « Si le corps est tout oeil, où sera l’ouïe ? s’il est tout ouïe, où sera l’odorat ? Or, si tous les membres n’étaient qu’un seul membre, ou serait le corps? Mais il y a plusieurs membres, et tous ne font qu’un même corps. L’oeil ne peut pas dire à la main: Je n’ai pas besoin de toi. Et si la main disait: Puisque je ne suis pas l’oeil, je mie suis pas du corps, en ferait-elle moins partie du corps ?» Et pour marquer

1. Matth. VII, 23.— 2. Id. XXVI, 56. — 3. Ps. LXXXVII, 10.

plus clairement encore ce qu’il veut faire comprendre, l’Apôtre ajoute : « Vous êtes le corps de Jésus-Christ et ses membres 1 ». Ses yeux donc étaient les saints Apôtres, à qui le sang et la chair ne l’avaient pas révélé, mais son Père céleste, qui avait fait dire à Pierre : « Tu es le Christ, Fils du Dieu vivant 2 ». Or, ces Apôtres le voyant livré et en proie à de telles douleurs, mais ne le voyant point tel qu’ils désiraient, c’est-à-dire qu’il ne sortait point dehors, ou plutôt ne manifestait point sa souveraine puissance, mais qu’il demeurait caché en lui-même, souffrant tout comme s’il eût été vaincu, ces Apôtres « étaient affaiblis par l’indigence », car ils n’avaient plus la lumière qui était comme leur nourriture.

9. « Et j’ai crié vers vous, Seigneur ». C’est ce que le Sauveur fit ostensiblement à la croix. Mais il est bon de chercher comment nous devons entendre les paroles suivantes : « Durant tout le jour, j’ai élevé mes mains vers vous ». Si par l’élévation de la main tu entends la potence de la croix, comment expliquer « tout le jour ? » Fut-il donc suspendu à la croix pendant tout le jour, puisque la nuit appartient aussi au jour ? Si le Prophète a voulu comprendre ici ce jour qui est séparé de la nuit, et qui est le jour proprement dit, déjà une première et grande partie du jour s’était écoulée quand le Christ fut mis en croix. Si cette expression, tout le jour, signifie tout le temps (car cette expression est au féminin, et dans la langue latine elle n’a d’autre signification que celle d’un temps, bien qu’il n’en soit pas ainsi en grec, puisque dans cette langue, jour est du féminin, et de là vient, selon moi, que les traducteurs l’ont ainsi rendu), alors la question devient plus difficile. Comment dire tout le temps de sa vie, puisque le Christ n’a pas même étendu ses mains en croix pendant tout un jour? Mais si l’on veut alors prendre la partie pour le tout, parce qu’il est d’usage dans l’Ecriture de parler ainsi, je ne trouve aucun exemple qui autorise à prendre le tout pour la partie, quand cette expression « tout le jour», est formellement employée. En effet, quand le Sauveur dit dans l’Evangile: «Ainsi le Fils de l’homme « sera dans le sein de la terre, trois jours et « trois nuits 3 », il n’est pas contre l’usage d’entendre ici le tout pour la partie, puisqu’il ne

1. I Cor. XII, 12-27.— 2. Matth. XVI, 16, 17.— 3. Matth. XII, 40.

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dit point : trois jours entiers, trois nuits entières. Il n’y eut en effet que le jour du milieu qui fut tout entier; des deux autres il y eut seulement la dernière et la première partie. Mais si dans cette expression il a voulu désigner sa prière, et non sa croix, prière qu’il adressait à Dieu Son Père, sous la forme de l’esclave, l’Evangile nous apprend qu’il pria longtemps avant sa passion, pendant sa passion et même à la croix; mais nulle part nous ne lisons qu’il l’ait fait tout le jour. Il est mieux dès lors d’entendre par cette élévation des mains, cette continuité des bonnes oeuvres que Jésus-Christ n’a point cessé de faire.

10. Mais parce que ses bonnes oeuvres n’avaient d’utilité que pour les hommes prédestinés au salut, et non pour tous les hommes, pas même pour tous ceux au milieu desquels il les opérait, le Prophète ajoute : « Ferez-vous des miracles parmi ceux qui sont morts 1? » Si nous entendons ces paroles de tous ceux dont la chair était sans vie, de grands prodiges furent opérés sur les morts, puisque plusieurs revinrent à la vie 2 : et quand le Seigneur pénétra dans les enfers, et en sortit vainqueur de la mort, c’était en faveur des morts un grand miracle. Cette expression donc: « Ferez-vous des miracles parmi les morts », désigne ces hommes dont le coeur est tellement mort, que les miracles surprenants du Christ ne pouvaient les rappeler à la vie de la foi. Le Prophète ne dit point que Dieu ne fera point de merveilles parmi eux, en ce sens qu’ils ne les verront pas, mais en ce sens qu’ils n’en profiteront point. De même en effet qu’il dit: « Tout le jour j’ai élevé mes mains vers vous » ; parce qu’il n’avait dans ses actions d’autre but que la volonté de son Père, et qu’il assurait souvent qu’il était venu pour accomplir cette volonté suprême 3 : ainsi parce que ces oeuvres étaient accomplies sous les yeux d’un peuple infidèle, un autre Prophète a dit : « J’ai étendu les mains pendant tout le jour vers un peuple incrédule, et qui me contredit 4 ». Tels sont les morts pour qui Dieu n’a point opéré ses merveilles; non qu’ils ne les aient point vues, mais parce qu’ils ne sont point ressuscités. Voici la suite : « Les médecins rappelleront-ils à la vie, afin que l’on bénisse votre nom ?» C’est-à-dire, les médecins rendront-ils la vie aux hommes qui vous

1. Ps. LXXXVII, 11. — 2.Mat. XXVII, 12.— 3. Jean, VI, 38. — 4. Is. LXV, 2.

béniront ensuite? On prétend qu’il en est autrement dans l’hébreu, et qu’au lieu de médecins il y a les géants.

Mais les Septante, dont l’autorité est si grande, que ce n’est pas sans raison que l’on croit leur version dictée par l’Esprit d’en haut, à cause de leur accord admirable, ne se sont point trompés ici. lis ont saisi l’occasion de la ressemblance qui existe entre les mots hébreux, dont l’un signifie médecins, et l’autre géants, qui ont presque la même consonnance, et n’ont qu’une différence très légère , pour nous montrer comment nous devons entendre les géants. Si cette expression désigne, en effet, ces orgueilleux dont l’Apôtre a dit: u Où est « le sage?

Où est le scribe ? Où est le savant « de ce monde 1?»

on a pu avec raison les appeler médecins, comme promettant de guérir les âmes par l’art de leur propre sagesse. C’est contre cette prétention que le Prophète a dit : « Le salut vient du Seigneur 2 ».

Si nous prenons le mot de géant dans un sens favorable, comme il est appliqué au Seigneur lui-même : « Il a bondi semblable à un géant pour parcourir sa carrière 3 »: en sorte qu’il soit lui-même le géant des géants, le tort d’entre les forts et les grands qui s’élèvent dans son Eglise par une force toute spirituelle; de même qu’il est la montagne des montagnes, puisqu’il est écrit de lui : « Voilà que dans les derniers jours la montagne du Seigneur apparaîtra, et s’élèvera sur le sommet des  montagnes »; comme il est encore appelé le Saint des saints : alors il n’y a rien d’étonnant que ces grands et ces forts soient aussi appelés des médecins. De là ce mot de l’Apôtre saint Paul : « Je tâche de stimuler ma chair ou les Juifs, afin de sauver quelques-uns d’entre eux 4 ». Quoique ces médecins ne guérissent point les âmes par eux-mêmes, non plus que les médecins du corps ne le font d’eux seuls; cependant, par leur fidélité dans leur ministère, ils peuvent aider au salut, soulager les vivants, muais non ressusciter les morts, dont le psaume a dit : «Ferez-vous des merveilles parmi les morts? » La grâce de Dieu qui fait revivre les âmes des hommes, est trop intérieure, pour qu’elles puissent recevoir de quelques-uns de ses ministres des ordres de salut. Telle est la grâce qui nous est signalée dans l’Evangile, en ces termes:

1. I Cor. I, 20. — 2. Ps. III, 9.— 3. Id. XVIII, 6.— 4. Isa. II, 2. — 5. Rom. XI, 14.

325

«Nul ne peut venir à moi, si mon Père, qui m’a envoyé, ne l’attire »; et un peu après, il reprend avec plus de clarté : « Les paroles que je vous ai dites sont esprit et vie; mais il en est d’entre vous qui ne croient point ». C’est après quoi l’Evangéliste ajoute : « Jésus savait dès le commencement quels seraient ceux qui ne croiraient point en lui, et celui qui le trahirait ». Et voilà que cet Evangéliste poursuit en citant les paroles du Sauveur: «Et il leur disait: C’est pourquoi je vous l’ai dit, nul ne peut venir à moi, si ce pouvoir ne lui a été donné de mon Père 1 ». Il avait dit plus haut : « Il en est d’entre vous qui ne croient point ». Et comme pour en marquer la cause, il ajoute : « C’est pourquoi je vous ai dit que nul ne peut venir à moi, s’il ne lui a été donné de mon Père», afin de montrer que c’est de Dieu que nous vient cette loi par laquelle on croit, et on fait reprendre au coeur mort une vie nouvelle. Ainsi, quoi que fassent auprès des hommes ces prédicateurs éminents de la parole, ces grands esprits qui vont jusqu’à opérer des miracles pour persuader la vérité, bien qu’on puisse les considérer comme d’habiles médecins; si les hommes sont morts, et que votre grâce ne les ressuscite pas, « ferez-vous des miracles en faveur des morts, et les médecins ressusciteront-ils » , et ceux qu’ils ressusciteront, vous confesseront-ils? » Car cette confession est un signe de vie, ainsi qu’il est écrit ailleurs: «La confession d’un mort est comme celle d’un homme qui n’existe plus 2 ».

11. « Quelqu’un dira-t-il votre miséricorde dans le tombeau, et dans la perdition votre vérité 3 ? » On sous-entend le verbe qui précède, comme s’il y avait dans ce verset: Quelqu’un dira-t-il votre vérité dans la perdition ? Car l’Ecriture, surtout dans les psaumes, aime à joindre la vérité à la miséricorde. Mais « dans la perdition » est la répétition de ce qui a été dit plus haut : « Dans le sépulcre ». Or, dire : « Dans le sépulcre », était dire tous ceux qui sont dans le sépulcre, saque désignait plus haut le nom de morts, ainsi qu’il est écrit : « Ferez-vous des miracles parmi les morts ? » Pour une âme qui est morte, le corps est en effet un tombeau. Aussi le Seigneur a-t-il dit à ces hommes dans l’Evangile : « Vous ressemblez à des sépulcres blanchis, qui à l’extérieur paraissent beaux,

1. Jean. VI, 44, 64-66. — 2. Eccli. XVII, 26. — 3. Ps. LXXXVII, 12.

et qui au dedans sont remplis d’ossements de morts et de corruption : de même au dehors vous paraissez justes aux hommes; mais au dedans vous êtes remplis d’hypocrisie et d’iniquité 1 ».

12. « Les ténèbres connaîtront-elles vos merveilles, et votre justice paraîtra-t-elle dans la terre de l’oubli 2? » Ce qui est « dans les ténèbres », est aussi « dans la terre de l’oubli ». Or, ces ténèbres signifient les infidèles, selon cette parole de l’Apôtre: « Autrefois en effet vous étiez ténèbres 3 ». Ainsi la terre de l’oubli n’est que l’homme oublié de Dieu. Car l’âme infidèle peut arriver à des ténèbres si profondes, que l’insensé dise dans son coeur : « Il n’y a pas de Dieu 4 ». Voici donc la suite de tout ce qui est dit dans ces versets : « J’ai crié vers vous » au milieu des douleurs; « j’ai élevé mes mains, pendant tout le jour », c’est-à-dire je n’ai cessé d’étendre mes oeuvres, afin de vous glorifier, ô mon Dieu. Pourquoi cette fureur des impies contre moi, sinon parce que vous ne ferez point de merveilles parmi les morts? c’est-à-dire, parce qu’ils ne sont point touchés par la foi, que les médecins ne les ressusciteront point, et n’amèneront point à vous louer ceux en qui votre grâce n’agira point invisiblement, pour les entraîner à la foi ; car nul ne vient à moi, à moins que vous ne l’attiriez. « Qui en effet racontera votre miséricorde dans le sépulcre? » c’est-à-dire, en parlera à cette âme sans vie, qui gît sous le poids du corps? « Qui dira votre vérité dans la perdition? » c’est-à-dire dans cette mort incapable de rien voir et de rien sentir ? Est-ce en effet dans les ténèbres de cette mort, ou dans cet homme, qui a perdu en vous oubliant la lumière de la vie, « que l’on pourra connaître vos merveilles et votre justice? »

13. Toutefois on pouvait demander à quoi servent ces morts, et quel usage Dieu en tire pôur le corps du Christ, qui est l’Eglise. C’est pour montrer par là l’effet de la grâce de Dieu dans les prédestinés, qui sont appelés par le décret de la prédestination. Aussi tout le corps des élus dit-il dans un autre psaume: « Il est mon Dieu: sa miséricorde nie préviendra: mon Dieu me le fera voir, dans le sort de mes ennemis 5».Aussi le Prophète continue, en disant: « Et moi j’ai crié vers vous, ô mon

1. Matth. XXIII, 27, 28. — 2. Ps. LXXXVII, 13.— 3. Ephés. V, 8. — 4. Ps. XIII, 1. — 5. Id. LVIII, 11, 12.

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Dieu 1 ». Et ici nous devons entendre le Christ, qui parle au nom de son Eglise, ou de son corps mystique. Qu’est-ce à dire en effet « et moi », sinon que nous avons été, nous aussi, par nature, des enfants de colère, ainsi que les autres 2 ? Mais « j’ai crié vers vous », afin de recevoir le salut. Qui en effet met une différence entre moi et les enfants de colère, quand j’entends ce reproche terrible de l’Apôtre à tous les ingrats : « Qui est-ce qui met de la différence entre vous ? Qu’avez-vous que vous n’ayez pas reçu ? Et si vous avez reçu, pourquoi vous glorifier comme si vous n’aviez point reçu 3? » Le salut vient du Seigneur 4. Le géant ne se sauvera point par sa grande force 5; et comme il est écrit « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé 6. Mais comment l’invoquer, s’ils ne croient point en lui ? Comment croire en lui, s’ils n’en ont entendu parler ? Comment en entendre parler, si nul ne leur prêche? Et comment prêcher, si l’on n’est envoyé 7? Ainsi qu’il est écrit : Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui évangélisent la paix, qui prêchent les biens 8 ! » Tels sont les médecins qui guérissent le malheureux, blessé par les voleurs; mais c’est le Seigneur qui l’a conduit dans l’hôtellerie 9 : car ils ne travaillent que dans le champ du Seigneur. Mais ni celui qui plante n’est rien, non plus que celui qui arrose, c’est Dieu qui dorme l’accroissement

10. C’est pour cela que j’ai crié vers le Seigneur, ou que j’ai demandé au Seigneur le salut. Et comment l’invoquer, si je n’eusse cru en lui? Comment croire en lui, si je n’eusse entendu sa parole ? Mais afin que je crusse à ses paroles, il m’a lui-même attiré car ce n’est point un médecin quelconque, mais lui-même, qui m’a délivré secrètement de la mort de mon âme.

Beaucoup ont entendu en effet, puisque le bruit de leurs paroles a retenti dans tout l’univers, et que leurs prédications ont gagné les derniers rivages 11. Mais tous n’ont la la foi 12 et le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 13. De là vient que je n’eusse point cru moi-même, si Dieu ne m’eût prévenu dans sa miséricorde 14, et s’il ne m’eût appelé intérieurement, s’il ne m’eût ressuscité, s’il ne m’eût attiré à lui, en me tirant de mes ténèbres pour m’amener

1. Ps. LXXX, 11, 14. — 2. Ephés. II, 3. — 3. I Cor. IV, 7. — 4. Ps. III, 9. — 5. Id. XXXII, 16. — 6. Joel, II, 32— 7. Rom. X, 13-15. — 8. Isa. LII, 7.— 9. Luc, X, 34. — 10. I Cor. III, 7.— 11. Ps. XVIII, 5.— 12. II Thess. III, 2.— 13. II Tim, II, 19. — 14. I Cor, I, 28.

à la lumière de la foi, comme il ressuscite les morts, comme il appelle ce qui n’est pas aussi bien que ce qui est. C’est pourquoi il dit ensuite : « Et au matin ma prière vous préviendra». Au matin, quand la nuit sera dissipée, ainsi que les ténèbres de l’infidélité. Mais pour que j’arrive à ce matin, c’est votre miséricorde qui m’a prévenu : or, il me reste une dernière lumière, qui doit illuminer les ténèbres les plus profondes, manifester les pensées des coeurs, afin que chacun reçoive de vous la louange, ô mou Dieu 1 : maintenant dans cette vie, dans ce pèlerinage, dans cette lumière de la foi, qui est un jour en comparaison des ténèbres de l’infidélité, mais qui n’est que la nuit en comparaison de ce jour où nous vous verrons face à face; maintenant « ma prière vous préviendra».

14. Mais afin que cette prière soit fervente et de plus en plus vive, ce qui nous est utile, selon moi, au-delà de tout ce que l’on peut dire : Dieu diffère le bien qu’il doit nous donner pour l’éternité, et laisse nos voeux se multiplier.  Aussi le psaume dit-il aussitôt: « Pourquoi, Seigneur, repousser ma prière 2? » C’est ce qui est déjà dit ailleurs: «O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 3 ? » Il demande seulement à connaître cette raison, sans accuser la divine sagesse d’agir sans motif : de même ici: « Pourquoi, ô Dieu, avez-vous repoussé ma prière? » Et cependant, avec un peu d’attention, nous trouvons que cette cause est indiquée dans ce qui précède. Car Dieu ne diffère d’exaucer les prières des saints, en éloignant d’eux le bien qu’ils désirent, et en les éprouvant par la tribulation, que pour attiser cette prière, comme on attise le feu sous le souffle qui résiste.

15. L’interlocuteur parcourt brièvement les douleurs qu’endure ici-bas le corps du Christ. Car ce n’est point le chef seul qui souffert, puisqu’il a dit à Saul : « Pourquoi  me persécutez-vous 4? » et que Paul, déjà choisi et placé parmi les membres du même corps, s’écrie: « Qu’il achève en son corps ce qui manque à la passion du Christ 5. Pourquoi donc, ô mon Dieu,avez-vous rejeté ma prière, et détourné de moi votre visage? Je suis pauvre et dans le travail depuis ma

1. I Cor. IV, 5.— 2. Ps. LXXXVII, 15 — 3. Id. XXI, 2.— 4. Act. IX, 4. — 5. Coloss. I, 24.

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jeunesse. Je n’ai été élevé que pour tomber dans l’humiliation et dans le trouble. Sur moi ont passé vos colères, et vos terreurs m’ont accablé. Elles m’ont environné tout le jour comme l’eau, elles m’ont environné toutes ensemble. La misère dont vous m’avez frappé, a éloigné de moi mes amis et mes proches 1 ». Tout cela est arrivé, tout cela arrive encore aux membres du corps mystique de Jésus-Christ. Dieu a détourné d’eux sa face, en ne les exauçant point dans ce qu’ils désiraient, quand ils ne savaient point ce qui leur était utile. Toute l’Eglise est pauvre; elle a faim, et dans son exil elle soupire après ce qui peut la rassasier dans la patrie, Elle est dans les travaux depuis sa jeunesse, car c’est le corps du Christ qui s’écrie dans un autre psaume : « Ils m’ont souvent attaqué dès ma jeunesse 2 ». Et si quelques-uns de ses membres sont élevés dès cette vie, c’est afin qu’ils en deviennent plus humbles. La colère de Dieu a passé aussi dans tout le corps du Christ, c’est-à-dire dans l’unité des saints et des fidèles, qui ont le Christ pour chef, mais elle n’y demeure point. Car ce n’est point du fidèle, mais de l’infidèle, qu’il est dit : « La colère de Dieu demeure sur lui ». Les terreurs de Dieu épouvantent les chrétiens failles; car il est sage de craindre ce qui peut arriver, quand même il n’arriverait pas effectivement, Ces terreurs néanmoins troublent quelquefois l’esprit qui voit les maux dont il est menacé, au point que ses maux paraissent l’environner de toutes parts et le cerner comme une inondation. Et commue ces afflictions ne manquent jamais à l’Eghise exilée en

1. Ps. LXXXVII, 16-19. — 2. Id. CXXVIII, 1. — 3. Jean, III, 36.

en ce monde, puisqu’ils assiégent tantôt l’un et tantôt l’autre de ses membres ; le Prophète a dit : « Tout le jour», pour désigner une douleur continuelle, et qui durera jusqu’à la fin des siècles, Souvent encore tes amis et les proches, frappés de terreur à la vue de tant de tribulations dont ils sont menacés, abandonnent les saints ; c’est d’eux que saint Paul a dit: « Tous m’ont abandonné, que Dieu ne le leur impute point 1 ». Mais à quoi bon tout cela, sinon pour que la prière de ce saint corps s’élève devant Dieu dès le matin, c’est-à-dire après la nuit de l’infidélité, jusqu’à ce que vienne enfin ce salut dont l’espérance fait que nous sommes déjà sauvés, et que nous en attendions la réalité avec patience 2? C’est là que Dieu ne repoussera point notre prière, parce que nous n’aurons rien à demander, mais que nous obtiendrons tout ce qui a été demandé; là qu’il ne détournera point de nous sa face, puisque nous le verrons tel qu’il est 3; là qu’il n’y aura aucune pauvreté, puisque Dieu sera notre abondance, et tout à tous 4 : là qu’il n’y aura plus aucune fatigue, parce qu’il n’y aura point d’infirmité; là qu’il n’y aura ni trouble, ni abaissement, parce qu’il n’y aura aucune adversité; là que nous ne subirons plus le passage des colères de Dieu, parce que nous demeurerons affermis dans sa bonté; là que nulle terreur ne viendra nous troubler, parce que l’accomplissement des promesses nous établira dans la félicité; là que nul ami, nul de nos proches ne nous délaissera dans sa frayeur, parce que nous n’aurons à craindre aucun ennemi.

1. II Tim. IV, 16. — 2. Rom. VIII, 24, 25. — 3. I Jean, III, 2. — 4. I Cor. XV, 28.

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXVIII (1).

PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.

LES PROMESSES DE DIEU.

Toute force nous vient de la miséricorde de Dieu, qui détruit nos erreurs pour nous réédifier dans la vérité, Miséricorde et vérité sont inséparables; Dieu nous remet nos péchés par la première pour nous établir dans la seconde, comme ils confirme cette seconde parmi les Juifs et fait éclater la première chez les Gentils. La vérité est dans les cieux ou dans les Apôtres, issus d’Israël, et dont la voix se fait entendre partout. Le Seigneur a promis à David comme à Abraham sans postérité éternelle qui est le Christ, et ceux qui croient en lui, le corps et la tête ne peuvent être séparés. Le Christ a dont son trône en nous qu’il conduit, et il règnera éternellement dans les saints; ses merveilles éclateront dans la conversion des pécheurs, dans le conseil des saints qui prêcheront l’incarnation du Fils de Dieu. Ce Fils est grand parmi ceux qui l’environnent ou parmi les nations auxquelles il a envoyé ses nuées ou Apôtres, et qui l’ont vu ainsi venant sur les nuées. Mais quand le Seigneur se chercha ainsi une Epouse, le monde lui barra le passage, comme le lion à Samson il égorgea ses martyrs dont le sang a fait naître l’Eglise. Cette mer du monde a vu humilier les superbes et le dragon, à qui ont échappé par l’humilité ceux qu’il dominait. Au Seigneur donc, et les cieux qui prêchent, et la terre qui reçoit la vérité, et l’Aquilon où Satan a été humilié, et la mer qu’il apaise ; de lui vient la Thabor et la lumière, et l’Hermon ou l’anathème à Satan. Il régnera par le jugement, comme il règne aujourd’hui par la miséricorde. Notre joie donc pour être vraie doit venir de Dise, et non de nos mérites. Lui seul nous soutient, il parle à ses Prophètes, il a choisi son élu ou le Christ, contre qui ne prévaudront point ses ennemis, qui seront taillés en pièces, afin que la miséricorde et la vérité règnent sur la terre, et que lui-même soit élevé au-dessus des rois.

Les martyrs ont cru à cette élévation sans la voir;

croyons au reste les promesses.

1. Le psaume que nous voulons vous expliquer avec le secours de Dieu,vous apprendra, mes frères, ce que nous devons espérer de Jésus-Christ Notre-Seigneur; élevez donc vos coeurs, puisque Dieu qui vous n tait ces promesses, les accomplira, comme il en a accompli tant d’autres. Ce qui doit affermir en effet notre confiance en lui, c’est sa miséricorde et non notre mérite. Telle est, si je ne me trompe, « l’intelligence d’Ethan israélite 2», qui fait le titre du psaume. Peu importe l’homme qui ait jadis porté le nom d’Ethan : ce nom n’en signifie pas moins un homme robuste. Or, nul homme en cette vie n’est fort que sur l’espérance que donne la promesse de Dieu. Au point de vue de nos mérites nous sommes très-faibles, mais nous sommes forts au point de vue de la miséricorde divine. Aussi cet homme, faible par lui-même, fort de la miséricorde de Dieu, commence ainsi:

2. « Je chanterai éternellement les miséricordes

1. Premier sermon, prêché à l’office des Matines de quelques Martyrs. — 2. Dans le texte de  la vulgate, il y a Exzahitae et non Israelitae. Ce mot Ezrahitae serait peut-être pour Zarahitae, car au livre 1er des Paralipomènes, II, 6, Aethan et Aeman sont comptés parmi les fila de Zara. Au livre III des Rois, IV, 31, Salomon est proclamé plus sage que Ethan Ezrahite. Les Septante ont traduit Zaritem.

du Seigneur : de génération en génération, ma bouche publiera votre vérité 1 ». Que mes membres, dit l’interlocuteur, soient soumis au Seigneur mon Dieu; je parle, mais je dis ce que vous m’inspirez: « Ma bouche annoncera votre vérité ». Si je n’obéis point, je ne suis point serviteur;si je parle de moi-même, je suis menteur, Pour parler, et parler de vous, il me faut dent choses, l’une de vous, l’autre de moi: votre vérité et ma bouche. Ecoutons donc la vérité que va prêcher le Prophète, et les miséricordes qu’il va chanter.

3. « Car vous l’avez dit : La miséricorde sera éternellement édifiée ». Voilà ce que je publie, voilà votre vérité; c’est à la publier que ma bouche est consacrée : « Car vous l’avez dit : la miséricorde sera édifiée à jamais ». Je construis en effet, dites-vous, mais sans rien détruire; de même que vous en détruisez quelques-uns pour ne point les rebâtir, vous en détruisez d’autres pour les rétablir de nouveau. Si Dieu ne devait pas réédifier quelques-uns qu’il détruit, il ne dirait point par Jérémie : « Voilà que je

1. Ps. LXXXVIII, 2 — 3. Id. 3.

329

t’ai établi pour détruire et pour édifier 1 ».

Evidemment ceux qui se prosternaient devant les idoles, qui adoraient la pierre, n’eussent jamais été édifiés dans le Christ, s’ils n’eussent essuyé la ruine de leurs antiques erreurs. De même s’il n’y en avait que Dieu détruisît pour ne point les reconstruire, il ne serait point dit: « Vous les détruirez et ne les rebâtirez point 2». C’est donc pour ceux que Dieu détruit afin de les édifier ensuite, c’est pour les empêcher de croire que l’édifice dans lequel ils sont entrés n’est que pour un temps, comme l’a été la ruine par laquelle ils ont passé, que le Prophète s’est tenu ferme dans la vérité de Dieu à laquelle il prête sa bouche, par l’amour de cette même vérité. Je prêcherai, dit-il, je parlerai, « parce que vous avez parlé ». L’homme parie avec assurance, quand il parle après Dieu. Si mes paroles était flottantes, la vôtre les affermirait, « car vous avez parlé».

Qu’avez-vous dit? « Que la miséricorde sera établie éternellement, que la vérité sera préparée dans les cieux». Il avait dit plus haut : « Je chanterai éternellement les miséricordes du Seigneur; j’annoncerai par ma bouche votre vérité de génération en génération », joignant ainsi la miséricorde à la vérité; il les joint ici une seconde fois : « Car vous l’avez dit : votre miséricorde sera édifiée pour l’éternité, votre vérité sera affermie dans le ciel ». Ici encore il répète la miséricorde et la vérité: Toutes les voies du Seigneur ne sont que miséricorde et vérité 3. Dieu ne montrerait point sa vérité en accomplissant ses promesses, si d’abord il ne nous avait remis nos péchés dans sa miséricorde.

Mais comme d’une part il avait fait par ses Prophètes beaucoup de promesses au peuple d’Israël, issu d’Abraham selon la chair, et que ce peuple s’est multiplié afin que s’accomplissent en lui les promesses de Dieu; comme d’autre part, Dieu ne fermait point les sources de sa bonté aux nations étrangères qu’il avait placées sous la garde des anges, quand il choisissait Israël pour son héritage, voilà que l’Apôtre distingue la divine miséricorde pour les uns, et la divine vérité pour les autres. Car il nous dit que « le Christ a été ministre pour le peuple circoncis, afin de vérifier la parole de Dieu et de confirmer les promesses faites à  nos pères 4». Voilà bien le Dieu qui n’a

1. Jér. 1, 10.— 2. Ps. XXVII, 5.— 3. Id. XXIV, 10.— 4. Rom. XV, 20.

point trompé, voilà qu’il n’a point rejeté le peuple qu’il avait élu dans sa prescience. Quand il s’agit en effet de la chute des Juifs, de peur que l’on ne crût que Dieu les avait réprouvés, de telle sorte qu’après cette ventilation, il ne mît aucun bon grain dans sou grenier, l’Apôtre s’écrie : « Dieu n’a point réprouvé le peuple qu’il a élu dans sa prescience, car moi-même je suis israélite 1». S’il n’y a que des épines dans tout ce peuple, comment serai-je un bon grain, moi qui vous parle? Donc la vérité de Dieu s’est accomplie dans ceux d’Israël  qui ont embrassé la foi, et voilà qu’une muraille est venue du côté de la circoncision pour s’appuyer sur la pierre angulaire 2. Mais cette pierre ne formerait point un angle, si une autre muraille ne venait de la gentilité. La première muraille appartient donc proprement à la vérité, et la seconde à la miséricorde. « Je dis en effet », poursuit l’Apôtre, « que le Christ a été le ministre de la circoncision pour vérifier la parole de Dieu, et confirmer les promesses faites à nos pères; et que les Gentils doivent glorifier Dieu de sa miséricorde 3». Il est donc vrai que « votre vérité est établie dans les cieux ».

Car tous ces Israélites appelés à l’apostolat sont devenus des cieux qui racontent la gloire de Dieu. C’est d’eux que le Prophète a dit : « Les cieux annoncent la gloire de Dieu, et le firmament l’oeuvre de ses mains 4». Et pour vous montrer clairement que l’Apôtre parle de ces cieux, le Prophète continue : « Il n’y a ni langage ni contrée qui n’ait entendu leurs voix 5 ». Cherchez quelles voix, vous ne trouverez plus haut que les cieux. Si donc c’est la voix des Apôtres que l’on a entendue en toutes les langues, c’est d’eux encore qu’il est dit que « leur bruit s’est répandu dans toute la terre, et leurs paroles jusqu’aux confins du monde 6 » ; et en effet, bien que Dieu les ait retirés de cette vie avant que l’Eglise fût répandue dans tout l’univers, leurs voix sont néanmoins parvenues jusqu’aux confins de la terre : il est juste de voir accomplir en eux cette prédiction : « Votre vérité sera établie dans les cieux ».

4. « J’ai fait une alliance avec mes élus 7». Tout ceci est votre parole, Seigneur, et vous le comprenez, mes frères, vous avez dit à Dieu: « J’ai préparé une alliance avec mes

1. Rom. XI, 1, 2. — 2. Ephés. II, 20.— 3. Rom. XV, 8, 9.— 4. Ps. 2.— 5. Id. 4.— 6. Id. 5. — 7. Id. LXXXVIII, 4.

330

élus ». Quelle alliance, sinon la nouvelle? Quelle alliance, sinon celle qui nous renouvelle pour un nouvel héritage? Quelle alliance, sinon cette alliance dont l’amour et l’ardent désir nous fait chanter à Dieu un cantique nouveau? « J’ai préparé », dit le Seigneur, « une alliance pour mes élus, j’ai fait un serment à David mon serviteur ». Avec quelle assurance parle cet homme qui a reçu l’intelligence, qui prête sa bouche à la vérité? Parce que vous avez parlé, je parle avec assurance; si votre parole m’est une garantie, que sera-ce de votre serment? Car jurer, de la part de Dieu, c’est confirmer sa promesse. C’est avec raison qu’il est d fendu à l’homme de jurer 1, de peur que l’habitude ne le jette dans le parjure, parce qu’il est homme et sujet à l’erreur. Mais Dieu jure en toute sûreté, puisqu’il ne peut se tromper.

5. Voyons donc ce que Dieu a juré. « J’ai juré ceci », dit-il, « à David mon serviteur: Je te préparerai une race pour l’éternité 2». Qu’est-ce que la race de David, sinon la race d’Abraham 3? Quelle est la race d’Abraham? « Et à votre postérité, qui est le Christ », dit saint Paul. Mais peut-être que ce Christ, qui est la tête de l’Eglise 3, le sauveur de son corps, est fils d’Abraham, et par conséquent de David; tandis que nous, cette race nous est étrangère? Nous en sommes cependant, comme l’a dit l’Apôtre : « Si vous êtes du Christ, vous êtes les fils d’Abraham, et les héritiers selon la promesse 5 ». C’est en ce sens qu’il nous faut entendre cette parole : « Je te préparerai une race selon l’éternité »; ce qui s’étend, non-seulement à cette chair du Christ, qui est née de la vierge Marie, mais aussi à nous tous qui croyons au Christ. Car nous sommes les membres de ce chef auguste. Ce corps ne peut être décapité: si le chef demeure éternellement, les membres doivent demeurer éternellement, en sorte que Je Christ subsiste tout entier dans l’éternité. « Je vous préparerai une race pour tous les siècles, et je t’établirai un trône qui durera de génération en génération ». Pensez-vous que dire « éternellement », soit dire « de génération en génération », comme il avait dit plus haut: « De génération en génération, « ma bouche publiera votre vérité? » Qu’est-ce à dire « de génération en génération? »

1. Matth. V, 34. — 2. Ps. LXXXVIII, 5. — 3. Gal. III, 16. — 4. Ephés. V, 23. — 5. Gal. III, 29.

Dans toute génération. Car cette parole ne doit pas être répétée chaque fois qu’une génération apparaît pour disparaître bientôt. Cette répétition nous signale donc l’ensemble des générations. Ou bien faut-il voir ici deux générations, comme vous le savez, et comme on vous l’a déjà fait entendre? Car il y a aujourd’hui une génération du sang et de la chair, et il y aura aussi une génération par la résurrection des morts. De même que Jésus-Christ est prêché à l’une, il sera prêché à l’autre ; mais ici-bas la prédication mène à la foi en lui, là elle nous le fera voir. «J’établirai votre trône de génération en génération ». Maintenant le Christ a son trône en nous-mêmes; c’est en nous que son trône est affermi. S’il ne siégeait en nous, il ne nous conduirait pas; et s’il ne nous conduisait pas, nous nous précipiterions nous-mêmes. ils donc en nous son trône, en nous il règne;il a son trône aussi dans cette génération qui doit renaître à la résurrection des morts. Car le Christ régnera éternellement dans ses saints. Telle est la promesse de Dieu, la parole de Dieu ; et si c’est encore trop peu, le serment de Dieu. Dès lorsque cette promesse est affermie; non point sur nos mérites, mais bien sur sa miséricorde, nul ne peut hésiter à prêcher ce dont il ne peut douter. Qu’elle se produise donc dans nos coeurs, cette force qui a fait ainsi nommer Ethan, robuste de coeur; prêchons la vérité de Dieu, la parole de Dieu, la promesse de Dieu, le serment de Dieu ; ainsi appuyés de toutes parts, prêchons et devenons des cieux en portant Dieu.

6. « Les cieux, ô mon Dieu, publieront vos merveilles 1 ». Ce ne sont point leurs propres mérites que les cieux doivent publier, mais « les cieux, Seigneur, publieront vos merveilles ». Dans la miséricorde envers les pécheurs, dans la justification de l’impie, que chantons-nous, sinon les merveilles de Dieu? Tu chantes le Seigneur qui ressuscite les morts, tu le chantes bien davantage quand il rachète les pécheurs. Quelle est cette grâce, sinon la miséricorde oie Dieu? Cet homme que tu voyais hier plongé dans les excès de l’ivrognerie, aujourd’hui modèle de sobriété hier tu voyais cet autre dans les orgies de la luxure, il est aujourd’hui un modèle de tempérance; celui-ci blasphémait hier contre Dieu, aujourd’hui il chante ses louanges ;

1. Ps. LXXXVIII, 6.

331

celui-là s’agenouillait hier devant les créatures, il adore aujourd’hui le Créateur. C’est ainsi que tous ces hommes sortent de leur état désespéré ; qu’ils ne regardent point leurs mérites, mais qu’ils deviennent des cieux; et que les cieux publient les merveilles de celui qui les a faits des cieux. « Car je verrai les cieux » , dit le Prophète d’ouvrage de vos mains 1 ». Et afin que vous sachiez quels sont les cieux qui publieront ces merveilles, voyez où ils doivent les publier, Ecoutez la suite : « Et votre vérité dans l’assemblée de vos saints ». Il n’y a plus aucun doute, ces cieux sont bien les prédicateurs de la parole de vérité. Et où donc les cieux publieront-ils vos merveilles et votre vérité? « Et votre vérité dans l’assemblée des saints». Que l’Eglise reçoive la rosée des cieux; que les cieux répandent la pluie sur la terre altérée, et qu’en recevant cette pluie elle fasse germer le bien, les bonnes oeuvres; qu’en retour d’une pluie féconde, elle ne produise pas des épines, de peur d’aller au feu plutôt que dans les greniers du Père céleste. « Les cieux publieront vos merveilles. ô mon Dieu, et votre vérité dans l’assemblée des saints ». Les cieux donc annonceront vos merveilles et votre vérité; tout ce que prêchent les cieux leur vient de vous, ne concerne que vous; et dès lors ils prêchent en sûreté; car ils connaissent celui qu’ils prêchent, et n’ont point à rougir de lui.

7. Que prêchent donc les cieux? Que doivent-ils publier dans l’assemblée des saints? « Car dans les nuées, qui peut être égal au Seigneur? » Est-ce là ce qu’ils doivent publier, la rosée qu’ils doivent donner? Quoi? « Dans les nuées qui sera égal au Seigneur?» Voilà donc la sécurité de ceux qui prêchent, c’est que nul dans les nuées n’est égal au Seigneur. C’est là, mes frères, ce qui vous paraît une grande louange, que nul dans les nuées ne soit égal au Créateur; et cependant, si l’on prend cette expression à la lettre et sans mystère, ce n’est pas beaucoup louer le Seigneur que dire que les nuées ne lui sont point égales. Eh quoi donc! les étoiles qui sont au-dessus des nuées sont-elles égales au Seigneur? Que sont le soleil, la lune, les anges, les cieux, si on les compare à Dieu? Pourquoi donc le Prophète nous dit-il avec emphase: « Qui dans les nuages est égal au Seigneur?»

1. Ps. VIII, 4.

Nous donnons, mes frères, à ces nuées le même sens qu’aux cieux: ce sont les prédicateurs de la vérité, les Prophètes, les Apôtres, les hérauts du Verbe de Dieu. Que ces différents prédicateurs soient en effet appelés des nuées, nous le savons par cette parole prophétique, que Dieu irrité adresse à sa vigne: « Je défendrai à mes nuées de laisser tomber la pluie sur elle ».

Puis le Prophète nous montre avec clarté et précision quelle est cette vigne, quand il dit: « La vigne du Dieu des armées, c’est la maison d’Israël 1 » ; de peur qu’à ce mot de vigne, tu n’oublies les hommes qu’elle désigne pour chercher sur la terre: « La vigne du Seigneur des armées, c’est la maison d’Israël ». Que la maison d’Israël ne cherche donc point ailleurs, qu’elle comprenne qu’elle est ma vigne, qu’elle comprenne bien que ce n’est point du vin, mais des épines qu’elle a produit pour moi. Qu’elle reconnaisse toute son ingratitude envers celui qui l’a plantée, qui l’a cultivée, qui l’a arrosée. Si donc c’est la maison d’Israël qui est cette vigne, que lui dit le Seigneur dans sa colère? « Je défendrai à mes nuées de laisser tomber la pluie sur elle ». Or, cette menace n été réalisée.

Les Apôtres ont été envoyés comme des nuées pour pleuvoir sur les Juifs, et voilà qu’ils ont repoussé la parole de Dieu, qu’ils ont produit des épines, et non du raisin ; alors les Apôtres leur dirent: « Nous étions envoyés vers vous; mais puisque vous « repoussez la parole de Dieu, nous allons chez les nations 2 ». Depuis ce temps, les nuées commencèrent à ne plus donner à cette vigne aucune rosée. Si donc les nuées désignent les prédicateurs de la vérité, voyons pourquoi le Prophète les appelle des nuées. Car ils sont tantôt des nuées et tantôt des cieux ; des nuées à cause de l’obscurité de la chair, des cieux à cause de l’éclat de la vérité; effectivement toutes les nuées sont ténébreuses et désignent la mortalité du corps; elles viennent et passent. Or, c’est à cause du sombre voile de la chair, ou de l’obscurité des nuées, que l’Apôtre a dit: « Gardez-vous de juger avant le temps, jus« qu’à ce que le Seigneur vienne, et illumine « l’obscurité des ténèbres 3 ». Qu’un homme parle, tu entends, mais tu ne vois point ce qu’il cache dans son coeur; tu vois ce qui sort de la nuée, mais non ce qui est caché dans la nuée. Quel est l’homme dont l’oeil pénètre un

1. Isa. V, 6, 7.— 2. Act. XIII, 46. — 3. I Cor. IV, 5.

332

nuage? Donc les nuées sont des prédicateurs de la vérité, mais sous le voile de la chair. Or, le Créateur du monde est venu lui-même dans sa chair. Mais, « qui dans les nuages sera égal à Dieu? Qui donc dans les nuées sera comparable à Dieu? qui parmi les enfants de Dieu sera semblable au Seigneur? » Donc, parmi les fils de Dieu, nul ne sera égal au Fils de Dieu. Et pourtant il est appelé Fils de Dieu, comme nous sommes appelés fils de Dieu. Mais « parmi les fils de Dieu, qui sera semblable au Seigneur ? » Il est unique, nous sommes plusieurs ; il est un, nous sommes un en lui; il est tel par naissance, nous, par adoption; lui est engendré par nature, et de toute éternité, nous sommes devenus tels, dans le temps, par la grâce; il est sans aucun péché, nous sommes par lui délivrés du péché. « Qui donc dans les nuées sera égal à Dieu, ou qui sera semblable au Seigneur a parmi les enfants de Dieu? » Nous sommes appelés des nuées à cause de notre chair, et nous sommes les prédicateurs de la vérité, à cause de la pluie qui tombe des nuées: mais notre chair nous vient bien autrement que sa chair lui est venue. Nous sommes appelés fils de Dieu, mais il est autrement appelé Fils de Dieu. Pour lui, la nuée est venue d’une vierge ; et de toute éternité il est Fils de Dieu égal au Père. « Qui donc parmi les nuées sera égal au Seigneur, ou qui sera semblable au Seigneur, parmi les enfants de Dieu? » Que le Seigneur nous dise lui-même s’il a un égal. « Parmi les hommes, qui dit-on que je suis, moi Fils de l’homme 1 ?» Voilà en effet que l’on peut me voir, me regarder, que je marche parmi vous, et que ma présence m’a peut-être fait moins estimer; dites-moi: « Parmi les hommes, qui dit-on que je sois, moi Fils de l’homme ? » Certes, voir le Fils de l’homme, c’est voir une nuée. Qu’ils disent, ou dites vous-mêmes « ce que les hommes disent que je suis ». Et les Apôtres lui rapportèrent les conjectures des hommes: « Les uns disent que vous êtes Jérémie, d’autres Elie, d’autres Jean-Baptiste, ou l’un des Prophètes 2 ». Voilà qu’ils nomment plusieurs nuées, plusieurs fils de Dieu. Dès lors en effet qu’ils sont justes et saints, ils sont aussi fils de Dieu : Jérémie, Elie et Jean sont fils de Dieu, et ils sont des nuées parce qu’ils sont les héros de Dieu. Vous avez dit quelles nuées me croient les

1. Matth. XVI, 13. — 2. Ibid.

hommes, et parmi quels enfants de Dieu ils me placent; à votre tour, dites « ce que vous croyez que je suis » . Pierre prenant la pirole au nom de tous, et seul pour marquer l’unité: « Vous êtes » , lui répondit-il, «le Christ, Fils du Dieu vivant 1. Qui en effet parmi les nuées sera égal au Seigneur, ou qui pourra être semblable au Seigneur parmi les fils de Dieu? » Vous êtes le Christ Fils du Dieu vivant, non plus comme les autres enfants de Dieu, qui ne sont point égaux à vous. Vous êtes venu dans la chair, non comme les nuées que l’on ne peut vous comparer.

8. Qui êtes-vous, en effet, pour que l’on vous réponde : « Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant » ; vous que les hommes, non plus les justes et les saints, ont pris pour l’un des Prophètes, ou pour Elie, ou pour Jérémie, ou pour Jean-Baptiste, qui donc êtes-vous? Ecoute ce qui suit: « Le Dieu qui doit être glorifié dans le conseil des saints. Qui donc parmi les nuées sera égal au Seigneur, ou qui sera semblable au Seigneur parmi les enfants de Dieu, quand ce Dieu doit être glorifié dans le conseil des justes? » Puisqu’ils ne peuvent être égaux à lui, qu’ils prennent le dessein de croire en lui. Puisque les nuées et les fils de Dieu ne peuvent être égaux à lui, voici le conseil qui reste à la fragilité humaine :

c’est que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur 2. « C’est vous, ô Dieu, qui serez glorifié dans le conseil des saints : il est grand et terrible envers ceux qui l’environnent 3 ». Dieu est partout. Qui peut environner celui qui est partout? S’il a quelqu’un autour de lui, il est alors borné de toutes parts. Or, s’il est vrai de dire à Dieu et de Dieu que « sa grandeur n’a point de bornes 4», où trouver quelqu’un qui l’environne, sinon quand celui qui est partout a voulu naître dans sa chair en un lieu particulier, vivre au milieu d’un peuple, être crucifié en un lieu, ressusciter d’un endroit de la terre, et d’un lieu s’élever au ciel? Or, dans le lieu où il a fait tout cela, il est environné des nations. S’il demeurait dans le lieu où il a fait tout cela, il ne serait pas « grand et terrible envers tous ceux qui l’environnent ». Mais parce qu’il a prêché en ce lieu de manière à envoyer de là, par toute la terre

1. Matth. XVI, 16.— 2. I Cor. X, 31.— 3. Ps. LXXXVIII, 8.— 4. Id. CXLIV, 3.

333

et parmi les Gentils, les prédicateurs de sa parole, il est devenu « grand et terrible envers tous ceux qui sont autour de lui ».

9. « Seigneur, Dieu des vertus, qui est semblable à vous? Vous êtes puissant, ô Dieu, et votre vérité vous environne 1». Votre puissance est grande; vous avez fait le ciel et la terre et tout ce qui est en eux; mais votre miséricorde est plus grande; elle fait paraître votre vérité autour de vous: si vous n’étiez prêché que dans ces lieux où vous avez voulu naître, et souffrir, et ressusciter, et d’où vous êtes monté au ciel, la promesse divine serait justifiée dans le sens de « la confirmation des promesses faites à nos pères »; mais non « en ce que les Gentils doivent glorifier Dieu de sa miséricorde 2 »: il fallait pour cela que votre vérité se répandit, et du lieu où vous avez voulu paraître, s’étendît autour de vous. C’est dans ce lieu que vous avez lancé vos tonnerres de votre propre nuée, mais vous avez envoyé d’autres nuées afin d’arroser les nations qui vous environnaient. Dans votre puissance vous avez accompli ce que vous avez prédit : « Je vous de déclare, vous verrez le Fils de l’Homme venant sur les nuées du ciel 3. Vous êtes puissant, Seigneur, et votre vérité vous environne ».

10. Mais dès que l’on eut prêché la vérité autour de vous : « Les nations frémirent, les  peuples méditèrent de vains complots; les rois de la terre se levèrent, les princes s’assemblèrent contre le Seigneur et contre son Christ 4 ». Et en effet, Seigneur, dès que l’on a commencé à prêcher votre vérité autour de vous, comme si vous veniez chercher une épouse parmi les étrangers, un lion frémissant vous a barré le passage, et vous l’avez étranglé. C’est ce que figurait Samson 5, et vous n’applaudiriez point mes paroles, si vous n’eussiez compris mon allusion avant que j’eusse nommé ce personnage : car vous l’avez compris en chrétiens accoutumés à recevoir la rosée des nuées divines. Donc « votre vérité est autour de vous ». Mais y est-elle jamais ans persécution, jamais sans contradiction, quand il est dit que le Christ est né pour être insigne auquel on contredira 6? Donc parce que cette nation, dans laquelle vous avez voulu naître pour converser avec les hommes, était

1. Ps. LXXVIII, 9. — 2. Rom. XV, 8,9. — 3. Matth. XXVI, 64. — 4. Ps. II, 1,2.— 5. Juges, XIV, 5,6.— 6. Luc, II, 34.

comme une terre séparée des flots des autres nations afin de paraître comme une terre sèche qui devait être arrosée, et que les autres nations étaient un océan d’eau amère et stérile; que font vos prédicateurs qui laissent tomber autour de vous la pluie de la vérité, en face des flots écumeux de la mer? Que font-ils? « C’est vous qui dominez les puissances de la mer 1 ». Qu’a fait cette mer dans ses fureurs, sinon le jour que nous célébrons? Elle a égorgé les martyrs, répandu leur sang comme une semence, d’où est sortie cette riche moisson de l’Eglise. Que ces nuées marchent donc sans crainte, qu’elles répandent la vérité autour de vous, sans redouter le courroux des flots. « C’est vous qui dominez les puissances de la mer ». La mer se soulève, elle contredit, elle gronde ; mais Dieu est fidèle, et ne vous laissera point tenter au-dessus de vos forces 2. Si donc Dieu est fidèle et ne nous laisse point tenter au-dessus de nos forces : « C’est bien vous, Seigneur, qui calmez la fureur des flots ? »

11. Enfin pour apaiser la mer, et même pour faire tomber sa rage, qu’avez-vous fait dans la mer elle-même? « Vous avez humilié le superbe comme un homme blessé à mort 3 » Il y a dans cette mer un dragon orgueilleux, dont l’Ecriture a dit ailleurs « Je commanderai au dragon de le mordre 4 »; il y a un dragon dont il est dit : « Ce dragon que vous avez formé pour vous en jouer 5» dont vous brisez la tête sur les eaux. « Vous avez humilié le superbe comme un homme blessé à mort ». Vous vous êtes humilié, et de là l’humiliation du superbe.  Car c’était par l’orgueil que cet orgueilleux tenait sous sa puissance d’autres orgueilleux : or, celui qui était grand s’est humilié, et celui qui a cru en lui est devenu petit et quand celui qui est petit se nourrit de l’exemple du Tout-Puissant devenu petit, le diable a perdu ce qu’il possédait ; car il ne tenait que des orgueilleux sous sa puissance orgueilleuse. A la vue, d’un si grand modèle d’humilité, les hommes ont appris à condamner leur orgueil, et à imiter les abaissements d’un Dieu. Ainsi donc, en perdant ceux qu’il tenait sous sa puissance, le diable a été humilié, non point corrigé, mais confondu. « Vous avez humilié le superbe comme un homme blessé à

1. Ps. LXXXVIII, 10. — 2. I Cor. X, 13. — 3. Ps. LXXXVIII, 11. — 4. Amos, IX, 3. — 5. Ps. CIII, 26.

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un mort ». Vous vous êtes humilié pour l’humilier, vous avez été blessé afin de le blesser. Car il ne pouvait qu’être blessé par ce sang que vous avez répandu, pour effacer la cédule de nos péchés. D’où lui venait sou orgueil, sinon de cette caution qu’il tenait contre nous? Telle est la caution, telle est la cédule que vous avez effacée par votre sang 1. C’était donc le blesser que lui enlever tant de dépouilles. Comprenons en effet, par ces blessures du démon, non point des plaies dans une chair qu’il n’a point, mais un coeur blessé dans son orgueil. « La force de votre bras a dissipé vos ennemis».

12. « A vous sont les cieux, comme à vous est la terre 2 ». De vous vient la pluie qu’ils répandent, et à vous est la terre qu’ils arrosent. « A vous sont les cieux », par qui votre vérité est prêchée autour de vous : « à vous est la terre », qui a reçu autour de vous la vérité. Enfin quel a été l’effet de cette pluie? « Vous avez affermi l’univers, et tout ce qu’il renferme; c’est vous qui avez créé l’Aquilon et les mers ». Car il n’a aucune puissance contre vous, contre son Créateur. Il est vrai que par sa propre malice, par sa volonté perverse, le monde peut s’emporter à la violence; mais peut-il donc franchir les bornes que lui a marquées le Créateur de toutes choses? Pourquoi donc redouter l’Aquilon? Pourquoi redouter les mers? Il est vrai que dans l’Aquilon est le diable qui a dit: « J’établirai mon trône dans l’Aquilon, je serai  semblable au Très-Haut ». Mais vous, Seigneur, vous avez humilié le superbe, comme un homme blessé à mort. Donc ce que vous avez fait en eux, a plus de force pour exercer votre empire, que leur volonté pour exercer leur malice. « Vous avez créé l’Aquilon et les mers ».

13. « En votre nom vont tressaillir le Thabor et l’Hermon ». Ces noms désignent des montagnes, mais ont un sens figuré. « En votre nom vont tressaillir le Thabor et l’Hermon ». Thabor en hébreu signifie lumière qui vient. Mais d’où vient cette lumière, dont il est dit : « Vous êtes la lumière du monde 5 », sinon de celui dont il est dit aussi : «Celui-là était la véritable lumière qui éclaire tout homme un venant en ce monde 6? » Donc cette lumière qui est la lumière du monde, vient de cette

1. Coloss. II, 14. — 2. Ps. LXXXVIII, 12.— 3. Id.13.—  4. Isa. XIV, 13, 14. — 5. Matth. V, 14. — 6. Jean, I, 9.

lumière que l’on n’allume point, et dont on ne doit pas craindre l’extinction. C’est donc de là que vient la lumière, de là que vient ce flambeau qu’on ne met point sous le boisseau mais sur le chandelier, le Thabor, ou la lumière qui se lève. Quant à Hermon, il signifie son anathème. C’est avec raison qu’à l’arrivée de la lumière, elle a été pour lui un anathème. Pour qui, sinon pour le diable, cet orgueilleux blessé à mort? C’est donc de vous que nous vient notre lumière, et c’est par vous encore qu’il est un anathème pour nous, celui qui nous retenait dans ses engins d’erreur et d’orgueil. Donc « le Thabor et l’Hermon vont tressaillir à votre nom » : non point dans leurs mérites, mais « en votre nom ». Car ils vont dire : « Non point à nous, Seigneur, non point à nous, mais c’est à votre nom qu’il faut donner la gloire »: à cause de cette mer en courroux : « De peur que les nations ne disent: Où est leur Dieu 1? »

14. « Votre bras est armé de puissance ». Que nul ne s’attribue rien : « Votre bras est

un armé de Puissance » : c’est vous qui nous avez créés, vous qui nous défendez. « Votre  bras est armé de puissance, que votre main s’affermisse et que votre droite s’élève 2 ».

15. « La justice et le jugement vous préparent un trône 3 ». A la fin des temps voire justice et votre jugement se feront connaître; ils se dérobent aujourd’hui. C’est de votre jugement qu’il est dit dans un autre psaume: « Pour les mystères du fils 4 ». Mais alors votre justice et votre jugement se manifesteront les uns seront placés à votre droite, les autres à votre gauche ; et les incrédules seront frappés de stupeur, quand ils verront ce qu’ils ont raillé dans leur infidélité : tandis que les justes seront dans la joie, en voyant alors ce qu’ils croient sans le voir. « La justice et le jugement vous préparent un trône », assurément pour le jugement. Et aujourd’hui : « La miséricorde et la vérité marchent devant votre face ». La préparation d’un trône, voire justice, et le jugement à venir m’inspireraient de la crainte, si votre miséricorde et voire vérité ne les précédaient. A quoi bon craindre vos jugements pour la fin, quand votre miséricorde qui les précède efface mes péchés et accomplit vos promesses en me montrant la vérité? « La miséricorde, et la vérité marchent

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