Enarrationes in Psalmos (page 32)
14. Donc, mes frères, exercez la miséricorde. Il n’y a point d’autre lien de charité, il n’y a point d’autre moyen pour aller de cette vie à la patrie céleste; étendez votre charité jusqu’à vos ennemis: soyez en sûreté, C’est pour cela que le Christ est venu au monde, lui à qui le Prophète a dit longtemps auparavant: « C’est de la bouche des enfants nouveau-nés et à la mamelle que vous avez tiré la louange la plus parfaite, afin de détruire l’ennemi et le vindicatif 2 ». D’autres manuscrits ont écrit « le défenseur »; mais « le vindicatif » est plus vrai. C’est lui en effet que le Seigneur a voulu détruire, c’est-à-dire l’homme qui poursuit sa vengeance au point que ses péchés ne lui soient point remis. Quoi donc? diras-tu. Laissera-t-on dormir tout châtiment ? N’y aura-t-il plus de réprimande? Loin de là. Que ferais-tu alors de ce fils débauché? N’y aura-t-il pour lui ni frein, ni répression? Et ton esclave, si tu lui vois une conduite déréglée, n’aurais-tu pour lui ni frein, ni châtiment? Agissez alors, agissez; Dieu vous le permet; il vous menace, au contraire, si vous ne le faites point; mais faites-le dans un esprit de charité, et non dans un esprit de vengeance. Que si tu as à souffrir tes outrages de plus puissants que toi, et que tu ne puisses ni infliger un châtiment, ni même avertir ou commander, tu dois alors souffrir, et souffrir avec sécurité. Ecoute
1. Matth. X, 42,— 2. Ps. VIII, 3
l’Evangile qu’on lisait tout à l’heure : « Vous serez heureux quand les hommes vous persécuteront, et diront hautement contre vous toute sorte de mal à cause de moi 1». Le Seigneur prend soin de nous indiquer le motif, de peur que ces injures ne nous viennent plutôt par nos mérites, que pour la cause des saintes justices de Dieu Recevoir des injures, ce n’est point pour cela être juste. Mais celui qui est juste et que l’on outrage injustement, recevra sa récompense pour l’injustice qu’il ‘endure. Sois donc en assurance, quand tu fais miséricorde, étends ta charité jusqu’à tes ennemis; et pour ceux que tu dois surveiller, corrige-les, châtie-les avec amour, avec charité, ayant eu vue le salut éternel. Fais cela : mais tu en trouveras beaucoup sur qui tu ne pourras exercer aucune autorité, qui ne soit point soumis à la discipline; alors souffre leurs injures, et sois sans inquiétude. « Car le Seigneur fera miséricorde, et rendra justice à tous ceux qu’on opprime». Il te fera miséricorde, si tu es miséricordieux : et tu seras miséricordieux, sans toutefois que celui qui t’outrage demeure impuni. « La vengeance m’appartient », dit le Seigneur, « c’est moi qui dois l’infliger 2 ».
15. « Il a fait connaître ses voies à Moïse 3 ». Quelles voies Moïse a-t-il connues ? Pourquoi choisir Moïse? Par Moïse, comprenez tous les justes, tous les saints; un seul doit rappeler tous les autres. Toutefois c’est par Moïse que la loi fut donnée, et la prescription même dans cette loi a quelque chose d’obscur. Elle fut donnée afin que le malade, convaincu de sa maladie, eût recours au médecin. Telle est la voie secrète de Dieu. Déjà tu as entendu que « Dieu guérit nos langueurs ». Or, comme ces langueurs étaient cachées pour les malades, Dieu donna les cinq livres de Moïse; et la piscine de l’Evangile eut cinq galeries; la loi montra les malades que l’on étendait dans ces galeries, non pour être guéris, mais pour être en évidence. Ces galeries aussi manifestaient les malades, sans les guérir : la piscine en guérissait un seul, quand elle était troublée 4; trouble qui figurait la passion du Sauveur. Car il est venu et a été méconnu au point que les uns disaient: C’est le Christ; les autres : Ce n’est pas le Christ ; c’est un juste, c’est un pécheur; c’est le Maître, c’est un
1. Matth. V, 11. — 2. Deut. XXXI, 35.— 3. Ps. CII, 7.— 4. Jean, V, 2-1.
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séducteur; il troublait l’eau, c’est-à-dire qu’il ‘troubla le peuple; et dans ce trouble de l’eau, un seul était guéri, parce que l’unité seulement est guérie par la passion du Sauveur. Quiconque est en dehors de l’unité, fût-il dans les galeries, ne peut être guéri; fût-il attaché à la loi, il n’arrivera pas au salut. C’est donc à cause de ce mystère que le Prophète nous enseigne que la loi fut donnée pour convaincre les pécheurs, et les exciter à recourir au médecin pour en recevoir la santé. De là vient qu’il est pleinement convaincu, cet homme que l’Apôtre personnifie en lui-même, quand il dit : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? » La loi en effet lui avait découvert en lui-même un combat, qui lui faisait dire : « Je ressens dans mes membres une loi qui répugne à la loi de l’esprit, et qui me captive sous la loi du péché, laquelle est dans mes membres ». Il s’est retrouvé dans la misère, dans les gémissements, dans la guerre, dans les combats, en désaccord avec lui-même, divisé, opposé à lui-même. Et que dit-il, en demandant la paix, la vraie paix, la paix éternelle? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Notre-Seigneur Jésus-Christ
1. Où le péché a abondé, a surabondé la grâce ». Où donc le péché a-t-il abondé?
« La loi est entrée, en sorte que le péché a surabondé 2 ». Comment le péché a-t-il abondé à l’entrée de la loi? Parce que les hommes ne voulaient point se reconnaître coupables, et que la loi est venue leur montrer leurs prévarications. Car il n’y a de prévarication que quand la loi est violée. Tel est le langage de l’Apôtre « Où n’est pas la loi, il n’y a pas de prévarication 3 ». Le péché a donc abondé, et la grâce a surabondé. Tel est donc, ainsi que je le disais, le profond mystère de la loi, c’est qu’elle a été donnée, afin que l’accroissement des fautes humiliât les superbes ; qu’en les humiliant elle leur fît avouer leurs fautes, et les guérit par cet aveu; telles sont les voies secrètes que Dieu fit connaître à Moïse, en donnant par lui cette loi, qui a fait abonder le péché et surabonder la grâce. Dieu ne l’a point fait dans un dessein de sévérité, mais dans le dessein de nous guérir. Souvent, en effet, un homme se croit en bonne santé, tandis qu’il est malade ; et parce qu’il est malade
1. Rom. VII, 23-25. — 2. Id. V, 20. — 3. Id. IV, 15.
sans le comprendre, il ne cherche point de médecin. La maladie s’accroît, ses maux deviennent cuisants; il cherche le médecin, et se retrouve en pleine santé: « Dieu a fait connaître ses voies à Moïse, et ses volontés aux enfants d’Israël ». Est-ce à tous les enfants d’Israël ? Non, mais aux vrais enfants d’Israël; ou plutôt à tous les enfants d’Israël. Car les hommes fourbes, trompeurs, hypocrites, ne sont point enfants d’Israël. Quels sont donc les enfants d’Israël? « Voilà un véritable Israélite, sans déguisement 1» . « Et aux enfants d’Israël, ses volontés ».
16. « Le Seigneur est plein de bonté, de clémence;
il est lent à punir et prodigue de miséricorde 2 ».
Quelle patience est plus longue que la sienne? Qui est plus riche en miséricorde? Un homme pèche, et il vit; il augmente ses fautes, et Dieu ses années. Chaque jour on blasphème contre lui, et il fait luire son soleil sur les bons comme sur les méchants 3. De toutes parts il nous invite à nous corriger; de toutes parts il nous convie à la pénitence: il nous appelle par les biens qu’il nous crée, il nous appelle en nous donnant le temps de vivre ; il nous appelle par une lecture, par l’explication d’un passage, par une pensée intime, par le fouet de ses châtiments, par sa consolante miséricorde, « car il est lent à punir, et riche en miséricorde » ; mais prends garde que le mauvais usage de sa miséricorde ne t’amasse, comme dit l’Apôtre, un trésor de colère pour le jour de ses vengeances. « Mépriseras-tu donc», dit cet Apôtre, « les trésors de sa bonté, de sa longanimité ? Ignores-tu que cette patience de Dieu te convie à la pénitence 4?» T’imagines-tu lui plaire, parce qu’il t’épargne? « Voilà ce que tu as fait, et je me suis tu ; et tu m’as soupçonné d’iniquité, d’être semblable à toi 5 ». Tes fautes me déplaisent, et ma lenteur attend des actes de vertu. Punir à l’instant les péchés, c’est rejeter l’aveu des fautes. Ainsi donc la lenteur de Dieu qui t’épargne, te conduit à la pénitence; mais toi, tu dis chaque jour :
Voici un jour écoulé, demain il en sera comme aujourd’hui, car demain ne sera pas mon dernier jour; il eu sera de même après-demain: et voilà que sa colère éclate soudain. O mon frère, ne tarde point à revenir à Dieu 6. Il en est qui préparent
1. Jean, I, 47. — 2. Ps. CII, 8.— 3. Matth. V, 45 — 4. Rom. II, 4, 5. — 5. Ps. XLIX, 21. — 6. Eccli. V, 8.
leur conversion, mais qui diffèrent de l’accomplir, ils disent alors comme le corbeau, cras, cras, demain, demain. Mais le corbeau une fois sorti de l’arche, n’y revint plus 1. Dieu n’aime point ces retards qu’exprime le cri du corbeau, il veut la confession avec le gémissement de la colombe. La colombe fut envoyée et revint. Jusques à quand dirons-nous: Cras, cras, demain, demain? Attention au dernier cras, et comme tu ne sais quand arrivera ce dernier cras, qu’il te suffise d’avoir été pécheur jusqu’aujourd’hui. Tu entends nos avertissements, tu les entends souvent, tu les entends aujourd’hui encore, et de même que tu les entends tous les jours, tu remets tous les jours à te corriger. « Par la dureté de ton coeur,par ton impénitence, tu amasses un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon n ses oeuvres 2 ». Que la miséricorde en Dieu ne te fasse pas oublier qu’il est juste. « Le Seigneur est plein de miséricorde et d’amour ». Je l’entends, je m’en réjouis, dis-tu; écoute encore et réjouis-toi, le Prophète ajoute : « Il a une longue patience, il est riche en miséricorde», et enfin « il est véridique». Si les premières paroles te réjouissent, que la dernière te fasse trembler. Dieu, il est vrai, a de la patience, de la miséricorde, mais il est véridique. Et lorsque tu auras amassé un trésor de colère, pour le jour de la vengeance, ne sentiras-tu point sa justice après avoir méprisé sa bonté?
17. « Il n’est point irrité pour toujours; son indignation ne sera pas éternelle 5 ». Ces châtiments que nous endurons dans la corruption d’une chair mortelle, sont l’effet de son indignation : c’est la peine du premier péché. Mes frères, il nous faut penser, non plus seulement à éviter ses menaces pour l’avenir, mais encore sa colère d’aujourd’hui. Car c’est à lui la colère dont saint Paul a dit que lui et nous sommes les enfants. « Nous avons été, nous autres », dit-il, « par notre nature, des enfants de colère, ainsi que les autres 6 ». C’est donc un effet de sa colère, que l’homme soit ici-bas en exil, soumis au travail. N’est-ce point, mes frères, un effet de sa colère, que cet arrêt « Tu mangeras ton pain dans la sueur et dans le travail, et la terre produira pour toi des
1. Gen. VIII, 7.— 2. Rom. II, 5, 6.— 3. Ps. CII, 9.— 4. Ephés. II, 3.
épines et des chardons 1? » Ainsi fut-il dit à notre premier père. Ou si notre vie est autre chose, cherche un plaisir qui soit exempt d’épines. Choisis comme il te plaira, sois avare et voluptueux pour n’indiquer que ces deux passions, sois même ambitieux, c’est la troisième, et dis-moi combien d’épines dans la recherche des honneurs! combien d’épines dans les voluptés ! combien d’épines dans les convoitises de l’avarice! combien d’épines dans les amours déréglées! combien, en un mot, de sollicitudes en celte vie! Je ne parle point de l’enfer, mais prends garde d’être à loi. même ton enfer. Tout cela donc, mes frères, est l’effet de la colère divine; et en te tournant vers Dieu, pour faire le bien, tu ne pourras que souffrir sur la terre, et la douleur ne doit finir qu’avec notre vie. Il nous faut donc souffrir pendant l’exil, afin de nous réjouir dans la patrie. Les consolations divines viennent adoucir notre labeur, nos sueurs, nos chagrins, et Dieu te promet qu’ « il ne sera point toujours irrité, que son indignation ne sera pas éternelle ».
18. « Il ne nous a point traités selon nos offenses » Grâces à Dieu qui l’a voulu ainsi, qui ne nous a point traités comme nous le méritions : « Il ne nous a point traités selon nos offenses, ne nous a point rendu selon nos iniquités. Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant sa miséricorde s’élève et s’affermit sur ceux qui le craignent. Dieu affermit sa miséricorde sur ceux qui le craignent 2 ». Dans quelle mesure? « Autant que le ciel s’élève au-dessus de la terre » . Que dit ici le Prophète? Si jamais le ciel peut cesser de couvrir et de protéger la terre, Dieu alors pourra cesser de protéger ceux qui le craignent. Vois le ciel: partout, de tous côtés, il couvre la terre; il n’est aucune partie de la terre que le ciel ne couvre point. Or, les hommes pèchent sous le ciel; ils font sous le ciel toutes sortes de maux, et néanmoins le ciel les protége. C’est du ciel que la lumière vient à nos yeux, que nous vient l’air que nous respirons, et la pluie qui féconde la terre, du ciel enfin que nous viennent tous les bien 3. Otez à la terre le secours du ciel, ce ne sera bientôt qu’un néant. Comme donc le ciel protége incessamment la terre, ainsi Dieu protége incessamment ceux qui le craignent. Crains-tu Dieu? Sa protection
1. Gen, III, 18, 19.— 2. Ps. CII, 10, 11.
est sur toi. Mais peut-être es-tu châtié et penses-tu que Dieu t’a abandonné? Oui, si les
cieux cessaient de protéger la terre, car: « Autant les cieux sont élevés au-dessus de la terre, autant la miséricorde de Dieu est affermie sur ceux qui le craignent ».
19. Mais qu’a fait Dieu, puisqu’il ne nous a point traités selon nos offenses? « Autant l’Orient est éloigné du couchant, autant il a éloigné de nous nos péchés ».
Autant le ciel couvre la terre, autant Dieu a confirmé sa miséricorde sur nous. Nous avons expliqué ce passage dans le sens d’une protection. Comment maintenant « a-t-il éloigné de nous nos péchés, autant que l’Orient est éloigné du Couchant? » Ils le savent, ceux qui connaissent les sacrements; j’en dirai néanmoins ce que chacun peut entendre. La rémission des péchés, c’est pour ces péchés l’Occident, et l’Orient pour la grâce. Tes péchés sont en quelque sorte à leur couchant, quand la grâce qui te délivre est à son lever. « La vérité s’est levée de la terre 2 ». Qu’est-ce à dire que « la vérité s’est levée de la terre? » Que la grâce est née en toi, que tes péchés meurent, et que tu es en quelque sorte renouvelé. Tu dois donc tourner tes regards vers l’Orient, et les détourner du Couchant. Détourne-les du péché, et tourne-les vers la grâce de Dieu; car leur mort est pour toi une résurrection et un progrès. Mais cette partie du ciel qui se lève, ira aussi vers son couchant. Aussi les comparaisons ne peuvent-elles être bustes dans tous les sens, ni embrasser trait pour trait ce qu’on veut représenter. Il en est ici comme de l’aigle et de la lune dont nous avons parlé. Une partie du ciel se couche, l’autre partie se lève : mais la partie qui se lève devra se coucher à son tour après douze heures.
Il n’en est pas ainsi de la grâce qui se lève pour nous, non plus que de nos péchés qui se couchent pour jamais, tandis que la grâce demeure à jamais aussi.
20. Mais pourquoi « Dieu a-t-il éloigné de nous nos péchés de toute la distance de l’Orient à l’Occident », en sorte que nos péchés meurent et que sa grâce s’élève ? Quelle raison en voyez-vous? « Comme un père a pitié de ses fils, ainsi Dieu a pitié de ses enfants; Dieu a pitié de ceux qui le craignent 3». Quelle que soit sa sévérité, il est toujours père. Mais voilà qu’il nous châtie, qu’il nous afflige, qu’il nous brise: il est père encore. Mon fils,
1. Ps. CII, 12. — 2. Id. LXXXIV, 12. — 3. Id. CII, 13.
si tu pleures, pleure sous la main d’un père; pleure sans t’indigner, sans te laisser aller au dépit et à l’orgueil. Ce que tu endures, ce qui t’arrache des pleurs, est un remède, et non une peine; c’est un redressement plutôt qu’une condamnation. Ne rejette point le fouet, situ ne veux à ton tour être rejeté de l’héritage. Ne t’arrête pas à la douleur du châtiment, mais à ta place dans le testament. « Comme un père a pitié de ses enfants, Dieu a pitié de ceux qui le craignent ».
21. « Car il connaît bien notre argile 1», c’est-à-dire notre faiblesse; il connaît ce qu’il a formé, comment cet ouvrage est déclin, comment il doit le reformer, comment l’adopter et comment l’enrichir. C’est de boue que nous sommes pétris : « Le premier homme est terrestre, formé de la terre, le second est céleste, venu du ciel 2 ». Dieu a envoyé son Fils qui est devenu le second homme, et qui était Dieu avant toutes choses. Il est le second dans son avènement, le premier dans le retour. Il est mort après un grand nombre, et ressuscité avant tous. « Dieu connaît bien notre argile ». Quel argile? Nous-mêmes Pourquoi dire qu’il le connaît? Parce qu’il en a pitié. « Souvenez-vous que nous sommes poussière ». Le Prophète se tourne vers Dieu, et lui dit : « Souvenez-vous », comme si Dieu oubliait : mais il voit, il connaît de manière à ne rien oublier. Pourquoi dire alors: « Souvenez-vous ? » Que votre miséricorde persévère à tomber sur nous. Vous connaissez d’une certaine manière notre argile; n’oubliez pas cet argile, de pour que nous n’oubliions votre grâce: « Souvenez-vous que nous sommes poussière ».
22. « Les jours de l’homme sont comme l’herbe 3 ». Que l’homme voie ce qu’il est, et qu’il ne s’enorgueillisse point: « Ses jours sont comme l’herbe ». Comment s’enorgueillirait une herbe qui fleurit aujourd’hui, pour sécher peu après? Comment s’enorgueillir quand elle n’est verte qu’un moment, et un moment bien court, jusqu’à ce que le soleil arrive à son midi ? Il nous est donc avantageux que sa miséricorde soit sur nous, et change cette herbe en or. Car « les jours de l’homme sont comme l’herbe; il s’épanouira comme la fleur des champs ». Toute la gloire du genre humain, les honneurs, la puissance, les richesses, l’orgueil et les
1. Ps. CII, 14. — 2. I Cor. XV, 47. — 2. Ps. CII, 15.
menaces, tout cela n’est que la fleur de l’herbe, Voilà une maison florissante, nous dit-on, une grande maison; voilà une famille florissante: combien y sont en honneur, ou combien d’années dure cette pompe ! Beaucoup d’années pour toi ne sont pour Dieu qu’un temps bien court. Dieu ne compte point le temps comme tu peux le compter. Tout ce qu’il y a d’éclatant dans une maison florissante n’est qu’une fleur des champs, en comparaison de ces siècles qui vivent et qui durent toujours. Toute la beauté d’une fleur dure à peine une année. Tout ce qu’il y a de vif, tout ce qu’il y a d’agréable, tout ce qu’il y a d’éblouissant ne dépasse pas une année entière, et même c’est à peine si cela dure une année entière.
Combien rapidement passent les fleurs, et cependant c’est l’ornement de la terre. Ce qui a le plus d’éclat passe aussi le plus vite. « Toute chair est comme l’herbe, et la gloire de l’homme est comme la fleur de l’herbe: l’herbe se fane, la fleur tombe, mais le Verbe du Seigneur demeure éternellement 1». Comme donc notre Père connaît notre argile, et sait que nous sommes une herbe, que nous ne pouvons fleurir que pour un temps, il nous a envoyé son Verbe, et ce Verbe, qui demeure éternellement, il l’a fait frère de cette herbe qui passe avec rapidité : ce fils unique dans sa, nature, seul né de sa substance, est le frère de tant de frères d’adoption.
Ne t’étonne point de participer un jour à l’éternité de celui qui a pris part le premier à l’herbe dont tu es formé. Refusera-t-il; de t’élever au-dessus de toi-même, celui qui s’est revêtu d’une humilité qui venait de toi? Donc « l’homme » quant à ce qui est de l’homme, « n’est qu’une herbe, et ne doit fleurir que comme l’herbe des champs ».
23. « Un souffle passera en lui, et il ne sera plus, et ne connaîtra, plus sa place 2 ». Il sera comme exterminé, comme anéanti. C’est là qu’aboutit toute enflure, tout orgueil, toute élévation : « Un souffle passera en lui, et il ne sera plus, et ne connaîtra plus sa place ». Voyez tous les fours ceux qui meurent. C’est là que tout aboutit, c’est l,a fin de tous les hommes. Ce n’est point du Verbe que parle ici le prophète, mais de ce qui a déterminé le Verbe à devenir une herbe qui passe. Tu es homme, en effet, et c’est pourquoi le Verbe s’est fait homme. Tu es chair, et c’est
1. Isa. XI, 6-8. — 2. Ps. CII, 16.
pourquoi le Verbe s’est fait chair, « Or, toute chair est une herbe, et le Verbe s’est fait chair 1» Quelle espérance, pour cette herbe, que le Verbe se soit fait chair? Ce Verbe qui demeure éternellement n’a pas dédaigné de se faire herbe, pour que l’herbe ne désespérât point d’elle-même.
24. En jetant donc les yeux sur toi, considère ta bassesse, considère ta poussière, et ne t’élève point; tout ce que tu seras de plus, tu l’obtiendras de sa grâce et de sa miséricorde. Ecoute en effet ce qui suit : « Mais la miséricorde du Seigneur s’étend de siècle en siècle sur ceux qui le craignent 2 ». Vous qui ne le craignez point, vous ne serez que foin, que dans le foin, et jeté au feu avec le foin. Car la chair ressuscitera, mais pour les tourments. Qu’ils se réjouissent donc, ceux qui craignent le Seigneur, parce qu’ils seront sous les abris de sa miséricorde.
25. « Et sa justice protége les enfants de leurs enfants 3 ». Ce qui rejaillit ici sur les « enfants des enfants » est une récompense. Combien de serviteurs de Dieu n’ont point d’enfants, combien plus encore n’ont point de petits enfants? Mais le Prophète appelle enfants, nos oeuvres: et « les fils de nos enfants », la récompense de nos oeuvres. « Sa justice protége les enfants de leurs enfants, en faveur de ceux qui gardent son alliance ». Que tous ne s’imaginent point que ces promesses les regardent, mais qu’ils choisissent quand il en est temps. « En faveur de ceux », dit le Prophète, « qui gardent son testament, qui retiennent ses commandements dans leur mémoire, afin de les accomplir ». Déjà tu te disposais à te lever, à me réciter le psautier, mieux que je ne saurais le faire, ou à me réciter de mémoire toute la loi. Ta mémoire est meilleure que la mienne, meilleure que celle de tout juste, car nul juste ne peut réciter toute la loi : mais prends garde à retenir les préceptes. Comment les retenir? Non point dans la mémoire, mais dans la pratique. « Qui retiennent dans leur mémoire ses commandements », non pour les réciter, mais « pour les pratiquer ». Ceci trouble peut-être quelque conscience. Q ui retient tous les commandements de Dieu? qui peut se souvenir de toute la loi.? Voilà que je veux, non-seulement la retenir de mémoire, niais l’accomplir par mes oeuvres; mais qui la retient de mémoire ?
1. Jean, I , 14. — 2. Ps. CII, 17. — 3. Id. 18.
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Ne crains rien, cette loi ne te surchargera point. « Deux commandements renferment toute la loi et les Prophètes 1». Mais je veux tenir toute la loi. Retiens-la, si tu le peux, quand tu le peux, comme tu le peux. Quelque page que tu interroges, elle te répondra : Tiens bien ce que tu tiens; conserve la charité. « La fin de la loi est la charité 2 ». Ne t’arrête pas au grand nombre des branches, tiens la racine, et tu seras maître de l’arbre. « Ils retiennent dans leur mémoire ses commandements afin de les pratiquer ».
26. « Le Seigneur a préparé son trône dans le ciel 3 ». Qui a préparé son trône dans le ciel, sinon le Christ? Lui qui est descendu pour y remonter, qui est mort et qui est ressuscité, qui s’est revêtu de l’homme pour l’élever jusqu’au ciel, c’est lui qui a préparé son trône dans le ciel. Ce trône est le siège du juge; ô vous qui écoutez, songez bien que c’est dans le ciel qu’il a établi son trône. Que chacun vive comme il lui plaira sur la terre; le péché ne sera pas sans châtiment, ni la justice sans récompense: car le Seigneur, qui a été tourné en dérision au tribunal d’un homme, a préparé son tribunal dans le ciel. « Le Seigneur a préparé son trône dans le ciel, et son empire domine tous les hommes. Au Seigneur appartient l’empire, et il dominera les nations 4. Et son royaume s’étend sur tous les hommes ».
27. « Bénissez le Seigneur, vous qui êtes ses anges, qui êtes revêtus de force, qui accomplissez sa volonté ». La parole de Dieu ne te rendra donc point juste ou fidèle, si tu ne la pratiques. « Vous qui avez la puissance, qui exécutez ses ordres, afin que l’on obéisse à ses préceptes 5».
28. « Bénissez le Seigneur, vous qui êtes sa milice, ses ministres, qui accomplissez sa volonté ». Vous tous qui êtes ses anges, si grands en force, qui faites sa volonté, vous sa milice, vous tous qui êtes ses ministres accomplissant sa volonté, vous tous, bénissez le Seigneur. Pour ceux qui vivent dans le désordre, quand même leur langue se tairait, leur vie est une malédiction contre Dieu. A quoi bon chanter de la langue des hymnes à Dieu, quand la vie n’est qu’une exhalaison sacrilège? Or, une vie désordonnée fait éclater en blasphèmes un infinité de
1. Matth. XXII, 40.— 2. I Tim. I, 5.— 3. Ps. CIX, 19.— 4. Id. XXX, 29. — 5. Id. CXI, 20. — 6. Id. 21.
langues. Ta langue s’occupe d’un psaume, et les langues de ceux qui te regardent s’occupent de blasphèmes. Si donc tu veux bénir le Seigneur, accomplis sa parole, accomplis sa volonté. Edifie sur la pierre, et non sur le sable. Ecouter sans pratiquer, c’est bâtir sur le sable; écouter et pratiquer, c’est bâtir sur la pierre. Ne rien écouter, ne rien pratiquer, c’est ne rien bâtir. Bâtir sur le sable, c’est élever une ruine. Ne rien bâtir, c’est s’exposer à la pluie, aux vents, aux fleuves; on est emporté avant de résister 1. Donc sans nous ralentir, hâtons-nous de construire : mais ne construisons point de manière à n’élever qu’une ruine; bâtissons sur la pierre, afin de ne point nous écrouler au souffle de la tentation. S’il en est ainsi, bénis le Seigneur: s’il n’en est pas ainsi, ne te rassure point sur ce que dit ta langue; mais interroge ta vie, elle te répondra. Si tu trouves en toi quelque mal, gémis, confesse-toi : ta confession bénira le Seigneur, mais ta conversion sera une bénédiction persévérante.
29. « Bénissez le Seigneur, ô vous qui êtes ses oeuvres, dans toute l’étendue de sa domination 2 ». Donc en tout lieu. Qu’on ne le bénisse point où il n’est pas le maître. « Dans l’étendue de sa domination ». Qu’on ne dise point : Je ne puis bénir le Seigneur en Orient, puisqu’il est parti pour l’Occident: ou, je ne puis le bénir en Occident, puisqu’il est en Orient, « Ce n’est en effet, ni de l’Orient, ni de l’Occident, ni du désert, que Dieu vient, parce qu’il est le juge ». Il est partout, afin qu’on le bénisse partout; il vient de toutes parts, afin que de toutes parts on pousse des cris d’allégresse. On le bénit partout, quand partout on mène une vie pure. « Bénissez le Seigneur, ô vous qui êtes ses oeuvres ». Lorsque par une vie pure tu auras commencé à bénir le Seigneur, ce seront tes oeuvres, et non tes mérites, qui le béniront. Car c’est lui qui fait le bien par toi et en toi, comme le dit l’Apôtre : « Travaillez à vous sauver avec crainte et tremblement: car c’est Dieu qui opère en vous 4 ». De peur qu’en pratiquant sa parole, en accomplissant sa volonté, tu ne viennes à t’élever, il a voulu t’humilier en te montrant la grâce qui te fait agir ainsi. « Dans toute l’étendue de sa domination, ô mon âme, bénis le Seigneur ».
1. Matth. VII, 24-27.— 2. Ps. CII, 22.— 3. Id. LXXXV, 7, 8. — 4. Philipp. II, 12, 13.
505
Le dernier verset ressemble au premier: une bénédiction commence et une bénédiction finit; nous avons commencé par bénir Dieu, terminons en le bénissant, afin que nous puissions régner dans les bénédictions.
PREMIÈRE PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Les oeuvres visibles du Seigneur ont un sens que nous devons chercher dons ce psaume. « Vous êtes infiniment grandi par moi ».
Cette parole doit s’entendre comme cette autre: Que votre nom soit sanctifié; ce nom toujours saint est sanctifié quand les hommes deviennent assez droits pour que Dieu leur plaise. Alors le nom du Seigneur est grandi quand nous le connaissons assez pour comprendre cette grandeur, et cette connaissance nous grandit à notre tour. Dieu s’est revêtu de confession et de beauté, parce que l’Eglise, non pins que l’âme, ne peut s’approcher de Dieu, qu’en avouant une laideur qui vient à l’une du péché, à l’autre de l’idolâtrie. Toutefois le Christ; en mourant pour les impies, nous aimait malgré notre laideur; il s’abaissait pour nous, et n’avait ni éclat ni beauté, afin de nous en donner, Il a fait les cieux, comme on déploie une peau, et cette peau signifie la mortalité, car elle fut donnée aux premiers coupables, devenus mortels par le péché. C’est encore l’Evangile prêché par des hommes mortels et qui couvre la terre. La hauteur des cieux que Dieu couvre d’eau, c’est la sainte Ecriture, et au-delà cette charité qu’il répand dans nos coeurs, et qui est bien supérieure à tous les autres dons. Les nuées sont une échelle pour lui, c’est-à-dire que par les prédicateurs il conduit au ciel des Ecritures ceux qui écoutent avec docilité; malheur à ceux qui ne montent pas, et qui sont ou branches stériles, ou produisant des épines. Il est porté sur les ailes des vents ou des âmes qui sont un souffle de vie, et dont les ailes sont des vertus, La charité en Dieu ou la croix, a sa largeur dans les bonnes oeuvres, sa longueur dans la persévérance finale, sa hauteur dans l’espérance des biens de l’autre vie, sa profondeur dans les sacrements. Les esprits deviennent ses anges, quand ils portent ses messages : quelquefois il se sert du feu, comme il se sert de l’homme spirituel pour la prédication. L’Eglise est solidement fondée sur le Christ. Ecoutons la parole de Dieu de manière à porter pour fruit principal le pardon des offenses.
1. Avant-hier, autant que vous daignez vous en souvenir, nous vous avons largement rassasiés. Mais comme après un long discours, vous ne laissiez pas de témoigner une grande avidité, nous n’avons pas voulu aujourd’hui refuser l’acquittement de notre dette, afin de joindre à cet acquittement le gain que nous espérons en tirer. Le psaume qu’on vient de lire est plein de figures et de mystères, et demande non-seulement de notre part, mais aussi de la vôtre, une attention soutenue. A la rigueur, cependant, on pourrait donner à ce qu’il contient un sens littéral et religieux à la fois. On y retrouve en effet, sinon toutes les merveilles du Seigneur, du moins ces oeuvres connues de tous ceux qui les voient, et qui, dans ces merveilles qu’il a faites, merveilles visibles, savent lire ses merveilles invisibles 2. Nous y voyons un grand ouvrage, la création du ciel et de la
1. Prêché à Carthage dans la vieillesse de saint Augustin. — 2. Rom. I, 20.
terre, et de tout ce qu’ils renferment; et la grandeur et la beauté de cette création nous font sinon voir l’ineffable grandeur, l’ineffable beauté du Créateur, du moins l’aimer. Ce divin ouvrier, que notre coeur n’est pas encore assez pur pour contempler, ne cesse de remettre ses oeuvres devant nos yeux, et par ces merveilles que nous pouvons découvrir, de stimuler notre amour envers celui que nous ne pouvons voir, afin que nous méritions de le voir un jour. Toutefois, dans tout ce que nous lisons, il faut chercher un sens spirituel, et avec le secours de Jésus-Christ, vos désirs m’aideront à sonder ces mystères, et seront comme autant de mains invisibles, frappant à la porte invisible aussi, afin qu’elle s’ouvre invisiblement, que vous y entriez invisiblement, et que vous soyez invisiblement guéris.
2. Disons donc tous: « Bénis le Seigneur, ô mon âme 1». Adressons-nous tous à notre âme, car nous tous, nous n’avons par la foi
1. Ps. CIII, 1.
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qu’une seule âme, de même que nous tous, qui croyons en Jésus-Christ, ne formons, par notre union corporelle avec lui, qu’un seul et même homme. Que notre âme bénisse donc le Seigneur pour tant de bienfaits, pour les dons si grands et si nombreux de ses grâces. Nous retrouvons ces dons dans le psaume, avec un peu d’attention, en secouant le nuage des pensées charnelles, en élevant notre esprit autant qu’il nous est possible, en stimulant son attention autant que nous pourrons, en purifiant l’oeil de notre coeur autant qu’il est en nous, autant que le permettent les occupations de cette vie, autant que nous ne sommes point aveuglés par les plaisirs du siècle. Elevons-nous donc pour entendre les dons si grands, si admirables, si désirables, si pleins d’allégresse et de joies saintes, que voyait en esprit celui qui a chanté notre psaume, quand il exhalait son allégresse, en s’écriant : « Bénis le Seigneur, ô mon âme ».
3. « Seigneur, mon Dieu, votre grandeur a e été trop relevée ». Voyez quelles magnificences va chanter le Prophète, et néanmoins dans ces magnificences, il ne faut bénir que l’auteur de ces grandes oeuvres. « Vous vous êtes revêtu de: gloire et de beauté ». O Seigneur mon Dieu, dont la grandeur est infinie, d’où vient qu’on chante cette grandeur? N’ôtes-vous point toujours grand? toujours magnifique ? N’êtes-vous point parfait, et pouvez-vous croître encore? Y a-t-il chez vous déchéance ou diminution? Mais vous êtes ce que vous êtes, et vous êtes véritablement, c’est vous qui vous êtes ainsi nommé à Moïse votre serviteur « Je suis celui qui suis 1 » ; vous êtes grand dès lors, et vôtre grandeur est éternelle; elle n’a ni commencement ni fin; elle n’a point commencé avec lé temps, elle ne s’écoule point vers la 6n du temps, ne souffre point diminution au milieu des temps; c’est une grandeur immuable. Comment donc votre grandeur fi-t-elle été trop relevée? Un autre prophète nous avertit ce disant : « Votre science est devenue admirable par moi 2». Or, si l’on peut dire avec vérité : «Votre science est devenue admirable par moi » ; on peut dire aussi : « Vous êtes infiniment grandi par moi, Seigneur mon Dieu ». Mais on peut demander encore: Est-ce moi qui puis relever Dieu? moi qui
1. Exod. III, 14. — 2. Ps. CXXXVIII, 6.
puis le grandir? La prière que nous offrons chaque jour à Dieu pour notre salut, nous enseigne quelque chose de semblable: « Que votre nom soit sanctifié », disons-nous; c’est là ce que nous demandons chaque jour, Si quelqu’un nous interrogeait : Comment demandez-vous que le nom du Seigneur soit sanctifié? Y a-t-il un moment où il ne soit pas saint, pour demander qu’il soit sanctifié? Et pourtant, si nous ne désirions pas qu’il en fût ainsi, nous ne le demanderions point. Car autre est la congratulation, et autre la prière; noue félicitons de ce qui est, nous demandons ce qui n’est pas encore. Quel est donc le sens de cette parole : « Que votre nom soit sanctifié? » Il nous aidera à comprendre cette autre : « Seigneur mon Dieu, vous êtes grandi à l’excès ». Or, « Que votre nom soit sanctifié », signifie: Que votre nom soit saint parmi les hommes. Sans doute, Seigneur, votre nom est toujours saint, mais il n’est pas encore saint pour les âmes impures. Car l’Apôtre l’a dit : « Tout est pur pour ceux qui sont purs, niais rien n’est pur pour les coeurs immondes et infidèles 2 ». Si rien n’est pur pour les coeurs infidèles et immondes, j’en demande la cause, et l’Apôtre me répond que « leur raison et leur conscience sont souillées».
Or, si pour eux rien n’est pur, Dieu lui-même ne l’est pas; à moins de croire peut-être qu’ils le regardent comme pur, tout en le blasphémant. S’il est pur, qu’il leur plaise donc; et s’il leur plaît, qu’ils le bénissent. Mais s’ils le blasphèment, c’est qu’il leur déplaît; et s’il leur déplaît, comment peut être pur celui qui déplaît? Que demandons-nous alors par cette parole : « Que votre nom soit sanctifié ?
» Nous demandons que le nom du Seigneur soit saint dans ces hommes, pour qui il ne l’est pas à cause de leur infidélité, dans ceux pour qui n’est pas encore Saint, celui qui est saint en lui-même, par lui-même, et dans ses saints. Nous prions donc pour le genre humain, nous prions pour l’univers entier, pour tous les Gentils, pour tous ceux qui passent les journées à raisonner et à nous dire que Dieu n’est point juste, que ses jugements ne sont point justes, afin qu’ils se corrigent enfin eux-mêmes, et qu’ils redressent leur coeur sur sa droiture, qu’ils s’attachent à lui; devenus droits, selon la règle même, qu’ils ne blâment plus l’équité de Dieu,
1. Matth, VI, 9.— 2. Tit. I, 15.
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mais que le Seigneur, toujours droit, plaise à ceux qui seront droits eux-mêmes. Car le Seigneur, « le Dieu d’Israël est bon », mais « à ceux qui ont le coeur droit 1 ». Alors celui qui chante ainsi, c’est-à-dire nous-mêmes, qui formons le corps du Christ, nous membres du Christ, à la vue des biens qu’a prodigués le Seigneur au genre humain, pour qui naguère Dieu n’était pas, ou n’était qu’un faux Dieu, ou du moins un Dieu moins grand, cet homme, dis-je, en voyant Dicta dans ses oeuvres, s’écrie : « Seigneur mon Dieu, vous êtes grandi à l’infini », c’est-à-dire, naguère je ne vous connaissais point, et je comprends que vous êtes grand. Vous êtes toujours grand, même quand vous êtes caché; mais Vous êtes devenu grand pour moi en m’apparaissant. Vous êtes donc grandi de ma part; de même que j’ai contribué à rendre votre science admirable 2, quand elle est devenue admirable pour moi. Je l’admire quand je reviens à elle ; mais quand je n’y reviendrais pas, et quand, après y être revenu, je m’en détournerais, votre sagesse n’en demeure pas moins dans son intégrité. Mais quand par elle je deviens grand, que de petit elle me rend parfait, j’admire ce que je ne connaissais pas, non que mon admiration le grandisse, mais arriver à le connaître, de ma part, c’est grandir. Ecoute alors où Dieu me paraît grandi à l’excès, lui qui est toujours grand; c’est dans ses oeuvres qu’il nous a paru démesurément grand.
4. « Vous vous êtes revêtu de confession et de beauté ». Le Prophète place avant la beauté la confession, qui est la beauté dans la beauté même. Tu veux la beauté, ô mon âme, et tu as raison. Mais pourquoi chercher la beauté ? Afin d’être aimée de l’époux dans ta laideur tu ne peux que ici déplaire. Qu’est-i1 en effet lui-même ? « Il surpasse en n beauté les enfants des hommes ». Dans ta laideur, veux-tu donc embrasser un époux si beau ? Mais tu ne considères point que tu es couverte d’iniquité, « tandis que la grâce est s répandue sur ses lèvres ». Car c’est de lui qu’il est dit : « Il surpasse en beauté les enfants des hommes, la grâce est répandue sur mes lèvres : et pour cela les jeunes filles l’ont aimé 3 ». Cet époux est donc beau, il est plus beau que « les enfants des hommes», et quoique fils de l’homme, il surpasse « les enfants
1. Ps. LXXII, 1. — 2. Id. CXXVIII, 6. — 3. Id. XLIV, 3.
des hommes». Est-ce à lui que tu veux plaire, ô âme humaine, ô unique. Choisie entre tant d’autres ? ici entendons l’Eglise dont les membres n’ont en Dieu qu’un coeur et qu’une âme 1 ; c’est à elle que s’adresse le Prophète. Veux-tu plaire à cet époux ? Tu ne le peux dans ta laideur, que feras-tu peut être belle? D’abord prends à dégoût la laideur, et embellie par celui-là même à qui tu veux plaire, tu mériteras alors la beauté e celui qui te reformera, est celui-là même qui t’a formée. Vois donc tout d’abord ce que tu es, afin de n’aller point dans la laideur t’offrir aux baisers d’un époux si ravissant. Mais où pourrai-je me contempler, me diras-tu ? Il t’a donné pour miroir ses saintes Ecritures ; c’est là qu’il est dit : « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 2 ». Cette parole même est un miroir, vois si tu es ce que dit cette Ecriture; et si tu ne l’es pointe gémis afin de le devenir. Le miroir te remettra devant les yeux ton propre visage ; et comme il ne te flattera point, ne te flatte point toi-même. Sa pureté te montrera ce que tu es ; et si tu te déplais à toi-même, travaille à n’être plus telle. Te déplaire dans ta laideur, c’est déjà plaire à celui qui est parfaitement beau. Quoi donc? Te déplaire dans la laideur, c’est déjà commencer un aveu; comme il est dit ailleurs: « Commencez par confesser au Seigneur 3 ». Accuse d’abord ta laideur ; car cette laideur de ton âme vient de tes péchés, de tes iniquités. Commence à confesser ta laideur, et cette confession deviendra pour toi un commencement de beauté; et qui te donnera cette beauté, sinon celui qui surpasse en beauté les enfants des hommes ?
5. Mais pour t’embellir, j’ose le déclarer, il t’a aimée dans ta laideur. Qu’est-ce à dite qu’il t’a aimée dans ta laideur? «Le Christ, en effet, est mort pour les impies 4 ». Quelle vie ne te réserve pas, quand tu seras justifiée, celui qui est mort même pour les impies? Le voilà donc beau, « le plus beau des enfants des hommes », celui qui était le plus juste des hommes, et qui, venant trouver une épouse difforme, je le dirai, puisque je lé trouve consigné dans les Ecritures, est devenu lui-même difforme. Ce n’est point moi qu’il faut écouter ici, de peur que je n’aie avancé trop légèrement cette parole. Mais en disant que Jésus-
1. Act. IV, 32. — 2. Matth V, 8.— 3. Ps. CXLVI, 7.— 4. Rom. V, 6.
Christ a aimé son Epouse lorsqu’elle était difforme encore, de peur de parler d’une manière inexacte pour ceux qui aiment le Christ, je me suis appuyé d’un témoignage, et j’ai dit ce qu’a dit l’Apôtre : veux-tu savoir comment il a aimé celle qui était laide encore? « Le Christ est mort pour les impies », De même, comment prouver que le Christ, en venant trouver cette épouse difforme, est devenu lui-même difforme afin de l’embellir: comment le prouver, si 1’Ecriture elle-même ne venait à mon aide, en disant tout d’abord qu’ « il est supérieur en beauté aux enfants des hommes? » Et c’est encore dans l’Ecriture que je lis: « Nous l’avons vu et il n’avait ni apparence, ni beauté 1 ». D’une part, « c’est le plus beau des enfants des hommes»; d’autre part, « nous l’avons vu, et il n’a ni apparence, ni beauté ». Le Prophète ne dit point : Nous ne l’avons pas vu, et dès lors, nous ne savons s’il avait apparence ou beauté ; mais « nous l’avons vu», dit-il, « et voilà qu’il n’avait ni apparence ni beauté ». Où donc l’a vu le Prophète qui nous dit: « Il surpasse en beauté tous les enfants des hommes? » Et où l’a vu celui qui dit: « Il n’avait ni apparence ni beauté ? » Ecoutez où l’a vu celui qui le proclame « le plus beau des enfants des hommes: étant Dieu par nature, il n’a pas craint de se dire égal à Dieu 2 ». Il est donc bien supérieur aux hommes, puisqu’il est égal à Dieu. Je le comprends donc, je sais où l’a vu celui qui a dit: « Il surpasse en beauté tous les enfants des hommes ». Où l’ai-je vu, me dit le Prophète? Mais « dans la forme de Dieu ». Où donc l’as-tu vu, ô Prophète, dans la forme de Dieu ? Comment le voir en la forme de Dieu? « Les perfections invisibles deviennent compréhensibles par tout ce qui est visible 3 ». Tout cela est fort bien, je comprends maintenant, et celui que tu as vu, et sous quel aspect tu l’as vu, et où tu l’as vu, et par où tu l’as vu. Qui as-tu vu? Notre Epoux. Sous quel aspect l’as-tu vu? « Supérieur en beauté aux enfants des hommes » .Où l’as-tu vu? « En la forme de Dieu».
Par où l’as-tu vu? « Par ses ouvrages visibles que l’on comprend». Voyons maintenant ce que dit de lui l’autre Prophète, mais non pas un autre esprit; car ils ne sont pas en désaccord. L’un nous a montré celui qui est supérieur en beauté aux enfants des hommes, que l’autre
1. Isa. LIII, 2. — 2. Philipp. II, 6. — 3. Rom. I, 20.
nous montre ce que signifie : « Nous l’avons vu, et il n’avait ni apparence ni beauté». Un seul apôtre vient mettre en accord ces deux Prophètes; le résumé de saint Paul rend témoignage à chacun des deux Prophètes. D’une part, il est supérieur en beauté aux enfants des hommes, « Celui qui, étant Dieu par nature, n’a pas cru qu’il y eût usurpation à s’égaler à Dieu 1». C’est que je retrouve encore ce qu’a dit l’autre Prophète, qu’il n’a ni apparence ni beauté : « Il s’est anéanti et a pris la forme de l’esclave; il a paru un homme, semblable aux autres hommes, par tout ce qui a été vu de lui; il s’est humilié, se rendant obéissant jusqu’à la mort, et la mort de la croix 2».
C’est donc avec raison qu’on l’a vu sans apparence ni beauté. C’est avec raison, qu’en face de la croix, ils branlaient la tète,en disant : Est-ce à quoi est réduit ce Fils de Dieu? « S’il est Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3 ». Mais il n’avait alors ni éclat ni beauté. Or, je vous adjure, ô vous à qui déplaît ce Christ, n’a-t-il donc ni éclat ni beauté? O vous, qui branliez la tête devant la croix, qui ne l’affermissiez point dans ce Chef qui y était suspendu? N’est-il pas juste qu’elle soit branlante, la tête de ceux qui lui insultent, jusqu’à ce qu’il soit la tête des insulteurs, lui que l’on insultait alors? Mais voilà qu’il reprend sa beauté, et une beauté incomparable. Tes défis sont bien au-dessous de ce qu’il a fait. « S’il est Fils de Dieu », dis-tu, « qu’il descende de la croix ». Il n’est point descendu de la croix, mais il est sorti du sépulcre.
6. Donc, ô mon âme, tu ne peux être belle, qu’en faisant l’aveu de ta laideur à celui qui est toujours beau, et qui, pour un temps, ne l’a pas été pour toi; qui ne l’était point quand il avait la forme de l’esclave, et qui était beau néanmoins dans la forme de Dieu. Tu es donc belle, ô sainte Eglise, et c’est toi que le Cantique des cantiques proclame «la plus belle des femmes 4 ». C’est de toi qu’il est dit: « Quelle est celle-ci qui s’élève dans cette blancheur 5? » Qu’est-ce à dire e dans cette e blancheur? » Dans cette lumière, car cette blancheur n’est pas le fard dont se servent les femmes qui veulent paraître ce qu’elles ne sont point ; elle n’est point blanche à la manière d’une muraille blanchie 6? car toute
1. Philipp. II, 6.— 2. Id. 7, 8.— 3. Matth. XXVII, 40.— 4. CIII, V, 9 — 5. Id. VIII, 5, suiv. les Septante. — 6. Act. XVIII, 13.
muraille blanchie sera détruite 1, a dit l’Apôtre, c’est-à-dire l’hypocrisie et la dissimulation. Une muraille blanchie n’est un toit qu’au dehors, une boue au dedans. Ce n’est point ainsi que l’Eglise est blanchie; elle est blanchie parce qu’elle est illuminée, car elle n’est point blanche d’elle-même. « J’ai été tout d’abord un blasphémateur 2», dit saint Paul; et encore : « Nous avons été nous-mêmes, par nature, enfants de colère, ainsi que les autres 3 ». La grâce est donc venue nous éclairer et nous blanchir: ainsi donc, ô sainte Eglise, vous avez été noire, et la grâce vous a blanchie: « Vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière en Jésus-Christ 4 ». C’est donc de vous qu’il est dit: «Quelle est celle-ci qui s’élève dans sa blancheur? »
La voilà dans sa beauté, on peut à peine la contempler.
Aussi l’on dit avec admiration : « Quelle est celle-ci qui s’élève dans sa blancheur»; avec tant de beauté, tant de lumière, sans ride et sans tache 5? N’est-ce point celle qui gisait dans le bourbier de l’iniquité ? N’est-ce point celle qui gisait dans la fange de l’idolâtrie? N’est-ce point celle qui était souillée par toutes les convoitises, tous les désirs charnels? « Quelle est donc celle-ci qui s’élève dans sa blancheur?» Vois celui qui pour elle est devenu sans apparence, sans beauté, et tu comprendras qu’elle ait tant d’éclat. Si tu es surpris de l’humiliation à laquelle son Epoux s’est réduit pour elle, ne le sois point de la gloire où elle est élevée à cause de lui. Quel n’est point le bonheur de cette Epouse éclatante de blancheur, puisque tendant qu’elle était noire, elle a pu enfanter l’Epoux éclatant de beauté qui est mort pour les impies? Donc, le Seigneur notre Dieu s’est revêtu de confession et de beauté, en se revêtant de l’Eglise: car l’Eglise est confession et beauté. Confession d’abord, beauté ensuite; confession des fautes, beauté dans les bonnes oeuvres, « Vous vous êtes revêtu de confession et de beauté ».
7. « Il se revêt de lumière, comme d’un vêtement 6». Tel est le vêtement de celle dont nous avons dit, qu’« elle n’a ni tache, ni ride». On l’appelle lumière, d’après ces autres paroles: « Vous fûtes autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur ». Ce n’est donc point en vous, car en vous-mêmes,
1. Act. XXIII,3. — 2. I Tim, I, 13. — 3. Ephés. II, 3. — 4. Id. V, 8. — 5. Id. 27. — 6. Ps. CIII, 2.
vous êtes ténèbres, mais c’est dans le Seigneur que vous êtes lumière. Dieu donc « s’est revêtu de la lumière comme d’un vêtement, en étendant le ciel comme une peau ». Le Prophète use de plusieurs figures pour nous montrer comment le Christ s’est revêtu, comme d’un vêtement, de cette Eglise qui est la lumière, comment elle est devenue lumière, comment sans ridé et sans tache, comment elle est devenue belle, comment éclatante pour être le vêtement de son Epoux, en lui demeurant unie étroitement ; voilà ce qu’il nous faut écouter. « Il étend les cieux comme une peau ».
Je le vois de mes yeux. Qui donc a déployé ce pavillon des cieux que voient nos yeux charnels, si ce n’est Dieu ? « Il a étendu les cieux comme une peau », ou à la lettre, avec facilité. Comme on ne saurait faire la moindre voûte sans un grand travail, sans de grandes machines, sans s’appliquer longtemps à vaincre les difficultés, l’Ecriture semble craindre que la vue de ce grand ouvrage de la création ne nous fasse croire à un semblable travail de la part de Dieu. Elle nous donne un exemple de cette facilité, que nous pouvons Plus aisément comprendre, et ne veut point nous laisser croire qu’il a bâti les cieux comme nous bâtissons le toit d’une maison, niais qu’il a étendu les cieux avec la même facilité qu’on déroule une peau. Admirable facilité!
et cependant le langage de l’Esprit-Saint est trop lent encore, oui trop lent, dis-je, car Dieu n’a pas étendu les cieux comme tu étends une peau; qu’on mette en effet devant toi une peau avec des rides et des plis ; commande-lui de s’étendre, étends-la de ta parole. Je ne puis, me réponds-tu; donc, pour étendre cette peau, tu es loin de cette facilité qui est en Dieu: « Car il a dit, et tout a été fait 1 » ; il a dit: « Qu’il y ait un firmament entre les eaux et les eaux, et il en a été ainsi 2 ». Mais pour marquer la facilité de Dieu, dans ses ouvrages, on te donne cette comparaison, à la portée de ton esprit.
8. Toutefois si nous regardons cette expression comme le voile de quelque mystère, si nous frappons contre cette porte fermée, nous trouvons que Dieu étend le ciel comme une peau, pour nous désigner, par le ciel, la sainte Ecriture. Dieu lui a donné tout d’abord une grande autorité dans son Eglise,
1. Ps. CXLVIII, 5 — 2. Gen. I, 6.
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puis il a fait le reste. Il plaça donc le ciel, et l’étendit comme une peau, et « comme une peau » n’est pas inutile. Il étendit comme une peau la renommée des prédicateurs;
ce mot de peau désigne la mortalité; de là vient que les deux premiers hommes, nos deux premiers parents, les premiers auteurs du péché parmi les hommes, Adam et Eve ayant méprisé dans le paradis, et, à la persuasion du serpent, violé le précepte de Dieu, furent assujétis à la mort et chassés du paradis; or, pour leur faire comprendre cet assujétissement à la mort, Dieu les revêtit de tuniques de peau. Ils reçurent donc ces tuniques faites avec des peaux 1. Or, ce n’est qu’aux animaux morts que l’on enlève la peau, qui dès lors figura la mortalité, Mais si le mot de peau signifie ici l’Ecriture, comment Dieu de cette peau a-t-il fait un ciel? « Il étendit le ciel comme une peau ». C’est que les hommes qui nous ont prêché l’Ecriture étaient mortels. Quant au Verbe de Dieu, il est toujours le même, toujours immuable, toujours éternel. Voilà qu’ « au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». L’était-il donc alors, sans l’être iriaintenérit ? il l’est, et lè sera toujours. Si donc le Verbe de Dieu est Dieu en Dieu, lis ce Verbe, situ le peux. Diras-tu qu’il est trop relevé, et que tu ne saurais le lire? Le Verbe de Dieu est partout ; il atteint avec force, d’une extrémité à l’autre, et s’étend partout à cause de sa pureté 3. « Il était dans ce monde, et le monde a été fait par lui 4». Et en venant dans ce monde, il y était déjà. Car il y est venu dans sa chair, mais sa divinité n’a point cessé d’y être. Pourquoi donc ne saurais-tu lire le Verbe ? « C’est que le monde par sa sagesse n’a pu reconnaître Dieu dans les oeuvrés de sa sagesse », bien qu’il fût constitué dans cette même sagesse; car c’est en elle que tout réside, et ce qui s’y soustrait n’est rien ; et toi, au milieu de ces oeuvres, tu ne pouvais connaître Dieu par la sagesse humaine. Il fallait donc nécessairement, comme le dit ensuite saint Paul « qu’il plût à Dieu de sauver par la folie de la prédication ceux qui croiront en lui 5». Mais si c’est par la folie de la prédication que doivent être sauvés ceux qui croient, Dieu a donc choisi un moyen mortel ; il a mis en
1. Gen, III, 21.— 2. Jean, I, 1.— 3. Sag. VIII, 1 ; VII, 24. — 4. Jean, 1,10.— 5. I Co, 1, 21.
oeuvre des hommes mortels, des hommes qui doivent mourir, il a employé des langues mortelles, à donner des sons mortels ; se servant donc d’instruments mortels pour un ministère mortel, il en a fait un ciel pour toi, afin de te montrer dans des choses périssables ce Verbe qui né meurt point, et de te rendre participant de cette immortalité. Moïse vécut, et il mourut. Dieu lui dit: « Va sur la montagne pour y mourir 1 ». Jérémie est mort, et tous les Prophètes sont morts ; et les paroles de ces morts, paroles qui étaient moins les leurs que de Celui qui parlait en eux, et qui « étend les cieux comme une peau », ont subsisté jusqu’à nous. Le voilà délivré de cette vie, cet Apôtre qui disait: « Etre délivré et avec le Christ, est pour moi plus avantageux 2 »; il vit maintenant avec le Christ aussi bien que tous les autres Prophètes. Mais par quel moyen nous a-t-il laissé ce que nous lisons de ses écrits ? Par ce qu’il y avait de mortel en lui, sa bouche, sa langue, ses dents, ses mains ; voilà ce qui a servi à Paul d’instruments pour nous laisser ce que nous lisons : le corps obéissait à l’âme, et l’âme à Dieu; le ciel fut donc étendu comme une peau. Nous qui sommes sous le ciel comme sous la tenture des saintes lettres, nous lisons tant que Dieu la déploie. « Car elle doit être ensuite repliée comme un livre 3 ». Ce n’est point sans raison que l’on compare ici l’Ecriture à un livre, là à une peau. Il y a là pour nous une figure. Quant aux saintes Ecritures, c’est la parole des morts qui s’étend ; elle s’étend dès lors comme une peau, et d’autant plus qu’ils sont morts. Car ce n’est qu’après leur mort, que les Prophètes et les Apôtres furent connus.
Vivants ils étaient ignorés, ces Prophètes connus pendant leur vie en Judée seulement, et après leur mort dans toutes les nations. La tenture n’était donc point déroulée pendant leur vie ; le ciel n’était pas encore étendu de manière à couvrir l’univers entier. « Dieu a déployé le ciel comme une tenture ».
9. « Il couvre d’eau ses parties les plus hautes 4 ». Voilà ce que nous lisons, et ce que l’on peut très-bien prendre à la lettre, Quand Dieu voulut établir le firmament entre les eaux et les eaux, il en fut ainsi1, et il y eut des eaux inférieures pour arroser la terre,
1. Deut. XXXII, 49. — 2. Philipp. I, 23. — 3. Isa. XXXIV, 4.— 4. Ps. CIII, 3.— 5. Gen, I, 6.
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et des eaux supérieures loin de nos regards mais qui sont un objet de notre foi. « Et que les eaux », dit le Prophète, « qui sont au-dessus des cieux, bénissent le nom du Seigneur car il a dit, et tout a été fait; il a ordonné, et tout a été créé 1 ». Voilà donc le sens littéral de ces paroles, que « Dieu couvre d’eau le plus haut des cieux ». Quel est le sens figuratif ? Car nous avons montré que le mot de peau figurait l’Ecriture sainte, l’autorité du Verbe divin, dispersée par des hommes mortels dont la renommée s’est étendue après leur mort. Que signifie donc: «Il couvre d’eau ses «parties les plus hautes?» Quelles hauteurs ? Du ciel. Et qu’est-ce que le ciel ? La sainte Ecriture. Quels sont les endroits supérieurs de la sainte Ecriture? Que trouvons-nous de plus élevé dans les saintes lettres ? Interroge saint Paul : « Je vous montre, dit-il, une voie bien supérieure encore 2». Que peut-il appeler une voie bien supérieure? « Quand je parlerais les langues des hommes et celles des anges, sans avoir la charité, je ne suis qu’un airain sonore, une cymbale retentissante 3 ». Si donc on ne saurait trouver dans les saintes Ecritures rien de supérieur à la charité, comment couvrir d’eau les hauteurs des cieux, si les préceptes supérieurs des saintes Ecritures sont la charité ? Ecoute comment : « L’amour de Dieu », dit l’Apôtre, « est répandu dans nos coeurs, par d’Esprit-Saint qui nous a été donné 4 ».
Ce mot seul de répandre marque les saintes eaux dans la charité de l’Esprit-Saint. Telles sont les eaux dont il est dit quelque part : « Que vos eaux coulent dans vos rues, et que nul étranger n’y ait part 5». Ces étrangers sont tous les hommes en dehors du sentier de la vérité, soit païens, soit Juifs, soit hérétiques, soit même mauvais chrétiens; ils peuvent avoir des dons nombreux, mais non la charité. Et quel est ce don, mes frères? Ne parlons point des dons du dehors, que partagent les autres hommes, puisque Dieu fait lever son soleil sur les bons et sur les méchants 6; de ces dons qui viennent de Dieu, à la vérité, biens communs non-seulement aux bons et aux méchants, mais encore aux animaux, aux bêtes de somme. Etre, vivre, voir, sentir, écouter, jouir des bienfaits des autres sens, voilà des dons qui viennent de Dieu : mais
1. Ps. CXLVIII, 4, 5. — 2. I Cor. XII, 31.— 3. Id. XIII, 1.— 4. Rom. V, 5. — 5. Prov. V, 16, 17. — 6. Matth. V, 45.
voyez avec combien de créatures, et quelles créatures nous les partageons, et auxquelles nous ne voudrions pas ressembler. Les hommes les plus méchants ont aussi l’esprit vif et pénétrant; de vils comédiens ont l’adresse et la souplesse; des voleurs ont de grandes richesses , des méchants ont une femme et des enfants. Ces dons excellents viennent de Dieu, nul n’en doute; mais voyez avec qui tout cela nous est commun. Maintenant jette les yeux sur les dons de l’Eglise. Quelles richesses dans le baptême, dans l’Eucharistie et dans les autres sacrements ! Et néanmoins, Simon le magicien y prit part
1. Quels dons chez les Prophètes ! Et néanmoins Saül, ce roi réprouvé, prophétisa, et il prophétisa quand il persécutait David qui était saint. Il envoie des archers prendre David, et David était alors au milieu des Prophètes, du nombre desquels se trouvait Samuel, ce saint personnage tous furent saisis de l’esprit de prophétie, et prophétisèrent.
Mais peut-être est-ce parce qu’ils étaient venus avec de bonnes intentions, par la seule nécessité de leur charge, ou sans vouloir obéir à l’ordre qu’ils avaient reçu. Saül en envoya d’autres qui firent comme les premiers; et si nous leur prêtons les mêmes intentions, voilà que Saül, parce qu’ils tardaient à revenir, y alla lui-même dans sa fureur, ne respirant que le meurtre, et tout altéré d’un sang innocent, qu’il payait d’ingratitude: ce fut alors qu’il fut saisi de l’esprit de prophétie, et qu’il prophétisa 2. Ils n’ont donc point à se vanter, ceux qui ont reçu de Dieu quelques dons, comme le baptême, sans avoir la charité; mais bien, qu’ils pèsent le compte qu’ils doivent rendre à Dieu, puisqu’ils n’usent pas saintement des choses saintes. C’est parmi eux que l’on dira: «Nous avons prophétisé en votre nom ». On ne répondra point: Vous mentez ; mais on leur dira: « Je ne vous connais point, retirez-vous de moi, ouvriers d’iniquité 3. Car j’aurais en vain l’esprit de prophétie, je ne suis rien si je n’ai l’esprit de charité 4». Saül prophétisa, et il était un ouvrier d’iniquité. Or, qui fait l’iniquité, sinon celui qui n’a point la charité?
« Car la charité est la plénitude de la loi 5 ».
Que signifie dès lors : « Il couvre d’eau ses hauteurs? »
C’est que, dans toutes les Ecritures, c’est la charité qui est la voie
1. Act. VIII, 13, 18.— 2. I Rois, XIX, 18-24.— 3. Matth. VII, 22, 23, — 4. I Cor. XIII, 2.— 5. Rom. XIII,10.
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la plus élevée, qui obtient le plus haut rang; qu’il n’y a que les bons pour y arriver; que les méchants n’y ont aucune part; qu’ils peuvent avoir part au baptême, avoir part aux autres sacrements, avoir part aux prières publiques, être dans les murailles de l’Eglise, et dans l’unité extérieure, mais qu’ils n’ont point de part avec nous dans la charité. Telle est la source de tous les biens, la source propre aux saints, et dont il est dit : « Que nul étranger n’ait part avec toi 1». Quels sont les étrangers ? tous ceux qui entendent : « Je ne vous connais point ». Puisqu’on ne les connaît point, puisqu’on leur dit : « Je ne sais qui vous êtes », ils sont bien des étrangers. La voie suréminente de la charité est donc proprement pour ceux qui appartiennent au royaume des cieux. Donc le précepte de la charité domine les cieux, domine tous les livres; puisque les livres lui sont subordonnés, puisque c’est pour elle que combat toute langue des saints, tout mouvement des dispensateurs de Dieu, soit de l’intérieur, soit de l’extérieur. C’est donc là une voie suréminente, et c’est avec raison que Dieu couvre d’eau les hauteurs du ciel; car, dans les livres saints, on ne trouve rien de supérieur à la charité.
10. Mais écoute plus clairement encore ce qu’est l’eau. Nous avons dit que la charité est répandue dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2. Nous avons dit encore: «Que les eaux coulent dans nos rues 3». Mais, me dira quelqu’un, rien ne dit qu’il faut entendre par là la charité: et s’il plaisait à un autre d’y assigner un autre sens ? Souviens-toi seulement de cette parole de l’Apôtre . « La charité est répandue dans nos coeurs ». Comment? « Par l’Esprit-Saint, qui nous a été donné ». Ecoute maintenant le Maître des Apôtres: « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne et qu’il boive ». Qu’il poursuive encore : « Si quelqu’un croit en moi, des fleuves d’eau vive jailliront de ses entrailles ». Qu’est-ce à dire? Que l’Evangéliste nous l’explique « Or, il parlait ainsi de l’Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui: car l’Esprit-Saint n’était pas encore envoyé, parce que Jésus n’était pas encore glorifié ». Donc, mes frères, si l’Esprit-Saint n’était pas encore envoyé, après qu’il fut glorifié par son ascension au ciel, le Saint-Esprit fut envoyé 4, et
1. Prov. VI, 7. — 2. Rom. V, 5. — 3. Prov. V, 16. — 4. Jean, VII, 37- 39.
les Apôtres furent remplis de cette charité 1, qui fut répandue dans leurs coeurs par l’Esprit- Saint qui leur était donné, parce que les hauteurs des cieux sont couvertes d’eau. Et cela est marqué par l’ascension du Sauveur, qui dut dominer les cieux, et de là répandre la charité. Pour Dieu, en effet, couvrir n’est pas être soutenu par ce qu’il couvre ; il soutient lui-même ce qu’il couvre sans le surcharger : si donc il couvre d’eau les cieux, c’est plutôt de manière qu’ils soient soutenus par l’Esprit-Saint. Ce qui soutient est en haut, ce qui est soutenu est en bas; l’un suspend, l’autre est suspendu. Si donc l’un suspend, si l’autre est suspendu , écoute bien que le ciel des Ecritures est suspendu à la charité. Il y a en effet deux préceptes de la charité qui sont très-connus : « A ces deux préceptes sont suspendus la loi et les Prophètes 2. Or, le Seigneur couvre d’eau ses hauteurs ».
11. « Il se fait des nuées une échelle ». On peut très-bien l’entendre à la lettre. Le Seigneur est monté visiblement au ciel. Comment les nuées lui ont-elles servi d’échelle? « Quand il parlait ainsi, une nuée le reçut 3». C’est encore ce qui doit arriver à notre résurrection: « Et ceux », dit l’Apôtre, « qui sont morts en Jésus-Christ ressusciteront les premiers; ensuite nous qui sommes en vie, nous u serons enlevés avec eux sur les nuées, pour aller dans les airs au-devant du Christ; et ainsi nous serons éternellement avec lui 4 ». Voyez les nuées qui sont l’échelle du ciel: je vais vous montrer aussi dans ces nuées l’échelle de cet autre ciel, ou des saintes Ecritures. Qu’est-ce à dire, mes frères? Puisse le Seigneur mon Dieu me mettre au nombre de ces nuées, quelles qu’elles soient. Il sait que je suis une nuée ténébreuse; et cependant regardez comme des nuées tous les prédicateurs de la vérité. Quiconque est assez infirme pour ne point monter à ce ciel, c’est-à-dire à l’intelligence des saintes Ecritures, doit y monter par ces nuées. C’est peut-être ce qui nous arrive à ce moment; si je dis quelque chose d’utile, si mon travail n’est point inutile pour vous, vous montez au ciel des divines Ecritures , ou plutôt vous arrivez à les comprendre, au moyen de ma prédication. Combien était haut le ciel de
1. Act. II, 4. — 2. Matth. XXII, 40. — 3. Act. I, 9. — 4. I Thess. IV, 15, 16.
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notre psaume ! Nul d’entre vous ne voyait ce qu’il figurait: « Alors celui qui couvre d’eau ses hauteurs, a étendu le ciel comme une tenture ». Cette expression même qu’ « il se fait des nuées une échelle », voilà que notre parole vous l’a fait comprendre autant que Dieu nous en a fait la grâce; car ce n’est point par elles-mêmes que les nuées répandent la pluie. Montez donc, mes frères, montez par l’intelligence, et que cette intelligence porte en vous ses fruits; ne soyez point comme cette vigne dont le Prophète a dit: « Je commanderai aux nuées de ne point pleuvoir sur elle 1». Dieu accusait cette vigne de lui donner des épines au lieu de raisins, et de ne point lui rendre un fruit proportionné à ses pluies douces. Car entendre le bien, et faire le mal, c’est recevoir une pluie douce, pour produire des épines. Ne nous imaginons pas; mes frères, que Dieu parle ici d’une vigne terrestre et visible. Pour empêcher en effet que l’obscurité de cette comparaison ne serve de voile à l’iniquité, le Seigneur a exposé par la bouche de son Prophète ce qu’il entendait par cette vigne, et il a dit: « Cette vigne du Seigneur des armées, c’est la maison d’Israël ». Pourquoi, hommes d’iniquité, jeter vos coeurs sur les montagnes et les coteaux des vignerons? Je sais, dit le Seigneur, de quelle ville je veux parler; je sais où je cherchais des raisins, et n’ai rencontré que des épines. Il est inutile de porter ailleurs vos pensées et vos opinions, sans vouloir comprendre, afin de ne point faire le bien. Car il est écrit aussi : « Il n’a point voulu comprendre, de peur de faire le bien 2». Bannissez donc de vos esprits toutes ces conjectures. « La vigne du Seigneur des armées, c’est la maison d’Israël; et l’homme de Juda, c’est le plan choisi 3» ; plan choisi quand il fut planté, plan réprouvé quand il a produit des épines. Direz-vous donc, mes frères, que la maison d’Israël fut la vigne, et que nous ne sommes point la vigne? Ecoutons en tremblant ce qui est dit aux Juifs. Voyez comment l’Apôtre porte l’effroi parmi les branches insérées à propos des branches retranchées 4, et comment, par ces branches retranchées, il nous fait craindre la sévérité, tout en nous signalant la bonté dans les branches insérées. Ne sois donc pas sans fruit au temps de la bonté, afin de ne pas éprouver le châtiment
1. Isa. V, 6.— 2. Ps. XXXV, 4.— 3. Isa. V, 1-7. — 4. Rom, XI, 20-22.
de l’arbre stérile. Mais je ne suis pas une vigne, me diras-tu. Que devient alors cette parole du Seigneur: « Je suis la vigne, et vous êtes les sarments, mon Père est le vigneron 1 ? »
Que devient ce qu’a dit saint Paul? « Qui plante une vigne sans en recueillir le fruit 2?» Tu es donc une vigne, ô sainte Eglise, et tu as Dieu pour vigneron. Nul vigneron ne peut lui-même arroser sa vigne. Vous donc, mes frères bien-aimés, vous, les entrailles de l’Eglise, les objets de sa tendresse, les enfants. de notre céleste mère, écoutez quand il en est temps. Dieu a menacé cette vigne de la plus terrible vengeance. « Je commanderai aux nuages», dit-il, «de ne point pleuvoir sur elle». Et il en fut ainsi. Les Apôtres vinrent aux Juifs qui les méprisèrent, et ils répondirent : « Nous étions envoyés vers vous, mais comme vous repoussez la parole de Dieu, nous allons chez les nations. 3» Voyez comment le même esprit de Dieu, qui habite au fond de leur coeur et leur enjoint ce qu’il lui plaît, commande ici aux nuées du Seigneur de ne point pleuvoir sur sa vigne, parce qu’elle a donné des épines 4, au lieu des raisins qu’il attendait. C’est pour cela qu’il s’est fait des nuées une échelle, et qu’il a déployé le ciel comme une tenture. Ne cherchons pas davantage: l’autorité des Ecritures englobe toute la terre, les nuées ne cessent de verset’ leurs eaux, on prêche la parole de la vérité, on éclaircit tout ce qui est obscur, afin que vos coeurs se fassent des nuées une échelle. Voyez comment vous devez croire, voyez comment vous devez recevoir cette parole. Après la prédication viendra le juge, après les semailles viendra celui qui doit recueillir. « Il se fait des nuées une échelle ».
12. « Il marche sur les ailes des vents». Il est difficile de prendre ceci à la lettre, Quelles sont ces ailes des vents? Allons-nous, comme dans les peintures, nous représenter les vents qui volent, qui ont des ailes? Il n’y a d’autres vents, mes frères, que ceux que nous sentons, un mouvement, une agitation de l’air, qui pousse avec effort ce qu’il rencontre. Quelles sont les ailes des vents? Quelles sont même les ailes de Dieu ? Et néanmoins, il est dit : « Ils espéreront à l’ombre de vos ailes 5 ». Essayons donc de prendre ces paroles à la lettre, comme un fait particulier à cette créature.
1. Jean, XV, 1, 5.— 2. I Cor. IX, 7.— 3. Act. XIII, 46.— 4. Isa. V, 4 — 5. Ps. XXXV, 8.
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L’Ecriture a signalé quelque part la rapidité de la parole, rapidité dont nous avons déjà parlé dans un autre psaume, où il est écrit « Sa parole court avec rapidité 1 ». Or, chacun le sait, rien n’est plus rapide que le vent. De même alors que la tenture nous marquait tout à l’heure la facilité de Dieu dans ses oeuvres; car rien n’est plus facile pour l’homme que de déployer une tenture: de même ici, pour nous marquer que Dieu ou son Verbe est présent partout, et que la rapidité de ses mouvements ne lui fait rien abandonner, car nous ne connaissons rien de plus rapide que le vent, le Prophète nous dit : « Il marche sur les ailes des vents », c’est-à-dire que sa rapidité l’emporte sur la rapidité des vents: en sorte que nous devons comprendre par les ailes des vents leur rapidité, que surpasse de beaucoup la parole de Dieu. Voilà le sens qui se présente tout d’abord : mais frappons à la porte intérieure, et voyons ce que veut dire le Prophète sous cette figure.
13. Il n’est pas absurde, par les vents, d’entendre les âmes; non que l’âme soit un souffle, mais parce que le vent est invisible, bien qu’il soit corporel et qu’il renverse les corps; néanmoins il se dérobe à la perspicacité de l’oeil humain; notre âme aussi, étant invisible, nous pouvons, sous le nom des vents, comprendre les âmes. De là cette expression, que Dieu souffla l’esprit de vie dans l’homme qu’il venait de former, et que « l’homme eut une âme vivante 2». Le vent peut donc très-bien désigner les âmes dans le sens allégorique. Et toutefois n’allez point croire que ce mot d’allégorie je l’emprunte aux pantomimes certains mots, en effet, parce qu’ils sont des mots, et que la langue les prononce, nous sont communs avec les jeux du théâtre qui n’ont rien d’honnête; mais ces expressions ont un sens dans l’Eglise, et encore un sens au théâtre. Je n’ai rien dit ici que l’Apôtre n’ait dit lui-même, quand, à propos des enfants d’Abraham, il s’écrie: « Tout ceci est une allégorie 3 ». Il y a allégorie quand les paroles semblent nous indiquer un sens, et que l’intelligence en voit un autre. Ainsi, dire que le Christ est l’agneau 4, est-ce dire pour cela qu’il est réellement un agneau? Dire qu’il est le lion 5, est-ce dire qu’il est animal? Dire qu’il est la pierre 6, est-ce dire qu’il en a la
1. Ps. CXLVII, 15.— 2. Gen. II, 7.— 3. Gal. IV, 24.— 4. Jean, I, 29. — 5. Apoc. V, 5.— 6. I Cor. X, 4.
dureté ? Dire qu’il est la montagne 1, est-ce dire qu’il est un monceau de terre ? C’est ainsi que beaucoup d’expressions semblent désigner un objet, et en désignent un autre en réalité: telle est l’allégorie. Si l’on croit que j ‘ai emprunté au théâtre le mot d’allégorie, on peut croire également que le Seigneur a aussi pris au théâtre celui de parabole. Voyez à quoi néus oblige une ville qui a tant de spectacles; je parlerais plus librement à la campagne; et mes auditeurs n’auraient sans doute connu que par les saintes Ecritures le mot d’allégorie, Si donc nous disons que l’allégorie est une figure, il y a allégorie chaque fois qu’un mystère est figuré. Que faut-il dès lors comprendre ici : « Il marche sur l’aile des vents ? »
Nous avons dit que les vents peuvent très-bien figurer les âmes. Quelles sont les ailes des vents ou des âmes, sinon ce qui leur sert pour s’élever en haut? Or, les ailes des âmes sont les vertus, les bonnes oeuvres, les actions droites. Toutes les plumes forment deux ailes, comme tous les préceptes se résument en deux préceptes. Quiconque aime Dieu et son prochain, a une âme pourvue d’ailes, d’ailes très-libres, et il s’élève par l’amour vers le Seigneur.
Quiconque s’embarrasse dans un amour charnel, n’a que des ailes pleines de glu. Si l’âme n’avait des plumes et des ailes, comment dirait-elle en gémissant dans ses tribulations : « Qui me donnera des ailes comme à la colombe ? » et encore: « Je volerai, puis me reposerai 2 ». Ailleurs encore : « Où irai-je, pour fuir votre esprit? où fuir devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends au fond des enfers, vous voilà. Si je prends des ailes comme la colombe, je volerai jusqu’aux extrémités de la mer 3». Comme s’il disait: Je ne puis éviter votre colère qu’en prenant les ailes de la colombe, pour voler jusqu’à l’extrémité des mers. Et s’envoler à l’extrémité des mers, c’est étendre ses espérances jusqu’à la fin des siècles, comme l’a dit encore le Psalmiste : « Tout est labeur devant moi, jusqu’à ce que j’entre dans le sanctuaire du Seigneur, et que je comprenne la fin des méchants 4 ». Comment est-il parvenu aux extrémités de la mer, même avec des ailes? « C’est là », répond-il, « que votre main me conduira, que votre droite me fera parvenir 5.
1. Dan. II, 35.— 2. Ps. LIV, 7.— 3. Id. CXXXVIII, 7 -10.— 4. Id, LXIII, 16, 17.— 5. Id. CXXXVII, 10.
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Même avec mes ailes, je tomberai, si vous ne me soutenez. Les ailes solides, libres. et dégagées de toute glu, sont donc pour les âmes qui observent les préceptes de Dieu, qui ont la charité dans une conscience pure, et une foi sans feinte 1. Mais quels que soient les feux de leur charité, qu’est-ce que cela, en le comparant à cet amour que Dieu avait pour elles, même quand elles étaient embarrassées par la glu ? L’amour de Dieu pour nous, surpasse donc le nôtre pour lui. Nos ailes sont notre amour; mais lui « marche sur les ailes des vents».
14. L’Apôtre disait aussi à quelques-uns : « Je fléchis le genou pour vous devant le Père, afin que selon l’homme intérieur, il fasse habiter le Christ en vos coeurs par la foi, afin que vous soyez enracinés et fondés dans la charité ». Il leur donne déjà la charité, il leur donne déjà des plumes et des ailes. «Afin que vous puissiez comprendre», nous dit-il, « quelle est la largeur, la longueur, la hauteur, la profondeur 2 ». Peut-être désigne-t-il ici la croix du Seigneur. C’était une largeur sur laquelle furent étendues ses mains sacrées une longueur qui s’élevait de la terre et où était fixé son corps; une hauteur qui dépassait le bois transversal; une profondeur sur laquelle était affermie la croix, et qui est toute l’espérance de notre salut. Largeur, en effet, signifie bonnes oeuvres; longueur, la persévérance finale; hauteur, l’élévation du coeur, afin que toutes les bonnes oeuvres, par lesquelles nous persévérons jusqu’à la fin, n’aient d’autre motif que l’espérance des récompenses du ciel, et nous donnent ainsi l’ampleur du bien, et la longueur par la persévérance finale. Il y a hauteur en effet à ne point chercher ici-bas sa récompense, mais en haut: de peur qu’on ne nous dise: « En vérité, je vous le déclare, ils ont reçu leur récompense 3». Enfin ce que j’ai appelé profondeur était cette partie de la croix qu’on ne voyait pas, et d’où s’élevait ce que l’on en voyait. Or, qu’y a-t-il dans l’Eglise de caché, et qu’on ne voit point? Les sacrements du baptême et de l’eucharistie. Car les païens voient nos bonnes oeuvres, mais les sacrements leur sont cachés; et toutefois ce qui est visible s’élève sur ce qui ne paraît point, comme c’est de la profondeur de la croix cachée en terre que s’élève cette croix que l’on voit, qui frappe nos regards. Que dit ensuite l’Apôtre ?
1. I Tim. I, 5. — 2. Ephés. III, 14-18, — 3. Matth. VI, 2.
Après avoir ainsi parlé, l’Apôtre ajoute: « Afin que vous connaissiez l’amour de Jésus-Christ qui surpasse toute connaissance 1 ». Et déjà il avait dit: « Afin que vous soyez enracinés et affermis dans la charité de Jésus-Christ ».Vous aimez en effet le Christ, et dès lors vous travaillez en sa croix. Mais l’aimez-vous autant qu’il vous a aimés ? Toutefois en l’aimant comme vous l’aimez, vous volez à lui, afin de connaître combien il vous a aimés, c’est-à-dire afin de comprendre l’amour du Christ qui dépasse toute science. Vous l’aimez donc autant qu’il vous est possible, et vous volez autant que vous le pouvez; mais « celui qui marche sur les ailes des vents » s’élève bien au-dessus de ces mêmes ailes.
15. « Il fait des esprits ses messagers, et de ses ministres des feux ardents 2 ». Et cela, bien que nous ne voyions pas les anges: leur présence est dérobée à nos yeux; ils sont les citoyens de cette grande république dont Dieu est le chef. Toutefois nous savons par la foi qu’il y a des anges, et par l’Ecriture qu’ils ont apparu à plusieurs. Nous en sommes certains, et le doute ne nous est pas permis. Or, les anges sont des esprits ; mais ils ne sont point des anges par cela même qu’ils sont des esprits; ils ne le deviennent que quand ils sont envoyés; car le nom d’ange désigne un ministère, et non une nature. Tu cherches le nom de cette nature, c’est celui d’esprits; le nom de leur ministère, c’est celui d’anges. Exister, pour eux, c’est être esprits; agir, c’est devenir anges. Voyez en effet dans ce genre humain: homme est le nom de la nature; soldat un nom d’office: homme est le nom qui convient à la nature; héraut celui qui convient à son ministère : c’est-à-dire que celui qui est homme, devient un héraut, mais de héraut on ne devient pas homme. Il en est de même de ces esprits que Dieu créa dès le commencement du monde; il en fait des anges en les envoyant porter ses ordres, et ses ministres sont des feux ardents. Nous lisons en effet qu’il apparut dans un buisson ardent 3, et nous lisons encore qu’il fit tomber du ciel un feu qui exécuta ses volontés. Il fut donc sou ministre en accomplissant ses ordres. Etre feu, c’était là sa nature, accomplir des ordres, c’était pour lui un ministère. On peut donc à la lettre entendre ces paroles des créatures.
1. Ephés. III, 14-19. — 2. Ps. CIII, 4. — 3. Exod. III, 2.
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15. Mais quel sens leur donnerons-nous dans l’Eglise ? Dans quel sens dirons-nous que « Dieu prend des esprits pour ses messagers, et des feux ardents pour ses ministres?» Par ces esprits il faut entendre ceux qui sont spirituels. Or, Dieu se sert de ceux qui sont spirituels, pour en faire ses messagers. « Car l’homme spirituel juge de tout, et ne subit « le jugement de personne 1». Voyez l’homme spirituel devenu ange de Dieu. « Je n’ai pu parler comme à des hommes spirituels, mais bien comme à des hommes charnels 2 ». Il descend de sa hauteur spirituelle pour aller à des hommes charnels, comme un ange du ciel qui vient sur la terre. Quel sens donner à ces ministres qui sont un feu ardent, sinon celui que saint Paul exprime: « Ayez la ferveur de l’Esprit 3?» En sorte que tout homme à l’âme fervente, sera le feu ardent ministre du Seigneur.
N’était-ce donc pas un feu ardent que saint Etienne ? Quel feu le brûlait? Quel était ce feu qui le portait à prier quand on le lapidait, et pour ceux qui le lapidaient ? Dire qu’un serviteur de Dieu est une flamme, est-ce dire qu’il va tout brûler? Qu’il brûle sans doute, mais qu’il, brûle ce qui est paille chez toi, c’est-à-dire que le ministre de Dieu brûle tous tes désirs charnels, en prêchant la parole de Dieu. Ecoute celui-ci: « Que l’homme nous regarde comme les ministres du Christ, et les dispensateurs des mystères de Dieu 4». De quelle flamme n’était-il pas embrasé, quand il disait: « Notre bouche vous est ouverte, ô Corinthiens, notre coeur s’élargit 5 ». Il était alors tout ardent, tout brûlant de charité, et il leur portait cette flamme sacrée. Tel est le feu que le Seigneur promettait d’envoyer sur la terre, quand il disait : « Je suis venu apporter le feu sur la terre 6 ». Il parle du feu comme du glaive 7. Le glaive tranche les affections charnelles, le feu les consume. L’un et l’autre doivent s’entendre de la parole de Dieu, se reconnaître dans son esprit. Laisse-toi brûler par cette parole que tu entends, et vois ce qu’aura lait en loi le ministre de Dieu, « qui fait des esprits ses messagers, et du feu dévorant son ministre ».
17. « Il a fondé la terre sur sa propre base, elle ne sera pas ébranlée de siècle en
1. I Cor. II, 15.— 2. Id. III, 1.— 3. Rom. XII, 11.— 4. Act. VII, 59. — 5. II Cor. IV, 1. — 6. II Cor. VI, 11.— 7. Luc, XII, 49.— 8. Matth. X, 34.
siècle 1». Je ne sais s’il serait possible d’adapter ces paroles à notre terre, et si l’on pourrait dire : « Elle ne sera pas ébranlée de siècle en siècle »
; puisqu’il est dit d’elle: : « Le ciel et la terre passeront 2 ». Il est difficile d’assigner ici un sens littéral. Cette expression, en effet : « Il a fondé la terre sur sa propre solidité » , pourrait nous faire croire à une solidité inconnue qui soutient la terre. Aussi le Prophète a-t-il dit: « Il a fondés, sur quoi? sur la solidité de la terre même, appuyée à son tour sur une base qui nous est peut-être inconnue. Que la création nous dérobe des mystères, cette obscurité, chez les créatures, ne nous dérobera point le créateur; voyons ce qu’il nous est possible, et par ce que nous voyons, aimons et bénissons le Seigneur. Efforçons-nous de chercher ici ce qui est caché sous cette figure. « Il a fondé la terre », et par là j’entends l’Eglise. « La terre est au Seigneur, et tout ce qu’elle renferme » ; et par cette terre nous comprenons l’Eglise. Telle est la terre qui a soif, et qui dit dans les psaumes, car une seule parle pour toutes: « Mon âme est sans vous comme une terre sans eau 4». Qu’est-ce à dire, « sans eau? » Une terre qui a soif. Mon âme a donc soif de vous, comme une terre sans eau ; car si elle n’est altérée, elle ne peut être bien arrosée. Pour une âme abreuvée, la pluie est un déluge, il faut qu’elle ait soif. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice 5 ». Qu’elle dise : « Mon âme est sans vous comme une terre sans eau » ; comme elle dit ailleurs : « Mon âme a eu soif du Dieu vivant 6 ».
Cette terre est donc l’Eglise. Quelle est cette solidité sur laquelle elle est basée, sinon son fondement? Est-ce déroger que d’entendre par cette solidité sur laquelle la terre est basée, ce fondement qui est l’appui de l’Eglise? Quel est ce fondement? « Nul »,dit l’Apôtre, «ne saurait poser un fondement autre que celui qui est posé, et qui est Jésus-Christ ». Voilà donc ce qui nous affermit. Aussi, affermis de la sorte, ne serons-nous pas ébranlés de siècle en siècle; rien n’est plus inébranlable que ce fondement. Tu étais infirme, mais un fondement aussi solide te rassure. Appuyé sur toi-même, tu ne pouvais être solide, mais tu seras toujours ferme, si tu ne t’écartes jamais
1. Ps. CIII, 5.— 2. Matth. XXIV, 35.— 3. Ps. XXIII, 1.— 4. Id. CXLII, 6. — 5. Matth. V, 6. — 6. Ps, XLI, 3. — 7. I Cor, III, 11.
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de ce fondement. « Il ne sera pas ébranlé de siècle en siècle ». L’Eglise , en effet , est destinée à servir de colonne et de fondement à la vérité 1.
18. « L’abîme est pour lui comme un vêtement; ses eaux dépassent les montagnes. Elles fuiront à votre menace, et seront ébranlées à la voix de votre tonnerre. Les montagnes s’élèvent et les campagnes s’abaissent au lieu que vous leur assignez. Vous leur avez fixé des bornes qu’elles ne dépasseront point, elles ne reviendront point couvrir la terre. Vous envoyez les fontaines dans les vallons; leurs eaux coulent à travers les montagnes. C’est là que s’abreuvent les animaux des champs, l’onagre y étanchera sa soif. Les oiseaux du ciel habiteront leurs bords, et feront entendre leur voix du milieu des rochers. Vous arrosez les montagnes des pluies du ciel, la terre sera rassasiée des fruits que répandent vos mains. Vous produisez le foin pour les animaux, et les plantes pour le service de l’homme. Afin de tirer de la terre le pain, et le vin qui réjouit le coeur de l’homme, les parfums qui embellissent sa face, et le pain qui affermit ses forces. Les arbres des campagnes seront abreuvés, et les cèdres du Liban plantés par le Seigneur. C’est là que les oiseaux font leur nid, le nid des foulques est à leur tête 2». Voilà le ciel étendu; vous voulez, je le crois, y monter par la pensée; et je crois encore que vous en mesurez la hauteur. J’ai voulu, en effet, vous citer plusieurs versets, afin que vous compreniez mieux à quelle hauteur Dieu élève ses mystères. On dédaigne ce que
l’on découvre, quand il est facile de le trouver : aussi la recherche de ces vérités nous est-elle pénible, afin que la découverte en soit plus agréable. Dans tout ce que je viens de dire, mes frères, et que l’on peut prendre à la lettre, peut-on aussi prendre à la lettre cette parole : « C’est là que les oiseaux feront leurs nids, le nid des foulques est à leur tête? » La famille de la cigogne est-elle à la tête des oiseaux? ou bien serait-elle à la tête des cèdres? Car il y a dans le texte : « Et les cèdres du Liban qu’il a plantés, c’est là que les oiseaux feront leur nid, et le nid des foulques est à leur tête ». Toutefois le latin ne nous permet pas de traduire comme s’il
1. I Tim. III, 15. — 2. Ps. CIII, 6-17.
y avait « de ces cèdres »; puisque dans cette langue « ces » est masculin , tandis que « cèdres » est féminin. Comment alors la famille des foulques est-elle à la tête des passereaux? Cela ne peut se dire de l’oiseau que nous avons sous les yeux. Le mot « foulques »ou fulicae désigne des oiseaux de la mer ou des étangs. Prenons pour la maison des foulques, domus fulicae, leur nid : comment le nid des foulques est-il un guide pour les oiseaux? Pourquoi l’Esprit-Saint mêle-t-il aux choses -visibles des choses qui paraissent absurdes, sinon pour nous forcer à chercher un sens spirituel, quand nous ne pouvons accepter le sens littéral?
19. Si donc vous voulez par l’intelligence vous élever jusqu’au ciel, à ce pavillon que Dieu a déployé, si Dieu fait monter cette intelligence au-dessus des nuées ; cette nuée qui vous parle est impuissante à vous expliquer aujourd’hui tant de choses. Epargnez sinon votre faiblesse, du moins la mienne. L’avidité que vous témoignez me fait croire que vous seriez toujours prêts; mais il est ici deux points que nous ne saurions dédaigner, notre faiblesse corporelle, et le souvenir de ce que nous expliquons, voilà ce qui est à considérer. En attendant, réfléchissez à ce que vous avez entendu. Qu’ai-je dit? Digérez votre nourriture, et vous serez ainsi des animaux purs, propres aux festins du Seigneur. Remarquez par vos oeuvres le fruit que vous recueillez ; car c’est mal digérer que bien entendre, et ne pas bien faire; et Dieu ne cesse de nous donner une nourriture solide. Or, chacun sait que nous rendrons compte du pair! que nous avons reçu, et que nous distribuons. Votre charité le sait très-bien, l’Ecriture n’est pas sans nous en avertir, et Dieu ne nous flatte point. Voyez avec quelle liberté nous vous parlons, du lieu où nous sommes: et quand moi-même, quand ceux qui vous parlent de ce lieu serions moins libres, la parole de Dieu ne redoute personne. Pour nous, que nous soyons sous le coup de la crainte, ou en pleine liberté, nous devons prêcher Celui qui ne craint personne. C’est une grâce qui vous vient de Dieu et non des hommes, que vous entendiez cette parole si libre par la bouche d’hommes qui sont timides. Au jugement de Dieu, vous n’aurez aucune excuse, si vous ne vous appliquez à l’exercice des bonnes oeuvres, et ne portez un
518
fruit proportionné aux paroles que nous répandons sur vous comme une pluie céleste. Ce fruit proportionné consiste dans les bonnes oeuvres: ce fruit proportionné est un amour sincère non-seulement de vos frères, mais aussi de vos ennemis. Ne méprise aucun suppliant ; et si tu ne peux lui donner ce qu’il te demande, au moins, ne le méprise pas. Si tu peux le lui donner, donne-le ; situ ne le peux, sois du moins affable. Dieu couronne la volonté intérieure, quand il ne voit pas en nous le pouvoir. Que nul ne dise : je n’ai rien. Ce n’est point d’un coffre que la charité tire ce qu’elle donne : mais tout ce que nous disons, tout ce que nous avons dit, tout ce que nous pouvons dire encore, ou nous, ou ceux qui viendront après nous, ou ceux qui nous ont précédé, tout cela n’a d’autre but que la charité car la fin de la loi c’est la charité émanant d’un coeur pur, d’une conscience irréprochable, d’une foi sans feinte 1. En priant Dieu, interrogez vos coeurs, et voyez comment vous récitez ce verset: « Pardonnez-nous nos
1. I Tim. I, 5.
offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés 1». On ne prie point, si l’on ne fait cette prière; Dieu n’exauce point, si l’on récite une autre prière, parce qu’elle ne nous a pas été enseignée par le jurisconsulte qu’il nous a envoyé. Il faut donc nécessairement que toutes les paroles que nous ajoutons, soient réglées sur cette prière, et qu’en récitant les paroles, nous comprenions ce que nous disons, parce que Dieu a voulu la rendre claire. Si donc vous ne priez point, vous n’avez point l’espérance; si vous priez autrement que le maître a enseigné, vous ne serez point exaucés; et si vous mentez en priant, vous n’obtiendrez point. Il faut donc prier, et en priant dire vrai, et prier comme Dieu nous a enseigné. Bon gré, malgré, il te faut dire tous les jours: « Pardonnez-nous nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés ». Et veux-tu le dire en toute sûreté ? Crois alors ce que tu dis.
1. Matth. VI, 12.
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DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CIII.
DEUXIÈME SERMON. — DEUXIÈME PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Dieu nous dérobe quelque peu ses enseignements, afin de nous stimuler à les chercher. Cette lumière dont il est revêtu, c’est l’Eglise ; l’eau qui couvre les hauteurs du ciel, c’est la charité; la terre fondée sur la solidité de Dieu, c’est l’Eglise fondée sur le Christ, inébranlable comme lui. C’est encore l’Eglise qui n pour vêtement l’abîme ou les eaux de la persécution qui couvrirent jusqu’aux plus hautes montagnes, c’est-à-dire Jusqu’aux Apôtres qui devenaient invisibles, mais demeuraient inébranlables. Mais la menace de Dieu a dissipé ces eaux de la persécution, et les empereurs sont devenus chrétiens. Dieu qui fait les montagnes et les vallées, a renversé l’orgueil des persécuteurs qui ne prévaudront plus. Alors les eaux de la doctrine couleront du milieu des montagnes, c’est-à-dire que les docteurs auront une doctrine commune, et n’enseigneront rien qui leur soit propre. Quiconque parle de lui-même aboutit au mensonge.
1. Je sais que vous me regardez comme votre débiteur, non par nécessité, mais ce qui est bien plus fort, par la charité.
Je suis donc redevable tout d’abord au Seigneur notre Dieu, qui habite en vous, et qui exige de moi cet acquittement; ensuite à mon seigneur et Père qui est présent, qui m’ordonne de parler, et qui prie pour moi: enfin à la sainte violence qui vous porte à me faire parler, dans mon état de faiblesse. Néanmoins autant que me le permettra le Seigneur, qui daignera me donner des forces, selon la prière que vous lui en faites, puisque nous avons expliqué l’autre jour la première partie de ce psaume, j’entreprends de vous expliquer la suite, et d’en finir avec la grâce de celui au nom de qui j’ai commencé. Vous, qui étiez présents, j’avais averti votre charité, des (519) figures mystérieuses qui composent le psaume tout entier, parce que le plaisir de trouver est proportionné a la peine de chercher. Dieu ne veut point nous les dérober par l’obscurité, mais les assaisonner par la difficulté; afin, comme nous l’avons dit plusieurs fois, d’ouvrir à ceux qui demandent, de faire trouver à ceux qui cherchent, et entrer ceux qui frappent
1. Mais nous avons besoin de votre part d’un silence plus profond, d’une plus grande patience, afin que le peu que nous avons à dire ne nous prenne plus de temps à cause du bruit. Notre temps est restreint, et nous devons nous borner, votre charité sait bien qu’il nous faut assister aux obsèques d’un fidèle. Ne nous forcez donc point de répéter ce qui est dit, d’expliquer de nouveau les premiers versets. Si quelques-uns y ont manqué, je n’y puis rien. Peut-être leur sera-t-il bon de ne pas bien comprendre ce que comprendront facilement ceux qui m’ont entendu, afin qu’ils apprennent à se trouver à nos assemblées. Parcourons donc le psaume.
2. « Bénis le Seigneur, ô mon âme 2 ». Que l’âme de chacun de nous, devenue une seule âme dans le Christ, répète aussi: « Seigneur, mon Dieu, vous avez été grandi à l’excès ». Comment grandi? Parce que « vous vous êtes revêtu de confession et de beauté» .Offrez donc à Dieu cette confession, afin d’être embellie, afin qu’il vous revête « celui qui s’environne de lumière comme d’un vêtement 3 », qui s’est revêtu de son Eglise, et lui a donné La splendeur de la lumière, à elle qui par elle-même était ténèbres, selon cette parole de l’Apôtre: « Autrefois vous étiez ténèbres, aujourd’hui vous êtes lumière en Jésus-Christ 4. C’est lui qui étend le ciel comme un pavillon ». C’est-à-dire, dans le sens littéral, aussi facilement que tu étends une peau; ou bien par cette peau qui figure la mortalité, nous pouvons entendre l’autorité des Ecritures qui couvre le monde entier; et cette autorité des Ecritures nous est venue par des hommes mortels dont la renommée s’étend après leur mort.
3. « Lui qui couvre d’eau ses hauteurs 5». Les hauteurs de quoi? du ciel. Qu’est-ce que le ciel? Nous avons dit qu’en figure c’est l’Ecriture sainte. Quelle est la partie supérieure des saintes Ecritures? Le précepte de
1. Matth. VII, 7, 8. — 2. Ps. CIII, 1. — 3. Id. 2.— 4. Ephés. V, 8.— 5. Ps. CIII, 3.
la charité qui domine tout. Pourquoi comparer la charité à des eaux? « Parce que l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 1». Comment le Saint-Esprit est-il désigné par l’eau? Parce que « Jésus était là criant et disant : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive. Celui qui croit en moi verra des fleuves d’eau vive sortir de ses entrailles ». Comment prouver que cela s’applique au Saint-Esprit? Que l’Evangéliste nous le dise lui-même, lui qui ajoute: « Or, il parlait ainsi de l’Esprit-Saint que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui 2» . « Il marche sur les ailes des vents», c’est-à-dire sur les vertus des saintes âmes. Qu’est-ce que la vertu de l’âme? La charité. Or, comment Dieu marche-t-il sur la charité? Parce que la charité de Dieu pour nous, est bien supérieure à la nôtre pour lui.
4. « Il prend des esprits pour ses anges, et la flamme ardente pour ministre 3 »; c’est-à-dire qu’il se fait des messagers, de ces hommes qui sont des esprits, qui sont spirituels et non plus charnels, en les envoyant prêcher son Evangile. « Et la flamme ardente est son ministre». Car si le prédicateur ne brûle du feu sacré, il ne peut l’allumer chez les autres.
5. « Il a fondé la terre sur sa propre solidité 4 ». II a affermi !‘Eglise sur la solidité de l’Eglise. Qu’est-ce que la solidité de l’Eglise, sinon la base de l’Eglise? Et quelle est la base de l’Eglise, sinon celle dont parle l’Apôtre: « Nul ne peut poser un fondement autre que celui qui a été posé, et qui est le Christ Jésus 5? » Dès lors, appuyée sur une semblable base, qu’a-t-elle mérité d’entendre ? « Elle ne sera point ébranlée dans la suite des siècles: il a fondé la terre sur sa propre solidité », c’est-à-dire affermi l’Eglise sur le Christ qui en est le fondement. L’Eglise sera ébranlée, si ce fondement est ébranlé : mais comment serait ébranlé ce Christ qui, avant de venir à nous et de prendre notre chair, « avait tout fait, et rien n’avait été fait sans lui 6», qui embrasse tout dans sa majesté, et nous dans sa bonté ? Mais le Christ est immuable, et dès lors l’Eglise « ne sera point ébranlée de siècle en siècle». Où sont-ils, ces hommes qui nous disent qu’elle a disparu du monde, cette Eglise qui ne peut même pas être ébranlée?
1. Rom. V, 5.— 2. Jean, VII, 37-39.— 3. Ps. CII, 4. — 4. Id. 5.— 5. I Cor. III, 11. — 6. Jean, I, 3.
520
6. Mais d’où le Seigneur a-t-il commencé à parler de cette Eglise, à en jeter les bases, à la révéler, à la manifester, à la répandre? D’où a-t-il commencé cet ouvrage? Qu’y avait-il auparavant ? « Car il a fondé la terre sur sa stabilité, et de siècle en siècle elle ne sera point ébranlée. L’abîme est comme son vêtement 1 » . De qui? de Dieu peut-être? Mais déjà le Psalmiste a dit, à propos de ce vêtement: « Il est revêtu de lumière comme d’un manteau ».
J’entends par là que Dieu est revêtu de lumière, et cette lumière c’est nous, si nous le voulons, Qu’est-ce à dire, si nous le voulons? Si déjà nous ne sommes plus ténèbres. Si donc Dieu est revêtu de lumière, à qui l’abîme servira-t-il de vêtement? On appelle abîme l’immense quantité des eaux: toutes les eaux, tout l’humide élément, toute la substance répandue dans les mers, dans les fleuves, dans les réservoirs cachés, prennent le nom générique d’abîme. Nous comprenons de quelle terre le Prophète a dit : « Il a fondé la terre sur sa propre solidité; elle ne sera point ébranlée de siècle en siècle ». C’est d’elle qu’il dit aussi : « L’abîme l’environne comme son vêtement ». Car l’eau est pour la terre comme un vêtement qui l’environne et qui la couvre. Mais il est arrivé pendant le déluge que ce vêtement de la terre s’est élevé jusqu’à la couvrir entièrement, jusqu’à surpasser les plus hautes montagnes de quinze coudées 2, au témoignage de l’Ecriture. C’est peut-être ce temps du déluge qu’avait en vue le Prophète, lorsqu’il dit: « L’abîme est pour elle comme un vêtement ».
7. « Les eaux s’élèveront au-dessus des montagnes » : c’est-à-dire ce vêtement de la terre, qui est l’abîme, s’est élevé au point que les eaux couvraient les montagnes. Nous l’avons lu, dis-je, à l’occasion du déluge. Est-ce là ce que dit le Prophète? Parle-t-il du passé, ou annonce-t-il l’avenir? S’il parlait du passé, il ne dirait pas: « Les eaux s’élèveront sur les montagnes » ; mais bien, les eaux se sont élevées. Nous voyons que l’Ecriture emploie souvent le passé pour le futur, puisque l’Esprit de Dieu voit l’avenir comme s’il était présent. De là vient que, dans un autre psaume, nous lisons comme un récit de l’Evangile : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, et ont jeté le sort sur mes vêtements 3». Tout cela, que
1. Ps. CIII, 6 — 2. Gen, VII, 20. — 3. Ps. XXI, 17-19.
l’on prévoyait pour l’avenir, est consigné comme un fait accompli. Mais, hélas! que peuvent nos faibles efforts? Où peut aboutir notre travail? Et quand pouvons-nous examiner suffisamment, pour affirmer que tel est le sens du Prophète? Nous voyons donc souvent les Prophètes employer le temps passé pour annoncer l’avenir; mais je rencontre difficilement dans mes lectures le futur au lieu du passé. Je n’ose pas affirmer que cela n’est point; j’indique seulement aux hommes, qui aiment les saintes Ecritures, un point à rechercher. S’ils en trouvent des exemples, qu’ils me les apportent; et dans une vieillesse surchargée d’occupations, nous applaudirons à la jeunesse qui voudra bien employer ainsi ses loisirs, et nous profiterons de leurs travaux. Nous ne témoignerons aucun dédain, puisque le Christ se sert de tous pour nous instruire. Le Prophète s’écrie donc : « Les eaux s’élèveront au-dessus des montagnes», pour nous annoncer l’avenir, et non pour raconter le passé, et il parle ainsi pour nous désigner l’Eglise, qui doit être sous le glaive des persécutions. Il fut un temps, en effet, où les eaux de la persécution couvrirent la terre de Dieu, l’Eglise de Dieu, et la couvrirent au point que les grands eux-mêmes, ou les montagnes, n’apparaissaient point, Quant ils fuyaient çà et là, coin. ment eussent-ils pu paraître? C’est peut-être à propos de ces eaux qu’il est dit : « Sauvez-moi, mon Dieu, parce que les eaux ont pénétré jusqu’à mon âme 1 ». Ces grandes eaux, qui forment la mer, sont turbulentes et stériles, et quelle que soit la terre qu’elles viennent à couvrir, elles y causent la stérilité plutôt que l’abondance. Les montagnes donc étaient sous les eaux, puisque les eaux dépassaient les montagnes : les peuples dans leur résistance dominaient l’autorité de ceux qui prêchaient la parole de Dieu avec courage. Les eaux les couvraient, les eaux s’élevaient bien au-dessus d’eux et disaient: Frappez, frappez; et on les opprimait : Eteignez-les, qu’ils dis. paraissent. lis parlaient ainsi et prévalaient sur les martyrs, et les chrétiens fuyaient de toutes parts, et cette fuite rendait les Apôtres invisibles. Comment cette fuite les rendait-elle invisibles? Parce que les eaux s’élevaient au-dessus des montagnes. Les eaux avaient alors une grande puissance. Mais combien dura-t-elle? Ecoute ce qui suit.
1. Ps. LXVIII, 2.
521
8. « Elles fuiront devant vos menaces 1 ». Voilà, mes frères, ce qui est arrivé: les eaux ont fui devant la menace du Seigneur, c’est-à-dire qu’elles ont cessé de couvrir les montagnes. Voilà que Pierre et Paul sont debout; quelle majesté dans ces montagnes ! Vexés jadis par les persécuteurs, ils reçoivent aujourd’hui l’hommage des empereurs. Les eaux ont fui devant la menace de Dieu, car c’est dans la main de Dieu qu’est le coeur des rois, qu’il tourne comme il lui plaît 2; il lui a plu de donner par eux la paix aux chrétiens, et alors s’est élevée dans son éclat l’autorité des Apôtres. Ces montagnes, toutefois, en étaient-elles moins grandes, pour être couvertes d’eau ? Cependant, comme Dieu voulut montrer à tous leur grande élévation, afin qu’ils pussent procurer le salut au genre humain ; car: «J’ai levé les yeux vers les montagnes, d’où me viendra le secours 3 » : voilà que Dieu par sa menace a mis les eaux en fuite. « Elles trembleront au bruit de votre tonnerre ». Qui ne tremble maintenant à la voix de Dieu qui retentit par les Apôtres, à la voix de Dieu dans les saintes Ecritures, dans ses nuées? La mer s’est calmée, les eaux ont tremblé, les montagnes se sont dépouillées, l’empereur a fait des lois. Mais les eût-il faites, si Dieu n’eût fait entendre son tonnerre? Dieu l’a donc voulu, les princes ont fait des lois, elle calme s’est produit dans l’Eglise. Que nul d’entre les hommes ne s’attribue rien ici ; les eaux ont tremblé, mais, « Seigneur, c’est au bruit de votre tonnerre ». Aussitôt qu’il a plu à Dieu, les eaux ont fui, pour ne plus couvrir les montagnes ; avant cela, néanmoins, les montagnes étaient sous les eaux, mais inébranlables.
9. « Les montagnes s’élèvent, les campagnes s’abaissent, au lieu que vous leur assignez 4». Le Prophète parle encore des eaux. Nous ne devons point voir ici des montagnes terrestres, ni des campagnes terrestres; mais bien des flots si grands qu’on peut les comparer à des montagnes. La mer fut autrefois agitée, ses flots s’élevèrent comme des montagnes qui couvrirent d’autres montagnes ou les Apôtres. « Mais jusques à quand ces montagnes ont-elles pu s’élever, ces campagnes s’abaisser? » Leur fureur a monté, puis s’est calmée. Dans leur fureur , c’étaient des montagnes; dans le calme, des plaines; Dieu leur a assigné leur
1. Ps. CIII, 7.— 2. Prov. XXI, 1.— 3. Ps. CXX, 1. — 4. Id CIII, 8.
place. Il est en effet un certain réservoir, où s’en vont, en quelque sorte, tous les coeurs des hommes avec, leur furie. Combien sont aujourd’hui remplis d’eau salée et amère, et néanmoins demeurent calmes ? Combien en est-il qui ne veulent point s’adoucir? Quels sont ceux qui ne veulent point s’adoucir ? Ceux qui refusent encore de croire au Christ. Mais quel qu’en soit le nombre, quel mal font-ils à l’Eglise? Montagnes autrefois, aujourd’hui ce sont des plaines unies ; et pourtant, mes frères, la mer, quel que soit son calme, n’en est pas moins la mer. Pourquoi n’ont-ils maintenant aucune fureur? Pourquoi ne sont-ils plus en délire? Pourquoi renoncer, sinon à détruire notre terre, du moins à la couvrir d’eau ? Pourquoi? Ecoutez : « Vous leur avez assigné un terme qu’elles ne dépasseront point; elles ne reviendront point pour couvrir la terre 1 ».
10. Mais depuis que ces flots si amers sont devenus tels que nous pouvons prêcher librement ces vérités, parce qu’il leur a été donné des bornes convenables et qu’ils ne dépasseront point ces bornes, pour venir de nouveau submerger la terre, que se passe-t-il sur la terre? Qu’y fait-on depuis que la mer l’a mise à découvert? Bien que de légères vagues bruissent encore sur la plage, bien que les païens murmurent, j’entends le bruit du rivage, sans redouter le déluge. Que fait-on dès lors, que fait-on sur la terre? « Vous faites couler des ruisseaux dans les vallées».Telle est la réponse du Prophète : Vous faites jaillir « des ruisseaux dans les vallées 2 ».Vous connaissez les vallées, des lieux abaissés dans les terres ; aux collines et aux montagnes, on oppose ici, en figures, les vallons et les vallées. Les collines et les montagnes sont les gonflements de la terre ; les vallons et les vallées sont les lieux les plus bas. Ne méprisez point les lieux abaissés, car de là jaillissent les fontaines : « Vous faites jaillir les ruisseaux dans les vallons ». Ecoute une montagne: « J’ai travaillé plus que tous les autres», dit saint Paul. On voit là une certaine hauteur: et toutefois, afin de faire jaillir les eaux, il s’abaisse comme une vallée : « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi 3 ». Il ne répugne point à ces montagnes de devenir des vallées; de même que leur hauteur spirituelle les faisait appeler montagnes, de même
1. Ps. CIII, 9. — 2. Id. 10. — 3. I Cor. XV, 10.
aussi leur spirituel abaissement les fait appeler des vallées. « Non pas moi, mais la grâce de Dieu avec moi». « Non pas moi », voilà bien le vallon, mais « la grâce de Dieu avec moi», voilà bien la source. « Vous faites jaillir des sources dans les vallons ». C’est de l’Esprit-Saint qu’est dit ce que je citais tout à l’heure : « Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi et qu’il boive: celui qui croit en moi verra jaillir de ses entrailles des sources d’eau vive. Car il parlait ainsi à cause du Saint-Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en lui 1». Voyons maintenant s’il y a des vallons, afin que la source jaillisse dans ce vallon. Ecoute le Prophète: « Sur qui reposera mon Esprit, sinon sur l’homme humble, sur l’homme calme, sur l’homme qui craint mes paroles ? » Qu’est-ce à dire: « Sur qui reposera mon Esprit, sur l’homme humble et calme? » Où coulera mon eau vive? Dans le vallon.
11. « Les eaux passeront au milieu des montagnes ». C’est jusque-là que le lecteur a parcouru notre psaume, que cela suffise à votre charité. Voilà ce que nous expliquerons, puis nous terminerons au nom du Seigneur. Qu’est-ce à dire: « Que les eaux passeront par le milieu des montagnes? » Nous avons déjà vu que par montagnes on entend ces grands prédicateurs de la parole de Dieu, anges sublimes du Seigneur, quoique revêtus encore d’une chair mortelle, élevés non par leur propre vertu, mais par sa grâce; mais autant qu’il est en eux, ce sont des valions, d’où jaillissent humblement les eaux. « Et ces eaux », dit le Prophète, « passeront au milieu des montagnes» ; comme s’il disait que par l’intermédiaire des Apôtres nous viendra la prédication de la parole de vérité. Qu’est-ce à dire, par l’intermédiaire des Apôtres? Une chose intermédiaire est une chose commune, et une chose commune est une chose dont tout le monde vit également, elle est en quelque sorte au milieu, et ne m’appartient pas ; elle n’est ni à toi ni à moi, Aussi disons-nous de quelques hommes: La paix règne entre eux, la bonne foi règne entre eux, la charité règne entre eux. Ainsi disons-nous. Qu’est-ce à dire entre eux ? Au milieu d’eux. Que signifie au milieu d’eux? Elle leur est commune. Ecoute maintenant le sens de ces eaux au milieu des montagnes.
1. Isa. LXVI, 2.
La foi leur était commune, et nul n’avait des eaux qui lui fussent propres. Des eaux qui ne sont point au milieu, sont des eaux particulières, qui ne coulent point publiquement; j’aurai la mienne, un autre la sienne; ce que j’ai, ce qu’a cet autre, n’est plus dans le milieu. Il n’en est pas ainsi de la prédication pacifique de la vérité.
Mais pour que ces eaux coulent par le milieu des montagnes, écoute le mot d’une montagne: « Que le Dieu de la paix vous donne d’être toujours unis de sentiments 1 ». Et ensuite : « Afin que vous ayez tous un même langage, et qu’il n’y ait aucun schisme parmi vous 2 ». Mes sentiments sont-ils vos sentiments ? L’eau coule entre nous. Je n’ai rien à moi, toi rien à toi, Que la vérité ne soit ni à moi seul, ni à toi seul, qu’elle soit à toi et à moi. « Les eaux couleront au milieu des montagnes».
Ecoute encore, d’après l’une de ces montagnes, que, « Les eaux doivent couler au milieu des montagnes. Que ce soit moi, que ce soit d’autres, voilà ce que nous prêchons, et ce que vous avez cru 3». C’est avec sécurité qu’il nous tient ce langage : « Soit moi, soit d’autres, voilà ce que nous prêchons, et ce que vous avez cru ». Les eaux coulaient alors au milieu des montagnes, nulles discordes parmi les montagnes au sujet des eaux, tout y était dans l’accord, et dans l’union de la charité. Si quelqu’un prêchait autrement, c’était une eau privée, et non plus une eau du milieu des montagnes. Voyez encore ce qu’a dit celui qui a fait couler les eaux dans les vallons: « Celui qui dit le mensonge, dit ce qui lui est propre 4». Aussi, de peur que l’on ne mette sa confiance dans quelque montagne qui donnerait ses eaux non du milieu, mais d’elle-même, l’Apôtre nous dit : « Quiconque annoncera un Evangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Voyez comme il craint que l’on ne mette sa confiance dans la montagne, de peur que cette montagne, se séparant des eaux qui coulent dans le milieu, ne vienne à donner une eau qui lui serait propre : « Quand même ce serait moi ». Quelle montagne peut tenir ce langage? Quelles eaux abondantes coulaient dans ces vallons? mais il voulait que cette eau coulât entre les montagnes, et que les fidèles trouvassent une toi certaine, dans la doctrine que les Apôtres tenaient commune
1. Rom. XV, 5.— 2. I Cor. I, 10.— 3. Id. XV, 11.— 4. Jean, VIII, 44.
523
entre eux. « Quand même ce serait moi », dit-il. O vous, Paul, pourriez-vous prêcher autrement? C’est de Paul qu’il s’agit. « Quand même ce serait moi, ou quand un ange venu du ciel vous annoncerait un Evangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème 1». Anathème à toute montagne, anathème à tout ange qui vous prêcherait une autre doctrine. D’où vient cela? Parce qu’il veut couler de lui-même, et non au milieu. Un homme qui a sa chair comme un voile, séparé de la source commune, et réduit au mensonge qui lui est propre, tomberait peut-être ainsi, mais un ange? Un ange, en vérité, le pourrait-il? Si l’on avait écouté dans le paradis terrestre un ange distillant une eau qui lui était propre, nous ne serions point précipités dans la mort. Le précepte de Dieu était une eau coulant pour les hommes au milieu du jardin. C’était une eau dii milieu, une eau en quelque sorte publique, qui s’entretenait sans ruse, ainsi que nous l’avons dit à votre charité, qui coulait limpide, et sans aucune boue. Boire
1. Gal. I, 8, 9.
toujours de cette eau, c’était vivre toujours. Survint alors un ange tombé du ciel et devenu serpent, et qui voulait répandre astucieusement ses poisons. Il lança donc son venin, et parla de lui-même, de ce qui lui était propre; car, « c’est parler de son propre, que dire le mensonge » ; et nos misérables parents l’écoutèrent pour laisser l’eau commune qui faisait leur félicité. Réduits à ce qui leur était propre, et voulant, dans leur extravagance, devenir semblables à Dieu, (car on leur avait dit « Goûtez du fruit et vous serez comme des dieux 1 »), ils perdirent ce qu’ils avaient reçu, en voulant être ce qu’ils n’étaient point. Puisse, mes frères, ce que nous vous avons dit au sujet de ces eaux, les faire couler de vous-mêmes. Soyez des vallées, communiquez à tous ce que vous avez reçu de Dieu. Que les eaux coulent au milieu, ne les enviez à personne. Buvez, rassasiez-vous, et une fois rassasiés, faites couler. Que la gloire de Dieu soit répandue partout par l’eau qui est commune, et non par le mensonge de quelque particulier.
1. Gen. III, 5.
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TROISIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME CIII.
TROISIÈME SERMON. — TROISIÈME PARTIE DU PSAUME.
LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.
Les bêtes des forêts, qui boivent l’eau des vallées, sont les nations qui entrent dans 1’Eglise pour être purifiées par les sacrements, ainsi que nous le montrent et l’arche de Noé qui renfermait des animaux purs et des animaux impurs, et le linceul de saint Pierre renfermant aussi des animaux impurs et tenant au ciel par les extrémités. Elles boiront les eaux qui passent ers cette vie, en attendant que le Verbe leur soit donné. L’onagre y vient comme le lièvre, c’est-à-dire les grands esprits comme les faibles, parce qu’il y a des préceptes à la portée de tous. Les oiseaux qui habitent sur les montagnes sont les âmes tout àfait spirituelles, qui se nourrissent de la doctrine des Prophètes et des Apôtres. Elles ne se divisent point non plus que les oiseaux dans le sacrifice d’Abraham, tandis que les animaux étaient divisés, c’est là le symbole du schisme et de l’hérésie, la fournaise du jugement met les uns à droite, les autres à gauche. Pour l’éviter, ressemblons aux oiseaux qui habitent les montagnes, les rochers, ou le Christ ; c’est de là qu’ils prêchent. Dieu donne la rosée de sa parole, ils la répandent en se proportionnant aux simples; delà cette terre arrosée de la grâce de Dieu. C’est lui encore qui produit le foin pour les animaux, et par là le salaire pour les ouvriers évangéliques, l’herbe pour la servitude de l’homme ou la substance pour ceux qui ne font serviteurs de tous par la charité et l’humilité, que ne connaissaient point d’abord ni Pierre ni les fils de Zébédée. Donnons la subsistance aux prédicateurs : le Seigneur eut une bourse pour recueillir et pour donner, se proportionnant à ceux qui devaient demander, comme il pâlit devant la mort pour se mettre au niveau de nos craintes. Dieu tire de la terre ou des ouvriers évangéliques, ta pain et le vin ou le Christ, et la grâce qui donne l’éclat des vertus. Les cèdres du Liban sont les grands du monde, et ils sont plantés par le Seigneur, quand ils deviennent chrétiens parfaits. Ces passereaux sont les lares ferventes qui abandonnent leurs biens si elles possèdent, leurs espérances et leurs désirs du l’être s’ils sont certaine Pierre et André. Ces âmes font leurs nids sur les cèdres, c’est-à-dire dans les monastères ou dans les Eglises que bâtissent les riches du monde. La foulque les guide, elle qui établit sur les rochers des mers, ou sur le Christ, un nid bas et solide. C’est encore au Christ que s’attachent les passereaux. Les cerfs des montagnes sont les plus élevés dans la spiritualité; mais il y a aussi le hérisson couvert d’épines ou de péchés légers, qui trouve son asile dans la pierre, qui devient ainsi avantageux pour tous. La lune est l’image de l’Eglise, qui semble croître et renaître comme les générations. Le soleil c’est le Christ qui se lève pour ceux qui comprennent la charité, mais non pour l’impie; il connaît son couchant, c’est-à-dire qu’il a bien voulu mourir. La nuit alors se ferma sur les Apôtres, et les lionceaux demandèrent leur proie, c’est-à-dire que le diable demanda de les cribler, comme il demanda de tourmenter Job. Mais il doit demander, car tout pouvoir vient de Dieu. Mais à mesure que le jour se fait, les lions s’étendent dans leurs tanières, ou cessent de persécuter l’Eglise; l’homme ou le chrétien fait son oeuvre, et la terre est remplie des créatures de Dieu par son Christ, ou d’hommes renouvelés par la grâce.
1. Votre charité n’a point oublié que nous vous sommes redevables de ce qui reste du psaume; je n’ai donc besoin d’aucun exorde pour stimuler votre attention. Je vous vois tous en suspens, dans le désir de comprendre les mystères qu’il renferme, et il n’est aucunement nécessaire de faire naître chez vous une attention que le Saint-Esprit a fait naître lui-même. Allons donc à ce qui nous presse. Nous avons déjà parlé des ruisseaux qui coulent dans les vallées, et des eaux qui coulent au milieu des montagnes : c’est là que j’en suis demeuré, là qu’il nous faut reprendre.
2. Voici ce qui suit: « Les bêtes de la forêt boiront 1». Que boiront-elles? Les eaux qui coulent au milieu des montagnes. Que boiront-elles? Ces eaux qui coulent dans les vallées. Qui boira? Les bêtes de la forêt. Cela se voit à la lettre dans les créatures; les bêtes de la forêt boivent aux fontaines et aux ruisseaux
1. Ps. CIII, 11
qui coulent entre les montagnes; mais comme il a plu à Dieu de nous présenter sous des figures les secrets de sa sagesse, non pour les dérober à une sainte curiosité, mais pour fermer aux paresseux une entrée qu’il ouvre seulement à ceux qui frappent; il a plu à ce même Dieu de vous exhorter par notre bouche à chercher dans ces créatures corporelles et visibles, dont il est ici question, le sens spirituel qui s’y cache, et dont la découverte fera notre joie. Par les bêtes de la forêt, nous entendons les nations, et l’Ecriture en donne plusieurs témoignages. Deux passages surtout nous paraissent très-évidents. Dans l’arche de Noé, qui est sans aucun doute la figure de l’Eglise, Dieu n’aurait pas fait enfermer toutes sortes d’animaux 1, s’il n’eût voulu marquer que tous les peuples seraient ralliés dans cette admirable unité; à moins peut-être que nous ne venions à croire que si
1. Gen. VII, 2, 14
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tous ces animaux étaient détruits par le déluge, Dieu ne pût ordonner à la terre de les reproduire, comme elle en avait produit tout d’abord à sa parole 1. Ce n’est donc pas en vain, ce n’est pas sans raison, ce n’est par aucun besoin, ni par impuissance que Dieu fit enfermer les animaux dans l’arche. Au temps marqué, en effet (car il faut bien produire l’autre témoignage de l’Ecriture, qui a aussi son évidence), au temps marqué, afin d’accomplir dans l’Eglise ce qui était figuré dans l’arche, comme l’apôtre saint Pierre hésitait à livrer aux incirconcis de la gentililé les mystères de l’Evangile, et même comme, sans hésiter, il ne croyait devoir le faire aucunement; un jour qu’il avait faim, et qu’il voulait manger, il monta pour prier. Voilà ce que comprennent ceux qui lisent l’Ecriture, et qui savent nous écouter. Or, pendant qu’il priait, il eut un ravissement d’esprit, appelé extase chez les Grecs; c’est-à-dire que son âme fit taire tout ce qui est corporel, et loin des choses présentes, s’adonna à contempler ce qu’elle voyait. Ce fut alors qu’il vit un certain vase, semblable à un linceul, suspendu par ses quatre coins, qui descendait du ciel en terre, et qui renfermait des animaux de toutes les espèces; et une voix se fit entendre: « Pierre, tue et mange». Mais Pierre, instruit dans la loi, et qui avait grandi dans les coutumes des Juifs, qui observait les préceptes de Moïse, sans les avoir jamais enfreints, répondit: « Loin de moi, Seigneur, car jamais rien de commun n’est entré dans ma bouche ». Ceux qui connaissent les saintes Ecritures, savent que commun, pour les Juifs, signifie impur. Or, la voix lui répondit: « N’appelle point impur ce que Dieu a purifié». Cela se répéta trois fois, et le linceul, qui paraissait descendre du ciel, disparut 2. Ce linceul tenait au ciel par les quatre coins, et signifiait les quatre Parties du monde, l’Orient, l’Occident, le Nord, le Midi; et parce que l’univers entier était appelé par l’Evangile, Dieu a suscité quatre évangélistes . Or, ce linceul qui descend trois fois du ciel marque celte parole adressée aux Apôtres : « Allez, baptisez les nations, au nom du Père s et du Fils, et du Saint-Esprit 3» De là aussi ce nombre douze qui fut celui des Apôtres. Car ce n’est pas sans raison que le Christ et voulut avoir douze; et ce nombre était
1. Gen. II, 24. — 2. Act. X, 9 -16. — 3. Matth. XXVIII, 19.
tellement sacré, qu’à la place de celui qui était tombé, on ne pouvait se dispenser d’en ordonner un autre. Pourquoi donc douze Apôtres? Parce qu’il y a quatre parties du monde, et que le monde entier est appelé à l’Evangile, de là quatre évangélistes, et tout l’univers appelé au nom de la Trinité à former l’Eglise : or, trois répété quatre fois forme douze. Ne nous étonnons donc plus que toutes les bêtes des forêts viennent boire aux eaux qui coulent au milieu des montagnes, ou à cette doctrine des Apôtres qui coule au milieu de 1’Eglise, par une harmonieuse communion. Toutes étaient en effet dans l’arche, toutes dans le linceul; Pierre a dû les tuer toutes, les manger toutes, parce que Pierre est la pierre, et que la pierre est l’Eglise. Mais qu’est-ce à dire, tuer et manger? Tuer ce qu’elles étaient, les faire passer dans ses entrailles. Détourner le païen du sacrilège, c’est tuer ce qu’il est; l’incorporer à l’Eglise en lui donnant les sacrements du Christ, c’est le manger.
3. Ces bêtes des forêts boivent de ces eaux, mais des eaux qui passent; car toute doctrine que l’on prêche aux hommes est passagère comme cette vie. De là cette parole de l’Apôtre : « La prophétie passera, la science sera abolie ». Pourquoi passeront-elles? « Nous ne voyons qu’en partie, nous ne prophétisons qu’en partie, mais quand sera venu ce qui est parfait, tout ce qui est imparfait disparaîtra 1». Car vous ne croyez pas sans doute que, dans cette ville à laquelle on chante : « Chante le Seigneur, ô Jérusalem bénis ton Dieu, ô Sion; parce qu’il a consolidé les serrures de tes portes 2»; alors que les portes seront fermées et les serrures consolidées, ainsi que nous l’avons dit 3, alors que nul ami ne veut sortir, que nul ennemi ne saurait entrer, vous ne croyez point qu’on y lise des livres, ou qu’on y fasse des discours, comme nous en faisons maintenant. Nous expliquons ici-bas, afin que vous possédiez là haut; ici-bas nous divisons le verbe en syllabes, afin que là haut vous puissiez le contempler dans son intégrité. Sans doute la parole de Dieu ne vous manquera pas; mais elle ne vous arrivera ni par des sons, ni par des lèvres, ni par la lecture, ni par la prédication. Comment donc? Comme le dit l’Evangile.
1. I Cor. XIII, 8-10.— 2. Ps. CXLVII, 12, 13.— 3. Voyez D c. sur le Ps. LXXXIV, n. 10.
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« Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu ». Car il n’est point venu à nous de manière à quitter le ciel, mais: « Il était dans le monde, et le monde a été fait par lui 1». Tel est le Verbe que nous devons contempler. « Le Dieu des dieux apparaîtra en Sion 2 ». Mais quand? Après l’exil de cette vie; si toutefois, après cette vie, nous ne sommes point livrés au juge, et si le juge ne nous jette point en prison. Mais si, après cette vie, nous arrivons à la patrie bienheureuse, comme nous en avons et l’espoir, et le désir, et l’impatience, nous contemplerons alors ce que nous bénirons. Présent à notre amour, il ne voudra point s’y soustraire, non plus que nous en finir; festin sacré, il n’inspirera aucune lassitude, et ne manquera jamais à notre avidité. Ce sera une sainte et ravissante contemplation. Et qui peut en parler dignement ici-bas, quand les eaux coulent au milieu des montagnes? Qu’elles coulent alors, ces eaux, qu’elles coulent au milieu des montagnes; pendant qu’elles s’écoulent, on peut boire dans cet exil, afin de ne point mourir de soif en chemin. « Les bêtes de la forêt en boiront». C’est de là que vous venez, c’est de la forêt que vous avez été recueillis. Et de quelle forêt ! Nul homme ne la traversait, parce que nul prophète n’y avait été envoyé. Mais pour construire l’arche, on a coupé des bois dans la forêt; de là sont venus les bois, de là les bêtes, de là nous tous. Buvez donc, buvez. « Toutes les bêtes des forêts en boiront ».
4. « L’onagre y viendra étancher sa soif ». Par l’onagre le Prophète veut désigner les grands animaux. Qui ne sait pas que l’âne sauvage s’appelle onagre ? Il entend par là ceux qui sont grands et insoumis. Les Gentils n’étaient point assujettis au joug de la loi beaucoup de peuples vivaient à leur manière, promenant ça et là leur orgueil audacieux, comme dans un désert. Il est vrai que tous les animaux sauvages vivent de la sorte, mais l’onagre désigne ici quelque chose de grand. Ils viendront donc étancher leur soif, et les eaux couleront pour eux. C’est là que s’abreuve le lièvre, et que s’abreuve l’onagre le lièvre est petit, l’onagre bien plus grand le lièvre est timide, l’onagre féroce ; tous deux viennent y boire, mais chacun selon sa
1. Jean, I, 1, 10.— 2. Ps. LXXXIII, 8.
soif. L’eau ne dit point: Je suffis au lièvre, pour rejeter l’onagre ; elle ne dit pas non plus : Que l’onagre s’approche, mais si le lièvre vient, il sera emporté. Cette eau inspire tant de confiance, coule avec tant de modération, qu’elle abreuve l’âne sans effrayer le lièvre. Voilà qu’on entend la voix sonore de Cicéron, je lis un de ses livres, un de ses dialogues, ou de Platon, ou de quelque autre philosophe. Des ignorants le comprennent-ils? des hommes d’une médiocre intelligence?qui oserait porter si haut ses prétentions? C’est le bruit d’une eau, d’une eau quelque peu trouble, et.qui coule avec tant de rapidité, qu’un animal timide comme le lièvre n’ose y monter pour y boire. Qui, au contraire, a entendu : « Au commencement Dieu fit le ciel et la terre 1, » et n’a osé s’approcher pour boire ? Qui entend un psaume, et répond C’est trop élevé pour moi ? A la vérité le psaume que nous expliquons est chargé de symboles, et cependant les ‘enfants mêmes prennent plaisir à l’entendre, Les ignorants s’en approchent pour boire, et nous donner dans leurs chants l’exubérance de cette joie qui les rassasie. Les petits animaux viennent donc à cette eau, comme les grands ; mais les grands y puisent davantage, car: «L’onagre y étanchera sa soif ». Que les petits y viennent puiser ce précepte : « Epoux, aimez vos épouses comme le Christ a aimé son Eglise. « Que les femmes soient soumises à leurs maris 2 ». Voilà pour les petits. On dit un jour au Sauveur: « Est-il permis de renvoyer sa femme, pour tout sujet 3 ? » Le Seigneur le défendit, et dit qu’il n’était point permis. « Ne savez-vous pas », ajouta-t-il, «que Dieu, dès le commencement, fit un homme et une femme ? Que l’homme donc ne sépare point ce que Dieu a joint ». Puis il dit encore: « Quiconque renvoie sa femme, si ce n’est pour cause de fornication, la rend adultère, et celui qui épouse la femme renvoyée commet l’adultère 4 ». Il resserre le noeud du mariage, ce qui convient à celui qui en est lié : que ne prenait-il garde avant de se lier? « Etes-vous lié avec une femme? Ne cherchez point à vous en délier. N’avez-vous point de femme ? ne cherchez point à vous marier 5 ». Si tu n’es pas encore l’onagre, si tu es dégagé de toute femme, tu
1. Gen. I, 1. — 2. Ephés. V, 24, 25. — 3. Matth. XIX, 3.9. — 4. Id. V, 32. — 5. I Cor. VII, 27.
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peux boire ici comme le lièvre : et toutefois tu n’as point péché en prenant une épouse. Les disciples, entendant dire au Sauveur, qu’il n’était permis de dissoudre le mariage, que pour le seul cas de fornication, lui demandèrent : « S’il en est ainsi de l’homme à l’égard de la femme, il n’est pas avantageux de se marier ». Et le Seigneur: « Tous ne comprennent point cette parole 1». Il est vrai en effet qu’il n’est pas avantageux de se marier, si telle est la condition de l’homme avec la femme ; et pourtant, n’y aurait-il que l’onagre pour boire de ces eaux ? Tous rie comprenant point cette parole, ce n’est pas le grand nombre qui la comprend. Qui donc la comprend? « L’onagre y viendra étancher sa soif». Qu’est-ce à dire: « L’onagre y viendra étancher sa soif? » « Que celui qui peut entendre, entende 2 ».
5. Voici comment continue le texte du psaume : « Les oiseaux du ciel habiteront au dessus 3 ». Au-dessus de quoi? des onagres ou plutôt des montagnes ? Voici en effet d’où nous devons chercher un sens: « Les eaux couleront au milieu des montagnes; tous les animaux des forêts viendront s’y abreuver; les onagres y boiront à leur soif; et les oiseaux du ciel habiteront au-dessus ». Il paraît plus convenable, d’entendre par là les montagnes, puisque nous voyons en effet cela dans la création. Les oiseaux du ciel habitent sur les montagnes, et non sur les onagres voilà le sens que nous prendrions, si nous y étions contraints. Nous voyons beaucoup d’oiseaux habiter les montagnes, mais il en est beaucoup aussi pour demeurer dans les plaines, beaucoup dans les vallées, beaucoup dans les bois, beaucoup dans les jardins, tous ne sont point sur les montagnes. Toutefois, il y a des oiseaux qui n’habitent que les montagnes seulement. Cette dénomination désigne quelques âmes tout à fait spirituelles. Ces oiseaux désignent ces âmes élevées, qui volent librement en plein air. La joie de ces oiseaux, c’est la sérénité de l’air, et pourtant ils paissent sur les montagnes ; c’est là qu’ils habitent, Vous connaissez les montagnes, déjà nous en avons parlé. Les Prophètes sont des montagnes, les Apôtres des montagnes, les prédicateurs de la vérité des montagnes. C’est là que doit habiter quiconque veut être spirituel ; qu’il ne s’égare point dans les pensées
1. Matth, XIX, 10 -12. — 2. Id. 12. — 3. Ps. CIII, 12.
de son coeur ; qu’il y habite, qu’il s’y élève par ses efforts. Il y a des oiseaux qui ont une signification symbolique. Ce n’est pas en effet sans raison qu’il est dit : « Votre jeunesse sera renouvelée comme celle de l’aigle 1 ». Ce n’est pas en vain qu’il est dit d’Abraham qu’ « il ne divisa point les oiseaux 2 ». Dans ce sacrifice tout à fait mystérieux, Abraham prit trois sortes d’animaux, un bélier de trois ans, une génisse de trois ans, une chèvre de trois ans, une tourterelle et une colombe. Il partagea le bélier, et en mit les parties vis-à-vis l’une de l’autre. Il partagea la chèvre, et en mit les parties, l’une vis-à-vis de l’autre; il partagea la génisse, dont il mit les parts dans le même ordre, et l’Ecriture ajoute qu’ « il ne divisa point les oiseaux 2». On remarque aussi que le bélier avait trois ans, la génisse trois ans, la chèvre trois ans : il n’est rien dit de l’âge des oiseaux. Pourquoi, je vous le demande, sinon parce que les oiseaux désignent ces hommes spirituels , qui ne comptent point les années des temps, occupés qu’ils sont des années de l’éternité, et qui s’élèvent au-dessus des choses de cette vie, par la charité, par l’élan de l’esprit? Tels sont les hommes spirituels qui jugent de tout et ne sont jugés par personne 3 : de là vient qu’ils ne forment aucune secte ni par le schisme, ni par l’hérésie. Le bélier désigne dans l’Eglise les pasteurs qui conduisent le troupeau. La génisse désigne le peuple juif, qui a porté le joug de la loi, qui lui était pénible. Quant à la chèvre, elle marque l’Eglise venue de la gentilité, qui bondissait en toute liberté dans ses forêts, et s’y nourrissait de bourgeons amers et sauvages. Les trois années de ces animaux, désignent le troisième âge, ou l’âge de la révélation de la grâce. Le premier âge devança la loi, le second suivit la publication de la loi, et le troisième est l’âge actuel, depuis qué l’on nous prêche le royaume des cieux. Eh quoi donc? disons-nous que le bélier ne fut point divisé? Ne s’est-il point trouvé d’évêques fauteurs de schismes et d’hérésies? Si leurs peuples ne s’étaient point divisés, si la génisse, si la chèvre n’eussent pas été divisées, peut-être eussent-ils rougi de leurs divisions, et fussent-ils rentrés dans le bercail. Les chefs se divisent donc, les peuples se divisent, l’aveugle suit l’aveugle, et tous deux tombent dans la fosse 4. Ils sont en face l’un
1. Ps. CII, 5.— 2. Gen. XV, 10.— 3. I Cor. II, 15.— 4. Matth. XV, 14.
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de l’autre. « Mais les oiseaux ne sont point divisés ».
Car les hommes spirituels ne connaissent ni schismes ni divisions. La paix est en eux-mêmes, ils la gardent chez les autres autant qu’ils le peuvent, et quand elle vient à défaillir chez les autres, ils la gardent en eux-mêmes. « S’il y a là un fils de la paix, votre faix reposera sur lui, sinon elle retournera vers vous 1». Cet homme n’est-il pas un enfant de la paix ? A-t-il voulu être divisé ? Votre paix retournera sur vous, car Abraham ne divisa point les oiseaux. Viendra la fournaise, car Abraham se tint là jusqu’au soir, et alors il éprouva l’invincible terreur du jugement. Car ce soir est la fin du monde, et cette fournaise le jour du jugement à venir. La fournaise divisa aussi ce qui était divisé 2. En passant par le milieu elle voit des parties à droite et d’autres à gauche. Il y a donc des hommes charnels, qui sont néanmoins dans le giron de l’Eglise, d’autres qui vivent d’une certaine manière choisie par eux, et nous font craindre pour eux la séduction des hérétiques. Tant qu’ils sont charnels, ils sont divisibles, « Abraham ne divisa point les oiseaux », mais on divise les hommes charnels. « Je n’ai pu vous parler comme à des hommes spirituels, mais bien comme à des hommes charnels». Et comment leur prouve-t-il que les hommes charnels se divisent ? Ecoutez ce qu’il ajoute : « Quand chacun de vous dit: Moi je suis à Paul, moi je suis à Apollo, moi à Céphas, n’êtes-vous point charnels, et ne marchez-vous pas à la manière de l’homme 3 ? » Je vous en supplie, mes frères, écoutez, et mettez à profit: secouez tout ce qu’il y a de charnel en vous, passez à l’état de colombe et de tourterelle. Car les oiseaux ne furent point divisés. Mais quiconque demeurera charnel, quiconque vivra d’une manière qui convient aux personnes charnelles, sans toutefois se retirer du giron de l’Eglise, ni céder aux séductions de l’hérésie pour passer au parti contraire, la fournaise viendra pour lui, et sans la fournaise il ne peut être mis à droite. S’il ne veut passer par la fournaise, qu’il devienne tourterelle ou colombe. Que celui qui peut comprendre comprenne. S’il n’en est pas ainsi, et « qu’il bâtisse sur le fondement avec du bois, du foin, de la paille »; s’il élève sur le fondement de la foi, l’édifice des convoitises charnelles, mais en conservant le
1. Luc, X, 6. — 2. Gen. XV, 9-17. — 3. I Cor. I, 12, 13; III, 1-15.
Christ à sa base, en lui donnant dans le coeur la première place, en ne lui préférant rien autre chose ; on supporte ces sortes de personnes, on les tolère : viendra la fournaise qui brûlera 1e bois, le foin et la paille: « Mais lui, sera sauvé, et néanmoins comme en passant par le feu 1». Tel sera l’effet de la fournaise, de mettre les uns à gauche, et ceux qu’elle aura épurés à la droite. « Abraham ne divisa point les oiseaux ». C’est aux oiseaux à voir s’ils sont des oiseaux, à demeurer sur les montagnes. Ils ne doivent point suivre leurs pensées altières comme ceux dont il est dit : « Ils ont ouvert leur bouche contre le ciel 2 ». Qu’ils reposent sur les montagnes pour n’être pas emportés par les vents. Ils ont l’autorité des saints : qu’ils reposent sur les montagnes, sur les Apôtres, sur les Prophètes. C’est là que doivent habiter de tels oiseaux, qui trouvent sur les montagnes des rochers, ou la solidité des préceptes divins, De même en effet que cette pierre unique est le Christ, le Verbe de Dieu, de même plusieurs verbes ou paroles de Dieu, sont plusieurs pierres, et ces pierres sont des montagnes. Vois les oiseaux qui habitent ces lieux : « Les oiseaux du ciel y habiteront».
6. Ne va point t’imaginer, toutefois, que ces oiseaux du ciel suivent leur propre sentiment ; vois ce que dit le psaume : « Leurs voix retentiront du milieu des pierres 3». Si je vous disais maintenant: Croyez, voilà ce que dit Cicéron, ce que dit Platon, ce que dit Pythagore, qui d’entre vous ne rirait de moi? Je serais alors un oiseau dont la voix ne retentirait point de la pierre. Que devrait me dire chacun d’entre vous? Que devrait me dire quiconque a entendu cette parole: « Anathème à quiconque vous annonce un évangile autre que celui que vous avez reçu 4?» A quoi bon me parler de Platon, de Cicéron, de Virgile ? Tu as devant toi les pierres des montagnes, fais entendre la voix du milieu de ces pierres. « Leurs voix retentiront du milieu des pierres ». Qu’on écoute ceux qui écoutent la pierre ; qu’on les écoute, parce que dans toutes ces pierres, c’est la pierre que l’on écoute: « La pierre était en effet le Christ 4 ». Qu’on écoute avec empressement ceux qui font entendre leur voix du milieu des pierres, rien n’est plus mélodieux que
1. I Cor, I, 12, 13; III, 1-15. — 2. Ps. LXXII , 9.— 3. Gal. 1, 9.— 4. I Cor. X, 4.
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la voix de ces oiseaux. Ils chantent, et les pierres en retentissent: ils chantent, les hommes spirituels ont des colloques spirituels; les pierres en retentissent, l’Ecriture leur rend témoignage. C’est ainsi que les oiseaux font entendre leurs voix du milieu des pierres, et habitent les montagnes.
7. Mais à ces montagnes et à ces pierres d’où vient la voix? Pour avoir la rosée des saintes Ecritures, nous avons recours à l’apôtre saint Paul. Mais à lui d’où vient cette rosée? Nous recourons à Isaïe. Mais où Isaïe va-t-il la puiser ? Ecoute : « De ses hauteurs Dieu arrose les montagnes 1». Qu’un homme, un païen, un incirconcis vienne à nous, pour embrasser la foi du Christ, nous lui donnons le baptême, sans le ramener aux oeuvres de la loi. Qu’un juif nous demande pourquoi nous en agissons de la sorte, nous faisons retentir la pierre, et nous disons : Voilà ce qu’a fait Pierre, ce qu’a fait Paul, nous faisons retentir nos voix du milieu des pierres. Mais cette pierre, ou plutôt Pierre, la grande montagne, quand il priait et avait sa vision, recevait la rosée d’en haut. L’apôtre saint Paul dit aux Gentils: « Si vous recevez la circoncision, le Christ ne vous servira de rien 2 ». Ainsi dit Paul, cette montagne élevée : voilà ce que nous disons après lui, et parlant du milieu de la pierre. Que Dieu arrose d’en haut cette pierre. Car elle était encore dans la rudesse de l’infidélité, lorsque le Seigneur, pour l’arroser de ses hauteurs, afin qu’il en coulât des eaux dans les vallées, lui cria : « Saul, Saul, pourquoi
me persécutes-tu 3? » Il ne lui lit point un Prophète, il ne lui cite point un Apôtre, une montagne aussi élevée eût dédaigné tout cela; Dieu donc l’arrosa de ses hauteurs, et aussitôt qu’il fut arrosé, il voulut couler : « Seigneur » ,dit-il, « que faut-il que je fasse 4 ? » Prenez cette montagne, prenez cette pierre, d’où vous pouvez faire éclater votre voix, prenez-la, et voyez comme elle est arrosée d’en haut, comme l’eau en jaillit dans les parties basses. Vois ces deux vérités dans un même passage : « Que nous soyons hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu ; que nous soyons calmes, c’est pour vous 4 ». Ce qu’il dit ici: « Nous sommes ravis en esprit », c’est là que vous ne pouvez atteindre. Nous nous
1. Ps. CIII, 13. — 2. Gal. V, 2. — 3. Act. IX, 4. — 4. Id. 6.— 5. II Cor, V, 13.
élevons bien au-dessus de tout ce qui est charnel, tandis que vous êtes charnels encore. C’est donc pour Dieu que nous sommes ravis en esprit, et ce que nous voyons dans ces ravissements, nous ne pouvons le redire. « C’est là que nous avons entendu de ces ineffables paroles, qu’un homme ne peut répéter 1». Quoi donc, diront ces hommes charnels, ces lièvres, ne serons-nous donc point arrosés, nous aussi ? rien ne nous arrivera-t-il ? Comment alors Dieu fait-il jaillir ses fontaines dans les vallées ? Comment ces eaux passeront-elles au milieu des montagnes ? C’est à quoi répond saint Paul: « Soit que nous soyons calmes, c’est pour vous ». Pourquoi? Qui voulons-nous imiter en cela ? « C’est la charité de Jésus-Christ qui nous presse », dit l’Apôtre. O toi, qui es participant du Verbe, toi spirituel aujourd’hui, hier encore charnel, dédaignerais-tu de te rabaisser jusqu’au niveau des hommes charnels, quand le Christ s’est fait chair pour habiter parmi nous 3?
8. Bénissons donc le Seigneur, et chantons celui qui de ses hauteurs arrose les montagnes. Cette rosée descendra de là sur la terre, et ce qu’il y a de plus bas sera rassasié; car le Prophète ajoute : « La terre sera u rassasiée du fruit de vos oeuvres ». Qu’est-ce à dire, « du fruit de vos oeuvres? » «Que nul ne se glorifie dans ses oeuvres, mais que celui qui se glorifie le fasse dans le Seigneur 4». Si elle est rassasiée, c’est par votre grâce ; et qu’elle ne dise point que la grâce lui a été donnée à cause de ses mérites. Si c’est une grâce, elle est donnée gratuitement; si Dieu la donnait en échange des oeuvres, elle serait une récompense 5. Reçois donc gratuitement, puisque d’impie tu es devenu juste. « La terre sera rassasiée du fruit de vos oeuvres ».
9. « Il produit du foin pour les animaux, et des plantes pour le service de l’homme 6». Cela est vrai, je le vois, je reconnais la création; la terre produit du foin pour les animaux, et des plantes pour le service de l’homme. Mais le Seigneur a d’autres animaux désignés par cette parole : « Vous ne lierez point la bouche au boeuf qui foule le grain ». Un de ces boeufs mystérieux s’écrie : « Dieu se met-il donc en peine des boeufs? » C’est pour
1. II Cor. XII, 4.— 2. Id. V, 13, 14.— 3. Jean, I, 14.— 4. I Cor, I, 31. — 5. Rom. IV, 4, 5.— 6. Ps. CIII, 14.
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nous que l’Ecriture tient ce langage. Comment donc la terre produit-elle du foin pour les bêtes de somme? « C’est que Dieu a réglé que ceux qui prêchent l’Evangile, doivent vivre de l’Evangile ». Il a envoyé des prédicateurs, et leur a dit : « Mangez tout ce que l’on vous présentera, car l’ouvrier est digne de son salaire 1 ». Après leur avoir dit : « Mangez ce que l’on mettra devant vous »; de peur qu’ils ne répondent: Irons-nous donc, lorsque nous aurons faim, nous présenter à la table des hommes, nous commandez-vous cette effronterie ? Non, dit le Sauveur, ce n’est point un don qui vous sera fait, mais une récompense que vous recevrez. Une récompense de quoi? Que donnent-ils? Que reçoivent-ils ? Ils donnent le spirituel, ils reçoivent le temporel. Ils donnent de l’or et reçoivent du foin. « Car toute chair n’est que foin, tout éclat de la chair n’est que la fleur d’une herbe 2 ». Tous ces biens temporels, qui sont chez toi abondants et superflus, ne sont que le foin des animaux. Pourquoi ? Parce que ce sont des biens charnels. Ecoute à quels animaux ils servent de nourriture : «Si nous avons semé des biens spirituels, est-ce beaucoup de recueillir quelque peu, de vos biens du temps?» Voilà ce que disait l’Apôtre, ce prédicateur si laborieux, si courageux, si infatigable, qui rendait même à la terre son foin. « Pour moi, dit-il, je n’ai fait aucun usage de tout cela ». Il montre ce qu’on lui doit, sans l’accepter néanmoins, mais sans condamner ceux qui recevaient ce qui leur était dû. Ils eussent été condamnables d’accepter ce qui n’était point dû, mais non d’accepter leur récompense : bien que pour lui, il abandonne cette récompense. Qu’un homme te remette ce que tu dois, tu n’en es pas moins débiteur envers un autre; en ce cas, tu ne serais plus une terre arrosée, et produisant du foin pour les animaux. « La terre sera rassasiée de tes fruits; elle produira du foin pour les bêtes de somme ». Quant à toi, ne sois point stérile, produis du foin pour les bêtes de somme; si elles ne veulent pas de ton foin, ne sois pas stérile pour cela. Tu reçois des biens spirituels, donne dès biens temporels : on doit la solde au milicien, donne-lui sa solde, tu es l’intendant du Christ. « Qui marche à la guerre à ses propres dépens? Qui plante une vigne sans en goûter le
1. Luc, X, 7,8.— 2. Isa. XL, 6.
fruit? Qui fait paître le troupeau, sans avoir « quelque part à son lait? » Je ne vous tiens pas ce langage pour que vous en agissiez de la sorte à mon égard. S’il se trouve un milicien pour remettre sa solde à l’intendant, que l’intendant paie toujours la solde. Et pour parler avec David, ce sont des bêtes de somme; or: « Ne liez pas la bouche au boeuf qui foule le grain
1. La terre produit du foin pour les bêtes de somme » ; et comme pour expliquer cette parole, il ajoute : « Et des plantes pour le service des hommes ». De peur que tu ne comprennes point ces paroles: que « la terre produit du foin pour les bêtes de somme».
Il les explique en répétant ce qu’il a dit d’abord. Ce qu’il avait appelé « foin», il l’appelle ensuite « une herbe», et ce qu’il appelait « bêtes de somme », il l’appelle «service de l’homme ». C’est donc pour la servitude, et non pour la liberté. Que devient cette parole : « Vous êtes appelés à la liberté 2? » Mais écoute le même Apôtre: « Libre à l’égard de tous, je me suis fait le serviteur de tous, pour les gagner en plus grand nombre 3 ». A qui dit-il : «Vous êtes appelés à la liberté?» Que dit-il ensuite? « Gardez-vous seulement d’abuser de cette liberté pour vivre selon la chair? Mais assujettissez-vous les uns aux autres par la charité 4 ». Le voilà qui asservit ceux qu’il appelait tout à l’heure à la ‘liberté; toutefois ils ne sont point assujettis par condition, mais par la rédemption du Christ, non par la nécessité, mais par la charité, «Assujettissez-vous les uns aux autres par la charité » , dit saint Paul. Nous sommes serviteurs du Christ, me répondra quelqu’un, mais non de la populace, non des hommes charnels, non des faibles, Tu n’es vraiment serviteur du Christ, qu’en servant ceux dont le Christ a été serviteur. N’est-il pas dit de lui, qu’ « il a été le serviteur de plusieurs? » Le Prophète l’a dit, et on ne peut l’entendre que du Christ. Ecoutons cependant ce qu’il dit lui-même dans l’Evangile : « Quiconque veut être le plus grand, sera votre serviteur 5». Il te fait donc mon serviteur, celui qui t’a fait libre par son sang. Parlez-nous de la sorte, et vous direz vrai. Ecoute un autre passage: « Nous sommes vos serviteurs par Jésus-Christ 6 ». Aimez donc vos serviteurs, mais serviteurs dans le Christ. Qu’il nous donne
1. Deut. XXIV, 4. — 2. Gal. V, 13. — 3. I Cor. IX, 7-19. — 4. Gal, V, 13. — 5. Matth. XX, 16. — 6. II Cor. IV, 5.
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