Enarrationes in Psalmos (page 28)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

des embûches? Au moyen des hérétiques. C’étaient eux que redoutait saint Paul, lorsqu’il craignait de voir quelque tache dans la pureté de cette foi que l’Eglise porte en son coeur, et qu’il disait: « Je vous ai fiancés à cet unique époux Jésus-Christ, pour vous présenter à lui comme une vierge pure; mais je crains que comme Eve fut séduite par les artifices du serpent, vos esprits ne se corrompent et ne dégénèrent de la chasteté qui est dans le Chris 1 ». C’est le petit nombre des femmes, dans 1’Eglise, qui garde ta virginité de corps; mais la pureté du coeur est l’apanage de tous les fidèles. C’était au sujet de la toi que l’Apôtre craignait des taches sur la pureté du coeur, car avec une foi altérée la pureté de la chair ne sert de rien. Quand le coeur est corrompu, quelle peut être la pureté de la chair? C’est à ce point qu’une femme catholique est supérieure à une vierge hérétique. L’une, il est vrai, n’est plus vierge de corps, l’autre est femme par le coeur, et femme qui n’a point conçu de Dieu, son époux légitime, mais du serpent adultère. Or, que dit l’Eglise? « Tu marcheras sur l’aspic et sur le basilic ». Le basilic est le roi des serpents, comme le diable est le roi des démons. « Et tu fouleras au pied le lion et le dragon».

10. Ecoutons les paroles de Dieu à son Eglise: « Parce qu’il a espéré en moi, je le délivrerai 2». Non-seulement alors il a délivré le chef qui est maintenant assis dans les cieux, où il a placé bien haut son asile, où les maux n’approchent point de lui; et où le fléau n’aborde point sa tente : mais nous qui travaillons sur la terre, qui vivons encore au milieu des tentations, qui avons à craindre pour nos pieds de tomber dans les embûches, écoutons la voix du Seigneur notre Dieu qui nous console, et qui nous dit: « Parce qu’il a espéré en moi je le délivrerai : je le protègerai parce qu’il a connu mon nom ».

11. « Il m’invoquera, et je l’exaucerai; je suis avec lui dans la tribulation 3».Ne crains donc point quand tu es affligé, comme si Dieu n’était point avec toi. Que la foi soit avec toi, et Dieu sera avec toi dans l’affliction. La mer soulève ses flots, et tu es troublé dans ton navire 4, parce que le Christ est endormi. Le Christ aussi dormait sur la barque, et les hommes périssaient. Si la foi dort dans ton

1. II Cor. XI, 2, 3.— 2. Ps. XC, 14.— 3. Id. 15.— 4. Matth. VIII, 24, 25.

coeur, c’est le Christ qui dort dans ta barque: puisque le Christ habite en toi par la foi. Si donc tu ressens quelque agitation, réveille le Christ endormi, stimule ta foi, et tu sauras qu’il ne t’a point abandonné. Mais tu te crois abandonné, parce qu’il ne te délivre point aussitôt que tu le voudrais. Il délivra de la fournaise les trois jeunes hébreux 1. Lui qui avait délivré ces trois enfants abandonna-t-il les Macchabées 2? Loin delà. Il délivra les uns et les autres; les uns d’une manière corporelle, afin de confondre les incroyants; les autres d’une manière spirituelle, afin de les donner aux fidèles pour exemple. « Je suis avec lui dans la  tribulation; je le délivrerai et le glorifierai».

12. « Je le rassasierai de la longueur des  jours 3». Quels sont ces longs jours.? La vie éternelle. Ne vous imaginez point, mes frères, qu’il soit ici question de jours d’une certaine durée, comme on dit qu’ils sont plus courts en hiver, plus longs en été. Dieu vous promettait-il de ces jours? Non, cette longueur est celle qui n’a point de fin; ces jours sont la vie éternelle. Et comme nous serons alors satisfaits, ce n’est pas sans raison que le Prophète nous dit: « Je le rassasierai ». Quelque longueur que l’on donne au temps, rien ne suffit dès qu’il y aune fin, et par conséquent ne saurait s’appeler longueur. Si nous sommes avares, nous devons être avares de la vie éternelle: désirons cette vie qui n’a point de fin. Voilà pour notre avarice de quoi se dilater. Veux-tu des richesses sans fin? Désires plutôt une vie sans fin. Tu veux des possessions sans bornes? Cherche la vie éternelle. « Je le rassasierai de la longueur des jours ».

13. « Et je lui montrerai mon salut ». Ne passons point légèrement sur ces paroles : « Je lui montrerai mon salut » ; c’est-à-dire, je lui montrerai le Christ lui-même. Pourquoi? N’a-t-il pas été vu sur la terre? Que veut nous montrer de si grand le Seigneur? Nul n’a vu le Seigneur comme nous le verrons. Comme il s’est montré, ceux qui l’ont vu, l’ont crucifié. Ceux donc qui l’ont vu l’ont crucifié, et nous, nous croyons en lui sans l’avoir vu. Avaient-ils donc des yeux que nous n’avons point? Nous avons, nous, les yeux du coeur; mais nous voyons par la foi, et non par la claire vue. Quand viendra la claire vue? « Quand nous le verrons face à face 4 »,

1. Dan, III, 49, 50. — 2. II Macch. VII, 12, etc. — 3. Ps. XC, 16. — 4. I Cor. XIII, 12.

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ainsi que dit l’Apôtre : c’est ce que Dieu nous promet comme la grande récompense de tous nos labeurs. Tout ce que tu endures ici-bas, tu l’endures afin de voir. Nous verrons je ne sais quoi de grand, puisque c’est la grande récompense qui nous est promise, et cette grande vision sera la vision de Jésus-Christ même. Celui que l’on a vu dans son humilité sera vu dans sa grandeur, et il sera notre joie, comme il est aujourd’hui la joie des anges. « Au commencement était la Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu 1». Celui qui nous a fait cette promesse, remarquez-le bien, c’est Notre-Seigneur qui nous dit dans l’Evangile: « Celui qui m’aime, sera aimé de mon Père, et moi aussi je l’aimerai ».

Et comme si on lui demandait: Que lui donnerez-vous ? « Je me montrerai à lui 2 », répond-il: désirons-le, aimons-le, brûlons d’amour, si nous sommes l’épouse. L’époux est absent, attendons-le: il viendra enfin, celui que nous désirons. Il nous a donné de tels gages, que l’Epouse ne doit pas craindre d’être abandonnée de son Epoux: il n’abandonnera point ses gages. Quels gages a-t-il donnés? Il a répandu son sang.

Quels gages a-t-il donnés? Il a envoyé l’Esprit-Saint. Et l’Epoux abandonnerait de tels gages? Les eût-il donnés, s’il ne nous aimait point? Il nous aime donc. Oh ! si nous l’aimions de cet amour. Nul ne peut aimer davantage, que de mourir pour ceux qu’il aime . Mais nous, comment pouvons-nous mourir pour lui? De quoi lui servirait notre mort, depuis qu’il a mis si haut son asile, et que le fléau ne saurait atteindre son tabernacle? Que dit pourtant saint Jean? « Si le Christ a donné sa vie pour nous, nous devons à son exemple donner notre vie pour

1. Jean, I, 1.— 2. Id. XIV, 21.— 3. Id. XV, 13.

nos frères 1 ». Quiconque dès lors meurt pour ses frères, meurt pour le Christ; de même que nourrir un frère, c’est nourrir le Christ : « Ce que vous avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 2 ». Aimons le Christ, mes frères, imitons son amour, courons après ses parfums, comme il est dit dans le Cantique des cantiques : « Nous courrons à l’odeur de vos parfums 3 ». Il est venu, il a exhalé ses baumes, et cette odeur s’est répandue par le monde, D’où cette odeur ? Du ciel. Suis-le donc jusqu’au ciel, si toutefois tu ne réponds point en parjure quand on dit : En haut les coeurs, en haut les pensées, en haut l’amour, en haut l’espérance, qui se corromprait sur la terre, Tu n’oses mettre ton blé dans un endroit humide; tu crains la pourriture pour ce froment que tu as cultivé, que tu as moissonné, que tuas battu, que tu as vanné. Tu veux un lieu convenable pour ton blé, et tu n’en cherches pas un à ton coeur? tu ne cherches point pour ton trésor un lieu de sûreté? Fais donc sur la terre ce qui est en ton pouvoir; donne, et tu ne perdras rien, tu mettras en dépôt. Et qui donc gardera ce dépôt?

Le Christ qui te garde toi-même. Il sait te garder, et il ne saurait garder ton trésor? Pourquoi te demander de changer ton trésor, sinon afin que tu changes ton coeur? Nul en effet ne s’occupe que de son trésor. Combien en est-il qui m’écoutent maintenant, et qui n’ont le coeur que dans leur coffre-fort ? Vous êtes sur la terre, parce que l’objet de votre amour est sur la terre:

envoyez-le dans le ciel, et votre coeur sera dans le ciel. Où sera votre trésor, là aussi sera votre coeur 4.

1. I Jean, III, 16. — 2. Matth. XXV, 40. — 3. Cant. I, 3. — 4. Matth.VI, 21.

source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm

Saint Augustin d'Hippone

Discours sur les Psaumes 91 à 95

DISCOURS SUR LE PSAUME XCI.

SERMON AU PEUPLE.

LE SABBAT DIVIN.

Ici-bas nous sommes dans l’attente des promesses divines, nous avons la foi et l’espérance qui se transformeront un jour en charité; aimons donc le Seigneur, soit qu’il nous châtie, soit qu’il nous console. Le sabbat, qui est pour nous la cessation de bat péché, tel est le titre du psaume. Le méchant n’a pas ce sabbat qui est la joie dans la paix, le repos dans les promesses de Dieu, et que trouble ce que l’on voit parmi les hommes. Si nous faisons le bien, nous en sommes redevables à Dieu; si nous faisons le mal, il ne faut s’en prendre ni à Satan qui ne peut nous forcer, ni an destin comme s’il était quelque chose en dehors de Dieu ; nos fautes viennent de nous seulement, nos bonnes actions viennent de Dieu; cherchons sou nom ou sa gloire dans la prospérité, ou dans l’adversité que nous attirons par nos crimes. Chanter sur le psaltérion, c’est faire le bien ordonné par le Décalogue; et cela vient de Dieu, puisque par nature nous sommes menteurs en paroles et en actions. Si l’impie est dans la prospérité ici-bas, souvenons-nous que le Christ a souffert sur la terre ; l’impie alors est un poisson qui avale avec sa proie l’hameçon qui le perdra. Dieu est patient parce qu’il est éternel, tandis que l‘impie se fanera comme l’herbe. Dieu corrige celui à qui il destine son héritage. Or, les méchants qu’il laisse en paix, n’ont rien à attendre de lui, taudis que le juste sera comme le palmier ou le cèdre que le soleil ne dessèche point. Ayons donc le véritable amour de Dieu, et nous ne l’accuserons plus, puisqu’il a l’éternité.

1. Ecoutons ce psaume avec attention: que lieu nous donne de découvrir les mystères qu’il renferme, puisque c’est pour éviter à notre esprit tout dégoût que les mêmes enseignements nous sont donnés sous des formes différentes. Toutes les instructions en effet’ que Dieu nous donne, se réduisent à la foi, à l’espérance, à la charité: afin que notre foi s’affermisse en lui, tant que nous ne le voyons pas encore; qu’après avoir cru en lui sans le voir nous nous réjouissions quand nous le perrons, et qu’à notre foi succède la vision, alors qu’on ne nous dira plus : Croyez ce que tous ne voyez point; mais bien: Jouissez de ce que vous voyez ; afin que notre espérance soit immuable, et que, fixée en Dieu, elle ne subisse ni changement, ni fluctuation, ni agitation, comme Dieu qui en est la base, n’est assujetti à aucun ébranlement. C’est maintenant une espérance, mais à l’espérance un jour succédera la réalité. Elle porte en effet le nom d’espérance tant que nous ne voyons pas ce qui en est l’objet, comme l’a dit l’Apôtre: « L’espérance qui verrait se serait plus une espérance: comment espérer ce que l’on voit déjà? Si donc nous ne voyons pas ce que nous espérons, nous l’attendons par la patience 1». Il nous faut donc la patience, jusqu’à ce que vienne ce qui nous est promis. Mais la patience n’existe point quand on est

1. Rom, VIII, 24, 25.

heureux, et l’on ne demande la patience qu’à l’homme qui souffre: on lui dit: De la patience, souffrez, endurez; c’est une peine dans laquelle Dieu vous demande le courage, la force, la résignation, la patience. Mais vous fait-on des promesses mensongères? Un médecin prépare son fer pour tailler des blessures, et il dit à celui qu’il va tailler: De la patience, de la force, de la constance. Il demande la patience pendant la douleur, et après la douleur il promet la guérison. Si le malade qui gémit sous le fer du médecin ne se proposait la santé qu’il n’a pas, il se laisserait abattre par la douleur qu’il endure. Il est donc beaucoup de douleurs à supporter en cette vie; au dedans, au dehors, partout et sans cesse des scandales: et nul n’en est touché, comme celui qui marche dans la voie de Dieu. A chaque page la sainte Ecriture lui prêche la patience: dans les maux présents, l’espérance; dans l’avenir, l’amour de Celui qu’il ne voit pas, afin de l’embrasser quand il le verra. Car la charité, cette troisième vertu, que l’on joint à la foi et à l’espérance, est plus grande que l’une et l’autre 1: la foi ayant pour objet les choses que l’on ne voit point, ne sera plus quand viendra la vision. De même l’espérance a pour objet ce que l’on ne possède point encore, et n’existera plus lorsque nous jouirons de cet objet: ce ne

1. I Cor. XIII, 13.

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sera plus une espérance alors, mais une possession. Or, si nous aimons ce que nous ne voyons point encore, que sera-ce quand nous le verrons? Que notre désir s’accroisse dès lors. Nous ne sommes chrétiens que pour la vie future: que nul ne se promette le bien de cette vie et la félicité du monde, parce qu’il est chrétien; qu’il use de la félicité d’ici-bas, comme il pourra, quand il pourra, et autant qu’il pourra. Quand il la possède, qu’il remercie Dieu qui le console; quand il en est privé, qu’il rende grâces à sa justice. Qu’il soit toujours reconnaissant, jamais ingrat; qu’il reçoive avec gratitude les faveurs d’un Père qui le console, et qu’il reçoive avec la même gratitude les châtiments d’un Père qui le soumet au joug de la discipline: car c’est toujours par amour que Dieu nous prodigue ses faveurs ou ses menaces, et que le chrétien rejette cette parole du Psalmiste : « Il est bon de bénir le Seigneur, et de chanter des hymnes en votre nom, ô Dieu Très-Haut 1».

2. Voici le titre du psaume : « Psaume du cantique pour le jour du sabbat 2». Aujourd’hui est un jour de sabbat, de ce sabbat que les Juifs honorent maintenant par un repos extérieur, une oisiveté molle et luxurieuse, car ils s’adonnent alors à des bagatelles, et ce sabbat qu’a prescrit le Seigneur 3, ils le passent à des occupations qu’il a défendues. Le sabbat, pour nous, c’est l’abstention de toute oeuvre mauvaise, et pour eux, de toutes bonnes oeuvres. Car labourer la terre serait mieux que danser. Pour eux, ils s’abstiennent de toute bonne oeuvre, mais non de toute oeuvre puérile, Dieu nous a donc prescrit un repos : quel repos? Voyez d’abord où est ce repos. Pour plusieurs le repos est dans les membres, tandis que la conscience est dans un trouble tumultueux. Quiconque est méchant ne saurait avoir ce sabbat : car sa conscience n’est en repos nulle part; il vit nécessairement dans l’agitation. La bonne conscience, au contraire, est toujours tranquille; et cette paix est le sabbat du coeur Il se repose dans les promesses du Seigneur, et s’il éprouve quelque fatigue en cette vie, il s’élève jusqu’à l’espérance de l’avenir, et alors se dissipe tout nuage de tristesse; comme le dit l’Apôtre : « Il jouit par l’espérance 4 ». Or; cette joie pacifique dans l’espérance est notre sabbat.

1. Ps. XCI, 2.— 2. Id. 1.— 3. Exod. XX, 8.— 4. Rom, XII, 12,

Voilà ce que chante, ce que préconise notre psaume; il apprend au chrétien à demeurer dans le sabbat de son coeur, c’est-à-dire dans le calme et dans la tranquillité, dans la sérénité d’une conscience sans trouble. De là vient qu’il nous parle de ce qui est communément pour les hommes un sujet de trouble, afin de nous apprendre à célébrer le sabbat dans notre coeur.

3. Tout d’abord, si tu as fait quelques progrès dans la piété, tu dois confesser à Dieu que ces progrès viennent de sa grâce et non de tes mérites. C’est ainsi qu’il faut commencer à célébrer ton sabbat; et ne t’attribue point ce qui te vient de Dieu, comme si tu ne l’avais point reçu 1; ne t’excuse point non plus du mal que tu as fait, car il est véritable. nient de toi. Des hommes pervers et dans le trouble, qui ne célèbrent point le sabbat, rejettent sur Dieu le mal qu’ils font, et s’attribuent le bien. Celui-ci fait-il une bonne action? C’est moi qui l’ai faite, s’écrie-t-il. Fait-il du mal ? Il cherche à qui l’attribuer, pour ne point le confesser à Dieu. Qu’est-ce à dire qu’il cherche à qui l’attribuer ? S’il n’est pas tout à fait impie, il a sous la main le diable qu’il accuse: c’est le diable qui en est l’auteur, le conseiller, l’instigateur, comme si Satan avait le pouvoir de te forcer. Il a le pouvoir de te solliciter au mal; que si Satan venait à parler, et Dieu à garder le silence, tu pourrais encore t’excuser; mais maintenant tu es entre Dieu qui t’avertit, elle diable qui te pousse au mal. Pourquoi incliner l’oreille de l’un à l’autre? Satan ne cesse de te pousser au mal, Dieu ne cesse de te porter au bien. Satan ne saurait te forcer; tu as toujours le Pouvoir de consentir ou de résister. Si tu agis mal à son instigation, laisse là le diable, n’accuse que toi-même, afin que ton aveu te mérite le pardon de la part de Dieu. A quoi bon accuser celui qui ne peut obtenir son pardon ? C’est toi qu’il faut accuser, et tu obtiendras ton pardon. D’autres, sans accuser le diable, accusent le destin. C’est le destin, dit l’un, qui m’a poussé. Qu’as-tu fait? diras-tu à l’un, pourquoi un tel crime? C’est mon malheureux destin, répond-il. Pour ne point dire: Voilà ce que j’ai fait, il lève les mains contre Dieu, et sa langue profère des blasphèmes. Il ne le fait pas ouvertement, mais vois s’il ne le dit pas en effet. Demande-lui ce qu’est le destin, et il dira: Sa mauvaise

1. I Cor. IV, 7.

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étoile. Demande-lui qui a fait les étoiles, qui en a réglé le cours : à bout de réponses, il dira que c’est Dieu. Il n’a donc plus de ressource que d’accuser Dieu , soit directement, soit indirectement, soit sans aucun détour; et bien que Dieu punisse les fautes, il attribue néanmoins ses fautes à Dieu. Mais Dieu ne saurait punir ce qu’il a fait. Il châtie ce que tu fais, min de délivrer ce qu’il a fait. Souvent encore ces pécheurs, sans aucun subterfuge, s’en prennent à Dieu même; et quand ils deviennent coupables, ils s’écrient : C’est Dieu qui l’a moulu; si Dieu ne l’eût point voulu, je n’eusse point péché.

Il t’avertit, et non content de mépriser cette bonté au point de l’offenser, faut-il encore l’accuser de ta faute? Que nous apprend donc ce psaume? « Il est bon de confesser au Seigneur. Qu’est-ce à dire confesser au Seigneur?» Il faut également confesser au Seigneur, et que la faute vient de toi, et que tes bonnes actions viennent de lui. Alors « tu chanteras un psaume au nom du Très-Haut », cherchant la gloire de Dieu et non la tienne, bénissant son nom et pas le tien. Si tu cherches le nom du Seigneur, il cherche aussi le tien : si au contraire tu négliges la gloire de Dieu, il effacera aussi ton nom. Comment ai-je pu dire qu’il cherche ton nom? Comme il le fit à l’égard de ses disciples, qui revenaient de prêcher l’Evangile où il les avait envoyés. ils avaient fait beaucoup de miracles, chassé les démons au nom du Christ, et ils revenaient en disant : « Seigneur, voilà que les démons nous sont soumis. » Sans doute ils avaient dit : « en votre nom », mais il vit qu’ils se réjouissaient de cette gloire, qu’ils tendaient quelque peu à l’orgueil, parce qu’ils avaient pu chasser les démons. Il vit qu’ils cherchaient leur propre gloire, et il leur dit, cherchant à son tour ou plutôt conservant leurs noms en lui-même : « Ne vous réjouissez point de cela, mais réjouissez-vous de ce que vos noms sont écrits dans le ciel 1». C’est là qu’est ton nom, si tu ne négliges point le nom du Seigneur. Chante alors sur la harpe le nom du Seigneur, afin que ton nom soit affermi en Dieu. Qu’est-ce, mes frères, que chanter sur la harpe? La harpe est un instrument de musique pourvu de cordes, Nos oeuvres, voilà donc notre harpe. C’est chanter le Seigneur que mettre la main aux bonnes oeuvres. Chante-le

1. Luc, X, 17, 20.

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de la voix, chante-lui par les oeuvres.

4. « Pour annoncer au matin votre miséricorde, et votre vérité pendant la nuit 1». Que veut dire le Prophète, qu’au matin la miséricorde de Dieu sera annoncée, et sa vérité pendant la nuit? Le matin est pour nous le moment de la prospérité, et la nuit le moment de la tribulation. Que veut dire en nia mot le Prophète ? Dans la prospérité, réjouis-toi dans le Seigneur, parce qu’elle est un bienfait de Dieu. Mais, diras-tu; si je me réjouis en Dieu dans la prospérité, parce qu’elle est un bienfait de sa miséricorde, que ferai-je dans l’adversité ? Si le bonheur vient de sa miséricorde, le malheur viendrait-il de sa cruauté? Si, dans la prospérité, je chante sa miséricorde, l’accuserai-je de cruauté dans le malheur? Non, sans doute. Mais dans la prospérité chante sa miséricorde, et dans le malheur chante sa vérité: châtier les péchés.

ce n’est pas être injuste. Daniel était dans la nuit, quand il priait. C’était en effet quand Jérusalem était dans la captivité et sous la puissance de ses ennemis. Les saints alors étaient dans de grandes souffrances; Daniel était jeté dans la fosse aux lions, et les trois enfants précipités dans la fournaise 2. Voilà ce qu’endurait le peuple d’Israël dans sa captivité, c’était alors la nuit. Or, pendant la nuit, Daniel chantait la vérité de Dieu, et disait dans sa prière : « Nous avons péché, nous avons été impies, nous avons commis l’iniquité. A vous, Seigneur, la gloire; à nous, la confusion du visage 3». Il chante la vérité de Dieu pendant la nuit. Qu’est-ce que prêcher la vérité de Dieu pendant la nuit ? C’est n’accuser point Dieu du mal dont tu souffres mais en attribuer la cause à tes péchés qu’il veut châtier : « Pour annoncer votre miséricorde, et votre vérité pendant la nuit». Annoncer donc cette miséricorde le matin, et sa vérité pendant la nuit, c’est louer Dieu toujours , confesser Dieu, et chanter son nom.

5. « Sur l’instrument à dix cordes, et avec des chants sur le luth 4 ». Ce n’est point d’aujourd’hui que vous entendez cet instrument à dix cordes. Ces dix cordes du psaltérion désignent les dix commandements de la loi. Mais il ne faut pas seulement le porter, il faut s’en servir pour chanter. Les Juifs ont la loi, ils la portent, mais ne chantent point

1. Ps.XCI, 3. — 2. Dan. VI, III.— 3. Id. IX, 5,7. — 4. Ps. XCI, 4.

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sur cet instrument. Qu’est-ce que ne point chanter ? Ne point opérer de bonnes oeuvres. Cela ne suffit point; agir avec tristesse n’est point chanter encore. Quand est-ce que l’on chante? Quand on fait le bien avec allégresse. Car l’allégresse est dans le chant. Que dit en effet l’Apôtre? « Que Dieu aime celui qui donne avec joie 1». Quoi que tu fasses, fais-le avec joie, ton action alors sera bonne et bien faite : une oeuvre faite avec tristesse vient de toi; mais tu ne la fais point; tu portes le psaltérion plutôt que tu ne chantes. « Sur le psaltérion à dix cordes, avec des chants sur le luth »; c’est-à-dire, dans tes paroles et dans tes actions. « Avec des chants », c’est la parole; « sur le luth » ,c’est l’action. Te contenter du chant, c’est la parole mais sans luth; agir sans chanter, c’est n’avoir que la guitare. Donc et parle bien, et agis bien, si tu veux avoir des chants avec le luth.

6. « Vous m’avez comblé de joie, Seigneur,  à la vue de vos merveilles; l’oeuvre de vos mains m’a fait tressaillir 2 », Vous comprenez ce que dit le Prophète. Si je mène une vie pure, c’est à vous que je le dois, c’est vous qui m’avez formé: si je fais quelque bonne action, l’oeuvre de vos mains me fera tressaillir. Ainsi l’a dit l’Apôtre : « Nous sommes son ouvrage, créés dans les bonnes oeuvres 3 ». Si Dieu ne te formait au bien, tu ne connaîtrais que le mal dans tes oeuvres. « Dire le mensonge, en effet, c’est parler de soi-même 4 ». Ainsi dit l’Evangile. Or, tout péché est un mensonge, car nous appelons mensonge tout ce qui est contre la loi et contre la vérité. Que dit donc l’Evangéliste? « Quiconque dit le mensonge, dit ce qui lui est propre », c’est-à-dire que le péché est l’oeuvre qui vient de nous. Ecoutez maintenant le contraire de cette parole. Si l’homme qui dit le mensonge parle de lui-même, il suit de là que celui qui dit la vérité la dit par l’esprit de Dieu. Aussi est-il écrit ailleurs

« Dieu seul est véridique, et tout homme est faillible ». Toutefois ce passage ne veut point dire: Va , mens à loisir, parce que tu es un homme; cela signifie au contraire: Comprends que tu es homme et sujet à l’erreur: pour être véridique, bois la vérité au sein de Dieu, afin de la répandre au dehors, et d’être véridique toi-même. Comme tu ne saurais

1. II. Cor. IX, 7. — 3. Ps. XCI, 5. — 4. Ephés. II, 10. — 5. Jean, VIII, 4, — 6. Rom. III, 4.

avoir la vérité de toi-même, il te faut la boire à sa source. T’éloigner de la lumière, c’est te jeter dans les ténèbres: il en est de même de la pierre qui n’a en elle-même aucune chaleur, qui la tire du soleil ou du feu, et qui se refroidit quand on l’en éloigne; ce qui prouve qu’elle n’a aucune chaleur naturelle, qu’elle empruntait sa chaleur au soleil ou au feu: de même t’éloigner de Dieu, c’est le froid pour toi, comme t’approcher de Dieu c’est la ferveur : ainsi dit l’Apôtre : « Soyez fervents en esprit 1 ». Que dit-il encore, à propos de la lumière? Si tu approches de Dieu, tu seras dans la lumière . aussi le Psalmiste a-t-il dit : « Approchez de lui, et vous serez dans la lumière, et votre face n’aura point à rougir 2». Comme donc tu ne saurais faire aucun bien sans la lumière de Dieu, et la ferveur de l’Esprit-Saint, lorsque ta vie est régulière, bénis le Seigneur, et afin de ne point t’enorgueillir, tiens en toi le langage de l’Apôtre: « Qu’as-tu que tu n’aies reçu ; et si tu as reçu, pourquoi te glorifier comme si tu n’avais point reçu 3? » Ainsi donc le Prophète nous apprend à faire au Seigneur une confession digne, quand il nous dit: « Seigneur, vous m’avez rempli de joie dans vos créatures, et l’oeuvre de vos mains me fait tressaillir».

7. Que dire de ceux qui vivent dans l’impiété et qui sont florissants? Ces pensées troublent l’esprit d’un homme qui perd le repos. Il voit qu’il a passé tous les jours de sa vie dans les bonnes oeuvres, et que néanmoins il est dans la misère, qu’il est dans la pauvreté, que peut-être il a faim, il a soif, il est dans la nudité, peut-être en prison, nonobstant le bien qu’il fait, tandis que celui qui l’a condamné à la prison est un homme d’iniquité, et néanmoins dans la joie; alors dans son coeur se glisse une pensée détestable contre Dieu; et il dit: O Dieu, à quoi bon vous servir, à quoi bon obéir à vos paroles? Je n’ai point ravi le bien d’autrui, je n’ai commis ni larcin ni homicide, je n’ai convoité le bien de personne, je n’ai porté aucun faux témoignage, je n’ai outragé ni mon père ni nia mère; jamais je n’ai adoré les idoles, ni pris en vain le nom du Seigneur, mon Dieu ; je me suis abstenu de tout péché. Il énumère ainsi les dix codes, ou les dix commandements de la loi 4; il sonde sa conscience

1. Rom. XII, 11.— 2. Ps. XXXIII, 5.— 3. I Cor. IV, 7.— 4. Exod. XX, 1-17.

sur chacun d’eux, et il voit qu’il n’en a point violé, pas même un seul, et il s’attriste de passer par tant d’afflictions. Quant à d’autres cependant, je ne dis point qu’ils touchent à quelques-unes de ces cordes; ils ne touchent pas même le psaltérion: ils ne font aucune bonne oeuvre, ils consultent les idoles; ils paraissent être bons chrétiens, parce que leur maison ne souffre aucun dommage; leur survient-il quelque affliction, ils ont recours aux pythonisses, aux magiciens, aux sortilèges. On leur parle du nom du Christ, ils s’en raillent, ils grimacent. On leur dit Vous avez la foi, et vous consultez les sorts? Arrière, vous disent-ils; ce sont eux qui m’ont conservé mon bien, sans eux je perdais tout; je serais demeuré dans l’affliction. Homme naïf, ne marques-tu pas ton front du signe du Christ? Et sa loi vous défend tout cela. Tu te réjouis de tes biens que tu as conservés, et tu n’es pas triste d’être perdu toi-même? Combien vaudrait-il mieux avoir perdu ton vêtement, qu’avoir perdu ton âme? Néanmoins il se rit de tout; il outrage ses parents, il hait ses ennemis, les poursuit à mort; il dérobe, s’il en trouve l’occasion; il n’évite point le faux témoignage;

il tend des pièges au mariage des autres; il convoite le bien d’autrui; il fait tout cela : et néanmoins il est dans l’abondance, dans les honneurs, dans les dignités du siècle. Ainsi le voit ce pauvre qui fait le bien, qtai souffre, et qui dès lors se trouble en disant : O Dieu, les méchants sans doute vous plaisent, et vous haïssez les bons, pour aimer ainsi les hommes d’iniquité. S’il oient à se troubler et à se laisser entraîner à cette pensée, il bannira la paix de son coeur. Dès lors, il ne comprend plus ces beaux cantiques, il s’en éloigne, et il répète sans sujet : « Il est bon de chanter le Seigneur, et de chanter des hymnes à votre nom, ô Très-Haut ». Et cet homme n’ayant plus le sabbat intérieur, ni le coeur en repos, et bannissant de son coeur toute bonne pensée, cherche à imiter celui qu’il voit fleurir au milieu des désordres , et il se laisse aller aux désordres qu’il voit commettre. Mais Dieu est patient parce qu’il est éternel, et il connaît le jour du jugement où il examinera toutes choses.

8. Comment le Prophète nous apprend-il ces vérités?

« Combien, Seigneur, vos oeuvres minuit admirables, et combien sont profondes vos pensées 1 ! » A la vérité, mes frères, nulle mer n’est aussi profonde que cette pensée de Dieu, qui laisse fleurir les méchants, et qui laisse les bons dans la douleur. Rien n’est plus profond que cet abîme; c’est dans ce gouffre, dans cette profondeur que tout infidèle fait naufrage. Veux-tu franchir cet abîme? Attache-toi au bois du Christ, et pour ne pas sombrer, tiens fortement au Christ. Qu’ai-je dit : Tiens-toi au Christ? C’est pour cela qu’il a voulu souffrir sur la terre. Vous l’avez entendu à la lecture de cette prophétie: il ne détournait ni ses épaules du fouet, ni son visage des crachats de la soldatesque, ni sa joue de leurs soufflets 2. Pourquoi donc vouloir souffrir ainsi, sinon pour consoler ceux qui souffrent? Il pouvait ne ressusciter sa chair qu’à la fin des temps : mais toi qui n’aurais rien vu, quelle espérance aurais-tu pu concevoir? Il n’a donc point différé sa résurrection, afin d’écarter de toi tous tes doutes, C’est dans l’espoir de cette résurrection qu’il te faut endurer ici-bas les tribulations que le Christ a su endurer : sans t’émouvoir de ceux qui font le mal, et qui jouissent néanmoins ici-bas du bonheur. « Que vos pensées sont profondes, ô mon Dieu ! » Où est la pensée de Dieu? Attacher à présent les rênes qu’il doit resserrer ensuite. Loin de toi cette joie du poisson qui tressaille en dévorant l’amorce; le pécheur n’a pas encore retiré l’hameçon qui est dans la gorge de cet infortuné. Ce qui te paraît long est de courte durée, et tout cela passe rapidement. En face de l’éternité de Dieu, qu’est donc la plus longue vie humaine? Veux-tu être patient? envisage l’éternité de Dieu. Tu vois les jours peu nombreux, et dans ces jours tu veux que Dieu accomplisse tout. Qu’est-ce à dire tout? Qu’il damne les impies et couronne les justes. Voilà ce que tu voudrais voir en tes jours. Dieu l’accomplira en son temps. Pourquoi t’ennuyer et ennuyer les autres? Dieu est éternel; il diffère, il est patient, et tu viens dire : Je ne puis attendre, je ne suis que pour un temps. Cela dépend de toi; unis ton coeur au Dieu qui est éternel, et tu seras éternel avec lui. Qu’a dit le Prophète à propos de ce qui passe avec le temps? « Toute chair est une herbe, et toute gloire de la chair est la fleur d’une herbe; l’herbe s’est desséchée et la fleur est

1. Ps. XCI, 6. —  2. Ps. L, 6.

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tombée 1». Tout se dessèche donc, et tout s’éteint, mais non la parole de Dieu : « Cette parole demeure éternellement ». L’herbe passe, la fleur de l’herbe passe; mais il te reste un appui, c’est « la parole de Dieu qui demeure éternellement ». Dis-lui donc alors : « Que vos pensées sont insondables, ô mon Dieu ! » C’est alors qu’en tenant le bois de la croix, tu peux traverser cet abîme. Y vois-tu quelque chose? Y comprends-tu quelque chose? J’entends, me réponds-tu. Si tu es chrétien, si tu es instruit à l’école du Christ, tu réponds que Dieu réserve tout à son jugement. Les bons souffrent, parce que Dieu les flagelle comme des enfants; les méchants sont dans la joie, parce qu’ils sont damnés comme des étrangers. Un homme a deux fils, il corrige l’un, et abandonne l’autre, l’un fait mal, et n’est aucunement réprimé par son père, l’autre au moindre mouvement est souffleté, châtié. Pourquoi l’un est-il négligé, l’autre frappé, sinon parce que l’on réserve l’héritage à ce dernier, et que l’autre est abandonné comme l’enfant que l’on déshérite? On ne voit aucune espérance en lui, et on le laisse vivre à son gré. Mais si l’enfant que l’on corrige n’était point sage, s’il était assez imprudent pour envier le sort de son frère que l’on ne corrige point; s’il gémit intérieurement, s’il dit en son coeur : Mon frère fait tous les crimes, il s’affranchit des ordres de mon père, et il ne reçoit aucune réprimande, tandis qu’à la moindre faute, je suis châtié sans pitié; il serait alors un insensé, un imprudent s’arrêtant à ce qu’il souffre, et non à ce qu’on lui réserve.

9. Aussi après avoir dit : « Combien profondes sont vos pensées», le Prophète ajoute:

« L’homme imprudent ne les connaîtra point,  l’insensé ne les comprendra point 2 ». Qu’est-ce que l’insensé ne comprendra pas, que l’imprudent ne connaîtra pas? « Que les pécheurs se lèvent comme l’herbe 3». Qu’est-ce à dire « comme l’herbe? » Qu’ils sont verdoyants en hiver, et se dessèchent pendant l’été. Vois la fleur de l’herbe. Y a-t-il rien pour passer plus vite? Quoi de plus brillant? quoi de plus vert ? sans t’arrêter à cet éclat, redoute le desséchement. Tu as entendu que « les pécheurs sèchent comme l’herbe » ; écoute les justes. « Car voici ». En attendant, vois les méchants qui s’épanouissent

1. Isa. XL, 6-8. — 2. Ps. XCI, 7. — 3. Id. 8.

comme la fleur : c’est bien ; mais que sont ceux qui ne comprennent point ce mystère? des insensés, des imprudents. « Quand « les pécheurs viennent à paraître comme « l’herbe, et qu’ils regardent tous ceux qui « commettent l’iniquité», Tous ceux qui ont dans le coeur une fausse idée de Dieu, ont regardé les pécheurs qui sont comme l’herbe, c’est-à-dire qui fleurissent pour un temps. Pourquoi les regarder ? « Afin de mourir pour le siècle du siècle ». En considérant cet éclat passager, ils les imitent, et dans leur volonté de fleurir avec eux pour un temps, ils périssent pour l’éternité : voilà ce que signifie: « Ils périssent pour le siècle du siècle ».

10. « Mais vous, Seigneur, vous êtes le Très-Haut pour l’éternité 1 ». Des hauteurs du ciel et de votre éternité, vous attendez que le temps des méchants s’écoule, et que vienne le temps des justes. « Car voici».

Redoublez d’attention , mes frères, puisque Celui qui parle ici déjà s’est uni à l’éternité de Dieu, et il parle en notre nom, au nom du corps du Christ, et le Christ parle au nom de son corps ou de son Eglise. Ainsi que je vous le disais tout à l’heure, Dieu a la longanimité, la patience ; il tolère tous ces maux qu’il voit commettre aux méchants. Pourquoi? Parce qu’il est éternel, et qu’il voit ce qu’il leur réserve. A ton tour, veux-tu être patient? Unis-toi à l’éternité de Dieu, et attends avec lui ce qui est au-dessous de toi : et dès lors que ton coeur sera uni au Très-Haut, tu seras au-dessus de tout ce qui est mortel; et tu diras alors : « Voila que vos ennemis périront 2 ». Ils fleurissent aujourd’hui, ils périront demain. Quels sont les ennemis de Dieu? Mes frères, peut-être ne regardez-vous comme ennemis de Dieu que les blasphémateurs de son nom? Ils le sont en effet, et des ennemis outrageux, puisque ni leurs langues, ni leurs pensées n’épargnent à Dieu aucune injure. Mais que peuvent-ils faire à ce Dieu très-haut et éternel? Frappe du poing une colonne, tu te blesseras. Et tu crois qu’en frappant Dieu de tes blasphèmes, ce n’est point toi qui es meurtri? Car Dieu n’est pas atteint. Mais les blasphémateurs sont ouvertement ennemis de Dieu, et chaque jour on trouve des ennemis cachés. Craignez d’être de ce nombre. L’Ecriture nous montre

1. Ps. XCI, 9. — 2. Id. 10.

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quelques-uns de ces ennemis, afin que tu les con naisses du moins par l’Esprit de Dieu puisque tu ne peux les connaître par toi-même, et que tu craignes d’être de leur nombre. Saint Jacques dit clairement dans son épître : « Ne savez-vous pas que l’ami du monde est devenu l’ennemi de Dieu 1?» Tu l’entends. Veux-tu n’être pas ennemi de Dieu? Ne sois point l’ami du monde. Car, être l’ami du monde, c’est être l’ennemi de Dieu. De même qu’une épouse ne saurait devenu adultère qu’elle ne soit en inimitié avec son mari; ainsi toute âme qui est adultère par amour des choses du monde, ne peut être que l’ennemie de Dieu. Elle craint, mais elle n’aime pas. Elle craint la peine, elle n’aime pas la justice. Ils sont donc ennemis de Dieu, tous ceux qui aiment le monde, tous ceux qui recherchent ses vanités, tous ceux qui consultent les sorts, les astrologues et les devins. Qu’ils entrent ou non dans les églises, ils sont ennemis de Dieu. Ils peuvent, comme l’herbe, fleurir pour un temps; mais ils périront lorsque Dieu jettera les yeux sur eux, et qu’il entrera en jugement avec toute chair. joins ta voix à celle des Ecritures, et dis avec le Psalmiste : « Voilà que vos ennemis périront». Qu’on ne te trouve point où ils périront. « Et alors seront dispersés tous ceux qui font l’iniquité ».

11. Mais si les ennemis de Dieu doivent périr,si tous ceux qui opèrent l’iniquité doivent être dissipés, que deviendras-tu, toi qui gémis aujourd’hui, qui es dans l’affliction, qui as à endurer les scandales et les iniquités du monde, qui souffres dans ta chair, mais qui as la joie dans le coeur, que deviendras-tu? Quelle est ton espérance, ô corps du Christ? O Christ, qui êtes assis dans les cieux à la droite de votre Père, et dont les pieds et les membres sont meurtris ici-bas, vous qui dites: « Saul, pourquoi me persécuter 1? » quelle sera votre espérance, si les ennemis de Dieu doivent périr, si tous ceux qui font l’iniquité doivent être dispersés? Que deviendrez-vous? «Ma corne s’élèvera comme celle de la licorne 2 ». Pourquoi « comme celle de la licorne?» Quelquefois la licorne signifie l’orgueil, quelquefois elle désigne l’élévation de l’unité. Elever l’unité en gloire, c’est tuer les hérésies avec les ennemis de Dieu. « Ma corne sera élevée comme celle de la licorne».

1. Act. IX, 4.— 2. Ps. XCI, II.

Quand cela doit-il arriver? « Ma vieillesse sera dans une miséricorde abondante».Comment dit-il « ma vieillesse ?»Mes derniers moments, de même que dans nos âges différents la vieillesse est le dernier : ainsi tout ce qu’endure aujourd’hui le corps du Christ, dans les travaux, dans les veilles, dans la faim, dans la soif, dans les scandales, dans les iniquités, dans les angoisses, c’est le temps de sa jeunesse: sa vieillesse ou ses derniers moments seront dans la joie. Que votre charité veuille bien entendre qu’il a dit vieillesse, et ne vous figurez pas la mort ; l’homme ne vieillit que pour mourir. Or, pour l’Eglise, sa vieillesse sera blanche par ses actions saintes, mais elle ne verra point ha corruption de la mort. Telle on voit la tête d’un vieillard, telles seront nos oeuvres. Vous voyez la tête grisonner d’abord, puis blanchir totalement, à mesure qu’elle avance en âge. Qu’un homme vieillisse en son temps, et vous chercherez sur sa tête un cheveu noir sans pouvoir le trouver : ainsi quand notre vie sera telle que l’on cherchera en vain chez nous quelque noirceur du péché, cette vieillesse sera une véritable jeunesse, une vieillesse pleine de sève et qui doit fleurir à jamais. Vous avez entendu l’herbe fleurie des pécheurs, écoutez la vieillesse des justes : « Ma vieillesse sera dans une miséricorde abondante ».

12. « Mes yeux ont fixé mes ennemis ». Qui appelle-t-il ennemis? Tous ceux qui commettent l’iniquité. Ne t’arrête pas à considérer que tu as pour ami un homme injuste; vienne une affaire, et tu le connaîtras. Dès que tu seras un obstacle à ses injustices, tu pourras voir qu’il était ton ennemi, quand il te flattait : c’est qu’alors tu n’avais pas encore frappé, non pour faire entrer dans son coeur ce qui n’y était pas, mais pour en expulser ce qui y était. « Et mon oeil s’est fixé sur mes ennemis; et mon oreille entendra les malédictions de mes ennemis contre moi 1». Quand? dans ma vieillesse. Qu’est-ce à dire ma vieillesse? mes derniers moments. Et qu’entendra notre oreille? De notre place, à la droite, nous entendrons ce qui sera dit à ceux de gauche. « Allez, maudits, au feu éternel, qui a été préparé au diable et à ses anges 2». Cette parole terrible n’aura rien d’effrayant pour le juste. Vous savez ce qui est dit dans un psaume. « La mémoire du juste sera

1. Ps. XCI, 12. — 2. Matth. XXV, 41.

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éternelle, il ne craindra point la parole fâcheuse 1 ». Quelle parole fâcheuse? Allez au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges. « Et mon oreille entendra les malédictions de ceux qui s’élèvent contre moi ».

13. L’herbe passe; la fleur des pécheurs passe aussi. Que deviendront les justes? « Le juste fleurira comme le palmier ». Les premiers s’élèvent comme l’herbe; « le juste fleurira comme le palmier ». Le palmier marque l’élévation. Peut-être le Prophète at-il voulu nous parler du sommet du palmier qui est très-beau; à partir de la terre, sa fin sera son sommet, où est toute sa beauté; sa racine est âpre sur la terre, mais sa tête est belle dans les cieux. Telle sera donc ta beauté à la fin du monde. Que ta racine soit fortement fixée. Mais pour nous, la racine est en haut, car cette racine est le Christ qui est monté aux cieux. Il a été humilié, et il est élevé. « Il se multipliera comme le cèdre sur le Liban ». Voyez quels arbres choisit le Prophète : « C’est le juste qui fleurit comme le palmier, qui se multiplie comme le cèdre sur le Liban 2». Le palmier sèche-t-il sous les feux du soleil? Le cèdre sèche-t-il? Et pourtant les ardeurs du soleil font sécher l’herbe. Viendra donc le jugement, qui fera sécher les pécheurs, et verdir les fidèles. « Il se multipliera comme le cèdre sur le Liban ».

14. « Plantés dans la maison du Seigneur, ils fleuriront à l’entrée de la demeure de Dieu. Ils se multiplieront dans une féconde vieillesse, et ils seront tranquilles pour annoncer » . Tel est le sabbat dont nous avons parlé tout à l’heure, et qui fait le titre du psaume. « Ils seront tranquilles pour annoncer». Pourquoi ce calme en annonçant? L’herbe des pécheurs ne pourra les ébranler. Ni le cèdre ni le palmier, ne se courbent dans la tempête. Qu’ils soient donc tranquilles pour annoncer; puisqu’il faut Prêcher au milieu du persiflage des hommes. Infortunés, qui êtes épris du monde, les justes plantés dans la maison du Seigneur, vous prêchent la vérité; eux qui confessent le Seigneur dans leurs cantiques et sur la harpe, dans la parole et dans les oeuvres, vous prêchent et vous disent : Ne vous laissez point séduire par la félicité des méchants, ne vous arrêtez point à la fleur d’une herbe; ne portez pas envie à ces heureux d’un moment, qui seront malheureux

1. Ps. CXI, 7. — 2. Id. 13.— 3. Id. 14 - 16.

dans l’éternité. Cette félicité qui paraît maintenant au dehors, n’est point réelle; ils n’ont point la paix du coeur, eux qu’aiguillonne une mauvaise conscience. Pour toi, demeure en paix, comptant sur les promesses de ton Dieu. Qu’auras-tu à prêcher dans le calme? «Que le Seigneur est droit, qu’il n’y a en lui aucune iniquité ». Voyez, mes frères, si vous voulez être plantés dans la maison du Seigneur, si vous voulez fleurir comme le palmier, vous multiplier comme le cèdre du Liban, afin de ne point vous dessécher sous les feux du soleil, comme ceux qui périssent avec éclat quand le soleil est loin de nous. Si donc vous ne voulez point être une herbe, mais bien des palmiers et des cèdres, qu’annoncerez-vous? « Que le Seigneur Dieu est juste; et qu’en lui il n’y a point d’iniquité». Comment n’y a-t-il en lui aucune iniquité? Voilà un homme si criminel, et pourtant il a ta santé, il a des enfants, il a la gloire, il a des honneurs, il se venge de ses ennemis, il commet toutes sortes de crimes: cet autre au contraire est intègre dans ses affaires; il ne ravit point le bien d’autrui, il n’agit contre personne, il souffre dans les chaînes, dans les prisons, il souffre et soupire dans la misère. Comment donc n’y a-t-il en Dieu aucune injustice? Du calme, et tu le comprendras. Car tu es dans le trouble, et tu obscurcis la lumière dans ton intérieur. Dieu, qui est éternel, veut laisser tomber sur toi ses rayons; garde-toi de les obscurcir par aucun trouble; demeure dans le calme, et écoute ma parole. Parce que Dieu est éternel et qu’il pardonne aux méchants pour les amener à la pénitence, parce qu’il flagelle les bons, pour les amener au royaume des cieux, « il n’y a point en lui d’injustice », sois sans crainte. Mais, diras-tu, j’ai subi tant de châtiments, chacun le sait, je suis pécheur, je l’avoue, je suis loin de me croire juste. Voilà ce que disent la plu part des hommes. Qu’un homme soit dans l’affliction, dans la douleur, tu vas le consoler, et il te répond: J’ai péché, je l’avoue, mes fautes sont grandes, je le reconnais; mais suis-je aussi coupable que cet autre? Je sais ce qu’il a fait, je connais ses fautes : j’ai péché, j’en conviens devant Dieu; mais je suis moins coupable que cet autre qui souffre moins que moi. Sois sans trouble et dans le calme, afin de savoir « que le Seigneur est juste, et qu’en lui il n’y a point d’iniquité ». Que dirais-tu, (379) s’il ne te flagellait ici-bas que pour t’épargner les flammes éternelles? s’il n’épargnait cet autre ici-bas, qu’afin de lui dire: « Va au feu éternel?» Mais quand, me diras-tu? Quand tu seras placé à la droite, et que l’on dira à ceux de gauche: « Allez au feu éternel, préparé au diable et à ses anges ». Sois donc sans trouble dans tout cela, sois calme, garde le repos, et prêche « que le Seigneur est droit, qu’il n’y a en lui aucune injustice ».

DISCOURS SUR LE PSAUME XCII.

SERMON AU PEUPLE

LE SIXIÈME AGE DU MONDE.

Le titre porte le sixième jour avant le sabbat, ou le jour de la création de l’homme, que Jésus-Christ est venu reformer au sixième âge du monde, de manière à nous conduire au véritable sabbat qui est le ciel. Il a consolidé la terre, ou les hommes dans la foi, et pour la consolider il s’est revêtu de beauté pour ses admirateurs, de force pour ses contradicteurs, de manière à prémunir les fidèles Contre les contradictions des hommes. Il s’est ceint par devant, c’est-à-dire qu’il a été humble, comme hie fit en se ceignant d’un linge pour laver les pieds à ses Apôtres. L’humilité est la pierre, d’autant plus solide qu’elle est plus abaissée. Mettre une ceinture devant nous, c’est résister à ceux qui nous insultent face à face, comme on disait à Jésus : Descends de la croix; car le courage est plus nécessaire. L’univers qui ne sera point ébranlé, c’est le froment que le van me chasse point de l’aire; l’autre, c’est la paille qui s’envole. Si donc nous ne pouvons nous séparer des injustes, séparons nous de leurs injustices. C’est là préparer un trône à Dieu, qui s’assied dans les saints ou les humbles, bien qu’il ait un trône éternel. Les fleuves ou les Apôtres ont élevé la voix quand l’Esprit-Saint a soufflé sur eux; la mer s’est soulevée contre eux, mais le Christ l’a calmée par sa victoire sur le monde : qu’il en soit béni à jamais.

1. A la lecture du psaume, nous en avons entendu le titre; et d’après les saintes Ecritures, c’est-à-dire le livre de la Genèse, il n’est pas difficile d’en connaître la signification. Un titre est en effet comme l’inscription placée sur le seuil d’une maison : il nous indique ce qui est â l’intérieur. Voici donc cette inscription : « Louange du cantique à David, pour le jour qui précéda le sabbat, quand la terre fut fondée ».

Or, en considérant ce que Dieu fit chaque jour, quand il créa et disposa toutes choses, du premier au sixième jour (car il sanctifia le septième jour et le consacra par le repos, après toutes ses oeuvres, qui étaient excellentes), nous voyons qu’au sixième jour (et c’est bien celui de notre psaume, puisqu’il est marqué, la veille du sabbat), Dieu créa tous les animaux sur la terre. Puis le même jour, il créa l’homme à son image et à sa ressemblance. Or, cette disposition des six jours n’est pas sans raison, puisqu’elle annonce que les siècles doivent s’écouler, avant que nous nous reposions en Dieu. Et c’est nous reposer que faire des bonnes oeuvres. C’est pour cela qu’il est écrit que Dieu se reposa le septième jour, après avoir tait des oeuvres excellentes 1. Car la fatigue ne lui faisait point prendre son repos, et maintenant il n’est pas inactif, puisque Notre-Seigneur Jésus-Christ nous dit « Mon Père agit sans cesse 2 ». Ainsi parlait-il aux Juifs, qui avaient au sujet de Dieu des pensées charnelles, qui ne comprenaient point que Dieu agit, bien qu’il se repose, qu’il agit toujours, bien qu’il se repose toujours. Donc nous aussi, que le Seigneur a voulu personnifier en lui-même, nous aurons le repos après les bonnes oeuvres. Il est vrai, mes frères, que les oeuvres que nous faisons ici-bas avant le repos, sont des oeuvres laborieuses en quelque sorte, et que Le repos dont il s’agit n’est qu’en espérance, et pas encore en réalité;

et sans cette espérance nous succomberions au travail. Mais toutes ces bonnes oeuvres laborieuses passeront un jour. Quoi de meilleur que donner du pain à celui qui a faim ? Et, comme nous l’entendions tout à l’heure à la lecture de l’Evangile, quoi de plus saint que ce conseil général : « Que tout homme qui a deux tuniques en donne une à celui qui n’en a point, et que celui qui a de quoi manger

1. Gen. I et II, l-3. — 2.  Jean, V, 17.

380

en donne à celui qui a faim 1? » Vêtir celui qui est nu, c’est une bonne oeuvre, mais cette bonne oeuvre subsistera-t-elle toujours? Elle est quelque peu pénible; mais elle nous console, par l’espérance du repos à venir. Et pourtant quelle peine y a-t-il à vêtir un pauvre ? Une bonne oeuvre est presque sans peine, le mal est plus laborieux. Vêtir un pauvre quand on peut le faire, n’est guère pénible; si on ne le peut : « Gloire à Dieu au plus « haut des cieux, et paix sur la terre aux a hommes de bonne volonté 2 ». Nais dépouiller celui qui est vêtu, qui pourra nous en dire la peine? Et pourtant tout cela doit passer quand nous arriverons à ce repos, où il n’y aura ni affamé à nourrir, ni pauvre à revêtir.

Toutes ces bonnes oeuvres passeront donc, et ce sixième jour pendant lequel on fait ces oeuvres excellentes, a un soir. Or, au jour du repos, il n’y aura aucun soir, puisque notre repos sera sans fin. Comme donc ce fut au sixième jour que Dieu fit l’homme à son image 3; ainsi trouvons-nous que ce fut au sixième âge que Notre-Seigneur Jésus-Christ vint reformer l’homme à l’image de Dieu. Le premier âge, en effet, marqué par le premier jour, serait depuis Adam jusqu’à Noé; le second âge, qui serait comme un second jour, depuis Noé jusqu’à Abraham; le troisième âge, ou troisième jour, depuis Abraham jusqu’à David;

le quatrième âge, ou quatrième jour, depuis David jusqu’à la transmigration à Babylone; le cinquième âge, ou cinquième jour, depuis la transmigration à Babylone jusqu’à la prédication de Jean-Baptiste; et le sixième jour, depuis la prédication de Jean-Baptiste jusqu’à la fin, et à la fin du sixième jour arrivera le repos. Nous sommes donc maintenant dans ce sixième jour. Si nous sommes dans ce sixième jour, voyez le titre du psaume: « Pour le jour qui précéda le sabbat, quand la terre fut fondée ». Examinons le psaume lui-même, et voyons quand la terre fut fondée, car elle ne le fut point peut-être ce jour-là. Ce n’est point en effet ce que nous lisons dans la Genèse. Quand donc la terre fut-elle fondée? Quand, sinon, comme nous l’avons lu tout à l’heure dans l’Apôtre : « Si vous demeurez dans la foi, fermes et inébranlables 4 ». Lorsque dans toute la terre, tous les fidèles sont inébranlables dans la foi, c’est

1. Luc, III, 11. — 2. Id. II, 14. — 3. Gen. I, 26. — 4. I Cor. XV, 58.

alors que la terre est fondée, que l’homme est fait à l’image de Dieu 1; ce que nous figurait le sixième jour de la Genèse. Mais comment Dieu a-t-il fait cette oeuvre, comment a-t-il fondé la terre? Le Christ est venu afin de fonder la terre. « Car nul ne saurait poser un fondement autre que celui qui a été posé, qui est le Christ Jésus 2». C’est donc de Jésus-Christ que le psaume va parler.

2. « Le Seigneur a régné, il s’est couvert de gloire ; le Seigneur s’est revêtu de force, et il s’est ceint 3 ». Il a donc pris pour double vêtement la gloire et la force. Pourquoi s’en revêtir pour fonder la terre? Car le Psalmiste continue : « Il a consolidé la terre qui ne sera point ébranlée ». Comment l’a-t-il consolidée ? En se revêtant de gloire.

Mais il ne la consoliderait point s’il ne s’était revêtu de force en même temps que de gloire. Pourquoi donc la gloire, et pourquoi la force? Car le Prophète a précisé l’un et l’autre:

« Le Seigneur a régné, il s’est revêtu de gloire;

le Seigneur s’est revêtu de force et a ceint ses reins ».Vous le savez, mes frères, Notre-Seigneur, venant dans sa chair et prêchant l’Evangile du royaume, plaisait aux uns, déplaisait aux autres. Car les Juifs étaient partagés à son sujet : « Les uns disaient : Il est bon; les autres: Non, il séduit la foule 4 ». Les uns parlaient donc de lui en bien, les autres en parlaient mal, le déchiraient, le mordaient, le noircissaient de leurs outrages. Il était donc revêtu de beauté pour ceux auxquels il plaisait, et de force pour ceux auxquels il ne plaisait point. Prends donc, toi aussi, le Seigneur pour modèle, afin que tu deviennes pour lui un vêtement. Sois revêtu de beauté pour ceux auxquels plairont tes bonnes oeuvres, et sois fort contre tes détracteurs. Ecoute comment Paul, cet imitateur du Christ, eut de la beauté, comment de la force: « Nous « sommes», dit-il, «la bonne odeur du Christ, en tout lieu, et pour ceux qui font leur salut et pour ceux qui périssent 5? » Ceux qui goûtent le bien, se sauvent; les détracteurs du bien doivent périr. Autant qu’il était en lui, Paul était le parfum du bien, il était même la bonne odeur. Malheur à ces misérables que la bonne odeur fait mourir. Car l’Apôtre n’a point dit : Nous sommes une bonne odeur pour les uns, une mauvaise odeur pour les

1. Gen. I, 26.— 2. I Cor. III, 11.—  3. Ps. XCII, 1. — 4. Jean, VI, 12.— 5. II Cor, II, 15.

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autres; mais bien : « Nous sommes la bonne odeur du Christ, en tout lieu, et pour ceux qui se sauvent, et pour ceux qui périssent ». Et il ajoute aussitôt: « Aux uns nous sommes une odeur de vie pour la vie, aux autres une odeur de mort pour la mort 1». Il était donc revêtu de beauté pour ceux auxquels il était une odeur de vie, et de force pour ceux auxquels il était une odeur de mort. Si tu te réjouis quand les hommes te louent, quand ils prennent goût à tes oeuvres; si leur blâme te fait manquer de courage, et ralentit tes bonnes oeuvres, comme si tu en avais perdu le fruit en trouvant des détracteurs ; tu n’es pas immobile encore, et tu n’appartiens pas encore à « cette terre ferme qui ne sera point ébranlée, pour laquelle le Seigneur s’est préparé en se revêtant de sa force ». Saint Paul touche, à un autre endroit, cette force et cette beauté: « Par les armes de la justice, à droite et à gauche ». Vois où il place la beauté, où il place la force: « Par la gloire et par l’ignominie 2 ». Il est beau dans la gloire, il est courageux dans l’ignominie. Chez les uns on relevait en gloire, chez les autres on le méprisait. Il apportait donc la beauté aux premiers, et la force à ceux auxquels il ne plaisait point. C’est en ce sens qu’au même endroit il énumère tous ces contrastes jusqu’à cette parole : « Comme n’ayant rien et possédant tout 3». Posséder tout, c’est la beauté ; n’avoir rien, c’est la force. Ne nous étonnons donc point si le Prophète a dit : « Il a consolidé la terre qui ne sera point ébranlée». Comment l’univers entier ne sera-t-il point ébranlé ? C’est parce que les fidèles du Christ sont partout et prêts à tout: à se réjouir avec ceux qui louent, à s’armer contre ceux qui blâment; à ne s’amollir point devant la louange, âne point se laisser abattre par le blâme.

3. Peut-être demanderons-nous aussi le sens de cette parole : « Il est ceint ». Se ceindre désigne le travail, et un homme ceint ses reins quand il va travailler. Comment toutefois le Prophète, au lieu de dire : Il est ceint, a-t-il dit: « Ceint par devant», praecinctus? Dans un autre psaume il est dit: « Ceignez vos reins de votre épée, ô Tout- Puissant, et les peuples tomberont sous vos coups 1 ». Ici, il n’est point dit simplement, ceignez-vous, cingere, ni ceignez-vous par devant, praecingere, mais accingere gladium

1. II Cor. II, 16.— 2. II Cor. VI, 8.— 3. Id. 10.— 4. Ps. XCIV, 4, 6.

tuum, ceignez votre épée; et accingere se dit lorsque la ceinture porte quelque chose aux flancs. Il a donc dit: Ceignez votre épée, accingere. Or, le glaive du Seigneur, qui a vaincu l’univers entier, c’est l’Esprit de Dieu dans la vérité de sa parole. Pourquoi ceindre ce glaive autoùr des reins ? il est vrai, mes frères, que ce verset vient d’un autre psaume, et que nous avons expliqué la ceinture autrement ; mais continuons puisqu’il se représente ici. Qu’est-ce que porter son épée à ses reins ? Les reins ont le sens de la chair. Car le Seigneur n’aurait point soumis l’univers entier, si le glaive de la vérité n’était venu dans la chair. Mais pourquoi dans notre psaume le mot praecingere, qui s’emploie quand on met quelque chose devant soi? De là vient qu’il est dit que Jésus « mit devant lui un linge, praecinxit, et lava les pieds de ses disciples ». Il fut humble alors, ayant mis devant lui un linge pour laver leurs pieds. Or, toute force est dans l’humilité, puisque tout orgueil n’est que faiblesse. A propos de la force, le Prophète s’est servi du mot praecinctus, ceint par devant, afin de te rappeler que ce même Dieu assez humble pour laver les pieds des disciples était aussi praecinctus. Or, Pierre saisi de frayeur en voyant à ses pieds son Seigneur, son Maître (et dire son maître, c’est moins dire que son Seigneur) , voyant son Seigneur se courber à ses pieds, pour les laver, fut dans la stupeur et s’écria: « Seigneur, vous ne me laverez point les pieds ». Mais le Sauveur:

« Ce que je fais, tu ne le comprends point maintenant, tu le sauras plus tard ». Et Pierre : « Jamais vous ne me laverez les pieds ». Et Jésus: « Si je ne te purifie, tu  n’auras aucune part avec moi ». Mais Pierre qui avait frissonné en voyant son Maître lui laver les pieds, frissonna plus encore à cette parole: « Tu n’auras point de part avec moi ». Tant que le Seigneur n’agissait point sans motif, et qu’il y avait là quelque mystère, il s’écria: « Seigneur, non-seulement les pieds, mais les mains et la tête et tout le corps ». Et Jésus: « Celui qui a été lavé n’a plus besoin de se laver une seconde fois, mais il est complètement pur». Si donc il leur lavait les pieds, ce n’était pas tant pour les purifier que pour leur donner un exemple d’humilité. Car il leur avait dit: « Ce que je fais, tu ne le comprends pas maintenant, tu le sauras (382 ) plus tard ». Voyons si plus tard ils ont compris, si plus tard il leur a exposé ce qu’il faisait alors, afin de voir le Seigneur ceint de sa force, car toute sa force était dans son humilité. Quand il leur eut lavé les pieds, il s’assit de nouveau, et leur dit: « Vous m’appelez Maître, et vous dites vrai; je le suis en effet : vous m’appelez Seigneur, et vous dites vrai, car je le suis. Si donc moi, votre Maître et votre Seigneur, j’ai lavé vos pieds, comment devez-vous agir les uns envers les autres 1? » Si donc c’est dans l’humilité qu’est la force, ne craignez pas les orgueilleux. Les humbles sont comme la pierre; elle paraît abaissée, mais elle est solide. Que sont les orgueilleux ? Semblables à la fumée, ils ne s’élèvent que pour s’évanouir.

Donc il nous faut rapporter à l’humilité du Seigneur cette ceinture dont nous parle l’Evangile, et qu’il mit devant lui, pour laver les pieds à ses Apôtres.

4. On pourrait encore donner un autre sens à cette parole. Nous avons dit que praecingere c’est mettre une ceinture, mais devant soi. Or, nos détracteurs parlent quelquefois en mal de nous, mais en notre absence, et comme derrière nous ; d’autres le font en face, comme au Seigneur à la croix: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 2 ». Or, nous n’avons pas réellement besoin de courage quand on ne médit de nous qu’en notre absence; car nous n’entendons pas, nous ne sentons rien; mais quand on nous outrage en notre présence, il nous faut alors du courage. Qu’est-ce à dire du courage? Oui, pour supporter ; car n’allez pas croire qu’il y a du courage à vous laisser vaincre par l’outrage que vous entendez, et à frapper le coupable. Frapper un insolent, ce n’est pas être courageux, c’est être vaincu par la colère. Or, il y a folie à donner le nom de fort à un homme vaincu ; quand l‘Ecriture dit que « l’homme qui dompte sa colère, est plus fort que celui qui prend les villes 3 ». Un preneur de villes est donc inférieur à l’homme qui surmonte sa colère. Tu as dans toi-même un rude adversaire. Quand l’outrage soulève en toi la colère, et te pousse à rendre le mal pour le mal, souviens-toi de cette parole de l’Apôtre: « Ne rendez à personne le mal pour le mal, ni l’outrage pour l’outrage 4 ». Ces paroles

1. Jean, XIII, 4-15. —  2. Matth. XXVII, 40. — 3. Prot. XVI, 32. — 4. I Pierre, III, 9.

étoufferont ta colère et te fortifieront : et comme ces paroles te sont dites en face, et non par derrière, elles seront une ceinture devant toi.

5. Allons plus loin, le psaume est court. « Il a consolidé la terre qui ne sera point  ébranlée 1 ». Vous le voyez, mes frères, beaucoup ont embrassé la foi de Jésus, c’est le grand nombre : et pourtant dans ce grand nombre, l’Evangile qu’on a lu vous le disait tout à l’heure, le Seigneur viendra le van à la main, et il purgera son aire, serrant le froment dans son grenier, et jetant les pailles au feu inextinguible 2. Il y a donc sur toute la terre des bons et des méchants, des bons qui sont le grain, des méchants qui sont la paille. Le fléau dans l’aire brise la paille qui tombe et nettoie le froment. Qu’est-ce donc que cet univers qui ne sera point ébranlé? Le Prophète ne tiendrait point ce langage s’il n’y avait aussi un univers qui s’ébranlera. Il y a donc un univers qui demeurera ferme, tandis qu’un autre univers doit chanceler. On appelle univers, en effet, les bons qui demeurent fermes dans la foi : et qu’on ne dise point qu’ils sont en un endroit, ils sont partout; de même que les méchants, qui doivent abandonner la foi au souffle de la moindre tribulation, sont aussi partout, Il y a donc un univers mobile et un univers immobile, dont parle saint Paul. Vois cet univers mobile : « De ce nombre sont Hyménée et Philète, qui se sont écartés de la vérité, en disant que la résurrection est déjà faite, et qui bouleversent la foi de quelques-uns 3» : je vous le demande, quels sont ces hommes dont parle saint Paul? Appartenaient-ils à cet univers qui est inébranlable? Ils étaient la paille : et ils bouleversent la foi, dit l’Apôtre. Il ne dit point la foi de tous : et s’il disait de tous, nous devrions comprendre de tous ceux qui appartiennent à la cité de Babylone, qui doit être damnée avec le diable. Néanmoins il dit la foi de quelques-uns. Et comme si l’on demandait: Qui pourra leur résister ? il ajoute aussitôt « Mais le solide fondement de Dieu subsiste 4», Voilà que tu connais l’univers qui sera inébranlable.

« Voici quel en est le signe ». Quel est le signe de ce fondement solide? « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui ».

Tel est l’univers qui ne chancellera point: « Le Seigneur connaît ceux qui sont à lui ». Et

1. Ps. CXII, 1 — 2. Matth. XII, 12.— 3. II Tim. II, 17, 18.— 4. Id, 19.

383

qu’a-t-il pour signe? « Que celui qui invoque le nom du Seigneur, s’éloigne de l’iniquité». Qu’il s’éloigne maintenant de l’iniquité, puisqu’il ne peut se séparer des injustes, à cause du mélange de la paille et du froment, jusqu’au vannage. Que dis-je, mes frères? Chose étonnante de la part du froment dans l’aire ! il se sépare de la paille quand on l’en dépouille, mais lorsqu’on le bat, il ne s’en va point de la grange. Quand se séparera-t-il tout à fait? Quand viendra le vanneur 1. L’univers entier est donc une aire : il faut, quelque bon que tu sois, que tu vives parmi les méchants; mais si tu ne peux te séparer des hommes injustes, sépare-toi de l’injustice. «Que tout homme qui invoque le nom du « Seigneur se sépare de l’iniquité », et il sera dans cet univers qui est inébranlable.

6. «C’est de là, ô mon Dieu, qu’un trône vous ma été préparé 2 » . « De là », qu’est-ce à dire? De ce moment: comme si le Prophète nous disait: Qu’est-ce que le trône de Dieu? où s’assied-il? En ses saints. Veux-tu être pour Dieu un trône? Prépare-lui dans ton coeur un lieu où il s’asseye. Quel est en effet le siège de Dieu, sinon l’endroit qu’habite le Seigneur? Et où habite le Seigneur, sinon dans son temple? Et quel est ce temple ? se compose-t il de murailles ? Loin de nous cette pensée Son temple est peut-être ce monde, qui est vaste et digne de la grandeur de Dieu. il ne saurait contenir celui qui l’a fait, Où donc Dieu se repose-t-il? L’âme calme, l’âme juste, voilà celle qui porte Dieu. Chose étrange, mes frères ! Dieu est infiniment grand, il pèse à ceux qui sont forts, il est pour les faibles un léger fardeau. Quels sont ces forts du Prophète? Les orgueilleux qui ont confiance dans leurs forces. Et cette faiblesse, qui consiste dans l’humilité, est une force plus grande. Ecoute ce que dit l’Apôtre : « Quand «je suis faible, c’est alors que je suis fort 3» Voilà ce que je vous ai prêché, que le Seigneur s’est revêtu de force, quand il a enseigné l’humilité. Tel est donc ce siège de Dieu dont un Prophète nous a dit ailleurs : « En qui reposera mon esprit ? » C’est-à-dire, où mon esprit pourra-t-il reposer, sinon sur le trône de Dieu ? Ecoute la description qu’il fait de ce trône. Tu t’imaginais peut-être un palais de marbre, d’amples parvis, une hauteur démesurée, des toits étincelants. Ecoute

1. Matth. III, 12. — 2. Ps. XCII, 2. — 3. II Cor. XII, 10.

ce que le Seigneur se prépare: « Sur qui reposera mon esprit? Sur l’homme humble et calme, sur l’homme qui redoute ma parole 1». Es-tu humble? Es-tu tranquille ? voilà que Dieu repose en toi. Mais Dieu, qui est élevé, n’habitera pas en toi si tu veux t’élever. Tu veux être grand afin qu’il habite en toi ; sois humble, redoute sa parole, c’est là qu’il habite. Il ne craint point une demeure tremblante, parce que lui-même la consolide. « C’est depuis lors, ô Dieu, qu’un trône vous est préparé ».

« Depuis lors », c’est-à-dire depuis ce moment, ce qui semble préciser un temps particulier. Depuis ce temps, quel temps? Peut-être le jour qui précéda le sabbat. Dès lors, le titre nous dirait alors quel jour. Ce serait le sixième jour, ou le sixième âge du monde, alors que le Seigneur vint en sa chair. C’est de ce jour, oui de ce jour, qu’il s’est fait homme, et qu’il est sorti du sein virginal. Que lisons-nous dans un autre psaume? « Vous êtes dans la splendeur des saints, dès les entrailles maternelles ». « Dans la splendeur des saints», c’est-à-dire que vous éclairez les saints afin qu’ils voient Dieu en sa chair, et que leur coeur se purifie afin qu’ils le voient dans sa divinité. « Dans la splendeur des saints, dès les entrailles maternelles ». Mais que dit ensuite le Prophète ? Afin que l’on ne s’imagine point que le Christ n’a commencé son existence qu’au sortir du sein virginal, il ajoute : « Je t’ai engendré avant l’étoile du matin 2 ». Ainsi, après avoir dit: « Dans la splendeur des saints, dès les entrailles maternelles », le Prophète craint que l’on ne vienne à penser que le Christ a commencé au moment de sa naissance, comme Adam, comme Abraham, comme David, et il ajoute : « Avant l’étoile du matin, je t’ai engendré »; avant tout ce qui est éclairé. L’étoile du matin, en effet, signifie toutes les étoiles, et par les étoiles tous les temps, puisque Dieu a fait les astres pour marquer les temps 3, en sorte que Jésus-Christ serait né avant tous les temps : or, celui qui est né avant tous les temps ne peut être regardé comme un homme né dans les temps, puisque le temps est la créature de Dieu, Car si tout a été fait par lui 4, le temps aussi est son ouvrage. Peut-être encore : « avant l’étoile du matin», signifierait-il aussi, avant tout esprit qu’éclaire la sagesse de Dieu. Que votre charité

1. Isa. LXVI, 2. — 2. Ps. CIX, 3. — 3. Gen. I, 14. — 4. Jean, I, 3.

384

redouble d’attention. De même que le Prophète, après avoir dit: « Au sortir du sein virginal », craint pour notre foi que nous ne venions à croire que le Christ a commencé à dater de sa naissance du sein de la Vierge, et qu’il ajoute aussitôt: « Je t’ai engendré avant l’étoile du matin»;

de même ici, après avoir dit : « Depuis lors », c’est-à-dire depuis un certain temps, depuis le jour qui précède le sabbat, depuis le sixième âge du monde, quand le Christ Notre-Seigneur vint en sa chair, parce qu’il voulut bien se faire homme pour nous, lui qui est Dieu, non-seulement avant Abraham, mais avant le ciel et la terre, lui qui a dit: « Je suis avant qu’Abraham fût 1», et non-seulement avant Abraham, mais avant Adam ; et non-seulement avant Adam, mais avant les anges, avant le ciel et la terre, puisque toute chose a été faite par lui : le Prophète craint que ce jour de la naissance du Sauveur dans le temps, ne te fasse croire que c’est alors seulement qu’il commença son existence, et il ajoute : « Un trône vous a été préparé, ô Dieu ». Mais quel Dieu? « Vous êtes de tout siècle », ou de toute éternité, apo aionos : ainsi porte le grec qui se sert de aion, tantôt pour désigner le siècle, tantôt pour désigner l’éternité. O vous donc que l’on croirait né de ce moment, vous êtes de toute éternité. Ne nous arrêtons pas àune naissance humaine, élevons-nous à l’éternité divine. Sa vie du temps a donc commencé à sa naissance : il a crû en âge, vous l’avez entendu dans l’Evangile; il a choisi ses disciples, les a remplis de l’Esprit-Saint, et ils ont commencé à prêcher. C’est là peut-être ce qui est dit ensuite.

7. « Les fleuves ont élevé leur voix 2 ». Quels sont ces fleuves qui ont élevé leur voix? Rien ne l’indique: à la naissance du Sauveur, nous ne voyons pas que les fleuves aient parlé, non plus qu’à son baptême et à sa passion, nous n’entendons pas la voix des fleuves. Lisez l’Evangile, vous ne verrez point que les fleuves aient parlé. C’est peu de parler, « ils ont élevé leur voix » Non-seulement ils ont parlé, mais avec force, mais avec fracas. Quels sont ces fleuves qui ont parlé? L’Evangile n’en fait pas mention, disons-nous, cherchons-y néanmoins. Car où le trouver, sinon dans l’Evangile? Je pourrais peut-être inventer, mais au lieu d’être un

1. Jean, VIII, 58. — 2. Ps. XCII, 3.

fidèle dispensateur, je ne serais plus qu’un fabuliste. Cherchons dans l’Evangile, cherchons ensemble quels sont ces fleuves qui élevèrent la voix. « Jésus se tenait debout et criait », lisons-nous dans l’Evangile. Que criait-il? Voilà déjà la tête de tous les fleuves qui crie; lui, la source d’où les autres fleuves doivent prendre leur écoulement, élève la voix le premier. Et que disait Jésus en se tenant debout? « Celui qui croit, comme le dit l’Ecriture, des fleuves d’eau vive couleront de son sein ». Et l’Evangéliste continue: « Il parlait ainsi à cause de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croyaient en lui.  Mais le Saint-Esprit n’était pas encore donné, car Jésus n’était pas encore glorifié 1». Or, après que Jésus fut glorifié par la résurrection et par l’ascension, comme vous le savez, mes frères, et que furent écoulés dix jours qui étaient figuratifs, il envoya l’Esprit-Saint, qui remplit les disciples 2. Cet Esprit-Saint est donc le grand fleuve qui remplit beaucoup d’autres fleuves. C’est de ce fleuve que le Psalmiste a dit ailleurs : « Un fleuve impétueux porte la joie dans la cité de Dieu 3 ». Des fleuves s’échappèrent donc du sein des disciples, quand ils reçurent le Saint-Esprit. Ils devinrent des fleuves d’Esprit-Saint. Comment ces fleuves élevèrent-ils la voix? et pourquoi? D’abord parce qu’ils avaient craint. Pierre n’était pas encore un fleuve quand la question d’une servante lui fit renier le Christ jusqu’à trois fois : « Je ne connais point cet homme 4 ». La crainte le fait mentir; il n’élève pas encore la voix, il n’est pas encore un fleuve. Mais lorsqu’ils furent tous pleins du Saint- Esprit, et que les Juifs les firent comparaître pour leur défendre de parler aucunement de Jésus et d’enseigner en son nom, Pierre et Jean leur dirent : « Jugez s’il est juste devant Dieu, de vous obéir plutôt qu’à Dieu; car nous ne pouvons pas taire les choses que nous avons vues et entendues. Ces fleuves élevèrent la voix, et répondirent à la voix des grandes eaux ».

C’est à cette voix qui s’élève que revient ce qui est écrit : « Pierre se tenant debout avec les « onze, et élevant la voix, s’écria: Hommes de Judée 5»

; et le reste qu’il ajouta en leur prêchant Jésus-Christ sans crainte et avec une grande confiance. « Les fleuves ont élevé la

1. Jean, VII, 37-30. —  2. Act. II, 4. — 3. Ps. XLV, 5. — 4. Matth. XXVI, 69-74. — Act. II, 14.

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voix, pour provoquer la voix des grandes eaux »; car les Apôtres étant sortis du conseil des Juifs, ils vinrent trouver leurs frères, et racontèrent ce que leur avaient dit les prêtres et les sénateurs. A ces paroles, tous élevèrent une même voix vers le Seigneur, et dirent : « C’est vous qui avez fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qui est en eux 1 »; et tout ce que dirent ces fleuves en élevant la voix. « Les élévations de la mer sont admirables». Comme ces disciples élevaient la voix, plusieurs embrassèrent la foi et reçurent le Saint-Esprit, et ces fleuves peu nombreux commencèrent à se multiplier et à élever la voix. Aussi est- il dit : « A la voix des grandes eaux, combien sont admirables les soulèvements de la mer», ou de ce siècle. Lorsque tant de bouches prêchèrent le Christ, la mer aussitôt s’irrita, et les persécutions se multiplièrent, Ainsi donc, lorsque « les fleuves élevèrent la voix,à la voix des grandes eaux répondirent les suspensions de la mer».Ces suspensions sont des soulèvements, car le courroux de la mer fait soulever les flots. Mais que ces flots se soulèvent à leur gré, que la mer frémisse dans la rage; « ses soulèvements sont admirables» ,sans doute: effroyables menaces, effroyables persécutions, mais vois ce qui suit : « Le Seigneur est admirable dans les cieux ». Que la mer donc s’apaise, qu’elle rentre dans le calme, et que l’on donne la paix aux chrétiens. La mer se soulevait jadis, la barque était agitée; cette barque c’est l’Eglise, et la mer c’est le monde. Le Seigneur vint, il marcha sur la mer, foula aux pieds ses flots 2. Comment le Seigneur marcha-t-il sur la mer? En marchant sur la tête de ces grandes ondées écumantes. Les puissants et les rois ont cru et reçu le joug du Christ. Ne craignons donc point. Si « la mer a de terribles soulèvements, plus terrible encore est le Seigneur dans les cieux ».

8. « Vos témoignages sont devenus tout à fait croyables 3 », Car, si les soulèvements de la mer étaient effrayants, plus grand encore était le Seigneur dans les cieux. « Vos témoignages sont devenus tout à fait croyables ».

1. Act. IV, 18-24. — 2. Matth. XIV, 24, 25. —  3. Ps. XCII, 5.

Ce sont vos témoignages, car vous aviez dit auparavant : « Je vous dis ces choses, afin que  vous ayez la paix en moi. « Vous aurez de grandes tribulations dans le monde 1». Je vous en avertis donc, le monde se soulèvera contre vous. Or, ils furent persécutés, et ces persécutions confirmèrent en eux la parole de Dieu et affermirent leur courage; car en voyant s’accomplir la promesse des persécutions, ils espéraient que s’accomplirait aussi la promesse des couronnes. Dès lors, « effrayants étaient les soulèvements de la mer, et plus grand encore  était le Seigneur dans les cieux. Vous aurez la paix avec moi, mais des persécutions dans le monde ». Que faisons-nous donc? La mer est en courroux, les flots se soulèvent avec fureur, nous sommes dans la persécution, allons-nous défaillir? Loin de là. « Le Seigneur est admirable dans les cieux ». Aussi quand il disait à ses Apôtres: « Vous aurez la paix avec moi, mais le monde vous persécutera »; comme s’ils lui eussent demandé : Pensez-vous qu’en nous foulant aux pieds, le monde ne nous exterminera pas? Il ajouta aussitôt : « Mais réjouissez-vous, j’ai vaincu le monde ». Si donc il dit : « J’ai vaincu le monde», attachez-vous à celui qui a vaincu le monde, qui a calmé la mer. Réjouissez-vous en lui, parce que le Seigneur est grand dans les cieux, et que « ses témoignages sont devenus tout à fait croyables ».

Et qu’est il arrivé de tout cela? « La sainteté, Seigneur, convient à votre maison». A votre maison, à toute votre maison. Non point ici, non point là, non point ailleurs; mais dans toute votre maison, dans l’univers entier. Pourquoi dans l’univers entier? « Parce qu’il a redressé l’univers entier qui ne sera point ébranlé 2 ». La maison du Seigneur sera solidifiée dans le monde entier; beaucoup tomberont, niais la maison demeure; beaucoup seront dans le trouble, mais la maison sera inébranlable. « La sainteté, Seigneur, convient à votre maison ». Est-ce pour un peu de temps? Non, mais « pour de longs jours ».

1. Jean, XVI, 33, — 2. Ps. XCV, 10.

DISCOURS SUR LE PSAUME XCIII (1).

LE MÉLANGE DES BONS ET DES MÉCHANTS.

La prospérité du méchant est ici-bas un scandale pour les faibles, qui sont portés à imiter ceux qu’ils croient heureux, oui n’éviter le mal que par la crainte. Dieu découvre le mal qu’ils feraient sans cette crainte, et dans l’occasion ils montrent leur méchanceté. Ainsi naguère une famille attirait ses victimes à imiter ses forfaits. Le lion bravait les gardiens, que redoute le loup non moins coupable. Dieu veut nous faire pratiquer la justice par amour pour cette justice. Ce psaume tend à guérir nos pensées; il est pour le quatrième jour, ou celui de la création des astres, parce que les saints doivent briller comme des astres, mais sans qu’on doive les adorer ils brillent en effet et poursuivent leur carrière sans s’arrêter aux crimes dont ils sont les témoins muets. Ils doivent supporter les injustes afin de ne point tomber du ciel ou de la loi, que nous devons lire ici-bas afin que rien ne nous ébranle. Dieu se vengera de ceux qui murmurent contre sa providence, de sème qu’il n’épargnait personne ici-bas, quand il encourageait les justes par la promesse du ciel. Il les épargnera moins encore maintenant qu’ils l’ont crucifié, à moins qu’en s’humiliant ils ne méritent de faire des miracles, comme quelques-uns de ses bourreaux. Ils croient ou que Dieu ignore leurs crimes, ou que ces crimes lui plaisent. Mais d’abord le juste doit savoir que c’est ici-bas le lieu de souffrir, que la patience fait partie du labeur, ensuite que Dieu qui a planté l’oeil et l’oreille eus voir et entendre; que le péché devient la fosse du pécheur, de l’orgueilleux, qui s’arroge le bien qu’il trouve en lui, ou qui se préfère aux autres, que Jésus-Christ nous apprend l’humilité, en prenant notre chair, en mourant sur la croix, et que relit humilité fait descendre Dieu vers nous; que s’il corrige le juste ici-bas, c’est pour l’épargner dans l’éternité; que nous devons adapter notre volonté à celle de Dieu ; qu’il a pris nos sentiments humains afin de les redresser, de les sanctifier; qu’il nous donnera la force de surmonter nos tentations, nous amènera à confesser nos faiblesses, car il aime l’aveu, et  il tendit la main à Pierre sur le point d’être submergé ; que nul homme injuste ne pourra s’asseoir auprès de celui qui fait de la douceur un précepte; que s’il soumet à la douleur ceux qui lui appartiennent, que ne réserve-t-il pas aux pécheurs? Que s’il s’est donné à nous ici-bas, que nous réserve-t-il dans l’éternité ? Il veut nous rendre le repos, un repos éternel, au prix d’un travail pendant notre vie. L’affection réveille notre foi comme la tempête réveilla les Apôtres. Aux menaces des méchouis opposons les menaces de Dieu, qui a le droit du potier, de faire des vases à sa volonté, qui se sert des méchants pour nous exercer, sauf à les traiter selon l’intention qui les guide. Que notre foi nous soutienne ici-bas par des actes de charité.

1. Nous avons écouté avec beaucoup d’attention la lecture du psaume, écoutons aussi ce qu’il plaît à Dieu de nous révéler des mystères qu’il y a cachés. Si Dieu en effet a jeté le voile du mystère sur quelques passages des Ecritures, c’est moins pour nous les dérober, que pour nous forcer à frapper à la porte pour en obtenir l’entrée. Si donc vous frappez avec une tendre piété et une charité sincère, Dieu vous ouvrira m, lui qui voit ce qui vous excite à frapper. Chacun de nous sait qu’il y eut autrefois beaucoup de murmurateurs contre la patience de Dieu (et puissions-nous n’être point de ce nombre), des hommes qui s’affligeaient de voir les méchants et les impies vivre sur la terre, et même y obtenir de la puissance; et ce qui est plus impénétrable encore, de leur voir contre les bons assez de puissance pour les opprimer; de voir enfin les méchants dans la joie, les bons dans l’affliction; les méchants dans la gloire, les justes dans l’humiliation. A la vue de ces désordres, et ils sont nombreux dans le genre humain,

1. Sermon donné probablement dans un autre diocèse, à la prière de quelques évêques. — 2. Matth. VII, 7.

des hommes d’un esprit faible et impatient se persuadent que c’est en vain qu’ils sont vertueux, puisque Dieu détourne, ou semble détourner les yeux des bonnes oeuvres que font les hommes pieux et fidèles, et augmenter encore les jouissances des méchants. Asses faibles dès lors pour se persuader que c’est sans profit qu’ils lâchent de vivre saintement; ou bien ils sont portés à imiter les désordres de ceux qu’ils voient en quelque sorte fleurir ici-bas; ou bien, si quelque faiblesse de caractère ou de conscience les fait reculer devant le mal, ils sont retenus plutôt par la crainte des lois humaines, que par l’amour de la justice, ou plus clairement, ils craignent d’encourir parmi les hommes la réprobation des hommes, et ils évitent les actions condamnables, sans toutefois éviter les pensées honteuses. Et parai toutes ces pensées iniques, celle qui en est la source est cette impiété qui leur persuade que Dieu néglige la conduite de ce monde, et n’en prend aucun soin; qu’il ne met aucune différence entre les bons et les méchants, ou, ce qui est plus horrible encore; qu’i1 favorise les méchants et persécute les bons. Tout homme (387) qui a ces pensées est impie envers lui-même, et se nuit quand même il ne nuirait à personne. Il n’atteint pas Dieu, il est vrai, mais il est son propre meurtrier, Dominés par ces pensées et par la crainte, ils peuvent bien ne pas nuire aux hommes, mais Dieu découvre et punit dans leurs pensées leurs homicides, leurs adultères, leurs fraudes et leurs rapines. Car il voit leurs désirs, lui dont l’oeil n’est point arrêté par ce voile charnel, et peut pénétrer leur volonté. Que l’occasion se présente, et ces hommes ne deviennent plus méchants, ils montrent qu’ils le sont : ce n’est pas ce qui vient de naître qu’ils mettent en évidence, mais bien ce qui était caché dans leurs coeurs. Il n’y a que peu d’années, c’est hier en quelque sorte que l’on a vu ce que j’énonce, et les esprits les plus lents ont pu le comprendre; il y avait ici une famille très-puissante, dont Dieu s’était fait un fléau contre le genre humain; et le genre humain se fût corrigé à cette occasion, s’il eût reconnu là une main paternelle, et redouté la sentence du juge. Pendant que cette famille exerçait en cette ville sa grande puissance, beaucoup gémissaient sous sa tyrannie, murmuraient, blâmaient, maudissaient, blasphémaient. Mais combien les hommes se nuisent à eux-mêmes, et combien sont abandonnés par un juste jugement de Dieu aux désirs de leur coeur 1 ? Puis subitement les murmurateurs devenaient membres de cette famille, et faisaient endurer aux autres les maux dont ils murmuraient un peu auparavant. Un homme est donc véritablement bon quand il ne fait point le mal qu’il pourrait faire ; c’est de lui qu’il est dit: « Il a pu violer la loi, et ne l’a point violée, faire le mal, et il ne l’a point fait. Quel est-il, et nous le comblerons de louanges? car il a fait des merveilles en sa vie 2 ». Ainsi dit l’Ecriture au sujet des hommes puissants qui demeurent inoffensifs. Un loup a la volonté de nuire autant qu’un lion. Le mal est inégal, mais non la volonté. Car un lion, non-seulement dédaigne les aboiements du chien, mais il le met en fuite, puis s’élance dans l’étable, et enlève ce qu’il lui plaît, sans que le chien ose souffler : tandis qu’un loup n’ose le faire quand le chien aboie. Mais en est-il plus innocent quand il se retire sans rien prendre, effrayé qu’il est par les aboiements du chien?

1. Rom. II, 24. — 2. Eccli. XXXI, 9, 10.

Dieu nous apprend donc à pratiquer l’innocence, non par la crainte du châtiment, mais par l’amour de la justice. C’est alors que l’innocence est libre, et véritablement innocence. L’homme, innocent par crainte, n’est pas vraiment innocent, bien qu’il ne fasse point le mal qu’il voudrait bien faire. Il ne nuit point par une action coupable; mais il se nuit beaucoup à lui-même, par son coupable désir. Vois dans l’Ecriture comment il se nuit: « Quiconque aime l’iniquité, hait son âme 1 ». C’est donc nous tromper gravement que prétendre tourner contre les autres nos injustices, et non contre nous-mêmes. C’est contre les autres que l’on veut être injuste, on veut les blesser, détruire leurs biens, envahir leurs campagnes, enlever leurs esclaves, dérober leur or, leur argent, tout ce qu’ils peuvent posséder. Ce n’est guère qu’en ces manières qu’un autre est victime de nos injustices. En ce cas, ton iniquité pourrait donc nuire au corps de ton prochain, et pas à ton âme?

2. Une doctrine si simple, si vraie, qui apprend aux hommes de bien à aimer la justice elle-même, à chercher par elle à plaire à Dieu, à reconnaître qu’il répand dans nos âmes une lumière invisible qui nous prépare aux bonnes oeuvres, et à préférer, à tous les biens qui nous captivent ici- bas, cette lumière de la sagesse, un tel enseignement provoque les murmures des hommes ; et s’ils ne s’exhalent de leurs bouches, ils rongent du moins leurs coeurs. Que disent-ils donc ? Est-il vrai que je plaise à Dieu par la justice? Que les justes lui plaisent, quand sa providence laisse fleurir ainsi les méchants ? Ils sont si criminels, et ne sont point châtiés. Et s’il leur arrive quelque mal, que vont-ils nous répondre, si nous leur disons : Voyez quelle vengeance Dieu a tirée des crimes de cet homme? quelle fin malheureuse ! Ils vous énumèrent tous les justes qui ont essuyé quelque malheur, et nous les opposent en disant: si cet homme a essuyé des malheurs à cause de sa méchanceté, pourquoi donc a-t-il été traité de la sorte, ce juste qui a vécu si saintement, qui a fait tant d’aumônes, tant de bonnes oeuvres dans l’Eglise, pourquoi une fin si tragique? Pourquoi cette ressemblance entre sa mort et la mort de cet homme si coupable? Ce langage fait voir que s’ils ne commettent point le mal, c’est qu’ils ne peuvent,

1. Ps. X, 6.

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ou qu’ils n’osent. Car la langue rend ici témoignage des volontés du coeur. Mais leur langue demeurât-elle muette et perdue par la crainte, que Dieu verrait encore intérieurement les pensées des hommes, qu’un autre homme ne saurait découvrir. Ce sont donc les pensées des hommes, pensées secrètes, ou qui se manifestent par des actes ou des paroles, que notre psaume veut guérir: si les malades veulent être guéris, qu’ils écoutent, et qu’ils se guérissent. Dieu veuille que dans cette foule rassemblée dans l’enceinte de cette église, et qui entend par ma bouche la parole de Dieu, il n’y ait personne à guérir de cette maladie. Oui, qu’il n’y ait personne. Et quand bien même il n’y aurait ici aucune de ces blessures, il n’est pas inutile d’en parler. Il faut apprendre à vos coeurs à guérir ceux qui tiendront de semblables discours. Tout chrétien, je me le persuade facilement, s’il est fidèle, s’il se confie en Dieu, s’il met son espérance dans l’avenir, et non sur cette terre, et en cette vie, s’il n’entend pas inutilement ces paroles: Vos coeurs en haut, méprise ces récriminations s’il les entend, plaint ceux qui profèrent de semblables murmures, et se dit en lui-même : Dieu sait ce qu’il fait, et nous ne pouvons pénétrer ses conseils, ni comprendre pourquoi il pardonne aux méchants pour un temps, et pourquoi il afflige dans le temps ceux qui le servent. Il me suffit que l’affliction du juste doive passer, comme le bonheur des méchants. Celui qui en est là est donc en sûreté, et supporte facilement le bonheur des impies ;

il supporte également, il tolère l’affliction des bons, jusqu’à la fin du siècle, jusqu’à ce que l’iniquité soit passée.

Il jouit déjà du bonheur, Dieu l’a déjà instruit de sa loi, lui a quelque peu adouci la rigueur des mauvais jours, jusqu’à ce que l’on creuse une fosse aux pécheurs. Que celui qui n’en est point encore là nous écoute, et reçoive de notre bouche ce qu’il plaît au Seigneur; ou plutôt, que Dieu parle à son coeur, lui qui voit mieux que nous ce qu’il y doit guérir.

3. Voici le titre ou l’inscription du psaume: « Psaume de David pour le quatrième jour du sabbat ». Ce psaume doit enseigner la patience à tous les justes qui sont dans l’affliction. Il  affermit notre patience, et nous apprend à voir sans aigreur le bonheur des méchants. Voilà ce qu’il contient d’un bout à l’autre. Pourquoi donc est-il intitulé : Pour le quatrième jour de la semaine? Le premier jour de la semaine est le dimanche. Le second est la seconde férie, que le monde appelle jour de la Lune ou lundi; le troisième jour est la troisième férie, appelé jour de Mars ou mardi. Le quatrième jour du sabbat est donc la quatrième férie, appelée jour de Mercure, ou mercredi par les païens et beaucoup de chrétiens. Nous voudrions qu’ils s’en corrigeassent, et ne parlassent plus ainsi; car ils ont leur langage dont ils doivent se servir. Ces noms en effet ne sont point les mêmes chez tous les peuples, et les uns ont tel nom, les autres tel autre. Il serait donc mieux qu’un chrétien se servît du langage de l’Eglise. Toutefois si quelqu’un se laisse entraîner à la coutume, et se sert d’un langage qu’il condamne au fond de son coeur, qu’il reconnaisse du moins que ceux dont on adonné les noms aux astres sont des hommes, et que les astres n’ont point commencé avec ces hommes, qu’ils étaient dans les cieux avant que ces hommes fussent sur la terre. Mais que ces hommes puissants et éminents ici-bas, s’étant rendus chers à leurs semblables, à cause de certains bienfaits périssables, et qui ne regardaient point la vie éternelle, mais bien cette vie présente, ont reçu des mortels les honneurs divins. En effet les anciens du monde, trompés eux-mêmes et trompant les autres adulateurs envers ceux qui leur procuraient quelque bonheur en cette vie, montraient dans les cieux les constellations, et assuraient que c’était ici l’étoile d’un tel et là l’étoile de tel autre.

Car des hommes qui n’avaient rien examiné auparavant, qui n’avaient point vu que ces étoiles occupaient celte place même avant leur naissance, crurent qu’elles commençaient à luire. Ainsi s’accrédita une opinion mensongère; opinion que le diable confirmée, que le Christa détruite. Dans votre langage donc, le quatrième jour de la semaine est le quatrième, en commençant au dimanche, Que votre charité examine le sens du titre, II y a là un grand mystère, mais très-caché. Le reste du psaume sera clair, les mouvements en sont de toute évidence et se comprennent facilement mais il faut l’avouer, le titre n’est pas d’une faible obscurité. Toutefois, avec le secours de Dieu, le nuage se dissipera, vous comprendrez le psaume, et dès l’entrée vous en saisirez le sens. Car c’est au début que nous lisons: « Psaume pour David ou (389) quatrième jour du sabbat ». Voilà ce qui est écrit au frontispice, gravé sur le portail. Un homme veut lire l’enseigne avant d’entrer dans la maison. Rappelons-nous alors les oeuvres que dans la Genèse l’Ecriture sainte assigne au premier jour; nous trouvons qu’alors fut créée la lumière : ce qui fut lait le second jour; et notas trouvons le firmament appelé le ciel : ce qui fut fait le troisième jour; et nous trouvons la terre qui prend une forme, ainsi que la mer, et leur séparation de manière que l’on appela mer le vaste réservoir des eaux, et terre tout ce qui était aride. Le quatrième jour Dieu fit les deux grands flambeaux des cieux 1: le soleil pour luire pendant le jour, et la lune et les étoiles pour briller pendant la nuit 2, Voilà l’oeuvre du quatrième jour. Mais pourquoi ce titre de quatrième jour donné à notre psaume? C’est qu’il nous apprend à supporter avec patience la félicité des méchants, l’affliction des bons. Souvenons-nous de cette parole de saint Paul aux fidèles et aux saints affermis dans le Christ : « Accomplissez toutes choses sans murmure et sans contestation, afin que vous soyez sans reproche, simples et sans tache comme des enfants de Dieu, au milieu d’une nation perverse et corrompue, où vous brillerez comme des astres dans le monde, portant en vous la parole de la vie 3». Saint Paul compare les saints à des astres, afin qu’ils soient sans murmure dans le monde, qui est tortueux et dépravé.

4. Mais, pour qu’on ne s’imagine point que l’on doive adorer les flambeaux des cieux, parce que l’Apôtre s’en sert comme d’un point de comparaison pour désigner les saints, montrons tout d’abord au nom du Christ qu’il ne suit pas de là qu’il faille adorer le soleil, ou la lune, ou les étoiles, ou le ciel, bien que l’Apôtre se serve de cette comparaison pour nous parler des saints. Il est en effet dans la nature bien d’autres objets auxquels on a comparé les saints et que l’on n’adore point. S’il fallait adorer tout ce qui a servi de comparaison pour les saints, il faudrait adorer les montagnes et les collines, puisqu’il est dit: « Les montagnes bondirent comme des béliers, et les collines comme les agneaux 4». Ce que tu dis des saints, je le dis du Christ. Il faut adorer les lions, puisqu’il est dit : « Il

1. Gen. I, 3-19. — 2. Ps. CXXXV, 8, 9. —  3. Philipp. II, 14, 11. — 4. Ps. CXIII, 4.

a vaincu, ce Lion de la tribu de Juda 1». Il faut adorer la pierre, puisqu’il est dit: « Et la pierre était le Christ 2 ». Mais si tu n’adores pas ces choses terrestres, nonobstant les comparaisons que l’on en a tirées; de même quand on prend quelques autres points de comparaison pour désigner les saints, tu dois comprendre que la créature n’est ici qu’une figure, et adorer l’auteur de toute créature. Notre-Seigneur Jésus-Christ a été appelé soleil 3: mais est-il ce soleil que voient comme nous les plus chétifs animaux? De qui donc est-il dit: « Il était la lumière véritable qui illumine tout homme venant en ce monde 4? » Car cette lumière que l’on voit n’éclaire pas seulement les hommes, mais les bêtes de somme, les troupeaux et tous les animaux. Mais celle qui éclaire les hommes, leur donne la lumière du coeur où est seulement l’intelligence.

5. Que votre charité veuille comprendre à qui l’Apôtre a dit: « Vous serez au milieu d’une nation tortueuse et perverse», c’est-à-dire au milieu des méchants, « et vous y brillerez comme des astres dans le monde, ayant la parole de vie 5 » : nous donnant par là le moyen de comprendre le psaume, et d’en connaître le titre. Du haut de leur conversation dans le ciel, des saints qui ont en eux la parole de vie, méprisent toutes les iniquités que l’on commet sur la terre: comme les astres pendant le jour aussi bien que pendant la nuit, marchent dans les cieux, poursuivent leur carrière par des mouvements réglés; tous les crimes qui se commettent sur la terre, ne les font point dévier de la route fixée : ils gardent exactement dans la vaste étendue des cieux le sentier que leur a tracé le Créateur : ainsi doit-il en être des saints, si toutefois leurs coeurs sont fixés dans le ciel, si ce n’est pas en vain qu’ils nous entendent, et qu’ils répondent que leurs coeurs sont en haut, s’ils imitent Celui qui a dit « Notre conversation est dans les cieux 6 ». Dès qu’ils sont dans les cieux, et que leurs pensées sont occupées à des choses du ciel, ainsi qu’il est dit : « Où est votre trésor, là aussi est votre coeur 7 »; les pensées des choses d’en haut leur donnent la patience, les rendent peu soucieux aux événements du monde, jusqu’à ce qu’ils achèvent leur pèlerinage en cette vie, de même que les astres,

1. Apoc. V, 5 — 2. I Cor. X, 4 — 3. Sag. V, 6. — 4. Jean, 1, 9. — 5. Philipp. II, 15, 16.— 6. Id. III, 20. — 7. Matth. VI, 21.

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dans les cieux, n’ont d’autre souci que de continuer leur course le jour et la nuit, quels que soient les crimes que l’on commette sur la terre. Mais il est peut-être facile aux justes de supporter les iniquités que les méchants ne commettent point contre eux: ils doivent supporter aussi celles dont ils sont victimes, comme ils supportent celles que l’on commet contre les autres. Ce n’est point en effet parce qu’elles se commettent contre les autres, qu’ils doivent les supporter: mais fussent-elles commises contre eux, ils ne doivent jamais perdre la patience. Perdre la patience, c’est tomber du ciel; mais pour l’homme dont le coeur est fixé dans le ciel, c’est la terre qui souffre sur la terre. Combien de fables inventées par les hommes au sujet des astres, et que ces astres souffrent patiemment? Ainsi les justes doivent supporter avec patience toutes les calomnies dont on les noircit, Dire par exemple que cette étoile est de Mercure, comme nous le disions tout à l’heure, que cette autre est de Saturne, telle autre de Jupiter, c’est là calomnier les étoiles. En entendant ces blasphèmes, ces étoiles sont-elles émues, en continuent-elles moins leur course? Ainsi l’homme qui a la parole de Dieu au milieu d’une nation tortueuse et perverse, ressemble à l’astre qui brille dans les cieux. Combien paraissent honorer le soleil, et le chargent de mensonges? Dire que le Christ est le soleil, c’est outrager le soleil qui sait bien que le Christ est son Créateur. Et s’il était capable d’indignation, il en ressentirait contre les faux honneurs qu’on lui rend, plus encore que contre les calomnies dont on le charge. Pour un fidèle serviteur, l’injure qu’il ressent le plus est celle de son maître. Combien de faussetés débitées contre les astres, qui les supportent, qui les tolèrent, qui ne s’en émeuvent point! Pourquoi? parce qu’ils sont dans le ciel, Qu’est-ce donc que le ciel? Mentionnons encore ceci: que de fables débitent les hommes, quand ils voient la lune s’obscurcir, quand ils disent que les magiciens la font descendre ! Tandis que c’est par l’ordre de Dieu qu’elle a ses éclipses à des temps marqués. Mais parce que cet astre est dans les cieux, il se rit des fables des hommes. Qu’est ce à dire, qu’elle est dans les cieux? Elle est solide au firmament. Ainsi l’homme, dont le coeur est dans le firmament du livre de Dieu, se rit des paroles des hommes.

6.  Par le ciel, en effet, ou par le firmament, on entend d’ordinaire le livre de la loi. Aussi est-il dit en certain endroit : « Dieu déroula le ciel comme une peau 1 ». Si le ciel s’étend comme une peau, il s’étend comme un livre afin qu’on y lise, car une fois le temps passé on n’y lira plus. Si nous lisons encore la loi, c’est que nous ne sommes point encore parvenus à cette sagesse qui remplit les coeurs et les esprits de ceux qui la contemplent; et alors il ne sera plus nécessaire pour nous de la lire. Dans une lecture, en effet, les syllabes résonnent et passent l’une après l’autre; pour la lumière de la vérité, elle ne passe point, mais elle demeure fixe et enivre les coeurs de ceux qui la voient; ainsi que l’a dit le Prophète : « Ils seront enivrés de l’abondance de votre maison, ils boiront au torrent de vos voluptés, parce que la source de la vie est en vous, ô mon Dieu. Et voyez quelle est cette source : « C’est à votre flambeau que nous verrons la lumière 2 ». La lecture nous est donc nécessaire ici-bas, tant que « nous ne voyons qu’en partie, que nous ne prophétisons qu’en partie », comme l’a dit l’Apôtre : « mais quand nous arriverons à l’état complet, tout ce qui n’est qu’en partie disparaîtra 3 ». Dans cette cité de Jérusalem, en effet, où vivent les anges, d’où nous sommes aujourd’hui bannis par un exil qui nous fait gémir, si nous comprenons bien que nous sommes des exilés; car c’est haïr sa patrie que se plaire en exil : dans cette cité qu’habitent les anges, lit-on l’Evangile, où les écrits de l’Apôtre? On s’y nourrit du Verbe de Dieu, et ce Verbe de Dieu pour se faire entendre à nous dans le temps, «a été fait chair pour habiter parmi nous 4». La loi écrite est toutefois un firmament pour nous, et si votre coeur s’y repose, il n’est point ébranlé par les iniquités des hommes. «Le Seigneur donc», est-il dit, «étend les cieux comme une peau»; mais quand sera écoulé le temps où les livres sont nécessaires, qu’est-il dit alors? « Le ciel sera replié comme un livre 5 ». Celui-là, dès lors, dont le coeur est en haut, a un coeur lumineux, qui brille dans le ciel, et que n’obscurcissent point les ténèbres.

Car les ténèbres sont au dessous, les ténèbres sont l’iniquité, et les ténèbres ne sont point immuables.

Déjà nous l’avons dit hier, et ceux

1. Ps. CIII, 2.— 2. Id. XXXV, 9, 10.— 3. I Cor. XIII, 9, 10.— 4. Jean, I, 14. — 5. Isa. XXXIV, 4.

391

qui sont ténèbres aujourd’hui, avec la bonne volonté seront demain la lumière ; ceux qui étaient ténèbres en entrant ici, peuvent être lanière dès maintenant.

Car l’Apôtre, afin que nul ne croie que les ténèbres nous sont naturelles, et qu’on ne saurait les changer, nous dit clairement : « Vous étiez ténèbres autrefois, et maintenant que vous êtes lumière dans le Seigneur, marchez comme des enfants de la lumière 1». Vous êtes lumière, mais dans le Seigneur, nous dit l’Apôtre, et non en vous-mêmes. Que votre coeur soit donc dans ce livre : et votre coeur dans ce livre sera dans le firmament du ciel. Si votre coeur est là, qu’il tire de là sa lumière, elles iniquités d’au-dessous de lui ne l’ébranleront point : non qu’il soit au ciel selon la chair, mais il y sera par sa conversation, comme l’a dit saint Paul : « Notre conversation est dans le ciel 2 ». Tu ne saurais avoir une idée de cette cité que tu n’as point vue encore; mais veux-tu penser au ciel? Pense su livre de Dieu. Ecoute ce que dit le psaume : « Le jour et la nuit il méditera sa loi». Et le même psaume appelle « bienheureux celui qui n’est pas allé dans le conseil des impies, qui ne s’est pas arrêté dans la voie des pécheurs, qui ne s’est point assis dans la chaire de pestilence ; mais qui a mis sa volonté dans la loi du Seigneur 3». Vois cet astre dans le firmament : « Il méditera jour et nuit la loi du Seigneur ». Veut-il endurer tout avec patience? Qu’il ne descende point du ciel, qu’il y médite nuit et jour la loi de Dieu. Que son coeur soit donc dans le ciel, et si son coeur est dans le ciel, toutes les iniquités qui se commettent pour un temps sur la terre, toute la félicité des méchants, toutes les vexations des justes ne sont rien pour celui qui médite jour et nuit la loi de Dieu; il endure tout, et il est heureux dans la lumière de Dieu. Comment donc est-il dans le firmament des cieux? C’est que la loi est ce firmament. « Bienheureux, Seigneur, l’homme que vous aurez instruit vous-même l’homme à qui vous aurez enseigné votre loi. Afin que vous adoucissiez en sa faveur les jours mauvais, jusqu’à ce que l’on creuse une fosse au pécheur 4». Voyez donc ces astres réglés dans leur cours ; ils marchent, ils se couchent, ils reviennent, ils poursuivent

1. Ephés. V, 8. — 2. Phïlipp. III, 20. — 3. Ps. I, 1, 2. — 4. Id, XCIII, 12, 13.

leur carrière, ils distinguent le jour de la nuit, ils mesurent les temps et les années, et malgré les maux qui se commettent sur la terre, ne perdent rien de la paix qu’ils ont dans les cieux. Qu’est-ce donc que Dieu nous enseigne? Ecoutons le psaume.

7. « Le Dieu des vengeances, le Seigneur, le Dieu des vengeances agit dans sa liberté 1». Oses-tu bien croire qu’il ne se venge point? Il se venge assurément, puisqu’il est le Dieu des vengeances. Qu’est-ce à dire le Dieu des vengeances? Le Dieu qui se venge. Ce qui soulève tes murmures, c’est qu’il ne se venge point sur les méchants. Garde-toi de murmurer, afin de n’être point de ceux dont il tire vengeance. Tel commet un larcin, et vit néanmoins, et tu murmures contre Dieu parce qu’il ne fait point mourir celui qui est voleur à ton préjudice; mais à ton tour, vois si tu n’es point voleur; et situ ne l’es plus, vois situ ne l’as pas été. Si tu es au jour, souviens-toi de ta nuit, et situ es fixé au ciel, souviens-toi d’avoir été sur la terre. Tu trouveras peut-être qu’un jour tu fus voleur, et qu’un autre s’en prit à Dieu de ce que tu survivais à ton vol, et de ce qu’il ne te faisait point mourir. Mais de même que dans ta faute le Seigneur t’a épargné, t’a laissé vivre afin qu’à l’avenir tu ne fusses plus voleur; ne cherche point après ton passage à détruire le pont de la divine miséricorde. Ne sais-tu pas que beaucoup doivent passer par où tu as passé toi-même? Existerais-tu maintenant pour murmurer, s’il eût écouté ceux qui murmuraient jadis contre toi ? Et néanmoins tu veux que Dieu se venge des méchants, qu’il punisse un voleur ; et tu murmures contre Dieu, parce que ce voleur n’est point mis à mort. Pèse dans la balance de l’équité le vol et le blasphème; tu n’es pas voleur, dis-tu, mais tes murmures contre Dieu te rendent blasphémateur. Tel profite du sommeil des autres pour commettre le vol; et toi tu accuses Dieu de dormir et de ne pas voir les hommes. Si donc tu veux que la main du voleur se redresse, commence par redresser ta langue: tu veux que celui-là cesse d’être injuste envers les hommes, cesse de l’être envers Dieu, de peur que cette vengeance divine que tu appelles ne tombe d’abord sur toi. Dieu viendra, en effet, il viendra et jugera tous ceux qui persévèrent dans l’injustice, qui auront été peu reconnaissants de ses

1. Ps. XCIII, 1.

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grâces, qui auront méprisé sa patience, qui auront amassé un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 1, car ce le Seigneur est le « Dieu des vengeances, et le Dieu des vengeances agira en toute confiance ». Il n’épargnait personne quand il parlait ici-bas; car, si le Seigneur vivait dans l’infirniité de la chair, il avait néanmoins la force de la parole. Il n’eut aucun égard pour les princes des Juifs. Que ne dit-il point contre eux, et comme l’a dit le Prophète, avec une pleine assurance? Car c’est de lui qu’il est dit dans le psaume : « A cause de la misère des pauvres et des gémissements des misérables, je me lèverai, dit le Seigneur 2». Quels sont ces pauvres? ces indigents? Ceux qui n’ont d’espoir qu’en lui, qui seul ne trompe point. Voyez, mes frères, qu’ils sont pauvres et indigents. Car ces pauvres, dont l’Ecriture parle avec éloge, ne paraissent point être ces pauvres qui n’ont rien. On voit quelquefois un pauvre qui, recevant une injure, a recours aussitôt à son patron chez qui il demeure, dont il est le locataire, le fermier, le client; il affirme hautement qu’on le traite avec injustice, parce qu’il appartient à un tel homme. Il a mis son coeur dans cet homme, son espérance dans cet homme, sa cendre dans cette cendre. D’autres sont riches des biens du monde et jouissent des honneurs mondains, et pourtant ne mettent point leur espérance dans cet argent, ni dans leurs terres, ni dans leurs enfants, ni dans l’éclat d’une dignité passagère; mais ils fondent leur espérance dans celui à qui nul ne succède, qui ne peut mourir, non plus que se tromper ou tromper ceux-ci, bien qu’ils paraissent avoir de grands biens aux yeux du monde, sont néanmoins au nombre des pauvres de Dieu, parce qu’ils dispensent leurs biens avec sagesse et pour les besoins des pauvres. Ils comprennent les dangers qui les environnent en cette vie, ils s’y trouvent étrangers: ils se conduisent au milieu de leurs grands biens comme le voyageur qui passe par une hôtellerie, mais sans y rien posséder. Que fera donc le Seigneur? « A cause de la misère des pauvres, et des gémissements, des misérables, je me lèverai, dit le Seigneur. Je les mettrai dans le salut ». Or, le salut du Seigneur, C’est notre Sauveur,.

1. Rom, II, 4-6. — 2. Ps. XI, 6.

C’est en lui que le Prophète a voulu placer l’espérance du pauvre et du misérable. Et que dit-il? « J’agirai en lui avec confiance 1 ». Qu’est-ce à dire, «j’agirai avec confiance ? » Il ne craindra point, il n’épargnera point les vices des hommes, ni leurs convoitises. C’est donc un médecin fidèle, muni du fer salutaire de sa parole, et qui a tranché dans nos plaies. Ainsi les Prophètes l’avaient annoncé d’avance, ainsi les hommes l’ont vu. Il prêchait sur la montagne, quand il dit: « Bienheureux les pauvres de gré, parce que le royaume des cieux leur appartient». Il déclare même « bienheureux  ceux qui souffrent persécution pour la justice », et dans le même discours il ajoute que « le royaume des cieux leur appartient ». Et pour les faire briller comme des astres, c’est-à-dire pour les rendre patients dans toutes ces persécutions passagères, il leur dit : « Vous serez heureux quand ils vous persécuteront, quand ils diront toute sorte de mal contre vous ; réjouissez-vous alors et tressaillez, parce que votre récompense est grande dans les cieux 2 ». Dans la suite de ce discours, bien qu’environné de la foule, il tient à ses disciples qu’il instruit un langage qui frappait en face les Pharisiens et les Juifs, lesquels étaient en quelque sorte les maîtres dans l’exposition des saintes Ecritures, croyaient être justes et passer pour tels, et enfin voyaient le peuple soumis à leur autorité, il ne les épargne pas, et s’écrie : « Quand vous priez, ne soyez point comme les hypocrites, qui aiment à prier debout dans les synagogues et dans les coins des rues, afin d’être vus par les hommes 3 » ; et d’autres enseignements semblables. Il les attaqua tous, sans redouter personne. Et après ce discours, voici la conclusion qu’en tire l’Historien évangélique:

« Il arriva que Jésus ayant terminé son discours, la foule était dans l’admiration au sujet de sa doctrine. Car il enseignait comme un homme qui a l’autorité, et non à la manière des Scribes et des Pharisiens 4». Combien de fois donc Celui dont il est dit: « Il leur enseignait comme un homme qui a l’autorité », combien de fois leur dit-il: « Malheur à vous, Scribes et Pharisiens hypocrites 5 ! » Combien de fois leur parla-t-il ainsi et en face ! Il ne redouta personne. Pourquoi ? Parce qu’il est le Dieu des vengeances.

1. Ps. XI, 6.— 2. Matth. V, 3, 10—12. —  3. Id. VI, 5.— 4. Id. VII, 28, 29. — 5. Id. XXIII, 13.

393

Il ne les épargnait point en paroles, afin de pouvoir un jour les épargner au jugement refuser en effet cette médecine amère de la parole, c’était encourir la condamnation du jugement à venir, Pourquoi? Parce que « le Seigneur est le Dieu des vengeances, et que le Dieu des vengeances agit avec liberté», c’est-à-dire n’épargne personne. Or, celui dont les paroles ne ménagent personne, quand il vient pour souffrir, ménagera-t-il quand il viendra pour juger? Lui qui ne redoute personne quand il vient dans son humilité, redoutera-t-il quand il viendra dans sa gloire? Ce qu’il a fait avec tant de confiance te donne à juger de ce qu’il fera à la fin des temps. Garde-toi donc de, murmurer contre Dieu, qui semble épargner les méchants ; mais sois de ces bons qu’il n’épargne pas dans cette vie peut-être, afin de les épargner au jugement. « Le Dieu des vengeances est le Seigneur, le Dieu des vengeances agit avec liberté ».

8. Mais cette liberté dans ses actions, ils n’ont pu la souffrir. Et comme il était venu humble, comme il avait pris une chair mortelle et venait pour mourir; non pour agir comme les pécheurs, mais pour souffrir de leur part; comme il était venu pour agir en toute liberté, et que ces Pharisiens ne pouvaient supporter la franchise de ses invectives, que firent-ils? Ils le saisirent, le flagellèrent, se moquèrent de lui, le souffletèrent, lui crachèrent au visage, le couronnèrent d’épines, l’attachèrent à la croix, et enfin le firent mourir. Mais que dit le Prophète de cette active confiance? « Elevez-vous, ô vous qui jugez la terre 1 ». Ils l’ont saisi dans son humilité, le saisiront-ils dans sa gloire? Eux qui ont jugé un homme mortel, ne seront ils pas jugés par lui devenu immortel? Que dit donc le Prophète? Elevez-vous, ô vous qui avez agi avec liberté, vous dont les invectives hardies leur étaient insupportables , vous que dans leur malice ils ont cru faire beaucoup de saisir et de crucifier : au lieu de vous saisir pour croire en vous, ils vous ont saisi pour vous persécuter; ô vous donc, qui avez agi avec tant de confiance parmi les méchants, qui n’avez redouté personne, et qui avez souffert, « élevez-vous », c’est-à-dire ressuscitez pour aller au ciel, et que l’Eglise endure avec patience ce que le chef de l’Eglise a si patiemment enduré; « élevez-vous,

1. Ps. XCIII, 2.

ô vous qui jugez la terre, rendez leur salaire aux superbes ». Il le rendra, mes frères. Qu’est-ce en effet qu’il est dit ici : « Elevez-vous, ô vous qui jugez la terre, et rendez le salaire aux superbes? » C’est une parole prophétique, et non un commandement téméraire. Ce n’est point parce que le Prophète a dit: « Elevez-vous, ô vous qui jugez la terre », que le Christ a obéi à son Prophète en ressuscitant pour monter au ciel; mais c’est parce que le Christ devait le faire que le Prophète l’a prédit. Car le Christ ne l’a point fait parce que le Prophète l’avait prédit, mais le Prophète l’a prédit parce que le Christ devait le faire. Il voit en esprit le Christ humilié, mais humilié sans redouter personne, sans ménager personne de sa parole, et il dit qu’ « il agit avec liberté».

Il le voit agir avec cette confiance, il le voit saisi, il le voit crucifié, humilié, puis il le voit ressuscitant et montant au ciel, d’où il viendra pour juger ceux-là mêmes entre les mains desquels il a souffert tant de maux. « Elevez-vous», lui dit alors le Prophète, « ô vous qui jugez la terre, et rendez le salaire aux superbes ». Il le rendra aux méchants, et non aux humbles, Quels sont les superbes? Ceux qui, non contents de mal faire, veulent encore défendre leurs péchés. Quelques-uns, en effet, de ceux qui ont crucifié le Christ, ont réellement opéré des miracles, quand ils se sont séparés des Juifs pour embrasser la foi, et Dieu leur a pardonné le sang du Christ. Ce sang du juste rougissait encore leurs mains, et déjà ce juste lavait son sang versé. Ceux qui avaient meurtri son corps mortel qu’ils voyaient, se sont unis à son corps spirituel ou à l’Eglise. Ils avaient répandu ce sang qui devait être leur rançon, alla de boire cette même rançon. Plusieurs, en effet, se convertirent ensuite aux miracles que faisaient les Apôtres, plusieurs milliers embrassèrent la foi en un même jour 1;

et ils se trouvèrent si étroitement unis au Christ, qu’ils vendaient tout leur bien pour en apporter le prix aux pieds des Apôtres, et on le distribuait à celui qui en avait besoin; et ils n’avaient en Dieu qu’un même coeur et qu’une même âme, eux dont plusieurs avaient crucifié le Sauveur. Mais pourquoi Dieu ne s’en est-il pas vengé? Parce qu’il est dit: « Rendez le salaire aux superbes», et que ceux-ci ne voulurent pas être orgueilleux

1. Act. IV, 4.

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En voyant les miracles qui s’opéraient au nom de ce Jésus qu’ils croyaient avoir mis à mort, ils furent émus de ces miracles, et prêtèrent l’oreille à Pierre, qui leur déclara au nom de qui ils s’opéraient. Serviteurs fidèles, ces hommes ne voulurent point s’arroger la puissance de leur maître et dire qu’ils opéraient eux-mêmes ce que leur maître opérait par leurs mains. Les serviteurs rendirent donc au maître la gloire qui lui était due; ils dirent que ces merveilles que l’on admirait s’accomplissaient au nom de celui que les Juifs avaient crucifié. Et ces juifs s’humilièrent, et touchés au fond du coeur, troublés, ils confessèrent leur péché 1 ; puis demandèrent conseil, en disant : « Que ferons-nous? » Loin de désespérer de leur salut, ils cherchent le médecin. Alors Pierre leur dit : « Faites pénitence, et que chacun d’entre vous soit baptisé au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ 2 ».En faisant pénitence, ils devinrent humbles, et Dieu ne leur rendit point ce qu’ils avaient mérité. Voici en effet ce que dit notre psaume : « Elevez-vous, ô vous qui ce jugez la terre, et rendez le salaire aux superbes ». Or, ceux-ci n’étaient plus de ce nombre : en eux s’était accomplie cette parole du Sauveur à la croix: «Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 3 ». « Elevez-vous, ô vous qui jugez la terre, et rendez le salaire aux superbes ». Il doit donc rendre aux hommes ce qu’ils méritent? Oui, mais aux superbes.

9. Mais quand? oui, quand le rendra-t-il? Parfois les méchants triomphent, les méchants tressaillent, ils blasphèment, ils font toutes sortes de maux. En es-tu étonné ? Cherche avec piété plutôt que de blâmer avec orgueil. En es-tu étonné? Le Psalmiste est dans la même peine et il cherche avec toi non point qu’il en ignore la cause, mais il cherche ce qu’il sait bien, afin que tu trouves en lui ce que tu ne sais pas encore. Quand un homme veut consoler un autre homme, il ne le relève point sans pleurer d’abord avec lui. Il pleure donc avec lui, d’abord, puis il lui donne des paroles consolantes. Mais s’il entrait chez lui en se raillant de sa tristesse, il n’agirait point comme nous l’avons lu tout à l’heure dans l’Apôtre : « Réjouissez-vous avec ceux qui se réjouissent, et pleurez avec ceux ce qui pleurent 4 ». Tu pleures donc avec lui,

1. Act. II, 37.— 2. Id. II, 4.— 3. Luc, XXIII, 34. — 4. Rom. XII, 15.

d’abord, afin qu’ensuite il entre dans ta joie; tu entres dans sa douleur afin de le relever:

c’est ainsi que le psaume, de même que l’Esprit de Dieu qui sait tout, cherche avec toi, et s’empare en quelque sorte de tes paroles: « Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand les pécheurs seront-ils dans la joie?jusques à quand répondront-ils et diront-ils l’iniquité? jusques à quand élèveront-ils la voix, ceux qui commettent l’iniquité 1?» N’est-ce point parler contre Dieu, que de dire : De quoi nous sert de vivre de la sorte? Que dira-t-il? Que font à Dieu les actions des hommes? Parce qu’ils vivent, ils s’imaginent que Dieu ne sait ce qu’ils font. Vois quel est leur malheur: l’homme du poste qui les verrait les arrêterait, aussi cherchent-ils à éviter tout poste, dans la crainte d’être arrêtés; mais nul ne peut échapper à l’oeil de Dieu, qui voit non-seulement dans la chambre la plus secrète, mais dans le secret de notre coeur. Eux aussi croient que l’on ne peut rien déclarer à Dieu, et parce qu’ils ont la conscience du crime qu’ils commettent, qu’ils se trouvent en vie bien que Dieu connaisse leurs crimes, ils se disent : Tout cela plaît donc à Dieu, car si nos actions déplaisaient à Dieu comme elles déplaisent aux juges, comme elles déplaisaient aux rois, aux empereurs, à ceux qui sont chargés d’en connaître, pourrions-nous échapper à l’oeil de Dieu, comme nous échappons à l’oeil des hommes? Nos oeuvres plaisent donc à Dieu? Aussi Dieu dans un autre psaume fait-il ce reproche à l’impie: « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu: tu as soupçonné l’iniquité, tu as pensé que je ce serais semblable à toi 2 ». Qu’est-ce à dire: « Je serais semblable à toi ? Que je me plairais dans tes crimes comme tu t’y plais. Puis vient la menace de l’avenir : « Je te convaincrai ». Il ne se tait donc point celui qui a dit : « Je me suis tu ». Bien qu’il ait dit : « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu, et tu as soupçonné l’iniquité en croyant que je serais ce semblable à toi » : néanmoins il n’avait point gardé le silence. Lorsque nous parlons, il ne se tait point; quand le lecteur lit, Dieu ne se tait point; quand le Psalmiste chante, Dieu ne se tait point. Or, toutes ces voix de Dieu se dispersent dans l’univers entier, Comment donc Dieu peut-il se taire et ne point se taire? Sa parole ne se tait point, mais

1. Ps. XCIII, 3, 4. — 2. Id. XLIX, 21.

395

sa vengeance se tait. Qu’est-ce à dire alors: « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu? »Voilà ce que tu as fait, et je n’en ai point tiré vengeance. « Dès lors tu as soupçonné que je serais mauvais et semblable à toi». Dieu parle ailleurs de ce silence à l’égard de la punition, ou plutôt du châtiment différé : « Je me suis tu, me tairai-je donc toujours 1 ? ». « Jusques à quand, Seigneur, jusques à quand les pécheurs se glorifieront-ils, jusques à quand répondront-ils pour dire l’iniquité, et devront-ils parler ceux qui commettent l’injustice?» Il énumère toutes leurs oeuvres : « Ils répondront, ils diront d’iniquité ». Qu’est-ce à dire : « Ils répondront?»Ils trouvent une réponse qui déroute le juste. Un homme de bien vient et leur dit:

Loin de toi l’iniquité. Pourquoi? De peur de mourir. Voilà que je l’ai commise, pourquoi donc ne suis-je point mort? Un tel a fait des oeuvres de justice et il est mort: pourquoi? Moi, j’ai commis l’iniquité : pourquoi Dieu ne m’a-t-il pas ôté la vie? Pourquoi donc a-t-il tiré vengeance de celui qui a fait les oeuvres de la justice? Pourquoi tel autre est-il dans la misère, vous diront-ils ? Voilà ce que David appelle répondre. Ils ont de quoi vous répliquer: ils trouvent de quoi répondre dans la patience de Dieu à qui les épargne. Dieu les épargne dans un motif, et ils répondent par un autre motif, c’est qu’ils vivent. L’Apôtre, en effet, nous dit pourquoi Dieu les épargne et nous explique le dessein de Dieu dans cette patience. « Penses-tu donc en agissant de la sorte que tu éviteras le jugement de Dieu? Oses-tu mépriser les richesses de sa bonté, de sa patience? Ignores-tu que la patience de Dieu t’invite à la pénitence? Quant à toi », c’est-à-dire à celui qui répond et qui dit: Si je déplaisais à Dieu, Dieu ne m’épargnerait pas ainsi; vois le tort que tu te fais à toi-même, écoute l’Apôtre : « Pour toi, par la dureté, par l’impénitence de ton coeur, tu amasses coutre toi un trésor de colère, pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 2 ». Dieu donc prolonge sa bonté, lorsque tu prolonges ton iniquité. Il aura un trésor d’éternelle miséricorde pour ceux qui n’auront point méprisé sa miséricorde; mais toi, ton trésor sera dans la colère:

ce que tu amasses chaque jour

1. Isa. XLII, 14. — 2. Rom. II, 3-6.

peu à peu deviendra une masse accablante, tu la grossis insensiblement, et tu arriveras au comble. Ne compte point chaque jour sur la légèreté des fautes; les moindres gouttes forment de grands fleuves,

10. Mais que font ceux qui répondent si insolemment à Dieu, que font-ils pour qu’il les épargne? « Seigneur, ils ont humilié votre peuple » ; c’est-à-dire, tous ceux qui veulent vivre dans la justice, c’est contre eux que les méchants exercent leur insolence. « Seigneur, ils ont humilié votre peuple, ils ont opprimé votre héritage, ils ont tué la ce veuve et l’orphelin, ils ont mis à mort le prosélyte 1 », c’est-à-dire l’étranger, l’hôte, le nouveau venu, voilà ce qu’il appelle le prosélyte. Tout cela est clair, et nous n’avons pas à nous y arrêter.

11. « Et ils ont dit: Le Seigneur ne le verra point 2 ». Il n’a de tout cela ni soin ni souci ; d’autres pensées l’occupent, il ne s’arrête point à cela. Voilà, mes frères, les deux excuses des méchants: l’une que nous avons exposée : « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu; alors tu m’as soupçonné d’iniquité, et de ressemblance avec toi 3 ». Qu’est-ce à dire « que j’aurai de la ressemblance avec ce toi ? que je vois tes oeuvres et qu’elles me sont agréables, dès lors que je n’en tire point vengeance. L’autre excuse est celle-ci, que Dieu ne considère point les oeuvres des hommes, qu’il se met peu en peine de notre vie, qu’il ne prend de nous aucun souci. Est-il croyable que Dieu s’arrête à me regarder? qu’il nie compte pour quelque chose? qu’il énumère les actions des hommes? Misérable créature ! Dieu, qui a pris soin de te créer, n’aurait aucun souci de te faire marcher dans le bien? Tel est donc le langage des méchants. « Ils ont dit: Le Seigneur ne le ce verra point, le Dieu de Jacob ne le cornu prendra point ».

12. « O vous, plus insensés que la populace, comprenez enfin, ayez enfin de la sagesse, ô hommes sans intelligence 4 ». Dieu instruit son peuple, dont les pieds pourraient chanceler à la vue de la prospérité des méchants. Voilà un homme qui vit parmi les saints de Dieu, ou les enfants de l’Eglise; il voit les méchants dans la prospérité, eux qui commettent le crime, et alors il en est jaloux et se sent porté à les imiter dans leurs oeuvres; il voit encore

1. Ps. XCIII, 5, 6.— 2. Id. 7.— 3. Id. XLIX, 21.— 4. Id. XCIII, 8.

que sa piété, que son humilité ne lui servent de rien sur la terre, où il attendait sa récompense. S’il ne l’attendait que dans le ciel, il ne la croirait point perdue, puisque le temps de la recevoir n’est point venu pour lui. Tu es à travailler dans une vigne, fais ton oeuvre, et tu recevras ta récompense. Tu ne la demandes point au père de famille, avant de l’avoir gagnée, et tu l’exiges de Dieu avant tout travail? Cette patience même fait partie de ton travail qui sera récompensé. C’est diminuer le travail dans la vigne, que ne vouloir pas attendre, car cette patience qui se résigne fait partie de l’oeuvre qui doit être salariée. Mais si tu es fourbe, prends garde, non-seulement de te priver de toute récompense, mais encore d’être châtié comme un ouvrier infidèle. Quand un ouvrier infidèle commence à mal faire, il fixe les yeux du père de famille, il examine celui qui l’a engagé pour travailler à sa vigne, afin de ralentir son travail, de muai faire s’il détourne les yeux, d’agir bien tant qu’il le voit. Mais Dieu, qui t’a engagé, ne détourne jamais les yeux; tu ne saurais donc jamais mal faire, le père de famille a toujours les yeux sur toi; cherche comment tu pourras le tromper, et tu cesseras alors d’agir. Si donc vous commenciez à vous ébranler en voyant la prospérité des méchants, si vos pensées faisaient chanceler vos pas dans la voie de Dieu, c’est à vous que s’adresse le Psalmiste; mais si nul d’entre vous n’en est là, c’est aux autres qu’il s’adresse, mais par vous-mêmes, lorsqu’il dit: « Comprenez maintenant». Ils ont dit: « Dieu ne verra point, le Dieu de Jacob ne comprendra point ». « Comprenez », s’écrie le Prophète, « vous qui êtes insensés parmi la populace, devenez enfin sages, vous qui êtes sans jugement».

13. « N’entendra-t-il pas, Celui qui a planté l’oreille?» Ne peut-il entendre, Celui qui t’a donné le pouvoir d’entendre? « N’entendra-t-il pas, Celui qui a planté l’oreille? Celui qui a fait l’oeil, ne voit-il point? Celui qui instruit les nations, ne reprendra-t- il point 1? » Considérez avec attention, mes frères : «Celui qui instruit les nations, ne reprendra-t-il point? » Voilà ce que Dieu fait maintenant, il instruit les nations: c’est pour cela qu’il a envoyé aux hommes son Verbe, dans toutes les contrées de la terre : il l’a envoyé par les anges, par

1. Ps. XCIII, 9, 10.

les patriarches, par les Prophètes, par ses serviteurs, tout autant de hérauts qui ont précédé le souverain Juge. Enfin, il a envoyé son Verbe lui-même, il a envoyé son Fils unique ; il a envoyé les serviteurs de son Fils, et parmi ses serviteurs, son Fils lui-même. Cette parole de Dieu est prêchée dans l’univers entier. Où n’est-il point dit aux hommes : Laissez vos iniquités passées et tournez-vous vers la voie droite ? Il vous épargne donc, afin que vous vous corrigiez; il ne s’est point vengé hier, afin que vous viviez aujourd’hui plus saintement. Il instruit donc les nations, mais ne les reprendra-t-il point ? N’entendra-t-il point ceux qu’il instruit? Ne jugera-t-il point ceux auxquels il a jeté sa parole comme une semence? Dans une école recevrais-tu toujours sans rien répéter jamais ? C’est s’instruire que recevoir du maître, il te confie les leçons qu’il te donne, mais n’exige-t-il pas quelquefois que tu les répètes ? Et en commençant cette répétition, ne crains-tu pas le châtiment? Nous recevons donc aujourd’hui les leçons, plus tard nous paraîtrons devant le juge, afin de rendre compte de tout notre passé; c’est-à-dire afin de lui donner raison de toutes les faveurs dont nous sommes comblés maintenant. Ecoute cette parole de l’Apôtre : « Nous comparaîtrons tous au tribunal du Christ, afin que chacun reçoive ce qui est dû à ses bonnes ou à ses mauvaises actions, pendant qu’il était revêtu de son corps 1. Celui qui instruit les nations, ne les reprendra-t-il pas ; celui qui donne à l’homme la science?» Peut-il ignorer ce qu’il t’a fait savoir, « Lui qui donne à l’homme la science? ».

14. « Le Seigneur connaît les pensées des hommes, il voit qu’elles sont vaines 2 ». Tu peux bien ne pas comprendre combien sont justes les pensées de Dieu; mais lui « sait combien sont vaines les pensées des hommes ». Des hommes, il est vrai, ont connu les pensées de Dieu ; mais il ne découvre ses secrets qu’à ses amis. Quant à vous, mes frères, ne vous méprisez pas vous-mêmes : c’est entendre les pensées de Dieu que d’approcher du Seigneur avec foi: voilà ce que vous apprenez maintenant, ce que nous vous disons, en vous découvrant pourquoi Dieu pardonne ici-bas aux méchants, afin que vous ne murmuriez point contre le Seigneur « qui donne à

1. Rom. XIV, 10; II Cor. V, 10. — 2. Ps. XCIII, 11.

l’homme la Science. Le Seigneur connaît combien sont vaines les pensées des hommes». Laissez donc ces pensées des hommes qui sont vaines, et comprenez toute la sagesse des pensées de Dieu. Mais qui comprend les pensées de Dieu ? Celui qui est fixé dans le firmament du ciel. Voilà ce que nous avons chanté, ce que nous avons exposé.

15. « Heureux l’homme que vous enseignerez, Seigneur, et que vous instruirez de votre loi ; afin de lui adoucir les jours mauvais, jusqu’à ce que la fosse soit creusée pour le pécheur ». Tel est le secret du conseil divin, voilà pourquoi il épargne les pécheurs: c’est qu’une fosse est creusée au méchant.  Tu veux déjà l’ensevelir, mais on creuse encore sa fosse, ne te hâte point de l’y jeter. Qu’est-ce à dire, «jusqu’à ce que la fosse soit creusée au pécheur? » Ou bien, quel est ce pécheur? Est-ce un seul homme? Non : qu’est-ce donc? Tous ceux du genre humain qui sont impies, tout le corps des superbes; car il a dit auparavant:

« Rendez aux superbes ce qui leur est dû ». Il était pécheur en effet, ce publicain, qui se tenait les yeux baissés vers la terre, et se frappait la poitrine en disant : « Seigneur, ayez pitié de moi qui suis un pécheur 2». Mais parce qu’il n’était point superbe, et que c’est aux superbes que Dieu rend le salaire, ce n’est point à lui, mais à ceux-ci, que l’on creuse une fosse, jusqu’à ce que Dieu rende à leur orgueil ce qu’il mérite. Ainsi donc dans cette parole: «Jusqu’à ce que la fosse soit creusée pour le pécheur», il faut entendre pour le superbe. Mais quel est le superbe? Celui dont la pénitence ne va point jusqu’à la confession des péchés, afin d’être guéri par l’humilité. Quel est l’homme superbe? Celui qui s’arroge le peu de bien qui peut paraître en lui, et l’enlève à la divine miséricorde. Quel est l’homme superbe ? Celui qui, tout en attribuant à Dieu le bien qu’il fait, insulte néanmoins à ceux qui ne le font point, et s’élève au-dessus d’eux. Ce Pharisien, en effet, disait: «Je vous rends grâces». Il ne disait point: C’est moi qui agis, mais il rendait grâces à Dieu du bien qu’il faisait. Il reconnaissait donc qu’il faisait le bien, et qu’il le faisait par le secours de Dieu. Pourquoi donc est-il réprouvé ? Parce qu’il insultait au publicain. Ecoutez donc, afin de devenir parfaits. Tout homme ou toute femme doit commencer par l’aveu de

1. Ps. XCIII, 12, 13. — 2. Luc, XVIII, 13.

ses fautes, par une pénitence salutaire, qui témoigne qu’il se corrige et non qu’il se rit de Dieu. Après cette pénitence, quand il commencera à s’affermir dans le bien, il doit encore veiller sur lui, afin de ne point s’attribuer le bien qu’il fait, mais d’en rendre grâces à Celui par la bonté duquel il est entré dans le bien. Car c’est Dieu qui l’a appelé, Dieu qui l’a éclairé. Le voilà donc déjà parfait? Point du tout. Il lui manque une chose encore. Que lui manque-t-il? De ne point s’élever au-dessus de ceux qui ne vivent point encore comme il vit. Quiconque en est là est en sûreté; ce n’est point à lui que l’on rendra le salaire dont il est dit : « Rendez aux superbes ce qu’ils méritent»; il n’est point parmi ceux à qui l’on creuse une fosse. Voyez en effet celui qui disait: «Je vous rends grâces de ce que je ne ressemble point aux autres hommes, qui sont injustes, voleurs, adultères, ni même comme ce Publicain ». Combien s’élève-t-il dans cette parole « Je ne suis point comme ce Publicain? » Mais celui-ci, la tête baissée, se frappait la poitrine en disant: « Mon Dieu, soyez-moi propice, parce que je suis un lécheur». L’un était orgueilleux de ses bonnes actions, l’autre s’humiliait de ses fautes. Voyez, mes frères, combien l’humilité dans les fautes est plus agréable à Dieu que l’orgueil dans les bonnes actions, tant Dieu déteste l’orgueil. C’est pourquoi le Sauveur conclut ainsi : « Je vous déclare que le Publicain sortit justifié beaucoup plus que le Pharisien ». Et il en donne le motif: «C’est ce que tout homme qui s’élève sera humilié, ce tout homme qui s’humilie sera élevé ». Mes frères, pour nous montrer que Jésus-Christ nous apprend l’humilité, il n’est besoin que d’un seul fait : c’est qu’un Dieu s’est fait homme. Voilà cette humilité qui déplaît tant aux païens, et d’où ils nous adressent cette injure: Quel est votre Dieu? un homme qui est né pauvre. Quel est votre Dieu? un crucifié. L’humilité du Christ déplaît donc aux superbes; mais toi, chrétien, imite-la si elle te plaît. Dès qu’on l’imite, il n’est plus rien de pénible, car le Sauveur a dit: « Venez à moi, ô vous qui souffrez et qui êtes chargés, et apprenez de moi que je suis doux et humble de coeur 2 », Tel est donc l’enseignement chrétien, que nul ne fait bien que par la grâce de Dieu Le mal que fait l’homme vient de

1. Luc, XVIII, 10-14. — 2. Matth. XI, 28, 29

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l’homme, le bien qu’il fait vient de la faveur divine: s’il commence à faire le bien, qu’il ne se l’attribue point ; et s’il ne se l’attribue point, qu’il en rende grâces à celui dont il l’a reçu; quand il fait le bien, qu’il n’insulte point à celui qui ne le fait point, et ne s’élève point au-dessus de lui. Ce n’est point à lui que se termine la grâce de Dieu de manière à ne point couler sur les autres.

16. « Afin que vous adoucissiez pour lui les jours mauvais, jusqu’à ce que la fosse soit creusée au pécheur 1». O toi, qui es chrétien, sois doux pendant les jours mauvais. Or, ils sont mauvais, ces jours pendant lesquels on voit fleurir le pécheur et souffrir le juste: mais la douleur du juste n’est que le châtiment d’un Père, et la félicité des pécheurs est la fosse qu’on leur creuse. Mais parce que Dieu nous mûrit pendant les jours mauvais, pendant que l’on creuse la fosse aux pécheurs, ne vous imaginez point que les anges sont quelque part avec des hoyaux, creusant une fosse immense pour contenir toute la race des méchants Et quand vous les voyez en si grand nombre, ne dites point dans un sens grossier: Quelle tosse pourra vraiment contenir une si grande foule de méchants? Quel temps faudrait-il pour creuser une fosse aussi profonde? Dieu devra donc leur pardonner. Loin de nous ces pensées. La fosse des pécheurs est leur félicité, ils y tombent comme dans une fosse. Pesez bien ceci, car il est assez étrange d’appeler fosse le bonheur lui-même: « Tant ce que l’on creuse une fosse au pécheur ». C’est par une secrète justice que Dieu épargne l’homme dont il reconnaît les fautes et l’impiété, et cette patience même de Dieu lui donne occasion de s’élever à cause de l’impunité. Il se croit élevé et il tombe, et sa chute vient de ce qu’il se croit élevé. Ce qu’il appelle marcher dans sa grandeur, Dieu l’appelle une fosse; car une fosse descend vers l’abîme, et ne va point vers le ciel: or, les pécheurs et les orgueilleux semblent monter vers les cieux, tandis qu’ils se plongent dans l’abîme. Les humbles au contraire paraissent descendre vers la terre, et ils montent jusqu’au ciel. Humilie-toi donc, ô toi, qui que tu sois, situ es instruit dans la loi de Dieu, afin que ton coeur soit un astre dans le ciel. Car c’est au quatrième jour, appelé le quatrième du sabbat, et d’où notre psaume emprunte

1. Ps. XCIII, 13.

son titre, que Dieu a formé les astres. De même que tu vois ces astres suivre avec patience le cours qui leur est tracé, peu soucieux de ce que les hommes disent contre eux; dédaigne à ton tour les attaques d’une chair fragile. Car tout homme n’est que de la chair et du sang, et tu n’es point vil en comparaison de cette autre chair qui paraît t’opprimer. C’est le même Dieu qui s’est revêtu d’une chair et qui a répandu son sang pour toi comme pour lui, et qui vous conduira l’un et l’autre à son tribunal. Et s’il t’a fait cette grâce, lorsque tu étais dans l’impiété, que ne réserve-t-il pas à ta fidélité? Que cette pensée te rende humble. Comment devenir humble? En te disant : Les méchants ne sont dans le bonheur que par la volonté de Dieu, il veut les épargner afin de les amener à la pénitence ; et s’ils ne se convertissent point, il sait comment il les jugera. Or, l’homme n’est point humble, quand il veut s’opposer à cette bonté de Dieu, à cette patience, à ce pouvoir, à cette justice du juste. Dans son orgueil il s’élève contre Dieu, et Dieu le rabaisse, et cette humiliation est dans l’acte même qui s’élève contre Dieu. Car il est dit dans un autre psaume: « Vous les avez précipités alors qu’ils ce s’élevaient 1». Il n’est point dit: Vous les avez précipités parce qu’ils s’élevaient, afin de séparer le temps de l’élévation du temps de la chute; mais, pour eux, s’élever, c’était parti même tomber. Plus en effet le coeur de l’homme est orgueilleux, et plus il est éloigné de Dieu, et s’éloigner de Dieu c’est tomber dans l’abîme. Un coeur humble au contraire fait descendre du ciel Dieu lui-même qui veut s’en rapprocher. Dieu est élevé, Dieu est au-dessus des cieux, il domine les anges: combien ne faut-il pas t’élever pour atteindre ces hauteurs? Mais ne te mets pas en danger de te rompre à force de t’élever: je veux te donner un conseil, de peur que dans cette élévation l’orgueil n’en vienne à te rompre. Oui, Dieu est élevé: humilie-toi profondément et il descendra jusqu’à toi.

17. Nous comprenons donc pourquoi Dieu pardonne aux méchants; leur félicité est leur fosse. Dieu nous dit que ce n’est point à nous de connaître comment ni pourquoi cette fosse leur est creusée, mais à nous de comprendre dans sa loi que nous devons être patients jusqu’à ce que la fosse soit creusée au pécheur.

1. Ps. LXXII, 18.

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Mais moi, diras-tu, moi qui souffre au milieu des pécheurs, que m’arrivera-t-il? La réponse qui va suivre te dira que « Dieu ne repoussera point son peuple 1 ».Il le tient en haleine, mais ne le repousse point. Que nous dit en effet l’Ecriture à un autre endroit? « Que Dieu châtie celui qu’il aime; qu’il frappe celui «qu’il admet parmi ses enfants 2». Il reçoit celui qu’il châtie, et tu dis qu’il le repousse ? Voilà ce que des hommes font à leurs enfants sous nos yeux; ils corrigent ceux qui leur donnent de l’espérance, mais ils abandonnent à leur vie de liberté, ces âmes indomptables qui ne laissent aucune espérance de bien. Or, il n’a point l’intention d’admettre à son héritage celui qu’il abandonne à sa liberté : et quand il corrige un enfant, c’est qu’il lui réserve son héritage. Que le fils que Dieu corrige, s’avance sous la main qui le frappe; puisque le frapper c’est le préparer à l’héritage. Dieu donc n’éloigne pas de l’héritage le fils qu’il corrige, mais il ne le corrige que pour l’y admettre. Que ce fils toutefois ne pousse point la jalousie enfantine, jusqu’à dire: Mon frère est plus aimé que moi de mon père, qui le laisse vivre en liberté, et moi, au moindre mouvement contre sa défense, le fouet est là. Réjouis-toi sous le fouet du châtiment, puisque l’héritage t’est réservé, et que « Le Seigneur ne rejettera point son peuple ». Il corrige dans le temps, mais il ne damne point pour l’éternité. A ceux au contraire qu’il épargne dans le temps, malédiction sans fin. Choisis donc: veux-tu un labeur qui passera, ou une félicité éternelle? Une félicité d’un moment, ou bien une vie éternelle? De quoi vous menace le Seigneur? d’une peine sans fin. Que vous promet-il? un bonheur sans fin. Les châtiments qui pèsent sur les bons ne sont que passagers, l’exemption des méchants n’est que passagère non plus, car « le Seigneur ne «rejettera point son peuple, et n’abandonnera point son héritage».

18. « Jusqu’à ce que la justice devienne un jugement, et qu’on voie auprès d’elle ceux qui ont le coeur droit 3 ». Travaille donc maintenant à posséder la justice, puisque tu ne peux encore avoir le jugement. Il faut la justice tout d’abord, mais le jugement affirmera cette justice. Ici-bas les Apôtres avaient la justice, ils supportaient les hommes d’iniquité, mais que leur est-il promis? « Vous

1. Ps. XCIII, 14. — 2. Hébr. XII, 6. — 3. Ps. XCIII, 15.

serez assis sur douze trônes, jugeant les douze tribus d’Israël 1 ». Donc leur justice se convertira en jugement. Quiconque est en effet juste ici-bas, n’est tel que pour endurer et supporter le malheur. Qu’il souffre dans le temps des souffrances; viendra le temps de juger. Mais que dirai-je des serviteurs de Dieu ? Le Seigneur, qui est juge des vivants et des morts, a voulu d’abord être jugé, puis juge ensuite. « Jusqu’à ce que la justice devienne un jugement, et ceux qui ont cette justice ont tous le coeur droit ». Avoir ici-bas la justice, ce n’est point juger encore. Il faut d’abord avoir la justice afin de juger ensuite; souffrir d’abord les méchants, puis ensuite juger les méchants. Ayons premièrement cette justice, qui sera plus tard changée en jugement. Le juste subira les méchants autant qu’il plaît à Dieu, autant que son Eglise les souffrira, afin que leur malice lui serve d’instruction. Toutefois Dieu ne repoussera point son peuple, «jusqu’à ce que la justice devienne un jugement; et ceux qui la possèdent, sont des hommes au coeur droit ».

Quels sont les hommes au coeur droit? Ceux qui veulent ce que Dieu veut. Dieu épargne les pécheurs, tu veux qu’il les damne dès ici-bas. Ton coeur est tortueux, ta volonté perverse; car tu veux une chose, et Dieu en veut une autre. Dieu veut épargner les méchants, toi tu ne veux aucun ménagement; Dieu est patient pour les pécheurs, tu n’as pour eux aucune patience. Tu veux donc une chose, et Dieu une autre chose; redresse alors ton coeur, et tourne-le vers Dieu, parce que Dieu a pris en pitié les faibles. Il a vu que dans son corps, qui est son Eglise, il y a des infirmes qui cherchent à suivre leur volonté tout d’abord, mais qui redresseront leur coeur pour vouloir ce que Dieu veut, en voyant que Dieu veut autre chose Ne cherche donc point à rendre tortueuse la volonté de Dieu, mais redresse la tienne sur celle de Dieu. La volonté de Dieu est pour nous comme une règle : si tu viens à fausser la règle, sur quoi la redresser?

Mais cette règle demeure toujours droite; elle est immuable. Tant que la règle subsiste, tu peux te redresser, et ce qu’il y a de tortueux en toi. Que désirent les hommes? C’est peu, pour eux, d’avoir une volonté tortueuse; ils veulent faire obliquer la volonté de Dieu, la former sur leur coeur, afin que Dieu fasse

1. Matth. XIX, 28.

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leur volonté quand ils doivent eux-mêmes faire ce que Dieu veut.

19. Comment le Seigneur, de deux volontés qui étaient en lui, a-t-il suivi celle qui s’était formée dans l’homme qu’il portait en lui? Il a voulu montrer en son corps ou dans son Eglise ceux qui, dans l’avenir, voudront d’abord agir selon leur volonté, puis embrasseront la volonté de Dieu; car il prévoyait qu’il y aurait des faibles parmi les siens, et il voulait qu’ils fussent personnifiés en lui-même. C’est pour cela qu’une sueur de sang couvrit son corps 1, parce que dans son Eglise, qui est son corps, le sang des martyrs devait couler de toutes parts. Le sang couvrit donc tout son corps : ainsi le sang des martyrs a coulé dans tout le corps de l’Eglise. Mais pour personnifier en lui-même ou dans son corps ceux qui sont faibles, il dit en leur nom et par pitié pour eux : « Mon Père, s’il est possible, éloignez de moi ce calice ». Il montre ainsi la volonté de l’homme, et s’il persévérait dans cette volonté, il ne nous montrerait plus un coeur droit. Mais s’il t’a pris en pitié, il t’a aussi guéri en lui. Suis-le donc, lorsqu’il dit ensuite : « Toutefois, non pas ma volonté, mais la vôtre, ô mon Père 2». Quand la volonté humaine vient te suggérer: Oh ! si le Seigneur donnait la mort à cet ennemi, qui ne m’opprimerait plus? Oh! si je pouvais moins souffrir de sa part! Si tu persistes dans cette volonté, situ y goûtes quelque plaisir, bien que tu saches que Dieu le défend, ton coeur est corrompu, tu n’as point cette justice qui doit devenir un jugement; car «tous ceux qui ont cette justice ont le coeur droit». Et quels sont « les coeurs droits? » Ceux qui disent avec Job : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté: comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait; que son nom soit béni 3 ». C’est là un coeur droit. De même quand il est couvert de plaies, que dit-il à son épouse, que le démon lui avait laissée et n’avait pas mise à mort, afin de s’en faire une aide, et non une consolatrice de son mari? Satan se souvenait que c’était par Eve qu’Adam avait été trompé 4, et il pensait que cette nouvelle Eve lui devenait un instrument nécessaire. Mais Adam vainqueur sur son fumier, fut bien supérieur à Adam vaincu dans le paradis. Que répondit Job à cette femme? Vois un coeur tout prêt, un

1. Luc, XXII, 44.— 2. Matth. XXVI, 39.— 3. Job, I, 21.— 4. Gen. III, 6.

coeur droit, N’endurait-il pas alors une persécution, et une persécution bien cruelle? Les chrétiens en souffrent aussi ; et quand les hommes se lassent de sévir, le diable sévit à son tour, Et si les empereurs sont devenus chrétiens, le diable est-il aussi devenu chrétien, lui? Voyez, mes frères, ce qu’est un coeur droit. Sa femme s’approche et lui dit: « Parle contre Dieu, et meurs ». Elle énumère les maux qu’il endure ou qu’elle endure elle-même, puis elle ajoute : « Parle contre Dieu et meurs ». Mais Job reconnut Eve, et voulant retourner au point d’où il était tombé, le coeur fixé en Dieu, comme un astre dans le firmament du ciel, demeurant du coeur dans le livre de Dieu: « Tu as parlé», lui répond-il, « comme une femme insensée; si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas recevoir aussi les maux 1? » Son coeur était fixé en Dieu, et dès lors jutait droit. Fixe donc ton coeur en Dieu, afin qu’il ait toujours la droiture. Mais il se glisse parfois une certaine volonté humaine, et je ne sais quelle mollesse charnelle s’empare de ton esprit; alors garde-toi de désespérer. C’est toi, et non lui-même, que le Seigneur figurait autrefois dans sa faiblesse : car il ne craignait point de mourir, lui qui devait ressusciter le troisième jour. Quand même il n’eût souffert que comme un homme, et non comme un Dieu qui venait souffrir, comment eût-il craint de mourir, sachant qu’il ressusciterait le troisième jour, tandis que saint Paul n’avait pas cette crainte, lui qui ne devait ressusciter qu’à la fin des siècles? « Car ce je me sens pressé de deux côtés », nous dit l’Apôtre; « j’ai d’une part un ardent désir d’être dégagé des liens du corps, et d’être avec Jésus-Christ, ce qui est de beaucoup le meilleur; mais de l’autre il est plus avantageux pour vous que je reste en cette vie 2». La vie lui était donc à charge, et un double désir partageait son âme; mourir pour être avec le Christ lui paraissait préférable de beaucoup. Aussi, quels tressaillements, quand vint le temps de souffrir ! quelle sainte joie! « J’ai combattu un bon combat, j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi; il ne me reste plus qu’à recevoir la couronne de justice, que le Seigneur en ce grand jour m’accordera comme un juste juge 3». L’un tressaille parce qu’il sera couronné, et celui

1. Job, II, 9, 10. — 2. Philipp. I, 23, 24. — 3. II Tim. IV, 7, 8.

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