Enarrationes in Psalmos (page 29)
qui doit le couronner est triste ! L’Apôtre est dans la joie, et Notre-Seigneur dit : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi 1» Il a pris nos tristesses comme il pris notre chair. Ne croyez point que le Seigneur n’ait tuas été triste; ce n’est point là ce que nous disons, et si nous parlions de la sorte en présence de cette affirmation de l’Evangile : « Mon âme est triste jusqu’à la mort 2», on pourrait dire aussi que Jésus ne dormit point, quand l’Evangile assure qu’il dormit 3; qu’il ne mangea point, quand l’Evangile affirme qu’il mangea 4 : un ver de corruption se glisserait dans la foi, et n’y laisserait rien de sain ; on pourrait dire encore qu’il n’avait pas un corps véritable, ni une chair véritable. Tout ce qui est écrit de lui, unes frères, s’est fait réellement, tout est vrai. II fut donc triste? Oui, triste en réalité, mais d’une tristesse qui fut volontaire, comme il avait pris volontairement notre chair; et comme il avait pris volontairement une chair réelle,il prit volontairement une tristesse réelle. Il voulut montrer en lui-même cette tristesse, afin que, s’il venait à s’insinuer dans notre âme quelque faiblesse humaine, qui opposât notre volonté à la volonté de Dieu, nous pussions voir que nous sommes en dehors de la règle, rattacher notre coeur à cette règle, et redresser en Dieu ce même coeur qui perdait de sa droiture en l’homme. C’est donc ta faiblesse que Jésus montrait en lui, quand il disait : «Mon âme est triste jusqu’à la mort ».
C’est en elle qu’il dit aussi : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». Néanmoins, fais aussitôt ce qu’il fit ensuite, afin de t’instruire : « Toutefois, non pas ma volonté, mais la vôtre, ô mon Père 5 ».
Si vous agissez de la sorte, vous aurez la justice; et avoir la justice, c’est avoir le coeur droit; et si le coeur est droit, cette justice qui souffre maintenant sera changée en jugement, et quand le Seigneur viendra juger, tu ne craindras aucun châtiment, mais tu te réjouiras de porter la couronne. Tu verras alors à quoi sera venue aboutir la patience de Dieu, ou à châtier les autres, ou à te couronner. Maintenant tu ne vois pas, il est vrai; mais crois ce que tu ne vois pas encore, afin de ne point rougir quand tu verras. « Jusqu’à ce que la justice devienne un jugement, et tous
1. Matth. XXVI, 39.— 2. Id. 38.— 3. Id. VIII, 28.— 4. Luc, XIV, 1. — 5. Matth. XXVI, 37, 38.
ceux qui ont cette justice ont le coeur droit».
20. « Qui s’élèvera pour moi contre les méchants, ou qui prendra mon parti contre les artisans d’iniquité 1? ».
De toutes parts on te porte au mal, et le serpent ne cesse de te suggérer l’iniquité. Quelque part que l’on se tourne, dès que l’on a fait quelque progrès dans la piété, on cherche un émule de vie chrétienne, et à peine peut-on le trouver : tu es environné de méchants, comme un peu de bon grain au milieu de beaucoup de paille. Il y a des grains dans l’aire, mais encore sous le fléau. Une fois qu’ils seront séparés de la paille, ils seront en grand nombre. Peu nombreux en comparaison de la paille, ils sont nombreux en eux-mêmes. Ainsi donc, lorsque les méchants murmurent de toutes parts, et te disent : Pourquoi vivre ainsi? Es-tu seul chrétien? Pourquoi ne point imiter les autres? Pourquoi n’aller point aux spectacles comme les autres hommes ? Pourquoi n’avoir point leurs remèdes, leurs ligatures? Pourquoi ne point consulter les augures et l’astrologie, comme le font les autres? Tu fais alors le signe de la croix, tu dis : Je suis chrétien, pour repousser ce langage empoisonné, Mais l’ennemi te presse et va plus loin ; ce qui est pire encore, il veut étouffer le chrétien par l’exemple des chrétiens.
L’âme est alors dans le trouble, dans l’angoisse. Elle peut vaincre néanmoins, niais est-ce par ses propres forces? Aussi écoutez sa réponse De quoi nie servirait d’employer ces remèdes pour ajouter peu de jours à ma vie? Voilà que je vais sortir de ce monde pour paraître devant mon Dieu, et il me jettera dans l’enfer, parce que j’aurai préféré quelques jours à la vie éternelle. Quel enfer? Le supplice de l’éternel jugement de Dieu. Vraiment, tu crois donc que Dieu prend soin de la vie des hommes ? Peut-être n’est-ce point un ami qui vous parle ainsi sur la place publique, mais quelquefois une épouse au foyer domestique, ou un mari qui veut séduire une sainte et fidèle épouse.
Si c’est la femme au mari, elle est une Eve pour lui ; si c’est le mari à l’épouse, il est Satan pour elle. Ou Eve pour le mari, ou le serpent pour la femme. Parfois un père qui veut former son fils, le trouve corrompu, perdu de débauches. Il a du zèle, puis il est irrésolu, il cherche comment vaincre, il est
1. Ps. XCIII, 16.
presque absorbé à son tour, presque de connivence; que Dieu le protège. Ecoutez donc le psaume : « Qui s’élèvera pour moi contre les méchants? » Ils sont en si grand nombre! quelque part que je regarde, je les vois. Qui tiendra tête au prince du mal, au diable et à ses anges, aux hommes qu’il a séduits?
21. « Si le Seigneur ne m’eût secouru, mon âme eût habité les enfers 2 ». Elle serait descendue dans la fosse préparée aux pécheurs. Voilà ce que signifie: « Peu s’en faut que mon âme n’eût habité dans l’enfer » Notre interlocuteur, se voyant ébranlé, près de consentir au mal, a jeté les yeux sur le Seigneur. Des railleries peut-être l’amenaient à l’iniquité. Souvent les méchants se rassemblent pour insulter aux gens de bien, surtout quand ils sont en plus grand nombre et qu’ils environnent un homme isolé, comme la paille dans l’aire environne le bon grain. (Mais ils ne seront plus ensemble quand cette masse aura été vannée). Cet homme de bien se trouve donc environné de méchants, qui le persiflent, qui le circonviennent, qui s’efforcent de s’imposer à lui, qui le harcèlent parce qu’il est juste, qui font de sa justice un sujet de sarcasmes : Vous êtes, lui disent-ils, un grand Apôtre; vous avez été ravi au ciel comme Elle. Ainsi parlent ces hommes, afin que, fatigué de ces traits envenimés, le juste rougisse enfin au milieu d’eux, Qu’il résiste donc à ces méchants, et que pour leur résister il ne compte point sur ses forces, de peur qu’il ne devienne orgueilleux en voulant fuir les orgueilleux et n’aille augmenter leur nombre. Que dire alors? « Qui s’élèvera pour ce moi contre les méchants, ou qui voudra s’unir à moi contre ceux qui font le mal? Si Dieu ne m’était venu en aide, peu s’en ce faudrait que mon âme ne fût dans l’enfer».
22. « Si je disais mon pied est ébranlé; votre miséricorde, ô mon Dieu, me soutenait 2 ». Vois combien l’aveu est précieux devant Dieu. Ton pied chancelle, et tu ne dis point : Mon pied chancelle; mais tu affirmes que tu es ferme lorsque déjà tu es abattu. Au contraire, lorsque tu te sens ébranler, lorsque tu chancelles, confesse ton ébranlement pour n’avoir pas à pleurer ta chute; afin que Dieu te tende la main et que ton âme n’aille point dans les enfers. Dieu veut la confession, il aime l’humilité. Tu es
1. Ps. XCIII, 17. — Id. 18.
ébranlé parce que tu es homme, il te soutient parce qu’il est Dieu. Dis-lui donc ce Mon pied est ébranlé ». Pourquoi dire : Je tiens ferme, lorsque ton pied s’ébranle? « Si je disais: Mon pied chancelle, votre miséricorde me soutenait, ô mon Dieu ». C’est ainsi que Pierre ne mit point sa confiance en lui-même. On vit un jour le Seigneur marchant sur la mer, foulant aux pieds toutes les têtes orgueilleuses de ce monde. Et il a montré qu’il foulait aux pieds les têtes orgueilleuses, quand il marcha sur les flots en courroux. Ainsi en est-il de l’Eglise, car c’est l’Eglise qui est Pierre. Et toutefois Pierre n’osa de lui-même marcher sur la mer : mais que dit-il? « Seigneur, si c’est vous, ordonnez que j’aille à vous sur les eaux ». Jésus marche par sa puissance, Pierre par l’ordre de Jésus. « Ordonnez que j’aille à vous », dit-il. Et Jésus répondit : « Viens 1».
L’Eglise donc marche sur la tête des superbes: mais comme elle est l’Eglise, comme elle a sa part des infirmités humaines, afin d’accomplir cette parole : « Si je disais : Mon pied est chancelant », Pierre chancela sur la mer, et s’écria: « Seigneur, je péris ». Ainsi donc, ce qui est écrit ici : « Si je disais : Mon pied a chancelé », se traduit dans l’Evangile par :
« Seigneur, je péris 2 ». Et cette autre parole : « Votre miséricorde me soutenait », s’accomplit ici : « Jésus tendit la main en disant : Homme de peu de foi, ce pourquoi douter 3? » Dieu est admirable dans les épreuves qu’il envoie aux hommes; et nos propres dangers nous rendent plus cher le libérateur. Voyez en effet ce qui suit. Le Prophète a écrit : « Si je disais: Mon pied a chancelé : votre miséricorde venait à mon secours, ô mon Dieu ». Le Seigneur qui l’a tiré du danger lui est devenu plus cher; et en exposant cette bonté du Seigneur, il s’écrie : « Seigneur, vos paroles ont versé dans mon âme une joie proportionnée à mes douleurs 4 ». Ces douleurs étaient grandes, et grandes aussi vos consolations; la blessure était cuisante, mais le remède en est doux.
23. « Y aurait-il près de vous un siège d’iniquité, ô vous qui imposez la douleur comme un précepte 5? » C’est-à-dire : Tout homme injuste ne pourra s’asseoir avec vous, et vous n’aurez point vous-même un siège d’iniquité.
1. I Matth. XIV, 28. — 2. Id. 30. — 3. Id. 31, 32.— 4. Ps. XCIII, 19. — 5. Id. 20.
Et comme pour en donner la raison, il ajoute: « Vous formez la douleur comme un précepte ». Ce qui me fait comprendre qu’il n’y a près de vous aucun trône d’iniquité, c’est que vous ne nous épargnez point. Nous lisons dans l’épître de saint Pierre un passage qu’il emprunte aux saintes Ecritures, et qui est une preuve de ceci : « Voici le moment », dit-il, « où le jugement va commencer par la maison du Seigneur 1 »;
c’est-à-dire, le moment où vont être jugés ceux qui appartiennent à la maison du Seigneur. Si les enfants sont châtiés, que ne doivent pas attendre les serviteurs infidèles? Puis saint Pierre ajoute: « Si le Seigneur commence ainsi par nous, que peuvent attendre ceux qui ne croient point à l’Evangile? » Ce qu’il appuie de ce témoignage : « Et si le juste est à peine sauvé, que deviendront le pécheur et l’impie 2? » Comment les impies seraient-ils avec vous, puisque vous n’épargnez pas vos fidèles serviteurs, que vous exercez et que vous châtiez?
Mais comme c’est pour nous instruire qu’il ne nous épargne point, le Psalmiste a dit : « Vous formez la douleur comme un précepte ». Vous la formez, c’est-à-dire vous la faites, vous la créez, vous la pétrissez : Fingis ; vous lui donnez une forme; de là vient que l’ouvrier d’argile se nomma Fingulus, et le vase qu’il forme fictile, car le mot fictum ne signifie pas toujours mensonge, mais ce que l’on prépare en lui donnant une forme, ce qui a donc une certaine forme, ainsi que le Psalmiste l’a dit : Celui qui a formé l’oeil ne verra-t-il point? Qui finxit oculum, et cette expression finxit ne désigne aucune feinte, mais elle signifie donner une forme à l’oeil, faire l’oeil. Dieu ne ressemble-t-il pas à l’ouvrier d’argile, figulus, quand il fait l’homme si fragile, si faible, si terrestre? Ecoute cette parole de l’Apôtre : « Nous avons ce trésor dans des vases de terre 3 ». Mais peut-être ces vases de terre nous viennent-ils d’un autre? Ecoute sa réponse: « O homme, qui es-tu pour oser répondre à Dieu? Le vase d’argile a-t-il droit de dire à celui qui l’a fait : Pourquoi m’avez-vous fait ainsi? Le potier n’a-t-il pas le droit de former avec la même masse d’argile ou un vase d’honneur, ou un vase d’ignominie 4?»Vois dans l’Evangile que le
1. I Pierre, IV, 17. — 2. Id. 18; Prov. XI, 31. — 3. II Cor. IV, 7. — 4. Rom. IX, 20, 21.
Christ Notre-Seigneur se compare à l’ouvrier d’argile; car s’il a fait l’homme avec de la boue 1, ce fut aussi de la boue qu’il mit sur les yeux de celui dont il n’avait formé les yeux que d’une manière imparfaite au sein de sa mère 2. Donc cette parole: « Y aura-t-il près de vous un siège pour l’iniquité, quand vous préparez la douleur comme un précepte? » nous devons l’entendre comme s’il disait: Y aura-t-il près de vous un siége pour l’iniquité, vous qui formez la douleur comme un précepte? Qui formez la douleur comme un précepte, qui nous faites un précepte de la douleur, en sorte qu’elle nous soit imposée. Comment la douleur est-elle un précepte pour nous? C’est quand celui qui est mort pour toi te flagelle, sans te promettre le bonheur en cette vie, lui qui ne peut tromper, et qui ne te donne point ici-bas ce que tu cherches. Quel bien donnera-t-il? Où le donnera-t-il? Combien donnera-t-il, lui qui ne donne rien en cette vie, qui châtie en cette vie, qui fait de la douleur un précepte? C’est maintenant le temps du travail, le repos nous est promis pour la suite. Tu considères le labeur qui t’échoit en cette vie, mais considère le repos que Dieu te promet. Peux-tu seulement te le figurer? Si tu le pouvais, tu comprendrais que ton travail ne saurait lui être comparé. Ecoute celui qui voyait ces biens en partie, qui s’écriait : « Je connais ce maintenant en partie seulement 3 » ; que nous dit l’Apôtre? « Nos tribulations actuelles qui doivent passer, et qui sont légères, préparent en nous, d’une manière incroyable et incomparable, un poids éternel de gloire ». Qu’est-ce à dire « un poids éternel de gloire? » Pour qui cette gloire? « Pour ceux qui ne s’arrêtent point à ce qu’on voit, mais à ce qui est invisible. Car ce que l’on ce voit n’est que pour un temps, ce que l’on ce ne voit pas est éternel 4». Ne t’amollis point dans un travail qui passe rapidement, et tu jouiras d’un bonheur sans fin. Dieu te donnera la vie éternelle; juge de quel travail tu la dois acheter.
24. Ecoutez, bien, mes frères, voici un marché. Tout ce que j’ai est à vendre, dit le Seigneur, achète-le. Qu’a-t-il à vendre? Il a un repos à vendre, achète-le par le travail. Ecoutez afin que nous soyons au nom du
1. Gen. II, 7. — 2. Jean, IX, 1-6. — 3. I Cor. XIII, 12. — 4. II Cor. IV, 17, 18.
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Christ des chrétiens courageux; il ne nous reste que très-peu de notre psaume, ne nous fatiguons point. Comment pourrait-il être courageux pour agir, celui qui s’attiédit à écouter ? Dieu m’aidera à vous expliquer le reste du psaume. Ecoutez comment Dieu a mis à l’encan le royaume des cieux. Combien vaut-il, lui diras-tu ? On l’achète par le travail: s’il te répondait qu’on l’achète avec de l’or, cela ne suffirait point: tu demanderais aussi combien d’or ; car il y a le grain d’or, l’once d’or, la livre d’or, et tout autre poids. Il te dit donc le prix, afin de t’épargner la fatigue de le chercher. Le prix de ce royaume, c’est le travail. Quel est ce travail ? Demande combien il te faut travailler ; car tu ne sais pas encore quel est ce travail, et combien tu dois travailler: Dieu te dit simplement : Je te fais voir quel est ce repos, juge de quel travail tu dois l’acheter. Que Dieu nous dise alors quel sera le repos. « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous béniront ce dans les siècles des siècles 1». Tel est donc le repos éternel; ce sera un repos sans fin, un bonheur sans fin, une allégresse sans fin, une incorruptibilité sans fin. De quel travail peut-on acheter un bonheur qui est sans fin? Si tu veux être juste dans la comparaison, si tu veux juger dans la vérité, un repos éternel doit être acheté par un travail éternel. Cela est vrai, mais ne crains point, Dieu est miséricordieux. Mais avec un travail éternel, tu n’arriverais jamais au repos éternel. Si tu travaillais sans fin, comment pourrais-tu arriver à ce repos éternel, qui mériterait qu’on l’achetât par un travail sans fin? Pèse bien les valeurs : un repos éternel vaut un travail éternel.
Mais travailler toujours, c’est n’arriver jamais au repos. Si donc tu veux arriver à ce que tu achètes, il faut que ton travail ait une fin, non que le repos ne vaille pas un tel prix, mais afin que tu puisses posséder ce que tu as acheté. Un travail éternel devrait en être le prix; mais on ne saurait l’acheter que d’un travail passager. Assurément il fut bien un travail éternel pour un repos éternel. Qu’est-ce qu’un mil lion d’années dans le travail? Un million d’années passera; mais ce que je donnerai, dit le Seigneur, n’aura point de fin. Combien est grande la divine miséricorde! Elle ne dit pas mille années de travail; elle ne dit point cinq
1. Ps. LXXXIII, 5.
cents ans de travail, mais bien : travaille tant que tu vivras, peu d’années, et tu auras le repos, et le repos sans fin. Ecoute encore la suite : « Dans les maux sans nombre qui affligeaient mon coeur, vos paroles ont versé la consolation dans mon âme ».Tu travailles peu d’années, et ce labeur est entrecoupé par la joie, car il y a des consolations en cette vie, Toutefois ne mets point ta joie dans ce monde, réjouis-toi dans le Christ, réjouis-toi dans sa parole, réjouis-toi dans ses préceptes. Ces entretiens avec vous, cette parole que vous entendez, font partie de votre joie. Combien de consolations dès lors dans un travail si court! Elle est donc vraie, cette parole de l’Apôtre: « Nos tribulations actuelles, qui doivent ce passer et qui sont légères, préparent en nous, d’une manière incroyable et incomparable, un poids de gloire éternelle ». Voilà donc le prix que nous donnons à Dieu ! Quelques légumes grossiers pour des trésors éternels; les légumes du travail, pour un repos indicible d’après cette parole : « Voilà ce qui nous prépare d’une manière incomparable un poids de gloire éternelle ». Tu te réjouis dans le temps, mais n’y mets point la confiance : la vie a ses tristesses, ne désespère point. Ne te laisse ni corrompre par la prospérité, ni abattre par l’adversité : ne dis pas en toi-même : il est impossible que Dieu admette auprès de lui les méchants, quand il châtie les justes eux-mêmes afin de les sauver: puisqu’il ne châtie que pour redresser. « Si le juste à peine est sauvé, qu’arrivera-t-il à l’impie et au pécheur 1? Y aura-t-il auprès « de vous un siège d’iniquité?
» C’est-à-dire, les impies s’assiéront-ils auprès de vous, quand vous faites de la douleur un précepte, quand vous voulez exercer vos enfants par la douleur; afin de les instruire quand vous avez voulu leur donner des préceptes pour qu’ils ne fussent point sans crainte, qu’ils ne vinssent à aimer autre chose, et à vouloir vous oublier. Vous, leur véritable bien? Dieu est bon; et si, dans sa miséricorde, il ne mêlait quelque amertume aux félicités de cette vie, nous en arriverions à l’oublier.
25. Mais quand les peines et les afflictions viennent foudre sur nous, notre foi qui sommeillait sort de son assoupissement. La mer était calme, quand Jésus dormait : c’est pendant son sommeil que s’éleva la tempête, et
1. Prov. XI, 31; I Pierre, IV, 18.
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qu’ils furent en péril. Le coeur du chrétien sera donc dans la paix et dans la tranquillité, nais seulement quand notre foi sera en éveil; qu’elle s’endorme et nous sommes en danger. Le sommeil du Christ nous apprenait alors que ceux-là sont en danger qui laissent dormir leur foi. Mais comme dans les secousses du navire les disciples réveillèrent leur maître, en s’écriant : « Seigneur, nous périssons », comme il se leva, commanda à la tempête, commanda aux flots, lit cesser la tempête et rétablit le calme 1; ainsi le trouble des passions mauvaises, les instigations du démon, sont comme des flots qui doivent s’apaiser. Le découragement s’empare-t-il de toi, et penses-tu n’appartenir plus à Dieu ? réveille ta foi ; fais lever le Christ dans ton coeur; et ta foi s’éveillant te montrera où tu es: et si les flots des convoitises se soulèvent, regarde les promesses de Dieu ; et ces ineffables promesses te feront mépriser les délices de ce monde : et si les méchants te menacent de leur puissance, au point de te forcer à renoncer à la justice, écoute les menaces de Dieu: « Allez au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges 2», et tu n’abandonneras point la justice. Tu craindras les feux éternels, et tu mépriseras les douleurs du temps; à la vue des promesses de Dieu, tu mépriseras les félicités passagères. Il t’a promis le repos, endure les angoisses ; il te menace des flammes éternelles, méprise une douleur d’un jour: et au réveil du Christ ton coeur sera dans le calme, et tu arriveras au port. Celui qui t’offre une barque ne peut que te préparer un port de salut. « L’iniquité s’assiérait-elle près de vous, quand vous faites de la douleur un précepte? » Dieu se sert des méchants pour nous exercer, et de leurs persécutions pour nous châtier. La malice du méchant sert à frapper le juste, et l’esclave à corriger le fils: ainsi la douleur devient un précepte. Les méchants font ce que Dieu leur permet, dans le temps qu’il les épargne.
26. Qu’ajoute le Prophète? « Ils tendront des pièges à l’âme du juste 3 ». Pourquoi tendre des pièges? parce qu’ils ne trouvent aucune faute réelle à lui reprocher. Pourquoi tendre des piéges au Seigneur? Impuissant à lui trouver des crimes réels, ils en ont inventé de fictifs 4. « Et ils condamneront le sang
1. Matth. VIII, 23-26.— 2. Id. XXV, 41.— 3. Ps. XCIII, 21.— 4. Matth. XXVI, 59.
Innocent ». Le Prophète va nous dire pourquoi tout cela.
27. « Et le Seigneur », dit-il, « est devenu pour moi un refuge 1».Tu ne chercherais pas un tel refuge si tu n’étais dans le danger: mais tu n’as été dans le danger qu’afin de le chercher; car c’est Dieu qui fait de la douleur un précepte. Il se sert de la malice des méchants pour nous affliger; sous l’aiguillon de la douleur, je cherche un refuge que je n’avais point cherché dans les délices du monde. Où est l’homme qui se tourne aisément du côté de Dieu, s’il est toujours heureux et content des espérances terrestres? Que ces espérances mondaines disparaissent, et livrons-nous à l’espérance de Dieu, afin de pouvoir dire : « Le Seigneur est devenu pour moi un refuge ». Je consens à souffrir, pour que le Seigneur soit mon asile : « Et mon Dieu s’est fait le protecteur de mon espérance ». Ici-bas Dieu est pour nous en espérance; tant que nous sommes sur la terre, nous n’avons que l’espérance, et non point la réalité.
Mais de peur que nous ne perdions courage, Dieu qui nous a fait des promesses, nous relève et adoucit les maux que nous souffrons. Car ce n’est pas en vain qu’il est écrit : « Dieu est fidèle, et ne vous laissera point tenter au-dessus de vos forces, mais il ouvrira une issue à l’épreuve, afin que vous puissiez ce persévérer 2»: qu’il nous jette dans la fournaise de la tribulation, de manière à cuire le vase et non à le briser. « Et le Seigneur est ce devenu un refuge pour moi, Dieu a soutenu ce mon espérance ». Pourquoi donc voyais-tu une injustice en Dieu qui épargne les méchants? Vois comment le psaume se corrige, et corrige-toi avec lui; car c’est pour cela que le psaume parlait ton langage. Quel langage? «Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand ce les pécheurs se glorifieront-ils? » Le psaume parlait donc tout à l’heure comme toi, parle maintenant comme le psaume. Que dit le psaume? « Le Seigneur est devenu mon refuge, et mon Dieu est l’appui de mon espérance ».
28. « Le Seigneur leur rendra selon leurs oeuvres, le Seigneur notre Dieu les détruira ce selon leur malice 3 ». Ce n’est pas sans raison que le Prophète dit: « Selon leur malice». Ils me font un grand bien, et néanmoins ils sont méchants et nullement bienfaiteurs. Dieu
1. Ps. XCIII, 22. — 2. I Cor. X, 13, — 3. Ps. XCIII, 23,
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se sert visiblement des méchants pour nous exercer, pour nous affliger. Pourquoi nous châtier? Assurément pour le royaume des cieux. « Il flagelle tous ceux qu’il reçoit au nombre de ses enfants. Et quel est le fils à qui son ce père ne donne point la discipline 1? » Quand le Seigneur en agit ainsi, il nous dresse pour l’héritage éternel, et souvent il le fait par les méchants, exerçant et perfectionnant notre charité qu’il nous ordonne d’étendre jusqu’à nos ennemis, car il n’y a de parfaite charité dans le chrétien, qu’à la condition d’accomplir ce précepte du Christ: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent 2». C’est ainsi que l’on triomphe du diable, et que l’on remporte la couronne de la victoire. Tel est le bien que Dieu nous procure au moyen des méchants: et pourtant il doit les traiter, non selon le bien dont ils ont été pour nous les instruments, mais selon leur malice. Voyez ce qu’il nous a procuré au moyen de l’infâme trahison de Judas. Car Judas livre le Fils de Dieu pour être crucifié, et c’est par la croix du Fils de Dieu que tous les peuples ont été rachetés pour le ciel ; et néanmoins Dieu n’a point récompensé Judas de la rédemption de tous les peuples, mais il l’a châtié selon son crime. Si l’on considère seulement en Judas qu’il a livré Jésus-Christ, sans regarder avec quel esprit il l’a fait, Judas a fait ce que Dieu le Père a fait, puisqu’il est écrit qu’ « il n’a pas épargné son propre Fils, mais l’a livré à la mort pour nous tous 3». Judas a fait ce qu’a fait Notre-Seigneur Jésus-Christ, puisqu’il est dit qu’ « il s’est livré à ce Dieu pour nous, comme une offrande et une hostie d’agréable odeur »; puis encore qu’ « il a aimé son Eglise, et s’est livré à la mort pour elle 4». Cependant nous rendons grâces à Dieu, qui n’a pas épargné son Fils, qui l’a livré pour nous, de même que nous rendons grâces au Fils qui s’est livré pour nous, accomplissant ainsi la volonté de son Père; et nous détestons Judas, dont le crime a servi à Dieu pour nous procurer un si grand bien, et nous disons avec raison: Dieu lui a rendu selon son iniquité, et l’a perdu selon sa malice. Ce n’est point pour nous en effet que Judas a livré le Christ, mais pour posséder l’argent de son crime: quoique le
1. Prov. III, 12; Hébr. XII, 6, 7.— 2. Matth. V, 44.— 3. Rom. VIII, 32. — 4. Ephés. V, 2, 25,
Christ ainsi livré soit demeuré notre salut, et que ce marché nous ait délivrés. Ainsi encore ceux qui persécutaient les martyrs ne les torturaient sur la terre qu’en les envoyant au ciel ; ils leur ôtaient sciemment la vie présente, pour leur faire gagner, sans le savoir, la vie future. Mais quand ces persécuteurs se sont obstinés dans leur injuste haine contre les saints, Dieu les a traités selon leurs iniquités, et les a perdus selon leur malice. De même en effet que la bonté des justes nuit aux méchants, de même l’iniquité des méchants est avantageuse aux bons. Car le Seigneur a dit: « Je suis venu afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles ! », Et l’Apôtre: « Aux uns nous sommes une odeur de mort pour la mort, aux autres une odeur de vie pour la vie 2 ». La malice des méchants est pour les justes l’arme de gauche, ainsi que l’a dit le même Apôtre: « Par les armes de la justice, à droite et à gauche, c’est-à-dire par la gloire et par l’ignominie 3 » : et il continue à énumérer les armes de la droite, la gloire de Dieu, la bonne renommée, la vérité qui leur faisait connaître qu’ils vivaient, qu’ils n’étaient point morts; qu’ils devaient se réjouir, qu’ils enrichissaient les autres, et qu’ils possédaient toutes choses : les armes de la gauche, qui étaient pour eux l’ignominie, subir la diffamation, passer pour séducteurs, être ignorés, mis à mort, emprisonnés, subir tous les maux, être méprisés comme des pauvres et des indigents. Et qu’y a-t-il d’étonnant que des soldats du Christ combattent le Christ par ces différentes armes, à droite et à gauche? Mais comme la paix est aux hommes de bonne volonté 4, même quand ils sont pour les autres une odeur de mort pour la mort; de même la mort est pour les hommes de mauvaise volonté, même quand ils sont pour les justes des armes de gauche pour le salut, Dieu donc leur rendra, non point selon qu’ils nous auront été utiles, mais selon l’iniquité qu’ils aimaient en haïssant leurs âmes: il ne les glorifiera point selon ce qu’il nous procure par leur malice, lui qui tire un sage parti de leur malice : « Mais le Seigneur notre Dieu les perdra selon leur malice ».
29. Que le juste donc supporte l’injuste; que pendant son labeur passager, le juste supporte
1. Jean, IX, 39. — 2. II Cor. II, 16. — 3. Id. VI, 7, 8. — 4. Luc, II, 14.
407
l’impunité passagère des méchants, puisque le juste vit de la foi 1. Il n’y a d’autre justice pour l’homme en cette vie, que de vivre selon la foi qui agit par la charité 2. Or, si le juste vit de la foi, qu’il croie, qu’après cette vie de labeur, il jouira du repos éternel, comme le méchant, après la joie d’ici-bas, souffrira des tourments sans fin. Or, si la foi agit par la charité, qu’il aime jusqu’à ses ennemis 3, et autant qu’il est en lui, qu’il cherche à leur être utile : par là, malgré leur volonté, ils ne pourront lui nuire aucunement. Et quand parfois Dieu leur aura donné la puissance de nuire et de dominer qu’il élève son coeur en haut, où nul ne peut nuire; qu’il s’instruise et se nourrisse de la toi de Dieu, afin que ses jours soient adoucis jusqu’à ce qu’une fosse soit creusée au pécheur. Si sa volonté est dans la loi de Dieu, s’il médite cette loi jour et nuit 4, si sa conversation est dans le ciel 5, du haut du firmament il brillera sur la terre, selon le titre du psaume, à propos du quatrième jour, où fument créés les astres 6 : en sorte qu’il fera tout sans murmure, gardant la parole de Dieu, au milieu d’une nation tortueuse et perverse 7. De même que la nuit n’éteint pas dans les cieux la lumière des astres : ainsi l’iniquité n’abattra point les âmes des fidèles fixées dans le firmament des Ecritures divines. Cette puissance que Dieu abandonne
1. Rom. I, 17. — 2. Gal. V, 6.— 3. Matth. IV, 44.— 4. Ps. I, 2. — 5. Philipp. III, 20.— 6. Gen. I, 14.— 7. Philipp. II, 14-16.
quelquefois aux méchants, sur nos biens terrestres, non-seulement sert à nous instruire, à nous faire chercher en Dieu notre refuge, dans le Seigneur l’appui de notre espérance; mais elle sert encore à creuser une fosse au pécheur, dont il est dit dans un autre psaume : « Il chancellera et tombera, quand il aura dominé le pauvre 1».
30. Un si long discours vous a fatigués sans doute : quoique votre ferveur m’ait empêché de le voir, pardonnez-moi néanmoins s’il en est ainsi ; d’abord, je ne l’ai fait que pour obéir; car le Seigneur me l’a commandé par la bouche de ces frères en qui il habite; Dieu en effet ne commande que de son trône. Ensuite votre avidité à m’écouter, je l’avoue, m’a donné l’avidité de vous parler. Que le Seigneur bénisse donc mon travail, et que cette sueur de mon visage soit pour vous un gage de salut, et non de condamnation; c’est-à-dire, mes frères, que mes paroles vous stimulent dans la vertu; que vous les méditiez en. vous-mêmes, que vous n’en perdiez pas le souvenir, et qu’elles se gravent, non-seulement dans votre esprit, mais aussi dans vos pratiques journalières. Une vie sainte, réglée sur les préceptes de Dieu, est comme le stylet qui grave dans le coeur ce que l’on entend au dehors. Gravez-le sur la cire, il s’effacera bientôt: écrivez-le dans vos coeurs, dans vos saintes pratiques, et il ne s’effacera jamais.
1. Ps. IX, 10.
DISCOURS SUR LE PSAUME XCIV (1).
LES JOIES CHRÉTIENNES.
La joie est légitime quand elle est selon Dieu. Le Prophète nous appelle auprès de Dieu afin de la goûter. On est près de Dieu quand on porte son image dans une vie pure, loin de lui quand on aime l’impiété. Dieu cherche son image en nous comme César son effigie sur sa monnaie. Il appelle donc auprès de Dieu ceux qu’une vie dissolue en éloignait. Que votre joie soit inexprimable, qu’elle éclate par l’aveu de nos fautes et par la Louange du Dieu qui les pardonne, du médecin qui guérit nos plaies. Chantons donc le Seigneur parce qu’il est au-dessus des simulacres des nations, au-dessus des dieux qui sont tels par la participation à sa grâce, parce qu’il ne repoussera point son peuple, ce peuple issu d’Abraham, dont plusieurs furent retranchés à cause de leur infidélité, mais dont le reste fut sauvé avec les Apôtres et avec les membres de la primitive Eglise, parce que les confins de la terre sont à lui, qu’il est La pierre angulaire, unissant la synagogue à l’Eglise des Gentils, qu’il a renversé les hauteurs de la terre qui le persécutaient, parce que sont à lui et la mer ou le monde avec ses scandales, où il proportionnera nos forces à l’épreuve, et la terre qu’il abreuve de ses grâces; parce que nous sommes ses créatures, ses brebis accomplissant ses lois, et qu’il aura pour nous la bonté. Donc n’endurcissons pas nos coeurs comme les Juifs au désert, ils seront nos pères si nous les imitons; s’il doit toujours y avoir des méchants pour irriter Dieu, prenons part au repos qu’il nous promet, comme il menace de la damnation les rebelles.
1. J’aimerais bien mieux, mes frères, que nous pussions écouter notre Père commun mais obéir à un Père est aussi une bonne oeuvre. Donc, puisque nous en avons reçu l’ordre de celui qui daigne prier pour nous, j’exposerai à voire charité ce qu’il plaira à Dieu de m’inspirer au sujet de ce psaume. Il a pour titre: « Louange du cantique pour David lui-même ». Or, « louange du cantique » désigne la joie, parce que c’est un chant, et la piété parce qu’il y a une louange. Quel objet plus digne l’homme peut-il assigner à ses chants que ce qui lui plaît sans pouvoir jamais lui déplaire? On peut donc louer sans crainte, quand on loue le Seigneur ; et celui qui chante une louange est en pleine sécurité quand il n’a point à rougir de celui qu’il chante. Louons donc le Seigneur, louons-le par nos chants, c’est-à-dire avec joie et allégresse. Le psaume nous indique dans les versets suivants, ce qu’il nous faut chanter.
2. « Accourez, chantons au Seigneur ». Il nous invite au grand festin de l’allégresse, non point à nous réjouir selon le monde, mais selon Dieu. S’il n’y avait point dans le monde une allégresse condamnable, qu’il faut distinguer de la sainte allégresse, il suffirait de dire « Accourez, et chantons». Mais un seul mot marque la distinction. Qu’est-ce
1. Sermon prêché sur l’invitation d’Aurélien, de Carthage, ou plutôt de Valère, évêque d’Hippone, soit peu après, soit peu avant la promotion d’Augustin à l’épiscopat.
qu’une joie sainte ? Celle que l’on prend en Dieu. La joie est donc mauvaise quand elle est selon le monde, légitime quand elle est selon Dieu. Il te faut goûter en Dieu une sainte joie, situ veux sans crainte mépriser le siècle. Mais pourquoi dire: «Venez?» D’où vient qu’il appelle, qu’il fait venir ceux avec lesquels il veut se réjouir dans le Seigneur, sinon parce qu’ils sont loin encore de venir et de s’approcher, loin de s’approcher et d’arriver, loin d’arriver et de se réjouir? Comment sont-ils loin ? Y a-t-il une distance locale entre l’homme et celui qui est présent partout ? Veux-tu t’éloigner de Dieu? Où iras-tu pour en être loin ? Un homme encore pécheur, il est vrai, mais déjà pénitent, s’affligeant de ses péchés, espérant son salut, craignant la colère de Dieu et voulant l’apaiser, parle ainsi dans un autre psaume : « Où me dérober à votre esprit? Où fuir votre face ? Si je monte au ciel, vous y êtes 1». Que faire donc ? Puisque, s’il monte au ciel, il y trouve Dieu; où aller pour fuir loin de Dieu ? Vois ce qu’il dit : « Si je descends dans l’abîme, vous y êtes encore 2 ». Si donc en s’élevant au ciel, il y trouve Dieu, s’il n’évite pas Dieu quand il descend dans l’abîme, où irait-il pour éviter sa colère, sinon à ce même Dieu apaisé ? Et toutefois, bien qu’on ne puisse s’éloigner d’un Dieu qui est partout, s’il n’y avait des hommes éloignés de Dieu, l’Ecriture ne dirait point : « Ce peuple m’honore
1. Ps. CXXXVIII, 7. — 2. Id. 8.
409
des lèvres, mais leur coeur est loin de moi 1». Ce n’est donc point par la distance des lieux qu’on s’éloigne de Dieu, mais pas la dissemblance. Qu’est-ce à dire, dissemblance? Une vie mauvaise, des moeurs dépravées. Si une vie pure nous rapproche de Dieu, une vie désordonnée nous en éloigne. Ainsi donc le même homme qui est par la présence corporelle dans un même lieu, se rapproche de Dieu par l’amour qu’il a pour lui, s’en éloigne par l’amour de l’iniquité : il s’approche donc ou s’éloigne sans mouvoir les pieds. Car dans cette voie, nos pieds sont nos affections. Selon, la direction que prend notre coeur, la direction de notre amour, nous nous approchons de Dieu, ou nous nous en éloignons. Ne disons-nous pas bien souvent, en parlant d’objets dissemblables, que l’un est bien loin de l’autre ? Si nous venons à comparer deux hommes, deux chevaux, deux vêtements, et que l’on nous dise : Voilà un vêtement qui ressemble bien à tel autre, un homme, qui ressemble à un tel, que dit-on, si l’on veut nous contredire? Point du tout, il en est ben loin. Qu’est-ce à dire, il en est bien loin ? Il est bien dissemblable. Ces deux hommes sont juxtaposés, et néanmoins l’un est bien loin de l’autre. De même voilà deux impies qui se ressemblent par leur vie et par leurs crimes, fussent-ils l’un à l’orient, l’autre à l’occident, ils sont rapprochés l’un de l’autre. Mettez encore un juste à l’orient, un autre à l’occident, ils sont rapprochés parce qu’ils sont en Dieu. Au contraire, qu’un juste et un impie soient rivés à la même chaîne, ils sont fort éloignés. Donc si la dissemblance nous éloigne de Dieu, la ressemblance nous en rapproche. Quelle ressemblance? C’est à cette ressemblance que nous avons été faits : le pêché l’a détériorée en nous, nous la recouvrons par la rémission des péchés, elle se renouvelle au dedans de nous, comme l’empreinte qui reparaît sur une pièce de monnaie, c’est-à-dire l’image de Dieu qui reparaît en notre âme, afin que nous revenions dans ses trésors. Comment en effet, mes frères, Jésus-Christ se servit-il d’une pièce de monnaie pour faire comprendre aux Juifs qui le tentaient ce que Dieu exige de nous? Lorsqu’ils voulurent l’accuser à l’occasion du tribut de César, qu’ils consultèrent le maître de ta vérité, et qu’ils demandèrent, pour le tenter,
1. Isa. XXIX, 13; Matth. XV, 8.
s’il était permis ou non de payer le tribut à César, que leur répondit-il? « Pourquoi me « tenter, hypocrites?
» Il commanda qu’on lui apportât une pièce de monnaie, et on l’apporta. « De qui est cette image, leur dit-il ? Ils répondirent: De César; et Jésus : Rendez donc à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui est à Dieu 1». Si César cherche son effigie sur la monnaie, Dieu ne cherche-t-il point son image dans l’homme. C’est à cette ressemblance avec Dieu que nous invite Jésus-Christ Notre-Seigneur, quand il nous ordonne d’aimer nos ennemis, et qu’il nous donne pour modèle Dieu lui-même : « A l’exemple de votre Père», nous dit-il, «qui fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants, et pleuvoir sur les justes comme sur les injustes. Soyez donc parfaits, comme votre Père 1 ». C’est nous inviter à lui ressembler, que nous dire : « Soyez parfaits comme lui-même est parfait». Mais nous inviter à la ressemblance, c’est constater que nous étions dissemblables eu nous séparant de lui, que la ressemblance nous en rapproche, afin que s’accomplisse en nous ce qui est écrit : « Approchez de Dieu, et recevez la lumière 3 ». C’est donc à ceux qu’une vie dissolue éloignait de Dieu, que notre psaume vient dire: « Venez et chantons au Seigneur». Où allez-vous? Pourquoi vous écarter? vous éloigner? Où fuyez-vous en prenant part aux joies du siècle ? « Venez, réjouissons-nous dans le Seigneur ». Pourquoi ces joies qui feront votre perte? Venez, réjouissons-nous dans celui qui nous a faits. « Venez, tressaillons dans le Seigneur».
3. « Faisons éclater nos jubilations devant « le Dieu qui est notre salut ». Qu’est-ce à dire, nos jubilations? Cette joie que ne peuvent exprimer nos paroles, qui s’échappe de nos coeurs par des voix confuses, et non point par une parole articulée, telle est la jubilation. Que votre charité veuille bien considérer ceux qui se livrent à la jubilation par certains refrains, et qui se livrent à l’envi l’un de l’autre aux joies mondaines; vous les voyez entrecouper leurs refrains d’une joie qui les transporte, et que la parole ne saurait ex primer; des tressaillements qui sont la voix de l’âme, impuissante à rendre en paroles ce que ressent leur coeur. Si une joie terrestre leur donne des jubilations, nous, à notre
1. Matth. XXII, 15-21. — 2. Id. V, 45, 48. — 3. Ps. XXXIII, 5.
410
tour, ne devons-nous pas ressentir cette joie du ciel qui laisse bien loin les paroles humaines?
4. « Prévenons sa présence par une confession ».
Ce mot de confession a deux sens dams les saintes Ecritures. Il y a une confession qui loue, et une confession qui gémit. La confession qui loue est en l’honneur de Dieu qui est loué: et la confession qui gémit est une pénitence pour celui qui la fait. Il y a donc confession dans l’homme qui loue Dieu, et confession chez celui qui avoue ses fautes; la langue n’a rien de plus digne. Ce sont là, je le crois, ces voeux dont le Prophète a dit dans un autre psaume: « Je vous rendrai les voeux que mes lèvres ont discernés 1 ». Rien de plus relevé que cette distinction, rien de plus nécessaire que de la comprendre et de la pratiquer. Comment donc discerner les voeux que tu fais à Dieu? En le louant et en t’accusant toi-même; car la rémission de nos péchés est un effet de sa miséricorde. S’il voulait nous traiter selon nos mérites, il ne trouverait qu’à nous condamner. Venez donc, dit le Prophète, éloignons-nous de nos péchés, afin que le Seigneur ne nous demande pas compte du passé, mais qu’en venant à nouveau compter avec nous, il brûle toutes les obligations de nos dettes précédentes. Confessons donc sa louange, confessons sa miséricorde en chantant sa louange. Si la confession était toujours l’expression de la pénitence, l’Evangile ne nous dirait pas du Sauveur lui-même « En cette heure Jésus se réjouit dans l’Esprit-Saint, et dit: Père, Seigneur du ciel et de la terre, je vous confesse, parce que vous avez dérobé ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits 2»
: cette confession faisait-elle de Jésus-Christ un pénitent? Il ne pouvait se repentir de rien, puisqu’il n’était coupable d’aucune faute: c’était une confession à la gloire de son Père.
Et comme dans notre psaume il est question de jubilations, il nous faut sans doute par confession entendre celle qui est en l’honneur de Dieu; et dès lors, louange du cantique, ne sera point la confession du repentir, mais la confession de la louange. Mais pourquoi le Prophète nous parle-t-il aussitôt d’une certaine confession en disant: « Prévenons sa face par la confession?» Qu’est-ce à dire : « Prévenons sa face par
1. Ps. LXV, 13, 14. — 2. Luc, X, 21.
la confession ? » Dieu viendra; auparavant « prévenons sa face par la confession »: avant qu’il arrive, condamnons par un humble aveu ce que nous avons fait, afin qu’il ne trouve plus rien à condamner, mais de quoi couronner. Mais confesser tes péchés, n’est-ce point rendre gloire à Dieu? C’est assurément le plus grand honneur qu’on puisse lui rendre. Pourquoi le plus grand honneur? Parce que le médecin est d’autant plus digne de louanges qu’on désespérait plus du malade. Confesse donc tes péchés d’autant plus que tu désespérais de toi-même à cause de tes iniquités. Plus ta confession grossira tes fautes, plus tu relèveras là gloire de celui qui les pardonne. Ne croyons donc point nous écarter de la louange du cantique, en prenant la confession dans le sens de l’aveu des péchés. Car il y a dans cette confession louange de Dieu, puisque, reconnaître nos péchés, c’est signaler la gloire à Dieu. « Prévenons sa présence par la confession ».
5. « Chantons avec allégresse des psaumes en son honneur 1». Déjà nous avons dit ce qu’est l’allégresse ou la jubilation. Le Prophète la ramène encore afin de nous exhorter à la ressentir. La répétition est une exhortation, car nous n’avions pas oublié ce qui est dit pour avoir besoin d’être avertis de nouveau d’entrer en jubilation: mais souvent dans les transports de l’âme on répète une parole déjà émise, non pour la faire connaître encore, mais pour exhorter plus vivement; cette répétition nous fait comprendre l’allégresse du Prophète. De là vient cette locution de Notre-Seigneur : « En vérité, en vérité, je vous le dis 2 ». Il suffisait de dire : « En vérité», une seule fois; pourquoi dire : « En vérité, en vérité », sinon parce que la répétition est une confirmation? « Chantons des psaumes avec allégresse en son honneur », dit le Prophète. Et que dirons-nous, ou plutôt que ressentirons-nous dans cette allégresse? Quels sont ces sujets do louanges? Ecoutez: « C’est que Dieu, le Seigneur, est grand, c’est qu’il est un roi plus grand que tous les dieux » : voilà pourquoi doit éclater notre allégresse. « C’est parce qu’il ne rejettera pas son peuple », qu’il mérite nos jubilations. « C’est parce que tous les confins de la terre sont en sa main, et que les plus hautes montagnes sont à lui » : c’est
1. Ps. XCIV, 2. — 2. Jean, I, 51.
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pour tout cela que nous devons tressaillir en sa présence. « C’est parce que la mer est à lui, et qu’il l’a faite, et que ses mains ont formé la terre 1 », qu’il mérite nos transports. Mais pour discuter convenablement le sens de ces paroles, le temps nous manquerait; et néanmoins, si nous gardons un silence absolu, nous vous serons redevables. Ecoutez donc le peu que m’en laissera dire la brièveté du temps, puisqu’un peu de semence peut, dans une bonne terre, produire une grande moisson.
6. Tout d’abord le psaume nous expose pourquoi nos transports, pourquoi nos louanges: « C’est que Dieu le Seigneur est grand, c’est qu’il est un roi plus grand que tous les dieux ». Il est en effet des dieux bien inférieurs à ce grand Dieu qui est le nôtre, dont nous chantons les louanges dans nos cantiques, avec joie, avec transport; il en est, mais non pour nous. L’Apôtre dit à ce propos :
« S’il est des êtres appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu’ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, de qui vient toute chose, et qui nous a faits pour lui; il n’y a qu’un seul Seigneur, Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, set nous sommes en lui 2». Si donc ces êtres ne sont point dieux pour nous, pour qui sont-ils dieux? Ecoutez un autre psaume : « Les dieux des nations sont les démons, mais le Seigneur a fait les cieux 3». Le Saint-Esprit ne pouvait, par son Prophète, vous marquer, avec plus de brièveté et de magnificence quel est votre Dieu. C’était peu que Dieu fût terrible par-dessus tous les démons; quelle grandeur d’être supérieur aux démons ? « Car les dieux des nations sont des démons». Où est donc ton Dieu? « Mon Dieu a fait le ciel». Ton Dieu a fait cette demeure inaccessible aux démons, puisqu’ils en ont été chassés. Les cieux sont supérieurs aux démons, elle Seigneur aux cieux, car les cieux sont l’oeuvre de ton Seigneur. Combien donc est Supérieur aux démons, à ces dieux des peuples, celui qui est supérieur aux cieux, d’où sont tombés les anges pour devenir des démons? Et néanmoins les démons régnaient sur tous les peuples, on leur élevait des temples, on leur offrait des sacrifices, les démons avaient leurs prêtres, leurs autels, et pour
1. Ps. XCIV, 3. — 2. I Cor. VIII, 5, 6. — 3. Ps. XCV, 5.
prophètes les plus démoniaques. Voilà le culte que les peuples ont rendu au démon, culte véritable qui n’est dû qu’au seul Dieu véritablement grand. Les peuples ont élevé des temples aux démons, et Dieu aussi a son temple, il a ses prêtres, comme les démons eurent leurs prêtres, et son sacrifice comme ils eurent leurs sacrifices. Car les démons, voulant passer pour des dieux, n’eussent point exigé ce culte de ceux qu’ils trompaient, s’ils n’eussent compris qu’il était dû au Dieu véritable.
D’ordinaire, en effet, le faux dieu exige qu’on lui rende les honneurs dus au vrai Dieu. Nous connaissons donc le véritable temple de Dieu. « Car le temple de Dieu est saint», est-il dit, « et vous êtes ce temple 1». Si donc nous sommes le temple de Dieu, notre âme est son autel. Le sacrifice de Dieu, quel est-il? C’est peut-être ce que nous faisons maintenant, car c’est offrir un sacrifice sur l’autel de Dieu, que chanter ses louanges: puisque le Psalmiste nous dit: « Le sacrifice de louanges est un culte qui m’honore, et telle est la voie par laquelle je lui montrerai le salut de Dieu 2». Mais si tu en cherches le prêtre, il est élevé par-dessus tous les cieux; c’est là qu’il intercède pour toi, lui qui est mort pour toi sur la terre 3. Donc « Dieu le Seigneur est grand, c’est un roi qui domine les autres dieux »; Nous entendons ici les hommes divins: car le Seigneur n’est point le roi des démons. L’Ecriture nous donne encore ce témoignage: « Dieu s’est assis dans l’assemblée des dieux; au milieu des dieux pour les juger 4 ». Ces dieux le sont par la participation, et nous par la nature; par cette grâce qui veut faire des dieux. Combien est grand ce Dieu qui fait des dieux! Ou quels sont les dieux que fait un homme? A la grandeur de Celui qui fait les dieux répond le néant de ces dieux que font les hommes.
Le vrai Dieu fait dieux ceux qui croient en lui et auxquels il a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu 5. De là vient qu’il est le vrai Dieu, parce qu’il n’a pas été fait : mais nous, qui avons été faits, nous ne sommes point véritablement dieux, quoique supérieurs aux dieux que font les hommes. « Car les idoles des nations sont de l’or et de l’argent, l’oeuvre de la main des hommes: ils ont une bouche, et ne parlent point ; des yeux, et ne voient
1. I Cor. III, 17.— 2. Ps. XLIX, 23. — 3. Rom. VIII, 31. — 4. Ps. LXXXI, 1.— 5. Jean, I, 12.
412
point 1 ». Mais à nous, Dieu a donné des yeux pour voir. Néanmoins, pour avoir des yeux qui voient, nous ne sommes cependant pas des dieux, car il en a fait de même aux bêtes; mais il a fait de nous des dieux, quand il a éclairé nos yeux intérieurs. Donc, louange à Dieu, confession à Dieu, jubilation à Dieu : « Car le Seigneur est grand, il est roi par-dessus tous les dieux ».
7. « Comme il ne repoussera point son peuple » : louange à lui, jubilation à lui. Quel peuple ne repoussera-t-il point? Il ne nous est point permis de donner un sens par nous-mêmes : saint Paul a éclairci ce passage, et nous apprend pourquoi cette parole
2. Il y avait jadis un peuple juif, peuple des Prophètes, peuple des Patriarches, peuple issu d’Abraham selon la chair; peuple qui figura toutes les promesses du Sauveur; peuple où Dieu avait un temple, l’onction, le sacerdoce figuratif, afin qu’à la disparition des figures, arrivât la véritable lumière : c’était donc là le peuple de Dieu : c’est à ce peuple que furent envoyés les Prophètes, et au milieu de ce peuple que sont nés ceux qui lui furent envoyés; c’est à lui que furent livrées et confiées les paroles de Dieu. Quoi donc? Tout ce peuple est-il condamné? Loin de là. Saint Paul le compare à l’olivier, dont la tige a commencé à pousser par les Patriarches, mais dont plusieurs branches se sont desséchées, parce qu’elles se sont élevées trop haut par l’orgueil; ils ont donc été retranchés à cause de leur stérilité, et l’humilité y a fait insérer l’olivier sauvage. Néanmoins, mes bien aimés, pour détourner de l’orgueil l’olivier sauvage greffé sur l’olivier franc, que dit l’Apôtre ? « Si tu as été retranché de l’olivier sauvage, ta tige naturelle, et inséré contre nature sur l’olivier franc, à combien plus forte raison les branches de l’olivier même seront-elles entées sur leur propre tronc 3 ». De même, en effet, qu’en abandonnant l’infidélité, tu as mérité d’être inséré sur l’olivier franc, quand tu étais l’olivier sauvage; ainsi les branches corrigées seront plus facilement greffées sur l’olivier franc, leur tige naturelle: telle est la parole de l’Apôtre à leur sujet. Tel est donc l’arbre : et si quelques rameaux en sont retranchés, tous ne le sont point. Si tous les rameaux en étaient retranchés, d’où viendraient Pierre, et Jean, et Thomas, et Matthieu, et André, et tous
1. Ps. CXIII, 4, 5. — 2. Rom. XI, 1. — 3. Id. 16-2.1.
les autres Apôtres? D’où viendrait l’apôtre saint Paul lui-même, qui nous parle ainsi, et qui par le fruit qu’il portait rendait témoignage à l’olivier ? Tons n’ont-ils point là leur tige? D’où viennent ces cinq cents frères auxquels le Seigneur apparut après sa résurrection ? Et ces autres, par milliers, qui se convertirent à la voix de Pierre, alors que les Apôtres pleins du Saint-Esprit parlaient toutes les langues, qui furent si prompts à bénir Dieu, et à s’accuser, eux qui avaient répandu cruellement le sang du Seigneur, et qui le burent par la foi ? Ces milliers d’hommes étaient tellement convertis, qu’ils vendaient leurs biens pour en apporter le prix aux pieds des Apôtres
2. Ce qu’un riche n’avait point fait sur la parole du Sauveur, de qui il s’éloigna avec tristesse 3, voilà ce qu’accomplirent tant de milliers d’hommes qui avaient de leurs mains crucifié le Christ. Plus était grande la blessure de leurs coeurs, plus avidement ils cherchaient le médecin. Si donc de là sortirent tous ces hommes, c’est d’eux que le Psalmiste a dit, que « Dieu ne repoussera point son peuple ». C’est ce témoignage du psaume qu’a emprunté saint Paul, quand il a dit: « Que répondre, mes frères ? Dieu a-t-il donc repoussé le peuple élu dans sa prescience? Loin de là ; car moi aussi je suis Israélite, de la race d’Abraham, de la tribu de Benjamin. Le Seigneur n’a point repoussé le peuple élu dans sa prescience 4».Si Dieu avait repoussé son peuple, saint Paul n’en eût pas été tiré ; son origine est aussi celle des autres. Ce sont eux, et non tous les Juifs, qui forment le peuple de Dieu, ainsi qu’il est écrit : « Les restes seront sauvés 5 ». Tous ne forment donc point le peuple de Dieu : mais l’aire a été vannée; la masse du froment est dans le grenier, et la paille au dehors 6. Dans tous les Juifs que vous voyez réprouvés, vous voyez la paille. Mais de cette paille que vous voyez est sorti le grain mis en dépôt dans les greniers célestes. Voyons ces deux destinées, pour cri faire le discernement.
8. Qu’ajoute le Psalmiste? « Parce que dans sa main sont tous les confins de la terre». Reconnaissons la pierre angulaire; cette pierre est le Christ. Or, il n’y a d’angle, qu’à la condition d’unir l’une à l’autre deux murailles, qui viennent de directions différentes, mais
1. I Cor. XV, 6. — 2. Act. II, IV. — 3. Matth. XIX, 21, 22.— 4. Rom. XIX, XI, 1, 2. — 5. Isa. X, 22 ; Rom. IX, 27. — 6. Matth. III, 1, 2.
413
qui mie sont point opposées dans l’angle qui les réunit.
Or, vint d’une part la circoncision, de l’autre la gentilité ; deux peuples qui s’unirent dans le Christ, parce qu’il est la pierre dont il est écrit : « La pierre, qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient, est devenue la pierre angulaire 1 ». Si donc le Christ est ta tête de l’angle, n’envisageons plus la différence de ceux qui viennent de loin, mais bien leur rapprochement dans le Christ qui les unit. C’est là que s’accomplit cette parole, que « le Seigneur ne repoussera point son peuple». C’est là le premier côté de l’angle,dans lequel, avons-nous dit, « Dieu n’a point repoussé son peuple ». De là sont venus les Apôtres, de litons les Israélites qui ont embrassé la foi, pour apporter aux pieds des Apôtres le prix de leurs biens vendus 2; pauvres de volonté riches de Dieu. Nous connaissons donc une muraille, envers laquelle s’est accomplie cette promesse que « Dieu ne rejettera point son peuple » ; voyons l’autre muraille. « Il tient dans sa main tous les confins de la terre ». Telle est l’autre muraille qui vient des Gentils: «Dans sa main, tous les confins de la terre ». Toutes les nations du inonde sont venues à cette pierre angulaire, où elles ont reçu le baiser de paix en celui-là seul qui, de deux peuples, en a fait un seul ; non point à la manière des hérétiques, qui d’un seul ont fait deux. Voici ce que nous a dit l’Apôtre, du Christ Notre- Seigneur : « C’est lui », dit-il, « qui est notre paix, qui de deux peuples n’en a fait qu’un 3 ». Bénissons-le dans nos transports. Pourquoi ? « Parce que le Seigneur ne rejettera point son peuple ». Pourquoi encore? « Parce que tous les confins de la terre sont en sa main, et que les sommets des montagnes sont à lui ». Les sommets des montagnes sont les hauteurs de la terre. Autrefois ces hauteurs, c’est-à-dire ces puissances terrestres, se sont révoltées contre l’Eglise, ont promulgué des lois contre l’Eglise, ont tenté d’effacer de la terre le nom de chrétien; mais depuis l’accomplissement de cette prophétie : « Tous les rois de la terre l’adoreront 4 », cette autre prophétie, à son tour, s’est accomplie : « Les sommets des montagnes sont à lui ».
9. Mais tu crains peut-être les tentations, et à la hauteur de ces grâces de la divine promesse,
1. Ps. CXVII, 22.— 2. Act. IV, 34, 35.— 3. Ephés. II, 14.— Ps. LXXI, 11.
tu redoutes les scandales du monde? Or, ces scandales ne te nuiront point, Dieu en a posé les bornes : « Car la mer est à lui ». Ce monde effectivement est une mer, et Dieu a fait la mer. Les flots ne peuvent pousser leur violence que jusqu’au rivage, où il leur a mis un terme. Viennent donc les tentations, viennent les tribulations, q u’elles consomment ta vertu sans te consumer. Vois si les tentations ne sont point utiles. Ecoute l’Apôtre « Dieu est fidèle, et ne vous laissera point tenter au-dessus de vos forces; mais il vous rendra la tentation avantageuse, afin que vous puissiez persévérer 1». Il ne dit point: Il vous délivrera de toute tentation;
car, refuser la tentation, c’est refuser la perfection. Dieu donc nous réforme par là; et s’il nous réforme, nous sommes entre les mains de l’ouvrier. Il retranche en nous, il redresse, il aplanit, il purifie; il agit en nous comme avec le fer; il y a des scandales ici-bas, mais toi, ne redoute que de tomber des mains du Créateur. Nulle tentation ne sera au-dessus de tes forces. Dieu le permet pour ton avantage, afin de stimuler tes progrès. Ecoute l’Apôtre, qui ajoute : « Dieu vous rendra la tentation avantageuse, afin que vous puissiez persévérer ». Craindrais-tu donc encore la mer? Sois sans crainte : « Puisque la mer est à Dieu, et qu’il en est le créateur ». Craindrais-tu les scandales des Gentils ? C’est Dieu aussi qui a fait les Gentils, et il ne leur permettra point de sévir plus que vos progrès rie le demandent. N’est-il pas dit dans un autre psaume: « Toutes « les nations que vous avez faites, viendront, « et se prosterneront devant vous, ô mon Dieu 2?
» Si toutes les nations que vous avez faites viendront, il est clair que toutes sont vos créatures. « La mer est à lui, puisqu’il l’a faite, et ses mains ont formé la terre qui est aride ». Sois une terre aride, aie soif de la grâce de Dieu, afin qu’une douce rosée descende en toi, et que Dieu y trouve des fruits. Il ne permettra point que les flots recouvrent ce qu’il a semé : « Et ses mains ont formé la terre , qui est aride ».
Pour cela aussi offrons-lui des cantiques de joie
10. Puisqu’il en est ainsi, puisqu’à tous ces points de vue Dieu est si digne de louanges, retournez aux premiers sentiments qui commencent le psaume : « Venez , adorons le Seigneur , prosternons- nous devant lui;
1. I Cor. X, 13. — 2. Ps. LXXXV, 9.
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pleurons devant le Seigneur qui nous a créés 1». Maintenant que je vous ai dit les merveilles du Seigneur, ne soyez point lents, rie vous attardez ni dans votre vie, ni dans vos moeurs : « Venez, adorons, et prosternons-nous devant lui ». Peut-être vos péchés qui vous tiennent loin de Dieu ne vous laissent-ils pas sans inquiétude : faisons ce qui est dit ensuite : « Pleurons nos péchés devant le Seigneur qui nous a créés ». Si tu ressens dans ta conscience l’embrasement des fautes, éteins les flammes du péché dans tes larmes, et pleure devant le Seigneur : pleure en sûreté devant le Seigneur qui t’a créé , car il ne méprisera point l’oeuvre de ses mains. Loin de toi de croire que tu pourras te guérir toi-même celui qui t’a fait peut seul te refaire. « Pleurons devant le Seigneur qui nous a faits » oui, pleure devant lui, confesse tes fautes, préviens sa face par un humble aveu. O toi qui pleures, et qui confesses ta faute, qui es-tu, sinon sa créature? L’ouvrage a toujours plus de confiance en l’ouvrier, surtout quand il n’est point une oeuvre vulgaire, mais une oeuvre faite à son image et à sa ressemblance. « Venez, adorons le Seigneur, prosternons-nous devant lui, pleurons devant le Seigneur qui nous a faits ».
11. « Car c’est lui qui est le Seigneur notre Dieu 2 ». Mais qui sommes-nous, pour nous prosterner et pour pleurer devant Dieu en toute sécurité? « Nous sommes le peuple de son pâturage, les brebis de ses mains ». Vois comme le Prophète a sagement changé l’ordre des mots; il néglige leur acception propre, afin de nous faire comprendre que ces mêmes brebis sont des peuples. Il n’a point dit : Les brebis de son pâturage, et les peuples de ses mains, ce qui paraîtrait plus naturel , puisque les brebis sont en rapport avec les pâturages; mais il dit : « Le Peuple de son pâturage ». Donc ce peuple désigne des brebis, puisqu’il est dit : « Le peuple de son pâturage », et ce peuple sont ses brebis. Mais parce que les brebis que nous avons, sont les brebis que nous achetons, et non les brebis que nous avons faites, et que le Prophète avait dit plus haut : « Prosternons-nous devant Celui qui nous a faits »; il a raison de dire ensuite: « Les brebis de ses mains ». Nul homme ne se fait des brebis:
1. Ps. XCIV, 6.— 2. Id. 7.
il peut en acheter, en recevoir, en trouver, en rassembler, et même en voler; il ne saurait en faire. Quant à notre Dieu, c’est lui qui nous a faits ; aussi sont-ils « le peuple de son pâturage, et les brebis de ses mains », ceux qu’il a formés pour lui par sa grâce. Telles sont les brebis qu’il célèbre dans le Cantique des cantiques, en appelant les plus parfaites dans son Eglise, les dents de cette sainte épouse : « Vos dents sont un troupeau de brebis, nouvellement tondues, remontant du lavoir, portant un double fruit, sans que nulle soit stérile 1 ». Qu’est-ce à dire : « Vos dents? » Ceux par qui vous parlez : les dents de l’Eglise ou ceux qui portent sa parole. A quoi ressemblent ces dents? « A un troupeau de brebis tondues». Pourquoi « tondues ? » Parce qu’elles ont déposé le fardeau du siècle. N’étaient-ils pas des brebis tondues, ces hommes dont je parlais tout à l’heure, et qu’avait dépouillés cette parole de Dieu : « Allez, vendez tous vos biens, donnez-les aux pauvres, et vous aurez un trésor dans les cieux; puis venez, et suivez-moi 2 ». Ils ont accompli ce précepte, et sont venus sans toison. Et comme ils reçurent le baptême et crurent en Jésus-Christ, qu’est-il dit? « Qu’ils remontaient du lavoir », c’est-à-dire du bain qui les avait purifiés. « Toutes ont un double fruit ». Quel double fruit? Ces deux préceptes qui renferment la loi et les Prophètes: « Nous sommes donc le peuple de son pâturage, et les brebis de sa main ».
12. Donc : « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix 3 »; ô mon peuple, ô peuple de Dieu. C’est Dieu qui s’adresse à son peuple, non-seulement à ce peuple qu’il ne repoussera point, mais aussi à tout son peuple. Car il parle de l’angle à chacune des murailles 4, c’est-à-dire que dans le Christ la prophétie s’adresse au peuple Juif et au peuple des Gentils. « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos coeurs». Vous avez entendu sa voix par Moïse, et vous avez endurci vos coeurs; il parle maintenant par lui-même, que vos coeurs s’attendrissent. Lui qui envoyait jadis des hérauts, daigne venir lui-même; il vous parle de sa bouche sacrée, lui qui parlait par la bouche des Prophètes. « Aujourd’hui, si vous entendez sa voix, n’endurcissez pas vos coeurs ».
1. Cant. IV 2; VI, 5.— 2. Matth. XIX, 21.— 3. Ps. XCIV, 8. — 4. Ephés. II, 20.
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13. Pourquoi dire : « N’endurcissez pas vos coeurs? » Parce qu’il vous souvient de ce que faisaient vos pères. « N’endurcissez pas vos coeurs, comme ils le firent dans leur murmure, au jour de la tentation au désert 1 ». Vous le savez, mes frères, ce peuple tenta Dieu 2, il en fut châtié, et il fut conduit au désert par un excellent cavalier, au moyen du frein des lois et du frein des préceptes, Dieu n’abandonna point ce peuple indomptable, et ne cessa non-seulement de l’attirer par des bienfaits, mais de le corriger par le malheur. « N’endurcissez donc point vos coeurs, comme ils firent par leurs murmures, le jour de la tentation au désert ». Que ces hommes ne soient point vos pères; gardez-vous de les imiter. Ils étaient vos pères; mais si vous ne les imitez point, ils ne le seront plus; et pourtant ils étaient vos pères, puisque c’est d’eux que vous êtes issus. Et si les nations viennent des extrémités de la terre, comme le dit Jérémie : « Les nations viendront vers vous des extrémités de la terre, en disant: Nos pères n’ont adoré que le mensonge, et des idoles qui ne servent de rien 3 » ; si les nations ont quitté leurs idoles pour venir au Dieu d’Israël; ceux que le Dieu d’Israël a tirés de 1’Egypte, en leur faisant passer la mer Rouge, dont les flots engloutirent leurs ennemis 4, ceux qu’il a nourris de la manne 5, sans détourner d’eux ni la verge de la discipline, ni les bienfaits de sa miséricorde, doivent-ils quitter leur Dieu quand les nations viendront l’adorer? « Vos pères m’ont tenté; ils ont éprouvé, ils ont vu mes oeuvres ». Pendant quarante ans, ils ont vu mes oeuvres, et pendant quarante ans, ils ont irrité ma colère. Sous leurs yeux, je faisais des miracles par la main de Moïse, et leurs coeurs n’en allaient que plus à l’endurcissement.
14. « Pendant quarante ans, j’ai été près de ce peuple». Qu’est-ce à dire, « j’ai été proche ? » J’ai signalé ma présence au milieu de ce peuple par des signes et des prodiges, non pas un jour, ni deux jours, mais c’est « pendant quarante années, que j’ai été près de cette génération, et que j’ai dit : Leurs coeurs sont toujours égarés 6 ». Le Prophète explique par le mot toujours, ce qu’il a dit par l’expression quarante années, car ce nombre quarante
1. Ps. XCIV, 9.— 2. Exod. XVI, 2, 3; XVII, 2-7.— 3. Jérém. XVI, 19. — 4. Exod. XIV, 21- 31.— 5. Id. XVI, 13-35.— 6. Ps. XCIV, 10.
indique l’accomplissement des siècles, comme si ce nombre en était le couronnement. C’est pourquoi Jésus-Christ jeûna quarante jours, fut tenté Pendant quarante jours au désert 1, et demeura pendant quarante jours avec ses disciples après la résurrection 2. Dans la première quarantaine, il nous désigne les tentations, et dans la seconde quarantaine la consolation, car dans les épreuves la consolation nous soutient. Son corps ou l’Eglise doit souffrir ici-bas: mais le divin consolateur ne lui fait pas défaut, lui qui a dit « Voilà que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 3». « Et j’ai dit : Leurs coeurs sont toujours égarés ». J’ai voulu demeurer auprès d’eux, pour figurer en eux cette race d’hommes qui doit m’irriter jusqu’à la fin des siècles ; c’est donc tous les siècles qu’il a voulu désigner par ces quarante années.
15. Quoi donc? D’autres ne doivent-ils pas, à leur place, entrer dans le repos de Dieu? Dieu les a réprouvés, parce qu’ils ont méprisé sa miséricorde, qu’ils n’ont opposé au Seigneur qu’un coeur endurci : mais Dieu qui les a rejetés perdra-t-il tout son peuple? Ne sera-t-elle pas vraie, cette parole: « Dieu peut de ces pierres susciter des enfants d’Abraham 4 ? » Il est donc vrai que leurs coeurs sont toujours égarés ; ils n’ont point connu mes voies, et je leur ai juré dans ma colère qu’ils n’entreront point dans mon repos 5». Terribles paroles que celles-ci : je leur ai juré dans ma colère qu’ils n’entreront point dans mon repos ! Ce psaume qui a commencé par la jubilation se termine par une grande terreur : « J’ai juré dans ma colère qu’ils n’entreront point dans mon repos ». C’est beaucoup que Dieu parle; mais qu’est-ce, quand il jure? Craignons, quand un homme jure, qu’il n’accomplisse son serment même contre sa volonté ; mais combien ne faut-il pas craindre le Seigneur, dont nul serinent n’est téméraire? Il a voulu confirmer sa parole par un serment; et par qui Dieu peut-il jurer? Par lui-même. Nul n’est au-dessus de lui, par qui il puisse jurer 6. C’est par lui-même qu’il confirme ses promesses, par lui-même ses menaces. Que nul ne dise en son coeur: Sa promesse est vraie, sa menace est fausse. Tu dois être aussi certain de parvenir à son repos, à sa félicité,
1. Matth. IV, 1-11.— 2. Act. I, 3.— 3. Matth. XXVIII, 20.— 4. Id. III, 9. — 5. Ps. XCIV, 11.— 6. Hébr. VI, 13.
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à son éternité, à son immortalité, si tu accomplis ses préceptes, que certain de la mort, des flammes éternelles, de la damnation avec le diable, si tu les méprises. Il leur jura donc dans sa colère qu’ils n’entreraient point dans son repos; et pourtant il faut que plusieurs entrent dans ce repos ; car il y en aura qui le posséderont. C’est donc nous qui prendrons la place des Juifs réprouvés; car si plusieurs branches ont été retranchées à cause de leur dissemblance et de leur infidélité, notre foi et notre humilité nous feront insérer 1. Entrons donc dans ce repos. Qu’est-ce qui a procuré à ceux qui y sont entrés, le bonheur d’y entrer, d’être élus, de n’avoir pas un coeur obstiné? C’est qu’il est vrai que « Dieu n’a pas rejeté son peuple ».
1. Rom. XI, 19, 20.
DISCOURS SUR LE PSAUME XCV (1).
LA MAISON DE DIEU OU L’ÉGLISE.
Cette maison, dont il est parlé dans le titre, c’est l’Eglise de Dieu, ou son temple, dont nous devons être les pierres, et qui embrassera l’univers entier; le cantique nouveau, c’est le cantique de la charité de l’Evangile qui régnera aussi partout. Le temple de Jérusalem a disparu; c’était le vieux temple; le nouveau, c’est la charité qui unit les chrétiens. Et tous croiront, car le Saint-Esprit s’est montré sous la forme de langues de feu, pour montrer qu’il doit se répandre dans tous leu peuples. Quiconque bâtit pour sa propre gloire, n’élève qu’une simple muraille blanchie, mais pas une maison ; cette muraille nous laisse toujours dehors, tandis que nous devons être abrités dans la maison de Dieu. Ou fait partie de ce temple et ou le construit quand on comprend les abaissements de Jésus-Christ, il se bâtit dans les forêts, c’est-à-dire dans les nations idolâtres et dès lors esclaves des démons, esclavage dont nous sommes tous rachetés par le sang du Christ, assez précieux pour ne pas se borner au rachat de la seule Afrique. Pour délivrer les hommes, on leur prêche Celui qui a fait les cieux, ou les Apôtres, et les saints. On devient saint en se purifiant par la confession, afin de se dépouiller du péché, de s’en humilier. Apportons, pour offrandes, l’humilité afin d’entrer dans son parvis. Toute la terre, et non pas une seule partie, s’est ébranlée ou soulevée contre le Christ qui l’a calmée, qui l’a raffermie ou soumise par le bois. Alors se réjouiront et les campagnes ou les justes, et les forêts ou les païens convertis, qui profiteront du premier avènement du Christ pour n’avoir plus à redouter le second. Détachons-nous de tout ce qui passe pour attendre son équité et sa vérité.
1. Sévère , mon vénérable seigneur et frère 2, diffère encore notre joie au sujet du discours dont il nous est redevable, car il reconnaît lui-même qu’il nous le doit. Dans toutes les Eglises qu’il a visitées sur son passage, Dieu a répandu la joie par sa bouche. Celte Eglise a bien plus de droit à cette joie, puisque c’est d’elle que Dieu l’a tiré pour le rendre si utile aux autres. Que faire de mieux, que nous soumettre, à sa volonté? Toutefois, mes frères, je vous l’ai dit, il ne nous prive pas, il diffère seulement. C’est à vous à forcer ce débiteur, à ne point le laisser partir qu’il ne se soit acquitté. Que votre charité veuille bien écouter; j’exposerai ce qu’il plaira au Seigneur de m’inspirer sur notre psaume; vous le savez déjà, mais on se rappelle volontiers la vérité. Peut-être l’énoncé du titre a-t-il été
1. Sermon prêché probablement l’an 405, durant les fureurs des Circoncellions. — 2. Evêque de Milève.
pour plusieurs un sujet d’étonnement. Voici en effet le titre du psaume: « Quand on bâtissait la maison après la captivité». A l’énoncé de ce titre, vous cherchiez peut-être, dans le texte du psaume, quelles pierres on allait tailler des montagnes, quelles masses on allait traîner, quels fondements seraient jetés, quelles poutres préparées, quelles colonnes élevées, Or, le psaume n’en dit rien: et néanmoins, s’il parle d’un autre sujet, faudra-t-il croire ou qu’il n’est pas d’accord avec son litre, et qu’il annonce un sujet pour en chanter un autre? Et pourtant le sujet est le même, seulement il faut le comprendre. Il nous parle de la construction de l’édifice. Que toutes les pierres de cet édifice comprennent ce qu’elles ont chanté, car Dieu se bâtit un temple, mais non sur l’emplacement du temple de Salomon. Ce roi bâtit un temple au Seigneur 1 , et vous savez
1. III Rois, VI, 1.
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ce que le Seigneur disait naguère de ce temple, quand ses disciples, qui en admiraient les pierres et les grandes proportions, lui en témoignaient leur étonnement et leur stupeur:
« Je vous le dis, en vérité, s’écria le Sauveur, su ne restera pas une pierre sur une pierre qui ne soit détruite 1 ». Telle n’est point la maison qui s’élève aujourd’hui : car voyez qu’elle ne s’élève point en un endroit particulier, ni dans une partie du monde. C’est ainsi que commence le psaume
2. « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que toute la terre chante au Seigneur 2 ». Si toute la terre chante un cantique nouveau, c’est par ces chants que s’élève l’édifice: chanter le Seigneur, mais non chanter le vieil homme, c’est le bâtir. Le chant vieilli, c’est l’appétit de la chair; le chant nouveau, c’est l’amour de Dieu. Toute parole de convoitise est chant vieilli ; et quand même résonnerait dans votre bouche la parole d’un cantique nouveau, la louange ne peut être agréable dans la bouche du pécheur 3. Mieux vaut être l’homme nouveau et se taire, que le vieil homme et chanter : si tu es homme nouveau gardant le silence, il n’y a que l’oreille de l’homme qui soit privée, puisque ton coeur chante un cantique nouveau, et ce cantique arrive aux oreilles de Dieu, qui t’a fait homme nouveau. Tu aimes, et en silence: l’amour est la voix qui arrive à Dieu, et l’amour est un cantique nouveau. Ecoute bien qu’il est un cantique nouveau. Le Seigneur a dit: « Je vous donne un précepte nouveau, de vous aimer les uns les autres 4 ».
Donc toute la terre chante un cantique nouveau, telle est la maison que l’on bâtit au Seigneur. Toute la terre est cette maison de Dieu. Si toute la terre est la maison de Dieu, quiconque n’est pas uni .à la terre n’est qu’une ruine, et non un palais : et cette ruine est ancienne, elle était figurée par le temple ancien. Car on détruisait là ce qui était vieux, pour édifier ce qui est nouveau.
Et comment détruire ce qui est vieux? « En vérité, je vous le déclare », dit le Sauveur, «il ne restera pas pierre sur pierre qui ne soit détruite 5». Le Christ est pierre; et l’Apôtre a dit : « Vous tous qui avez été baptisés en Jésus-Christ, vous avez revêtu le Christ 6». Si tout homme baptisé dans le Christ a revêtu le
1. Matth. XXIV, 1,2.— 2. Paralip. XVI, 23; Ps. XCV, 1.— 3. Eccli, XV, 9. — 4. Jean, XIII, 34. — 5. Matth. XXIV, 2. — 6. Gal. III, 27.
Christ, qui posera pierre sur pierre, sinon celui qui ajoute baptême à baptême? Mais soyez sans crainte; « on ne laissera pas une pierre sur une pierre sans la détruire ». Quant aux pierres qui doivent servir à l’édifice nouveau, après la captivité, on les choisit de telle sorte, et la charité sait tellement les assembler dans l’unité, qu’il n’y a pas pierre sur pierre, mais que toutes les pierres ne forment qu’une seule pierre. N’en soyez pas étonnés: tel est l’effet du cantique nouveau, c’est-à-dire l’effet de la charité. C’est dans cet édifice que l’Apôtre veut nous faire entrer, et nous relier à cette grande unité, en disant: « Supportez-vous mutuellement dans la charité, travaillant à garder l’unité de l’esprit dans le lien de la paix 1 ». Où est l’unité de l’esprit, là est l’unité de la pierre; mais cette pierre unique est formée de plusieurs pierres. Comment est-elle formée de plusieurs? C’est que les chrétiens se supportent mutuellement dans la charité. Donc la maison du Seigneur notre Dieu se construit : on la fait, on la bâtit, c’est elle que construisent nos paroles, nos lectures, et l’Evangile que l’on prêche dans le monde entier; elle se construit encore. Cet édifice a pris de l’accroissement, a renfermé bien des nations dans son enceinte; il ne renferme pas encore toutes les nations, malgré ses accroissements, et toutefois il doit les enfermer toutes. Ceux qui se glorifient de l’habiter s’opposent à sa construction,et l’on dit qu’il commence à décroître. Il s’accroît au contraire; il est bien des peuples qui ne croient pas encore en Jésus-Christ, et qui croiront en lui. Qu’on ne nous dise point : Tel peuple croira-t-il en lui ? Les barbares croiront-ils? Et pourquoi le Saint-Esprit apparaissait-il en forme de langues de feu 2, sinon parce qu’il n’est aucune langue, dont la dureté ne doive se dissoudre dans ce feu divin ? Nous ne sommes pas en effet sans avoir vu des nations barbares. Le Christ a poussé plus loin que les Romains les limites de son empire : des barrières que le fer n’a point rompues, le sont aujourd’hui par le bois de la croix, car le Seigneur a régné par le bois. Quel est celui qui combat avec le bois? Le Christ. Avec sa croix il a vaincu les rois, et a mis le sceau de sa croix sur le front des vaincus; et ils se glorifient de cette croix, en laquelle est leur salut. Voilà ce qui se fait: ainsi s’accroît la
1. Ephés. IV, 2,3. — 2. Act. II, 3.
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maison, se construit l’édifice ; et pour bien le comprendre, écoutez ce que dit ensuite le psaume; voyez les ouvriers qui construisent l’édifice. « Chantez au Seigneur un cantique nouveau, que la terre entière chante au Seigneur».
3. « Chantez au Seigneur; bénissez son nom, annoncez de jour en jour son salut 1 ». Comment s’accroît l’édifice?
« Annoncez», dit le Prophète, « annoncez de jour en jour son salut ». Qu’on prêche de jour en jour; que l’on construise de jour en jour; que ma maison croisse de jour en jour, dit le Seigneur. Et comme si les ouvriers lui demandaient ; Où voulez-vous qu’on la construise? où votre maison doit-elle s’accroître? choisissez-nous un lieu bien uni, bien spacieux, si vous voulez qu’on vous construise une vaste maison. Où voulez-vous que nous prêchions de jour en jour? Le Seigneur vous montre le lieu : « Prêchez sa gloire chez les nations. Oui, sa gloire, prêchez-la chez tous les peuples ». Sa gloire, et non la nôtre. Ouvriers du Seigneur, prêchez sa gloire chez les nations. Si vous prétendez prêcher votre gloire, vous tomberez : si vous prêchez la sienne, vous entrerez vous-mêmes dans l’édifice que vous construirez. De là vient que vouloir prêcher sa propre gloire, c’est renoncer à faire partie de cet édifice, et dès lors ne point chanter un cantique nouveau dans toute la terre; car c’est n’être plus en communion avec l’univers entier. De là vient qu’ils ne bâtissent point une maison, qu’ils élèvent seulement une muraille blanchie, Or, combien de menaces contre cette muraille? Les Prophètes fulminent contre cette muraille des malédictions sans nombre 3. Qu’est-ce qu’un mur blanchi, sinon l’hypocrisie, la dissimulation? De l’éclat au dehors, de la boue à l’intérieur. Ce que je dirai, a été dit cent fois; ruais puisque le Seigneur l’a fait dire par le même Esprit-Saint, qui nous le suggère, nous le disons encore, et tout ce que nous disons dans le même esprit, nos devanciers l’ont dit également. Ne le passons donc point sous silence, mais disons ce qui nous vient par un don de Dieu. En parlant de cette muraille blanchie, quelqu’un a dit : « De même que dans une muraille qui n’est jointe à aucune autre, mais qui s’élève solitaire, si vous faites une porte, quiconque y entrera se trouvera
1. Ps. XCV, 2. — 2. Id. 3. — 3. Ezéch. XXIII.
néanmoins dehors : ainsi dans la secte qui n’a pas voulu chanter avec la maison le cantique nouveau, mais élever une muraille, et une muraille blanchie et sans solidité, que pourrait faire une porte? Y entrer, c’est toujours être dehors ». Eux-mêmes, en effet, ne sont pas entrés par la porte, et voilà que leur porte n’introduit personne. Le Seigneur n’a-t-il pas dit : « Je suis la porte; c’est par moi que l’on entre 1?» Qui donc entre par la porte? Celui qui cherche la gloire du Seigneur, et non sa propre gloire. Qui entre par la porte? Celui qui fait ce qui est dit : « Annoncez sa gloire parmi les nations. Celui qui entre par la porte est le pasteur du troupeau », dit le Seigneur; « mais celui qui escalade par un autre endroit, est un voleur, un larron 2 ». C’est l’humble qui entre par la porte, c’est l’orgueilleux qui escalade par un autre endroit. Aussi est-il dit de l’un qu’il entre, de l’autre qu’il escalade, Mais celui qui entre est reçu, celui qui escalade est précipité.
«Annoncez sa gloire parmi les nations». Qu’est-ce à dire « les nations? » Ces nations ne sont peut-être qu’en petit nombre, et la secte qui élève une muraille blanchie, pourra peut-être nous faire cette objection : Pourquoi la Gélulie, la Mauritanie, la Byzacène, la Numidie ne sont-elles point les nations? Ce sont des provinces, et dès lors des nations. Que la parole de Dieu, qui se bâtit une maison dans l’univers entier, enlève tout subterfuge à l’hypocrisie, à ce mur blanchi. C’est peu d’avoir dit : « Prêchez sa gloire parmi les nations »;
afin que l’on ne croie point qu’il y a ici quelque nation exceptée, le Prophète ajoute : « Et ses merveilles chez tous les peuples ».
4. « Car le Seigneur est grand, et infiniment digne de louanges 3» . Quel est ce « Seigneur qui est grand et digne de nos louanges », sinon Jésus-Christ? Il s’est montré dans son humanité, vous le savez; il a été Conçu dans les entrailles d’une femme, vous le savez encore; vous savez qu’il est né du sein de Marie, qu’il en a sucé les mamelles, qu’elle l’a porté dans ses bras, qu’il a été circoncis, qu’on offrit une victime pour lui, et qu’il grandit : enfin, vous savez qu’on lui donna des soufflets, qu’on lui cracha au visage, qu’il fut couronné d’épines, cloué à la croix, qu’il mourut, et que son flanc fut ouvert par une
1. Jean, X, 7.— 2. Id. 1, 2.— 3. Ps. XCV, 4.
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lance. Vous savez qu’il à souffert tout cela, et néanmoins « il est grand, il est digne de vos louanges ». Ne méprisez pas ses abaissements, mais comprenez sa grandeur. Il s’est fait petit, parce que vous étiez petits; comprenez sa grandeur, et vous serez grands en lui. C’est ainsi qu’on lui construit un édifice, ainsi que cet édifice prend d’immenses proportions, et que les pierres que l’on amène à cet édifice vont toujours en croissant. Croissez donc, vous aussi, et comprenez la grandeur du Christ: dans ses abaissements, il est grand, infiniment grand. L’expression manque au Prophète; il voulait nous parler de la grandeur de Dieu, mais dût-il répéter tout un jour: Grand, grand, que dirait-il encore? Après l’avoir dit tout un jour, il finirait puisque le jour finit; or, cette grandeur est avant tous les jours, au-delà de tous les jours, en un mot, sans jour. Que dira donc le Prophète? « Que le Seigneur est au-dessus de toute louange». Que peut une faible langue pour louer un Dieu si grand? En disant: au-dessus, nimis, il a trouvé une expression qui donne à la pensée ce qu’elle peut comprendre; comme s’il disait : Cherche dans ta pensée ce qu’il ne m’est pas donné d’exprimer, et tout ce que tu auras pu penser sera peu de chose encore. Comment la langue dirait-elle ce que la pensée ne peut exprimer? « Le Seigneur est grand, s’il est au-dessus de toute louange ». Qu’on le bénisse, qu’on le prêche, que sa gloire soit annoncée, ainsi se construit l’édifice.
5. « Il est terrible par-dessus tous les dieux». Y a-t-il en effet des dieux, à qui ce Dieu soit redoutable ? Voyons ceux que le Prophète appelle dieux, et nous comprendrons ses paroles. Mais auparavant, remarquez, mes frères, que celui qui paraît effrayé parmi les hommes, est à son tour « terrible par-dessus tous les dieux ». Les nations n’ont-elles point frémi ? Les peuples n’ont-ils pas médité de vains complots contre le Seigneur et contre son Christ 1 ? Des taureaux gras lie l’ont-ils point environné ? Le lion rugissant n’avait-il pas frémi contre lui 2, et n’était-il point entré dans le coeur des bourreaux qui criaient: «Crucifiez- le, crucifiez-le 3? » comme si ce rugissement devait effrayer celui qui « est terrible», non-seulement au-dessus des hommes, mais encore « au-dessus des dieux? » Le lieu en effet choisi pour y construire l’édifice
1. Ps. II,1.— 2. Id. XXI, 13, 14.— 3. Matth. XXVII, 23.
est un lieu boisé; de là vient cette expression d’hier:
« Nous l’avons trouvée dans les campagnes des forêts 1 ». Or, David cherchait la maison de Dieu, quand il parlait de ces campagnes boisées. Pourquoi ce lieu est-il boisé? Les hommes adoraient des idoles, ce qui n’a rien d’étonnant, puisqu’ils taisaient paître des pourceaux. ils étaient cet enfant qui fuit la maison de son père, pour aller vivre dans la débauche et dissiper son bien avec des femmes perdues, qui fit paître des pourceaux 2, c’est-à-dire qui adorait les démons: la superstition des idolâtres avait fait de la terre entière une immense forêt. Mais celui qui bâtit la maison arrache la forêt; et de là vient ce titre : « Quand ou bâtissait l’édifice, après la captivité ». Car les hommes, dans l’esclavage du diable, offraient des sacrifices à tous les démons; mais ils sont rachetés de cet esclavage. Ils avaient bien pu se vendre, mais ils n’ont pu se racheter. Le Sauveur est donc venu, a payé leur rançon; il a répandu son sang pour racheter l’univers entier. Cherchez-vous ce qu’il a racheté ? Voyez ce qu’il a donné, et comprenez ce qu’il a racheté. C’est le sang du Christ qui est le prix, Que peut-on acheter à un tel prix? Quoi, sinon l’univers entier? Quoi, sinon tous les peuples ? Il faut être bien peu reconnaissants d’une telle rançon, ou bien orgueilleux, pour en diminuer la valeur au point de dire que les Africains seuls sont rachetés, ou pour se croire importants au point de dire que seuls on vaut un tel prix. Qu’ils ne s’élèvent point, qu’ils ne se glorifient point; c’est pour tous que le Christ a payé une telle rançon. li sait ce qu’il a acheté, parce qu’il sait à quel prix. C’est donc parce que nous sommes rachetés, que l’édifice se construit après la captivité. Mais qui nous tenait dans la captivité? Car c’est aux arracheurs de la forêt qu’il est dit « Annoncez»; qu’ils arrachent donc les broussailles, qu’ils nous délivrent de la captivité, qu’ils construisent, qu’ils édifient, en prêchant partout la grandeur de la maison du Seigneur. Comment détruire cette forêt pleine de démons, sinon en prêchant celui qui les domine? Donc tous les peuples n’avaient d’autres dieux que les démons; c’étaient les démons qu’ils appelaient leurs dieux, selon ce mot si clair de l’Apôtre : « Ce que les païens immolent, c’est aux démons qu’ils
1. Ps. CXXXI, 7. — 2. Luc, XV, 12-15.
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l’immolent, et non à Dieu 1 ». C’est donc parce qu’ils sacrifiaient aux démons qu’ils étaient en captivité, et par cela même la terre était couverte de broussailles; que l’on précise aujourd’hui : « Celui qui est grand, et au-dessus de toute louange ».
6. Comment le Prophète nous montre-t-il sa grandeur, afin d’extirper ces superstitions qui tenaient dans la captivité ce peuple qu’était venu racheter le Dieu « terrible par-dessus tous les dieux? » Comme si on lui objectait: Pourquoi dire: «Au-dessus de tous les dieux? » Sont-ils bien des dieux ? Le Prophète continue en disant : « Tous les dieux des nations sont des démons 2 ».
Que votre charité me suive. Il disait tout à l’heure un grand mot: « Le Seigneur est grand »; et dans son impuissance de le louer, il s’écriait : « Le Seigneur est au-dessus de toute louange ». Ne vous ai-je point dit qu’il vous laisse penser ce qu’il ne saurait exprimer ? Or, quand il expose en paroles ce qu’il a dit de grand au sujet de Jésus-Christ, que m’apprend-il? Qu’il est au-dessus des démons? Car, quand il dit qu’ « il est terrible au-dessus de tous les dieux », il ajoute que « tous les dieux des nations sont des démons».C’est peu d’être au-dessus des démons;
toi aussi tu seras au-dessus d’eux, situ le veux, mais en croyant au Christ. Or, est-ce bien à cela que se réduit cette grande parole : « Dieu est grand, et par-dessus toute louange?» Voulant exprimer sa pensée autant que le peut une langue humaine, et quoique le Saint-Esprit touche admirablement les instruments dont il se sert, puisqu’il ne nous fait Parvenir que le son des syllabes, à cause des voies étroites de l’esprit humain, et que ces syllabes forment des pensées en nous, voulant donc s’exprimer en langage humain, que nous dit-il? « Le Seigneur est grand, et au-dessus de toute louange». Dites-nous, ô Prophète, dites-nous combien il est louable. « Il est terrible»,dit-il, «par-dessus tous les dieux ». Pourquoi par-dessus tous les dieux ? « Parce que les dieux des nations sont des démons ». Est-ce donc là toute la gloire de Celui qui est par-dessus toute louange, de surpasser les démons qui sont les dieux des nations? Attendez, écoutez ce qui suit : « Quant au Seigneur, il a fait les cieux ». Déjà il n’est plus seulement au-dessus des démons, mais encore au-dessus des
1. I Cor. X , 20. — 2. Ps. XCV, 5.
cieux qu’il a faits. S’il avait dit: « Par-dessus tous les dieux, parce que les dieux des nations sont les démons », et qu’il eût borné là toute la louange du Seigneur, il serait demeuré en arrière de nos pensées au sujet du Christ ; mais quand il dit : « Le Seigneur a fait les cieux » ; voyez quelle différence entre le ciel et les démons, et de plus la différence entre le ciel et le créateur du ciel: telle est la grandeur de notre Dieu. Il ne dit point que le Seigneur est assis au-dessus des cieux; on pourrait croire alors qu’un autre a fait ces cieux sur lesquels il s’assied ; mais il s’écrie : «Le Seigneur a fait les cieux». S’il a fait les cieux, il a fait aussi les anges; et celui qui a fait les anges a fait les Apôtres. Aux Apôtres les démons étaient soumis, et les Apôtres étaient des cieux qui portaient le Seigneur. Et quel Seigneur portaient-ils? Celui qui les avait faits. Ecoute bien qu’ils sont des cieux « Les cieux annoncent la gloire de Dieu 1». C’est à ces mêmes cieux qu’il est dit « Annoncez sa gloire aux nations, et ses merveilles parmi tous les peuples. Car le Seigneur est grand et au-dessus de toute louange; il est terrible par-dessus tous les autres dieux ». Quels dieux? « Tous les dieux des nations sont des démons».
Et celui qui est terrible par-dessus tous les dieux, est « le Seigneur qui a fait les cieux ». O cieux qu’il a faits, publiez sa gloire dans tous les peuples! Que sa maison se construise dans toute la terre, et que toute la terre chante un cantique nouveau.
7. « La confession et la beauté sont en présence 2 ». Aimes-tu la beauté? Veux-tu la posséder ? Confesse-toi. Le Prophète ne dit point la beauté et la confession, mais « la confession et la beauté ». Tu étais souillé, confesse-toi afin d’être beau; tu étais pécheur, confesse-toi afin d’être juste. Tu as bien pu te souiller, mais tu ne peux pas toi-même recouvrer la beauté. Qui est donc semblable à cet époux divin, qui a aimé une épouse difforme, afin de la rendre belle? Comment, a dit quelqu’un, a-t-il pu l’aimer difforme? « Je ne suis point venu », répond-il, « pour appeler les justes, mais les pécheurs 3 ». Mais appelez-vous les pécheurs pour qu’ils restent dans le péché? Non, répond-il. Et comment ne seront-ils plus pécheurs? « La confession et la beauté sont en sa présence ». Ils confessent leurs
1. Ps. XVIII, 2. — 2. Id. XCV, 6.— 3. Matth. IX, 13.
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fautes, ils rejettent le poison qu’ils avaient avalé trop avidement, et ne reviennent plus à ce qu’ils ont vomi, comme le chien immonde 1; et alors la confession devient une beauté. Aimons cette beauté, mais choisissons d’abord la confession ,afin que la beauté vienne ensuite. Un autre aime la puissance, il aime la magnificence; il veut être grand comme les anges. Car il y a de la magnificence chez les anges, et une puissance telle, que s’ils la déployaient, nul ne pourrait résister. Tout homme aspire à la puissance des anges, mais n’aime pas pour cela la pureté des anges. Aime d’abord la justice, et la puissance viendra ensuite. Que dit en effet le Prophète? « La sainteté et la magnificence sont dans son sanctuaire». Tu aspires à la magnificence, cherche d’abord la sainteté; et avec la sainteté tu auras cette magnificence. Mais si tu renverses l’ordre, jusqu’à vouloir tout d’abord la magnificence, tu tomberas avant de te relever; car ce n’est point te relever, c’est t’élever par orgueil. Tu te relèverais plus sûrement, si celui-là t’élevait qui ne tombe jamais. Lui qui ne pouvait tomber, est descendu pour toi: tu étais tombé, et il est descendu pour te tendre la main; tu ne saurais te relever par tes propres forces, embrasse les mains de Celui qui descend vers toi, et que sa force te relève.
8. Quoi donc? Si « la confession et la beauté sont en sa présence, si la sainteté et la magnificence sont dans son sanctuaire » (car voilà ce que nous annonçons en bâtissant la maison du Seigneur, et cela est prêché aux nations); que doivent faire les nations, auxquelles ceux qui ont défriché la forêt ont prêché le Seigneur? Voici ce que dit le Prophète à ces nations : « Familles des Gentils, «apportez au Seigneur, apportez au Seigneur l’honneur et la gloire 2 »; non pas à vous, car ceux qui ont prêché n’ont point cherché leur propre gloire, mais la gloire de Dieu. Et vous aussi, « apportez au Seigneur l’honneur et la gloire » ; et dites : « Non pour nous, Seigneur. non point pour nous, mais pour votre nom, faites éclater votre gloire 3». Ne mettez votre espérance dans aucun homme. Si quelqu’un de vous reçoit le baptême, qu’il dise Celui-là me baptise, dont l’ami de l’époux a dit : « C’est lui qui baptise 4». Parler ainsi, c’est rendre au Seigneur l’honneur
1. II Pierre, II, 22.— 2. Ps. XCV, 7.— 3. Id. CXIII, 1. — 4. Jean, I, 33.
et la gloire. « Rendez à Dieu gloire et honneur ».
9. « Rendez au Seigneur la gloire due à son nom ».
Ce n’est ni le nom des hommes, ni votre nom, mais le nom du Seigneur qu’il faut glorifier. «Apportez des offrandes, entrez dans son parvis 1 ». « Apportez des offrandes »: quelles offrandes pour entrer dans son parvis? Voilà que la maison prend de grandes proportions, elle a des parvis: que ceux qui apportent des hosties, entrent dans ces parvis. Devons-vous amener des taureaux, des boucs ou des brebis? Loin de là. « Si vous aviez voulu un sacrifice, je vous l’eusse offert 2», dit le Prophète, qui nous marque la victime qu’il nous faut offrir. Voyez si elle ne serait point celle dont nous avons déjà parlé : « La confession et la beauté sont en sa présence ». La confession est une hostie agréable à Dieu. Vous donc, ô nations, si vous voulez entrer dans les parvis du Seigneur, n’y venez pas les mains vides. « Apportez des offrandes ». Quelles offrandes porter avec nous? « Le sacrifice que demande le Seigneur est une âme brisée, et Dieu ne rejette point un coeur contrit et humilié 3 ». Entrer dans la maison de Dieu avec l’humilité du coeur, c’est y entrer avec une offrande. Y entrer avec orgueil, c’est y entrer les mains vides. D’où viendrait ton orgueil, si tu n’étais vide et frivole? Un homme rassasié n’a point d’enflure. Comment seras-tu rassasié? Si tu apportes une hostie que tu puisses introduire dans la maison du Seigneur. Sans nous arrêter plus longtemps, passons rapidement sur le reste. Voyez la maison qui s’accroît, l’édifice qui s’étend par toute la terre. Réjouissez-vous d’être entrés dans les parvis, réjouissez-vous de faire partie du temple du Seigneur. Car y entrer, c’est faire partie de l’édifice qui est la maison du Seigneur, et qu’habite ce Dieu à qui l’on élève dans l’univers entier un palais, et après la captivité: « Apportez des hosties, et entrez dans les parvis ».
10. « Adorez le Seigneur dans la splendeur de son sanctuaire »; c’est-à-dire dans son Eglise catholique, car tel est son sanctuaire. Que nul ne dise : « Le Christ est ici, ou il est là 5, car alors il s’élèvera de faux prophètes ». Répondez-leur : « On ne laissera pas une pierre sur une pierre qui ne soit détruite ».
1. Ps. XCV, 8.— 2. Id. L, 18.— 3. Id. 19.— 4. Id. XCV, 9.— 5. Matth. XXIV 2, 23, 24.
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Vous m’appelez à une muraille blanchie, et moi j’adore mon Dieu dans son temple saint.
11. « Que toute la terre soit ébranlée devant sa face : dites aux nations : Le Seigneur a régné par le bois, car il a raffermi la terre qui ne sera point ébranlée 1 ».
Combien de preuves que la maison de Dieu s’élève? Les nuées du ciel nous crient de toutes parts que la maison de Dieu se construit dans l’univers entier: et les grenouilles des marais osent nous dire : Nous sommes les seuls chrétiens. Quels témoignages avancer? Ceux du psaume; ceux que tu chantes sans les entendre : ouvre les oreilles, tu chantes ces témoignages, tu les chantes avec moi, mais en désaccord avec moi: ta langue rend le même son que la mienne, et ton coeur est en désaccord avec mon coeur. N’as-tu pas chanté ces paroles? Vois que c’est bien le témoignage de l’univers entier: « Que toute la terre s’ébranle devant sa face ». Et tu soutiens qu’elle n’est pas ébranlée? « Et aux nations: Le Seigneur a régné par le bois ». Prendront-ils ces paroles à leur avantage, et diront-ils qu’ils règnent par le bois, parce qu’ils règnent par les bâtons des circoncellions ? Règne par la croix du Christ, si tu veux régner par le bois. Ce bois dont tu es armé, te fait bois toi-même, tandis que le bois du Christ te fait traverser la mer. Ecoute le psaume qui nous dit : « Il a raffermi la terre, qui ne sera point ébranlée » : et tu dis qu’après avoir été affermie, non-seulement elle est ébranlée, mais même diminuée. Est-ce toi qui dis vrai, ou le Psalmiste qui ment? Les faux prophètes qui nous disent : « Le Christ est ici, ou il est là 2», ont dit vrai, et le vrai Prophète est menteur? Quelle que soit la clarté de ces paroles, vous ne laissez pas d’entendre ce murmure au coin des rues : Tel ou tel a livré les livres saints. Que dis-tu? Est-ce ta voix ou celle de Dieu qu’il faut entendre ? « Il a affermi la terre qui ne sera point ébranlée». Et moi je te montre l’univers entier devenu le temple de Dieu; apporte une hostie, entre dans le parvis du Seigneur. Mais parce que tu n’as pas d’hostie, tu ne veux pas entrer. Qu’est-ce à dire? Si Dieu te commandait de lui offrir un taureau, un bouc, un bélier, tu trouverais ces victimes: il te demande un coeur humble, et tu ne veux pas entrer. Tu ne saurais en
1. Ps. XCV, 10. — 2. Matth. XXIV, 23.
effet le trouver en toi, puisque tu es rempli d’orgueil. « Dieu a raffermi la terre qui ne sera point ébranlée. Il jugera les peuples dans l’équité ». Alors ceux qui n’aiment point l’équité en cette vie, pleureront leur misère.
12. « Que les cieux se réjouissent et que la terre tressaille 1 ». Qu’ils soient dans la joie, ces cieux qui annoncent la gloire de Dieu; qu’ils soient dans la joie, ces cieux qu’a faits le Seigneur; qu’elle tressaille, cette terre qu’arrosent les cieux. Car les cieux sont les prédicateurs , et la terre ceux qui les écoutent. « Que la mer soit ébranlée, et tout ce qu’elle contient ». Qu’est-ce que la mer? le monde. La mer a été ébranlée, et tout ce qu’elle contient : le monde entier s’est soulevé contre l’Eglise, quand elle se répandait et se construisait dans tout l’univers. Ce soulèvement, vous l’avez entendu dans l’Evangile : « Ils vous traîneront devant les tribunaux 2 ». La mer s’est donc soulevée; mais comment vaincre Celui qui a fait les cieux?
13. « Les campagnes se réjouiront, et tout ce qu’elles renferment ». Les hommes doux, les humbles, les justes, sont les campagnes de Dieu. « Alors tressailliront les bois des forêts 3». Ces bois des forêts sont les païens. Pourquoi seront-ils dans la joie? Parce qu’ils ont été retranchés de l’olivier sauvage pour être entés sur l’olivier franc 4. « Alors tous les arbres des forêts seront dans la joie », parce qu’on y a coupé de grands arbres, des cèdres, des cyprès, d’autres bois incorruptibles pour les faire entrer dans l’édifice de l’Eglise 5; bois des forêts avant d’entrer dans l’édifice, bois des forêts, mais avant de porter l’olive.
14. « Alors tressailliront les bois des forêts devant la face du Seigneur, parce qu’il vient, parce qu’il vient pour juger la terre 6 » . Il est venu une fois, et il doit revenir une seconde fois. Il est venu dans son Eglise, porté sur les nuées. Quelles sont les nuées qui l’ont porté? Les Apôtres qui l’ont annoncé, comme vous l’entendiez par la lecture de saint Paul : « Nous sommes les ambassadeurs du Christ», nous dit-il, « vous conjurant en sort nom de nous réconcilier à Dieu 7». Telles sont les nuées sur lesquelles est venu le Christ, mais il doit venir
1. Ps. XCV, 11.— 2. Marc, XIII, 9.— 3. Ps. XCV, 12.— 4. Rom. XI, 17. — 5. III Rois, V, 6. — 6. Ps. XCV, 13.— 7. II Cor. V, 20.
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une seconde fois pour juger les vivants et les morts. Il est donc venu une première fois sur les nuées. C’est de ce premier avènement que Jésus a dit dans l’Evangile : « Désormais vous verrez le Fils de l’homme venant sur les nuées 1 ». Qu’est-ce à dire « désormais? » Le Seigneur ne viendra-t-il point lorsque toutes les tribus de la terre seront dans les pleurs? Il est venu dans ceux qui le prêchent, et il a rempli toute la terre. Ne résistons pas au premier avènement, afin de ne point redouter le second. Vous avez encore entendu dans l’Evangile : « Malheur aux femmes enceintes ou nourrices; soyez sur vos gardes, parce que vous ne savez quand viendra cette heure 2 ». Tout cela est dit en figures. Quelles sont les femmes enceintes et les nourrices? Les femmes enceintes sont les âmes qui ont mis leur espérance dans cette vie; et celles qui ont déjà ce qu’elles espéraient sont désignées par les nourrices. Ainsi, tel homme veut acheter une maison de campagne; il ressemble à une femme enceinte; rien n’est fait encore, mais l’espérance est dans son sein ; il l’achète, et le voilà qui a enfanté, qui allaite ce qu’il a acheté. « Malheur aux femmes enceintes ou qui allaitent » : malheur à ceux qui mettent leur espérance dans cette vie, malheur à ceux qui s’attachent aux biens qu’ils ont acquis par leur espérance mondaine! Que doit donc faire un chrétien? User du monde, mais non servir le monde. Qu’est-ce à dire? C’est avoir comme s’il n’avait pas. Voici ce que dit saint Paul, ses exhortations à celui qu’il ne veut point laisser surprendre, comme les femmes enceintes ou nourrices, pour ce jour redoutable : « Du reste, mes frères, le temps est court, aussi faut-il que ceux qui ont des femmes soient comme s’ils n’en avaient point; ceux qui pleurent, comme s’ils ne pleuraient point; ceux qui se réjouissent, comme s’ils ne se réjouissaient pas;
ceux qui achètent, comme s’ils ne possédaient pas; ceux qui usent des choses de ce monde, comme s’ils n’en usaient pas. Car la figure du monde passe; et je veux que vous soyez sans inquiétude ».
L’homme sans inquiétude attend avec calme l’avènement de son Seigneur. Car, est-ce bien aimer Dieu, que craindre qu’il vienne? N’est-ce point une honte pour nous, mes frères? Nous l’aimons et nous
1. Marc, XIII, 26. — 2. Id. 17, 33. — 3. I Cor. VII, 29-32.
craignons qu’il ne vienne? En vérité, l’aimons-nous? Ne lui préférons-nous pas nos péchés? Haïssons donc le péché, aimons Celui qui viendra les punir. Il viendra, bon gré, mal gré. Qu’il ne soit point venu encore, ce n’est pas une raison pour qu’il ne vienne point. Il viendra, et à l’heure que tu ignores; et s’il te trouve prêt, cette ignorance ne te nuira point. « Alors tressailliront tous les arbres des forêts devant la face du Seigneur, parce qu’il est déjà venu ». Et ensuite? « Parce qu’il vient pour juger la terre; tous les arbres des forêts seront dans l’allégresse ». Il est venu une fois, il viendra une seconde fois juger la terre, et il trouvera dans la joie ceux qui auront cru à soin premier avènement, « parce qu’il est venu ».
15. « Car il viendra juger dans l’équité l’univers entier » : non une partie, car il n’a pas racheté une partie. Il jugera le monde entier, parce qu’il a payé la rançon de tout le monde. Vous avez entendu l’Evangile dit qu’à son avènement, il rassemblera les élus « des quatre vents du monde 1».
Or, rassembler ses élus des quatre vents, c’est bien les rassembler du monde entier. Et en effet, Adam, je l’ai dit déjà, signifie en grec tout l’univers. Il est composé de quatre lettres, A, D, A, et M. Or, dans le langage des Grecs, ces quatre lettres sont les initiales des quatre parties du monde. Ils nomment l’Orient Anatole, l’Occident Dusin, le Nord Arkton, le Midi Mesebian. Dans ces initiales nous trouvons Adam, qui est ainsi répandu dans le inonde entier’. Il n’était jadis qu’en un lieu, d’où il est tombé, et il a été réduit en poudre pour être jeté dans tout l’univers : mais la divine miséricorde a rassemblé de toutes parts ces débris, les a fondus au feu de la charité, et a réuni ce qui était brisé. Ce grand artiste a su réparer sou ouvrage; ne désespérons point. La tâche est difficile, mais pensez quel est l’architecte. Celui-là nous a rétablis, qui nous avait déjà faits; celui qui nous a formés, nous reformera. « Il jugera l’univers entier dans l’équité, et les peuples dans la vérité ». Quelle équité, quelle vérité? Il rassemblera ses élus pour juger avec lui, et séparera les autres. Il placera les uns à droite, les autres à gauche. Quoi de plus conforme à ta vérité, à la justice, que de réduire à n’attendre du souverain aucune miséricorde, ceux qui n’ont voulu
1. Marc, XIII, 27. — 2. Gen. III, 6.
424
faire aucune miséricorde avant son avènement? Mais ceux qui auront voulu faire miséricorde, seront jugés avec miséricorde. Il sera dit à ceux de droite : « Venez, bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 1 ». Et le Sauveur énumère les oeuvres de miséricorde : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire 2» ; et le reste. Que doit-il reprocher à ceux de gauche? De n’avoir point voulu faire miséricorde. Et où vont-ils? « Allez au feu éternel 3». Cette parole sévère produira un immense gémissement. Mais que nous dit un autre psaume? « La mémoire du juste ne périra point, et il ne craindra point la parole terrible 4 ». Quelle est cette parole terrible? « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges 5». Or, celui qui se réjouira d’entendre la parole de bénédiction, n’aura pas à craindre la parole
1. Matth. XXV, 34. — 2. Id. 30. — 3. Id. 41. — 4. Ps. CXI, 7. — 5. Matth. XXV, 41.
terrible. Comment se réjouiront-ils de la parole de bénédiction? « Venez, bénis de mon Père ». Quelle parole ne craindront-ils point? « Allez au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges ». Voilà la justice, voilà la vérité. « Il jugera l’univers entier dans la justice, et les peuples dans la vérité ». Parce que tu es injuste, le juge ne sera-t-il pas juste? Parce que tu es menteur, la vérité cessera-t-elle d’être vraie? Si tu veux obtenir miséricorde, sois miséricordieux avant son avènement; pardonne si l’on t’a offensé, donne de ton abondance. Et de qui viennent les dons, sinon de lui? Donner ton bien serait une largesse; donner du sien est une restitution. « Qu’as-tu donc que tu n’aies pas reçu 1?» Ainsi voilà les hosties agréables à Dieu, la miséricorde, l’humilité, la confession, la paix, la charité. Voilà ce que nous apportons, afin d’attendre en sécurité l’avènement du souverain juge, « qui jugera l’univers entier dans l’équité, et les peuples dans sa vérité ».
1. I Cor, IV,7.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 96 à 100
DISCOURS SUR LE PSAUME XCVI.
SERMON AU PEUPLE.
LES SAINTES JOIES DE L’ÉGLISE.
Ce que les saints personnages ont désiré voir, c’est le salut de Dieu chez les nations.: ce salut est Jésus-Christ, auquel nous devons rapporter tout notre psaume, si nous voulons le comprendre. Il a pour titre : « Pour David », ou pour le Christ fils de David. « Quand sa terre fut rétablie », c’est-à-dire quand les Juifs égarés jusqu’à mettre à mort le Christ, se convertirent en grand nombre à la Pentecôte.
De là les Apôtres passèrent chez les Gentils, et le Christ fut la pierre angulaire unissant la circoncision à la gentilité. Ainsi sa terre fut établie; ce que l’on peut encore entendre de la résurrection. Le Seigneur a donc régné par sa parole prêchée sur les continents et dans les îles; ces îles que battent les flots sais les submerger peuvent aussi désigner les Eglises persécutées et non détruites. Ces ténèbres d’une part, la justice et l’équité d’autre part, caractérisent ceux qui entendent la prédication, nuageuse pour les orgueilleux, pleine de lumière pour les humbles qui forment son trône.
Le feu qui marche devant le Seigneur, n’est point le feu de l’enfer, mais c’est le feu de la persécution qui a consumé les persécuteurs mêmes, ou le feu de la charité qui a embrasé le monde, et dévoré les ennemis de Dieu, en jetant les incrédules dans la réprobation, et -en ramenant à lui les hommes de bonne foi. Les Apôtres fuient comme des nuées d’où jaillirent ces éclairs de miracles et de prédications qui émurent la terre, qui fondirent les montagnes ou les orgueilleux. Honte à ceux qui adorent des pierres; pour nous, notre pierre est vivante ! Ils adorent l’idole ou le démon, qui se repaît de nos malheurs : un bon esprit refuserait tout culte. Sion a entendu le baptême de Corneille, et l’appel fait aux Gentils, elle a tressailli de joie. Ainsi le Seigneur s’est montré supérieur aux démons et aux anges Nous qui aimons le Seigneur, haïssons le mal, au risque d’être persécutés; car la persécution ne peut nous ôter ni le ciel, ni la vie de l’âme, ni la lumière d’est haut.
N’ayons de joie que dans le Seigneur ; puisqu’il n’y a pas de joie pour l’impie, la nôtre est pour l’autre vie, selon la promesse de l’Evangile.
1. Dieu donne au coeur chrétien de grands spectacles, et que rien ne surpasse en douceur, si toutefois nous avons le palais de la foi qui goûte le miel de Dieu. Vous tous, qui avez la foi en Jésus-Christ, vous avez en vous, je le crois, l’Esprit-Saint, qui vous donne une sainte joie quand vous entendez lire les prophéties, émanées depuis tant de (425) siècles de la bouche de saints personnages, et qui s’accomplissent après tant d’années dans la conversion des Gentils. Ces saints prophètes ressentaient une grande joie de ce qu’ils voyaient, non pas accompli, mais dans l’avenir. Oui, c’était là une grande joie pour eux; et même telle était la charité dont ils étaient embrasés pour nous, pour nous qu’ils ne voyaient point encore, et qu’ils enfantaient par l’esprit, qu’ils eussent voulu vivre de notre temps et avec nous, s’il leur eût été possible, et voir s’accomplir ce qu’ils prédisaient en esprit. De là cette parole du Sauveur aux disciples qui commençaient à voir cet accomplissement: « Beaucoup de justes et de Prophètes ont voulu voir ce que vous voyez, et ne l’ont point vu; et entendre ce que vous entendez, et ne l’ont pas entendu 1 ». Bien qu’ils vissent tout cela en esprit, ils ne le voyaient néanmoins que dans un lointain avenir; tandis que les Apôtres l’avaient sous les yeux. C’est pourquoi le saint vieillard Siméon fut transporté d’une grande joie, quand il vit l’enfant Jésus, en découvrant sa grandeur dans un tel abaissement, et dans une faible chair, le Créateur du ciel et de la terre. Grande fut sa joie, parce qu’il avait reçu la promesse qu’il ne sortirait point de cette vie, sans voir le salut de Dieu. Il le reconnut donc, en conçut une grande joie, et s’écria dans un saint ravissement: «Seigneur, vous laisserez maintenant mourir en paix votre serviteur; car mes yeux ont vu votre salut 2 ». Voilà une grande joie, et que produit la charité. Le chant du psaume vous a donné une sainte soie; quelques passages étaient clairs pour tous; d’autres, autant que j’en puis juger, ne l’étaient que pour un petit nombre, mais non pour tous assurément. Considérons-le donc tous ensemble, dans ce discours dont je vous suis redevable; et voyons avec quelle bonté Dieu nous ménage le bonheur de voir ses promesses et de nous en montrer la vérité par leur accomplissement.
2. Voici le titre du psaume: « Pour David, lorsque sa terre a été rétablie 3 ». Il faut rapporter le tout au Christ, si nous voulons saisir le véritable sens; ne nous écartons point de la pierre angulaire 4, de peur que notre intelligence ne tombe en ruine; qu’en lui se consolide tout ce qui est mobile et
1. Matth. XIII, 17.— 2. Luc, II, 25-20.— 3. Ps. XCVI, 1.— 4. Ephés. II, 20.
chancelant, qu’en lui s’affermisse tout ce qui est incertain. Quelque doute que fassent naître dans notre esprit les saintes Ecritures, que l’homme ne s’éloigne pas du Christ, et s’il le découvre dans ses lectures, qu’il soit certain de les avoir comprises, et qu’il ne se persuade point qu’il les comprend, tant qu’il n’y rencontre pas le Christ, « qui est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront en lui 1». Qu’est-ce à dire, et comment appliquer au Christ cette parole : « Quand sa terre fut rétablie? » On comprend aisément que David ici désigne le Christ, puisque le Christ est né de Marie dans la famille de David, et coin me il devait naître dans la postérité de David, ce nom servait à le désigner en figure. Ainsi donc David c’est le Christ, et David signifie la main puissante; or, quelle main est plus puissante que celle qui, de la croix, vainquit le monde? Car après la résurrection et l’Ascension du Sauveur, quand les Apôtres reçurent le Saint-Esprit et parlèrent diverses langues 2, ceux qui avaient crucifié le Sauveur s’émurent, et demandèrent un conseil de salut, qu’ils reçurent, et embrassèrent la foi. Et Dieu leur pardonna le sang de son Christ qu’ils avaient répandu, et ils burent ce sang du Christ; de persécuteurs, ils devinrent ses fidèles; ils crurent en celui qu’ils avaient crucifié, et voulurent avoir pour chef, pour tête, celui devant qui ils avaient branlé la tête 3 avec tant d’insolence. C’est ainsi que « sa terre fut rétablie», selon le titre du psaume. Cette terre était la Judée; or, la Judée avait péri entièrement quand les Juifs crucifièrent leur Seigneur; frénétiques ignorants, ils sévirent contre le médecin, repoussant follement leur salut. La Judée avait donc péri totalement comment totalement? Les Apôtres eux-mêmes furent ébranlés; Pierre qui suivait son maître avec un amour audacieux, le renia trois fois avec une crainte excessive
4. Après sa résurrection, Notre-Seigneur Jésus-Christ trouve quelques-uns d’entre eux qui parlent de lui en voyageant, et quand il leur demande le sujet de leur entretien, ils vont jusqu’à lui dire : « Etes-vous donc le seul étranger à Jérusalem pour ignorer ce qui vient de s’y passer en ces jours? Et il leur dit : Quoi donc? Touchant Jésus de Nazareth, ce prophète puissant en oeuvres
1. Rom. X, 4. — 2. Act. II, 4, 37 . — 3. Matth. XXVII, 39. — 4. Id. XXVI, 70.
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et en paroles devant Dieu et devant tout le peuple; et comme les princes des prêtres et nos magistrats l’ont livré pour être condamné à la mort et l’ont crucifié. Or, nous espérions qu’il délivrerait Israël 1». Ils n’avaient déjà plus d’espérance en lui; ils ne disent point : Nous espérons qu’il rachètera Israël; mais: « Nous espérions qu’il rachèterait Israël ». Il était avec eux, mais eux n’espéraient pas en lui. Il se montre à eux, il se fait voir aux autres disciples; on le voit, on le touche, ceux qui le croyaient mort le rencontrent ; la foi de ceux qui étaient tombés se releva, « et sa terre fut rétablie ». Après avoir passé quarante jours avec eus, il s’élève au ciel 2; et, comme je l’ai dit tout à l’heure, il envoie le Saint-Esprit à ses disciples, qui naguère ignorants, parlent maintenant toutes les langues. Alors tous ceux pour qui le Christ n’avait pas dit inutilement: « Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font 3 », furent touchés, disions-nous encore, et demandèrent le salut, et on leur conseilla de croire en lui. Trois mille embrassèrent la foi en un seul jour, et cinq mille en un autre 4. Alors le Christ vit surgir une Eglise fervente, dans ces mêmes lieux où l’effervescence l’avait couvert d’opprobre, « et sa terre fut restituée».
Mais comme il avait dit: « J’ai d’autres brebis, qui ne sont point de ce bercail, et il me faut les appeler, afin qu’il n’y ait qu’un seul bercail et un seul pasteur 5»; il envoya ses Apôtres chez les Gentils auxquels il n’avait pas envoyé les Prophètes. Ils allèrent chercher ceux qui ne cherchaient point, et trouvèrent ceux qui n’espéraient rien. Ils n’avaient aucune promesse, et ils trouvèrent un Dieu Sauveur. Quant aux Juifs, ils avaient les promesses de Dieu, par les Prophètes, qui leur avaient annoncé le Christ, prêché le Christ, et sous leurs yeux ne le reconnurent point. Aux Gentils, au contraire, nulle promesse n’avait été faite : mais les Prophètes avaient parlé de conversion. Nulle parole ne leur avait été adressée, mais ou avait parlé d’eux. Les Apôtres leur furent envoyés, et vous avez entendu ce que Dieu fit pour eux; la lecture des Actes des Apôtres vous a fait connaître comment le centenier Corneille embrassa la foi. Ce centenier n’était point juif de nation. Il priait, il jeûnait, il faisait des aumônes. Dieu ne
1. Luc, XXIV, 18-21. — 2. Act. I, 3,9. — 3. Luc, XXIII, 31. — 4. Act. II, 4,1; IV, 4. — 5. Jean, X, 16.
l’abandonna point, bien qu’il appartint aux peuples idolâtres; mais un ange lui fut envoyé pour lui annoncer que ses aumônes et ses oraisons étaient agréables à Dieu. Il crut, après avoir appelé Pierre chez lui 1. L’ange ne pouvait-il pas l’instruire? Pierre lui fut envoyé, afin qu’un homme fît naître en lui une foi plus parfaite, et lui montrât que Dieu a daigné visiter les hommes, et qu’il daigne bien nous instruire par les hommes, lui qui a bien voulu se faire homme. C’est ainsi que « sa terre a été rétablie », quand une muraille est venue des Juifs, et une autre muraille des Gentils : et qu’il a été lui-même la pierre angulaire reliant ces murailles qui venaient de directions différentes 2.
3. Comment pouvons-nous encore entendre: «Quand sa terre fut rétablie? » Quand il ressuscita dans la chair. Car cet autre sens, qui ne s’éloigne pas du Christ, peut encore se soutenir : sa terre rétablie, c’est sa chair ressuscitée. C’est après sa résurrection que s’accomplirent toutes les merveilles que chante notre psaume. Ecoutons donc ce chant joyeux sur le rétablissement de la terre. Que le Seigneur notre Dieu veuille bien exciter en nous une attente et une joie qui réponde à la grandeur de ces mystères ; qu’il me donne une parole qui aille à vos coeurs, et que la joie que la vue de ces spectacles fait naître en mon âme vienne sur ma langue pour passer de là dans vos coeurs, puis dans vos actes.
4. « Le Seigneur a régné ». Celui qui a comparu devant un juge, qui a reçu des soufflets, qui a été flagellé, qui a été conspué, lui a été couronné d’épines, dont le visage a été meurtri par les coups, qui a été suspendu au gibet, qui a été insulté sur la croix, qui est mort sur cette même croix, qui a été percé d’une lance, qui a été enseveli, et qui est ressuscité, « le Seigneur a régné». Qu’ils sévissent de toute leur puissance dans ces royaumes de la terre, que feront-ils au roi des rois, au Seigneur de tous les potentats, au créateur de tous les siècles ? Est-il donc méprisable, pour avoir paru sur la terre si soumis, si humilié ? C’est là un acte de miséricorde, et non d’impuissance. S’il apparaît humble, c’est afin d’être à. notre portée. Mais voyons ces paroles: « Le Seigneur a régné: que la terre en tressaille, que les îles en soient dans la joie ». Car la parole de Dieu n’a pas été seulement prêchée sur les continents,
1. Act. X. — 2. Ephés. II, 20.
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mais encore dans les îles qui sont au milieu des mers ; et voilà qu’elles sont pleines de chrétiens, pleines de serviteurs de Dieu. Car l’Océan n’est pas une barrière pour celui qui u fait la nier. Où les navires peuvent aborder, la parole de Dieu ne le pourrait? Oui, les îles sont pleines de cette parole. Toutefois ces îles peuvent être une expression figurée pour les Eglises. Pourquoi des îles ? Parce qu’elles sont entourées des flots des tentations. De même toutefois qu’une île environnée de flots écumeux, peut bien être battue, mais non brisée par ces flots, comme elle les brise au contraire, bien plus qu’elle n’en est brisée; ainsi les Eglises de Dieu, répandues en tout lieu dans le monde, sont en butte à la persécution de la part des infidèles qui frémissent de toutes parts, et résistent marne les îles, et la mer est apaisée. « Que les îles soient dans la joie ».
5. « Les nuées et les ténèbres l’environnent, la justice et l’équité sont la base de son trône 1 ». Pour qui « Dieu est-il entouré de muées et d’obscurité? » Pour qui « la justice et l’équité sont-elles la base de son trône?» Il n’y a de nuages et d’obscurité que pour les impies qui ne l’ont point compris. La justice et le jugement sont pour les fidèles qui ont cru en lui. L’orgueil a obscurci les yeux des uns, l’humilité a mérité aux autres d’être affermis. Ecoute d’une part les nuées et l’obscurité, d’autre part la justice elle jugement. Le Sauveur adit lui-même mie suis venu eu ce monde pour le jugement, main que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 2». Qu’est-ce à dire, « que ceux qui voient deviennent aveugles?» Que ceux-là ne comprennent point et deviennent aveugles, qu’ils croient voir, qui pensent être sages, qui se persuadent qu’ils n’ont pas besoin du médecin. Et « que ceux qui ne voient pas voient », c’est-à-dire, afin qu’ils méritent d’être éclairés, ceux qui confessent leur aveuglement. Qu’il y ait donc « autour de lui un nuage et des ténèbres». pour ceux qui ne l’ont point connu; mais pour ceux qui confessent leurs fautes et qui s’en humilient, « la justice et l’équité sont la base de son trône »; car ce sont eux qui forment son trône, puisque la sagesse habite eu eux. Car le Fils de Dieu est la sagesse de Dieu 3. Un autre passage de l’Ecriture nous
1. Ps. XCVI, 2. — 2. Jean, IX, 39. — 3. I Cor. I, 24.
met en pleine lumière cette pensée : « L’âme du juste est le siège de la sagesse ». Donc, parce qu’ils sont devenus justes en croyant en lui, parce qu’ils sont justifiés par leur foi, ils deviennent son trône: c’est en eux qu’il siége, en eux qu’il juge, eux qu’il redresse. Pourquoi? Parce qu’il les trouve doux comme des animaux dociles, qui ne savent point regimber, ni se cabrer sous le fouet, ni secouer leur tête orgueilleuse pour rejeter le joug ce sont des animaux doux et souples qui méritent cet éloge du psaume : « Il conduira dans la justice ceux qui sont doux, et dirigera les humbles dans ses voies 1». Pour ceux donc qui ne sont point droits, il y a « nuages et ténèbres »; mais ceux qui sont humbles, sont dans « la justice et dans l’affermissement de son trône ».
6. « Le feu marchera en sa présence, et embrasera ses ennemis autour de lui 2 ». Quel est ce feu, mes frères, dont il est dit qu’ « il marchera devant lui, et dévorera ses ennemis autour de lui ? » Je ne pense pas qu’il s’agisse du feu dans lequel on jettera les irai pies au jour du jugement, lesquels seront placés à gauche ainsi qu’il vous souvient de l’avoir lu dans l’Evangile, et auxquels on dira: « Allez au feu éternel, préparé au diable et à ses anges 3 » ; tel n’est point ce feu, selon moi. Et d’où me vient cette opinion? Parce qu’il est question d’un feu qui marchera devant le Christ, avant qu’il vienne pour le jugement. Il est dit, en effet, que ce feu le précédera, et qu’il embrasera ses ennemis autour de lui, c’est-à-dire dans toute la terce. Le feu de l’enfer ne sera qu’après son avènement; celui dont il est question doit le précéder. Quel est doue ce feu? Nous pouvons l’entendre de la peine des méchants, et du salut de la rédemption. En quel sens de la peine des méchants? Parce qu’ils ont soulevé une persécution contre le Christ que l’on prêchait parmi les nations: or, cette colère a été un feu qui a dévoré les persécuteurs plutôt que ceux qui étaient persécutés.
Quand nous voyous deux hommes, dont l’un se met en colère, dont l’autre souffre avec patience, jugez par vous-mêmes qui de ces deux est en feu. Vous pouvez chaque jour vous donner ce spectacle parmi les hommes. Représentez-vous un homme injuste, à l’âme emportée, au visage menaçant, aux regards enflammés, aux paroles
1. Ps. XXIV, 9. — 2. Id. XCVI, 3. — 3. Matth. XXV, 41.
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étincelantes, se ruer sur un autre pour le tuer, pour le dépouiller, pour l’outrager, pour l’injurier, un homme hors de lui-même, incapable de se contenir, l’autre qui souffre en paix ces outrages, ces violences, tout ce qu’on veut lui faire, qui tend l’autre joue quand on le frappe sur une joue : or, en voyant d’une part la fureur, d’autre part le calme; ici la colère, et là la patience; ici l’emportement, et là la paix, peut-on hésiter à se prononcer sur celui des deux qui est consumé et qui souffre la peine des flammes? Est-ce celui dont le corps est meurtri, ou celui dont l’âme est embrasée? Aussi le prophète Isaïe a-t-il dit : « Et maintenant le feu dévorera ses ennemis 1». Qu’est-ce à dire :
« Et maintenant ? » Avant que vienne le grand jour du jugement , ils sont consumés par leur propre fureur, ceux qui doivent endurer ensuite la flamme éternelle. Pourriez-vous, en effet, mes frères, vous imaginer que l’injustice que commet un homme en voulant nuire à un autre, nuise à celui qu’elle attaque sans nuire à son propre auteur? Comment cela serait-il possible? Quelquefois on applique une torche ardente à un tison humide et vert; ce tison ne brûle point, mais la torche continue à se consumer : ainsi en est-il de votre ennemi. Qu’un homme d’iniquité vienne à te tendre des embûches, ou à te ménager quelque peine, c’est là une injustice: mais si tu es un bois vert, c’est-à-dire plein d’un suc spirituel et vivace, qui résiste à la flamme de la haine; situ pries pour celui qui te nuit, son injustice ne te nuira point, mais à lui-même; c’est lui qui brûle, et toi tu es intact.
A moins peut-être que tu ne prennes pour une offense le mal corporel que l’on pourrait te faire, alors que ton âme pure et sans tache méritera de Dieu une couronne, en suivant l’exemple du divin maître qui a voulu souffrir de la part des Juifs, qui pouvait ne point mourir et qui est mort, qui a voulu naître, quoiqu’il eût pu nie point naître. Naître, c’est pour toi ta condition ; pour lui, c’est sa volonté; mourir est dans ta condition; pour lui, c’est un acte de miséricorde. De même alors que les Juifs ne lui ont point nui, ainsi nulle persécution ne pourra t’atteindre, situ veux être membre de ce chef auguste.
7. C’est ainsi que nous entendons le feu qui marche devant lui, c’est-à-dire un feu qui,
1. Isa. XXVI, 11.
dès ici-bas même, est un châtiment pour les infidèles et pour les hommes injustes. Cherchons un autre feu qui soit le salut de la rédemption, comme nous nous l’étions proposé. Car le même Seigneur a dit: « Je suis venu jeter le feu sur la terre 1 ». Il parle ici du feu comme du glaive, car au même endroit il dit qu’il n’est point venu apporter la paix, mais le glaive 2 ; le glaive pour diviser, le feu pour brûler : mais l’un et l’autre sont nécessaires, car le glaive de sa parole nous a heureusement séparés de nos habitudes mauvaises. Il a donc apporté le glaive pour séparer chaque fidèle, ou d’un père qui ne croit point au Christ, ou d’une mère également infidèle, ou du moins de ses aïeux, s’il est né de parents fidèles.
Il n’est, en effet personne d’entre nous qui n’ait son aïeul, ou son bisaïeul, ou quelqu’un de ses ancêtres engagé dans le paganisme et plongé dans cette infidélité dont Dieu avait horreur: nous sommes donc séparés de ce que nous étions: l’épée est venue, non pas nous donner la mort, niais nous diviser. Ainsi en est-il de ce feu : « Je suis venu jeter le feu sur la terre». Les hommes qui ont cru en lui, se sont enflammés, puis ont reçu l’embrasement de la charité : c’est pour cela que le Saint-Esprit, envoyé aux Apôtres, apparaît sous la forme du feu : « Ils virent comme des langues de feu qui se partagèrent et se reposèrent sur chacun d’eux 3 ». Touchés de cette.
flamme sacrée, ils se répandirent dans le monde pour y porter cette flamme et en incendier les ennemis qui l’environnent. Quels ennemis? Ceux qui ont abandonné le vrai Dieu qui les a créés, pour adorer les idoles qu’ils ont faites. S’ils étaient mauvais, cette flamme les consumait; s’ils étaient bons, elle les perfectionnait. Atteint par ce feu de la parole de Dieu, ou bien l’incrédule résistait à la foi, et alors devenant pire, il était consumé, dévoré par le feu de sa propre envie. S’il se convertissait, ce feu n’en avait pas moins agi en lui. Le foin brûlait afin que l’or en devînt plus pur. Cet or, c’est la foi; le foin, c’est la convoitise charnelle. « Toute chair est un foin », dit Isaïe, « et tout honneur de la chair tombera comme l’herbe 4 ». Tout ce qu’il y a dans l’homme charnel, convoitant ce qui est frivole et passager, n’est qu’une herbe. Combien, peut-être même d’entre nos frères, sont allés au théâtre?
1. Luc, XII, 49.— 2. Matth. X, 31. — 3. Act. II, 3.— 4. Isa. XL, 6.
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L’herbe les entraînait. Ne faut-il pas désirer que ce feu dévore le foin, afin que l’or soit purifié? Toute la foi qui Peut être en eux est étouffée par l’herbe. Il est donc bon pour eux d’être embrasés d’un feu divin, afin que l’herbe étant consumée, on voie éclater cet or précieux racheté par le Christ. Donc « le feu marchera devant lui, pour dévorer les ennemis qui l’environnent ». Il en est qu’il a consumés pour leur bonheur, et qui sont fidèles aujourd’hui; d’ennemis qu’ils étaient, les voilà fidèles; tu cherches des ennemis, il n’en est plus ; tout est brûlé, tout est consumé: la charité a consumé en eux ce qui persécutait le Christ, et purifié en eux ce qui croyait au Christ. « Il a dévoré les ennemis qui l’environnent ».
8. « Ses éclairs brillent dans l’univers entier 1 ».
Quelle allégresse ! n’est-ce point ce que nous voyons? ce qui est évident? Ses éclairs ont brillé dans le monde entier : voilà ses ennemis embrasés, ses ennemis consumés.
Tout ce qui contredisait a été consumé, et l’univers enliera vu ses éclairs». Pourquoi ces éclairs? Pour donner la foi. D’où venaient ces éclairs? Des nuées.
Quelles sont ces nuées du Seigneur? Les prédicateurs de la vérité. Vois-tu dans le ciel cette nuée? Elle est ténébreuse, obscure; elle recèle je ne sais quoi qu’un éclair s’échappe de la nuée , tu en vois l’éclat;
et ce que tu méprisais a fait jaillir ce qui t’effraie. Notre-Seigneur Jésus-Christ u envoyé ses apôtres, ses prédicateurs comme des nuées. On ne voyait en eux que des hommes, et on les méprisait, comme on méprise les nuées qu’on voit avant qu’elles n’aient produit ce qui doit nous surprendre. Ils n’étaient tout d’abord que des hommes revêtus d’une chair, fragile; ensuite des hommes sans lettres, ignorants, méprisables. Mais il y avait en eux cette foudre qui devait et tonner et briller. Pierre, cet humble pêcheur, venait, priait, et les morts ressuscitaient 2. La forme humaine montrait une nuée, mais le miracle était l’éclair. Ainsi dans leurs paroles, dans leurs actes, quand ils disent des merveilles, et accomplissent des merveilles, « ses éclairs brillent dans l’univers entier.
La terre les a vus et s’en est émue ». Voyez si cela n’est point vrai, si la terre entière, devenue chrétienne, ne répond point amen, bouleversée par les éclairs qui sortent de ces
1. Ps. XCVI, 4.— 2. Act. IX, 40.
nuées. La terre les a vus et s’en est émue».
9. « Les montagnes se sont fondues comme la cire devant la face du Seigneur 1». Quelles sont ces montagnes? Les orgueilleux. Toute hauteur qui s’élève contre Dieu, a tremblé, a succombé devant les actes du Christ et des chrétiens, et l’on ne saurait trouver une expression plus juste que celle du Prophète, se fondre. « Les montagnes se sont fondues devant la face du Seigneur». Où est cette hauteur des puissances? Où est l’endurcissement des infidèles? « Les montagnes se sont fondues comme la cire devant la face du Seigneur ». Le Seigneur a été pour elles un feu, et elles ont fondu en sa présence comme la cire, qui n’est dure que jusqu’aux approches du feu. Toute hauteur est aplanie aujourd’hui et n’ose plus blasphémer le Christ. Le païen qui ne croit point en lui s’abstient de tout blasphème; s’il n’est pas encore devenu une pierre vivante, il n’est déjà plus une montagne endurcie. « Les montagnes ont fondu comme la cire devant la face du Seigneur, en présence du Seigneur de la terre entière » : non-seulement des Juifs, mais encore des Gentils, comme a dit l’Apôtre 2 : ce n’est pas le Dieu des Juifs seulement, mais le Dieu des nations. Donc le Seigneur de toute la terre, le Seigneur Jésus-Christ, né en Judée, n’est pas né seulement pour les Juifs; car avant de naître il a tout fait; et ayant tout fait, il a tout restauré. « Devant la face du Dieu de la terre entière ».
10. « Les cieux ont annoncé sa justice, tous les peuples ont vu sa gloire 3». Quels cieux l’ont annoncé? « Les cieux qui racontent la gloire de Dieu 4». Quels cieux? Ceux qui lui servent de trône. De même que le Seigneur a pour trône les cieux, il a pour trônes les Apôtres, et les prédicateurs de l’Evangile. Toi aussi tu seras le ciel, si tu le veux. Veux-tu être le ciel? Purifie ton coeur de ce qu’il a de terrestre. Si tu n’as plus de convoitises terrestres, si tu ne mens point en répondant que ton coeur est en haut; tu es un ciel. « Si vous êtes ressuscités avec le Christ » (et l’Apôtre s’adresse aux fidèles), « cherchez ce qui est en haut, où le Christ est assis à la droite de Dieu; goûtez les choses d’en haut, et non celles d’ici-bas 5 ». En commençant à goûter les choses d’en haut, et non les choses de la
1. Ps. XCVI, 5. — 2. Rom. III, 29.— 3. Ps. CXVI, 6.— 4. Id. XVIII, 2. — 5. Colos. III, 1, 2.
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terre, n’es-tu pas devenu un ciel? Tu as encore une chair, et ton coeur est un ciel; car fa conversation est dans les cieux 1. C’est alors que toi aussi tu annonces le Christ. Quel fidèle pourrait s’en taire? Que votre charité redouble d’attention; croyez-vous que nous qui prêchons ici soyons seuls à prêcher le Christ, et que vous ne le prêchiez point? D’où vient alors que des hommes que nous n’avons jamais vus, jamais connus, jamais exhortés, viennent à nous pour devenir chrétiens? Ont-ils cru sans qu’on leur ait annoncé la foi? L’Apôtre dit cependant : « Comment croire à celui dont on n’entend point parier? Et comment en entendre parler,si on ne le prêche 2 ?» Donc toute l’Eglise prêche le Christ, et les cieux prêchent sa justice: parce que tous les fidèles qui ont à coeur de gagner à Dieu ceux qui ne croient pas encore, et qui le font par charité, sont des cieux. C’est par eux que Dieu fait éclater le tonnerre de ses jugements: et l’infidèle tremble, et la crainte l’amène à la foi. Montrez aux hommes ce qu’a pu le Christ dans l’univers entier, en leur parlant et en les amenant à l’amour du Christ. Combien en est-il aujourd’hui qui ont entraîné leurs amis pour voir un comédien, un joueur de flûte? Pourquoi, sinon par amour pour ces histrions? Vous aussi, aimez le Christ. Aimez celui qui a donné de si grands spectacles, où l’on ne peut trouver rien à reprendre, et qui a vaincu le siècle. Quelquefois, en s’attachant à un personnage de théâtre, on est vaincu avec lui. Mais nul n’est vaincu avec le Christ, nul n’a motif d’en rougir. Saisissez donc, amenez-nous, entraînez ceux que vous pourrez ne craignez rien, c’est les amener à celui qui ne saurait déplaire à quiconque le verra : priez-le qu’il les éclaire, afin qu’ils le considèrent bien. « Les cieux ont annoncé sa justice, et les peuples ont vu sa gloire».
11. «Qu’ils soient confondus, ceux qui adorent des idoles 3». Tout cela n’est-il point arrivé? N’ont-ils pas été dans la confusion ? N’y vont-ils pas chaque jour? Ces idoles sont en effet des statues faites par la main des hommes. Pourquoi ceux qui adorent les idoles sont-ils confondus tous? Parce que tous lus peu pies ont vu la gloire du Christ. Déjà tous les peuples chantent cette gloire: qu’ils rougissent, les adorateurs de la pierre. Car ces pierres sont mortes, et nous avons trouvé la
1. Philipp. III, 20. — 2. Rom. X, 14.— 3. Ps. XCVI, 7.
pierre vivante. Et même ces pierres n’ont jamais vécu pour être appelées des pierres mortes : tandis que notre pierre est vivante, qu’elle a toujours vécu en son Père, qu’elle est morte pour nous, puis ressuscitée, qu’elle vit maintenant, et qu’elle n’est plus soumise à l’empire de la mort 1. Telle est la gloire que les peuples ont connue pour déserter les temples et accourir dans nos églises. « Qu’ils soient confondus, tous ceux « qui adorent des idoles». Veulent-ils encore adorer ces idoles? Ils ne veulent pas abandonner ces dieux, et ces dieux les abandonneront. « Qu’ils soient confondus, tous ceux qui adorent des idoles, qui se glorifient dans leurs simulacres ». Mais quelque raisonneur, qui se croit savant, viendra me dire: Ce n’est point la pierre que j’adore, non plus que le simulacre insensible. Votre prophète n’a pu voir qu’il a des yeux et ne voit pas 2, sans que je sache, moi aussi, que cette idole n’a point d’âme, qu’elle ne voit point de ses yeux, n’entend point de ses oreilles; ce n’est point là ce que j’adore, mais en adorant ce qui est visible, je sers ce qui est indivisible. Qui donc alors? Une divinité qui préside à cette statue. Ils se croient habiles, en exposant ainsi le culte des idoles, et en nous disant qu’ils n’adorent point la statue, mais qu’ils adorent les démons. Car l’Apôtre l’a dit: « Les sacrifices des Gentils sont offerts aux démons, et non à Dieu. Je ne veux point»,dit-il encore, « que vous ayez part avec les démons 3 » : car l’idole n’est rien, nous le savons 4; et l’Apôtre nous dit : « Nous savons que l’idole n’est rien, « mais que les offrandes des Gentils sont faites aux démons,et non à Dieu ». C’est lui qui dit encore :
« Je ne veux point que vous ayez part avec les démons ».
Qu’ils ne viennent donc plus nous dire qu’ils ne rendent pas un culte à des idoles inanimées : ils n’en sont que mieux sous le joug des dénions, ce qui est plus dangereux. S’ils n’adoraient que des idoles, ces pierres ne pourraient les aider en rien, leur nuire en rien ; mais adorer et servir les démons, c’est les avoir pour maîtres.
Et quels seront tes maîtres? Ceux qui sont jaloux de ton bonheur, qui ne peuvent que t’envier ta liberté, qui voudraient te posséder toujours, et te rendre tels, qu’ils te puissent toujours entraîner. Il est en effet dans ces esprits une malice qui leur est naturelle, une volonté de nuire: le mal
1. Rom. VI, 9.— 2. Ps. CXIII, 5.— 3. I Cor. X, 19, 20.— 4. Id. VIII, 4.
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des hommes fait leur joie, ils se repaissent de nos erreurs, quand ils peuvent nous tromper. Et que cherchent-ils? Non pas des hommes qu’ils puissent dominer éternellement, mais qui soient avec eux sous le poids d’une éternelle damnation, comme le voleur jaloux qui se plaît à accuser l’innocent. Qu’il soit brûlé vif, en souffrira-t-il moins si un autre brûle avec lui? En mourra-t-il moins pour mourir avec un autre? Sa peine est égale, mais sa méchanceté se rassasie. Qu’il meure avec moi, dit-il, non pour en mourir moins, mais pour se consoler par le malheur d’un autre. Telle est la malice du diable, qui veut séduire afin qu’on partage son supplice. Mais comme une peut tromper la justice de Dieu (car il n’excuse pas les innocents à son tribunal) il les pousse au péché afin d’avoir de véritables crimes à reprocher. Voilà les maîtres que se créent ceux qui adorent les idoles et les démons. « Les sacrifices des païens sont offerts aux démons, et non à Dieu : je ne veux point que vous ayez part avec les démons. »
12. Mais nous, quel est notre Dieu? Ecoutez la suite. Après avoir dit : « Qu’ils soient confondus, tous ceux qui adorent des sculptures, qui se glorifient dans les simulacres », il prévoit qu’on viendra donner raison de ces idoles et nous dire : Ce n’est point la pierre que j’adore, niais la puissance divine. Quelle puissance? Dis-moi, est-ce aux démons que lu rends un culte, ou bien aux bons esprits, tels que sont les anges? Car il y a les saints anges, et les esprits mauvais. Pour moi, j’affirme que dans vos temples on n’adore que les mauvais esprits : ceux qui sont assez orgueilleux pour exiger des sacrifices, qui veulent être adorés comme des dieux, sont des méchants et des superbes. Tels sont aussi les hommes peu soumis à Dieu, qui recherchent leur propre gloire, et méprisent celle de Dieu. Mais voyez les hommes vraiment saints et qui ressemblent aux anges. Qu’on veuille rendre un culte à un homme saint, au véritable serviteur de Dieu, qu’on le veuille adorer comme un Dieu, il vous empêche à l’instant;
loin de s’arroger les honneurs divins, de se poser comme un Dieu à tes yeux, il adore Dieu avec toi. Voilà ce que tirent les saints apôtres Paul et Barnabé, quand ils prêchaient la parole de Dieu en Lycaonie. Pleins d’admiration pour les merveilles qu’ils avaient accomplies dans ces contrées, les Lycaoniens amenèrent des victimes et voulaient leur offrir des sacrifices, en donnant à Barnabé le nom de Jupiter, et à Paul celui de Mercure; ceux-ci les rejetèrent avec horreur. Mais la cause de cette horreur était-elle parce qu’on les comparait aux démons? Non, mais bien parce qu’ils avaient en abomination un culte divin rendu à des hommes. Leurs paroles sont claires, et je ne fais point de conjectures. Voici la lecture de ce passage, qui indique leur indignation : « Alors Paul et Barnabé déchirèrent leurs vêtements, et s’écrièrent: Mes frères, que faites-vous? Nous sommes, comme vous, des hommes mortels 1». Remarquez bien ceci, De même que les hommes vraiment bons arrêtent ceux qui les veulent adorer comme des dieux, et ne veulent que pour Dieu seul le culte divin, pour Dieu seul les honneurs divins, pour Dieu seul le sacrifice, et non pour eux-mêmes; ainsi les saints anges cherchent la gloire de celui qu’ils aiment; ils brûlent du désir d’attirer à lui ceux qu’ils aiment, de leur inspirer une sainte ardeur pour lui rendre un culte, pour l’adorer, pour le contempler; c’est lui qu’ils annoncent, et non pas eux-mêmes, parce qu’ils sont des anges : et comme ils sont aussi ses soldats, ils ne savent que chercher la gloire de leur général; sitôt qu’ils chercheraient leur gloire, ils seraient condamnés comme des usurpateurs. Tel est le diable avec ses démons, c’est-à-dire avec ses anges. Il usurpa les honneurs divins pour lui et pour tous ses sectateurs ; il remplit les temples des païens, il leur persuada de lui élever des idoles, de lui offrir des sacrifices. Ne serait-il pas mieux d’adorer les bons anges, que d’adorer les démons? Ils nous répondent: Nous n’adorons pas les anges mauvais. Nous adorons ces esprits que vous appelez des anges, et qui sont les puissances du Dieu souverain, les ministres du grand Dieu. Fasse le ciel que vous les adoriez, ils vous apprendraient bientôt à ne plus les adorer. Ecoutez un ange qui nous instruit. Il faisait une révélation à un disciple du Christ, et lui montrait ces nombreuses merveilles consignées dans l’Apocalypse de saint Jean. A la vue de ces merveilles que l’ange lui découvrait, Jean est ravi et se jette à ses pieds; mais l’ange, qui ne cherchait que la gloire de son Seigneur, lui dit: « Levez-vous, que faites-vous? adorez le Seigneur,
1. Act. XIV, 13, 14.
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car moi, je suis serviteur comme vous et comme vos frères 1 ».
Qu’on ne dise point : Je crains que l’ange ne s’irrite contre moi, si je ne t’adore point comme un dieu; il s’irrite au contraire quand tu lui rends les honneurs divins, car il est bon et il aime Dieu. De même que les démons s’irritent quand on ne les adore point; de même les bons anges s’irritent quand on les adore comme des dieux. Mais qu’une âme faible et timide ne vienne point nous dire: Si les démons s’irritent quand on ne les adore point, je crains de les offenser. Que pourra donc te faire le diable qui est leur chef? S’il avait quelque puissance, nul de nous ne resterait debout. Ne savons-nous point combien les chrétiens le maudissent chaque jour, et pourtant les chrétiens se multiplient? Si tu es en colère contre ton serviteur, tu lui donnes son nom, tu l’appelles diable, tu l’appelles Satan. Tu es dans l’erreur en appelant ainsi un homme; c’est la colère qui te porte à cet outrage envers l’image de Dieu : tu choisis, pour la lui dire, une injure qui te fait horreur. Si le démon avait quelque puissance, ne se vengerait-il point? Mais Dieu ne le lui permet point, et il ne peut rien que dans la mesure que Dieu permet. Il voulut mettre Job à l’épreuve, et il en demanda simplement la permission 2, sans laquelle il n’avait aucun pouvoir. Pourquoi donc ne pas adorer Dieu sans crainte, puisque sans son ordre nul ne peut te nuire, et qu’il ne le permet que pour te corriger, et non pour te nuire? S’il plaît au Seigneur ton Dieu de permettre qu’un homme te nuise, ou même un esprit, il te corrige alors, pour te faire dire avec David: « Le Seigneur m’a châtié, mais ne m’a point livré à la mort 3». Donc « qu’ils soient confondus, tous ceux qui adorent des idoles, qui se glorifient dans des simulacres, Adorez-le, vous tous qui êtes ses anges ».Que les païens apprennent ici à servir Dieu.
Ils veulent adorer les anges, qu’ils imitent les anges, et qu’ils adorent celui que les anges adorent. « Adorez-le, vous qui êtes. ses anges». Qu’il l’adore, cet ange qui fut envoyé à Corneille, car c’est en adorant Dieu qu’il envoya Corneille à Pierre : qu’il adore le Christ, Seigneur de Pierre, lui qui est serviteur comme Pierre. « Adorez-le, vous tous qui êtes ses anges ».
1. Apoc. XIX, 10.— 2. Job, I, 11.— 3. Ps. CXVII, 18.— 4. Act. X, 3.
13. « Sion n entendu et a tressailli 1 ».Qu’a donc entendu Sion? Que tous ses anges l’adorent. Qu’a entendu Sion? Voici ce qu’elle a entendu: « Les cieux ont annoncé sa justice, et les peuples ont vu sa gloire: qu’ils soient confondus, tous ceux qui adorent des idoles, qui se glorifient dans leurs simulacres ». L’Église, en effet, n’était point répandue encore parmi les nations.; quelques Juifs croyaient en Judée, et ces Juifs croyaient que le Christ n’était que pour eux seuls: les Apôtres furent envoyés aux Gentils, ils prêchèrent à Corneille, et Corneille embrassa la foi, fut baptisé, et tous ceux qui étaient avec lui furent baptisés. Mais vous savez ce que Dieu fit pour les amener au baptême: il est vrai que le lecteur n’a pas été jusque-là aujourd’hui, plusieurs s’en souviennent, mais que ceux qui ne s’en souviennent plus, m’écoutent quelque peu. L’ange fut envoyé à Corneille, il envoya Corneille à Pierre, et Pierre vint à Corneille.
Et comme Corneille était païen, comme ceux de sa suite, ils n’étaient point circoncis; afin qu’il n’y eût aucune hésitation à prêcher l’Evangile à des Gentils incirconcis, avant que Corneille fût baptisé avec sa suite, le Saint-Esprit vint, les remplit, et ils parlèrent diverses langues. Le Saint-Esprit jusqu’alors n’était tombé que sur des baptisés, mais il descendit sur ces derniers avant le baptême. Pierre aurait pu hésiter à donner le baptême à des incirconcis, mais le Saint-Esprit descendit, et ils parlèrent diverses langues, ils reçurent un don invisible, qui leva toute hésitation à propos du sacrement visible ; et tous furent baptisés.
Il est écrit au même endroit: « Or, les Apôtres, et les frères qui étaient en Judée, apprirent que les Gentils avaient reçu la parole de Dieu, et bénissaient le Seigneur 3 ». Voilà ce qu’annonce le Prophète: « Sion a entendu et a tressailli ; les filles de Juda ont été dans l’allégresse ». Qu’est-ce que Sion a entendu, pour être dans la joie? « Que les Gentils ont reçu la parole de Dieu ». Une muraille s’était élevée, mais l’angle n’existait pas. Sion est proprement l’Eglise qui était en Judée et qui a reçu cette dénomination. « Sion a entendu et a tressailli ; les filles de Juda ont été dans l’allégresse». C’est ce qui est écrit: « Les Apôtres, et les frères qui étaient dans la Judée entendirent ». Voyez si « les filles
1. Ps. XCVI, 8. — 2. Act. XI, 1.
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de Juda n’ont point tressailli ». Qu’entendirent les frères?
« Que les Gentils ont reçu la parole de Dieu ». Que dit à ce propos notre psaume? « Les cieux ont annoncé sa justice, et les peuples ont vu sa gloire ». Et comme les Gentils, adorateurs des idoles, embrassaient la foi, le psaume continue: « Qu’ils soient confondus, tous ceux qui adorent des idoles, qui se glorifient dans leurs simulacres. Sion a entendu et a tressailli; les filles de Juda ont été dans l’allégresse ». Plus tard quelques circoncis voulurent reprocher à Pierre sa conduite, en disant : « Pourquoi êtes-vous entré chez les hommes incirconcis,et avez-vous mangé avec eux 1?» Pierre se justifia, et dit que dans son oraison un linceul, qui avait apparu, appendu au ciel par ses quatre coins, et que ce linceul, qui contenait toutes sortes d’animaux, désignait tous les Gentils. Il était suspendu aux quatre coins, parce que la terre qui renferme tous les peuples a quatre parties : et qu’on prêche les quatre Evangiles du Christ pour montrer que sa grâce doit se répandre dans les quatre parties du monde.
Saint Pierre partit de cette vision qui lui était apparue, pour dire aux disciples tout ce qui s’était passé, et comment Corneille avait embrassé la foi, parce qu’avant de recevoir le baptême l’Esprit-Saint était descendu sur lui. Cet exposé fit taire les reproches et tous bénirent le Seigneur en disant: « Dieu a donc donné la pénitence aux Gentils pour les conduire à la vie 2 ». Voilà ce « qu’entendit la fille de Sion qui fut dans l’allégresse; et les filles de Juda tressaillirent, à cause de vos jugements, ô mon Dieu». Quels jugements?
C’est que Dieu ne fait acception de personne. C’est le mot de Pierre lui-même , quand, voyant que le Saint-Esprit avait rempli Corneille et ceux de sa suite, il s’écria : « En vérité, j’ai reconnu que Dieu ne fait acception de personne ». Donc « les filles de Juda ont tressailli à cause de vos jugements, ô mon Dieu » .Qu’est-ce à dire « à cause de vos jugements?
» C’est que « dans toute nation, dans tout peuple, quiconque veut le servir lui est agréable 3 », et qu’il n’est pas seulement le Dieu des Juifs, mais encore le Dieu des Gentils 4.
14. Voyez si ce n’est point pour cela qu’ont tressailli les filles de Sion. « Et les filles de
1. Act. XI, 3. — 2. Id. 18. — 3. Id. 34, 35. — 4. Rom. III, 29.
Juda omit tressailli d’allégresse à cause de vos jugements, ô mon Dieu, parce que vous êtes le seul Dieu très-haut, au-dessus de toute la terre 1». Non sur la Judée seule, non sur Jérusalem seule, non sur Sion seulement, mais « sur toute la terre ». C’est dans l’univers entier que les jugements de Dieu sont en vigueur, afin de rassembler tous les peuples des extrémités du monde. Ceux qui se sont retranchés ne communiquent plus à ces peuples; ils n’écoutent point cette prédiction, ne la voient point s’accomplir. « C’est que vous êtes le Dieu très-haut, au-dessus de toute la terre; bien supérieur à tous les dieux». Qu’est-ce à dire, « bien supérieur? » Le Prophète parle du Christ. Et que veut-il dire par cette expression « bien supérieurs, sinon nous faire comprendre qu’il est égal à son Père? Qu’est-ce à dire encore supérieur à tous les dieux?» Quels dieux? Les idoles n’ont point de sens, n’ont point de vie : les démons ont le sentiment et la vie, mais sont mauvais, Quelle gloire donnons-nous au Sauveur en l’élevant au-dessus des idoles? Il est bien supérieur aux démons, mais ce n’est point là une grandeur. Les démons sont les dieux des nations 2, mais pour lui il est élevé au-dessus de tous les dieux. Des hommes aussi ont été appelés des dieux: « Je l’ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut ». Il est encore écrit: « Dieu a pris séance dans l’assemblée des dieux, pour juger les dieux au milieu d’eux 3». Notre-Seigneur Jésus-Christ est bien supérieur à tous, non-seulement aux idoles, non-seulement aux démons, mais encore aux hommes justes; c’est peu encore, il est supérieur à tous les anges. Pourquoi en effet ce précepte : « Adorez-le, vous qui êtes ses anges », sinon parce qu’ « il est bien supérieur à tous les dieux? »
15. Mais nous tous qui sommes assemblés auprès de celui qui est élevé bien au-dessus de tous les dieux, que devons-nous faire? Il nous le dit en un seul mot: « Vous qui aimez le Seigneur, haïssez le mal 4 ». Il est honteux d’aimer en même temps le Christ et l’avarice. Si tu l’aimes, tu dois haïr ce qu’il hait. Un homme est ton ennemi, mais il est ce que tu es; vous êtes l’oeuvre du même créateur, et dans la même condition: et néanmoins, si ton fils parle à ton ennemi, entre dans la maison de ton ennemi, a de fréquents entretiens avec
1. Ps. XCVI, 9.— 2. Id. XCV, 5.— 3. Id. LXXXI, 1, 6. — 4. Id. XCVI, 10.
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ton ennemi, tu veux le déshériter, parce qu’il parle à ton ennemi. Et comment? Parce que tu trouves cette raison juste: Tu es l’ami de mon ennemi et tu veux une part de mon bien! Un peu d’attention. Tu aimes le Christ, et l’avarice est l’ennemie du Christ; pourquoi t’entretenir avec elle? C’est peu dire, tu t’entretiens avec elle; pourquoi être son esclave? Le Christ commande bien souvent, tu n’obéis point; l’avarice commande, à l’instant tu obéis. Le Christ ordonne de vêtir celui qui est nu, et tu ne le fais point; l’avarice commande la fraude, et tu la fais à l’instant. S’il en est ainsi, si telle est ta conduite, garde-toi d’espérer une belle part dans l’héritage du Christ. J’aime le Christ, me diras-tu. « O vous qui aimez le Seigneur, haïssez le mal ». La preuve que tu aimes le bien, est dans la haine que tu montreras pour le mal. « Haïssez le mal, ô vous qui aimez le Seigneur ».
16. Mais dès que nous commençons à haïr le mal, voici bientôt la persécution. Nous haïssons le mal; et voilà qu’un persécuteur vient nous dire: Commets telle fraude; vient nous dire: Adore cette idole ; vient nous dire: Offre de l’encens aux dénions; mais nous l’avons entendu : « Vous tous qui aimez le Seigneur, haïssez le mal ». Nous l’avons entendu, il est vrai, mais si nous n’obéissons, il sévira contre nous. Jusqu’où sévira-t-il? Que nous enlèvera-t-il? Réponds-moi, pourquoi es-tu chrétien? Est-ce pour acquérir l’héritage éternel, ou une félicité terrestre ? Interroge ta foi, traduis ton âme au tribunal de la conscience, tourmente-la par la crainte du jugement, dis-moi en qui as-tu mis ta foi, et pourquoi cette foi? Mais, dis-tu, j’ai cru au Christ. Que t’a promis le Christ, sinon ce qu’il nous montre en lui? Que montre-t-il en lui? Il est mort, il est ressuscité, il est monté aux cieux. Veux-tu l’y suivre? Imite ses souffrances et attends ses promesses. Que peut t’enlever un persécuteur, quand tu commenceras à haïr le mal par amour pour le Seigneur? Que t’enlever?Ton patrimoine? Est-ce le ciel? Qu’il t’enlève, s’il veut, ce que Dieu t’a donné: (il ne peut même l’enlever, si Dieu ne le veut point; mais, quand Dieu le permet, il te ravit ce que Dieu t’a donné, de peur que Dieu lui-même ne se dérobe à toi). Mais pour Dieu, nul ne peut te l’enlever; toi seul, en fuyant Dieu, tu peux te le ravir.