Enarrationes in Psalmos (page 27)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

1. Ps. CXIII, 1, 2.— 2. Id. LXXXVIII, 14.— 3. Id. 15.— 4. Id, IX, 1 — 5. Matth. XXV, 33.

335

devant votre face ». Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 1.

16. Mais alors n’y aura-t-il aucune joie pour nous? ne jouirons-nous point de l’objet de notre joie? Les paroles suffiront-elles à notre joie? notre langue la pourra-t-elle exprimer? Si donc nulle parole n’y suffisait : « Bienheureux le peuple qui sait se réjouir 2». O bienheureux peuple, penses-tu bien comprendre cette joie? Tu n’es point heureux toutefois sans la comprendre. Qu’est-ce à dire comprendre la joie ? c’est connaître le sujet de cette joie que des paroles ne peuvent exprimer. Car ta joie ne vient point de toi: que celui qui se glorifie, ne se glorifie que dans le Seigneur 3. Ne te réjouis donc point dans ton orgueil, mais dans la grâce de Dieu; vois que cette grâce est telle que la langue ne peut l’exprimer, et tu comprendras la joie.

17. Enfin si tu as compris que la jubilation est dans la grâce, écoute maintenant l’éloge de cette grâce. « Bienheureux le peuple qui connaît la jubilation ». Quelle jubilation ? Vois si elle ne vient pas de la grâce, vois si elle ne vient pas de Dieu, et nullement de toi. « Seigneur, ils marcheront à la lumière de votre face 4». Ce Thabor, cette lumière naissante, sera bientôt une lampe éteinte par le vent de l’orgueil, si elle ne marche à la lumière de votre face. « Seigneur, ils marcheront à la lumière de votre face, et tout le jour ils tressailliront en votre nom ». Thabor et Hermon « se réjouiront donc en votre nom»; s’ils veulent se réjouir « tout le jour », c’est en votre nom qu’ils doivent le faire; et s’ils se réjouissent en leur nom, ils ne le feront point tout le jour. Car la joie qui leur viendra d’eux-mêmes, ne sera point une joie durable, mais ils tomberont à cause de leur orgueil. Donc pour se réjouir tout le jour, ils doivent use réjouir en votre nom, et tressaillir dans notre justice » ; non pas dans leur propre justice, mais dans la vôtre, de peur qu’ils n’aient à la vérité le zèle de Dieu, mais non selon la science. Car l’Apôtre a dit de certains, qu’ils ont, il est vrai, le zèle de Dieu, mais non un zèle selon la science, puisque « dans leur ignorance de la justice de Dieu, dans leur volonté d’établir leur propre justice, nu lieu de se réjouir dans votre lumière, ils n’ont pas été soumis à la divine justice 5 ».

1. Ps. XXIV, 10. — 2. Id. LXXXVIII, 16.— 3. I Cor. I, 31.— 4. Ps. LXXXVIII,17.— 5. Rom. X, 2,3.

Mais pourquoi? « Parce qu’ils ont le zèle de Dieu, et non selon la science ». Quant au peuple qui connaît la jubilation (car ceux-ci ne la comprennent pas, mais bienheureux le peuple qui ne l’ignore point et qui la connaît), quelle doit être la cause de sa joie, la cause de son tressaillement, si ce n’est dans votre nom et dans sa marche à la lumière de votre face? Il méritera d’être élevé sans doute, mais dans votre justice. Qu’il regrette sa justice propre et qu’il s’humilie, et alors viendra la justice de Dieu qui lui donnera la vraie joie: « Ils tressailliront dans votre justice ».

18. « Car vous êtes la gloire de leur force, un et notre élévation viendra de votre volonté »; parce qu’il vous plaira ainsi, et non parce que nous l’aurons mérité.

19. « Car c’est le Seigneur qui me soutient ». On m’a poussé pour me faire tomber comme un amas de sable, et je serais tombé en effet si Dieu ne m’eût soutenu, « Le Seigneur est mon soutien, il est le saint d’Israël, et notre roi 2 ». C’est lui qui est ton soutien, lui ton flambeau ; c’est à sa lumière que tu es en sûreté, à sa lumière que tu marches,.par sa justice que tu es élevé en gloire. C’est lui qui t’a protégé, qui est le gardien de ta faiblesse, lui qui te rend fort et non toi-même.

20. « Alors vous avez parlé en vision à vos fils, et vous avez dit 3» . « Vous avez parlé  en vision », voilà ce que vous avez révélé à vos Prophètes. Vous leur avez parlé en aspect, c’est-à-dire en vous faisant voir à eux, d’où est venu aux Prophètes le nom de Voyants 4. Ils ont vu intérieurement ce qu’ils devaient dire au dehors: ils ont entendu dans le secret ce qu’ils ont prêché ouvertement. « Alors vous avez parlé en vision à vos fils, et vous avez dit : J’ai unis dans l’homme puissant mon secours ». Vous comprenez quel est cet homme puissant. « J’ai élevé celui que j’ai choisi parmi mon peuple ». Vous connaissez cet élu, et son élévation fait votre joie.

21. « J’ai trouvé David mon serviteur 5 » : ce David qui est de la race de David. « Je l’ai oint de mon huile sainte ». C’est de lui qu’il est dit: « Votre Dieu, ô Dieu, vous a oint d’une huile de joie, plus que tous ceux qui participent à votre gloire 6 ».

1. Ps. LXXXVIII, 18.— 2. Id. 19.— 3. Id. 20.— 4. I Rois, IX, 9.— 5. Ps. LXXXVIII, 21. — 6. Id. XIV, 8.

336

22. « Ma main le secourra, et mon bras le fortifiera 1» : ce qu’il faut entendre de Jésus-Christ qui a revêtu l’humanité, dont la chair a été formée dans le sein d’une vierge 2, et qui étant Dieu par nature, égal au Père, a pris la forme de l’esclave, est devenu obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix 3.

23. « L’ennemi ne prévaudra point contre lui ». L’ennemi s’irrite contre lui, mais vaine fureur! il a coutume de nuire, il ne nuira point. A quoi bon ses violences, qui Pourront l’exercer, mais jamais lui nuire ? Ses fureurs mêmes sont utiles, car ceux qu’il attaquera seront couronnés à cause de leur victoire sur lui. Que Pourrions-nous vaincre, si nul ne nous attaquait? Coma ment Dieu nous soutiendrait-il, si nous n’avions à combattre? L’ennemi fera donc ce qu’il doit faire, mais « l’ennemi ne prévaudra point contre lui; et le fils de l’iniquité ne pourra lui nuire 4 ».

24.  « Et sous ses yeux; je taillerai ses ennemis en pièces 5 ». Ceux qui conspiraient sont taillés en pièces, et taillés en pièces en embrassant la foi. Peu à peu ils croient en Dieu, et la tête du veau d’or est brisée pour devenir le breuvage du peuple de Dieu. Moïse en effet mit en poudre la tête du veau d’or, la jeta dans l’eau, et la donna à boire aux enfants d’Israël 6. Ainsi les infidèles sont brisés, ils arrivent peu à peu à la foi, sont absorbés par le peuple, et passent ainsi dans le corps du Christ. « Et sous ses yeux, je taillerai ses ennemis en pièces, et mettrai en fuite ceux qui le haïssent », afin qu’ils ne lui fassent aucun mal. Mais peut-être quelques-uns de ceux qui sont mis en fuite diront-ils : « Où irai-je pour me dérober à votre esprit, et où m’enfuir pour éviter votre face 7? »Voyant alors qu’ils ne peuvent se dérober au Tout-Puissant, ils se tournent vers le Tout-Puissant. « Je mettrai en fuite ceux qui vous haïssent ».

25. « Et ma vérité, et ma miséricorde sont avec lui 8». Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité ». Souvenez-vous, autant qu’il vous est possible, combien ces deux vertus reviennent souvent dans les saintes Ecritures, afin que nous en fassions hommage aussi à Dieu. De même, en effet, qu’il nous a fait voir sa miséricorde en effaçant

1. Ps. LXXXVIII, 22.— 2. Luc, I, 31. — 3. Philipp. II, 6-8. — 4. Ps. LXXXVIII, 23.— 5. Id. 24.— 6. Exod. XXXII, 20.— 7. Ps. CXXXVIII, 7. — 8. Id. LXXVIII, 25. — 9. Id. XXIV, 10.

nos péchés, et sa vérité en accomplissant ses promesses ; de même, en marchant dans ses voies, nous devons lui rendre la miséricorde et la vérité ; la miséricorde en prenant pitié des misérables, la vérité en jugeant avec justice. Que la vérité ne s’oppose point en vous à la miséricorde, non plus que la miséricorde à la vérité. Si la pitié vous porte à juger contre la vérité, ou si la vérité trop sévère vous fait oublier la miséricorde, alors vous ne marchez plus dans cette voie de Dieu où la miséricorde et la vérité se sont rencontrées 1. « C’est en mon nom que s’élèvera sa puissance ». Pourquoi nous arrêter ici? vous êtes chrétiens, reconnaissez le Christ.

26. « J’étendrai sa main sur la mer »; c’est-à-dire qu’il dominera sur les Gentils. « Et sa droite sur les fleuves 2 », Les fleuves s’écoulent dans la mer; les hommes avec leurs convoitises s’écoulent dans les eaux amères du monde : et néanmoins, tout cela sera soumis au Christ.

27. « Il m’invoquera en disant: Vous êtes mon père, mon Dieu, l’appui de mon salut. Et moi, je l’établirai mon premier-né, bien supérieur aux rois de la terre 3 ». Nos martyrs, dont nous célébrons la fête, ont répandu leur sang pour ces vérités qu’ils croyaient sans les voir. Combien nous devons être plus courageux encore, nous qui voyons ce qu’ils croyaient ! Ils ne voyaient point encore le Christ élevé au-dessus des rois de la terre; car alors les princes unissaient encore leurs forces contre le Seigneur et contre son Christ, Alors n’était pas encore accompli ce qui est écrit dans le même psaume : « Et maintenant, ô rois, comprenez, instruisez-vous, ô vous qui jugez la terre 4 ». Le Christ est donc maintenant élevé au-dessus de tous les rois de la terre.

28. « Je lui conserverai éternellement ma miséricorde, et mon alliance avec lui est immuable 5 ». C’est à cause de lui que ce Testament est fidèle : c’est en lui qu’il a été négocié ; il est lui-même le médiateur de ce Testament, le signataire du Testament, le garant du Testament, le témoin du Testament, l’héritier du Testament et le cohéritier de ce Testament.

29. « J’établirai sa race de siècle en siècle 6 ». Non-seulement dans ce siècle, mais «dans le

1. Ps. LXXXIV, 11. — 2. Id. LXXXVIII, 26. — 3. Id, 27, 28.— 4. Id. II, 2, 10.— 5. Id. LXXXVIII, 29.— 6. Id. 30.

siècle du siècle » que traversera cette postérité qui est son héritage, race d’Abraham, qui est le Christ. Si donc vous êtes du Christ, vous êtes de la race d’Abraham 1. Et si vous devez recevoir l’héritage pour l’éternité, « Dieu établira sa race de siècle en siècle, et son trône sera comme les jours du ciel ». Pour les rois de la terre, les trônes sont comme les jours de la terre. Autres sont en effet les jours du ciel, et autres les jours de la terre. Ou appelle jours du ciel, ceux dont il est dit: « Vous, Seigneur, vous êtes le même, et vos années ne diminuent point 2». Pour les jours de la terre, ils sont pressés par d’autres qui leur succèdent, les précédents ne sont plus, ceux qui succèdent ne demeurent point, ils ne viennent que pour s’en aller, et s’en vont presque avant d’être arrivés. Voilà les jours de la terre.

Quant aux jours du ciel et à ces années qui ne diminuent point, ils n’ont ni commencement ni fin; et nul autre n’est resserré entre celui d’hier et celui de demain. Nul n’y attend l’avenir, nul n’y voit s’écouler le passé: mais les jours du ciel sont toujours présents, et c’est là que sera pour l’éternité le trône du Christ. Réservons, s’il vous plaît, le reste du psaume: il est long, et nous aurons encore à traiter ensemble aujourd’hui, au nom du Christ. Réparez donc vos forces, non point les forces du coeur, car je vous vois insensibles à la fatigue ; mais reposez-vous quelque peu, à cause de vos corps qui sont les serviteurs de l’âme, et quand vous l’aurez fait, revenez prendre la nourriture spirituelle.

1. Gal. III, 16, 29. — 2. Ps. CI, 28.

Haut du document

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXVIII.

DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME  (1).

SUITE DU SUJET.

Si les fils de David abandonnent le Seigneur, il ne leur retirera, point sa miséricorde, il les châtiera pour les ramener, lui qui a laissé flageller son Fils. Non-seulement il ne retirera point sa miséricorde de ce Fils, mais non plus des membres de ce Fils ou les chrétiens; eux-mêmes peuvent la repousser en repoussant le châtiment. En dépit des pécheurs, Dieu ne profanera point son alliance, et il y aura des justes, parce qu’il connaît ceux qu’il a prédestinés. La race du Seigneur subsistera donc éternellement sur son trône, ou sur les membres qui portent la tête, laquelle brillera comme le soleil, ou comme une lune sans déclin, c’est-à-dire que notre chair doit briller après la résurrection; elle montrera ainsi l’accomplissement des promesses divines, comme Jésus-Christ a ressuscité sa chair pour répondre aux incrédules. Si Dieu a détruit tout ce qui concernait David selon la chair, s’il a permis la chute de Salomon, c’était pour nous faire espérer au véritable David. Ce Christ est donc retardé, et Dieu par ces ruines nous fait dire : S’il n’a point épargné tout cela, nous épargnera-t-il? Les Juifs sont devenus la proie des Gentils ; Dieu en les châtiant ne les a point retenus, afin de les empêcher de fuir le châtiment; ils se sont ainsi éloignés de la foi qui purifie. Toutefois il se souvient de ta substance de David dont il a formé Marie, d’où est né le Christ, le saint, l’admirable eu qui les hommes sont purifiés; lui qui s’est délivré de la mort, qui a été persécuté dans les martyrs, qui s’est souvenu de leur opprobre, en les faisant triompher du monde, lui à qui on a reproché la mort, parce qu’on ne veut pas mourir au vieil homme. Béni soit-il, et rassemblons-nous sous ses ailes.

1. Prêtez, mes frères, votre attention au reste du psaume dont nous avons parlé ce matin, exigez de moi cette pieuse dette, et celui qui est votre Créateur et le mien s’en acquittera par mon ministère. C’est le Christ Notre-Seigneur que nous annonçait dans ses promesses prophétiques la première partie du psaume; c’est encore de lui qu’il est question dans le reste que nous allons exposer. C’est lui que regardaient en effet ces paroles entre autres: « Je l’établirai mon premier-né, bien

1. Prêchée le même jour que la première partie.

supérieur aux rois de la terre. Eternellement je lui garderai ma miséricorde, et mon alliance faite avec lui sera irrévocable; j’établirai sa race de siècle en siècle, et son trône durera comme les jours du ciel ». Nous vous avons exposé ces versets , et ceux qui les précèdent depuis le commencement autant qu’il nous a été possible.

2. Voici la suite : « Si ses fils abandonnent ma loi, et ne marchent point dans mes

1. Ps. LXXXVIII, 28-30.

338

préceptes; s’ils profanent ma justice et transgressent mes commandements : la verge à la main, je visiterai leurs iniquités, je frapperai leurs péchés, mais je ne retirerai point de lui totalement ma miséricorde, je ne profanerai point mon alliance, et ne rendrai point vaine la parole sortie de mes lèvres ». Dieu nous donne là de solides garanties de ses promesses. Or, les fils de ce David sont les fils de l’Epoux ; tous les chrétiens sont donc ses enfants. Cette promesse que Dieu fait ici est donc considérable: que « si les chrétiens », c’est-à-dire ses fils, « abandonnent ma loi», dit-il, « s’ils ne marchent point dans mes préceptes, s’ils profanent ma justice et transgressent mes commandements 1 » : je ne les traiterai point avec dédain, et ne les abandonnerai point à la perdition : mais que ferai-je alors ? « La verge à la main je visiterai leurs iniquités, je frapperai leurs péchés ». Dieu donc met sa miséricorde, non-seulement à nous appeler, mais encore à nous frapper, à nous châtier. Que sa main paternelle soit donc sur toi, et si tu es un bon fils, ne rejette point la discipline. Quel est l’enfant que son père ne châtie point? Qu’il frappe donc, mais qu’il ne nous refuse pas sa miséricorde, qu’il réduise nos rébellions, pourvu qu’il nous admette à son héritage. Pour toi, si tu comprends bien la promesse de ton Père, ne crains point d’être châtié, mais d’être exclu de l’héritage. Car le Seigneur corrige celui qu’il aime; il châtie celui qu’il reçoit au nombre de ses enfants 2. Un fils pécheur refuserait-il d’être châtié quand il voit flageller le Fils unique et sans péché? « La verge à la main», dit donc le Seigneur, «je visiterai vos iniquités» .Telle est encore la menace de saint Paul : « Que voulez-vous? Dois-je venir la verge à la main 3 ? » A Dieu ne plaise que des fils dévoués répondent: Si vous devez venir la verge à la main, ne venez point! Il vaut mieux s’instruire par la main d’un père qui châtie, que d’être la proie d’un séducteur qui vous flatte.

3. « La verge à la main »,dit le Seigneur, «je visiterai leurs iniquités, et je frapperai leurs péchés, mais je ne retirerai point de lui totalement ma miséricorde 4». De qui? De ce même David à qui j’ai fait de telles promesses, que j’ai oint de mon huile sainte plus que tous ceux qui partagent sa gloire 5.

1. Ps. LXXXVII, 31, 32. — 2. Hébr. III, 5-7. — 3. I Cor. IV, 21. — 4. Ps. LXXXVIII, 33, 34 — 5. Id. XLIV, 8.

Connaissez-vous celui à qui Dieu ne retirera point sa miséricorde ? Que nul dans sa crainte aie vienne dire : Puisque c’est du Christ que le Seigneur promet de ne point retirer sa miséricorde, que. deviendront les pécheurs? Le Seigneur a-t-il donc promis qu’il ne leur retirerait point sa  miséricorde ? « La verge à la main », dit-il, «je visiterai leurs iniquités, et je frapperai leurs péchés ». Tu attendais, pour te rassurer, qu’il dit : « Mais je ne leur retirerai point ma miséricorde ».

Il est vrai qu’on le trouve dans quelques exemplaires, mais non dans les plus corrects : et même quand on le trouve, le sens n’en est pas changé. Comment est-ce en effet que Dieu ne retire point sa miséricorde à son Christ? Ce Sauveur de tout son corps a-t-il commis quelque faute dans le ciel ou sur la terre, lui qui est assis à la droite de Dieu, intercédant pour nous 1? Et pourtant c’est du Christ qu’il ne la retire point, mais du Christ dans ses membres et dans son corps, qui est l’Eglise. Le Prophète nous donne en effet comme importante la promesse de ne point retirer de lui sa miséricorde, comme si nous ne connaissions point le Fils unique qui est dans le sein de son Père: car ce n’est point comme un homme qu’il nous faut le regarder ici, mais il n’est qu’une seule personne, qui est l’Homme-Dieu. Il ne retire donc point de lui sa miséricorde, puisqu’il ne ta retire point de son corps ni de ses membres; qu’il souffre en eux persécution sur la terre, quoiqu’il soit dans le ciel. C’était du ciel qu’il criait: « Saul, Saul », non point: Pourquoi persécuter mes serviteurs; non: Pourquoi persécuter mes saints; non: Pourquoi persécuter mes disciples; mais : « Pourquoi me  persécuter 2? »

Comme donc, étant assis dans le ciel où nul sans doute ne le persécute, il s’écria : « Pourquoi me persécuter ? » parce que la tête alors ne désavouait point ses membres, et que la charité ne séparait point la tête du reste du corps : ainsi ne point retirer de lui sa miséricorde, c’est ne point la retirer de nous qui sommes son corps et ses membres. Toutefois il ne faut pas nous en prévaloir, pour pécher sans crainte, et pour nous promettre témérairement de ne point périr, quoi que nous fassions. Il est en effet certains péchés, certaines iniquités, au sujet desquels il nous est impossible de rien dire, de rien affirmer; et la chose fût-elle possible,

1. Rom. VIII, 34. — 2. Act. IX, 4.

339

il serait trop long d’en parler. Nul en effet ne saurait dire qu’il est sans péché; l’affirmer, ce serait mentir. « Dire que nous sommes exempts de péché, c’est nous tromper nous-mêmes, c’est n’avoir point en nous la vérité 1». Chacun donc est nécessairement châtié pour ses péchés : mais Dieu ne lui retire point sa miséricorde, s’il est chrétien. Evidemment si tu descends à de tels excès, que tu repousses loin de toi la verge qui te frappe, si tu rejettes la main qui te châtie, si la punition de Dieu te porte au murmure, si tu fuis un Père qui use de sévérité, si tu renies ton Père parce qu’il ne t’épargne point dans tes égarements; toi-même tu t’éloignes dé l’héritage, et ce n’est point lui qui te rejette situ demeurais quand il te châtie, tu ne serais pas à jamais déshérité. « Quant à ma miséricorde, je ne la retirerai point de lui, je ne démentirai point ma vérité». Dieu donc ne retire point sa miséricorde qui délivre, afin que sa vérité ne nuise point, quand il châtie.

4. «Je ne profanerai point mon Testament, tel ne rendrai point vaine la parole sortie de sa bouche 2». Que ses fils deviennent pécheurs, je ne suis point parjure pour cela : je l’ai promis, je le tiendrai. Supposez que ses enfants s’abandonnent au péché avec la frénésie du désespoir, qu’ils se traînent dans l’iniquité, au point de blesser continuellement l’oeil de leur père, et de mériter d’en être déshérités; mais n’est il pas ce Dieu dont il est dit: « Dieu pourra de ces pierres mêmes susciter des enfants d’Abraham 3 » C’est pourquoi, je vous le dis, mes frères, beaucoup de chrétiens commettent de ces fautes supportables, beaucoup sont corrigés du péché par le châtiment, ils s’amendent, ils se guérissent. D’autres, en grand nombre, se détournent de Dieu, opposent une tête inflexible à leur Père qui les châtie, refusent aussi d’avoir Dieu pour Père, et quoique marqués du signe de Jésus-Christ, ils s’adonnent au péché, de manière à faire dire contre eux: « Que ceux qui commettent ces fautes, n’obtiendront point le royaume de Dieu 4». Et pour cela néanmoins le Christ ne demeurera point sans héritage ; le froment ne périra point à cause de la paille 5: les mauvais poissons n’empêcheront point que l’on en prenne d’autres dans le filet pour les mettre dans des vaisseaux 6.

1. I Jean, I, 8. — 2. Ps. LXXXVIII, 35. — 3. Matth. III, 9. — 4. Gal. V, 21. — 5. Matth. III, 12. — 6. Id. XIII, 47, 48.

Le Seigneur en effet connaît ceux qui sont à lui 1, et il nous a promis avec assurance, lui qui nous a prédestinés avant que nous fussions. « Or, ceux qu’il a destinés, il les a appelés; ceux qu’il a appelés, il les a justifiés ; et ceux qu’il a justifiés, il les a glorifiés ». Que ceux qui désespèrent s’abandonnent au péché : pour les membres du Christ, ils répondront : « Si Dieu est pour nous, qui sera contre nous 2 ? » Dieu donc ne blessera point sa vérité, il ne profanera point son alliance. Son Testament demeure immuable, parce que dans sa prescience il a prédestiné ses héritiers. Il ne faussera point la parole qui sort de ses lèvres.

5. Ecoute, ô chrétien, écoute ce qui peut t’affermir, te mettre en sécurité, si tu te reconnais parmi les membres du Christ : « Je l’ai juré une fois dans ma sainteté, si je mentais à David 3». Veux-tu donc un second serment de la part de Dieu? Combien devra-t-il jurer, s’il manque une fois à son serment? Il a juré une fois de nous donner la vie, lui qui a envoyé son Fils unique à la mort pour nous. « Je l’ai juré une fois dans la sainteté, si je mentais à David:

sa postérité demeurera éternellement 4 ». La race du Christ subsiste donc éternellement, parce que le Seigneur connaît ceux qui sont à lui 5. « Son trône sera comme le soleil en ma présence, comme la lune éternellement dans son plein, il m’est au ciel un témoin fidèle 6 ».

Son trône est formé de ceux qu’il domine, en qui il s’assied, en qui il règne. Ils sont ses membres comme son trône, car les membres servent de siége à notre tête. Voyez comme notre tête est portée par tous nos membres, sans que la tête porte rien au-dessus d’elle; mais elle est portée par tous nos autres membres, comme si tout le corps de l’homme servait de trône à la tête. Ainsi tous ceux en qui Dieu règne forment son trône, et ils seront, dit-il, comme le soleil en ma présence, parce qu’ils resplendiront comme le soleil dans le royaume de mon Père 7. Ce qu’il faut entendre d’un soleil spirituel, et non de ce soleil visible qui brille dans les cieux, et que Dieu fait lever sur les lions comme sur les méchants 7. Enfin ce soleil est en présence, non des hommes seulement, mais aussi des

1. II Tim. II, 19. — 2. Rom. VIII, 29-30 — 3. Ps. CXXXVIII, 36. — 4. Id. 37 — 5. II Tim, II, 19. — 6. Ps. CXXXVIII, 38. — 7. Matth. XIII, 43. — 8. Id. V, 45.

340

animaux et des plus petits insectes. Lequel d’entre ces animaux ne voit point le soleil qui nous éclaire ? Mais que dit le Prophète à propos de cet autre soleil : « Il sera comme un soleil en ma présence? » Non plus en présence. des hommes, en présence des yeux de la chair, en présence des animaux sujets à la mort, mais en ma présence, et comme la lune ».

Quelle lune? « la lune éternellement dans son plein ».

Cette lune, en effet, que nous voyons, est à peine arrivée à son plein qu’elle commence le lendemain à décroître.

« Comme la lune », dit le Prophète, « qui est éternellement dans son plein ». Son trône sera donc parfait comme la lune, mais comme la lune toujours pleine. Si c’est comme le soleil, pourquoi comme la lune ? Par cette lune qui. croît et qui décroît, dont l’image passe rapidement, l’Ecriture désigne ordinairement notre chair mortelle. Enfin Jéricho signifie la lune, et voilà pourquoi cet homme qui descendait de Jérusalem à Jéricho, tomba entre les mains des voleurs 1, car d’immortel il descendait à la mortalité : notre chair a donc de la ressemblance avec la lune, qui chaque mois croît et décroît, mais à la résurrection cette chair sera parfaite, et « deviendra au ciel un témoin fidèle ». Si donc il n’y avait que notre esprit pour recevoir sa perfection, nous serions seulement comparés au soleil; et au contraire si notre corps seul devait être amené à la perfection, nous ne serions comparés qu’à la lune; mais comme Dieu doit amener à la perfection elle corps et l’âme, le Prophète a dit : « Comme le soleil, en ma présence », car Dieu seul voit notre âme; «et comme la lune», voici notre chair; « éternellement en son plein »: à la résurrection des morts ; « elle sera au ciel un témoin fidèle », en montrant la vérité de tout ce qui est dit au sujet de la résurrection.

Je vous en supplie, écoutez cette même vérité plus clairement encore, et gravez-la dans votre souvenir. Je sais que plusieurs d’entre vous ont compris mes paroles, que d’autres les cherchent peut-être encore, car aucun, point de la foi chrétienne n’est plus en butte à la contradiction, que la résurrection de la chair. Enfin celui qui venait pour être un signe de contradiction 2,a ressuscité sa chair pour s’opposer à ces contradictions: et lui qui pouvait guérir ses membres, de manière, qu’il n’y

1. Luc, X, 30. — 2. Id. II, 34.

restât aucune trace de ses blessures, a conservé des cicatrices sur son corps, afin de guérir dans nos coeurs la blessure du doute. Il n’y a donc dans la foi chrétienne aucun point que l’on révoque en doute avec autant de violence ou tant d’obstination, autant d’efforts et d’instances que la résurrection de la chair. Quant à l’immortalité de l’âme, en effet, beaucoup de philosophes païens en ont écrit, et ont trouvé dans un grand nombre de livres que l’âme humaine est immortelle. Mais en vient on à la résurrection de la chair, ils n’hésitent point, ils contredisent clairement, et dans leur contradiction ils vont jusqu’à dire qu’il est impossible que cette chair terrestre puisse monter au ciel. Donc cette lune toujours dans son plein est dans le ciel un témoin fidèle contre ces contradicteurs.

6. Voyez combien sont certaines, sont affermies, sont claires et indubitables ces promesses au sujet de Jésus-Christ. Bien que plusieurs soient cachées sous des figures, il en est d’autres néanmoins assez évidentes pour nous faire découvrir facilement ce qu’il y a d’obscur. D’après cela voyez ce qui suit: « Cependant, Seigneur, vous avez repoussé, anéanti,  éloigné votre Christ. Vous avez renversé son Testament : son sanctuaire est profané dans la poussière. Vous avez détruit toutes ses murailles, ses remparts sont un objet de terreur. Tous les passants l’ont pillé, il est devenu un sujet d’opprobre pour ses voisins. Vous avez élevé le bras de ses ennemis, et réjoui tous ceux qui le haïssent. Vous lui avez ravi le secours de son glaive, et ne l’avez point aidé dans la guerre. Vous l’avez détruit pur ne point le purifier, vous  avez brisé son trône contre terre. Vous avez abrégé le nombre de ses jours, et l’avez couvert de confusion 1». Qu’est ce à dire, ô mon Dieu ? Telles étaient vos promesses, et vous les avez ainsi contredites. Où sont ces promesses qui faisaient naguère notre joie, dont nous nous applaudissions avec tant d’allégresse, et qui nous berçaient d’une telle sécurité? Que dirait que c’est un autre qui les a faites, et un autre qui les a détruites. Et ce qu’il y a de plus étonnant, ce n’est point un autre, mais bien vous, qui nous faisiez ces promesses magnifiques, vous qui les confirmiez, vous qui les confirmiez par serment à cause des hésitations des hommes : c’est

1. Ps. CXXXVIII, 39-46,

341

vous qui avez fait ces promesses, et vous qui avez appelé ces désastres. Comment croire à votre serment, où retrouver vos promesses ? Que signifie tout cela, mes frères? La promesse de Dieu serait-elle fausse, et son serment un parjure? Pourquoi ces promesses pompeuses et ces malheurs qui les suivent? Et moi, je soutiens que ces malheurs confirment sa prouesse. Mais qui suis-je pour parler ainsi ? Voyons si la vérité parle de la sorte, et alors je n’aurai pas vainement parlé. David était l’homme à qui Dieu faisait toutes ces promesses qui devaient avoir leur accomplissement dans le Christ. Or, les hommes attendaient en David l’accomplissement des promesses faites à David. Et de peur que parmi les chrétiens, l’un ne vînt dire : Ceci regarde le Christ l’autre : Non, mais David, et qu’on ne tombât dans l’erreur en voyant ces promesses s’accomplir eu David; voilà que Dieu a détruit toutes ces promesses en David même, afin qu’en voyant qu’elles ne sont point accomplies en lui, tu cherches en quel autre on les voit s’accomplir. Il en est de même en Esaü et en Jacob, dont le second se prosterna devant l’aîné, bien qu’il fût écrit : « L’aîné sera soumis au plus jeune 1»; ne voyant point cette prophétie accomplie dans les deux frères, tu dois jeter les yeux sur deux peuples, en qui s’accomplit la promesse de Dieu, qui ne peut être mensongère. Il dit donc à David : « Je mettrai sur ton trône quelqu’un de tes enfants 2 ». Il lui promit quelque chose d’éternel dans sa race; et voilà que Salomon vint au monde, et fut doué d’une telle sagesse, que l’on pensait qu’en lui s’accomplissait la promesse de Dieu sur sa postérité; mais Salomon tomba 3, et nous fit ainsi espérer le Christ car le Seigneur, qui ne peut ni se tromper, ni tromper, n’ayant point pris pour objet de ses promesses un homme dont il prévoyait la chute, tu as dû, après cette chute, lever les yeux vers Dieu et solliciter l’accomplissement des promesses. Votre parole, ô Dieu, est donc mensongère? Ne tiendrez-vous point à ce que vous avez promis ? Votre serment est-il un parjure? Mais ici Dieu pourrait vous répondre : J’ai juré, j’ai promis, mais il n’a pas voulu persévérer. Eh quoi donc! ô vous, Seigneur mon Dieu, ne saviez-vous point qu’il n’aurait point la persévérance ? Vous le saviez assurément. Pourquoi donc me promettre

1. Gen. XXV, 23.— 2. Ps. CXXXI, 11.— 3. III Rois, XI, 1.

341

quelque chose d’éternel dans un homme qui ne devait point persévérer ? N’est-ce point vous qui avez dit: « S’ils abandonnent ma loi, s’ils ne marchent point dans ma justice, s’ils méprisent mes préceptes et profanent mon Testament » ; ma promesse n’en sera pas moins immuable, mon serment s’accomplira? « Je l’ai juré une fois dans ma sainteté », dans ce secret intérieur, dans cette source où les Prophètes ont puisé ce qu’il nous ont prêché extérieurement: « Je l’ai juré une fois, et je ne mentirai point à David ». Montrez donc, Seigneur, ce que vous avez juré, accomplissez votre serment : de tout cela David est privé, afin que l’on n’en espère point l’accomplissement dans ce David. Attendez donc l’effet de mes promesses.

7. David au reste le fait lui-même. Vois ce qu’il a dit : «Néanmoins, Seigneur, vous avez rejeté, anéanti tout cela». Où donc est votre promesse? « Vous avez éloigné votre Christ ». Bien qu’il énumère des désastres, il nous console néanmoins par cette dernière parole. Ce que vous avez promis, ô mon Dieu, subsiste donc toujours, car vous n’avez point dérobé votre Christ pour toujours, vous l’avez seulement éloigné. Voyez donc ce qui est arrivé à ce David, en qui leur ignorance leur faisait croire que Dieu accomplirait ses promesses, afin que ces mêmes promesses fussent accomplies dans un autre en qui l’on espère avec plus de certitude: « Vous avez éloigné votre Christ, vous avez rompu l’alliance avec votre serviteur ». Où est en effet l’alliance antique avec les Juifs? Où est cette terre promise qu’ils ont habitée pour commettre tant de fautes, que Dieu a détruite pour les en chasser ? Cherche le royaume des Juifs, dl n’est plus; l’autel des Juifs, il n’est plus ; le sacrifice des Juifs, il n’est plus; le sacerdoce des Juifs, il n’est plus: « Vous avez rompu l’alliance avec votre serviteur; son sanctuaire est profané dans la poussière » .Vous avez montré la poussière dans ce qu’il avait de plus saint. « Vous avez détruit toutes ces murailles », dont vous l’aviez environné. Comment l’eût-on pillé, si ses murailles n’eussent été détruites? « Ses remparts sont un objet de terreur». Qu’est-ce à dire un objet de crainte? ils font dire au pécheur : « Si Dieu n’a point épargné les branches naturelles, il ne te pardonnera point non plus 1. Tous ceux qui passaient par

1. Rom. XI,21.

342

le chemin l’ont pillé » ; c’est-à-dire tous les Gentils, qui passaient par le chemin, ou par cette vie, ont pillé Israël, ou David. Voyez en en effet les lambeaux de ce peuple chez les Gentils : c’est d’eux qu’il est dit : « Ils seront la proie des renards 1 ». Car l’Ecriture donne le nom de renards à ces rois impies, fourbes et timides qu’effraie la vertu des autres. C’est pourquoi le Sauveur, parlant d’Hérode qui lui faisait des menaces, a dit : « Répondez à ce renard  2 » Un roi qui ne redoute aucun autre homme n’est point un renard ; il est ce lion de la tribu de Juda, à qui il est dit: « Tu es monté pour reposer, tu as dormi comme un lion 3 ». Tu es monté dans ta puissance, et dans ta puissance tu as dormi tu as dormi, parce que tu l’as voulu. Aussi est-il dit dans un autre psaume : « Pour moi, j’ai dormi ». Ne suffisait-il pas de dire : « J’ai dormi, j’ai pris mon sommeil, et je me suis levé, parce que le Seigneur est mon appui 4? » A quoi bon « pour moi? » Pesons bien attentivement cette parole : « Pour moi, c’est moi qui me suis endormi ». A eux la colère, la persécution ; mais si je ne l’eusse voulu, je n’eusse jamais dormi. « Pour moi j’ai dormi». Tout à l’heure donc, on disait d’eux : « Ils seront la proie des renards », et l’on dit maintenant: « Tous ceux qui passaient par le chemin ont pillé votre héritage, il est devenu pour les voisins un objet d’opprobre. Vous avez élevé la main, de ses ennemis, vous avez donné à ses adversaires l’ivresse de la joie ».

Voyez les Juifs et voyez l’accom plissement de celte prophétie. « Vous avez détourné le secours de leur glaive».

Ils avaient coutume de combattre en petit nombre, de renverser de grandes armées; et voilà que « vous avez détourné l’appui de leur glaive, et ne les avez point soutenus dans les combats». Le voilà donc à bon droit vaincu, à bon droit captif, à bon droit privé du royaume, à bon droit dispersé ! Car il a perdu cette terre pour laquelle il a mis à mort le Sauveur. « Vous avez détourné l’appui de son glaive, et ne l’avez point secouru dans la guerre, vous l’avez délié pour qu’il ne se corrige point ». Qu’est-ce à dire? Dans tous ces malheurs, rien n’est plus formidable. Quelle que soit la sévérité de Dieu, quelle que soit sa colère, qu’il nous frappe, qu’il nous châtie à son gré, mais du moins qu’il nous lie

1. Ps. LXII, 11. — 2. Luc, XIII, 32.— 3. Gen. XLIX, 9.— 4. Ps. III, 6.

quand il nous frappe, afin de nous purifier: mais qu’il ne nous délie point afin de nous éloigner de ce qui nous purifie. S’il nous laisse dans la dissolution, il n’a plus à nous purifier, mais bien à nous rejeter. De quoi donc le juif est-il délié, lui qui ne peut se purifier? de la foi. C’est la foi qui nous donne la vie 1 ; et c’est de la foi qu’il est dit : « Par la foi Dieu purifie leurs coeurs 2». Et comme c’est la foi au Christ qui seule nous purifie, en ne croyant point au Christ, ils se sont déliés, mis en dehors de tout ce qui purifie. « Vous l’avez délié de tout ce qui purifie,  vous avez jeté son trône à terre »; et c’est justement que vous l’avez brisé. « Vous avez abrégé les jours de son trône » , car ils croyaient devoir régner dans l’éternité. « Vous l’avez couvert de confusion ». Or, tout cela est arrivé aux Juifs, non parce que le Christ leur était refusé, mais simplement différé.

8. Voyons donc si Dieu remplit ses promesses. Après de si grands désastres sur ce peuple, et sur ce royaume, le Prophète craint que l’on n’en vienne à croire que Dieu n’a point accompli ses promesses, et qu’il ne donnera point au Christ cet empire qui n’aura point de fin; il s’adresse donc au Seigneur, et s’écrie : « Jusques à quand, Seigneur, vous détournerez-vous en ce qui concerne la fin 3? » Peut-être n’est-ce point de la fin, mais des Juifs que vous vous détournez; car l’aveuglement est tombé sur une partie d’Israël, jusqu’à ce que la plénitude des nations entrât, et qu’ainsi tout Israël fût sauvé 4. En attendant toutefois: « Votre colère va s’attiser comme une flamme».

9. « Souvenez-vous quelle est ma substance 5 ». Ceci est le langage de David, qui vivait dans sa chair. parmi les Juifs, et dans le Christ par ses espérances : « Souvenez-vous quelle est ma substance». Car si la Judée tout entière a dû périr, ma substance n’a point péri. C’est de ce peuple qu’est venue la vierge Marie, et par la vierge Marie, la chair du Christ; et cette chair n’était point une chair de péché, puisqu’elle purifiait du péché. C’est là, dit-il, qu’est ma substance. « Rappelez-vous quelle est ma substance». Car la racine n’a point péri entièrement : il en viendra un jour, ce fils à qui l’on a fait les promesses, et que les anges préparent par

1. Gal. III, 11. — 2. Act. XV, 9. — 3. Ps. LXXXVIII, 47. — 4. Rom. III, 25. — 5. Ps. CXXXVIII, 48.

343

l’entremise d’un médiateur 1. « Rappelez-vous quelle est ma substance. Car ce n’est pas en vain que vous avez créé tous les enfants des hommes ». Voilà que tous les hommes sont tombés dans la vanité, et cependant ce n’est point pour la vanité que vous les avez créés. Et quand ceux que vous n’avez pas créés en vain tombent ainsi dans la vanité, ne vous êtes-vous donc rien réservé pour les en purifier? Ce que vous vous êtes réservé pour purifier les hommes de la vanité, ce saint qui est le vôtre, c’est en lui qu’est ma substance. C’est en lui que sont purifiés de leur propre vanité tous ceux que vous n’avez pas créés en vain, eux à qui il est dit: « Enfants des hommes, jusques à quand vos coeurs seront-ils appesantis? pourquoi aimer la vanité et rechercher le mensonge 2? » Peut-être que, devenus soucieux, ils se détourneraient de la vanité ; et, s’en voyant souillés, ils chercheraient à s’en purifier. Venez à leur secours, et rassurez-les. «Et sachez que le Seigneur a glorifié son saint 3». Il a rendu son saint admirable, et par lui, il a purifié les hommes de leur vanité. C’est là qu’est ma substance, dit le Prophète, souvenez-vous de lui. « Ce n’est donc pas en vain que vous avez établi les enfants des hommes ». Vous avez conservé de quoi les purifier. Quel est celui que vous avez conservé? « Quel est l’homme qui vivra sans voir la mort 4? » Donc cet homme qui vivra, et qui ne verra pas la mort, c’est lui qui nous purifie de la vanité. Car ce n’est pas inutilement que Dieu a établi les enfants des hommes; et celui qui les a faits ne saurait les mépriser au point de ne pas les convertir en les guérissant.

10. « Quel est l’homme qui vivra, et ne verra point la mort? » Car, en se levant d’entre les morts, il ne meurt plus, la mort n’a plus d’empire sur lui 5. Enfin, comme il est écrit dans  un autre psaume: « Vous ne laisserez point mon âme dans l’enfer, et vous n’abandonnerez point votre saint à la  corruption 6 » voilà que les Apôtres s’emparent de ce témoignage, pour s’en servir dans les actes contre les infidèles, en disant : « Mes frères, nous savons que le patriarche David est mort, et que sa chair a éprouvé la corruption ». Ce n’est donc point de lui

1. Gal. III, 19 —  2. Ps. IV, 3.— 3. Id. 4. — 4. Id. LXXXVIII, 49. — 5. Rom. VI, 9.— 6. Ps. XV, 10.

qu’il est dit : « Vous n’abandonnerez point votre saint à la corruption 1». Si donc cette parole ne le concerne point, de quel homme est-il dit : « Quel est l’homme qui vivra et ne verra point la mort? » Peut-être n’y a-t-il personne. Cette parole, au contraire, « quel est l’homme », n’est que pour vous le faire chercher, et non pour faire désespérer d’en trouver un. Mais peut-être est-il un homme « qui vivra, et ne verra point la mort » ; et toutefois cela ne s’applique point au Christ, qui est mort. Il est certain, au contraire, que « nul homme ne vivra sans voir la mort », sinon celui qui est mort pour les mortels. Et afin de voir que cette parole s’applique à lui, vois la suite : « Quel homme vivra sans voir la mort? » Jamais donc il n’a vu la mort? Il l’a vue. Comment donc vivra-t-il sans voir la mort? Il délivrera son âme de la puissance de l’enfer. C’est vraiment lui seul, et seul sans exception, qui « vivra et ne verra point la mort, qui délivrera son âme de la puissance de l’enfer » ; car si tous les fidèles se lèvent d’entre les morts, s’ils vivent aussi dans l’éternité et ne voient plus la mort; ils ne peuvent toutefois délivrer leurs âmes de la puissance de l’enfer. Celui-là qui délivre son âme des puissances de l’enfer, en délivre aussi les âmes de ses fidèles , car ils ne peuvent se délivrer eux-mêmes. Montrez, diras-tu, qu’il a délivré son âme. « J’ai le pouvoir », dit-il, « de donner mon âme et aussi le pouvoir de la reprendre ; nul ne peut me l’ôter, car c’est moi qui ai dormi 2, « c’est donc moi qui donne ma vie, et moi qui la reprends 3»; ainsi c’est lui qui a délivré son âme de la puissance de l’enfer.

11. Cette foi en Jésus-Christ, néanmoins, a subi de longues persécutions, et longtemps les nations ont dit : « Quand mourra-t-il, quand son nom périra-t-il 4? » C’est donc pour ceux qui croiront en Jésus-Christ, mais qui doivent souffrir pendant quelque temps, que le psaume a dit: « Où sont, ô mon Dieu, vos anciennes miséricordes 5?» Déjà nous savons que le Christ nous purifie, nous possédons celui en qui vous accomplissez vos promesses: donnez-nous en lui ce que vous avez promis. C’est lui qui vivra et ne verra point la mort; lui qui a délivré son âme des puissances de l’enfer; et pourtant nous sommes

1. Act. II, 27- 31.— 2. Ps. III, 6.— 3. Jean, X, 17, 18.— 4. Ps. XL, 6.— 5. Id. LXXXVIII, 50.

344

encore dans la douleur. Ainsi disaient les martyrs dont nous célébrons la fête. Il vivra, il ne verra point la mort, il a délivré son âme des puissances de l’enfer; et néanmoins on nous égorge à cause de vous; tout le jour, nous ressemblons aux brebis qu’on destine à la boucherie 1. « Où sont donc vos antiques miséricordes, ô mon Dieu, celles que vous avez jurées à David par votre vérité? »

12. « Souvenez-vous de l’opprobre de vos serviteurs 2 ».

A peine le Christ était-il ressuscité, à peine était-il assis à la droite de Dieu son Père, qu’on jetait l’opprobre à la face des chrétiens : on leur fit longtemps un crime du nom même du Christ. Cette veuve qui enfante, et qui a des enfants plus nombreux que celle qui a un époux 3, a entendu des paroles d’ignominie, des paroles d’opprobre. Mais dès que l’Eglise se multiplie, qu’elle s’étend à droite et à gauche, elle ne se souvient plus de l’ignominie de son veuvage. « Souvenez-vous, Seigneur », vous dans le souvenir duquel on goûte une abondance de douceur; « Souvenez-vous », n’oubliez point. De quoi vous souviendrez-vous? « Souvenez-vous de l’opprobre de vos serviteurs, de cet opprobre que je cache dans mon sein, et qui leur vient de tant de nations ». J’allais prêcher votre saint nom, et je recueillais des opprobres, et je les cachais en mon sein, afin d’accomplir cette parole: « On nous jette le blasphème et nous prions, nous sommes devenus les rebuts du monde, la balayure de tous 4 ». Longtemps les chrétiens cachèrent ces opprobres dans leur sein, dans leurs coeurs; ils n’osaient répondre aux injures : auparavant c’était un crime de répondre à un païen, et aujourd’hui c’est un crime de demeurer dans le paganisme. Grâces au Seigneur, qui s’est souvenu de nos opprobres; il a élevé la puissance de son Christ, et l’a signalé à l’admiration des rois de la terre. Nul aujourd’hui n’insulte aux chrétiens; ou si quelqu’un leur insulte, ce n’est point en public : et en le faisant, il craint plus qu’on ne l’entende, qu’il ne désire qu’on le croie. « Opprobre qui vient de tant de nations, et que je cache en mon sein ».

13. « Vos ennemis nous ont fait un reproche, ô mon Dieu 5». Juifs et païens « nous ont fait un reproche »; qu’ont-ils reproché?

1. Ps. XLIII, 22.— 2. Id. LXXXVIII, 51.— 3. Isa. LIV, 1 ; Gal. IV, 21. — 4. I Cor. IV, 13. — Ps. LXXXXVIII, 52.

« Le changement de votre Christ ». Oui, « le changement de votre Christ», voilà ce qu’ils nous ont reproché. Ils nous ont objecté que votre Christ est mort, que votre Christ a été crucifié. Insensés, que nous objectez-vous? Aujourd’hui, il est vrai, nul ne fait cette objection, et pourtant s’il en restait quelques-uns, pourquoi nous objecter que le Christ est mort? Ce n’était point une mort, ce n’était qu’un changement, ce n’était que trois jours de mort. Voilà ce que vous ont reproché vos ennemis; ce n’était ni la mort, ni l’anéantissement, mais bien « le changement de votre Christ». Il a changé une vie temporelle en une vie sans fin; il a changé, en passant des Juifs aux Gentils; il a changé la terre pour le ciel. Que vos ennemis s’en viennent donc vous reprocher sans raison « le changement de votre Christ ». Puissent-ils changer eux-mêmes! ils ne nous reprocheraient plus le changement de votre Christ. Mais ce changement leur déplaît, parce qu’ils ne veulent point changer eux-mêmes. Car il n’y a point de changement pour eux, et ils n’ont aucune crainte du Seigneur 1. « Vos ennemis, ô Dieu, vous ont reproché le changement de votre Christ».

14. Ils vous ont donc reproché ce changement: mais vous, Seigneur? « Que le Seigneur soit béni éternellement, qu’il en soit ainsi! qu’il en soit ainsi 2 ! » Rendons grâces à sa miséricorde, grâces à sa grâce. Pour nous, en rendant grâces à Dieu, nous ne lui donnons rien, nous ne lui rendons rien, nous ne rapportons rien, nous ne payons rien, nous lui rendons grâces en paroles, nous retenons en effet sa grâce. C’est lui qui nous a sauvés gratuitement, sans considérer nos impiétés; lui qui nous a cherchés quand nous ne le cherchions pas, qui nous a trouvés, qui nous a rachetés, qui nous a délivrés du joug du diable, et de l’esclavage  des démons: il nous a liés afin de nous purifier par la foi, tandis qu’il a délié ces ennemis, qui ne croient point, et dès lors ne peuvent arriver à se purifier. Que ceux qui demeurent encore éloignés disent chaque jour ce qu’ils voudront, leur nombre ne diminuera pas moins chaque jour : qu’ils se répandent en injures, en raillerie, qu’ils nous reprochent, non la mort, mais « les changements du Christ ». Ne voient-il pas qu’en parlant ainsi, ils diminuent

1. Ps. LIV, 20. — 2. Id. LXXXVIII, 53.

345

soit en embrassant la foi, soit en mourant? Leur malédiction n’aura donc qu’un temps, mais « le Seigneur sera béni dans l’éternité ». Il pour confirmer cette bénédiction, et bannir toute crainte, le Prophète ajoute : « Ainsi-soit-il! Ainsi-soit-il! » Cette fin est comme le sceau de Dieu. Pleins de sécurité sur ses promesses, croyons le passé , connaissons le présent, voyons à l’avenir Que l’ennemi ne nous détourne point de la véritable voie, afin que celui qui nous rassemble sous ses ailes, comme une poule rassemble ses poussins, nous réchauffe, que nous ne sortions point de dessous ses ailes, et que l’épervier ne nous enlève point comme des poussins sans plumes encore. Un chrétien ne doit point placer sa confiance en lui-même: s’il veut se fortifier, qu’il grandisse par la chaleur de sa mère. Elle est pour lui cette poule qui rassemble ses poussins, et dont Jérusalem, cette ville infidèle, essuyait les reproche: « Combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme la poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu? Voilà que vos maisons seront désertes 1 ». Aussi est-il dit: « Vous avez fait de ses remparts un objet d’effroi ».  Comme donc les Juifs n’ont pas voulu se mettre à couvert sous les ailes de cette poule, et que leur exemple a dû nous faire craindre ces esprits impurs qui volent autour de nous, cherchant ce qu’ils pourront enlever; entrons sous les ailes de cette poule, de cette Sagesse divine qui a voulu subir la mort pour ses poussins. Aimons le Seigneur notre Dieu, aimons son Eglise: Lui comme un père, Elle comme une mère; Lui comme un maître, Elle comme sa servante, puisque nous sommes

1. Matth XXIII, 37, 38.

les enfants de sa servante. Mais le lien de ce mariage est une grande charité. Nul ne peut offenser l’un et bien mériter de l’autre. Que nul ne dise: Je vais aux idoles, je consulte les augures et les sortilèges. mais je n’abandonne point pour cela l’Eglise; je suis catholique. Tu tiens à ta mère, il est vrai, mais en offensant ton Père. Un autre viendra me dire:

Loin de moi de consulter les sorts, de rechercher les devins, de recourir à des pratiques sacrilèges, d’aller adorer les démons, de me prosterner devant des pierres: mais je suis de la secte de Donat. De quoi te sert-il de n’offenser point un père qui vengera l’outrage que tu fais à ta mère? A quoi bon confesser le Seigneur, honorer Dieu, le prêcher, reconnaître son Fils, proclamer qu’il est assis à la droite de son Père, et blasphémer son Eglise? Ce que tu vois chaque jour dans les mariages humains, ne te corrigera-t-il point? Si tu avais un patron à qui tu allasses chaque jour rendre hommage, dont tu ne franchisses le seuil que pour te mettre à son service, pour qui tu eusses, non-seulement des hommages, mais des adorations, lui rendant fidèlement toutes sortes de bons offices ; remettrais-tu le pied dans sa maison après avoir proféré contre son épouse une parole blessante? Tenez donc, mes très chers frères, tenez fermes et dans l’esprit d’union, Dieu pour votre père, et la sainte Eglise pour votre mère. Célébrez dans une sage sobriété les fêtes des saints martyrs, afin que nous imitions ceux qui nous ont précédés, et qu’eux-mêmes s’applaudissent de vous en priant pour vous : afin que « la bénédiction du Seigneur demeure éternellement sur vous: ainsi soit-il, ainsi soit-il! »

DISCOURS SUR LE PSAUME LXXXIX.

LES FIGURES DE L’ANCIEN TESTAMENT.

Moïse n’est pas l’auteur du psaume, comme le titre semble le dire; son nom est emprunté pour montrer que sa législation renfermait des figures de ce qu’annonce ici le Psalmiste. Dieu est avant les montagnes ou les anges, avant la terre ou l’homme; en lui il n’y a que le présent, il est; et c’est son éternité qui est notre refuge contre la mobilité du temps. Qu’il nous soutienne donc. Pour Dieu mille années ne sont qu’un serai jour, de là cette assertion ridicule que la durée du monde sera de six mille ans à cause des six jours, mais en Dieu il n’y a pas de jours; Dieu donc demeure, et les biens du temps ne sont rien devant lui. Notre vie d’ailleurs est bornée à soixante-dix années, pour la plupart, à quatre-vingts pour les plus robustes; or, soixante-dix et quatre-vingt nous donnent cent cinquante, et nous y trouvons quinze nombres sacrés, d’où les quinze cantiques des degrés. Le nombre soixante-dix marquerait alors les promesses de l’Ancien Testament, et quatre-vingt les promesses du Nouveau. Le surplus est fatigue, c’est-à-dire qu’il est dangereux d’aller au-delà des promesses de la foi; elle Seigneur dans sa mansuétude nous corrige pour nous sauver. Nous épargner, et nous laisser dans une vaine félicité, c’est souvent un effet de sa colère.

Qu’il nous fasse connaître son Christ, en nous montrant que les biens terrestres ne sont rien, que les biens éternels seuls sont désirables ; qu’il frappe de la gauche pour nous amener à la droite, que nos pieds soient retenus par la sagesse, et que nous rendions témoignage contre la vanité des biens d’ici-bas. Que Dieu donc se laisse fléchir, qu’il nous éclaire un jour de la lumière de sa foi comme il éclairait le peuple ancien par la prophétie; qu’il dirige nos oeuvres, afin qu’elles soient dignes de lui.

1. « Prière de Moïse, l’homme de Dieu 1» tel est, nies frères, le titre du psaume ; c’est par cet homme de sa droite, que Dieu donna la toi à son peuple, par ce même homme qu’il l’a délivré de la maison de servitude, pour le conduire pendant quarante ans à travers le désert. Moïse fut donc tout à la fois le ministre de l’Ancien Testament et le Prophète du Nouveau Testament. « Car tout leur arrivait en figure », comme l’a dit l’Apôtre : « et tout cela est écrit pour nous instruire, nous qui nous trouvons à la fin des temps 2». Il faut donc envisager ce psaume dans le sens de cette législation de Moïse, qui lui a donné son titre.

2. « Seigneur », dit-il, « vous êtes pour « nous un refuge de génération en génération 3» : soit dans toute génération, soit dans deux générations, l’antique et la nouvelle; comme nous l’avons dit en effet, Moïse fut le ministre de l’Ancien Testament, qui appartenait à l’ancienne génération, et le Prophète du Nouveau Testament qui concernait la génération nouvelle. Aussi Jésus-Christ, qui a garanti l’Ancien Testament, qui a contracté l’alliance nouvelle avec la nouvelle génération, et qui en est devenu l’époux, disait-il: « Si vous croyiez Moïse, vous me croiriez ci aussi , car c’est de moi qu’il a écrit 4 ».

1. Ps. LXXXIX, 1. — 2. I Cor. X, 11. — 3. Ps. LXXXIX, 2.— 4. Jean, V, 16.

Sans doute, il ne faut point croire que ce psaume ait été écrit par Moïse, puisqu’il n’est écrit dans aucun des livres qui renferment ses cantiques ; mais on a emprunté le nom d’un aussi grand serviteur de Dieu, pour élever jusqu’à Dieu l’attention du lecteur ou de l’auditeur. « Pour nous donc, ô mon Dieu, vous êtes un refuge de génération en génération ».

3. Le Prophète nous montre au verset suivant quel refuge a été pour nous le Seigneur, qui auparavant n’était point pour nous un refuge, bien qu’il existât. « Vous êtes », lui dit le Prophète, « bien avant que soient les montagnes, avant la création de la terre et du monde ; vous êtes de l’éternité à l’éternité 1 » Vous donc qui êtes et avant que nous soyons et avant que le monde soit, vont êtes devenu notre refuge, depuis que nous nous sommes tournés vers vous. Toutefois, je ne crois point que l’on doive entendre d’une manière telle quelle, ce que dit le Prophète: « Avant que se dressent les montagnes, et avant que la terre soit créée », ou blet comme on lit en d’autres exemplaires: « Avant que la terre ait une figure ». Car les montagnes sont les parties les plus élevées de la terre. Et assurément, si Dieu existe avant que la terre soit créée, lui qui est le Créateur, pourquoi parler spécialement des montagnes,

1. Ps. LXXXIX, 2.

347

ou des autres parties de la terre, puisque Dieu existe non-seulement avant la terre, mais avant le ciel et la terre, et avant toute créature matérielle ou spirituelle? Mais peut-être a-t-on voulu par cette distinction mettre une différence entre les créatures raisonnables, et appeler montagnes les anges, et terre les hommes qui sont moins élevés. Aussi, bien que tout soit créé, et que les expressions formé ou fait se puissent employer indistinctement : s’il y a pourtant quelque différence entre ces deux mots, les anges auraient été faits, puisqu’ils sont classés dans les oeuvres du ciel, et que le dénombrement se termine ainsi : « Il dit, et tout fût fait : il commanda et tout fut créé 1». Mais une forme fut donnée à la terre afin qu’en fût tiré le corps de l’homme. Telle est en effet l’expression dont se sert l’Ecriture: « Dieu figura ou forma l’homme du limon de la terre 2». Ainsi donc, ô mon Dieu, vous êtes, et avant que tout ce qu’il y a de grand et de relevé fût fait:

qu’y a-t-il en effet de plus grand qu’une créature céleste et raisonnable ? et avant que la terre fût formée, de manière qu’il y eût sur la terre quelqu’un qui pût vous connaître et vous louer ; c’est peu encore, car tout a commencé, soit dans le temps, soit avec le temps, mais « vous êtes depuis le siècle jusqu’au siècle», ou mieux, de l’éternité à l’éternité. Car Dieu n’est pas depuis le siècle, lui qui est avant tous les siècles ; ni jusqu’au siècle qui est borné, tandis que Dieu n’a pas de bornes. Mais à cause de l’ambiguïté de l’expression grecque, il arrive souvent que dans les Ecritures la traduction latine mette le siècle pour l’éternité, et l’éternité pour le siècle. Elle a raison de ne point dire: Vous avez été depuis le siècle, et vous serez jusqu’au siècle : mais elle a employé le temps présent, pour nous exprimer en Dieu une substance immuable, et dans lui il n’y a ni fut ni sera, mais seulement : est. Aussi est-il dit : « Je suis Celui qui suis » ; et: « Celui qui est, m’a envoyé vers vous 3»; et encore: « Vous les changerez, et ils seront changés, mais vous êtes le même, et vos années ne passeront point 4». Telle est l’éternité qui est devenue pour nous an refuge, afin que nous ayons recours à elle dans cette mobilité du temps et que nous y demeurions à jamais.

1. Ps. CXLVIII, 5.— 2. Gen. II, 7. — 3. Exod. III, 14.— 4. Ps. CI, 27, 28.

4. Mais parce que durant notre séjour ici-bas nous sommes environnés de tentations nombreuses et dangereuses, et que nous avons à redouter qu’elles ne nous éloignent de ce refuge, voyons ce que l’homme de Dieu lui demande ensuite dans sa prière. « Ne jetez pas l’homme dans la bassesse 1 ». C’est-à-dire, qu’il ne se détourne pas de vos biens sublimes et éternels que sous lui promettez, pour désirer les biens temporels et céder à des goûts terrestres. Dès lors il demande à Dieu ce que Dieu veut qu’on lui demande. Car c’est ainsi que notas disons dans notre prière: « Ne nous induisez point dans la tentation 2» Enfin il ajoute : « Et vous avez dit : Convertissez-vous, enfants des hommes ». Comme s’il disait: Je vous demande ce que vous avez ordonné : il rend gloire à sa grâce, « afin que tout homme qui se glorifie se glorifie en Dieu 3 », sans le secours duquel nous ne pouvons par le seul arbitre de notre volonté surmonter les tentations de cette vie. « Ne poussez pas l’homme dans la bassesse», dit le Prophète, et pourtant vous avez dit, Seigneur: « Convertissez-vous, enfants des hommes ». Mais donnez-nous ce que vous avez commandé, en écoutant ma prière, et en soutenant la toi de celui qui veut agir.

5. «Mille ans devant vos yeux, en effet, sont comme le jour d’hier qui s’est écoulé 4 ». Il faut dorme nous détourner de tout ce qui passe et qui s’écoule, pour nous tourner vers votre asile, où vous êtes saros aucun changement; quelque longue en effet que l’on souhaite une vie : « Mille ans devant vos yeux sont comme le jour d’hier, qui s’est écoulé » ; pas même commue le jour de demain qui est à venir tant il est vrai que l’on doit regarder comme écoulé ce qui finit avec le temps! De là vient pour tout cela le mépris de saint Paul qui oubliait tout ce qui est en arrière, c’est-à-dire les choses temporelles, pour s’élancer vers l’avertir 5, ou vers les choses de l’éternité. Et de peur qu’on ne vienne à s’imaginer que mille années sont en Dieu comptées pour un jour, comme si Dieu avait des jours si longs, tandis qu’il n’y a dans cette expression qu’un mépris du temps, quelque prolongé qu’il soit, le Psalmiste ajoute: « Et comme une veille pendant la nuit». Or, une veille ne se prolonge pas au-delà de trois heures. Et toutefois les

1. Ps. LXXXIX, 3. — 2. Matth. VI, 13. — 3. I Cor. I, 31. — 4. Ps. LXXXIX, 4. — 5. Philipp. III, 13.

348

hommes ont osé se promettre la science des temps, et le Seigneur répondait à un tel désir de ses disciples : « Ce n’est point à vous de connaître les temps que le Père a mis en sa  puissance 1 »; ils ont même osé décider que le monde pourrait finir dans l’espace de six mille ans, qui seraient comme six jours. Ils n’ont pas remarqué ce mot du Prophète: « Comme un jour qui est écoulé ». Quand il parlait ainsi, en effet, il ne s’était pas écoulé un millier d’années seulement : et cette autre parole qu’il ajoutait, « comme une veille pendant la nuit », aurait dû les avertir de ne point se laisser égarer dans cette incertitude au sujet du temps. S’ils peuvent en effet donner une certaine vraisemblance à leurs six jours, à cause des six jours que Dieu mit à faire tous ses ouvrages 2, ils ne peuvent pas adapter à leur système six veilles, c’est-à-dire, dix-huit heures.

6. Ensuite, cet homme de Dieu, ou plutôt l’esprit prophétique, semble en quelque sorte réciter une loi de Dieu écrite dans les secrets de sa sagesse, laquelle a prescrit à la vie pécheresse des hommes la manière dont elle s’écoulerait et la peine de la mort, quand il s’écrie: « Leurs années ressembleront à ce que l’on compte pour rien. Au matin leur vie passera comme l’herbe ; elle fleurira et passera; au soir elle tombera, s’endurcira, se desséchera 3». Cette félicité donc qu’attendaient comme un grand bien du Dieu qu’ils servaient les héritiers de l’Ancien Testament, a mérité cette loi écrite dans les secrets de sa Providence, et que semble ici réciter Moïse: « Ils auront pour années ce que l’on compte pour rien ». Car on doit compter pour rien ce qui n’est rien, avant qu’il arrive, et qui à peine arrivé ne sera plus; qui même arrive, non pas tant pour être que pour n’être plus. « Au matin », c’est-à-dire tout d’abord, « elle passera comme l’herbe, au matin elle fleurira et passera : au soir », c’est-à-dire ensuite, « elle tombera, s’endurcira, et se desséchera ».  « Elle tombera », en mourant, « s’endurcira», en devenant un cadavre, « se desséchera » dans la poussière. Qui, sinon notre chair, où siège cette convoitise charnelle , que Dieu a condamnée? Car toute chair est une herbe, et toute la gloire d’un homme n’est que la fleur de l’herbe. L’herbe s’est desséchée, la fleur est tombée: mais

1. Act. I, 7.— 2. Gen. I, 31. — 3. Ps. LXXXIX, 5, 6.

la parole de Dieu demeure éternellement 1.

7. Sans dissimuler que c’est du péché que nous vient cette peine, le Prophète ajoute aussitôt: « Car votre colère nous a consumés, et votre indignation nous a troublés 2». «Consumés » par la langueur, « troublés» parla crainte de la mort. Nous sommes faibles en effet, et nous redoutons de sortir de notre faiblesse. « Un autre te ceindra » , dit le Sauveur, « et te conduira où tu ne voudras point 3» ; quoique le martyre doive être pour toi, non point un châtiment, mais un triomphe. Et l’âme du Sauveur, à -son tour, afin de nous personnifier en elle, était triste jusqu’à la mort 4: car le Seigneur lui-même n’est sorti de ce monde que par la mort.

8. « Vous avez mis nos iniquités sous vos yeux » ; c’est-à-dire, vous ne les avez point dissimulées. « Et notre vie à la splendeur de votre visage 5 ». Sous-entendez : « Vous avez placé». Ici «la splendeur de votre visage », est une répétition de « sous vos yeux », et « notre vie », une répétition de « nos iniquités ».

9. « Car tous nos jours se sont écoulés, et nous avons défailli dans votre colère 6». Ce verset nous montre assez que notre mortalité est une peine. Le Prophète dit que ses jours se sont écoulés, soit que les hommes se consument à aimer ce qui passe, ou qu’ils soient réduits à peu de jours, ce qu’il paraît exprimer dans les versets suivants : « Nos années s’épuisent comme l’araignée, nos jours sont bornés à soixante et dix ans, à quatre-vingts ans dans les plus forts, et au delà ce n’est que misère et douleur 7». Ces paroles semblent exprimer la brièveté et la misère de cette vie, où l’on appelle avancés en âge ceux qui ont vécu septante années. D’autres paraissent conserver leurs forces jusqu’à quatre-vingts ans; mais vivre au delà, c’est vivre dans la douleur et un surcroît de travail. La plupart, à soixante et dix ans, n’ont plus qu’une vieillesse cassée et pleine de misères, et souvent toutefois on a vu des vieillards conserver leur vigueur au-delà de quatre-vingts ans. Il est donc mieux de donner à ces nombres un sens spirituel. Car ce n’est point un effet de la colère de Dieu sur les enfants d’Adam, ce seul homme par qui la mort est entrée dans le monde, et avec la mort le péché, qui a

1. Isa. XI., 6,8.— 2. Ps. LXXXIX, 7.— 3. Jean, XXI , 18.— 4. Matth. XXVI, 38. — 5. Ps. LXVII, 21. —  6. Ps. LXXXIX, 8. — 7. Id. 9.

349

ainsi passé dans tous les hommes 1 ; non ce n’est point parce qu’il est plus irrité, qu’ils vivent moins longtemps que leurs ancêtres puisque le Prophète vient de rire de cette longue vie en la comparant au jour d’hier qui est passé, et à l’espace de trois heures. Au surplus leur vie était longue, quand ils irritèrent le Seigneur jusqu’à être engloutis par le déluge.

10. Or, septante et quatre-vingts ans font cent cinquante ans : et ce livre des psaumes nous montre que c’est un nombre sacré. Car il a la même signification que le nombre quinze, qui est formé de sept et de huit réunis; or, le premier, à cause du sabbat au septième jour, figure l’Ancien Testament tandis que le second figure le Nouveau Testament, à cause de la résurrection du Seigneur. De là ces quinze degrés du temple, et de là encore dans les psaumes ces quinze cantiques des degrés, de là ces quinze coudées dont l’eau du déluge surpassa les plus hautes montagnes 2, et en plusieurs autres endroits on peut voir que ce nombre est sacré. « Nos années donc s’épuisaient comme l’araignée ». Nous n’étions occupés que de travaux futiles, nous ne tissions que des ouvrages périssables, qui ne pouvaient nous couvrir, dit le prophète Isaïe 3. « Le cours de nos années en elles-mêmes est de septante ans, et pour les plus robustes, de quatre-vingts». Or, «en elles-mêmes », est différent de « chez les robustes ». «  En elles-mêmes », signifie dans ces jours ou dans ces années, ce qui nous offre un sens spirituel : aussi le nombre septante marque les choses temporelles promises dans l’Ancien Testament. S’il s’agit, non plus des années, mais des hommes robustes, c’est-à-dire non plus des choses temporelles, mais des choses éternelles, nous avons quatre-vingt, parce que le Nouveau Testament nous donne l’espérance d’un renouvellement et d’une résurrection pour l’éternité : « et le surplus est fatigue et douleur»; c’est-à-dire, quiconque veut aller au-delà de cette foi, et cherche quelque chose de plus, ne trouvera que fatigue et misères. On peut encore comprendre ainsi : bien que nous soyons établis dans la nouvelle alliance, désignée par le nombre quatre-vingt, notre vie a de plus le labeur et la misère, puisque nous gémissons en nous-mêmes, attendant notre adoption et la rédemption de notre

1. Rom, V, 12. —  2. Gen. VII, 20.— 3. Matth. LIX, 6.

corps. Nous sommes en effet sauvés par l’espérance, et ce que nous ne voyons pas encore, nous t’attendons avec patience 1. Et c’est là un effet de la divine miséricorde; de là vient que le Prophète nous dit ensuite : « Mais enfin survient la mansuétude, et nous serons châtiés ». Or, le Seigneur châtie celui qu’il reçoit au nombre de ses enfants, il corrige celui qu’il aime 2; il donne quelquefois aux plus parfaits l’aiguillon de la chair, qui les soufflète, afin qu’ils ne s’élèvent point à cause de la grandeur de leurs révélations, et que leur vertu se perfectionne dans la faiblesse 3. Dans quelques exemplaires on lit, non point, « nous serons corrigés»; mais, « nous serons instruits » : ce qui se rapporte néanmoins à la mansuétude. Car nul ne peut s’instruire que par le labeur et la fatigue, parce que la vertu se perfectionne dans la faiblesse,

11. « Qui connaît la puissance de votre colère, et quelle terreur pourra mesurer votre courroux 4? » Peu d’hommes, dit le Prophète, peuvent connaître votre colère pour le plus grand nombre, en effet, les épargner est un effet de votre colère; c’est à votre bonté plutôt qu’à votre colère qu’il faut attribuer cette peine, ce labeur, au moyen desquels vous châtiez ceux que vous aimez, afin de leur épargner les flammes éternelles. C’est ainsi qu’on lit dans un autre psaume, que ci le pécheur a irrité le Seigneur, qui, dans « l’excès de sa colère, ne prendra plus soin de lui 5. Qui donc connaît votre colère, c’est-à-dire, combien en est-il, et dans sa terreur, mesurer votre indignation? » Ici on sous-entend, qui saura. Combien il est difficile de trouver un homme qui, dans sa frayeur, sache mesurer votre indignation , de manière à comprendre que c’est l’homme contre lequel vous êtes le plus irrité, que vous semblez épargner, afin que le pécheur soit heureux dans ses voies, et soit plus châtié au dernier jour? Qu’un homme, dans sa fureur, ait tué le corps, il ne saurait aller plus loin; mais Dieu a le pouvoir de nous châtier ici-bas et, après la mort du corps, de nous jeter dans les flammes 6. Or, peu d’hommes sont assez instruits pour comprendre que l’effet de sa plus grande colère est cette vaine et séduisante félicité des méchants. Il ne le serait point celui dont les pieds faillirent être ébranlés, parce

1. Rom. VIII, 23-25.— 2. Hébr. XII, 6.— 3. II Cor, XII, 7, 9.—  4. Ps. LXXXIX, 11,12.— 5. Id. X, 4.— 6.  Matth. X, 28.

350

qu’il avait porté envie aux pécheurs, en voyant la paix dont ils jouissent; mais il l’apprit, lorsqu’il entra dans te sanctuaire de Dieu, pour considérer quelle serait leur fin 1. Il en est peu pour aller jusque-là, afin de mesurer dans leur effroi la colère de Dieu, et de mettre au nombre des châtiments cette prospérité des méchants sur la terre.

12. «  Faites ainsi connaître votre droite».

Voilà ce que portent surtout les exemplaires grecs; non plus comme dans plusieurs exemplaires latins : « Faites-moi connaître votre droite ». Qu’est-ce à dire : « Faites ainsi connaître votre droite » ; si ce n’est votre Christ dont il est dit : « A qui le bras du Seigneur a-t-il été montré 2 ? »

Faites-le connaître de telle sorte que ses fidèles apprennent en lui à vous demander et à espérer de vous ces récompenses de la foi, qui n’apparaissent point dans l’Ancien Testament, mais qui sont révélées dans le Nouveau; de telle sorte qu’ils ne s’imaginent point qu’il y a quelque chose de grand, d’estimable ou de désirable dans cette félicité que Procurent les biens terrestres, et que leurs pieds ne soient point ébranlés, quand ils verront que ceux qui ne vous adorent point en jouissent; de telle sorte que leurs pieds ne soient point chancelants, puisqu’ils ne peuvent mesurer votre colère. Enfin, selon la prière de son serviteur, Dieu a fait connaître son Christ de manière à montrer par sa passion que les biens qu’il nous faut désirer, ne sont point ceux qui paraissent avec éclat dans l’Ancien Testament, où sont les ombres de l’avenir, mais bien les richesses éternelles. On peut encore entendre la droite de Dieu dans le sens de la séparation des justes et des impies, car elle se fait heureusement connaître alors que Dieu châtie tout homme qu’il reçoit parmi ses enfants 3, et qu’il ne permet point par un effet de sa colère, qu’il demeure plus longtemps dans le péché, mais que dans sa bonté il le frappe de la gauche pour l’amener à sa droite en le corrigeant 4. Et cette phrase qu’on lit dans plusieurs exemplaires : « Faites-moi connaître votre droite », peut s’entendre dans les deux sens, ou du Christ, ou de l’éternelle félicité. Car en Dieu il n’y a point de droite, comme s’il y avait une forme corporelle, non plus qu’une colère agitée de troubles.

1. Ps. LXXII, 2,3, 17.— 2. Is. LIII, 1.— 3. Hébr. XII, 6.— 4. Matth. XXV, 32, 33.

13. Ici le Prophète ajoute : « Et des hommes dont le coeur est lié parla sagesse»; nous lisons dans d’autres versions, non plus « liés », mais « instruits ». Car le mot grec peut être pris dans les deux significations, à cause de la légère différence d’une seule syllabe. Mais puisque ceux qui sont instruits par la Sagesse , « jettent leurs pieds dans ses chaînes», ainsi qu’il est écrit 1, non le pied du corps, mais bien le pied du coeur, et que retentis dans ses liens d’or, ils ne se détournent point de la voie de Dieu, et ne le fuient point : on peut prendre l’un ou l’autre sens, et demeurer dans la vérité. Dieu a rendu célèbres dans le Nouveau Testament ceux dont le coeur est garrotté ou instruit par la Sagesse. Aussi sait-on qu’ils ont tout abandonné pour embrasser une foi que Juifs et Gentils repoussaient avec une égale impiété, et qu’ils ont enduré la privation de tous ces biens promis dans l’Ancien Testament, et qui paraissent considérables à ceux qui jugent selon la chair.

14. Or, comme ils se faisaient connaître par leur mépris pour ces biens, et par le témoignage que rendaient leurs souffrances aux biens éternels, seuls désirables, témoignage qui leur a valu le nom de témoins, en grec martyrs, ils ont dû endurer dans le temps de nombreuses et d’atroces persécutions voilà ce que voyait l’homme de Dieu, ou mieux l’esprit prophétique figuré par le nom de Moïse, et qui dit : « Revenez-nous, Seigneur; jusques à quand ? et laissez-vous fléchir par vos serviteurs 2». Telle est la prière que font ou que l’on fait pour ceux qui ont beaucoup à souffrir des grandes persécutions du monde, qui montrent que leur coeur est enchaîné par la sagesse, de sorte que tant de maux ne les détournent point de Dieu, pour courir après les biens de ce monde. Or, selon ce qui est écrit ailleurs ci Jusques à quand votre visage se détournera-t-il de moi 3? » il est dit ici : « Revenez-nous, Seigneur; jusques à quand ? » Et afin que les hommes trop charnels, qui donnent à Dieu la forme d’un corps humain, sachent bien que ce n’est point par des mouvements semblables aux nôtres que Dieu détourne ou retourne sa faces qu’ils voient dans le même psaume les versets qui précèdent: « Vous avez mis nos iniquités devant vos yeux, et notre vie à la lumière de votre face ».

1. Eccli. VI, 25. — 2. Ps. LXXXIX, 13.—  3. Id. XII, 1.

351

Comment dit-il ici : « Tournez-vous vers nous », pour le rendre favorable, comme si sa colère l’en avait détourné, puisqu’il nous le montre dans une irritation telle, qu’il ne détourne point son visage des iniquités et de la vie de ceux contre lesquels il est irrité, mais qu’il les met plutôt en sa présence et à la lumière de sa face? Mais cette parole, « jusques à quand», est la prière d’un juste, et non d’un impatient qui s’irrite. Quant à cette expression : Deprecabilis esto, laissez-vous fléchir, quelques-uns l’ont traduite mot pour mot, deprecare; mais avec deprecabilis esto, on évite l’ambiguïté, car deprecari est un verbe à double sens, puisque deprecatur désigne celui qui prie, et celui que l’on invoque: on dit deprecor te, je te supplie, et deprecor a te je suis supplié par toi.

15. Quant aux biens à venir, le Prophète les prévenant par l’espérance, et les regardant comme présents: « Nous sommes comblés au matin de votre miséricorde 1 », s’écrie-t-il. C’est donc au milieu des travaux et des misères de cette nuit, que le flambeau de la prophétie est allumé pour nous, comme une lampe dans un lieu obscur, jusqu’à ce que le jour paraisse, et que l’étoile du matin se lève pour nous 2. Bienheureux en effet les coeurs purs, car ils verront Dieu 3. Alors les justes seront comblés de ce bien dont ils ont faim et soif, quand, marchant par la foi, ils sont éloignés du Seigneur 4. De là cette autre parole: « Votre face me comblera de joie 5 ». Au matin donc, ils verront et ils contempleront 6. Et comme l’ont dit d’autres traducteurs: «Nous sommes rassasiés au matin de votre miséricorde », c’est alors qu’ils seront rassasiés. Ainsi est-il dit ailleurs : « Je serai rassasié à quand se manifestera votre gloire ». De là ce mot de l’Evangile: « Montrez-nous le Père, et cela nous suffit ». Et le Seigneur a dit lui-même: « Je me manifesterai à lui 8 ». Jusqu’à ce que ce bien se réalise, aucun bien ne nous suffit, et ne doit nous suffire, de peur qu’il ne s’arrête en chemin, ce désir que nous devons toujours pousser en avant tant qu’il n’est pas au but. « Nous sommes remplis de notre miséricorde : nous avons tressailli, mous avons été pleins de joie tous les jours de notre vie ». Ce jour est un jour sans fin,

1. Ps. LXXXIX, 14.— 2. II Pierre, I, 19.— 3. Matth. V, 6,8.— 4. II Cor. 1,6. — 5. Ps. XV, 11. — 6. Id. V, 5. —  7. Id. XVI, 15. — 8. Jean XIV, 8,21.

et tous ces jours font un même jour: de là vient qu’ils rassasient. Ils ne cèlent point la place à leurs successeurs, car il n’y a rien là qui doive y venir, comme s’il n’y était pas, ou qui n’y soit plus parce qu’il est passé. Tous ces jours sont ensemble, parce qu’ils ne font qu’un seul jour qui demeure et ne passe point: c’est l‘éternité. Tels sont les jours dont il est dit: «  Quel est l’homme qui veut la vie, et qui désire de voir les jours de bonheur 1? » Ces jours sont appelés des années, quand le Psalmiste dit à Dieu: « Pour vous, Seigneur, vous êtes le même, et vos années ne déclinent point 2». Car ce ne sont point des années que l’on compte pour rien, ou des jours qui déclinent comme l’ombre 3. Ce sont des jours qui subsistent, et dont voulait connaître le nombre, celui qui disait: « Seigneur, faites-moi connaître ma fin », où j’arriverai pour y demeurer, où je n’aurai plus rien à désirer, « et le nombre de mes jours qui subsiste 4 », qui est réellement, et non celui qui n’est pas. Ces jours, en effet, dont le Prophète a dit: « Voici que vous avez fait vieillir mes jours 5», ne sont proprement pas, puisqu’ils ne subsistent point, ne demeurent point et s’écoulent avec tant de rapidité: on ne trouve pas en eux une seule heure dans laquelle nous puissions demeurer, dont une partie ne soit écoulée déjà, dont l’autre ne soit à venir, et dont nulle ne subsiste réellement. Or, ces années et ces jours ne passeront point, nous n’y passerons point nous-mêmes, nous y serons rassasiés sans aucune défaillance. Que le désir de ces jours enflamme donc notre âme, qu’elle en ait une soif ardente, inextinguible, afin que là haut nous soyons comblés, nous soyons rassasiés, nous disions en réalité ce que nous disons ici par avance: « Au matin nous sommes rassasiés de votre miséricorde, nous avons tressailli, nous nous sommes réjouis dans tous nos jours, la joie nous a fait oublier les jours d’humiliation, les années de nos douleurs 6 »

16. Maintenant que nous sommes encore dans les jours mauvais, disons ce qui suit ci Jetez les yeux sur vos serviteurs et sur vos « oeuvres 7 ». Car vos serviteurs sont votre ouvrage, non-seulement parce qu’ils sont des hommes, mais aussi parce qu’ils sont vos

1. Ps. XXXIII, 13.— 2. Id. CI, 28.— 3. Id. 12.— 4. Id. XXXVIII, 5. — 5. Id. 6.— 6. Ps. LXXXIX, 15.— 7. Id. 16.

352

serviteurs, et qu’ils obéissent à vos préceptes. Car nous sommes non seulement l’oeuvre de Dieu en Adam, mais aussi créés en Jésus-Christ dans les bonnes oeuvres que Dieu a préparées, afin que nous y marchions 1. Car c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire, ainsi qu’il lui plaît 2. « Et redressez leurs enfants » : afin qu’ils aient ce coeur droit que le Seigneur comble de biens. Le Dieu d’Israël est bon pour ceux qui ont le coeur droit, et non pour ceux dont les pieds chancellent, parce que Dieu commençait à leur déplaire, lorsqu’ils voyaient la paix des pécheurs, comme si Dieu eût ignoré ces choses, comme s’il n’en eût aucun soin, comme s’il eût négligé de gouverner le genre humain 3.

17. « Et que la splendeur du Seigneur notre Dieu éclate sur nous 4». De là vient qu’il est dit : « Seigneur, en nous est marquée la lumière de votre face 5. Et redressez en nous les ouvrages de vos mains », afin que nous n’agissions point en vue d’une récompense terrestre: car alors nos oeuvres seraient tortueuses, et non pas droites. Le psaume finit ici dans plusieurs exemplaires ; mais dans plusieurs autres on lit ce dernier verset : « Et redressez l’oeuvre de nos mains ». Les savants dans leur exactitude marquent ce verset d’une étoile appelée astérisque, et dont on se sert pour marquer ce qui est dans l’hébreu et dans les traductions grecques, mais non dans la version des Septante. Si néanmoins nous voulons exposer ce verset, il nous marque, ce semble, que toutes nos bonnes oeuvres se réduisent à l’oeuvre unique de la charité. Car la charité est le parfait accomplissement de la loi 6. Après avoir dit, en effet, au verset précédent : « Redressez en nous les ouvrages de

1. Ephés. II, 10. — 2. Philipp. II, 13. — 3. Ps. LXXII, 1-14. — 4. Id. LXXXIX. 17. — 5. Id. IV, 7. —  6. Rom. XIII, 19.

nos mains », le Prophète nous dit dans celui-ci « l’oeuvre », et non les oeuvres, « redressez l’oeuvre de nos mains», comme s’il voulait dans ce dernier verset nous montrer que nos oeuvres n’en forment qu’une seule, c’est-à-dire les ramener à une seule oeuvre. Car nos oeuvres sont droites lorsqu’elles sont dirigées vers une fin unique. La fin d’un précepte est la charité qui naît d’un coeur pur, d’une conscience droite et d’une foi sincère 1. Il          n’y a dès lors qu’une seule oeuvre qui renferme toutes les autres, c’est la foi qui agit par la charité 2. De là cette parole du Seigneur dans l’Evangile : « L’oeuvre de Dieu est que vous croyiez en celui qu’il a envoyé 3 ». Ce psaume a donc exposé clairement et distinctement, et la vie du vieil homme, et la vie de l’homme nouveau; la vie qui périt, et la vie qui subsiste; les aminées comptées pour rien, et les jours pleins de miséricorde et d’une joie véritable, c’est-à-dire le châtiment du premier homme et le règne du second ; et je crois que si l’on a mis en titre le nomma de Moïse l’homme de Dieu, c’était pour insinuer à ceux qui sondent les Ecritures avec piété et bonne foi, que même la loi de Dieu donnée par le ministère de Moïse, et dans laquelle Dieu semble ne promettre à nos bonnes oeuvres d’autre récompense que celle des biens temporels, renferme indubitablement sous ses voiles quelque chose de semblable à ce que nous montre le Prophète. Mais quand chacun de nous sera retourné au Christ, le voile sera ôté 4, et nos yeux seront ouverts, afin que nous considérions ce qu’il y a de merveilleux dans la loi de Dieu, par la lumière de celui à qui nous disons : « Ouvrez mes yeux, et je considérerai les merveilles de votre loi 5 ».

1. I Tim, I, 5 — 2. Gal. V, 6 — 3. Jean VI, 9 — 4. II Cor. III, 16 — 5. Ps. CXVIII, 18

PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XC.

PREMIER SERMON.

LES TENTATIONS.

Le Christ fut tenté afin de nous laisser l’exemple. Imitons-le, non point dans ses miracles, mais dans sa passion, afin d’entrer par la porte ou par lui-même. Qu’il soit notre refuge dans les persécutions des hommes et dans les attaques invisibles de l’ennemi, dont le pouvoir ne vient que de Dieu. Habiter dans le secours du Seigneur, c’est imiter le Christ de manière à n’être ni  séduit ni intimidé par le monde, c’est compter sur lui et non sur nous, sur lui qui nous délivrera des piéges si nous marchons en lui, et de la parole amère ou des insultes des méchants, qui intimident le chrétien prêt à entrer dans la voie plus parfaite. Mais alors, envisageons le Sauveur insulté à la croix ; il nous abritera de ses ailes comme la poule protége ses poussins, faveur que refusa Jérusalem. Ne présumons donc point de nos forces, et il sera pour nous un bouclier, car il discerne le pécheur qui s’humilie du pécheur orgueilleux. Parmi les tentations, les unes sont légères, comme la frayeur de la nuit, la flèche qui vole pendant le jour; c’est la mort décrétée contre ceux qui se déclarent chrétiens; les autres sont graves, comme le mal qui se glisse dans l’ombre, ou le démon du midi, c’est la torture jusqu’à l’abjuration. Alors il en tomba mille à côté du Sauveur, ou des plus parfaits qui devaient siéger parmi les juges, et dix mille à sa droite, c’est-à-dire de ceux qui devaient être à sa droite avec les justes. Ne comptons que sur le Christ, et nous n’aurons rien à craindre.

1. C’est de ce psaume que le diable osa bien abuser pour tenter Jésus-Christ Notre-Seigneur. Ecoutons-le donc afin de pouvoir résister au tentateur, sans compter sur nous-mêmes, mais sur celui qui fut tenté le premier, afin que nous ne fussions point vaincus dans la tentation. Pour lui, la tentation n’était point nécessaire, et la tentation du Christ est une leçon pour nous. Considérer ce qu’il répondit au diable, afin de faire les mêmes réponses aux mêmes assauts: c’est entrer par la porte comme vous l’avez entendu dans l’Evangile. Qu’est-ce à dire, en effet, entrer par la porte? C’est entrer par le Christ, car lui-même a dit : « C’est moi qui suis la porte 1». Qu’est-ce que entrer par le Christ ? Marcher sur ses traces. En quoi devons-nous marcher sur les traces du Christ? Est-ce avec cette magnificence d’un Dieu revêtu le notre chair ? Nous veut-il exhorter à faire des miracles semblables à ses miracles, et l’exige-t-il de nous? Et Notre-Seigneur Jésus-Christ, ne gouverne-t-il pas maintenant le Inonde, et ne l’a-t-il pas toujours gouverné avec son Père? Et quand il appelle l’homme à lui, pour en faire son imitateur, est-ce afin de gouverner par lui le ciel et la terre et tout ce qu’ils renferment? Ou bien est-ce pour en faire un créateur, afin que tout soit fait par lui, comme tout a été fait par le Christ? Non, ce Dieu Sauveur et Seigneur Jésus-Christ ne

1. Jean, X, 7.

l’invite point à faire ce qu’il a fait dès le commencement, et dont il est dit : « Tout a été fait par lui 1»; ni ces oeuvres qu’il a opérées sur la terre. Il ne te dit point : Tu ne seras mon disciple qu’à la condition de marcher sur la mer 2, ou de ressusciter un mort de quatre jours 3, ou d’ouvrir les yeux d’un aveugle-né 4. Ce n’est point cela non plus. Qu’est-ce donc que entrer par la porte? « Apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur 5». Il te faut donc considérer en lui, et imiter ce qu’il est devenu pour toi. Quant aux miracles, il en a fait même avant de naître du sein de Marie. Qui en a jamais fait, sinon celui dont il est dit que « seul vous faites des merveilles 6? » Ce n’est que par sa toute-puissance qu’ont agi ceux qui ont fait des merveilles avant lui : Elie n’a ressuscité un mort que par la vertu du Christ 7. A moins peut-être que Pierre n’ait été plus grand que le Christ, puisque le Christ parlait au moins au malade pour le ressusciter 8, tandis que l’on exposait les malades par où Pierre allait passer, afin que son ombre les touchât 9. Pierre avait-il donc plus de puissance que le Christ? Quel homme assez en démence osera le dire? D’où venait donc à Pierre son grand pouvoir? C’est que le Christ était en Pierre. Aussi a-t-il dit : « Tous ceux

1. Jean, I, 3.— 2. Matth. XIV, 25.— 3. Jean, XI, 38-44.— 4. Id. IX, 1-7. — 5. Matth. XI, 29.— 6. Ps. LXXXI, 18.— 7. III Rois, XVI, 22. — 8. Jean, V, 5-9. — 9. Act. V, 15.

354

qui sont venus avant moi, sont des voleurs et des larrons 1 » ; c’est-à-dire, ceux qui sont venus d’eux-mêmes, que je n’avais point envoyés, qui sont venus sans moi, ceux en qui je n’étais pas, et que je n’ai pas introduits dans la bergerie. Tous les miracles dès lors qui ont été faits par ceux qui ont précédé, comme par ceux qui ont suivi, ont été faits par le Christ qui en a fait quand il était présent d’une manière visible. Il ne nous exhorte donc point à faire des miracles, lui qui en faisait avant d’être homme: mais à quoi donc t’engage-t-il? A imiter ce qu’il ne pourrait faire, s’il n’était homme; car s’il n’était homme, il ne pourrait souffrir. Donc, lorsque tu endures ces maux de la vie, que suscite le diable soit ouvertement par le moyen des hommes, soit d’une manière cachée comme en Job, demeure fort et courageux ; habitant dans le secours du Très-Haut, comme le dit notre psaume. Mais si tu dédaignes ce secours, impuissant à te secourir toi-même, tu tomberas.

2. Beaucoup sont courageux quand ils souffrent persécution de la part des hommes, et quand on leur fait une guerre ouverte; qu’ils soient ouvertement persécutés riar les hommes, ils croient que c’est alors qu’ils imitent les souffrances du Christ; mais quand ils sont en butte aux attaques invisibles du démon, ils ne croient plus que le Christ couronne leur fidélité. Ne crains donc rien tant que tu suis les traces du Christ. Quand le diable en effet tenta le Seigneur, nul homme n’était au désert, la tentation fut secrète, mais il fut vaincu, et quand plus tard il l’attaqua ouvertement, il fut vaincu de même 2. Agis de la sorte, situ veux entrer par la porte, devant les attaques invisibles de l’ennemi, quand il demande à Dieu qu’un homme lui soit abandonné, afin de l’accabler de maux temporels, de fièvres, de maladies, ou d’autres infirmités du corps, comme il arriva pour lob qui ne voyait point le diable, mais qui comprenait la puissance divine. Il savait que le diable n’aurait aucun pouvoir sur lui, s’il ne l’avait reçu de celui qui a la souveraine puissance: il rendait à Dieu la gloire qui lui était due, sans attribuer au diable aucune puissance. Quand il vit en effet ses biens détruits par le diable, il s’écria : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté 3 »; mais non : Le Seigneur a

1. Jean, X, 8. — 2. Matth. IV, l-11. — 3. Job, I, 21.

donné, le diable a ôté. Car le diable n’aurait pu rien ôter, sans la permission du Seigneur. Le Seigneur donc le permit, afin que l’homme fût à l’épreuve et le diable vaincu. S’il fut frappé d’une plaie, Dieu le permit encore; et quand Job, de la tête aux pieds, voyait tomber les vers et la pourriture, il n’attribua aucune puissance au diable. Et même quand son épouse, que le diable lui avait laissée, non pour le consoler, mais pour s’en faire un instrument, « lui eut fait ces suggestions: Blasphème ton Dieu, et meurs; « Tu as parlé», lui répond Job, «comme une femme insensée; si nous avons reçu des biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas recevoir les maux  1?»

3. Donc imiter le Christ de manière à endurer les misères de cette vie, à mettre son espoir en Dieu, afin de n’être point séduit par les attraits du monde, ni intimidé par ses menaces, c’est « habiter dans le secours du Tout-Puissant, demeurer sous la protection du Dieu du ciel 2 » : comme vous l’avez entendu et chanté dans le psaume, car c’est ainsi qu’il commence. Quant aux paroles dont se servit le diable pour tenter le Christ, vous les connaîtrez, quand nous y arriverons, car elles sont connues. Celui qui en est là «dira donc au Seigneur : Vous êtes mon protecteur, mon refuge et mon Dieu 3 ». Qui donc parle ainsi au Seigneur? « Celui qui habite dans le secours du Seigneur ». Mais qui donc « habite dans le secours du Seigneur? » Celui qui n’habite point dans son propre secours. Qui « habite dans le secours du Seigneur? » Celui qui n’est point orgueilleux, comme ceux qui mangèrent le fruit défendu, afin d’être comme des dieux, et qui perdirent le bénéfice de l’immortalité. lis voulurent habiter dans leur propre secours, et non dans le secours du Très-Haut: de là vint qu’ils écoutèrent la suggestion du serpent, et méprisèrent le précepte de Dieu; et alors ils sentirent que les menaces de Dieu s’accomplissaient en eux, et non les promesses du diable 4.

4. Toi donc, dis à ton tour : « J’espérerai en lui, parce qu’il me délivrera», non pas moi. Vois si le psaume nous enseigne autre chose, que de n’espérer nullement en nous-mêmes, nullement en un homme. D’où te délivrera-t-il? « Du filet des chasseurs, et de « la parole amère 5». Dans ce « filet des chasseurs »

1. Job, II, 9,10.— 2. Ps. XC, 1.— 3. Id. 2.— 4. Gen. III.— 5. Ps. XC, 3.

355

il y a un grand mystère, mais dans cette parole aigre »

qu’y a-t-il de grand? Cette parole aigre en a fait tomber beaucoup dans le filet des chasseurs. Que dis-je? le diable et ses anges sont comme des chasseurs qui tendent des pièges: mais pour les hommes, c’est marcher loin de ces pièges que marcher dans le Christ. Car il n’ose tendre des piéges au Christ, puisqu’il ne les tend point dans la voie, mais le long de la voie, Or, que ta voie soit le Christ, et tu ne tomberas point dans les pièges du diable. Mais sortir de la voie, c’est tom ber dans les filets. De part et d’autre ses embûches sont dressées, ses filets sont tendus, tu ne marches que dans les pièges. Mais veux-tu marcher en toute sécurité? Ne uni à droite ni à gauche, prends pour chemin celui qui veut être ton chemin 1, afin de te conduire à lui et par lui, et tu n’auras point à redouter les piéges des chasseurs. Mais qu’est ce à dire, « de la parole acerbe ? » Au moyen de cette parole acerbe, le diable en a poussé beaucoup dans ses filets ; ainsi les chrétiens, qui veulent vivre parmi les païens, ont à endurer les insultes des païens ; ils rougissent de ces insultes, et devant cette parole amère, ils se détournent de la voie pour tomber dans le filet des chasseurs. Que pourra te faire cette parole amère? Rien sans doute. Mais le piége où veut te jeter l’ennemi par cette parole amère, ne te fera-t-il rien? Comme l’on tend les pièges ordinairement le long d’une haie, en jetant dans cette haie des pierres, mais qui ne font rien aux oiseaux; quand est-ce en effet que ta pierre frappe un oiseau, en jetant les pierres dans les haies? Mais l’oiseau qui veut fuir ce vain bruit, tombe dans le piège. Ainsi les hommes craignent les vaines et futiles insultes des railleurs, et la honte que leur causent ces vains discours, les fait tomber dans les piéges des chasseurs, et dans l’esclavage du démon. Mais pourquoi ne point dire ce que je ne dois point cacher, ce que Dieu m’ordonne de dire? De quelque manière que vous le receviez, Dieu m’ordonne de vous le dire; et si je ne le disais point, je tomberais à mon tour dans le piége des chasseurs, moi qui vous avertis de ne point redouter les paroles des hommes, Qu’est-ce donc que je dois dire? De même qu’un chrétien peut demeurer parmi les païens, et entendre de leur part ces paroles, qui le font tomber dans le piège des

1. Jean, XIV, 6.

355

chasseurs; de même, parmi les chrétiens, ceux qui veulent apporter dans leur vie plus d’assiduité et plus de piété, s’entendront insulter par les chrétiens eux-mêmes. De quoi te servira, ô mon frère, d’habiter une ville, où l’on ne rencontre aucun païen? Dès lors qu’il n’y a aucun païen, nul ne reprochera au chrétien sa foi chrétienne: mais il y a beaucoup de chrétiens dissolus; et si quelqu’un au milieu d’eux veut mener une vie pieuse, être sobre parmi les intempérants, être chaste parmi les fornicateurs, adorer Dieu sincèrement au milieu des astrologues et des superstitieux, ne rien chercher de ce qu’ils cherchent au milieu de ceux qui se passionnent pour les folies du théâtre, ne mettre son bonheur qu’à venir à l’église, celui-là trouvera des insulteurs parmi les chrétiens, il entendra des paroles amères: Tu es un grand personnage, lui dit-on, tu es un saint, tu es Elie, un nouveau Pierre, tu nous viens du ciel, et d’autres insultes : quelque part qu’il aille, il n’entend que paroles amères. S’il redoute ces railleries, et se détourne de la voie du Christ, il tombe dans les pièges des chasseurs. Que faut-il faire pour ne point s’écarter de la voie, quand on entend ces paroles? Qu’est-ce à dire, ne point se détourner de la voie? Quand nous entendrons ces discours si aigres, qui nous consolera, de manière à maous faire mépriser ces railleries, â ne point nous écarter de la voie, mais à entrer par la porte? Qu’on se dise alors: Qu’est-ce que ces paroles pour un pécheur, un esclave comme moi? Mon Sauveur a entendu: « Vous êtes possédé du démon 1 ». Vous venez d’entendre quel amer langage on tint au Seigneur; or, le Seigneur n’avait pas besoin de l’entendre, mais il a voulu t’apprendre à mie point tomber dans le filet des chasseurs, à cause d’une parole amère.

5. « Il vous fera une ombre de ses épaules, et vous espérerez sous ses ailes 2 ». Ces paroles te montrent que ta protection n’est pas ton oeuvre, et que tu ne dois pas croire que tu pourras te protéger : c’est Dieu qui sera ta protection et ton salut; il te sauvera du filet des chasseurs et de la parole amère. « Il te fera une ombre entre ses épaules », peut s’entendre derrière lui et devant lui; car les épaules sont au-dessous de la tête. Mais quand le Prophète ajoute: «Tu espéreras sous ses ailes », il est évident que cet abri

1. Jean, VIII, 48. — 2. Ps. XC, 4.

356

des ailes étendues, te place entre les épaules de Dieu, en sorte que ces ailes de part et d’autre te placent au milieu ; et dès lors tu n’auras point à redouter que l’on te nuise: garde-toi seulement de te retirer d’un lieu que nul ennemi n’ose aborder. Si la poule protège ses poussins sous ses ailes; combien plus sous les ailes de Dieu seras-tu en sûreté contre le diable et ses anges, puissances aériennes qui voltigent autour de toi comme des vautours, pour enlever le faible oisillon? Ce n’est pas en effet sans raison qu’à la poule a été comparée la divine sagesse; puisque le Christ notre Seigneur et Sauveur s’est ainsi nommé lui-même : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois ai-je voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins, et tu ne l’as point voulu 1 ? »Acceptons ce que Jérusalem a refusé. Elle est devenue la proie des puissances de l’air, parce qu’elle a fui les ailes de la poule, et présumé de ses forces, malgré sa faiblesse. Pour nous, confessons notre infirmité, et cherchons un refuge sous les ailes de Dieu. Alors il sera pour nous comme la poule qui protège ses poussins. Ce nom n’est point injurieux pour lui. Voyez, mes frères, les autres oiseaux beaucoup d’oiseaux font éclore leurs petits, et les réchauffent sous nos yeux; nul autre oiseau ne devient comme la poule infirme avec eux. Que votre charité redouble d’attention : nous voyons hors de leurs nids des hirondelles, des passereaux, des cigognes, et nous ne pouvons savoir s’ils ont des petits; mais nous le reconnaissons chez la poule, et à sa voix affaiblie et à ses plumes redressées:

elle est totalement changée par l’amour de ses petits, elle s’affaiblit à proportion de leur faiblesse. C’est ainsi que la sagesse de Dieu a voulu être faible, parce que nous étions faibles, puisque le Verbe s’est fait chair, et a demeuré parmi nous 2, afin que nous pussions espérer sous ses ailes.

6. «Sa vérité me couvrira d’uni bouclier 3». Tout à l’heure des ailes, maintenant un bouclier ; mais en Dieu il n’y a ni ailes ni bouclier, et si cette protection était réellement l’une ou l’autre, une aile pourrait-elle être un bouclier, ou un bouclier une aile ? Mais comme cela se dit en figure, cette protection est comparée tantôt à des ailes, tantôt à un boucher. Si le Christ était réellement un rocher,

1. Matth. XIII, 37. — 2. Jean, I, 14. — 3. Ps. XC, 5.

il ne serait pas un lion; et s’il était un lion, il ne serait pas un agneau : mais il est tout ensemble et lion 1, et agneau 2, et pierre 3,et même un taureau; et toute autre dénomination semblable, parce qu’il n’est à proprement parler, ni pierre, ni lion, ni agneau, ni taureau, mais Jésus-Christ Sauveur de tous les hommes. Ces noms sont des métaphores, et non point des dénominations réelles. « Sa vérité », dit le Psalmiste , « m’environnera ». Sa vérité est comme un bouclier, elle ne confond point ceux qui espèrent en eux-mêmes avec ceux qui espèrent en Dieu. Il y a pécheur et pécheur : Donne-moi un pécheur confiant en lui-même, dédaigneux, n’accusant point ses fautes, et il dira: Si mes péchés déplaisaient à Dieu, il ne me laisserait point la vie. Un autre n’osait lever les yeux, mais frappait sa poitrine en disant: «Seigneur, soyez-moi propice, à moi pécheur 4». L’un était pécheur comme l’autre était pécheur; mais l’un raillait, l’autre pleurait. L’un dé. daignait, l’autre avouait ses fautes. Or, la vérité de Dieu, qui ne fait acception de personne, discerne le pénitent de l’homme qui avoue sa faute, l’homme humble de l’homme superbe, l’homme qui compte sur lui-même de l’homme qui compte sur Dieu. Donc «sa tu vérité te couvrira d’un bouclier ».

7. « Tu ne redouteras ni les frayeurs de la nuit, ni la flèche qui vole pendant le jour, ni la contagion qui se glisse dans les tu ténèbres, ni la ruine et le démon de midi ». Les deux dernières expressions ne sont que la répétition des deux premières. « Tu ne redouteras ni les frayeurs de la nuit, ni la flèche qui vole pendant le jour 5», dit le Prophète; or, la frayeur de la nuit est répétée dans cette parole : tu ne craindras point « la contagion qui se glisse dans les ténèbre », de même que la flèche qui vole pendant le jour, dans la « ruine et le démon de midi ».  Qu’avons-nous donc à redouter la nuit, qu’avons-nous à redouter le jour? Pécher par ignorance, c’est pécher pendant la nuit : de même que pécher sciemment, c’est pécher pendant le jour. Les premiers péchés qu’il exprime sont les plus légers, ceux qu’il énonce dans sa répétition sont plus graves. Redoublez d’attention, afin que je puisse vous exposer ceci autant que Dieu me le permettra : c’est un passage obscur, mais il

1. Apoc. V, 5.— 2. Jean, I, 29.— 3. Actes, IV, 10, 11.— 4. Luc, XVIII, 13. — 5. Ps. XC, 6.

357

vous sera utile quand je vous l’aurai expliqué. Cette tentation qui est légère pour ceux qui sont ignorants, le Prophète l’appelle une frayeur de nuit, et celle qui est légère pour aux qui connaissent le mal, une flèche qui vole pendant le jour. Quelles sont les tentations légères? Celles qui ne sont ni durables ni entraînantes, de manière à nous contraindre, mais qui passent aussitôt qu’on les a évitées. Ces tentations toutefois deviennent graves, quand la persécution est violente, quand elle effraie les ignorants, c’est-à-dire ceux qui ne sont pas encore affermis dans la toi, qui ne savent point encore qu’ils ne sont chrétiens que pour espérer la vie éternelle, et quand les maux du temps commencent à leur peser, ils se croient abandonnés par le Christ, et s’imaginent qu’ils n’ont rien à gagner dans le Christianisme ; ils ne savent point, dis-je, qu’ils ne sont chrétiens que pour surmonter le présent et mettre leur espoir dans l’avenir: ils sont donc surpris par l’air contagieux qui circule dans les ténèbres, et en deviennent la proie. Il en est d’autres qui savent qu’ils sont appelés à l’espérance des biens à venir, parce que les promesses de Dieu ne regardent ni cette terre ni cette vie, et qu’il faut surmonter toutes les épreuves de cette vie, afin de recevoir et d’acquérir ce que Dieu nous a promis pour l’éternité. Ils savent tout cela, mais quand la persécution devient violente, avec ses menaces, ses peines, ses tourments, ils succombent; et comme ils le font sciemment, ils tombent dans le jour.

8. Mais pourquoi au milieu du jour? Parce que c’est au plus fort de la persécution, comme on appelle midi les plus grandes chaleurs. Que votre charité écoute la preuve qu’en donnent les saintes Ecritures. Dans la parabole du semeur, le Seigneur nous dit qu’il alla semer son grain , qu’une partie tomba sur le grand chemin, une autre dans des endroits pierreux, une autre parmi les épines; puis il veut bien nous exposer cette parabole, et en parlant des endroits pierreux, il dit: « Ceux-là écoutent la parole, s’en réjouissent sur-le-champ, puis se scandalisent aussitôt quand la parole éprouve une première persécution ». Qu’avait-il dit de la semence qui tombait sur le terrain pierreux? « Le soleil se lève », dit le Sauveur, « et ils se dessèchent parce qu’ils n’ont pas une profonde racine. Ceux-là donc se réjouissent

357

de la parole pendant une heure, et « quand la persécution s’élève contre la parole, ils se dessèchent 1».

Pourquoi se dessécher? tu Parce qu’ils n’ont pas une racine « bien affermie». Quelle racine? la charité. Car l’Apôtre veut « nous enraciner, nous affermir dans la charité 2 ».

De même en effet que la convoitise est ha source de tous les maux 3, la charité est la source de tous les biens. Vous le savez, on vous l’a dit souvent. Mais pourquoi vous le rappeler encore? Afin de vous faire comprendre que dans notre psaume, le démon de midi signifie la violence de la persécution. C’est ainsi que le Seigneur a dit : « Le soleil s’est levé, l’herbe a séché, parce qu’elle n’était point enracinée ». Puis, expliquant ce que signifie l’herbe que dessèche le soleil, il ajoute qu’ils ne peuvent tenir sous les feux de la persécution, « puisqu’ils n’ont point une racine profonde ». Nous avons donc raison d’entendre par le démon de midi, une persécution violente. Trouvez bon, mes frères, que je vous rappelle ce que fut jadis cette persécution dont le Seigneur a délivré son Eglise. D’abord les empereurs et les rois du monde crurent qu’au moyen de la persécution, ils effaceraient le nom du Christ, et le nom des chrétiens, et ils ordonnèrent que l’on frappât de mort quiconque oserait se dire chrétien. Alors tout homme qui craignait la mort nia qu’il fût chrétien; mais comme il connaissait son crime, il était percé par la flèche qui vole pendant le jour. Quant à celui qui, peu soucieux de cette vie présente, et plein d’espérance pour la vie éternelle, évitait la flèche qui vole pendant le jour, celui-là confessait la foi de Jésus-Christ, et le coup qui frappait son corps délivrait son âme. Il passait dans le repos, au sein de Dieu, attendant que la résurrection des morts vînt délivrer son corps : il échappait ainsi à la tentation, ou à la flèche qui vole pendant le jour. C’était donc une flèche qui volait pendant le jour, que cette parole: Que tout homme qui se déclarera chrétien, soit frappé de mort. Ce n’était pas néanmoins encore le démon de midi, sévissant dans une persécution violente, et attisant un brasier que ne pouvaient supporter les plus forts. Ecoutez ce qui suivit. Nos ennemis, voyant qu’un grand nombre couraient au martyre, et que plus on faisait de victimes, plus augmentait

1. Matth. XIII, 3-23, — 2. Ephés. III, 17. — 3. I Tim. VI, 10.

358

le nombre des chrétiens, se dirent en eux-mêmes: Il nous faudra tuer le genre humain, tant sont nombreux ceux qui ont cette croyance, et si nous les égorgeons tous, nul ne demeurera sur la terre. Le soleil alors versa tous ses feux, la fournaise fut embrasée. Ecoutez les nouvelles ordonnances: auparavant ils avaient dit : Mort à celui qui se déclarera chrétien ; ils dirent ensuite: Quiconque se déclarera chrétien sera mis sur le chevalet et torturé, jusqu’à ce qu’il renoncera au Christ 1. Comparez et la flèche qui vole pendant le jour, et le démon du midi. Qu’était-ce que cette flèche volant pendant le jour? Mort à celui qui se déclarera chrétien. Quel fidèle ne l’eût pas évitée par une mort prompte? Quant à celle-ci:

S’il se déclare chrétien, qu’il ne soit point mis à mort, mais mis à la torture, jusqu’à ce qu’il abjure le christianisme, s’il abjure qu’il soit renvoyé; c’est le démon du midi. Plusieurs de ceux qui n’avaient point abjuré manquaient de force dans les tourments; on les torturait jusqu’à l’abjuration, Que pouvait faire un coup d’épée à ceux qui persévéraient à n’abjurer point le Christ? Un même coup jetait le corps à terre, et l’âme devant Dieu. Voilà ce que faisaient encore de longs tourments. Mais où trouver un courage qui pût braver des supplices aussi atroces et aussi longs? Beaucoup succombèrent; et ceux-là succombèrent, je crois, qui comptaient sur eux-mêmes, qui n’habitaient point dans le secours du Seigneur, dans la protection du Dieu du ciel; qui ne dirent point au Seigneur : « Vous êtes mon appui »; qui n’espérèrent point à l’ombre de ses ailes, et se confièrent trop en leurs propres forces. Ils furent rejetés de Dieu, qui voulut leur montrer que c’est lui qui protège, lui qui proportionne l’épreuve, lui qui permet qu’elle nous arrive, seulement à proportion de nos forces.

9. Beaucoup donc furent vaincus par le démon du midi. Voulez-vous en connaître le nombre? Le Prophète nous le dit ensuite « Il en tombera mille à votre côté, et dix mille à votre droite; mais il n’approchera tu point de vous 2 ». A qui s’adressent ces paroles? A qui, mes frères, sinon à Notre-Seigneur Jésus-Christ? Car Notre-Seigneur Jésus n’est pas seulement en lui-même, il est encore en nous. Rappelez-vous ces mots :

1. Tertull. Apolog. c. 2. — 2. Ps. XC, 7.

« Saul, Saul, pourquoi me persécuter 1? »Lorsque nul ne le touchait, et que pourtant il disait : tu Pourquoi me persécuter e, n’est-ce point parce qu’il se regardait en nous? Quand il disait encore : « Ce que l’on fait au tu moindre des miens, on le fait à moi-même 2»; ne se regardait-il point en nous? Car il n’y a pas de division entre les membres, entre la tête et le corps. Qu’est-ce à dire la tête et le corps? Le Sauveur et son Eglise. Comment donc est-il dit : « Mille tomberont tu à votre côté, et dix mille à votre droite?» Ils tomberont sous le démon du midi. Il est terrible, mes frères, de tomber à côté du Christ, de tomber à la droite du Christ. Comment tomber à côté de lui? Pourquoi les uns à côté, les autres à droite? Pourquoi dix mille à droite, et mille à côté? Qu’est-ce que mille à côté?

Car ces mille sont moins nombreux que les dix mille qui tomberont à droite. Quels sont-ils? Dans un instant tout sera clair : au nom du Christ, nous l’allons développer. Le Christ a promis à quelques-uns qu’ils jugeront avec lui; c’est-à-dire aux Apôtres qui ont tout quitté pour le suivre. Car Pierre lui disait : « Voilà que nous avons tout quitté, et vous avons suivi »; et le Sauveur leur fit cette promesse : « Vous serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël 3». Ne croyez point que cette promesse du Seigneur soit pour eux seuls. S’il n’y a là que douze trônes, où donc siégera Paul qui a travaillé plus qu’eux tous 4?Cari est le treizième Apôtre. Judas est tombé du nombre des douze, et à sa place on a mis Matthias, comme nous le voyons dans les Actes 5. Ainsi furent complétés les douze trônes. Or, n’y verra-t-on point s’asseoir celui qui a travaillé plus que les autres? Ces trônes au nombre de douze ne désigneraient-ils point un tribunal parfait? Car des milliers seront assis sur dix siéges. Mais comment, me dira-t-on, prouver que Paul siégera parmi les juges? Ecoutez sa parole : « Ne savez-vous point que tu nous jugerons les anges 6? » « Nous jugerons », dit-il. Il n’hésite point dans cette confiance qui lui persuade qu’il doit se compter parmi ceux qui jugeront avec le Christ. Mais ceux qui jugeront avec le Christ, sont les princes de l’Eglise, les parfaits. C’est à eux qu’il est dit : « Si tu veux être parfait,

1. Act. IX, 4. — 2. Matth. XXV, 40. — 3. Id. XIX, 27, 28.— 4. I Cor. XV, 10, — 5. Act. I, 15-26. — 6. I Cor. VI, 3.

359

va vendre tout ce que tu possèdes, et donne-le aux pauvres 1». Qu’est-ce à dire: « Veux-tu être parfait? » Veux-tu juger et n’être point jugé? Celui qui entendit cette parole s’en alla triste; mais beaucoup ont suivi ce conseil, et le suivent encore aujourd’hui: donc ils jugeront avec le Christ. Beaucoup cependant se promettent de juger avec le Christ, par cela même qu’ils ont tout quitté pour le suivre; mais ils ont confiance en eux-mêmes, ils ont une enflure et un orgueil que Dieu seul peut connaître, et ils ne peuvent se dérober au démon de midi, c’est-à-dire éviter la chute dans une violente persécution. Il y en avait beaucoup alors qui avaient donné aux pauvres tous leurs biens, qui s’étaient promis de siéger avec le Christ, de juger les nations, et qui, sous le feu de la persécution, ou sous le démon de midi faiblirent dans les tourments, et abjurèrent le Christ. Ils sont tombés à ses côtés, tombés alors qu’ils allaient s’asseoir avec le Christ pour juger le monde.

10. Disons maintenant ceux qui tombent à sa droite. Vous le savez, mes frères, quand apparaîtra le tribunal où jugeront avec le Christ ceux qui auront voulu être et qui auront été réellement parfaits, enracinés et affermis dans la charité, sans se dessécher au soleil et au démon du midi, voici ce que fera le Seigneur : « Toutes les nations seront rassemblées devant lui, et il les partagera comme un berger sépare les brebis des boucs, et il mettra les brebis à sa droite et les boucs à sa gauche 2 », et ils seront jugés. Les juges seront nombreux, mais bien moins nombreux que ceux qui se tiendront devant le tribunal; car les uns sont désignés par le nombre de mille, et les autres par celui de dix mille. Que dira le Christ à ceux de droite ? « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai été étranger, et vous m’avez recueilli ». Il est clair qu’il tiendra ce langage à ceux qui ont eu des biens en ce monde afin d’accomplir ces oeuvres de charité. Car ceux-ci régneront avec ceux-là; les uns sont comme les soldats, les autres comme les fournisseurs des vivres ; mais soldats et fournisseurs forment un même royaume, sous un seul chef. Au soldat le courage, au fournisseur le dévouement : le soldat courageux combat le démon par ses prières, et le fournisseur dévoué prépare les vivres au soldat.

1. Matth. XIX, 21, 22, — 2. Id. XXV, 22-33.

Que votre charité veuille bien le comprendre. Au dernier jour enfin ceux qui seront placés à droite, entendront ces paroles : « Venez, tu bénis de mon Père, recevez le royaume qui tu vous est préparé dès l’origine du monde ».

Il en était beaucoup en ce moment, quand s’alluma le feu de la persécution, quand se fit sentir le démon de midi, il en était beaucoup qui se promettaient de juger avec le Christ; mais impuissants à supporter la violence de la persécution, ils sont tombés à son côté; d’autres ne se promettaient point d’être assis parmi les juges, mais se promettaient pour prix de leurs aumônes d’être à la droite, et pensaient que le Christ leur dirait : « Venez, tu bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde». Mais comme ils sont en grand nombre ceux qui seront frustrés de leur espérance d’être assis parmi les juges, et bien plus nombreux encore ceux qui n’obtiendront point d’être à la droite comme ils l’espéraient, le Prophète s’écrie en s’adressant au Christ : tu « en tombera mille à votre côté, et dix mille à votre droite». Mais comme beaucoup d’autres qui n’ont eu pour les choses temporelles aucun souci, seront alors avec le Christ, qui sera en eux comme dans ses membres, te Prophète ajoute : « Mais le mal n’approchera point de vous ». N’est-ce qu’à la tête qu’il dit : « N’approchera point? » Non assurément: mais il n’approchera ni de Pierre, ni de Paul, ni de tous les Apôtres, ni de tous les martyrs, qui n’ont point cédé aux tourments. Comment donc tu n’en approchera-t-il point? e Pourquoi dès lors ces tortures? Le mal ne s’est approché que de leur chair, et non du siége de leur foi. Cette foi donc était à l’abri de la crainte et des tourments. Qu’on les torture, l’effroi n’a aucun accès auprès d’eux; qu’on les torture, et ils se riront des tourments, dans leur confiance en celui qui a vaincu le premier afin que les autres pussent vaincre. Or, quels sont les vainqueurs, sinon ceux qui n’ont point compté sur eux-mêmes? Et remarquez bien ceci, mes bien-aimés; c’est ce qui a fait dire au Prophète tout ce qui précède:

« Il dira au Seigneur : Vous êtes mon appui et tu mon refuge »; et: «J’espérerai en lui. Car c’est lui qui me délivrera du filet des chasseurs». « Il me délivrera », et non pas moi. « Il me fera un ombrage entre ses épaules ». Mais quand? Quand tu « espéreras sous ses ailes, (360 ) sa vérité te couvrira d’un bouclier ». Parce que tu as compté sur lui et que tu as mis en lui tout ton espoir, voici, dit le Prophète: quoi donc? « Tu n’auras point à craindre des frayeurs de la nuit, ni de la flèche qui vole tu pendant le jour, ni le mal qui se glisse dans tu les ténèbres, ni la ruine et le démon de  midi 1». Quel est celui qui ne craindra point? Celui qui ne compte point sur lui, mais sur le Christ. Quant à ceux qui présument d’eux-mêmes, bien qu’ils aient espéré s’asseoir à côté du Christ, pour juger, bien qu’ils se soient promis d’être à sa droite, et d’entendre ces paroles : « Venez, bénis de mon Père, et recevez le royaume qui vous est tu préparé dès l’origine du monde 2»; voilà qu’est venu le démon de midi, c’est-à-dire que le feu de la persécution s’est allumé dans sa violence, et sous le coup de l’effroi, ils sont déçus dans leur espérance de juger; c’est d’eux qu’il est dit : « Mille tomberont à côté de vous ». D’autres seront déçus dans l’espoir d’une récompense de leurs bons offices, et c’est d’eux qu’il est dit: « Dix mille tomberont à votre droite » . « Quant à vous», qui êtes la tête et le corps, la ruine et le démon de midi « n’approchera point de vous », parce que le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 3.

11. « Toutefois, vous jetterez les yeux autour de vous, et vous verrez ce qu’on rendra aux pécheurs 4». Qu’est-ce à dire ? Pourquoi cette expression « toutefois ?» Parce que les impies ont pu accabler vos serviteurs de leur orgueil, parce qu’ils ont pu persécuter vos serviteurs. Après avoir persécuté vos serviteurs, doivent-ils donc demeurer impunis? Non,assurément. Quoique vous l’ayez permis, Seigneur, et que vos saints aient mérité par là leurs couronnes : « Toutefois, vous jetterez les yeux autour de vous, et vous verrez le sort des impies ». Ils recueilleront alors le mal qu’ils ont voulu, et non le bien que, sans

1. Ps. XC, 2-6. — 2. Matth. XXV, 31.— 3. II Tim. II, 19.— 4. Ps. XC, 8.

le savoir, ils ont procuré. Il nous faut maintenant les yeux de la foi, pour voir qu’ils s’élèvent dans le temps pour pleurer dans l’éternité, et que si Dieu leur laisse pour un temps le pouvoir contre ses serviteurs, il leur dira un jour : « Allez au feu éternel, qui est préparé au diable et à ses anges 1». Mais pour peu que l’on ait ces yeux de la foi dont il est dit : « Vous verrez de vos yeux o; il n’est pas sans importance de voir l’impie florissant sur la terre, de tenir les yeux sur lui, afin de considérer par la foi ce qu’il souffrira enfin, s’il ne se corrige point : car ceux qui veulent tonner maintenant sont ensuite foudroyés. « Toutefois vous jetterez les yeux, et vous verrez le sort des impies ».

12. « Car c’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance ». Voilà qu’il en vient à ce qui l’a préservé de sa ruine et du démon de midi: « C’est que vous êtes, Seigneur, mon espérance , vous avez placé très-haut votre demeure 2 ». Qu’est-ce à dire que votre séjour est dans les hauteurs ? Il en est beaucoup qui cherchent en Dieu un abri contre les troubles du temps. Or, il est fort élevé, il est dans le secret, cet asile de Dieu, qui nous abritera contre la colère à venir. Il est intérieur tu cet asile que vous avez établi très-haut. « De vous n’approcheront point les maux, et le fléau n’abordera point votre tabernacle, « Car Dieu a donné à ses anges ordre de tu vous garder dans toutes vos voies, Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne vous heurtiez contre la pierre ». Telles sont les paroles dont se servit le diable pour tenter Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais parce qu’il faut les considérer avec plus d’attention , remettons-les à demain, puisque demain je dois vous parler encore. Nous reprendrons cet endroit du psaume, afin de vous éviter l’ennui : en trop abrégeant, dans ces difficultés, nous ne pourrions nous faire comprendre.

1. Matth. XXV, 41. — 2. Ps. XC, 9.

Haut du document

DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XC.

LES TENTATIONS.

SUITE DU DISCOURS PRÉCÉDENT.

En Jésus-Christ il y a la tête ou l’homme parfait né de Marie, et le corps ou l’Eglise, qui commence en Abel pour embrasser dans son unité tous ceux qui croiront au Christ. Le roi de cette Eglise s’est fait notre voie, afin que nous marchions en lui. C’est pour cela qu’une prophétie passe souvent, sans transition, du Christ à l’Eglise, de la tête au corps. Résumons ce que nous avons dit hier, et parlons de ce refuge placé bien haut, et que le mal n’atteindra point, c’est-à-dire du Seigneur qui est ressuscité pour ne plus mourir, et afin de nous prêcher la résurrection. Le mal ne t’atteint pas dans son tabernacle ou dans sa chair, puisqu’il a combattu pour nous en cette chair; une fois ressuscité il n’est plus assujetti à la douleur, ni à la sort. Si donc il voulut être baptisé, s’il jeûna, c’est pour nous qui sommes ses membres. Il pouvait faire ce que lui proposa le démon, changer les pierres en pain, lui qui multiplia les pains au désert, et qui avec des pierres fait des enfants d’Abraham. D’une part donc il nous instruit par la tentation qu’il subit, et d’autre part il réserve à notre fidélité une récompense. Le diable te dira Si tu étais chrétien, Dieu ne te laisserait point si pauvre.

— J’ai pour pain la parole de Dieu. — Tu ferais des miracles ; ce fut le piège de Simon. Arrière l’orgueil et l’hypocrisie, le Christ n’y repose point sa tête. Soyons humbles d’abord et souffrons ensuite avec patience. Les Anges portèrent le Seigneur à l’ascension; il envoya ensuite l’Esprit-Saint qui abrogea la loi gravée sur la pierre, alla que les pieds du Sauveur ou ses Apôtres ne heurtassent contre celte pierre en allant prêcher aux nations. Trois fois le Christ demanda une protestation d’amour au disciple qui l’avait renié par crainte. Le diable est tantôt lion, quand il sévit contre les martyrs; tantôt dragon, quand il séduit par l’hérésie.

Cherchons en Dieu un refuge, et nous marcherons sur l’un et sur l’autre. Et il nous donnera de longs jours, ou la vie éternelle, si nous mettions en lui nos coeurs.

1. Vous vous souvenez, je n’en doute nullement, mes frères, qui assistiez au sermon d’hier, que le temps trop court nous empêcha de terminer le psaume dont nous avions commencé l’explication, et que le reste fut remis pour aujourd’hui. Voilà ce que vous savez, vous qui assistiez hier; et ce qu’il vous faut apprendre, vous qui n’y assistiez pas. C’est dans ce dessein que nous avons fait lire le passage de l’Evangile qui rapporte la tentation du Sauveur, et les paroles du psaume que vous avez entendues 1. Le Christ a donc passé par la tentation, afin que le chrétien ne fût point vaincu par le tentateur. Lui, notre maître, a voulu passer par toutes les tentations auxquelles nous sommes assujettis; comme il a voulu mourir parce que nous sommes tributaires de la mort, et ressusciter, parce que nous devons ressusciter,Car, tout ce qu’a montré dans son humanité celui qui étant ce même Dieu par qui nous avons été faits, est devenu homme à cause de nous, il l’a fait pour nous instruire. Souvent je l’ai dit à votre charité, et je ne rougis point de vous le répéter, afin qu’un si grand nombre d’entre vous, qui ne peuvent lire, ou qui n’en ont pas le loisir, suppléent à leur impuissance en nous écoutant,

1. Matth. IV, 6.

et n’oublient point la foi qui doit les sauver. Que plusieurs se fatiguent de nos répétitions, pourvu que les autres en soient édifiés. Il en est beaucoup, nous le savons, qui, doués d’une heureuse mémoire, et lecteurs assidus des saintes Ecritures, savent ce que nous allons dire, et peut-être exigent-ils de nous ce qu’ils ne savent point encore. En dépit de leur promptitude, ils doivent se souvenir que la marche des autres est plus lente. Quand deux voyageurs marchent ensemble, et que l’un d’eux est plus prompt, l’autre plus lent, c’est le plus prompt qui doit s’accommoder à l’autre, et non le plus lent; car si le plus léger déployait toute son agilité, l’autre ne saurait le suivre. C’est donc au plus prompt à ralentir sa marche, afin de ne laisser point son compagnon en arrière. Voilà, dis-je, ce que je vous ai répété souvent; et je vous le répète encore: comme l’a dit saint Paul : « Vous écrire les mêmes choses n’est point pénible pour moi, mais avantageux pour vous 1 ». Or, en Notre-Seigneur, il y a l’homme parfait, la tête et le corps. La tête est cet homme qui est né de la vierge Marie, qui a souffert sous Ponce-Pilate, a été enseveli, est ressuscité, est monté aux cieux pour

1. Philipp. III, 1.

362

s’asseoir à la droite du Père, d’où nous l’attendons comme juge des vivants et des morts: voilà le chef de l’Eglise 1. Cette tête a pour corps l’Eglise, non celle qui est en ces lieux, mais bien celle qui est en ces lieux et dans l’univers entier: non celle qui existe maintenant, mais celle qui commence en Abel pour aller jusqu’à la fin des siècles, et embrasser tous ceux qui croiront au Christ, pour n’en former qu’un seul peuple, appartenant à une seule cité, laquelle cité est le corps du Christ, et dont le Christ est la tête. Là sont les anges, nos concitoyens. Pour nous, qui sommes étrangers, nous sommes dans la souffrance; et pour eux ils attendent dans la cité bienheureuse notre arrivée. Mais de cette cité d’où nous sommes exilés, des lettres nous sontvenues, ce sont les saintes Ecritures, qui nous engagent à vivre saintement. Que dis-je, il nous est venu des lettres? Le roi lui-même est descendu, il s’est fait notre voie dans notre pèlerinage, afin que marchant dans cette voie nous ne puissions nous égarer, ni manquer de force, ni tomber entre les mains des voleurs, ou dans les pièges qui bordent les chemins. Connaissons donc le Christ tel qu’il est tout entier avec l’Eglise; lui seul né d’une vierge, chef de l’Eglise, médiateur entre Dieu et les hommes 2, Jésus-Christ est médiateur pour réconcilier en lui tous ceux qui se sont éloignés; car il n’y a de médiateur que entre deux. Nous nous étions éloignés de la majesté de Dieu, en l’offensant par nos crimes; et le Fils a été envoyé, afin d’effacer par son sang nos péchés qui nous séparaient de lui, et de nous rendre à Dieu en s’interposant, et nous réconciliant à son Père, dont nos péchés et nos désordres nous tenaient éloignés. C’est donc lui qui est notre chef, lui Dieu égal au Père, Verbe de Dieu par qui tout a été fait 3: qui, Dieu a tout créé, homme a tout restau ré; Dieu afin de tout faire, homme afin de refaire. Voilà ce qu’il nous faut considérer en lisant le psaume.

Que votre charité soit attentive. C’est un point des plus importants que nous ayons à étudier, non-seulement pour comprendre notre psaume, mais pour en comprendre beaucoup d’autres, si vous vous attachez à cette règle. Quelquefois un psaume, et non-seulement un psaume, mais une prophétie quelconque parle du Christ seulement comme chef, et quelquefois passe du chef au

1. Ephés. V, 23. — 2. I Tim. II, 5.— 3. Jean, I, 3.

corps ou à l’Eglise, sans qu’il paraisse avoir changé de personne; car la tête ne se sépare point du corps, mais il en est parlé comme d’un seul homme. Que votre charité fasse donc attention à mes paroles. Chacun en effet connaît ce psaume relatif à la passion du Sauveur, et où il est dit: « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os: ils se sont partagé mes vêtements, et ont jeté le sort sur ma robe 1». Voilà ce que les Juifs ne peuvent entendre sans rougir; et il est de la dernière évidence que c’est là une prophétie de la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. Or, Notre-Seigneur Jésus-Christ n’avait point de péchés, et néanmoins il commence le psaume en s’écriant: « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné? Les cris de mes péchés éloignent de moi tout salut 2 ». Vous le voyez donc, il y a des paroles qui se disent du chef, et d’autres qui se disent du corps. Pécher, voilà ce qui est notre apanage; mais souffrir pour nous, voilà ce qui appartient à notre chef : or, comme il a souffert pour nous, il a effacé les dettes que nous devions acquitter pour nos péchés. Ainsi en est-il dans notre psaume.

2. Hier déjà nous avons expliqué ces versets : n’en disons qu’un mot aujourd’hui. « Celui qui habite sous l’appui du Tout-Puissant, demeure sous la protection du Dieu du ciel 3». A propos de ces versets, nous l’avons dit à votre charité, ne mettons point notre confiance en nous-mêmes, mais bien en celui qui est pour nous toute la force, La victoire nous vient en effet de son secours, et non de notre présomption. Le Dieu du ciel nous protégera donc si nous lui disons ce qui suit : « Il dira au Seigneur: Vous êtes mon appui, mon refuge et mon Dieu; en lui je veux espérer. Car c’est lui qui me délivrera des pièges des chasseurs, et de la parole amère 4 ». Nous avons dit que la crainte des paroles amères en fait tomber un grand nombre dans Je filet des chasseurs. On insulte un homme parce qu’il est chrétien; et il se repent de s’être fait chrétien, et la parole amère le fait tomber dans le piége du diable, en sorte qu’il ne demeure point comme le froment dans la grange, mais qu’il s’envole avec la paille. Quant à celui qui espère en Dieu, il échappe au piège des chasseurs et à la parole amère. Mais quelle est

1. Ps. XXI, 17, 18, 19. — 2. Id. 2. —  3. Id. XC, 1. — 4. Id. 23.

363

alors la protection de Dieu? « Il te fera un ombrage de ses épaules 1 » ; c’est-à-dire qu’il te placera sur son coeur, afin de te couvrir de ses ailes : pourvu que tu reconnaisses ta faiblesse, et que, semblable au faible poussin, lu veuilles échapper au vautour en cherchant un refuge sous les ailes de ta mère. Ces vautours sont les puissances de l’air, le diable et ses anges, qui cherchent à profiter de notre faiblesse. Fuyons sous les ailes de la sagesse notre mère, car la sagesse est devenue faiblesse à cause de nous, quand le Verbe s’est fait chair 2. Comme une poule devient faible avec ses poussins 3, afin de les couvrir de ses ailes; ainsi Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, ayant la nature de Dieu, n’a point cru que ce fût une usurpation de s’éga1er à Dieu, afin de participer à nos faiblesses, et de nous protéger sous ses ailes , s’est anéanti jusqu’à prendre la forme de l’esclave, en se rendant semblable aux hommes, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru en lui

4. « Et vous espérerez sous ses ailes. Sa vérité vous couvrira d’un bouclier, et vous ne craindrez point la frayeur de la nuit 5 ». Les tentations de l’ignorance sont les craintes nocturnes, et les péchés commis sciemment, la flèche qui vole pendant le jour. Car la nuit est l’image de l’ignorance, comme le jour le symbole de la manifestation. Or, les uns pèchent dans l’ignorance, et les autres sciemment. Pécher dans l’ignorance, c’est être supplanté par la frayeur de la nuit; pécher sciemment, c’est être percé par la flèche qui noie en plein jour. Or, quand ces chutes ont lieu dans de grandes persécutions, qui sont comme le grand jour, celui qui succombe alors, tombe sous le démon de midi. Plusieurs sont tombés sous la violence de ces feux, comme nous le disions hier, parce que dans ces persécutions cruelles, il était dit que les chrétiens seraient tourmentés jusqu’à ce qu’ils eussent abjuré le christianisme. Tandis qu’auparavant on les frappait à cause de leurs aveux, on les tourmenta ensuite jusqu’à l’abjuration. Pour un criminel, on le torture tant qu’il nie; pour les chrétiens, c’était l’aveu qu’on torturait, la négation qu’on renvoyait libre. La persécution était donc comme une fournaise ardente, et alors quiconque succombait, était la proie du démon de midi. Or, combien

1. Ps. XC, 4. — 2. Jean, I, 14. — 3. Matth. XXIII, 37. — 4. Philipp. II, 6, 7. —  5. Ps. XC, 5.

succombèrent? Beaucoup qui espéraient s’asseoir parmi les juges auprès du Christ, tombèrent à côté, ainsi que beaucoup d’autres qui comptaient sur une place à sa droite, comme ces fournisseurs de la sainte milice qui préparent des vivres, et à qui on doit dire : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger 1 »; car il y en aura beaucoup à la droite;

ceux-là ont vu leur espérance trompée; et comme ils sont là en grand nombre, c’est de là que le plus grand nombre est tombé; ceux, en effet, qui doivent siéger avec le Seigneur pour le jugement, sont moins nombreux que ceux qui se tiendront devant lui, mais dont la condition sera bien différente. Les uns seront à gauche, les autres à droite: les uns devront régner, les autres subir le châtiment; les uns entendre : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume »; les autres : « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges». Donc « le démon de midi en fera tomber mille à côté de vous, et dix mille à votre droite; mais le mal n’approchera point de vous 2 ». Qu’est-ce à dire? Le démon du midi ne vous renversera point. Quelle merveille, qu’il ne renverse pas le chef? Mais il ne renverse pas non plus ceux qui adhèrent au chef, ainsi que l’a dit l’Apôtre: « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui » ».

Il en est que Dieu a prédestinés de telle sorte qu’il connaît qu’ils appartiennent à son corps; et dès lors que la tentation ne les approche point de manière à les faire tomber, on comprend que c’est d’eux qu’il est dit : « Le mal n’approchera point de vous ». Mais de peur que les faibles ne viennent à considérer les pécheurs, à qui Dieu a laissé une telle puissance contre les chrétiens, et qu’ils ne disent: Telle est la volonté de Dieu qui laisse aux impies et aux scélérats un tel empire sur les serviteurs de Dieu; considère quelque peu de tes yeux, des yeux de la foi, et tu verras ce qui est réservé pour le dernier jour à ces impies, qui ont tant de pouvoir pour te mettre à l’épreuve. Voici la suite en effet: « Toutefois tu considéreras de tes yeux, et tu verras le sort des pécheurs 4 ».

3. « Car c’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, vous avez élevé bien haut votre  asile, et le trial n’approchera point de vous ». C’est au Seigneur que le Prophète adresse ces

1. Matth. XXV, 35.— 2. Ps. XC, 7. —  3. II Tim. II, 19.— 4. Ps. XC, 8.

364

paroles: « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance;

vous avez placé bien haut votre  asile; le mal n’approchera point de vous, et le fléau n’abordera point votre tente ». Viennent ensuite ces paroles que cita le démon, comme vous l’avez entendu 1: « Car le Seigneur a ordonné à ses anges de prendre soin de vous et de vous garder dans toutes vos démarches. Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre 2 ». A qui parle-t-il ainsi? A celui à qui il a dit : « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance ». Il n’est pas nécessaire d’expliquer à des chrétiens quel est ce Seigneur. Si leur pensée se porte sur Dieu le Père, comment les anges le prendront-ils dans leurs mains, de peur que son pied ne heurte contre la pierre ? Vous le voyez donc, le Christ Notre-Seigneur, parlant au nom de son corps, parle tout à coup de la tête. Car c’est à votre tête que s’adresse cette parole : « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, et vous avez placé bien haut votre asile.— Et vous avez placé bien haut votre asile, parce que vous êtes mon espérance ». Qu’est-ce à dire ? Que votre charité veuille bien écouter: « Car c’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance :  vous avez placé bien haut votre refuge ». Ne nous étonnons point alors des paroles qui suivent : « Le mal n’approchera point de vous, puisque vous avez élevé bien haut votre asile; et parce que cet asile est placé bien haut, le fléau non plus ne l’atteindra point ». Mais nulle part, dans l’Evangile, nous ne lisons que les anges aient porté le Seigneur, de peur que son pied ne heurtât contre la pierre. Et toutefois, c’est de lui que nous entendons ces paroles, qui sont accomplies et que le Prophète n’eût pas jetées en avant si elles n’eussent dû s’accomplir. Nous ne pouvons dire non plus que le Christ viendra de nouveau, de manière que son pied ne heurte point contre la pierre ; car il viendra pour juger. Où donc cette parole s’est-elle accomplie? Que votre charité veuille bien écouter.

4. Entendons d’abord ces versets : « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon refuge, vous avez élevé bien haut votre asile ». Le genre humain savait que l’homme mourrait, mais non qu’il ressusciterait ; il savait ce qu’il

1. Matth. IV, 12. — 2. Ps. XC, 9-12.

fallait craindre, et non ce qu’il fallait espérer. Celui dès lors qui nous avait infligé un châtiment dans la crainte de la mort, voulut nous donner ensuite l’espérance de la résurrection comme un gage de la vie éternelle, et Notre-Seigneur Jésus-Christ ressuscita le premier. Il mourut après beaucoup d’autres, et ressuscita avant tous. Il souffrit en mourant ce que beaucoup d’autres avaient souffert; et il fit en ressuscitant ce que nul n’avait fait avant lui. Quand est-ce en effet que l’Eglise recevra cette grâce, sinon à la fin ? Le chef a fait voir ce que doivent espérer les membres : et votre charité comprend ce qu’ils se disent mutuellement. Que 1’Eglise donc dise à Jésus-Christ son Seigneur, qu’elle dise alors à la tête: « Parce que j’ai mis en vous mon espérance, ô mon Dieu, vous avez placé bien haut votre asile »

: c’est-à-dire, vous êtes ressuscité, vous êtes monté au ciel, afin d’élever bien haut votre refuge, et de devenir ainsi mon espérance, quand je n’espérais que dans la terre et ne croyais point à ma résurrection: je crois maintenant que ma tête est montée au ciel, et que les membres doivent la suivre un jour. Il me semble que la lumière se fait dans ces paroles: « Parce que vous êtes mon  espérance, ô mon Dieu, vous avez élevé bien haut votre refuge».

Plus clairement encore: Afin de me donner à la résurrection une espérance que je n’avais pas, vous êtes ressuscité le premier, pour me faire espérer de vous suivre où vous m’avez précédé. C’est le langage de l’Eglise à son Seigneur, la voix du corps à la tête.

5. Ne nous étonnons donc point que «les maux n’approchent point de vous, que les fléaux n’arrivent point à votre tente ». La tente du Christ est sa chair. Le Verbe a habité dans la chair 1, et la chair est devenue une tente pour Dieu. C’est dans ce tabernacle que notre Chef a combattu pour nous; dans ce tabernacle qu’il a subi la tentation de l’ennemi, afin de raffermir le soldat. Et comme il a rendu sa chair visible pour nos yeux, puisque nos yeux se plaisent à voir le jour, et qu’ils trouvent leur joie dans cette lumière sensible, comme il a mis sa chair en évidence, de manière que chacun pût la voir; voilà que le Psalmiste s’écrie : « Il a placé son tabernacle dans le soleil ». Qu’est-ce à dire « dans le soleil? » Il l’a manifestée; il l’a mise

1. Jean, I, 14.

en évidence, et dans cette lumière terrestre, dans cette lumière qui du ciel se répand sur la terre; c’est là qu’il a placé son tabernacle. Mais comment y mettrait-il sa tente, s’il ne sortait comme le jeune époux de son lit nuptial? Car voilà ce qui vient après ces paroles : « Il a placé son tabernacle dans le soleil ». Et comme si on lui demandait comment? « Semblable au jeune époux », répond-il, « qui sort du lit nuptial, il a bondi comme un géant pour parcourir sa carrière 1». Le tabernacle est donc le même que l’épouse. Le Verbe est l’Epoux, la chair l’Epouse, et le lit nuptial est le sein de la Vierge. Et que dit l’Apôtre? « Ils seront deux dans une même chair: c’est là un grand sacrement, ce que j’entends du Christ et de l’Eglise 2». Que dit lui-même le Seigneur dans l’Evangile ? « Ils ne sont donc plus deux, mais une seule chair 3» : de deux choses une seule, du Verbe et de la chair, un seul homme, un seul Dieu. Sur la terre les fléaux se sont approchés de ce tabernacle, car il est évident que le Seigneur fut flagellé

4. Mais a-t-il subi la flagellation dans le ciel? Pourquoi non ? Parce qu’il a placé bien haut son refuge, afin d’être notre espérance; et le mal n’approchera point de lui, et le fléau n’abordera point son tabernacle. Il est bien haut dans les cieux, mais il a les pieds sur la terre. La tête est dans les cieux, le corps ici-bas. Or, quand Saul foulait et meurtrissait les pieds, la tête cria : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 5? » Voilà que nul ne persécute la tête, que la tête est dans le ciel : « et le Christ, une fois ressuscité ne meurt plus, la mort n’aura plus d’empire sur lui 6: le mal n’approchera plus de vous, le fléau n’atteindra point votre tente ». Mais gardons-nous de croire que la tête est séparée du corps ; séparée quant aux lieux, ils sont unis par la charité: et c’est la tendresse de cette charité qui cria du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter? » Sa voix tonnante renversa le persécuteur que relevait une main miséricordieuse. Et alors le persécuteur du Christ devint membre du Christ, afin d’endurer ce qu’il faisait souffrir.

6. Quoi donc! mes frères, qu’est-il dit de notre chef? « C’est vous, Seigneur, qui êtes mon espérance, vous avez placé bien haut votre asile. Le mal n’approchera point de

1.  Ps. XVIII, 6.— 2. Ephés. V ,31, 32.— 3. Matth. XIX, 6.— 4. Id. XXVII, 26.— 5. Act , IX, 4. — 6. Rom. VI, 9.

365

vous, et le fléau n’abordera point votre tabernacle ».

Voilà ce qui est dit : « Car Dieu a commandé à ses anges de prendre soin de vous, de vous garder dans toutes vos voies ». Vous l’avez entendu à la lecture de l’Evangile 1; écoutez encore: Notre-Seigneur fut baptisé, et il jeûna. Pourquoi baptisé? Afin que nous ne pussions dédaigner le baptême.

Quand Jean lui-même disait au Seigneur: « Vous venez à moi pour être baptisé, et c’est moi qui dois être baptisé par vous»; et que le Seigneur lui répondait : « Laissez-moi, car il nous faut accomplir toute justice 2» ; il voulait donc passer par l’humilité, être purifié de souillures qu’il n’avait point. Pourquoi? pour confondre l’orgueil de ceux qui devaient venir. On trouve quelquefois, en effet, un catéchumène plus instruit et plus vertueux que beaucoup de fidèles; il voit beaucoup de baptisés qui sont ignorants, qui ne vivent pas aussi bien que lui, avec moins de continence et moins de chasteté; il voit que lui-même renonce au mariage, quand quelque fidèle use du mariage avec intempérance, s’il ne devient fornicateur : il peut alors lever la tête avec orgueil, et dire . Qu’ai-je besoin d’être baptisé, d’avoir ce qu’a ce fidèle, bien moins avancé que moi en science et en vertu? Le Seigneur lui répond : En quoi le devances-tu? de combien le devances-tu? Autant que moi même je suis au-dessus de toi? « Le serviteur n’est point au-dessus de son Seigneur, ni le disciple au-dessus de son maître; qu’il suffise au serviteur d’être comme son Seigneur, et au disciple comme son maître 3 ». Ne t’élève pas au point de dédaigner le baptême. Tu recevras le baptême de ton maître, et moi j’ai recherché le baptême du serviteur. Le Seigneur fut donc baptisé, puis tenté après son baptême, et il jeûna pendant ces quarante jours mystérieux dont je vous ai parlé souvent. On ne saurait tout dire en une seule fois, et user ainsi un temps nécessaire. Après quarante jours il eut faim, lui qui pouvait n’avoir jamais faim ; mais comment eût-il pu être tenté? Et s’il n’eût pas triomphé du tentateur, comment apprendrais-tu à le combattre? Il eut donc faim, et alors le tentateur : « Dis que ces pierres deviennent du pain, si tu es Fils de Dieu 4 ». Etait-il si difficile à Notre-Seigneur Jésus-Christ de changer des pierres en

1. Matth. IV, 1-11.— 2. Id. 10, 14, 15.— 3. Id. X, 24, 25.— 4. Id.IV, 3.

366

pain, lui qui rassasia tant de milliers de personnes avec cinq pains seulement 1? Ce pain, il le fit de rien. D’où vint en effet celte nourriture qui suffit à soutenir tant de milliers de personnes? Le Seigneur avait dans ses mains une source de pain, et il n’y a là rien d’étonnant; car celui qui, avec cinq pains, put nourrir tant de milliers d’hommes, est aussi celui qui, avec quelques grains, fait naître chaque jour d’abondantes moissons. Ce sont là les miracles du Seigneur, que l’on ne considère point parce qu’ils sont ordinaires. Comment donc, mes frères, eût-il été impossible au Seigneur de faire du pain avec des pierres, quand avec des pierres il fait des hommes? Jean-Baptiste l’a dit : « Dieu peut de ces pierres mêmes susciter des enfants  d’Abraham ». Pourquoi donc ne le fit-il pas alors? Afin de t’apprendre à riposter au tentateur, lorsque dans certaines angoisses, il te fait des suggestions: situ étais chrétien, si tu étais vraiment l’homme du Christ, t’abandonnerait-il en cette occasion? Ne t’enverrait-il pas du secours? Médecin il tranche, puis il délaisse, mais ce n’est point là uni abandon. De même il n’exauce point Paul lui-même, parce qu’il l’exauçait alors. Car Paul nous dit qu’il ne fut point exaucé, au sujet de cet aiguillon de la chair, de cet ange de Satan qui le souffletait : « J’ai prié trois fois le Seigneur », nous dit-il, « afin qu’il l’éloignât de moi; et il m’a répondu : Ma grâce te suffit, car c’est dans l’infirmité que la vertu se fortifie 3 ». C’est connue si l’on disait à un médecin qui vient de nous appliquer un remède violent : cet emplâtre me gêne, ôtez-le, s’il vous plaît. Non, dit le médecin, il doit demeurer là longtemps, autrement point de guérison pour vous. Le médecin n’agit point selon la volonté du malade, mais dans le sens de sa guérison. Courage donc, mes frères! surtout quand le Seigneur vous éprouve par la pauvreté, afin de vous affliger et de vous instruire, pendant qu’il vous prépare et vous réserve l’héritage éternel; ne laissez point alors le diable vous faire ces suggestions : Si tu étais juste, ne t’enverrait-il point comme à Eue du pain par un corbeau 4? Où est la vérité de cette parole:

« Je n’ai jamais vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain 5? » Réponds à

1. Matth. XIV, 17-21.— 2. Id. III, 9.— 3. II Cor. XII, 7-9.— 4. III Rois, XVII, 6 — 5. Ps. XXXVI, 25.

Satan : L’Ecriture a dit vrai : « Je n’ai jamais vu le juste abandonné, ni ses enfants mendier leur pain »; j’ai mon pain que tu ne connais pas. Quel pain? Ecoute le Seigneur: « L’homme ne vit pas seulement de pain, mais de toute parole de Dieu 1». Penses-tu que la parole de Dieu n’est pas un pain? Si ce Verbe de Dieu, par qui tout a été fait, n’était pas un pain, il ne dirait pas : « Je suis le pain vivant descendu du ciel 2 ». Tu sais donc maintenant ce que tu répondras au tentateur dans l’épreuve de la faim.

7. Mais s’il te suggère une autre tentation, et te dit : Si tu étais chrétien, tu ferais des miracles comme en ont fait d’autres chrétiens; que feras-tu? Sous l’empire de cette pensée, tu en viendrais à tenter le Seigneur ton Dieu, et à dire à ce Dieu Notre-Seigneur: Si je suis chrétien, et si je suis agréable à vos yeux, si vous daigniez me compter au nombre de vos serviteurs, que je fasse donc quelque miracle comme vos saints en ont tant fait si souvent? C’est là tenter Dieu, comme si tu n’étais chrétien qu’à la condition de faire des prodiges. Ce désir en a fait tomber beaucoup d’autres : c’est là ce que Simon demandait aux Apôtres, quand il voulait à prix d’argent acheter le Saint-Esprit

3. Il fut ambitieux de cette puissance des prodiges, mais non ambitieux de marcher dans leur humilité. De là vient qu’un des disciples, ou un homme de la foule voulant suivre le Sauveur, à la suite des miracles qu’il opérait, le Sauveur vit que cet orgueilleux recherchait le faste de l’orgueil, plutôt que la voie de l’humilité , et lui répondit : « Les renards ont des tanières et les oiseaux du ciel ont des nids; mais le Fils de l’homme n’a point où reposer sa tête ». C’est en vous que les oiseaux du ciel ont des nids, en vous encore que les renards ont des tanières. Car si les oiseaux s’élèvent dans les airs, ainsi font les orgueilleux; si les renards creusent des cavernes trompeuses, ainsi font les hypocrites. Que répond donc le Seigneur? L’orgueil et l’hypocrisie peuvent trouver place chez vous, mais le Christ ne saurait habiter en vous, ni même y reposer sa tête. Car reposer sa tête est une marque d’humilité. Les disciples avaient de semblables désirs, ils convoitaient une place dans son royaume avant d’avoir pris le chemin de l’humilité, quand la mère de

1. Matth. IV, 4; Deut. VIII, 3. — 2. Jean, VI, 41. — 3. Art. VIII, 18, 19. — 4. Matth. VIII. 20.

367

ces disciples lui disait : « Commandez que l’un d’eux soit assis à votre droite et l’autre à votre gauche 1 »; ils aspiraient à la puissance, mais c’est par les souffrances de l’humilité que l’on arrive à la gloire du royaume. « Pouvez-vous», leur dit le Seigneur, « boire le calice que je boirai 2 ? » Pourquoi aspirer aux grandeurs de mon royaume, et n’imiter point mon humilité ? Que faut-il donc répondre au démon, s’il te dit pour te tenter: Fais des miracles? Que dois-tu répondre, afin de ne point tenter Dieu à ton tour? Ce que répondit le Seigneur. Le diable lui dit: « Jetez-vous en bas, car il est écrit: Dieu a fait à votre sujet des prescriptions à ses anges; ils vous porteront dans leurs mains de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre 3». Si vous vous précipitez en bas, les anges vous recevront. Il eût pu arriver, nies frères, que si le Seigneur se fût précipité, les anges eussent porté le corps du Seigneur.

Mais que répondit-il? «Il est écrit aussi : Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu 4». Tu me crois un homme. Le diable en effet ne s’était approché que pour découvrir s’il était le Fils de Dieu. Il voyait une chair, il est vrai, mais sa majesté se reflétait dans ses oeuvres, et les anges lui avaient rendu témoignage. Le diable donc ne voyait en lui qu’un homme mortel à tenter; et le Christ voulait être tenté pour instruire ses disciples. Qu’est-ce donc qui est écrit? « Tu ne tenteras point le Seigneur ton Dieu ». Ainsi ne tentons point le Seigneur, et ne lui disons point: Si nous vous appartenons, faites-nous taire un miracle.

8. Revenons aux paroles du psaume. « Il a fait à ses anges des prescriptions à votre sujet, afin qu’ils vous gardent dans vos démarches. Ils vous porteront dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre ». Le Christ fut porté dans les mains des anges, quand il monta au ciel 5: non point qu’il dût tomber si les anges ne l’eussent porté; mais parce qu’ils rendaient ce devoir à leur Souverain. Et gardez vous de dire: Ceux qui portaient étaient supérieurs à celui qui était porté. Les chevaux ont-ils une supériorité sur les hommes? Bien qu’ils subviennent à notre faiblesse, il ne nous est pas permis de l’affirmer; bien aussi qu’il

1. Matth. XX, 21. — 2. Id. 22.— 3. Id. IV, 6.— 4. Deut. VI, 16.— 5. Marc, XVI, 9; Act. 1,2, 9.

nous faille tomber, s’ils parviennent à se soustraire au cavalier. Mais comment nous faudra-t-il parler? Car il est dit aussi de Dieu: « Le ciel est mon trône1 ». Parce que c’est le ciel qui porte, et Dieu qui est assis, le ciel est-il supérieur à Dieu? Ainsi pouvons-nous comprendre le bon office des anges dans notre psaume : ils ne voulaient point subvenir à sa faiblesse, mais lui donner une marque de leur respect et de leur obéissance. Or, Notre-Seigneur Jésus-Christ est ressuscité : pourquoi? Ecoutez l’Apôtre : « Il est mort à cause de nos péchés, il est ressuscité pour notre justification 2 ». L’Evangile a dit de même du Saint-Esprit : « L’Esprit n’était pas encore donné, parce que Jésus n’avait pas encore été glorifié 3 ». Quelle est cette glorification de Jésus?

Il est ressuscité et il est monté au ciel. Dieu l’a glorifié en le faisant monter au ciel, et il a envoyé son Esprit-Saint le jour de la Pentecôte. Or, dans la loi de Moïse, dans le livre de l’Exode, on compte cinquante jours depuis que l’on avait immolé et mangé l’agneau, jusqu’au jour où fut donnée la loi écrite par le doigt de Dieu sur des tables de pierre 4. Or, qu’est-ce que le doigt de Dieu? L’Evangile nous répond que le doigt de Dieu c’est l’Esprit-Saint. Comment le prouver? Le Seigneur répondant à ceux qui l’accusaient de chasser le démon au nom de Béelzébub, leur dit: « Si je chasse les démons par l’Esprit de Dieu 5 ». Or, un autre Evangéliste, dans la même narration, a dit : « Si je chasse les démons par le doigt de Dieu 6 ».

Ce que l’un dit clairement, l’autre l’a dit d’une manière plus obscure. Tu ne comprenais pas ce qu’est le doigt de Dieu, et un autre Evangéliste nous l’apprend en disant que c’est l’Esprit de Dieu. Donc la loi écrite par Je doigt de Dieu fut donnée le cinquantième jour après l’immolation de l’agneau, et le Saint-Esprit est descendu le cinquantième jour après la passion de Notre-Seigneur Jésus-Christ. L’agneau fut donc immolé, on fit la pâque, et après cinquante jours la loi fut donnée. Mais c’était une loi de crainte et non une loi d’amour; or, pour changer cette crainte en amour, le juste a été réellement mis à mort, et l’agneau immolé par les Juifs en était la figure. Il est ressuscité, et de la pâque du Seigneur, comme de la pâque de l’agneau immolé, on compte

1. Isa. LXVI, 1; Act. VII, 49.— 2. Rom. IV, 25.— 3. Jean, VII, 39.— 4. Exod. XII, 19. — 5. Matth. XII, 28. — 6. Luc, XI, 20.

368

cinquante jours, jusqu’à la descente du Saint-Esprit 1, qui est venu dans la plénitude de l’amour, et non dans la crainte des menaces. Pourquoi m’étendre à ce sujet? C’est pour nous envoyer l’Esprit-Saint que le Seigneur est ressuscité et a été glorifié.

Je vous l’ai déjà dit, la tête est dans le ciel, et les pieds sont sur la terre. Si la tête est dans le ciel, et les pieds sur la terre, quels sont ces pieds du Seigneur sur la terre? Les saints du Seigneur qui sont ici-bas. Quels sont les pieds du Seigneur? Les Apôtres envoyés dans l’univers entier. Quels sont les pieds du Seigneur? Tous les évangélistes, par qui Notre-Seigneur parcourt les nations, il était à craindre que les Evangélistes ne heurtassent contre la pierre. Dès lors que la tête est dans les cieux, les pieds qui sont ici-bas dans le labeur pouvaient aisément heurter la pierre. Quelle pierre? La loi donnée sur des tables de pierre. Donc afin qu’ils ne fussent point coupables envers la loi, avant d’avoir reçu la grâce, et qu’ils rie fussent point astreints à la loi, car alors la violer eût été un crime;

le Seigneur rendit libres ceux que la loi tenait dans l’esclavage, afin qu’ils ne pussent se heurter contre cette loi. La tête pour empêcher les pieds de violer cette loi en la heurtant, envoya l’Esprit-Saint, afin de bannir la crainte et de donner l’amour. La crainte n’accomplissait point la loi, l’amour l’a accomplie. Sous le poids de la crainte, les hommes n’ont rien accompli; embrasés d’amour, ils ont tout accompli. Comment n’ont-ils rien accompli avec la crainte, et ont-ils tout accompli avec l’amour? Sous l’empire de la crainte, ils dérobaient le bien des autres; sous l’empire de l’amour, ils ont donné leur bien propre. Il ne faut donc pas s’étonner que le Seigneur ait été porté au ciel sur les mains des anges, de peur qu’il ne heurtât son pied contre la pierre : et afin que les membres de son corps qui travaillaient ici-bas, qui parcouraient l’univers entier, ne devinssent point coupables d’infractions à la loi, il leur ôta la crainte et les remplit d’amour. Trois fois sous le coup de la crainte, Pierre avait renié son maître 2 : il n’avait point encore reçu le Saint-Esprit.

Mais quand il l’eut reçu, il prêcha sous le fouet des princes celui qu’il avait renié 3. Il n’y a là rien d’étonnant, puisque le Seigneur avait banni sa triple crainte par un

1. Act. II, 1-4. — 2. Matth. XXVI, 69-75.— 3. Act. II; V, 29.

triple amour. Après sa résurrection, en effet, « Pierre, m’aimez-vous? » lui dit-il. Non pas:

Me craignez-vous? La crainte chez lui laisserait heurter encore son pied contre la pierre. « M’aimez-vous? » lui dit-il. Et Pierre : «Je  vous aime ». Une fois suffisait. Une seule fois me suffirait, à moi qui ne vois point le coeur; à combien plus forte raison devait. elle suffire au Seigneur, qui voyait combien c’était du fond de ses entrailles que Pierre lui disait : « Je vous aime? » Et pourtant il ne se contente point qu’il lui réponde une fois; il l’interroge une seconde fois, et Pierre répond encore: «Je vous aime». Il l’interroge une troisième fois, et Pierre attristé de ce que le Seigneur semblait mettre en doute son amour, « Seigneur », lui dit-il, « vous savez que je vous aime ».Le Seigneur en agit avec lui, comme pour lui dire : Trois fois tu m’as renié par crainte, et trois fois tu me contes. ses par amour. C’est de cet amour et de cette charité que le Seigneur remplit ses disciples. Pourquoi? Parce qu’il a porté son asile dans un lieu élevé, qu’après avoir été glorifié, il a envoyé son Esprit-Saint, et qu’il a délivré de la violation de la loi ceux qui croyaient en lui, afin que leur pied ne heurtât point contre la pierre.

9. Le reste du psaume devient facile, mes frères, et je vous en ai parlé souvent. « Vous  marcherez sur l’aspic et le basilic; et vous foulerez le lion et le dragon 2 ». Vous connaissez le serpent, et comment il est foulé sous le pied de cette Eglise, qui est invincible, parce qu’elle déjoue ses ruses. Votre charité, je pense, n’ignore pas comment il est tantôt lion et tantôt dragon. Lion, il attaque à force ouverte; dragon, il dresse des embûches. C’est là pour le diable une double force, une double puissance. Quand on égorgeait les martyrs, c’était le lion qui sévissait, et le dragon se glissait sans bruit, quand les hérétiques dressaient des embûches. Tu as vaincu le lion, il faut vaincre aussi le dragon : le lion ne t’a pas abattu, que le dragon ne te surprenne point. Montrons qu’il était un lion quand il sévissait ouvertement. Pierre exhortant les martyrs,leur dit : « Ne savez-vous point que le diable, votre adversaire, rôde autour de vous comme un lion qui cherche sa proie 3? » Le lion qui sévissait ouvertement cherchait donc quelqu’un à dévorer : comment le dragon dresse-t-il

1. Jean, XXI, 15-17. — 2. Ps. XC, 13. — 3. I Pierre, V, 8.

369

Tous les livres