Enarrationes in Psalmos (page 33)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

d’être de bons serviteurs. Car, de gré ou de force, il nous faut servir : et si nous servons volontairement, nous servons par charité, non par nécessité. Car cet orgueil des serviteurs se soulevait en quelque sorte à cette parole du Seigneur: « Quiconque voudra être le plus grand parmi vous sera votre serviteur ». Déjà les fils de Zébédée lui avaient demandé les premières places : l’un voulait s’asseoir à sa droite et l’autre à sa gauche, et ils faisaient demander par leur mère ce qu’ils désiraient. Sans leur refuser ces places, le Seigneur leur montra cette vallée de larmes, comme pour leur dire : Voulez-vous venir où je suis moi-même? venez par le même chemin. Qu’est-ce à dire, par le même chemin?

Par l’humilité. Je suis venu d’en haut, et c’est de si bas que je remonte : je vous ai trouvés sur la terre, et vous prétendez voler avant d’avoir pris des forces : nourrissez-vous d’abord, fortifiez-vous, et supportez votre nid. Que dit-il? Comment rappeler à l’humilité ces disciples qui recherchent déjà la grandeur ? « Pouvez-vous boire le calice que je « boirai moi-même? »

Et eux, orgueilleux jusque dans la réponse : « Nous le pouvons », dirent-ils; de même que Pierre dira plus tard : « Je vous suivrai jusqu’à la mort». Il montre du courage, mais jusqu’à ce qu’une femme dise: « Celui-ci était aussi avec eux 1 ». «Nous le pouvons », disent les deux frères. «Pouvez-vous? Nous pouvons». Quant au Christ: «Vous boirez à la vérité mon calice », bien que vous ne le puissiez maintenant : « Vous le boirez » néanmoins:

comme le Sauveur avait dit à Pierre : « Tu ne saurais me suivre » aujourd’hui; tu me suivras plus tard 2. Vous boirez à la vérité mon calice; mais quant à vous asseoir à ma droite ou à ma gauche, il ne m’appartient pas de vous le donner 3 ». Qu’est-ce à dire: « Il ne m’apparu tient pas de vous le donner ? » Il ne m’appartient pas de le donner à des orgueilleux. Or, vous êtes orgueilleux, vous à qui je m’adresse; et dès lors: « Il ne m’appartient pas de vous le donner». Mais, diront-ils, nous deviendrons humbles. Vous ne serez donc plus ce que vous êtes, et c’est à vous tels que vous êtes que j’ai parlé. Je n’ai point dit que je ne le donnerai pas aux humbles, mais bien : Je ne le donnerai pas aux superbes. Or, que l’orgueilleux devienne humble, il n’est plus ce qu’il était,

1. Matth. XXVI, 35, 69.— 2. Jean, XIII, 36. — 3. Matth. XX, 20-27.

10. Donc les prédicateurs du Verbe sont tout à la fois, selon les Ecritures, bêtes de somme, et esclaves. Dès qu’elle est arrosée, que la terre produise, « du foin pour les bêtes de somme, et des plantes pour le service des hommes ». Car le fruit désiré, c’est que l’on, puisse faire ce qui est prescrit dans 1’Evangile : « Afin qu’ils puissent vous recevoir dans les tabernacles éternels ». Vois ce que tu peux faire du foin, acheter à un prix aussi vil. « Afin qu’ils vous reçoivent dans les tabernacles éternels ». Afin qu’ils vous reçoivent où ils seront eux-mêmes. Pourquoi? « Parce que recevoir un juste, au nom du juste, c’est recevoir la récompense du juste; et recevoir un Prophète, au nom du Prophète, c’est recevoir la récompense du Prophète; et quiconque donnera un verre d’eau froide au nom d’un disciple et au moindre d’entre les miens, je vous le déclare, celui-là ne perdra point sa récompense 2». Quelle récompense ne perdra-t-il point? Ils vous recevront dans les tabernacles éternels. Qui , dès lors, ne se hâterait point? qui ne courrait avec ardeur à ces récompenses? Si vous êtes une terre, soyez arrosés du fruit des oeuvres de Dieu, et ne dites point: Il n’y a personne envers qui nous puissions agir en charité; nos prédicateurs, ces boeufs mystérieux qui foulent le grain, ces hommes qui nous servent, n’ont aucun besoin de nous. Cherche néanmoins, de peur qu’un seul n’en ait besoin; et qu’enfin; celui qui n’a aucun besoin, trouve en toi de quoi refuser. Car il accueillera toujours ta bonne volonté quand tu recevras sa paix. Car s’il ne cherche point le don,, il cherche néanmoins le fruit 3. Cherche donc, de peur que quelqu’un ne se trouve dans le besoin; et ne dis point: Je donnerai, s’il me demande. Tu attends qu’il te demande ? Peux-tu traiter le boeuf du Seigneur, comme le mendiant qui passe à ta porte? Tu donnes à ce dernier quand il te demande, ainsi qu’il est écrit : « Donne à quiconque te demande 4 ». Mais qu’est-il écrit de tout autre? « Bienheureux celui qui comprend le pauvre et l’indigent 5 ». Cherche à qui donner : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent », qui devance la prière du mendiant. Ainsi il est parmi vous des soldate du Christ, pressés par le besoin au

1. Luc, XVI, 9. — 2. Matth. XVI, 41, 42. — 3. Philipp. IV, 17. — 4. Luc, VI, 30. — 5. Ps. XL, 2.

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point de mendier. Prenez garde qu’ils ne vous jugent, avant de vous solliciter. Comment, dites-vous, m’en informer? Soyez curieux, ayez de la prévoyance ; voyez, examinez la vie de chacun, comment il subsiste, quel est son revenu : c’est là une curiosité qui n’est point répréhensible. Tu seras alors une terre, « qui produira du foin pour les bêtes de somme, et des plantes pour le service des hommes ». Sois curieux, et comprends les besoins du pauvre et de l’indigent. Voici que l’un vient à toi pour demander; préviens l’autre, afin qu’il ne demande point. De même qu’il est dit de l’un: «Donne à quiconque te demande»; il est dit de l’autre : « Que ton aumône sue dans ta main,  jusqu’à ce que tu rencontres un juste pour la lui donner ». Il faut donner, il est vrai, aux pauvres qui vous demandent, puisque Dieu ne détourne point de ces mendiants nos aumônes, et que le Christ nous dit : « Si vous faites un festin, appelez-y les aveugles, les boiteux, les malades, ceux qui n’ont point de quoi vous rendre, et Dieu vous le  rendra à la résurrection des justes 1 ». Invite-les donc, nourris-les : mange, quand ils mangent; réjouis-toi quand ils sont rassasiés, car ils se rassasient de ton pain, et toi de la justice de Dieu, Qu’on ne vienne point me dire, que le Christ a commandé de donner au serviteur de Dieu, mais pas au mendiant. Loin de là; cette maxime est impie. Donne à l’un, mais encore plus à l’autre. L’un demande, et dans la prière de celui qui demande, vous savez à qui donner; quant àl’autre, moins il demande, et plus tu dois veiller à prévenir sa demande : peut-être même, sans rien te demander aujourd’hui, te condamnera-t-il un jour. Ayez donc, mes frères, une sainte curiosité pour toutes ces indigences, et vous trouverez dans l’indigence bien des serviteurs de Dieu; il s’agit seulement de vouloir les trouver. Mais vous aimez l’excuse; comme vous êtes bien aises de dire: Nous ne savions pas; voilà pourquoi vous ne trouvez point.

11. Le Seigneur avait lui-même une bourse 2, où l’on mettait ce qui était nécessaire pour subsister; et l’on gardait de l’argent pour son usage et l’usage de ceux qui le suivaient; et il n’est pas faux de dire de lui avec l’Evangile: « Il eut faim 3 ». C’est pour toi qu’il voulut

1. Luc, XIV, 13, 14.— 2. Jean, XIII, 29.— 3. Matth. XV, 2; XXI, 18.

avoir faim, de peur que tu ne sois réduit à la faim en celui qui est devenu pauvre, de riche qu’il était, afin que nous fussions enrichis de sa pauvreté 1. Il avait donc une bourse, et il est dit de quelques saintes femmes, qu’elles le suivaient dans ses courses évangéliques, et qu’elles l’entretenaient de leur bien propre.

Ces femmes sont nommées dans l’Evangile, et il y avait avec elles l’épouse d’un certain Chuza, intendant de la maison d’Hérode

2. Vois ce qui se passait alors. Paul devait venir, ne demandant rien de semblable, et remettant toute paie aux intendants. Mais comme un grand nombre d’infirmes devaient exiger cette solde, voilà que le Christ personnifie en lui les infirmes. Paul agit-il plus généreusement que le Christ? Le Christ est plus généreux, parce qu’il est plus miséricordieux. Il voyait que Paul refuserait un jour ces soulagements, mais il ne voulut pas condamner ceux qui les exigeraient, et il donna l’exemple aux plus faibles. De même, prévoyant que plusieurs accepteraient les douleurs et iraient avec joie au martyre, qu’ils tressailliraient dans les souffrances, qu’ils seraient forts et produiraient cent pour un dans les greniers du Père céleste, mais prévoyant aussi que bien des faibles se troubleraient aux approches de la passion, il voulut, dans sa propre passion, se les identifier à lui-même, afin qu’ils ne fussent point abattus, mais qu’ils conformassent leur volonté à la volonté de Dieu; aussi dit-il: « Mon âme est triste jusqu’à la mort»; et ensuite : « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». Il parle d’abord comme l’infirme, afin de montrer à l’infirme ce qu’il doit faire : « Toutefois, ô mon père, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez 3 ». Ainsi donc, de même que dans sa passion, le Christ a voulu se revêtir de la personne des faibles, qui ne laissent point d’être ses membres; et qu’il n’a pas été dit en vain : « Vos yeux ont vu toute mes imperfections, leur nombre est consigné dans votre livre 4»; de même il est revêtu de la personne des pauvres, quand il a tenu une bourse, et a en quelque sorte exigé la solde qu’il ne demandait point, mais qu’on avait soin de lui donner. Zachée le reçoit, et en tressaille de joie 5. A qui doit profiter cette réception? Au Christ ou à Zachée? En vérité, si Zachée ne

1. II Cor. VIII, 9.— 2. Luc , VIII, 3.— 3. Matth. XXVI, 38, 39.— 4. Ps. CXXXVIII, 18. —  5. Luc, XIX, 6.

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le recevait point, le Créateur du monde n’aurait-il donc point où demeurer? Ou si Zachée ne lui donnait point à manger, serait-il dans l’indigence, celui qui avec cinq pains nourrit tant de milliers d’hommes? Recevoir donc un saint, c’est un avantage pour celui qui reçoit, et non pour celui qui est reçu. Pendant une famine Elie n’était-il pas nourri ? Un corbeau ne lui apportait-il point du pain et de la viande, la créature servant ainsi le serviteur de Dieu 1? Et pourtant ce Prophète fut envoyé chez une veuve, non pour que le soldat, mais pour que l’intendant reçût une solde.

l2. Nous le disions donc, mes frères, le Seigneur avait une bourse d’où l’on tirait pour nourrir les pauvres, et néanmoins quand il dit à Judas, qui devait le trahir: « Fais promptement ce que tu fais »; les autres, ne comprenant point ce qu’il disait, crurent qu’il lui ordonnait de préparer au pauvre quelque aumône.

Car Judas tenait l’argent, au témoignage de l’Evangile 2.Cette pensée eût-elle pu venir aux disciples, si le Seigneur n’eût eu cette coutume ? Sur ces deniers qu’on lui donnait et que l’on mettait en bourse, il y avait une part pour les pauvres, que Dieu nous apprend à ne point mépriser. Mais si tu ne méprises point ce pauvre, combien moins dois-tu mépriser ce boeuf mystérieux qui foule dans l’aire de l’Eglise? Combien moins son serviteur? S’il n’a pas besoin de nourriture, il lui faut peut-être un vêtement. S’il n’a pas besoin de vêtement, il lui faut peut-être un abri, peut-être construit-il une Eglise, ou fait-il dans la maison de Dieu quelque réparation urgente. Il attend que tu le comprennes, que tu aies l’intelligence du pauvre et de l’indigent. Mais toi, comme une terre dure, pierreuse, sans rosée, ou arrosée vainement, tu te réserves cette excuse: Je ne savais rien de cela, je l’ignorais complètement, nul ne m’en a parlé. Nul ne te l’a dit? Mais Jésus-Christ ne cesse de dire, mais le Prophète ne cesse de dire : « Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent 3 ». Tu ne vois point si la caisse de ton pasteur est vide? Mais tu vois du moins cette église qui s’élève, et où tu dois aller prier. Ne frappe-t-elle pas tes regards? A moins peut-être, mes frères, que vous ne croyiez que vos pasteurs thésaurisent : et moi, j’en connais un bon nombre qui, loin de thésauriser, n’ont pas de

1. III Rois, XVII, 6. — 2. Jean, XIII, 27-29. —  3. Ps. XL, 2.

quoi vivre tous les jours, et dont on ne soupçonne pas le besoin : et vous les trouveriez, si vous le vouliez, si vous y apportiez quelque attention, quelque vigilance, afin de donner du fruit, comme une bonne terre. J’ai dit à ce sujet tout ce que j’ai pu, et autant que j’ai pu. Je me persuade que je suis assez connu de vous, comme dit saint Paul, et que vous ne croyez point que j’aie parlé de la sorte pour attirer sur moi vos largesses. Dieu veuille que, je n’aie point parlé en vain; Dieu veuille que vous soyez une terre bien arrosée, et non une terre pierreuse comme les Juifs, qui méritèrent de recevoir la loi sur des tables de pierre; mais une terre fertile, une terre arrosée qui produit pour le laboureur. Ils donnaient la dîme, ces hommes au coeur de pierre, comme le marquaient leurs tables de pierre. Vous soupirez, et cependant rien ne sort. Si vous gémissez, soyez en travail, et si vous êtes en travail, enfantez. Pourquoi ces vains gémissements, ces gémissements stériles? Vos entrailles se déchirent, et ce qui est à l’intérieur ne paraîtra-t-il point ? « Dieu, de ses hauteurs, arrose les montagnes, et la terre sera rassasiée du fruit de ses oeuvres ». Bienheureux ceux qui écoutent ces vérités, bienheureux ceux qui les écoutent avec fruit, bienheureux ceux qui ne chantent pas en vain: « La terre sera rassasiée du fruit de vos oeuvres : c’est vous qui produisez le foin pour les bêtes de somme, et les plantes pour le service des hommes ». Pourquoi? « Afin de tirer le pain de la terre ».

Quel pain? le Christ. De quelle terre? de Pierre, de Pan!, des autres dispensateurs de la vérité. Ecoute que c’est bien une terre: « Nous avons ce trésor », dit saint Paul, « dans des vases d’argile, afin qu’on reconnaisse l’éminence de la force de Dieu 1 ». « Il est le pain descendu du ciel 2», afin d’être tiré de la terre, quand il est annoncé par la voix de ses serviteurs. La terre produit du foin, afin de tirer le pain de la terre. Quelle terre produit du foin? Les peuples pieux, les peuples fidèles. De quelle terre doit-on tirer le pain? Ce pain est le Verbe qui doit nous venir par les Apôtres, par les dispensateurs des sacrements de Dieu, pendant qu’ils vivent sur la terre, et qu’ils ont un coeur terrestre.

13. « Et le vin qui réjouit le coeur de l’homme 3 ». Que nul ici ne se promette

1. II Cor. IV, 7.— 2. Jean, VI, 41.— 3. Ps. CIII, 15.

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l’ivresse, ou plutôt que tout homme se prépare à l’ivresse. « Quelle splendeur dans votre coupe enivrante  1 ! » Nous ne disons point: Que nul ne s’enivre. Au contraire, enivrez-vous, mais voyez à quel calice. Si vous vous enivrez au splendide calice du Seigneur, cette ivresse paraîtra dans vos oeuvres, elle paraîtra dans l’amour sacré de la justice, elle paraîtra dans le ravissement de votre esprit, transporté de la terre au ciel. « Et l’huile qui parfume son visage». Je vois quel fruit produit la terre, puisqu’elle produit du foin pour les bêtes de somme. Ils ne vendent point ce qu’ils donnent, car ils ne vendent point l‘Evangile : ils donnent gratuitement ce qu’ils ont reçu gratuitement. Ils se réjouissent de vos bonnes oeuvres, parce qu’elles vous sont utiles : car ils ne recherchent point ce que vous leur donnez, mais le fruit que vous en tirez. Qu’est-ce en effet que la face embellie par l’huile? C’est la grâce de Dieu, un certain éclat qui rejaillit au dehors, comme l’a dit l’Apôtre: « L’esprit est donné à chacun pour la manifestation 2 ». Une certaine grâce qui se transmet d’un homme à un autre, et leur concilie un saint amour, prend le nom d’huile à cause de son éclat divin : et comme elle a paru dans le Christ d’une manière suréminente, tout l’univers l’embrasse d’un saint amour. Autrefois méprisé sur la terre, il est aujourd’hui adoré dans le monde entier: « Car à lui appartient l’empire, et il dominera les nations 3 ». Telle est aujourd’hui l’effusion de sa grâce, que beaucoup qui ne croient pas en lui, le bénissent, et s’excusent de ne point croire en lui, parce qu’il commande ce que l’on ne peut accomplir. Les louanges les retiennent, eux qui sévissaient avec outrage. Il a néanmoins l’amour de tous, la bénédiction de tous, parce qu’il est le Christ, ou l’oint par excellence. Car Christ signifie oint; du chrême divin est venu le nom de Christ Messie, en hébreu, signifie Christ en grec, et oint en latin. Mais le Christ oint tout son corps. Tous ceux qui viennent à lui reçoivent sa grâce, et l’huile embellit leur face.

14. « Et que le pain fortifie le coeur de l’homme 4 ». Le Prophète nous force en quelque sorte à comprendre quel est ce pain. Ce pain visible que nous mangeons ne fortifie que l’estomac, que les entrailles; il est un autre pain qui fortifie le coeur, parce qu’il

1. Ps. XXII, 5.— 2. I Cor. XII, 7.— 3. Ps. XXI, 29.— 4. Id. CIII, 16.

est le pain du coeur. Déjà plus haut, le Prophète avait dit, en parlant du pain: « Afin de tirer le pain de la terre », mais il n’avait point dit quel était ce pain. « Et le vin réjouit le coeur de l’homme ». Il semble parler ici d’un vin spirituel; car tel est le vin qui réjouit le coeur de l’homme. On pouvait croire toutefois qu’il n’est question que d’un vin ordinaire, car ceux qui en sont enivrés paraissent avoir la joie au coeur. Puissent-ils avoir une joie véritable, et non une joie querelleuse! Mais, diras-tu, quoi de plus joyeux qu’un homme ivre? Et aussi quoi de plus insensé? Quoi de plus irascible? Il est donc un vin qui réjouit le coeur de l’homme, et qui n’a pas d’autre effet, Mais ne t’imagine pas que l’on peut parler ainsi d’un vin spirituel, et non d’un pain, car le Psalmiste nous montre aussi que ce pain est spirituel encore, quand il nous dit: « Et que le pain fortifie le coeur de l’homme ». Il faut donc l’entendre du pain aussi bien que du vin, en avoir une faim intérieure, comme une soif intérieure. « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 1 ». Ce pain c’est la justice, ce vin c’est la justice: c’est la vérité, et la vérité c’est le Christ 2. « Je suis», dit-il, « le pain de la vie, descendu du ciel 3 » Et encore: « Je suis la vigne, vous les sarments 4. Et que le pain affermisse le coeur de l’homme ».

15. « Les arbres des campagnes seront rassasiés » : de cette même grâce tirée de la terre. « Les arbres des campagnes » sont la populace chez les peuples. « Et les cèdres du Liban qu’il a plantés 5 ». Les cèdres du Liban désignent les puissants du siècle, qui seront aussi rassasiés. Le pain, le vin, l’huile du Christ sont parvenus aux hommes puissants, aux nobles, aux rois; les arbres des champs sont rassasiés. Les humbles furent tout d’abord rassasiés, ensuite les cèdres du Liban, mais les cèdres que Dieu lui-même a plantés: les cèdres pieux, les âmes fidèles et religieuses, voilà ceux qu’il a plantés. Quant aux impies, ce sont aussi des cèdres du Liban; car « le Seigneur brisera ces cèdres du Liban 6 ». Le Liban est une montagne, et ces arbres sont, à la lettre, des arbres très élevés et qui vivent bien longtemps. Or, Liban veut dire blancheur, comme nous le

1. Matth. V, 6. — 2. Jean. XXV, 6. — 3. Id. VI, 41. — 4. Id. XV, 5.— 5. Ps. CIII, 56. — 6. Id. XXVIII, 5.

disent ceux qui ont parlé des étymologies. Liban signifie donc blancheur: et aujourd’hui tout paraît d’une blancheur éclatante , tout est brillant de pompes et de magnificence. Mais il y a là des cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, et ces mêmes cèdres seront rassasiés. « Car tout arbre» , dit le Sauveur, «que mon Père céleste n’a point planté, sera arraché 1. Et les cèdres du Liban qu’il a plantés».

16. « C’est là que les oiseaux font leurs nids. La maison des foulques leur sert de guide ». Où les oiseaux feront ils leurs nids? Dans les cèdres du Liban. Déjà nous savons ce que signifient les cèdres du Liban, ceux qui tiennent dans le monde un rang distingué par la noblesse de leur origine, par leurs dignités, par leurs richesses, De tels cèdres sont aussi rassasiés, ceux-là que le Seigneur a lui-même plantés.

C’est dans leurs branches que les passereaux font leurs nids. Quels passereaux ? Tous les oiseaux qui volent dans les airs sont des passereaux, mais ce nom désigne plus spécialement de petits oiseaux. Il est donc des hommes spirituels qui font leurs nids sur les cèdres du Liban; c’est-à-dire qu’il y a quelques serviteurs de Dieu qui comprennent cette parole de l’Evangile : « Laisse-là tous tes biens»;

ou: « Vends ce que tu possèdes, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel, puis viens et suis-moi 5 ».

Ce ne sont pas les grands seulement qui ont entendu cette parole, mais les petits aussi l’ont entendue, les petits ont voulu l’accomplir et devenir spirituels, renoncer au mariage, n’être point distraits par les soins des enfants, n’être assujettis à aucune demeure particulière , mais embrasser une certaine vie commune. Dès lors, qu’ont-ils abandonné, ces passereaux? Car les petits dans le monde ressemblent à des passereaux. Qu’ont-ils abandonné? Quel sacrifice considérable ont-ils pu faire? Celui-ci se donne àDieu, et laisse la chétive maison paternelle, à peine un lit et un coffre. Il se donne à Dieu néanmoins et devient passereau, il s’éprend des biens spirituels. Cela est bien, fort bien; loin de nous tout sarcasme, ne lui disons pas: Tu n’as rien laissé. Mais que celui qui laisse beaucoup ne s’enorgueillisse point, Quand Pierre suivit le Sauveur, que put-il abandonner, lui, simple pêcheur, nous le savons? Que purent quitter et André son frère, et les deux

1. Matth. XV, 13. — 2. Ps. CIII, 17. — 3. Matth. XIX, 21.

fils de Zébédée, Jacques et Jean , pêcheurs aussi 1? Et pourtant que dirent-ils ? « Voilà que nous avons tout quitté pour vous suivre 2 ». Or, le Seigneur ne lui dit point: As-tu donc oublié, ô Pierre, combien tu étais pauvre; et qu’as-tu abandonné, pour recevoir le monde entier en échange? Il quitta beaucoup, mes frères, oui beaucoup, parce qu’il ne quitta pas seulement ce qu’il avait, mais ce qu’il désirait avoir. Quel pauvre ne s’élève point par les espérances de cette vie? Qui ne cherche à grossir chaque jour ce qu’il possède? Tel est le désir qu’on sacrifie : le borner quand il s’étend à l’infini, n’est-ce donc rien quitter? Pierre a ainsi abandonné le monde entier pour recevoir le inonde entier. Ne possédant rien et néanmoins possédant tout 3, dit saint Paul. Voilà ce que font beaucoup d’autres; ce que font ceux qui ont peu, qui viennent à nous et sont des passereaux utiles. Ils paraissent peu, parce qu’ils n’ont rien de l’élévation du monde. Ils font leur nid sur les cèdres du Liban. Les cèdres du Liban sont les grands, les riches, les puissants du siècle, qui n’entendent qu’en tremblant cette parole: «Bienheureux celui qui a l’intelligence du pauvre et de l’indigent 4», qui ne voient qu’avec mépris leurs richesses, leurs maisons de campagne, ces biens superflus, vaines pompes du monde, et qui les donnent aux serviteurs de Dieu, qui donnent leurs champs, leurs jardins, qui bâtissent des églises, des monastères, y rassemblent des passereaux, lesquels peuvent ainsi construire leurs nids sur les cèdres du Liban. Qu’ils soient donc rassasiés, « ces cèdres du Liban, que le Seigneur a plantés, et où les passereaux doivent faire leurs nids». Voyez s’il n’en est pas ainsi dans tout l’univers; ce n’est point de le croire que je parle ainsi, mais bien de le voir, et déjà l’expérience m’a donné l’intelligence. Interrogez les terres les plus lointaines, vous qui tes connaissez, et voyez sur combien de cèdres du Liban les passereaux dont je vous ai parlé ont fait leur nid.

17. Toutefois, mes frères, ces passereaux, dès lors qu’ils sont devenus spirituels, ne doivent en rien envier les cèdres du Liban, quoiqu’ils fassent des nids sur leurs branches, ni croire que les cèdres aient un avantage sur eux, parce qu’ils en tirent ce qui est nécessaire à la

1. Matth. XV, 18, 21.— 2. Id. XIX, 27.— 3. II Cor. VI, 10.—  4. Ps. XI, 2.

vie. Les uns sont des passereaux, les autres des cèdres du Liban. Donc « la maison des foulques servira de guide aux passereaux ». Bien que les passereaux fassent leurs nids sur les cèdres du Liban, ces cèdres toutefois ne servent point de guide aux passereaux. Voilà que vont être rassasiés les arbres des campagnes, que seront également rassasiés les cèdres du Liban que le Seigneur a plantés, tous grands du monde, fidèles élevés en gloire. Là, c’est-à-dire parmi les cèdres du Liban, les passereaux feront leurs nids, c’est-à-dire que les cèdres étendront les branches de leurs richesses, pour recueillir les humbles, devenus spirituels. Telles sont les ressources que nous fournissent les cèdres du Liban plantés par le Seigneur; ils le font, et le font avec joie, la foi leur fait comprendre ce qu’ils font. Mais quoique les passereaux fassent leurs nids sur les cèdres du Liban, « la maison des foulques est leur guide  ». Qu’est-ce que la maison des foulques ? La foulque, ainsi que nous le savons tous, est un oiseau marin, qui vit sur la mer ou dans les étangs : difficilement ou presque jamais, elle ne fait sa demeure sur le rivage; elle recherche un lieu au milieu des eaux, la plupart du temps un rocher battu par les flots de toutes parts. Le rocher est donc l’emplacement qui convient au nid de la foulque; nulle part elle n’est plus en sûreté, plus solidement établie, que sur un rocher. Sur quel rocher ? Sur celui que la mer environne. Battu par les flots, il les brise et n’en est point brisé : tel est l’avantage des rochers en pleine mer. Combien de flots ont battu le Christ Notre-Seigneur, qui est notre rocher! Les Juifs se sont rués sur lui, ils s’y sont brisés, sans le briser lui-même. Quiconque veut imiter le Christ, doit être dans le siècle, ou plutôt dans cette mer, où il n’est point possible que la tempête ne s’agite point, de manière à ne céder à aucune bourrasque, à aucune tempête, mais à recevoir un choc, et à résister toujours. La maison de la foulque est donc tout à la fois, et basse et solide. La foulque n’habite point les lieux élevés : rien de plus solide, comme rien de plus humble que son habitation. Les passereaux font leurs nids sur les cèdres à cause des besoins de la vie : mais ils ont pour guide cette pierre battue par les flots, sans en être brisée; car ils imitent l’humilité du Christ. Que les cèdres du Liban se soulèvent dans leur colère, qu’ils causent du scandale (536) aux serviteurs de Dieu, qu’ils les secouent dans leurs branches; ceux-ci prendront leur essor: mais malheur au cèdre qui n’abrite point quelques passereaux. Ces passereaux ne feront pas naufrage, ils ne périront point; car « le nid des foulques est leur guide ».

18. Que trouvons-nous ensuite? « Les hautes montagnes sont pour les cerfs 1 ». Ces grands cerfs désignent les hommes spirituels, qui franchissent dans leur course les épines et les broussailles des forêts. « C’est Dieu»,  dit le Prophète, « qui a rendu mes pieds légers comme ceux du cerf, qui m’a établi sur les hauts lieux 2 ». Qu’ils se tiennent sur les montagnes escarpées, sur les préceptes les plus relevés du Seigneur, qu’ils en méditent les profondeurs, qu’ils se tiennent sur les hauteurs des saintes Ecritures, qu’ils acquièrent la perfection dans ses cimes audacieuses; les hauteurs sont pour les cerfs. Mais que deviendront les animaux inférieurs ? les lièvres, les hérissons? Le lièvre est un animal petit et faible, le hérisson est couvert d’épines: l’un est donc un animal timide, l’autre un animal épineux. Que signifient les épines, sinon le péché?

Quiconque tombe chaque jour dans le péché, ces péchés fussent-ils très-légers, est dès lors couvert de petites épines. S’il craint, c’est un lièvre; s’il est couvert de péchés légers, c’est un hérisson; et dès lors il ne peut se tenir ferme dans les préceptes d’une sublime perfection. Car ces hauteurs sont pour les cerfs. Ces faibles périssent-ils pour cela? Non; voici ce qui suit : « La pierre est le refuge des hérissons et des lièvres ». Car le Seigneur est un refuge pour le pauvre 3. Mettez ce rocher sur la terre, il sera le refuge des hérissons et des lièvres : mettez-le dans la mer, il sera l’asile de la foulque. Il est donc partout avantageux; il est utile sur les montagnes, qui tomberaient dans l’abîme si elles n’étaient soutenues par les rochers qui en sont la base. N’est-il pas dit à propos des montagnes : « C’est là qu’habiteront les oiseaux du ciel, qui feront entendre leurs voix du milieu des pierres 4 ? » Partout donc la pierre est pour nous un refuge, qu’on la mette soit sur les montagnes, soit dans la mer où elle est battue, mais non brisée par les flots, soit sur la terre qu’elle affermit : elle est l’asile des cerfs, l’asile des foulques, l’asile des lièvres et des hérissons. Que les lièvres se battent la poitrine,

1. Ps. CIII, 18.— 2. Id. XVII, 34.— 3. Id. IX, 10.— 4. Id. CIII, 12.

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que les hérissons confessent leurs péchés: bien qu’ils se recouvrent chaque jour de fautes légères, la pierre ne leur manquera point pour leur apprendre à dire : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1. Le rocher est le refuge des hérissons et des lièvres ».

19. « Il a fait la lune pour marquer les temps 2». La lune est l’image de l’Eglise qui, faible d’abord, grandit ensuite, puis à cause de cette vie mortelle, paraît vieillir, mais pour se rapprocher du soleil. Car il n’est point ici question de la lune qui apparaît à nos yeux, mais bien de l’Eglise, appelée ici du nom de lune; or, quand cette Eglise était obscure, quand elle n’apparaissait point encore, et n’avait aucun éclat, les hommes tombaient facilement dans la séduction; et l’on disait: Voilà l’Eglise, le Christ est là, « afin de percer de flèches les coeurs droits pendant l’obscurité de la lune 3 ». Combien est aveugle aujourd’hui, celui qui s’égare en pleine lune. « Il a fait la lune pour marquer les temps». Car l’Eglise est ici-bas dans un lieu de passage, assujettie au temps. Mais cette loi de la mort n’existera point toujours; croître et décroître passeront, la lune est faite pour marquer le temps. « Le soleil connaît son couchant », et quel est ce soleil, sinon le soleil de justice qui fera regretter aux impies, au jour du jugement, qu’il ne se soit point levé pour eux? Ils diront alors: « Nous avons donc erré loin du chemin de la vérité; la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, son soleil ne s’est point levé pour nous 4». Ce soleil se lève pour quiconque comprend le Christ. Mais le Christ se dérobe à l’intelligence de celui qui se fâche contre son frère jusqu’à la haine. « Fâchez-vous donc, mais ne péchez point 5». Car la colère de la charité, qui tend à corriger, n’est pas un péché, parce qu’elle n’est pas invétérée jusqu’à la haine. Mais si la colère se changeait en haine, le soleil alors se coucherait sur votre colère. « Or, que le soleil ne se couche point sur votre colère », a dit saint Paul 6.

20. Ne vous imaginez pas cependant, mes frères, qu’il nous faille adorer le soleil, parce que dans les saintes Ecritures, le soleil est pris quelquefois pour l’emblème du Christ . Telle a été la folie de certains hommes, qu’ils ont cru qu’en disant que le soleil est la figure du

1. Matth. VI, 12.— 2. Ps. CIII, 19.— 3. Id. X, 3.— 4. Sag. V, 6. — 5. Ps. IV, 5. — 6. Ephés. IV, 26.

Christ, on nous demandait un acte d’adoration. Adorez donc aussi la pierre qui est un emblème du Christ 1. «Il a été conduit à la mort comme une brebis 2»; adorez donc aussi la brebis. « Il a vaincu, ce lion de la tribu de Juda  3»; adorez donc le lion qui est l’emblème du Christ. Voyez combien sont nombreux les symboles du Christ. Tout cela c’est le Christ en figure, mais non dans le sens propre. Qu’est donc le Christ à proprement parler? «Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu ». Voilà ce qu’était le Christ à proprement parler, et par qui tu as été fait. Veux-tu savoir ce qu’était en propre le Christ par qui tu as été refait? « Et le Verbe s’est fait chair, et il a habité parmi nous 4 ». Tout le reste n’est que figures. Comprends donc, sois à la hauteur des Ecritures, et quand l’on met sous tes yeux quelques figures, que ton intelligence s’élève plus haut.

21. Mais ce soleil, disons-le en toute sécurité, ce soleil de justice ne se lève point pour les impies, et ce n’est pas sans raison, quand même ils le voudraient. Car la Sagesse a dit : « Les méchants me chercheront et ne me trouveront point». Ils la chercheront donc, mais sans la trouver, et pourquoi? « Parce  qu’ils haïssent la sagesse ». C’est la Sagesse elle-même qui nous parle et qui nous dit: « Les méchants me chercheront et ne me trouveront point, parce qu’ils haïssent la sagesse 5». Pourquoi la chercher, s’ils la haïssent? Ils la cherchent, non pour lui obéir, mais pour s’en prévaloir; ils la cherchent eu paroles, et la fuient dans leurs moeurs. « Car l’Esprit-Saint qui donne la science, fuit le déguisement, et se retire des pensées qui « sont sans intelligence 6 ». Ce soleil se lève donc sur les bons, mais non suries méchants. Qu’est-il dit au contraire du soleil qui luit à nos yeux? « Que Dieu le fait lever sur les bons comme sur les méchants 7 ». Notre psaume dès lors nous donne je ne sais quel sens mystérieux, à propos du soleil de justice, car nous voyons aussi bien dans toutes les créatures s’accomplir même visiblement, ce qui nous est dit ici : « Le soleil connaît son coucher ». Qu’est-ce à dire qu’ « il connaît son coucher? » Le Christ connaît ce qu’il doit souffrir, car son coucher c’est sa passion. Mais ce soleil se couche-t-il donc pour ne plus se lever? « Celui qui

1. I Cor. X, 4. — 2. Isa. LIII, 7.— 3. Apoc. V, 5. — 4.  Jean, I, 1, 14. — 5. Prov. I, 28, 29. — 6. Sag. I, 5. — 7. Matth. V, 45.

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dort ne doit-il donc point s’éveiller 1? » Ne dit il pas lui-même qu’ « il a dormi tout troublé ? » Et qu’est-il dit de lui? « O Dieu, élevez-vous par-dessus les cieux 2 ». Donc « le soleil a connu son coucher ». Mais qu’est-ce à dire, « l’a connu? » Il lui a plu, il lui a été agréable. Comment prouver qu’il a connu ce coucher, et qu’il lui a plu? Qu’y a-t-il que Dieu ne connaisse? Et pourtant, au dernier jour, il doit dire à quelques-uns: « Je ne vous connais point 3 ». De même alors que dans ce dernier cas: «Je ne vous connais point», signifie vous ne me plaisez point, et non, vous m’êtes inconnus; de même ici,  «connaître son coucher », c’est y mettre ses complaisances; s’il n’eût en effet agréé sa passion, comment eût-il pu l’endurer? Un homme n’est point ce divin soleil, et voilà pourquoi il souffre, quand même il ne voudrait pas souffrir. Mais le Christ ne souffrirait point, s’il ne lui plaisait de souffrir, c’est-à-dire qu’il ne se fût point couché, s’il n’eût d’abord connu son couchant. C’est ce qu’il dit lui-même: « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir de la reprendre; nul ne m’ôte la vie, mais je la donne de moi-même 4 ». Le soleil donc « connaît son coucher ».

22. Et après le coucher du soleil, après la passion du Seigneur, qu’est-il arrivé? Je ne sais quelles ténèbres couvrirent les Apôtres, leur espérance vint à faillir, eux qui avaient vu tout d’abord en lui un grand personnage, le Rédempteur des hommes. Pourquoi? Parce que « Nous avez répandu les ténèbres 5, et la  nuit s’est faite; c’est là que passeront toutes les bêtes des forêts. Les lionceaux rugissent après leur proie, ils demandent à Dieu leur nourriture 6». Que devons-nous comprendre par ces lionceaux, sinon les esprits de malice 7? Que faut-il comprendre, sinon les mauvais esprits, ces esprits qui se repaissent des erreurs des hommes? Car il y a parmi les démons des princes, et d’autres qui sont méprisables. Ces démons cherchent à séduire les âmes, mais là seulement où le soleil ne s’est point levé, où règnent encore les ténèbres. Et c’est dans ces ténèbres que les lionceaux cherchent des proies à dévorer. Or, qu’est-il dit à propos du premier de ces lions, du chef de ces lionceaux? « Ne savez-vous pas que le diable votre ennemi tourne autour de vous,

1. Ps. XL, 9.— 2. Id. LVI, 5, 6.— 3. Matth. VII, 23.— 4. Jean, X, 18. — 5. Ces verset, sont expliqués dans le discours sur le Ps. C, n. 12, 13. — 6. Ps. CIII, 20, 21 — 7. Ephés. VI, 12.

comme le lion qui rugit et cherche quelqu’un à dévorer 1?» C’est donc à Dieu qu’ils demandent leur proie, car nul ne peut être tenté par le diable, sans la permission de Dieu. Job, dans sa sainteté, était en présence du diable, et néanmoins il en était bien éloigné; il était présent aux yeux du démon, mais bien éloigné de sa puissance. Or, comment eût-il osé le tenter dans sa chair, ou dans ses biens, s’il n’en eût reçu le pouvoir? Pourquoi ce pouvoir lui est-il donné? Pour la condamnation des méchants, et pour l’épreuve des justes. En tout cela Dieu agit avec justice: et le diable n’a de pouvoir ni sur un homme, ni sur rien de ce qui lui appartient, s’il ne lui est accordé par celui qui a le grand, le souverain pouvoir. C’est ainsi que ni le diable, ni aucun homme n’ont de pouvoir sur un autre, s’il ne leur vient d’en haut. Le juge des vivants et des morts comparaissait devant un homme qui le jugeait; et cet homme voyant le Christ à son tribunal, s’en enorgueillit, et lui dit: « Ne savez-vous donc pas que j’ai le pouvoir de vous faire mourir ou de vous renvoyer? » Mais le Christ venant pour instruire celui-là même qui le jugeait, lui répondit : « Vous n’auriez sur moi aucun pouvoir, s’il ne vous était donné d’en haut 2 ». Ni l’homme donc, ni le diable, ni aucun démon, ne peuvent nous nuire s’ils n’en ont le pouvoir: mais ils ne nuisent point à ceux qui s’avancent dans la piété. Ils sont donc pour les méchants, ce que la flamme est pour le foin, et pour les bons, ce que le feu est pour l’or. Judas fut consumé comme le foin, Job éprouvé comme l’or. « Vous avez répandu les ténèbres, et la nuit s’est formée; c’est là que passeront les bêtes de la forêt». Ici nous donnons aux bêtes de la forêt un sens différent de celui que nous avons donné; c’est que l’on donne aux mêmes noms des significations différentes;

de même que le Seigneur est tout à la fois un agneau et un lion. Et pourtant quelle différence entre le lion et l’agneau ! Mais quel agneau ? Un agneau qui triomphe du loup, qui triomphe du lion. C’est lui qui est la pierre, lui le pasteur, lui la porte. Le pasteur entre par la porte, et dit : « Je suis le bon pasteur »; et encore: « Je suis la porte 3 ». Or, cette dénomination de lion, désigne Notre-Seigneur, car: « Le lion de la tribu de Juda a vaincu 4 », et aussi le

1. I Pierre, V 8. — 2. Jean, XIX, 10, 11. — 3. Id. X, 7, 11. — 4. Apoc. V, 5.

diable; car: « Tu marcheras sur le lion et sur le dragon 1 ». Apprenez donc, mes frères, comment il faut entendre ces expressions figuratives, et toutefois ne vous imaginez pas que quand vous entendez que la pierre signifie le Christ 2, toute pierre doit s’entendre du Christ. Elle a tantôt un sens, tantôt un autre sens il en est de ceci comme d’une lettre, la place qu’elle occupe nous en indique la force. En voyant la première lettre dans l’expression Dieu, situ crois q u’elle ne peut avoir que cette signification, il faudra donc l’effacer de l’expression diable; car c’est la même lettre qui commence le nom de diable, et celui de Dieu; et toutefois rien n’est plus opposé que Dieu et diable. Comprend dès lors combien il serait étranger aux usages divins et humains, celui qui dirait que le signe D ne doit point commencer le mot diable. Pourquoi? lui direz-vous: parce que j’ai vu cette lettre dans le mot Dieu, vous répondra-t-il. Un tel homme vous ferait- sourire, mais vous dédaigneriez de lui rendre aucunement raison. Gardez-vous donc de tout sentiment puéril, quand il s’agit de choses divines, et parce que j’ai entendu par les bêtes des forêts, les Gentils, que j’entends maintenant les démons, les anges prévaricateurs, qu’on ne s’imagine pas que je sois en contradiction avec moi-même. Ce sont là des figures, que l’on explique selon les circonstances, et selon la place qu’elles occupent. « C’est là que passeront les bêtes des forêts ». Où? Dans cette nuit que le Seigneur a répandue, parce que « le soleil a connu son coucher. Les lionceaux rugissent après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture ». C’est donc avec raison que le Seigneur, touchant à sa dernière heure, ce même soleil de justice qui connaissait son couchant, dit à ses disciples, aux approches des ténèbres, et quand le lion allait rôder autour d’eux, cherchant à en dévorer quelques-uns, mais sans pouvoir dévorer personne qu’il ne l’ait demandé: « Cette nuit, Satan a demandé à vous cribler comme le froment, et moi, Pierre, j’ai prié pour toi, afin que ta foi ne connaisse point la défaillance 3». Or, quand Pierre jusqu’à trois fois reniait son maître 4, n’était-il point déjà entre les dents de ce lion?

« Les lionceaux rugissent après leur proie, demandant à Dieu leur nourriture ».

1. Ps. XC, 13. — 2. I Cor. X, 4. — 3. Luc, XXII, 31, 32. — 4. Matth. XXVI, 70 - 74.

23. « Le soleil s’est levé 1 ».Celui qui a dit: « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir encore de la reprendre, a connu son couchant 2 », et a donné sa vie: « Le soleil s’est levé », et il l’a reprise. « Le soleil s’est levé», parce que le soleil s’était couché, mais le soleil ne s’est pas éteint. La nuit dure encore pour ceux qui ne connaissent pas le Christ; le soleil n’est pas encore levé pour eux. Qu’ils se pressent, qu’ils comprennent, afin de n’être point la proie du lion rugissant. Car les lionceaux n’attaquent point ceux qui ont reçu la lumière de ce soleil Aussi nous lisons ensuite : « Le soleil s’est levé, et ils se sont rassemblés, et ils s’étendront dans leurs tanières ». A mesure que le soleil se lève pour se manifester au monde entier, et faire glorifier le Christ dans l’univers, on voit que les lionceaux se rassemblent, que ces démons cessent de persécuter l’Eglise, eux qui agissaient dans les enfants de l’infidélité, les stimulant à persécuter la maison de Dieu. Car il est dit que «le prince des puissances de « l’air agit maintenant suries enfants de l’incrédulité 3». Aujourd’hui que nul d’entre eux n’ose persécuter l’Eglise, « le soleil s’est couché, et ils se sont rassemblés». Où sont-ils?

« Ils s’étendront dans leurs tanières»; leurs tanières sont les coeurs des infidèles. Combien en est-il qui portent ces lions couchés dans leurs âmes ! Ils n’en sortent plus, ils ne se ruent plus sur cette Jérusalem dans son pèlerinage terrestre. Pourquoi ne le font-ils plus? C’est que « le soleil s’est levé », et qu’il brille dans l’univers entier.

24. Vois donc ce qui suit: « Depuis que le soleil s’est levé, que les lions sont rassemblés, qu’ils sont étendus dans leurs tanières », que fais-tu, ô homme de Dieu? Que fais-tu, ô Eglise de Dieu? Que fais-tu, ô corps du Christ, dont la tête est au ciel? Que fais-tu, ô homme, ô unité du Christ? « L’homme sort pour son travail 4 ». Que cet homme donc s’applique aux bonnes oeuvres dans la paix, dans la sécurité de l’Eglise, qu’il s’y applique jusqu’à la fin. Il se fera parfois un certain obscurcissement, il y aura certains chocs, mais au soir, c’est-à-dire à la fin des temps: mais aujourd’hui l’Eglise travaille dans la paix et dans la tranquillité, parce que « l’homme s’en ira à son travail, et à son labeur jusqu’au soir ».

1. Ps. CIII, 22. — 2. Jean, X, 18.— 3. Ephés, II, 2.— 4. Ps. CIII, 23.

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25. « Combien sont grandes vos oeuvres, ô mon Dieu 1 ».

Oui vraiment grandes, vraiment élevées. Où donc vos oeuvres sont-elles devenues si grandes? Où Dieu s’est-il arrêté, s’est-il assis, pour accomplir ses oeuvres? En quel lieu les a-t-il faites? D’où sont émanées tout d’abord de si grandes merveilles?

A prendre ces paroles à la lettre, d’où vient toute créature réglée, toute créature qui marche dans l’ordre, qui a sa beauté dans l’ordre, se lève dans l’ordre, se couche dans l’ordre, mesure le temps avec ordre? Quant à l’Eglise, d’où viennent ses agrandissements, ses progrès, sa perfection? Quelle immortalité Dieu lui a-t-il réservée? Par quels éloges peut-on la relever? par quels mystères la signaler? Sous quels symboles la voiler? Par quelle prédication la révéler? Où Dieu a-t-il fait toutes ces merveilles? Oui, je vois de grandes oeuvres. « Que vos oeuvres sont admirables, Seigneur mon Dieu ! » Je cherche en quel lieu Dieu les a faites, et je n’aperçois aucun lieu. Mais j’écoute ce qui suit : « Vous avez tout fait dans la sagesse ». Donc vous avez tout fait dans le Christ. Ce Christ méprisé, souffleté, couvert de crachats; ce Christ couronné d’épines, ce crucifié, c’est en lui que vous avez tout fait. J’entends, Seigneur, je comprends ce que vous avez fait annoncer aux hommes par votre infatigable soldat, ce que vous avez fait prêcher aux Gentils par votre saint prédicateur, que le Christ est la vertu de Dieu, la sagesse de Dieu. Que les Juifs se raillent d’un Christ crucifié, qui est pour eux un scandale; que les païens se moquent d’un Christ crucifié, qui est pour eux une folie : « Pour nous, nous prêchons Jésus-Christ crucifié , scandale pour les Juifs , folie pour les Gentils , mais la force de Dieu , la sagesse de Dieu pour

1. Ps. CIII, 21.

ceux qui sont appelés, qu’ils soient Juifs ou Gentils 1. Vous avez fait tout dans votre sagesse »

26. « La terre a été remplie de vos créatures ». C’est des créatures du Christ que la terre est remplie. Et comment? Comme nous le voyons. Quelle créature ne vient pas du Père par son Fils? Tout ce qui marche ou qui rampe sur la terre, tout ce qui nage dans les eaux, tout ce qui vole dans l’air, tout ce qui tourne dans le ciel, et à plus forte raison sur la terre, le monde entier est créature de Dieu. Mais le Prophète semble parler ici de je ne sais quelle créature nouvelle, dont l’Apôtre a dit : « Si donc quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature, le passé n’est plus; tout est devenu nouveau, et tout vient de Dieu 2 ». Quiconque a embrassé la foi du Christ, et s’est dépouillé du vieil homme, pour revêtir l’homme nouveau, celui-là est une créature nouvelle 3. « Vos créatures couvrent la terre ». Le Christ n’a été crucifié qu’en un seul lieu du monde, ce grain de froment n’est tombé que dans un petit coin de la terre pour y mourir; mais il a porté un grand fruit. Vous étiez seul, Seigneur Jésus, quand vous passiez ici-bas; j’entends dans un autre psaume votre voix qui s’écrie : « Me voilà seul, jusqu’à ce que je sois passé 4 »; vous étiez donc seul, quand vous connaissiez votre couchant; mais du couchant ‘vous avez passé au levant. Oui, vous vous êtes levé, vous avez resplendi, vous avez été élevé en gloire, en vous élevant au ciel, et voilà que « la terre est remplie de vos créatures ». Notre psaume n’est point terminé, mes frères, nous en réservons quelque peu pour dimanche, au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ.

1. I Cor. I, 23, 24. —  2. II Cor. V, 17, 18. — 3. Ephés. IV, 22, 21. — 4. Ps. CXL, 10.

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QUATRIEME DISCOURS SUR LE PSAUME CIII.

QUATRIÈME SERMON. — QUATRIÈME PARTIE DU PSAUME.

LE MONDE INVISIBLE DANS LE MONDE VISIBLE.

Dieu a tout fait avec une sagesse que plusieurs créatures ne peuvent comprendre, que nous ne pouvons méconnaître sans crime et qui serait notre flambeau si nous la cherchions sincèrement ; cette sagesse est le Verbe de Dieu. Dans ces créatures qui remplissent la terre, arrêtons-nous à l’homme nouveau, qui renonce au passé pour s’occuper uniquement de l’avenir mais pour arriver à cet avenir, il faut passer la mer dont l’eau stérile et amère renferme des reptiles grands et petits ; et nous la passerons dans les vaisseaux ou les Eglises que dirige le Christ. Il y a toutefois dans cette mer le dragon qui a empoisonné le genre humain à sa source, et don-t nous devons observer la tête ou repousser les premières suggestions, ce que nous ne pouvons faire que par Jésus-Christ notre vraie lumière. Job en observant cette tête, lui ferma son coeur et ne pécha point en paroles : s’il désire un arbitre, c’est la médiation du Christ. Le pouvoir du dragon est grand, mais il est le jouet des anges qui nous protégent contre lui; il est tombé et ne peut rien que Dieu ne permette. Prenons alors Jésus-Christ pour chef. Dieu donne le pain à toute créature; notre pain c’est le Christ; celui du dragon, c’est nous, si nous sommes éloignés du Christ., si nous devenons terre par nos goûts terrestres. Mais cette nourriture, Dieu doit la donner aux animaux, et au démon qui ne peut toucher à personne, si Dieu ne l’autorise. Cette main que Dieu ouvre pour nous rassasier de ses dons, c’est le Christ ; qu’il se détourne et nous sommes dans le. trouble ; et il se détourne quand nous présumons de nous-mêmes. Il nous retire notre esprit ou nos pensées humaines, et nous envoie le sien qui fait de nous des créatures nouvelles. Alors il se complaît dans ses oeuvres et nous fait travailler avec crainte ; les coeurs les plus impies s’embrasent d’amour quand il les touche. Cette discussion dont il est parlé à la fin, c’est la discussion de notre conscience, et dès lors notre confession. Alors les pécheurs disparaîtront de la terre, c‘est-à-dire que les hommes cesseront d’être pécheurs.

1. Votre charité ne l’a point oublié: sans doute il n’y a qu’une seule parole de Dieu répandue dans toutes les Ecritures, et dans toutes les bouches des saints, qu’un seul Verbe qui retentit. Ce Verbe étant au commencement en Dieu 1, n’a là aucune syllabe, puisqu’il n’est point soumis au temps; mais il n’y a rien d’étonnant que pour se proportionner à notre faiblesse, il s’abaisse jusqu’à nos particules et nos syllabes, puisqu’il s’est abaissé jusqu’à se revêtir de notre chair si fragile. Déjà nous avons fait sur notre psaume plusieurs discours, et pour apercevoir les figures qui n’y sont voilées que pour se découvrir àceux qui frappent, il nous a fallu pendant quelques jours des heures assez longues pour les lire, les signaler, en expliquer les symboles, les exposer, les développer, les montrer en un mot. Votre charité, dis-je, n’a point oublié qu’hier nous n’avons pu terminer notre psaume, et que nous l’avons remis pour aujourd’hui. Dieu nous a donné du temps pour acquitter notre dette : il m’a donné le moyen d’y satisfaire, à moi qui suis débiteur, et de vous mettre en repos, vous qui êtes mes créanciers : puisse-t-il nous suggérer le bien

1. Jean, I, 1.

que nous vous devons rendre, lui qui ne nous a pas rendu le mal que nous méritions!

2. Il vous souvient sans doute, mes frères, et c’est un doux souvenir pour vous, que toutes les fibres de notre coeur ont chanté avec le psaume: « Combien vos oeuvres sont admirables, ô mon Dieu! Vous avez tout fait dans votre sagesse; la terre est remplie de vos créatures ». Tout ce que Dieu a fait, est fait avec sagesse, fait dans la sagesse. Tout ce qui connaît la sagesse, et tout ce qui ne la connaît point, et qui est néanmoins créé par Dieu, est tait dans la sagesse, fait par la sagesse. Connaître la sagesse, c’est avoir la sagesse pour flambeau; ne pas la connaître, c’est avoir la sagesse pour créatrice, et demeurer dans la folie: et avoir la sagesse pour lumière, c’est l’avoir encore pour créatrice, mais elle peut être notre créatrice, et non pas notre lumière. Il en est beaucoup parmi les hommes qui ont part à la sagesse, et que l’on nomme sages, comme il en est beaucoup qui l’ignorent, qu’on appelle insensés. Ce nom de fous est une marque de mépris, parce que s’ils étudiaient la sagesse, s’ils la demandaient, s’ils la cherchaient, s’ils frappaient à la porte,

1. Ps. CIII, 24.

542

ils pourraient avoir part à ses lumières, qui se dérobent à la négligence, et non à la nature. Il est d’autres créatures que la sagesse ne saurait éclairer, telles que les bêtes et les animaux, les arbres, qui n’ont pas même le sentiment. Mais pour être privées des lumières de la sagesse, en sont-elles moins créées dans la sagesse, et par la sagesse? Dieu donc n’attend aucune intelligence du cheval et du mulet mais il dit aux hommes: « Ne soyez point comme le cheval et le mulet, qui n’ont point d’intelligence 1». Ce qui est naturel dans le cheval devient criminel dans l’homme. Voici donc ce que dit le Seigneur : Je n’exige point la lumière de ma sagesse dans les créatures que je n’ai point faites à mon image; mais je l’exige dans celles que j’ai faites ainsi, et leur demande l’usage des dons que j’ai départis. Donc en rendant à Dieu ce qui est de Dieu, et à César ce qui est de César 2; c’est-à-dire en reportant à César sa monnaie, et à Dieu ce qui est à Dieu, les hommes élèvent leur esprit, non point jusqu’à eux-mêmes, mais jusqu’à Dieu leur créateur, jusqu’à cette lumière d’où ils viennent, jusqu’à ce foyer spirituel qui les embrase , loin duquel ils sont glacés, loin duquel encore ils ne sont que ténèbres, où ils retrouvent la lumière dès qu’ils s’en approchent; et comme ils ont dit pieusement : « C’est vous, Seigneur, qui faites luire mon flambeau, vous dissiperez mes ténèbres, ô mon Dieu 3 » ; les ténèbres de leur folie terrestre se dissipent, et voilà qu’ils ouvrent la bouche, qu’ils respirent, et qu’ils élèvent avec confiance les yeux du coeur, que la pensée leur découvre le monde entier, la terre, la mer et le ciel, qu’ils voient dans toutes ces créatures une admirable disposition, un cours parfaitement régulier, chaque créature distincte dans son genre, se reproduire par ses germes , renaître successivement, durer un temps marqué, et alors ils admirent dans ses oeuvres le divin ouvrier, de manière que l’artiste divin les voit eux-mêmes avec complaisance au milieu de ses oeuvres. Alors sous le poids de leur joie, de cette joie incomparable, ils s’écrient: «Que vos oeuvres sont admirables, ô mon Dieu! Vous avez fait tout avec sagesse ». Où est cette sagesse dans laquelle vous avez tout fait?

Par quel sens l’atteindre? par quel oeil la découvrir? Avec quel empressement la chercher ?

1. Ps. XXXI, 9. — 2. Matth. XXII, 21. — 3. Ps.XVII, 29.

Par quel mérite la posséder? Quel autre croyez-vous, sinon la grâce? Celui qui nous a fait don de l’existence, nous a aussi fait don de la bonté. Il donne aux uns de se convertir, car avant leur conversion, quand ils marchaient encore dans les chemins de l’erreur, ne les a-t-il point cherché? N’est-il point descendu? Le Verbe ne s’est-il pas fait chair, afin d’habiter parmi nous 1? N’a-t-il pas allumé la lampe de sa chair, lorsqu’il était à la croix, pour chercher la dragme perdue 2?  Il l’a cherchée, et l’a retrouvée au milieu des applaudissements de ses voisins, c’est-à-dire de toute créature spirituelle qui s’approche de Dieu. La dragme a été retrouvée aux applaudissements des voisins, et l’âme humaine rachetée aux applaudissements des anges. Qu’elle tressaille donc, cette âme retrouvée, et qu’elle dise : « Combien vos oeuvres sont admirables, ô mon Dieu! vous avez tout fait dans votre sagesse ».

3. « La terre est remplie de vos créatures ». De quelles créatures est remplie la terre? Les arbres et les arbrisseaux, les troupeaux et les bêtes sauvages, le genre humain tout entier, voilà ce qui remplit la terre, créature de Dieu elle-même. Nous le voyons, nous le savons, nous le lisons, nous le reconnaissons, nous en louons Dieu, nous prêchons sa gloire, et nos louanges sont bien en arrière des jubilations de nos coeurs, à la vue de ces merveilles. Mais arrêtons-nous de préférence à cette créature, dont l’Apôtre a dit : « Si quelqu’un est à Jésus-Christ, c’est une nouvelle créature; le passé n’est plus, tout est devenu nouveau 3 ». Quel est ce passé qui n’est plus? Chez les Gentils toute idolâtrie, chez les Juifs tout asservissement à la loi, les anciens sacrifices, ombres du sacrifice nouveau. Le vieil homme abondait, alors est venu celui qui devait renouveler son oeuvre, il est venu jeter son argent à la refonte, y graver son effigie, et nous voyons la terre remplie de chrétiens qui croient en Dieu, qui ont en horreur leurs anciennes impuretés, leur idolâtrie, qui renoncent aux espérances du passé pour espérer une vie à venir; ces biens ne se réalisent point encore, nous les tenons néanmoins en espérance, et cette espérance nous fait chanter et dire : « La terre est remplie de vos créatures ». Ce n’est point encore là le chant de la patrie, ni de ce

1. Jean, I, 14. — 2. Luc, XV, 8. — 3. II Cor. V, 17.

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repos qui nous est promis alors que seront affermies les portes de Jérusalem 1. Mais dans notre pèlerinage, à la vue de ce monde entier, de ces hommes qui de toutes parts accourent embrasser la foi, qui craignent l’enfer, qui méprisent la mort, qui aspirent à la vie éternelle, qui dédaignent celle-ci, transportés de joie à la vue d’un tel spectacle, nous chantons: « O Dieu, la terre est remplie de vos créatures ».

4. Cette vie, toutefois, est encore battue par les flots des tentations, elle est troublée par les tempêtes et par les orages de la tribulation et de l’orgueil; telle est néanmoins la voie. Que la mer nous menace, que ses flots s’amoncèlent, que ses tempêtes grondent, c’est là qu’il faut aller ; nous avons pour naviguer le bois sacré : « La terre est remplie de vos créatures ». Nous ne sommes point encore, il est vrai, à la terre des vivants, celle-ci est encore la terre où l’on meurt ; mais nous crions et nous disons : « Vous êtes mon espérance, vous êtes mon héritage dans la terre des vivants 2 ». Mon espérance dans la terre de la mort, mon héritage dans la terre des vivants. Telle est la terre remplie de la créature de Dieu. Celui-ci qui est sur la terre de la mort, et pas encore dans la terre des vivants, par où va-t-il passer? Ecoute ce qui suit : « Voilà la grande mer qui s’étend au loin, là se meuvent des reptiles sans nombre, des animaux grands et petits 3 ». La mer a un son effrayant : « Là se meuvent des reptiles innombrables ».  Les piéges se glissent de toutes parts ici-bas, les imprudents y sont pris. Qui peut énumérer toutes les tentations qui se glissent partout? Elles se glissent; mais veille à n’être pas enlacé. Veillons sur le bois sacré, et alors nous sommes en sûreté, et sur les ondes et au milieu des flots: que le Christ ne dorme point, que notre foi ne dorme point; si le Christ dort, éveillons-le, et il commandera aux vents, et la mer s’apaisera 4; cette voie aura un terme qui nous donnera la joie de la patrie. « Là se meuvent des reptiles sans nombre, grands et petits ». Sur cette mer si formidable, je vois encore des incrédules; je les trouve dans les eaux stériles et amères, les uns grands, les autres petits. Nous voyons cela. Il est encore dans cette vie bien des petits qui n’ont

1. Ps. CXLVII, 13. — 2. Id. CXLI, 6. — 3. Id. CIII, 25. — 4. Matth. VIII, 24-26.

pas encore embrassé la foi, beaucoup de grands du monde ne croient point encore ; il y a dans cette mer « de grands et de petits animaux » : ils haïssent l’Eglise, le nom de Jésus-Christ leur pèse; ils ne nous outragent point, parce que la loi ne le permet pas; leur cruauté, n’osant éclater, se renferme dans leurs coeurs. Tous ceux, en effet, petits ou grands, qui voient avec douleur les temples fermés, les autels renversés, les idoles brisées, les lois qui défendent comme un crime capital de sacrifier aux idoles, tous ceux qui en sont affligés sont encore dans la mer. Mais nous, par où donc pourrons-nous aller à la patrie? En traversant la mer, mais appuyés sur le bois. Ne crains aucun danger, le bois qui te porte soutient le monde entier. Redoublez donc d’attention : « Cette mer est vaste et s’étend au loin, là se meuvent des reptiles sans nombre, grands et petits ». Mais rassure-toi , bannis toute crainte , soupire après la patrie, et sache que tu es dans l’exil.

5. « C’est là que passeront les navires  1». Voyez, sur cette mer effrayante, des vaisseaux qui se promènent sans être submergés. Dans ces vaisseaux, nous voyons les Eglises. Elles traversent et les tempêtes et les orages des tentations, et les flots du monde, au milieu des petits et des grands animaux. Le Christ est là pour les diriger avec le bois de sa croix. « C’est là que passeront les navires ». Que ces navires ne craignent point, qu’ils ne considèrent point la mer qu’ils traversent, mais le pilote qui les conduit. « C’est là que passeront les navires ». Or, quelle traversée peut être fâcheuse, quand on sent que le Christ est le pilote? Ils passeront donc en sécurité, ils passeront avec persévérance, ils arriveront au port, et seront conduits sur la terre du repos.

6. Mais il y a dans cette mer quelque chose de plus redoutable que ces animaux grands

et petits. Qu’est-ce donc? Ecoutons le psaume: « Là est ce dragon que vous avez formé, pour  être un jouet 2 ». Il y a donc là des reptiles sans nombre, des animaux grands et petits, des navires qui passent et qui ne craindront ni les reptiles sans nombre, ni les animaux grands et petits, ni même le dragon qui est là, et « que Dieu a formé pour être un jouet ». Il y a ici un grand mystère, et néanmoins vous

1. Ps. CIII, 26.— 2. Ibid.

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connaissez ce que je vais vous en dire. Vous connaissez ce dragon ennemi de l’Eglise; sans l’avoir vu des yeux de la chair, vous l’avez vu des yeux de la foi. C’est lui qui est encore appelé lion, et dont 1 Ecriture nous a dit: «Vous foulerez aux pieds le lion et le dragon 1». Sois toi-même soumis à ta tête, et tiens ton corps en servitude, que les membres se tiennent unis à leur chef, afin d’en être véritablement les membres. Il est dit d’Eve, la première femme, que ce dragon la séduisit, en lui donnant un conseil de mort, en se glissant comme un serpent dans son coeur, par ses persuasions malignes. Alors arriva ce que nous savons, ce que nous fîmes là nous-mêmes, ce que nous déplorons. Dans ces deux premières tiges était le genre humain tout entier, De là vient cette source de mort; de là ces dettes, ces fautes chez les enfants. « Qui donc est pur en votre présence », dit l’Ecriture? « pas même l’enfant qui n’a vécu sur la terre qu’un seul jour 2 ». De ce premier péché vient la transmission du péché, la transmission de la mort. Car vous savez ce qui a été dit à la femme, ou mieux au serpent, lorsque Dieu entendit le péché du premier homme. « Elle observera ta tête et tu « observeras son talon 3 ». Il y a ici un grand mystère, une figure de l’Eglise à venir, tirée du flanc de son époux, et de son époux endormi. Car Adam était la figure de l’Adam futur, ainsi que l’a dit l’Apôtre : « Cet Adam figurait l’Adam à venir  4». En lui, nous voyons une image de ce qui devait arriver, puisque l’Eglise a été formée du côté du Christ qui dormait sur la croix. C’est du flanc du crucifié, ouvert par une lance 5, qu’ont découlé les sacrements de l’Eglise. Qu’est-il donc dit à l’Eglise? Ecoutez bien, mes frères, comprenez, et tenez-vous en garde : « Elle observera ta tête, et tu observeras son talon ». O Eglise, observe donc la tête du serpent. Qu’est-ce que la tête du serpent? La première suggestion du péché. Te vient-il à l’esprit quelque désir du mal? N’y arrête point ta pensée, n’y consens point. Une telle suggestion est la tête du serpent; brise cette tête, et tu échapperas aux autres mouvements. Qu’est-ce à dire, brise la tête? Dédaigne ses suggestions. Mais c’est un gain qu’il me suggère, il y a là beaucoup à gagner,

1. Ps. XC, 13.— 2. Job, XIV, 4, 5.— 3. Gen III, 15.—  4. Rom. V, 14. — 5. Jean, XIX, 34.

beaucoup d’or; telle fraude t’enrichira. C’est la tête du serpent, brise-la. Qu’est-ce à dire, brise-la? Dédaigne ce qu’il te suggère. Mais il me propose un grand trésor. Et que sert à l’homme de gagner le monde entier, s’il vient à perdre son âme 1. Périsse le gain du monde, plutôt que mon âme. Parler ainsi, c’est observer la tête du serpent, et l’écraser. Mais le diable observe aussi ton talon. Qu’est-ce à dire qu’il observe ton talon? Quand tu abandonnes le chemin de Dieu. Le quitter, c’est tomber; tomber, c’est être au pouvoir du diable. Pour ne point tomber, n’abandonne pas le chemin. Dieu t’a ouvert un sentier étroit, tout ce qui l’environne est glissant. Aussi le Christ est ta lumière, comme le Christ est ta voie. « Il y avait », dit l’Evangile, « une lumière véritable, éclairant tout homme qui venait en ce monde 2 ». Et encore: «Je suis la voie, la vérité et la vie 3 ».  Venir par moi, c’est venir à moi. Si donc il est notre lumière, il est aussi notre voie; et nous éloigner de lui, c’est n’être ni dans la voie, ni dans la lumière, Que doit-il t’arriver ensuite? Ce que dit le Prophète , dans un autre psaume : « Que leur voie soit ténébreuse et glissante 4».

7. Donc ce dragon, cet antique ennemi, écumant de rage, si astucieux dans ses embûches, habite cette vaste mer. « Ce dragon que vous avez fait pour être un jouet». Fais de lui un jouet, car c’est pour cela qu’il est devenu dragon, Son péché l’a fait tomber du haut du ciel; d’ange qu’il était, devenu démon, il s’est choisi pour habitation cette mer si vaste et si spacieuse. Ce que tu prends pour son royaume est une prison. Beaucoup nous disent:

Pourquoi tant de pouvoir au diable, qui domine ainsi le monde, qui a tant de force, tant d’autorité? Quelle est cette puissance, cette autorité? Il ne peut rien qu’on ne lui permette, Agis de façon qu’il ne lui soit rien permis sur toi; ou s’il lui est permis de te mettre à l’épreuve, qu’il soit vaincu et se retire sans avoir rien gagné. Dieu lui a permis de tenter quelques saints serviteurs de Dieu; ils l’ont vaincu, parce qu’ils ne se sont pas éloignés de la véritable voie, et ils ne sont point tombés, quoique ce dragon observât leurs pieds. Job, cet homme si saint, était assis sur un fumier, et courait néanmoins dans cette voie de Dieu. Voyez comment il observait la tête

1. Matth. XVI, 26.— 2. Jean, I, 9.— 3. Id. XIV, 6.— 4. Ps.XXXIV, 6.

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du serpent, et comment le serpent observait son talon. L’un repoussait la suggestion l’autre comptait sur la chute : il s’empara même de sa femme, qui était si faible; il ôta tous les biens à Job, et ne lui laissa que celle dont il devait se faire une aide, non pour consoler son mari, mais pour lui tendre des embûches; il s’empara d’elle, parce qu’elle n’observait point sa tête. C’était une nouvelle Eve, mais Job n’était plus Adam. Privé de tout bien, Job demeura avec son épouse, qui devait le tenter, et avec Dieu qui devait le diriger. Quelle pauvreté plus grande et plus subite que la sienne, si l’on considère sa maison? Quelle plus grande richesse, si l’on considère son coeur? Vois le dénuement de sa maison. Tout en a disparu. Vois les richesses de son coeur: « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; ainsi qu’il a plu au Seigneur, il a été fait ; que le nom du Seigneur soit béni ».

« Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté 1 »;

il savait qui le conduisait, qui le tentait, qui avait donné ce pouvoir à son tentateur. Que le diable, dit-il, ne s’attribue rien; il a bien la volonté de nuire, mais il n’en aurait pas le pouvoir, s’il ne l’avait reçu; je ne souffre qu’autant qu’il en a reçu la puissance; ce n’est point de sa part que je soufire, mais de la part de celui qui lui a donné ce pouvoir : méprisons l’orgueil du tentateur, respectons les châtiments d’un père. Le tentateur fut repoussé, sa tête était observée, elle ne put entrer dans le coeur. Il assiégea extérieurement une ville bien fortifiée, et ne put l’emporter. Nouvelle épreuve. Dieu donna au diable un pouvoir sur son corps, et Job fut frappé d’un ulcère effroyable, de la tête aux pieds; il tombait en pourriture, les vers sortaient de son corps, et n’ayant plus de maison, il s’asseyait sur un fumier. Là, Eve séduite, que le diable avait laissée à ce nouvel Adam, non pour le soutenir, mais pour le faire tomber, lui suggère le blasphème contre Dieu.

Dans le paradis, il poussa au mépris de Dieu; ici, il pousse au blasphème. Dans le paradis, il vainquit l’homme qui était sain de corps; ici, il est vaincu par un homme en pourriture; il renversa l’homme dans le paradis, et fut renversé par l’homme du fumier. Or, ce dragon épiait si Job ne pécherait point par la langue. Pour tout homme, en effet, l’action est une démarche; et agir, c’est aller au but, et en

1. Job, I, 21.

quelque sorte avoir des pieds. Or, Job parlait beaucoup; ceux qui lisent l’Ecriture le savent bien; et dans toutes ses paroles, le serpent observait son talon, afin de voir s’il ne tomberait point. Mais Job observait à son tour. la tête du serpent, et repoussa toute suggestion. Il répondit à sa femme, comme il fallait répondre à une femme : « Vous avez parlé comme une femme insensée; si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en recevrions-nous pas les maux? En toutes ces choses, Job ne pécha point par la langue 1 ». Plusieurs néanmoins, ne comprenant pas bien les paroles de Job, y voient des expressions quelque peu dures contre le Seigneur.

8. Dans cette colère contre Dieu, que lui prêtent ceux qui ne le comprennent point, il dit ceci, entre autres, s’adressant à Dieu, alors qu’il était la grande personnification d’une grande prophétie : Puisse-t-il y avoir un « arbitre entre vous et moi 2 ! » Qu’est-ce à dire, «un arbitre 3?» Un homme jugeant entre nous, et dont le jugement ferait triompher ma cause. Tel est le premier sens qui s’offre d’abord: mais examine, afin d’éviter une erreur ; car le serpent a toujours l’oeil sur ton talon 4.Quel paraît être le sens de cette parole; « Puisse-t-il y avoir un arbitre entre vous et moi ! » c’est-à-dire un médiateur capable de juger entre vous et moi. Ce langage d’un homme à Dieu, d’un homme sur un fumier, un ange dans le ciel le tiendrait-il à Dieu: Puisse-t-il y avoir un arbitre entre nous! Mais que prévoyait Job, que désirait-il? « Beaucoup de justes et de Prophètes ont voulu voir », dit le Sauveur, « ce que vous voyez et ne l’ont point vu ».

Il souhaitait donc un arbitre; et qu’est-ce qu’un arbitre? Un médiateur qui accommode un différend. N’étions-nous donc pas ennemis de Dieu, et notre cause contre lui n’était-elle point désespérée? Or, qui pouvait terminer ce malheureux différend, sinon cet arbitre médiateur, sans l’avènement duquel toute voie miséricordieuse nous était fermée? C’est de lui que l’Apôtre a dit : « Il n’y a qu’un Dieu, et qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme 6». S’il n’était homme, il ne serait point médiateur; comme Dieu, en effet,il est égal à son Père. Il est dit ailleurs : « Un médiateur ne

1. Job, II, 10. — 2. Id. IX, 33, suiv. les Septante. —  3. O mesites emon . — 4. Gen. III, 15. —  5. Matth. XIII, 17. — 6. I Tim. II, 5.

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l’est pas d’un seul, et il n’est qu’un seul a Dieu 1 ». On n’est médiateur qu’entre deux; le Christ est donc médiateur entre l’homme et Dieu, Non parce qu’il est Dieu, mais parce qu’il est homme: comme Dieu, il est égal à son Père ; mais dans cette égalité il n’est point médiateur, Pour être médiateur, il doit descendre entre le supérieur et l’inférieur, et dès lors n’être plus égal au Père; il doit faire ce qu’a dit l’Apôtre: « Il s’est anéanti en prenant la forme de l’esclave, en se faisant semblable aux hommes et reconnaître homme par tout ce qui a paru en lui 2 ». Qu’il répande son sang, effaçant ainsi notre condamnation 3; qu’il apaise le différend qui est entre nous, en redressant notre volonté selon la justice, et en inclinant sa sentence vers la miséricorde. C’est ainsi que nous expliquons avec le secours de Dieu, et selon qu’il nous est possible, une expression qui nous paraît dure dans Job; de même il y a manière d’entendre les autres expressions qui semblent dures et blasphématoires. Nous pourrions penser le contraire, si Dieu n’eût rendu témoignage à son serviteur et avant qu’il eût parlé, et après qu’il eût achevé de parler.

Car Dieu lui rendit tout d’abord témoignage, en l’appelant: « Un homme irréprochable, un véritable adorateur de Dieu 4 ». Ainsi dit le Seigneur, ainsi dit-il avant la tentation. Mais afin qu’on ne pût se scandaliser en interprétant mal ces paroles, et en s’imaginant que Job fût juste à la vérité avant l’épreuve, mais qu’une épreuve si rude le fit tomber, et même tomber dans le sacrilège et le blasphème, voilà qu’après tous les discours et de Job et des amis qui étaient venus pour le consoler, le Seigneur déclare que ces amis n’ont point parlé selon la vérité comme avait fait son serviteur Job. « Vous n’avez dit en ma présence aucune vérité, comme Job mon serviteur 5». Puis il ordonne à Job d’offrir pour eux un sacrifice, afin que leurs péchés soient effacés.

9. Courage donc, mes frères, que celui qui veut observer la tête du serpent, et passer en toute sécurité la mer de cette vie, prenne garde au serpent dont elle est la demeure, et comme je le disais, le diable tombé du ciel, occupe maintenant cette place; qu’il observe sa tête, loin de toute crainte et de tout désir du siècle. Car ses suggestions aboutissent à la

1. Ga. III, 20. — 2. Philipp. II, 7.—  3. Colos, II, 14.— 4. Job, I, 8. — 5. Id. XLII, 7, 8.

crainte ou au désir; c’est ton amour ou ta crainte qu’il s’applique à sonder, Toi donc, si tu crains l’enfer, si tu désires le ciel, tu observeras sa tête; en évitant sa tête, tu es en assurance ; il ne te verra point tomber, et n’aura point de ta ruine une joie féroce. Que personne donc, je le répète, ne nous dise qu’il a un grand pouvoir. Les hommes semblent ne voir que la puissance qu’il a reçue, sans voir ce qu’il a perdu. Mais Job, ce saint personnage, dans un langage figuré et d’une haute profondeur, nous parle de ce pouvoir que l’on attribue au diable, et le décrivant sous un grand nombre de formes et de figures, nous dit ce qu’est ce diable : « Rien de semblable ne s’est fait sur la terre, afin que mes anges se jouent de lui ». C’est Dieu qui parle ainsi dans le livre de Job: « Rien de semblable ne s’est fait sur la terre, afin que mes anges se jouent de lui. Il voit tout ce qui est élevé; il est le roi de tout ce qui est dans les eaux 1». Ces paroles sont d’accord avec celles de notre psaume. Car en parlant de cette mer vaste et spacieuse, où se meuvent des animaux grands et petits, des reptiles sans nombre, où passent les navires que sauvegarde le bois, il s’écrie : « Là est ce dragon que vous avez formé pour être un jouet ». Si donc il est un jouet, comment Dieu se jouet-il de lui? Ou bien Dieu l’a-t-il livré à d’autres comme un jouet, c’est-à-dire afin qu’on lui insulte? Nous croirions que c’est de Dieu qu’il est le jouet, si le livre de Job ne tranchait la difficulté; car il nous dit : « Pour être le jouet de mes anges ».

Veux-tu que le diable soit ton jouet ? Sois un ange de Dieu. Mais tu n’es pas encore un ange du Seigneur. Jusqu’à ce que tu le deviennes, si tu prends le moyen de le devenir, il est d’autres anges qui peuvent se jouer du dragon, l’empêcher de te nuire. Car ces anges du ciel sont établis sur les puissances de l’air, c’est par eux que vient toute parole qui s’accomplit ici-bas. Ils contemplent cette loi immuable, éternelle, qui commande sans écriture, sans syllabe, sans aucun son, toujours fixe, toujours la même; les anges la contemplent d’un coeur pur, et selon ses préceptes, ils font tout ce qui s’accomplit ici-bas; et depuis la plus haute puissance jusqu’à la dernière, tout est réglé par cette loi. Or, si les hautes puissances des cieux sont gouvernées par la parole de Dieu, combien

1. Job, XLI, 24, 25, suiv. les Septante.

plus les puissances inférieures et terrestres? Il ne reste donc aux méchants que la volonté de nuire. C’est ce désir de nuire que l’homme a en propre, et désir qui le perd. Mais qu’il ne se glorifie point d’avoir pu nuire à quelqu’un : ce n’est pas lui qui a nui, c’est Dieu qui lui en a donné le pouvoir. C’est un arrêt prononcé, une sentence irrévocable : « Il n’y a point de puissance qui ne vienne de Dieu 1 ». Que crains-tu donc ? Que le dragon soit dans les eaux, qu’il soit dans la mer, tu passeras. Il est destiné à être un jouet, c’est le rang qu’on lui a donné, la demeure qui lui est assignée. Si tu regardes comme grandes encore ces demeures, c’est que tu ne connais point les demeures des anges d’où i1 est tombé; ce que tu vois comme une gloire, est une damnation.

10. Ecoutez une simple comparaison; car c’est un grand point que connaître et comprendre tout ceci. Imaginez-vous que toute ces créatures ainsi coordonnées forment une vaste maison; or, dans cette maison est un souverain maître qui a des serviteurs, et parmi ces serviteurs quelques-uns l’approchent de plus près, ont des emplois plus nobles, comme la garde des vestiaires, des trésors, des greniers, des grands fermages; il a aussi des serviteurs pour des emplois inférieurs, toujours soumis à ce maître, qui en a même destiné aux cloaques; voyez combien sont nombreux les degrés entre les premiers officiers et ces derniers. Mais qu’un des premiers vienne à offenser son maître qui l’envoie comme portier, par exemple, en quelque lieu écarté; qu’en exerçant le pouvoir qui lui est assigné, il maltraite ceux qui voudront entrer ou sortir, selon le pouvoir qu’il a reçu du maître, et que ceux-ci ne sachent point qu’il occupa jadis un rang très-élevé, ils lui croiraient une grande puissance, parce qu’ils ne connaîtraient point de quel rang il est tombé. Et pourtant, mes frères, ce portier dont je vous parle, dans cette comparaison d’une grande maison de la terre, pourrait agir encore à l’insu de son maître, et maltraiter quelqu’un sans son ordre. Mais le diable n’est pas même placé à cette porte par laquelle nous allons à Dieu. Car cette porte c’est le Christ, et c’est par le Christ que nous entrons dans la vie éternelle 2. Mais il est une autre porte par laquelle on entre dans le monde, c’est la porte de la mortalité; il est

1. Rom. XIII, 1.— 2. Jean, X, 9.

comme portier à cette porte où notre chair infirme se détruit et se refait : il a le pouvoir sur cette mer que traversent les vaisseaux, mais pas un pouvoir tel qu’il agisse à l’insu ou contre la volonté du maître. Qu’on ne dise point : Il a perdu la puissance qu’il avait dans les grands emplois ; mais moi je suis dans les plus basses régions, il peut avoir un pouvoir sur moi, et je devrais le servir. Ici point d’illusion; ton Naître te connaît, et il te connaît au point de savoir le nombre de tes cheveux 1. Que crains-tu donc? Le démon t’aiguillonnera peut-être dans ta chair: mais c’est là le fouet de ton maître, et non le pouvoir du tentateur. Il voudrait nuire au salut qui t’est promis, mais il en est empêché; afin qu’on nele lui permette point, prends Jésus-Christ pour chef; repousse la tête du dragon, éloigne ses suggestions, et ne t’éloigne point de ta voie. « Là est le dragon que vous avez fait pour servir de jouet».

11. Veux-tu voir qu’il ne peut te nuire, si Dieu ne le permet? « Toutes les créatures attendent de vous la nourriture au temps marqué 2 ». Ce dragon voudrait manger aussi, mais il ne dévore point celui qu’il voudrait. « Toutes les créatures attendent de vous la nourriture au temps marqué » « Toutes», et celles qui rampent, qui sont sans nombre, et les grands animaux et les petits, et ce dragon, et toutes les créatures dont vous avez rempli la terre: « Toutes attendent de vous la nourriture au temps marqué » ; à chacun la nourriture qui lui est propre. Tu as ta nourriture, le dragon aussi a la sienne. Si la vie est chrétienne, tu as pour nourriture le Christ; en t’éloignant du Christ, tu seras la nourriture du dragon. « Toutes les, créatures attendent de vous-leur nourriture au temps marqué » Qu’est-il dit au dragon? « Tu mangeras la terre ». Dieu dit donc au dragon: « Tu mangeras la terre, tous les jours de ta vie. » Voilà quelle est la nourriture du dragon. Tu ne veux pas que Dieu te donne en pâture à ce dragon? Eh bien! non, ne sois pas la pâture du dragon, c’est-à-dire, n’abandonne pas les préceptes de Dieu. A cet endroit même où Dieu dit au dragon: «Tu mangeras la terre», il est dit à l’homme prévaricateur: «Tu es terre, et tu retourneras dans la terre 3 ». Veux-tu n’être point la proie du serpent? Ne sois point terre. Mais, diras-tu, comment n’être pas une terre? Arrière les goûts terrestres. Ecoute saint

1. Matth. X, 30. —  2. Ps. CIII, 27. — 3. Gen. III, 14, 19.

Paul, afin de n’être pas une terre. Ton corps est une terre à la vérité, mais toi ne sois pas terrestre. Qu’est-ce à dire? « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, cherchez ce qui est en haut, où est le Christ assis à la droite de Dieu; ayez des goûts d’en haut, et non des goûts de la terre 1». Ne pas goûter la terre, c’est n’être point terrestre : et si tu n’es pas une terre, tu ne seras point la pâture du serpent, qui a la terre pour nourriture. Dieu donne au serpent sa nourriture, quand il veut, et comme il veut; niais il fait un discernement exact, et ne saurait se tromper, il ne lui donnera point de l’or pour de la terre. « Toutes les créatures, Seigneur, attendent de vous la nourriture au temps marqué; vous donnez, elles recueillent 1 ». Cette nourriture est en leur présence; mais si vous ne donnez, elles ne recueillent point. Job était en présence du diable; et le démon n’en fit point sa proie, n’osa même l’attaquer, que sur la permission de Dieu 3. «Elles l’attendent de vous; quand vous donnez, elles recueillent» : elles ne recueillent point, si vous ne donnez.

12. Et nous, mes frères, quelle est notre nourriture? Voici ce que dit notre psaume: « Vous ouvrez la main, elles sont rassasiées de vos dons ». Que signifie cette parole, ô mon Dieu, vous ouvrez votre main? Votre main, c’est le Christ. « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé 4 ? » Révéler ici, c’est ouvrir; car une révélation est une manifestation. « Or, vous ouvrez la main, et elles sont rassasiées de vos dons ». Quand vous révélez votre Christ, « tout est comblé de vos bontés ». Ces créatures n’ont point par elles-mêmes ces richesses ; et souvent vous le leur faites sentir: « Car vous détournez votre face, et elles sont dans le trouble 5 ». Plusieurs au comble des biens se sont attribué ce qu’ils avaient, et ont voulu s’en glorifier comme d’un fruit de leur propre justice, et se sont dit : Me voilà juste, me voilà grand : ils ont mis en eux-mêmes leur complaisance. Et l’Apôtre leur dit : « Qu’avez-vous, que vous n’ayez reçu 6?» Or, Dieu voulant nous prouver que c’est de lui que nous tenons tout, et nous faire unir l’humilité aux dons de sa bonté, nous jette parfois dans, la confusion. Il détourne de nous son visage, et nous tombons dans l’épreuve; nous montre que notre justice, que notre

1. Coloss. III, 1, 2.— 2. Ps. CIII, 28.— 3. Job, I, 12.— 4. Isa, LIII, 1. — 5. Isa. CIII, 29.— 6. I Cor. IV, 7,

vie régulière ne nous venaient que de sa direction. « Vous détournez votre face, et ils sont dans le trouble ». Voyez ce qui est dit dans un autre psaume : « J’ai dit dans mon abondance : Je ne serai point ébranlé éternellement 1». Comblé de richesses, il a présumé de lui-même, il a cru que ses richesses venaient de lui-même, et il a dit dans son coeur: « Je ne serai point ébranlé éternellement». Mais bientôt l’expérience lui ayant appris qu’il a reçu de Dieu la grâce, il remercie le Seigneur : « C’est dans votre bonté, Seigneur, que vous m’avez donné la  beauté et la force 2 ». De même ici : « Vous ouvrez votre main, vous ouvrirez donc votre main, la vôtre et non la leur, et toutes les créatures seront comblées de vos bontés. Elles seront  dans le trouble quand vous détournerez votre face ».

13. Mais pourquoi en agir ainsi? Pourquoi les jeter dans le trouble en détournant votre

face? « Vous retirez leur esprit, et ils meurent ». Leur esprit, c’est leur orgueil. Ils se glorifient donc, s’attribuent à eux-mêmes ce qu’ils sont, et se croient justes par eux-mêmes. Détournez donc votre face, afin qu’ils soient dans le trouble; retirez leur esprit,afin qu’ils tombent, qu’ils crient vers vous en disant: « Exaucez-moi, ou plutôt, Seigneur, mon esprit est en défaillance; ne détournez point de moi votre face 3. Vous retirez leur esprit et ils succomberont, et rentreront dans leur poussière ». L’homme qui se relient de son péché reconnaît qu’il n’a en lui-même aucune force, il confesse à Dieu qu’il n’est que cendre et poussière. O homme superbe, te voilà donc rentré dans la poussière : ton esprit n’est plus en toi; tu n’as plus de jactance, plus d’orgueil, plus de confiance dans ta justice; tu vois que tu viens de la poussière, et que le Seigneur,: en détournant sa face, te fait rentrer dans ta poussière. Implore donc sa démence, en confessant que tu es poussière et faiblesse.

14. Voyons la suite: « Vous enverrez votre esprit, et ils seront créés 4». Vous retirerez d’eux leur esprit pour leur envoyer le vôtre: « vous retirerez donc leur esprit » et ils n’auront plus leur esprit propre; Sont-ils alors dénués complètement? « Bienheureux ceux qui sont pauvres d’esprit » ; mais ils ne sont point dans le dénuement, puisque: « Le royaume des

1. Ps. XXIX, 7.— 2. Id. 8.— 3. Id. CXLII, 7. — 4. Id. CIII, 30.

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cieux leur appartient 1 ». En renonçant à leur propre esprit, ils auront l’esprit de Dieu. Voici ce qu’il dit aux martyrs futurs: « Quand ils vous auront saisis, et qu’ils vous emmèneront, ne vous inquiétez pas comment vous parlerez, ni de ce que vous direz; car ce n’est point vous qui parlez, mais bien l’Esprit de votre Père qui parle en vous 2 ». Ne vous attribuez point votre force, car si elle venait de vous et non de moi, ce serait une dureté plutôt qu’une force. « Vous retirerez leur esprit et ils tomberont et retourneront dans leur poussière; vous enverrez votre esprit, et ils seront créés. Car nous sommes l’oeuvre de Dieu», nous dit l’Apôtre, «créés  dans les bonnes oeuvres 3 ». De son esprit nous vient la grâce qui nous fait vivre dans la justice; car

c’est lui qui justifie l’impie 4. « Vous retirerez leur esprit et ils tomberont; vous enverrez votre esprit et ils seront créés, et vous renouvellerez la face de la terre»: c’est-à-dire, vous y mettrez des hommes nouveaux, qui confesseront que leur justice ne vient pas d’eux-mêmes, afin que votre grâce soit en eux. Voyez quels sont les hommes par qui la face de la terre a été renouvelée. Saint Paul nous répond : « J’ai travaillé plus que tous les autres ». Qu’est-ce à dire, ô Paul? Voyez bien si c’est ,vous, si c’est votre esprit. « Non pas moi », dit-il, « mais la grâce de Dieu avec moi 5 ».

15. Qu’arrivera~t-il donc lorsque Dieu aura enlevé notre esprit, et que nous serons dans notre poussière, considérant pour notre bien quelle est notre infirmité, afin qu’en recevant l’esprit de Dieu nous soyons renouvelés ? Vois la suite: « Que la gloire de Dieu subsiste à jamais 6 ». Non ta gloire, non la mienne, non celle de celui-ci ou de celui-là, mais « la gloire de Dieu »; qu’elle subsiste non pour un temps, mais « à jamais 6» . « Le Seigneur se complaira dans ses oeuvres ». Non point dans les tiennes comme venant de toi; car si tes oeuvres sont mauvaises, c’est à cause de l’iniquité qui vient de toi; si elles sont bonnes, c’est par la grâce de Dieu. « Le Seigneur se complaira dans ses oeuvres ».

16. « C’est lui qui regarde ta terre, et elle tremble; il touche les montagnes, et elles s’embrasent 7 ». O terre, tu t’applaudissais dans ta bonté, tu t’arrogeais tes forces, ton

1. Matth. V, 3.— 2. Id. X, 19, 20.— 3. Ephés. II, 10.— 4. Rom. IV, 5. — 5. I Cor. XV, 10. — 6. Ps. CIII, 31. — 7. Id. 32.

opulence, et voilà qu’un regard du Seigneur te fait trembler. Ah ! qu’il te regarde, et que son oeil te fasse trembler ; mieux vaut l’humilité qui tremble, que l’orgueil qui s’applaudit. Voyez comment Dieu regarde la terre et la fait trembler. Voilà que l’Apôtre, s’adressant à une terre qui s’applaudit, qui a confiance en elle-même, lui dit : « Travaillez à vous sauver, avec crainte et tremblement; car c’est Dieu qui opère en vous 1». Voici donc vos paroles, ô bienheureux Apôtre : « Travaillez », c’est le travail qui nous est commandé; pourquoi « avec tremblement?»

«C’est que Dieu », dit l’Apôtre, « opère en vous ». Ainsi donc c’est parce que « Dieu opère »

que nous devons travailler « avec crainte ». Parce que c’est lui qui nous donne, que ce qui est en nous ne vient pas de ,nous, il nous faut travailler avec crainte et avec tremblement; si nous n’avons aucune crainte, il nous ôtera ce qu’il nous a donné. Travaille donc avec crainte; vois dans un autre psaume: « Servez le Seigneur  avec crainte, et tressaillez devant lui avec tremblement 2». Si donc notre allégresse doit être mêlée de crainte, Dieu regarde la terre, et elle tremble : que son regard fasse trembler nos coeurs; et alors Dieu y prendra son repos. Ecoute aussi un autre passage : « Sur qui reposera mon esprit ? Sur l’homme humble et calme, sur l’homme qui tremble à ma parole 3. Lui qui regarde la terre et elle tremble ; qui touche les montagnes « et elles s’embrasent u. Ces montagnes, c’étaient les superbes, qui s’applaudissaient, et que Dieu n’avait pas encore touchés; il les touche, et les voilà qui s’embrasent. Qu’est-ce que s’embraser pour des montagnes ? Offrir à Dieu leur prière. Voilà donc ces montagnes grandes, superbes, gigantesques, et qui n’invoquent point le Seigneur: elles voulaient être invoquées, sans invoquer aucun supérieur. Quel est sur la terre l’homme puissant, élevé, orgueilleux, qui daigne s’humilier devant Dieu pour prier? Je parle ici des impies, et non des cèdres du Liban que le Seigneur a plantés. Tous ces impies, toutes ces âmes infortunées, ne savent invoquer le Seigneur, et veulent recevoir les hommages des hommes. Telle est la montagne qui a besoin d’être touchée par le Seigneur, pour s’enflammer; mais dès qu’elle sera embrasée, sa prière montera vers Dieu comme le sacrifice

1. Philipp. II, 12, 13. —  2. Ps. II, 11. — 3. Isa. LXVI, 2.

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du coeur. Ce n’est d’abord qu’une fumée légère, puis on se frappe la poitrine, puis on répand des larmes, car la fumée provoque les larmes. « Il touche les montagnes, et elles s’embrasent ».

17. « Je chanterai au Seigneur durant ma vie ». Que doit-il chanter ? Il chantera tout ce qu’il est. Chantons au Seigneur dans notre vie. Maintenant la vie est pour nous une espérance, elle sera ensuite une éternité. La vie d’une vie mortelle est l’espérance d’une vie immortelle, « Je chanterai durant ma vie au Seigneur; je chanterai mon Dieu sur la harpe tant que je subsisterai 1 ». Puisque je dois être en lui sans fin, je chanterai mon Dieu tant que je subsisterai. N’allons pas nous imaginer qu’après avoir commencé à chanter Dieu dans la céleste Jérusalem, nous puissions faire autre chose ; toute notre vie sera de chanter Dieu. Si Dieu pouvait nous fatiguer, nos louanges à sa gloire le pourraient aussi : mais l’aimer toujours, c’est le louer toujours. « Je chanterai mon Dieu, tant que je vivrai ».

18. « Que mon entretien soit agréable à son coeur; pour moi, je n’aurai de joie que dans mon Dieu ». « Que mon entretien lui soit agréable 2». Quel entretien peut avoir un homme avec Dieu, qui ne soit une confession de ses péchés? Avouer à Dieu ce que tu es, c’est avoir un entretien avec lui. Dispute avec lui, fais de bonnes oeuvres, et compte avec Dieu. « Lavez-vous, purifiez-vous », dit lsaïe, « effacez de devant mes yeux la malice de vos pensées; cessez de commettre l’injustice, apprenez à faire le bien, relevez l’orphelin, défendez la veuve, puis venez, disputons ensemble, dit le Seigneur 3 ». Qu’est-ce que disputer avec Dieu? Fais-toi connaître à celui qui te connaît déjà, et il se fera connaître à toi qui l’ignores. « Que ma dispute lui soit agréable ». Voilà donc ce qui plaît au Seigneur, ta discussion, le sacrifice de ton humilité, l’affliction de ton coeur, l’holocauste de ta vie, voilà ce qui est agréable au Seigneur. Pour toi, où trouves-tu quelque douceur? « Pour moi, je mettrai ma joie dans le Seigneur ». Tel est l’entretien: dont je parlais. Fais-toi connaître à celui qui te connaît, et il se fera connaître à toi, qui ne le

1. Ps. CIII, 33. —  2. Id. 34. — 3. Isa. I, 16 -18.

connais pas. Ta confession lui est agréable, et sa grâce est pour toi une douceur. Car il s’est dit à toi. Comment se dire à toi ? Par son Verbe. Quel Verbe ? Le Christ, lite parle, et il se dit. Envoyer son Christ, c’était se dire. Ecoutons donc, mes frères, écoutons le Verbe lui-même : « Celui qui me voit, voit aussi mon Père 1. Pour moi, je mettrai ma joie dans le Seigneur ».

19. « Que les pécheurs soient effacés de la terre 2». On dirait une colère du Prophète. O bénie soit l’âme dont c’est là l’hymne et le gémissement!

Plaise à Dieu que votre âme soit avec cette âme, qu’elle y soit unie, liée, attachée! Elle verrait alors la douceur de cette colère. Qui peut comprendre ceci, s’il n’est rempli de charité? « Que les pécheurs soient effacés de la terre ». Tu trembles devant cette malédiction, et de qui vient-elle? D’un saint. Assurément il sera exaucé. Mais il est dit aux saints : « Bénissez, et ne maudissez, point 3 ». Que signifie donc: « Que les pécheurs disparaissent de la terre?» Oui, qu’ils disparaissent; que leur esprit leur soit retiré, et qu’ils s’affaissent, afin que Dieu envoie son esprit qui les créera de nouveau. « Que les pécheurs disparaissent de la terre, ainsi que les méchants, en sorte qu’ils ne soient plus ». Qu’est-ce qu’ils ne seront plus, sinon qu’ils ne seront plus méchants ? Mais pour n’être plus méchants, ils deviendront donc justes. Voilà ce que veut le Prophète, et il en est au comble de la joie, et il en revient au premier verset du psaume . « O mon âme, bénis le Seigneur ». Oui, mes frères, que notre âme bénisse le Seigneur, qui a daigné nous donner, à moi des forces et des paroles, à vous l’attention et la bonne volonté. Que chacun se souvienne de ce qu’il a entendu; qu’il s’en entretienne intérieurement, qu’il rumine la nourriture qu’il a prise, et ne la perde point dans les entrailles de l’oubli. Que ce précieux trésor repose dans votre bouche 4. Il en a coûté un grand travail, pour étudier et pénétrer ces symboles, un grand travail encore pour les prêcher et les élucider : que cette fatigue vous soit profitable, et que notre âme bénisse le Seigneur.

1. Jean, XIV, 9.— 2. Ps. CIII, 35. — 3. Rom. XIX, 14. — 4. Prov. XXI, 20.

DISCOURS SUR LE PSAUME CIV.

LOUANGE A DIEU DANS SA BONTÉ.

Le titre indique le sujet du psaume, ou l’ordre prophétique intimé aux Evangélistes d’annoncer l’Evangile aux peuples de 1a terre. Le Prophète nous exhorte à louer Dieu par la parole et par les bonnes oeuvres, à nous tenir en sa présence, à te chercher toute notre vie, même après l’avoir trouvé, c’est-à-dire à nous attacher à lui par l’amour; en un mot, à le prendre pour notre héritage, à le servir pour lui-même ou par une charité parfaite. Voilà pour les chrétiens plus parfaits. Aux faibles il offre pour exemple la foi des patriarches et l’accomplissement des promesses qui leur étaient faites. Or, la foi fait de nous des enfants d’Abraham ; ce qui regarde le Nouveau Testament, ou héritage de la foi qui en est le précepte et le nerf. Le Prophète nous dit que ces promesses étaient pour mille générations, ce qui s’entend de la durée du monde, or, ces générations doivent avoir une fin; mais eu outre de la terre de Chanaan, il y a la terre du ciel qui est la récompense éternelle comme le Testament. Le Prophète nous raconte les bienfaits de Dieu envers ses élus qui vont de nation en nation, et en faveur desquels il châtie les rois de Gérare et d’Egypte ; il les appelle Christs, parce qu’ils étaient chrétiens par avance, et Prophètes parce qu’ils étaient des images du Christ. Il envoie Joseph en Egypte, pour y souffrir, et y enseigner la vraie sagesse. Il fit éclater en faveur de son peuple une protection qui stimula l’envie des Egyptiens, puis envoya Moïse et Aaron pour les délivrer par des prodiges tels que les ténèbres, les eaux changées en sang, les moucherons, la grêle qui brisa lea arbres, les sauterelles qui dévorèrent tout; tandis que les Hébreux s’enrichirent aux dépens de l’Egypte qui se réjouit de leur départ, quand elle vit les prodiges du Seigneur. Dieu les couvrit d’une nuée, leur envoya des viandes, fit jaillir l’eau du rocher, leur donna ainsi les biens du temps, afin qu’ils n’eussent d’autre soin que d’acquérir ceux de l’éternité. Cependant ce n’est point en vue de ces récompenses terrestres, mais bien par amour, que nous devons servir Dieu.

1. Le psaume cent quatrième est le premier de ceux qui portent l’inscription: «Alleluia». Ce mot, ou plutôt ces deux mots signifient louange à Dieu. Aussi le psaume commence-t-il ainsi : « Confessez Jéhovah, invoquez son nom 1 ». Or, le mot « confessez» doit s’entendre d’une confession de louanges, comme cette parole du Christ : « Je vous confesse, Dieu du ciel et de la terre 2». Après la louange vient en effet l’invocation, renfermant tous les désirs de celui qui prie. De là vient que l’oraison dominicale commence par une très-courte louange, qui est celle-ci : « Notre Père, qui êtes aux cieux 3 ». Viennent ensuite les demandes. De là vient que nous lisons dans un autre psaume : « Nous vous confesserons, Seigneur, nous vous confesserons, et nous invoquerons votre nom 4 ». Voilà ce qui est marqué plus clairement ailleurs : « En louant le Seigneur, je l’invoquerai, et je serai délivré de mes ennemis 5». De même ici « Confessez le Seigneur, invoquez son nom »; ce qui revient à dire: Louez-le Seigneur, et invoquez son nom. Le Seigneur exauce en effet celai qui invoque, si cette invocation est une louange, et c’est une louange, quand il voit que c’est un acte d’amour. Et en quoi le Seigneur exige-t-il

1. Ps. CIV, I. — 2. Matth. XI, 25. — 3. Id. VI, 9. — 4. Ps. LXXIV, 2. — 5. Id. XVII, 4.

qu’un bon serviteur lui témoigne de l’amour, sinon dans cette recommandation : « Paissez mes brebis 1? » C’est pourquoi le psaume ajoute : « Annoncez ses oeuvres parmi les « nations»; ou plutôt, selon la force du grec, conservée dans quelques traductions: « Evangélisez mes oeuvres parmi les nations ». A qui peuvent s’adresser ces paroles, sinon aux évangélistes, d’une manière prophétique?

2. « Célébrez-le dans vos chants et sur le psaltérion 2» ; c’est-à-dire dans vos paroles et dans vos oeuvres. Le chant vient de la voix, c’est la main qui touche du psaltérion. « Racontez toutes ses merveilles, glorifiez-vous dans son saint nom 3 ». Ces deux derniers versets peuvent très-bien être la répétition des versets supérieurs : « Racontez toutes ses merveilles », se rapporterait à cette autre parole : « Louez-le dans vos chants »; et « Glorifiez son saint nom», à: « Louez-le sur le psaltérion » . La première partie désigne cette louange qu’on chante en l’honneur de Dieu, en racontant ses merveilles; la seconde, ces bonnes oeuvres faites en l’honneur de Dieu, sans vouloir tirer d’une bonne oeuvre la moindre louange pour sa propre vertu. Aussi, après avoir dit : « Glorifiez-vous », ce que l’on peut faire pat- de bonnes oeuvres; le Prophète ajoute : « Dans son saint nom, afin

1. Jean, XXX, 17. — 2. Ps. CIV, 2. — 3. Id. 3.

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que celui qui se glorifie, se glorifie dans le Seigneur 1». Que ceux donc qui prennent le psaltérion, non point pour eux, mais en son honneur, n’affectent point de faire leurs bonnes oeuvres devant les hommes, afin d’en être vus; autrement ils ne recevraient aucune récompense de notre Père qui est dans le ciel 2; mais que leurs bonnes oeuvres éclatent devant les hommes, non point afin qu’ils vous voient vous-mêmes, mais afin qu’à la vue de vos bonnes oeuvres, ils glorifient leur Père qui est dans le ciel 3. Voilà ce que le Prophète appelle se glorifier en son nom. De là cette parole d’un autre psaume : « Mon âme se glorifiera dans le Seigneur; que ceux qui ont le coeur doux m’entendent, et partagent mon allégresse 4 ». Ce qui revient presque à cette parole : « Qu’il soit dans la joie, le coeur de ceux qui cherchent le Seigneur 5 ». En sorte qu’ils sont dans la joie, ces coeurs doux qui n’ont point une arrière jalousie contre ceux qui font le bien.

3. « Cherchez le Seigneur, et reprenez courage 6, « confortamini ». Cette expression rend mieux la force du grec, bien qu’elle semble moins latine. Aussi trouvons-nous dans certains exemplaires : Confirmamini, soyez plus fermes; dans d’autres: Corroboramini, soyez plus forts. C’est -à Dieu que l’on dit en effet: « Vous êtes ma force 7 » ; et encore : « C’est pour vous que je garderai ma force « » ; afin qu’en le cherchant, et qu’en nous approchant de lui, nous soyons éclairés et raffermis: de peur que l’aveuglement ne nous empêche de voir ce qu’il faut faire, et la faiblesse de faire ce que nous pourrions voir. Donc, afin que nous puissions voir, on nous dit : « Approchez, et soyez dans la lumière 9» ; et afin que nous puissions agir: « Cherchez le Seigneur, et acquérez la force. Cherchez toujours sa face». Qu’est-ce que la face du Seigneur, sinon la présence de Dieu? Il en est de même de la face du vent, et de la face du feu; il est dit en effet : « Comme le vent chasse la paille devant sa face 10 »; et encore: « Comme la cire coule en face du feu 11», et bien d’autres passages de 1’Ecrilure, où la face ne signifie rien autre chose que la présence. Mais que signifie : «Cherchez toujours sa face? » Je sais que le souverain bonheur

1. I Cor. I, 31.— 2. Matth. VI, 1.— 3. Id. V, 16.—  4. Ps. XXXIII, 2, 3. — 5. Id. CV, 3.— 6. Id, 4. — 7. Id. XVII, 2. — 8. Id. LVIII, 10. — 9. Id. XXXIII, 5.— 10. Id. LXXXII, 14.— 11. Id. LXVII, 3.

pour moi est de m’attacher à Dieu 1. Mais si je cherche Dieu toujours, quand le trouverai-je? Ou bien « toujours », signifierait-il pendant toute cette vie que nous passons ici-bas, depuis que nous avons connu que nous devions le faire, puisque après l’avoir trouvé, il faut le chercher encore ? La foi l’a trouvé en effet, mais l’espérance le cherche encore. La charité l’a trouvé par la foi, mais elle cherche à le posséder par la claire vue; c’est alors que nous le trouverons de manière qu’il nous suffira, et que nous ne devrons plus le chercher. Si la foi ne le trouvait en cette vie, l’Ecriture ne nous dirait point : « Cherchez le Seigneurs; et quand vous l’aurez trouvé, que l’impie abandonne ses voies, et l’homme d’iniquité ses pensées 2 ». De même, si l’on ne devait point le chercher encore après l’avoir trouvé, elle ne dirait point:

« Si nous espérons ce que nous ne voyons pas, nous l’attendons par la patience 3» ; ni avec saint Jean: « Nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui, parce que nous le verrons tel qu’il est 4 ». Et quand nous l’aurons vu face à face, et tel qu’il est, ne faudra-t-il point le chercher encore, et le chercher sans fin, puis. qu’il faut l’aimer sans fin? A un homme pré. sent, nous disons en effet : Je ne te recherche point, pour lui dire, je ne t’aime point. D’où il suit que l’on recherche celui que l’on aime, alors même qu’il est présent, et qu’un amour continuel s’efforce de ne s’en éloigner jamais. L’amour, loin de se fatiguer de la vue de son objet, le veut toujours sous ses yeux, le cherche même présent. Tel est le sens de cette parole: « Cherchez toujours sa face » ; en sorte que cette recherche qui signifie l’amour, ne finit point lorsque l’on trouve; mais à mesure que l’amour s’enflamme, on recherche encore celui qu’on avait trouvé.

4. Mais ce Prophète qui loue, Dieu avec une ardeur si vive, tempère sa flamme et se met à notre niveau pour nous parler; afin d’allaiter notre amour encore faible, il nous raconte les merveilles de Dieu : « Souvenez-vous des merveilles qu’il a faites, des prodiges de sa puissance, et des oracles de sa bouche 5». Parole qui parait assez semblable à cette réponse faite à Moïse qui demandait à Dieu qui il était: après lui avoir répondu : « Je suis celui qui suis», Dieu ajoute : « Tu diras aux

1. Ps. LXXII, 28. — 2. Isa. LV, 6, 7. — 3. Rom. VIII, 25. — 4. Jean, III, 2. — 4. Ps. CXV, 5.

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enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous ». Il faut être une montagne pour comprendre Dieu dans une définition si courte ; puis Dieu, pour expliquer son nom, voulut bien s’abaisser jusqu’à notre proportion, en disant : « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob; c’est là mon nom pour l’éternité 1 ». Il voulut nous faire comprendre que ceux dont il se dit Dieu, vivent avec lui éternellement; et il disait ainsi ce que les plus faibles pouvaient comprendre, afin que cette autre parole: « Je suis celui qui suis», fût comprise autant que possible par ceux dont la charité est assez robuste pour chercher toujours sa face. Si donc c’est beaucoup pour vous de voir ou de chercher ce qu’il est : « Souvenez-vous de ses merveilles, de ses prodiges et de ses jugements ».

5. Et à qui s’adresse le Prophète? « Postérité d’Abraham son serviteur, fils de Jacob son élu 2 ». Vous, enfants d’Abraham, vous, fils de Jacob, « Souvenez-vous des merveilles  qu’il a opérées, de ses prodiges, de ses jugements ». Et de peur qu’on n’attribue ces paroles à la seule nation des Israélites selon la chair, et que par cette race d’Abraham on ne comprenne les enfants selon la chair, plutôt que les enfants de la promesse, auxquels saint Paul a dit en parlant aux Gentils: « Vous êtes la race d’Abraham, les héritiers selon la promesse 3», voilà que le Prophète nous dit ensuite : « C’est le Seigneur qui est notre Dieu, ses jugements remplissent la terre 4 ». Voici ce que dit Isaïe à cette Jérusalem libre qui est notre mère : « Celui qui t’a délivrée, c’est ton Dieu, qui sera nommé le Dieu de la terre 5». Est-ce seulement le Dieu des Juifs? Loin de là 6 : « C’est le Seigneur qui est notre Dieu, et ses jugements remplissent toute la terre ». Car l’Eglise est partout, et c’est l’Eglise qui prêche ses jugements. Pourquoi donc un autre psaume nous dit-il : « Il annonce sa parole à Jacob, sa justice et ses  jugements à Israël ; mais il n’a pas traité ainsi les autres peuples, et ne leur a pas découvert ses jugements 7 ? » Le Prophète a voulu nous dire par là qu’il n’y a qu’un seul peuple qui soit la postérité d’Abraham, et que ce peuple est formé de tous les autres, en sorte qu’il n’y a qu’un seul peuple appelé à l’adoption. En dehors de cette nation, Dieu

1. Exod III, 13, 14.— 2. Ps. CIV, 6.—  3. Gal. III, 29.— 4. Ps. CIV, 7. — 5. Isa. LIV, 5. — 6. Rom. III,29. — 6. Ps. CXLVII, 19, 20.

n’a pas manifesté ses jugements ; car ils ne sont point compris de ceux qui ne croient point, quoiqu’ils soient annoncés ; ne pas croire, c’est ne pas comprendre.

6. « Il s’est souvenu de son alliance dans la suite des siècles 1». D’autres exemplaires portent, non plus, in saeculum, mais in aeternum, dans l’éternité ; ambiguïté qui vient du grec. S’il faut coin prendre ici in aeternum, éternellement, et non in saeculum, dans la suite des siècles, comment alors expliquerons-nous ce qui suit: « De ce Verbe qu’il étend à mille générations? » car ici il y a une fin; mais il dit ensuite : «Que Dieu disposa de cette parole en faveur d’Abraham, d’un serment en faveur d’Isaac; qu’il l’affermit en Jacob comme un précepte, et en Israël comme un testament éternel 2». Ici, nulle ambiguïté: le grec porte aionion , que l’on n’a jamais traduit en latin que par aeternum ; à peine quelques-uns l’ont-ils traduit par aeternale. A moins, cependant, qu’on ne traduise plus familièrement aiona par « un siècle », et aionion par « non éternel », mais une durée séculaire; je ne connais personne qui ait hasardé cette traduction. S’il vous faut comprendre ici l’Ancien Testament à cause de la terre de Chanaan; car voici le texte: « Il l’a donné à Jacob comme une lois, et à lui encore, à Israël  comme un testament éternel, en disant : « Je te donnerai la terre de Chanaan, partagée entre vous comme un héritage 3». Comment alors entendre l’expression « éternel », puisque cette terre ne peut demeurer éternellement en héritage ? Et s’il y a un Ancien Testament, c’est qu’il a été aboli par le Nouveau. Mais « mille générations »

ne paraissent rien désigner d’éternel, car elles ont une fin, et sont bien nombreuses pour des années temporelles. Bien qu’une génération, en grec, genean ne contienne pas beaucoup d’années, puisque l’on a borné la moindre à quinze années, âge où un homme peut engendrer, quelles sont ces mille générations, à partir non-seulement d’Abraham à qui Dieu fit ces promesses, jusqu’au nouveau Testament, mais même à partir d’Adam jusqu’à la fin du monde ? Qui oserait assurer au monde une durée de quinze mille années?

7. Il me semble donc que l’on ne doit pas appliquer ces paroles du Prophète à l’Ancien Testament qui devait remplacer le Nouveau ;

1. Ps. CIV, 8.— 2. Id. 9, 10.— 3. Id, 11.

553

puisqu’un autre Prophète nous dit : « Voici que viennent des jours, dit le Seigneur, et j’affermirai avec Jacob une alliance nouvelle, mais peu semblable à celle que j’ai établie avec leurs pères, quand je les ai tirés de l’Egypte 1»; c’est l’alliance de la foi, que relève saint Paul, quand il nous recommande Abraham pour modèle, et condamne ceux qui se glorifiaient des oeuvres de la loi, par l’exemple de ce patriarche qui crut à Dieu avant la circoncision, et à qui sa foi fut imputée à justice

2. Enfin après avoir dit que Dieu « s’est souvenu de son Testament dans la suite des siècles », ce qu’il faut entendre de l’éternité, car c’est là le Testament de la justification, et de l’héritage éternel, que Dieu promit à la foi : « De cette parole qu’il enjoignit pour mille générations ». Qu’est-ce à dire qu’ « il enjoignit ? » Dire : « Je te donnerai la terre de Chanaan », ce n’est point là une injonction, mais une promesse. Une injonction nous dit ce qu’il faut faire, une promesse ce qu’il faut recevoir. La foi est donc un précepte, en sorte que le juste vit de la foi 3, et qu’à cette foi Dieu promet un héritage éternel. Ces « mille générations», sont un nombre parfait qui les désigne toutes, c’est-à-dire qu’il nous est enjoint de vivre selon la foi, tant qu’une génération succède à une génération. Tel est le commandement que pratique le peuple de Dieu, ou ces fils de la promesse, qui arrivent pal- la naissance, qui s’en vont par la mort, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus de génération ; voilà ce que signifie le nombre mille, car le nombre dix, élevé au carré, est dix fois dix, et en le multipliant par dix, nous arrivons à mille. « Il en disposa en faveur d’Abraham, il en fit le e serment à Isaac, il le confirma à Jacob », c’est-à-dire à Jacob lui-même, « comme une loi ». Tels sont les trois patriarches dont le Seigneur s’appelle le Dieu d’une manière spéciale, et qu’il désigne dans le Nouveau Testament, quand il dit : « Beaucoup viendront d’Orient et d’Occident, et reposeront avec Abraham, Isaac et Jacob, dans le royaume des cieux 4». Voilà l’héritage éternel. Car en disant ici qu’ « il l’affermit en précepte pour Jacob », le Prophète montre bien que la foi est un précepte, puisqu’une promesse ne prendrait pas le nom de précepte.

1. Jérém. XXXI, 31, 32.— 2. Gal, III, 5, 6.— 3. Rom. I, 17.— 4. Matth. VIII, 11.

Le précepte renferme une oeuvre, la promesse une récompense. « L’oeuvre de Dieu», dit le Seigneur, « c’est que vous croyiez en celui qui m’a envoyé 1». Telle est la parole dont il a fait un précepte: « Il s’est souvenu de son alliance dans le cours des siècles »; parole de foi que nous prêchons 2: « Dieu l’a e établie comme un précepte en Jacob lui-même, et à lui, Israël, comme un testament éternel », c’est-à-dire qu’il donnera une récompense éternelle à l’accomplissement de cette parole, de ce précepte. « En disant: Je te donnerai la terre de Chanaan, comme le cordeau de ton héritage ». Comment cela serait-il éternel, si cette terre ne nous marquait rien d’éternel? Elle est appelée terre promise, terre où coulent et le lait et le miel 3, ce qui nous marque la gloire de Dieu, grâce qui nous fait goûter combien le Seigneur est doux 4, et qui n’est point le partage de tous les hommes. Car la foi n’est point commune à tous Aussi le Prophète a-t-il ajouté: « C’est le cordeau de votre héritage ». De là cette parole que profère, dans un autre psaume, le Christ ou la race d’Abraham: « Le cordeau a mesuré ma part dans un lieu ravissant, et la portion de mon héritage est illustre à mes yeux 6 ». Pourquoi dès lors l’appeler terre de Chanaan? c’est ce que nous indique la signification de ce nom; Chanaan signifie en effet humble. Si on l’entend au point de vue de Noé qui prédit que Chanaan sera le serviteur de ses frères 7, nous y retrouvons la crainte servile : « Or, le serviteur ne demeure pas éternellement dans la maison, mais le fils y demeure éternellement 8». On chasse donc Chanaan, pour donner la terre des promesses aux enfants d’Abraham; car la charité parfaite bannit toute crainte 9, en sorte que le fils demeure en la maison éternellement. De là vient qu’il est dit: « Et à Israël lui-même, pour une alliance éternelle ».

8. Le Prophète parcourt ensuite l’histoire si connue et si vraie des Livres saints. « Ils étaient en petit nombre alors, faibles et voyageurs sur cette terre 10 ». C’est-à-dire, cette terre de Chanaan. Quand elle était habitée parleurs pères, Abraham, Isaac et Jacob, avant qu’ils l’eussent reçue en héritage, ils n’y étaient alors qu’en petit nombre et comme

1. Jean, VI, 29.— 2. Rom. X, 8.— 3. Exod. III, 8,17,— 4. Ps. XXXIII, 8.— 5. II Thess. III, 2.— 6. Ps. XV, 6. — 7. Gen. IX, 25.—  8. Jean, VIII, 35. — 9. I Jean, IV, 18. — 10 . Ps. CIV, 12.

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étrangers. Dans certains exemplaires, on trouve, non plus: Paucissimi et incolae, mais:

Paucissimos et incolas. Ce qui prouve que les traducteurs ont suivi la version grecque, version que l’on ne peut rendre en latin, sans une absurdité absolument intolérable. Pour traduire exactement, il nous faudra dire : In eo esse illos numero brevi, paucissimos et incolas in ea 1. Mais ce que le grec exprime par: In eo esse illos, se traduit en latin par: cum essent, et ce verbe ne veut point d’accusatif, mais le nominatif. Qui dirait en effet: Cum essent paucissimos? Mais on dit: Cum essent paucissimi, comme dans notre version.

9. « Comme ils étaient donc peu nombreux, ou en très-petit nombre, et étrangers en cette terre, ils passèrent de nation en nation, de royaume en royaume». Il y a ici répétition de ces expressions: « De nation en nation » . « Il ne laissa personne leur nuire » , c’est-à-dire, il ne le permit point. Le grec porte « les nuire», le latin « leur nuire» . « Il châtia les rois à cause d’eux. Ne touchez point à mes « Christs», leur dit-il, «ne faites aucun mal à mes Prophètes 2». Ainsi parlait le Seigneur aux rois qu’il châtiait, qu’il reprenait, afin de les empêcher de nuire aux saints patriarches, lorsqu’ils étaient en petit nombre et étrangers dans le pays de Chanaan. Bien qu’on ne lise point ces paroles dans l’histoire, il nous faut néanmoins comprendre que Dieu tint ce langage ou secrètement, commue le Seigneur parle au coeur des hommes, par des visions réelles et néanmoins occultes, ou qu’il le fit par le moyen des anges. Les rois de Gérare et d’Egypte furent avertis de ne point nuire à Abraham 3; un autre roi de ne point nuire à Isaac 4, d’autres de ne point nuire à Jacob 5; alors qu’ils étaient en petit nombre et étrangers, et avant que Jacob s’en allât en Egypte pour y habiter. C’est ce qui est marqué dans cette parole du Prophète: « Ils passèrent de nation en nation, et de royaume en royaume ». Mais comme nous pourrions chercher comment, en si petit nombre, et étrangers avant d’entrer en Egypte et de s’y multiplier, ils ont pu subsister dans la terre étrangère, le Prophète ajoute: « Il ne permit à aucun homme de leur nuire, il menaça les rois en leur faveur.

1.  En to einai autous arithmon brakeis, oligostous kai paroikous en aute.  — 2. Ps. CIV, 13-15. — 3. Gen. XII, 17- 20; XX, 3.— 4. Id. XXVI, 8-11, — 5. Id. XXXI-XXXIII.

Ne touchez pas à mes Christs, et ne « faites aucun mal à mes Prophètes ».

10. On peut s’étonner qu’ils soient appelés des Christs, avant qu’il y eût une onction qui fit donner ce nom aux rois : onction que Saül reçut le premier, lui à qui David succéda comme roi; puis les rois de Juda et d’Israël continuèrent de recevoir l’onction sainte qui figurait le seul et véritable Christ, à qui il a été dit: « Votre Dieu, ô Dieu, vous a oint d’une huile de joie, qui vous élève bien au-dessus de tous ceux qui doivent la partager 1 ». Comment donc ces anciens étaient-ils appelés des Christs? Car nous lisons d’Abraham qu’ils étaient Prophètes, et ce qui est dit clairement de lui, doit s’entendre aussi des autres. Seraient-ils des Christs parce qu’ils étaient déjà chrétiens, quoique d’une manière invisible? C’est d’eux, il est vrai, qu’est né le Christ selon la chair, mais le Christ était avant eux, ainsi qu’il le dit aux Juifs : « Je suis avant qu’Abraham fût 2 ». Comment eussent-ils pu ne point le connaître, ou ne pas croire en lui, quand ils sont appelés prophètes parce qu’ils annonçaient le Christ quoique d’une manière figurée? De là cette parole si claire du Sauveur: « Abraham a désiré voir mon jour, il l’a vu et s’en est réjoui 3». Car sans la foi au Christ, nul n’a été réconcilié à Dieu, soit avant, soit après l’incarnation et l’Apôtre l’a défini selon la vérité. « Il n’y a qu’un seul Dieu , qu’un seul médiateur entre Dieu et les hommes, c’est Jésus-Christ homme 4 ».

11. Le Prophète nous raconte ensuite comment ils ont passé de nation en nation, de royaume en royaume. « Le Seigneur appela la e famine sur la terre, et brisa toute la force que donne le pain. Il envoya devant eux un homme; Joseph fut vendu comme esclave ». Ce fut ainsi qu’ils passèrent « de nation en nation, et de royaume en royaume ». Mais ne passons point légèrement sur les expressions des saintes Ecritures. « Il appela», dit 1e Prophète, « la famine sur la terre 5 » : comme si la famine était un personnage, ou quelque chose, ou quelque esprit qui dût venir à un appel: tandis que la faim n’est qu’un mal qui vient de la disette, et qu’elle est comme une maladie pour ceux qui l’endurent; et comme bien souvent on ne fait cesser la maladie qu’avec des remèdes, on guérit aussi la faim

1. Ps. XLIV, 8.— 2. Jean, VIII, 58.— 3. Id. 56.— 4. I Tim. II, 5.— 5. Ps. CIV, 16.

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par la nourriture, Que signifie dès lors: « Il appela la faim? » Ces maux qu’endurent les hommes, seraient-ils soumis à de mauvais anges? (car il est dit dans un autre psaume, que Dieu, par un juste jugement, affligea les hommes en leur envoyant des plaies par les mauvais anges 1), alors appeler la faim, ce serait appeler l’ange de la faim, en lui donnant le nom du fléau qu’il dirige. De là viendrait que les anciens Romains s’étaient fait de semblables divinités, comme la Fièvre, la Pâleur. Ou bien ne vaudrait-il pas mieux dire que, pour Dieu, appeler la faim, c’est ordonner qu’il y ait une famine, én sorte que appeler, ce serait faire venir ; faire venir, serait dire, et dire ordonner? Ce même Dieu qui appela la faim, « appelle ce qui n’est pas comme ce qui est 2 ». L’Apôtre ne dit point que Dieu appelle ce qui n’est pas, afin de lui donner l’existence, « mais comme s’il était ». Car, aux yeux de Dieu, ce qu’il doit faire dans sa sagesse est déjà fait; c’est de lui qu’il est dit ailleurs qu’ « il a fait ce qui est à faire 3 ». Et quand arriva la famine, il est dit qu’elle fut appelée, qu’elle devait arriver, puisqu’elle entrait dans les secrètes dispositions de la divine sagesse. Le Prophète nous dit ensuite comment le Seigneur appela la famine: « Il brisa toute la force du pain ». « Il brisa », est une expression inusitée en ce sens, et veut dire « anéantit ».

12. « Il envoya devant eux un homme». Quel homme ? Joseph. Comment l’envoya-t-il? « Joseph fut vendu pour être esclave 4 ». Cette action était bien coupable, de la part de ses frères, et cependant c’est Dieu qui envoyait Joseph en Egypte. Il est donc bien juste et nécessaire d’admirer comment Dieu tourne en bien les mauvais desseins des hommes, tandis que les hommes font un mauvais usage des biens de Dieu.

13. Le Prophète reprend ici sa narration, pour nous dire ce que souffrit Joseph dans ses humiliations, et comment il fut élevé en gloire. « Ses pieds furent resserrés dans les entraves, le fer traversa son âme jusqu’à ce que sa parole fût accomplie 5 », L’histoire ne nous dit point que Joseph ait eu les entraves aux pieds; et toutefois nous n’en pouvons douter. Car l’histoire peut omettre quelques détails, connus de l’Esprit-Saint qui parle dans

1. Ps. LXXVII, 49. — 2. Rom. IV, 17. — 3. Isa. XLV, 11, suiv. les Septante.  — 4. Ps. CIV, 17 — 5. Id.18,19.

notre psaume. Quant au fer qui traversa son âme, nous l’entendons d’une affliction très-poignante; puisque le psaume ne parle point du corps, mais de l’âme. C’est d’une expression semblable que s’est servi l’Evangé1iste, quand Siméon dit à Marie: « Cet enfant est pour la ruine et pour la résurrection de plusieurs en Israël, et comme un signe de contradiction, et votre âme sera percée d’un glaive, afin que les pensées de plusieurs coeurs soient révélées ». Car la passion du Sauveur fut pour plusieurs un sujet de ruine, qui révéla les secrets de bien des coeurs, dévoila ce qu’ils pensaient du Seigneur, et fut assurément pour sa mère qu’elle privait de son fils, un coup douloureux. Telle fut l’affliction de Joseph, « jusqu’à ce que s’accomplît la prédiction qu’il fit en interprétant les songes du roi selon la vérité : ce fut alors qu’on le signala au roi, et qu’il lui découvrit ce qu’il y avait de prophétique dans ses songes 2 ». Mais comme il est dit: «jusqu’à l’accomplissement de sa paroles, le Prophète craint que l’on n’attribue à un homme une si grande puissance, et il ajoute aussitôt:

« La parole du Seigneur l’enflamma », ou même, selon le grec en certains exemplaires, « le brûla», an point qu’on le mit au nombre de ceux dont il est dit: « Glorifiez-vous en son saint nom. La parole du Seigneur le mit en feu ». Aussi, quand le Fils de Dieu envoya l’Esprit-Saint, virent-ils comme des langues de feu qui se divisaient 3. Et l’Apôtre a dit : « Ayez la ferveur de l’esprit 4 ». Telle est la ferveur qui manque à ceux dont il est dit, que « la charité de plusieurs se refroidira 5 ».

14. Le Prophète continue : « Le roi envoya le délivrer; le prince des peuples lui donna  la liberté ». Ce roi, qui est aussi le prince des peuples, « délia » Joseph « enchaîné », rendit

la liberté « au prisonnier». « Il l’établit chef de toute sa maison, prince de tous ses états, afin qu’il instruisît les princes comme lui-même, et qu’il enseignât la prudence à ses vieillards 6 » On lit dans le grec : « Qu’il enseignât la sagesse à ses vieillards » ; ce que l’on peut rigoureusement traduire ainsi: « Afin qu’il instruisît, les princes comme lui-même, et qu’il donnât la sagesse aux vieillards » : car le grec porte presbuterous, que nous

1. Luc, IUI, 34, 35. — 2. Gen.XLI, 25.— 3. Act. II, 3. — 4. Rom. XII, 11. — 5. Matth. XXIV, 12. — 6. Ps. CIV, 20-22.

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traduisons par les plus anciens, seniores; il ne porte pas gerontas, c’est-à-dire, senes, les vieillards : quant à sophisai, on ne peut le rendre en latin par une seule expression, il vient de sagesse, en grec sophia, et non de prudence, en grec phronesis. Nous ne voyons pas toutefois que Joseph s’y soit appliqué pendant son élévation, pas plus que nous ne lisons, que dans ses malheurs il ait eu les fers aux pieds. Mais comment se pourrait-il qu’un si grand homme, adorateur du seul Dieu véritable, fût préposé aux subsistances corporelles, sans chercher à prendre soin de l’âme, à rendre ces peuples meilleurs? L’historien sacré, inspiré par l’Esprit-Saint, a consigné dans l’histoire ce qui suffisait dans sa narration pour prédire l’avenir.

15. « Israël entra ainsi en Egypte, et Jacob fut étranger dans la terre de Cham 1 »  Israël est ici le même que Jacob, et l’Egypte que la terre de Cham. Ici nous voyons clairement que la nation égyptienne tire son origine de Cham, fils de Noé, dont Chanaan était le fils aîné. Ainsi il faut corriger te mot de Chanaan dans les exemplaires où il se trouve. Il est mieux de traduire: « Il fut étranger», accola, que de traduire : « Il habita », comme on lit dans certains exemplaires; on aurait pu mettre « exilé », incola, tout aussi bien, car il ne signifie rien autre chose. On trouve en effet à cet endroit du grec le même verbe que plus haut, où il est dit: « Ils étaient peu nombreux et étrangers sur cette terre ». Or, incolatus ou accolatus, ne désigne pas un indigène, mais un étranger. Voilà comment « ils ont passé de nation en nation, de royaume en royaume ». Le Prophète explique un peu plus au long ce qu’il n’avait dit qu’en un mot. liais on pourrait demander de quel royaume ils passèrent chez un autre peuple. Car ils ne régnaient pas encore dans la terre de Chanaan; le peuple d’Israël n’y avait pas été établi en royaume. Comment donc faut-il le comprendre, sinon par anticipation, parce que c’était là que devait régner leur postérité?

16. Le Prophète nous dit ensuite ce qui se lit en Egypte, « Dieu y multiplia son peuple  d’une manière prodigieuse, et le rendit plus s fort que ses ennemis 2». Le Prophète ne dit ici qu’un seul, mot, afin de nous raconter plus bas ce qui eut lieu. Car le peuple de Dieu n’était pas plus fort que les Egyptiens, alors

1. Ps. CIV, 23. — 2. Id. 24.

que l’on tuait ses enfants mâles, quand on les forçait à faire des briques; mais bien quand, avec une force divine, avec des prodiges et des miracles, le Seigneur leur Dieu les rendit redoutables et dignes de considération jusqu’à ce qu’enfin l’obstination du roi fût vaincue, et qu’en les poursuivant il allât s’engloutir dans la mer Rouge.

17. Ce qui est donc dit en un mot: « Il le rendit plus fort que ses ennemis », le Prophète va nous le raconter d’une manière précise, comme si nous lui demandions comment cela arriva. « Il tourna leurs coeurs jusqu’à la haine contre son peuple, jusqu’à employer tous les artifices contre ses serviteurs 1 ». Faut-il entendre ou croire que Dieu tourne le coeur de l’homme pour commettre le péché? N’y a-t-il aucun péché, ou même qu’un péché léger à haïr le peuple de Dieu et à user d’arti fice envers ses serviteurs? Qui osera le dire? Or, Dieu serait-il l’auteur des péchés si graves, lui qu’il ne faut croire auteur d’aucune faute, même la plus légère ? Où est l’homme sage, et il comprendra ces choses 2? Car la bonté de Dieu est admirable en ce qu’il fait agir pour le bien les méchants eux-mêmes, tant les hommes que les anges. C’est par leur corruption qu’ils sont méchants, et lui tire le bien de leur malice même. Avant de haïr son peuple, ils n’étaient pas au nombre des bons; mais ils étaient méchants et impies, enclins à envier le bonheur de leurs hôtes. Car l’envie, c’est la haine du bonheur des autres. Dieu donc tourna leur coeur, c’est-à-dire que l’envie leur fit haïr son peuple et tendre des embûches à ses serviteurs. Ce ne fut donc point en rendant leur coeur méchant, mais en faisant du bien à son peuple, qu’il tourna àla haine leur coeur spontanément mauvais. Ainsi ce n’est point leur coeur droit que Dieu tourne au mal, mais il tourne à la, haine de son peuple, un coeur spontanément pervers, pour tirer de ce mal un bien véritable, non pas en rendant mauvais les Egyptiens, mais en faisant aux enfants d’Israël des faveurs qui pouvaient facilement exciter leur envie. La suite nous montre le parti que Dieu tira de cette haine, pour exercer son peuple et glorifier son nom, gloire qui nous est utile, et que l’on relève surtout dans ces psaumes intitulés : Alleluia.

18. « Il envoya Moïse son serviteur, et Aaron lui-même, qu’il avait élu 3 ». Il suffirait de

1. Ps. CIV, 25. — 2. Id. CVI, 43. —  3. Id. CIV, 26.

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dire « qu’il avait élu », mais ne cherchons aucun sens dans celui même qu’ajoute le Prophète. C’est une locution des saintes Ecritures, comme celle-ci : « Dans laquelle ils habiteront en elle 1 », expressions fréquentes dans les saintes Ecritures,

19. « Il mit en eux les paroles de ses signes et des prodiges dans la terre de Cham 2 ». Il ne faut pas entendre ici « ces paroles de signes et de prodiges », comme des paroles au moyen desquelles on fait des signes et des prodiges. Bien des miracles ont été opérés sans aucune parole, mais au moyen d’une houlette, en étendant la main, en jetant de la poussière en l’air. Mais parce que ces miracles opérés n’étaient point dénués de signification, non plus que les paroles que nous proférons on les appelle des paroles, non point à cause de la voix et des sons, mais à cause des signes et des prodiges. « Il mit », c’est-à-dire, il fit par eux.

20. « Il envoya les ténèbres, et tendit la nuit 3 ». Voilà ce qui est écrit dans les plaies dont l’Egypte fut frappée; l’hémistiche suivant se lit d’une manière diverse dans les différents exemplaires. Les uns portent : « Et ils aigrirent ses paroles »; les autres: « Et ils n’aigrirent pas ses paroles ». La première version se lit en beaucoup d’endroits; et c’est à peine si j’ai vu deux exemplaires avec la particule négative. Mais peut-être que le sens qui paraissait alors plus clair a fait glisser une faute, Qu’y a-t-il de plus clair en effet que cette parole : « Et ils aigrirent ses paroles », pour marquer leurs contradictions opiniâtres? Nous nous sommes efforcé d’expliquer aussi cette autre proposition dans un sens orthodoxe, et voici ce qui s’est présenté : « Ils n’ont pas aigri ses paroles», ce qui doit s’entendre de Moïse et d’Aaron, qui endurèrent les vexations les plus cruelles, jusqu’à ce que Dieu eût accompli ce qu’il voulait faire par leur ministère.

21. « il changea leurs eaux en sang, et tua leurs poissons. Il forma leur terre en grenouilles, jusque dans le palais des rois eux-mêmes 4 »; comme s’il disait : Il changea leurs terres en grenouilles. Telle était en effet la multitude des grenouilles, qu’on pouvait l’appeler en grec uperbolen.

22. « Il dit, et alors naquirent les mouches

1. Nomb. XIII, 20, Lévit. XVIII, 3, suiv. les Septante. — 2. Ps. CIV, 27. — 3. Id. 28. — 4. Id. 29, 30.

et les moucherons, dans toutes leurs contrées 1». Si l’on demande à quel moment Dieu fit ce commandement, il était dans se parole avant d’être fait; bien que par le ministère des anges, et par ses serviteurs Moïse et Aaron, il ait commandé de le faire quand cela devait arriver.

23. « Il plaça leurs pluies en grêle 2». C’est une manière de parler comme celle-ci : « Il  forma leurs terres en grenouilles » ; avec cette différence que toute la terre ne fut pas changée en grenouilles, tandis que toute la pluie fut changée en grêle. « Un feu brûlant dans leur terre », sous-entendu : «  Il plaça ».

24. « Il frappa leurs vignes, leurs figuiers, il brisa tous les arbres de leur pays », par la violence de la grêle et de la foudre : de là vient l’expression de feu brûlant.

25. « Il dit, et alors vint la sauterelle et la chenille 4 ». Sauterelles et chenilles ne sont qu’une même plaie, l’une suit l’autre.

26. « Ils mangèrent tout le foin dans leurs terres, et dévorèrent tous les fruits de leurs champs 5 ». Le foin est aussi un fruit, dans le langage de l’Ecriture, qui appelle foin même les moissons de blé : mais le Prophète a marqué deux expressions différentes à cause des deux insectes, de la sauterelle et de la chenille qu’il venait de nommer. Tout ceci a pour but de varier l’expression, afin d’éviter l’ennui, non pour varier la pensée.

27. « Il frappa tout premier-né sur leur terre, les prémices de leurs travaux 6 ». Ce fut la dernière plaie d’Egypte, excepté la mort dans la mer Rouge. Quant à ces prémices des travaux, cela signifie, sans doute, les premiers-nés dans les troupeaux. Or, ces plaies au nombre de dix, ne sont pas toutes énumérées, ni rapportées dans l’ordre de leur arrivée. Quand on loue Dieu, on peut s’affranchir des lois rigoureuses de l’exactitude historique. Or, l’auteur de ces louanges, c’est le Saint-Esprit lui-même par la bouche de son Prophète; la mème autorité qui lui a fait dicter cette histoire par son serviteur Moïse, lui fait citer ici ces faits qui ne sont point dans l’histoire et omettre d’autres faits qu’elle a rappelés.

28. Le Prophète ajoute aux louanges de Dieu, qu’il a tiré de l’Egypte les Israélites chargés d’argent et d’or ; tel était en effet l’état des Hébreux qu’ils ne pouvaient, même

1. Ps. CIV, 31. — 2. Id. 32. —  3. Id. 33. — 4. Id. 34. —  5. Id. 35. — 6. Id. 36.

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au point de vue temporel, négliger la récompense justement due à leurs travaux; et si les Israélites trompèrent les Egyptiens en leur demandant à emprunter de l’argent ou de l’or, il ne faut pas croire que Dieu ordonne ces larcins aux hommes qui ont le coeur droit, ou qu’il les approuve quand ils les accomplissent. Ces paroles font plutôt voir que Dieu qui voyait leur coeur, qui examinait le fond de leurs passions, permit qu’ils en agissent ainsi plutôt qu’il ne l’ordonna : et pourtant les âmes charnelles peuvent encore s’édifier, puisque les Egyptiens avaient mérité ce qu’on leur fit, et que si les Hébreux usèrent de ruse, ils ne prirent à des hommes injustes que leur juste salaire. Et comme Dieu s’était servi de l’iniquité des Egyptiens, il fit servir l’infirmité des Hébreux, pour donner dans ces actions des symboles prophétiques. « Il les fit sortir en argent et en or ». C’est une locution des saintes Ecritures : et «les faire sortir en argent et en or», signifie avec de l’argent et de l’or. « Et dans leurs « tribus il n’y avait nulle faiblesse 1 » ; de corps seulement, mais non d’esprit. Ce fut un grand bienfait de Dieu de n’avoir aucun malade dans cette nécessité de changer de pays.

29. « Les Egyptiens les virent partir avec joie, parce qu’ils étaient frappés de terreur à leur sujet 2». Frayeur que les Hébreux inspiraient aux Egyptiens. « Cette frayeur à leur sujet », les Hébreux ne la ressentaient point, mais on la ressentait à leur sujet. Mais, dira-t-on, comment les Egyptiens s’opposaient-ils à leur départ? Pourquoi n’autoriser leur départ que comme s’ils devaient revenir? Si « l’Egypte se réjouit de leur départ», pourquoi sur leur demande leur prêter de l’argent et de l’or, comme s’ils devaient revenir et le rendre? Mais il faut comprendre qu’après la dernière plaie d’Egypte, ou la mort de ses premiers-nés, après cette grande catastrophe qu’essuya dans la mer Rouge l’armée qui les poursuivait, les Egyptiens qui survivaient craignirent que les Hébreux ne revinssent, pour exterminer facilement ce qui restait en Egypte. Alors s’accomplit celte parole du Prophète, quand après avoir dit : « Il augmenta son peuple d’une manière merveilleuse », il ajoute : « Et le rendit plus fort que ses ennemis ». Pour nous développer cette pensée renfermée dans un seul verset,

1. Ps. CIV, 37. — 2. Id. 38.

et nous montrer comment cela s’accomplit, le Prophète ajoute ce qu’il nous n dit des plaies d’Egypte dans son cantique, jusqu’à cet endroit : « L’Egypte se réjouit de leur départ, parce que ce peuple la frappait de terreur »; comme pour nous prouver ce qu’il avait avancé, que Dieu rendit son peuple supérieur à ses ennemis.

30. Alors il nous expose les bienfaits divins qu’ils recueillirent pendant qu’ils traversaient le désert. « Il étendit une nuée pour les couvrir, et leur alluma un flambeau pendant la nuit 1 ». Tout cela est évident et connu.

31. « Ils demandèrent, et des cailles vinrent en abondance 2». Ils ne demandaient point de cailles, mais de la viande. Mais comme la chair est une viande, et que dans ce psaume il n’est pas question de leurs murmures qui déplurent au Seigneur, mais seulement de cette foi des élus qui sont la véritable postérité d’Abraham 3, il faut sous-entendre ici que les élus demandèrent à Dieu ces viandes pour arrêter le murmure des rebelles. Dans le verset suivant : « Il les nourrit du pain du ciel »; bien que le Prophète ne nomme pas la manne, ce passage n’est obscur pour aucun lecteur des saintes Ecritures.

32. « Il rompit la pierre, et en fit jaillir l’eau; des fleuves coulèrent dans le désert 4 ». Il suffit de lire ces paroles pour les comprendre.

33. Dans toutes ces faveurs qu’il fit à son peuple, Dieu veut nous signaler en Abraham le mérite de la foi. Voici en effet ce qu’ajoute le Prophète « Il se souvint de la parole sacrée qu’il avait donnée à son serviteur Abraham. Il tira son peuple dans la joie, et ses élus dans l’allégresse ». Ce qu’il appelle « son peuple », est répété dans « ses élus », et «  sa joie », est répétée « dans l’allégresse ». « Et il leur donna les terres des nations, et les mit en possession des labeurs des peuples 5 ». Cette expression, « les terres des nations », a le même sens que cette autre, « les travaux des peuples », et « leur donna », le sens de « mit en possession ».

34. Comme si nous demandions au Prophète, pourquoi Dieu comblait son peuple de tant de faveurs, et de peur que l’on ne s’imagine que ces faveurs temporelles sont la souveraine félicité, le Prophète nous montre que

1. Ps. CIV, 39. — 2. Id. 40. — 3. I Cor X, 5. — 4. Ps. CIV, 41. — 5. Id. 42-44.

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c’est ailleurs qu’il nous faut chercher le souverain bien. « Afin», dit-il, « qu’ils gardent ses ordonnances, et qu’ils observent ses lois 1 ».  D’où il nous taut comprendre que les serviteurs de Dieu, les élus, les enfants selon la promesse, la véritable postérité d’Abraham, qui imitent la foi d’Abraham, reçoivent de Dieu ces biens terrestres, non pour se répandre dans le luxe ou pour s’endormir dans une fausse sécurité, mais afin qu’étant mis par la divine miséricorde en possession de ces biens dont l’acquisition leur eût coûté des travaux très-compliqués, ils n’eussent plus à s’occuper que de s’enrichir des biens éternels, c’est-à-dire : « Afin qu’ils gardent ses ordonnances et qu’ils observent ses lois ». Enfin, comme le Prophète veut désigner par la postérité d’Abraham les hommes qui sont la véritable postérité, tels qu’il y en eut assurément chez ce peuple, ainsi que nous le montre suffisamment l’Apôtre : « Mais tous ne furent « point agréables à Dieu »

(si tous ne le furent point, il y en eut assurément qui le furent); comme c’est de ces justes que le Prophète nous parle, il ne fait aucune mention de leurs fautes, de leurs murmures, de leurs révoltes, qui déplurent au Seigneur. Toutefois, parce que Dieu fit éclater sur les impies eux-mêmes, non-seulement les effets de sa justice, mais aussi les effets de sa miséricorde et de sa clémence; le psaume suivant nous en parlera dans ses louanges au Seigneur. Néanmoins les uns et les autres étaient dans le même peuple, et la contagieuse iniquité des uns ne souillait pas les autres, « Car le Seigneur connaît ceux qui sont à lui ». Et si dans ce monde nous ne pouvons nous séparer des méchants, « quiconque invoque le nom de Jésus-Christ, qu’il renonce à la malice 2 ».

35. Si nous voulons découvrir l’âme qui s’enveloppe en quelque sorte dans le corps du psaume, ou le sens intime caché sous les paroles extérieures, il me semble que c’est un avertissement pour les enfants d’Abraham, qui sont les vrais fils de la promesse, appartenant à l’héritage du testament éternel, de se choisir pour héritage le Seigneur lui-même, de le servir gratuitement, c’est-à-dire pour lui-même, et non pour aucune autre récompense que lui. Ainsi doivent-ils agir, en louant Dieu, en l’invoquant, en le prêchant,

1. Ps. CIV, 45. — 2. II Tim. II, 19.

en agissant par la foi, non pour leur propre gloire, mais pour la gloire de Dieu, en se réjouissant dans l’espérance, et dans la ferveur de la charité 1. Voilà ce qui est renfermé dans ces versets : « Confessez le Seigneur, invoquez son nom, annoncez sa gloire au milieu des peuples. Bénissez-le dans vos chants et sur le psaltérion. Chantez son nom, que la joie règne dans le coeur de celui qui cherche le Seigneur. Cherchez-le, et reprenez courage, cherchez toujours sa face 2 ».

36. Ensuite, pour nourrir les petits, pour raffermir leurs coeurs dans la foi, le Prophète propose à notre foi l’exemple des patriarches et des promesses de Dieu, afin qu’en imitant l’une, qu’en espérant dans les autres, nous entrions dans leur postérité, non-seulement ceux qui viennent des Hébreux, mais tous ceux qui ont part à cette grâce dans toute la terre. C’est ce que contiennent les versets suivants: « Gardez la mémoire des merveilles qu’il a opérées, de ses prodiges, des oracles de sa bouche; vous qui êtes la race d’Abraham son serviteur, les fils de Jacob son élu. C’est lui qui est le Seigneur notre Dieu, ses jugements sont dans toute la terre. Il s’est souvenu dans les siècles de son testament et de la parole qu’il avait donnée pour mille générations ; de cette parole donnée à Abraham, renouvelée à Isaac avec serment. Il en a fait une loi pour ce même Jacob, un testament éternel pour Israël, en disant : Je te donnerai la terre de Chanaan, pour la part de ton héritage 3». Tout cela, je vous l’ai exposé selon mes pouvoirs.

37. Ici se présentait une objection pour un esprit peu croyant. S’il faut adorer Dieu gratuitement, s’il faut le demander à lui-même, comme l’héritage du testament éternel; n’oublie-t-il pas la vie passagère de ceux qui le cherchent, et va-t-il multiplier sa miséricorde jusqu’à l’étendre à leurs besoins temporels? Or, voyez ce qu’il a fait pour nos pères, soit dans ceux qu’il nous propose comme des modèles de foi, soit dans ceux qui sont nés de leur chair, et qui ont imité leur piété. « Alors qu’ils étaient en petit nombre et étrangers en cette terre »,la terre de Chanaan, « ils passèrent de nation en nation, et de royaume en royaume. Il ne permit à aucun homme de leur nuire, et il

1. Rom. XII, 11, 12.— 2. Ps. CIV, 1-4. — 3. Id. 5-11.

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menaça les rois à cause d’eux. Ne touchez pas à mes Christs, et ne faites aucun mal à  mes Prophètes 1».

38. Si vous demandez comment ils passèrent de nation en nation et de peuple à

peuple, écoutez : « Il appela la famine sur la terre, il détruisit toute la force du pain, il envoya devant eux un homme; Joseph fut vendu comme esclave. Ils humilièrent ses pieds dans les entraves, le fer traversa son âme, jusqu’à ce que sa parole s’accomplit. La parole du Seigneur le mit en feu; le roi envoya, et le délia; le prince des peuples lui donna la liberté, afin qu’il instruisît ses princes comme lui-même, et qu’il apprît la prudence aux plus anciens. Israël entra en Egypte, et Jacob fut étranger sur la terre de Cham 2 ». Voilà comment « ils passèrent de nation en nation, et de royaume en  royaume ».

39. « Il multiplia son peuple avec une grande force, et le rendit supérieur à ses ennemis ». Or, si vous voulez écouter comment il le rendit supérieur à ses ennemis, écoutez: « Il tourna leur coeur de manière qu’ils haïrent son peuple, et qu’ils opprimèrent ses serviteurs par de malicieux artifices. Il envoya Moïse son serviteur, et Aaron lui-même qu’il avait choisi, il mit en eux les paroles de ses signes, et de ses prodiges sur la terre de Cham. Il déploya les ténèbres et les couvrit de la nuit, et ils aigrirent ses paroles. Il changea leurs eaux  en sang, et tua leurs poissons. Il donna leur terre en grenouilles, jusque dans le palais des rois. Il dit, et vint la mouche avec les insectes dans toutes leurs campagnes. Il changea leurs pluies en grêle, et un feu dévorant dans leurs terres. Il frappa leurs vignes et leurs figuiers, il brisa les arbres dans tous leurs confins. Il dit et vinrent la sauterelle et la chenille, en multitude innombrable. Il frappa tout premier-né dans leur terre, les prémices de tous leurs travaux. Il les fit sortir en or et en argent, et il n’y avait dans leurs tribus aucun malade. L’Egypte se réjouit de leur départ, dans la terreur qu’ils lui inspiraient 3 ». Voilà comment il rendit son peuple supérieur à ses ennemis.

40. Mais quand sa justice a infligé tous ces maux à leurs ennemis, écoutez quelles grâces

1. Ps. CIV, 12-15. — 2. Id. 16-23. —  3. Id. 24-38.

temporelles eux reçoivent de sa miséricorde: « Il étendit la nuée pour les protéger, et un feu dut les éclairer pendant la nuit. Ils prièrent, et des cailles vinrent en abondance; il les rassasia d’un pain du ciel. Il ouvrit la pierre, et il en jaillit de l’eau, un fleuve coula dans le désert. Car il se souvint de la parole sainte qu’il avait donnée à son serviteur Abraham. Il emmena son peuple dans la joie, et ses élus dans l’allégresse. Il leur donna les contrées des nations, ils s’emparèrent des travaux des peuples 1 ». Non point afin que les Juifs le servissent en vue de ces biens, mais afin que ce peuple usât de ces biens pour acquérir les biens éternels, c’est-à-dire «afin qu’ils gardent ses ordonnances , et qu’ils observent ses lois 2 ». Quels que soient donc les autres bienfaits de Dieu, il faut les rapporter au culte gratuit que nous lui devons, et ce culte ne doit pas être motivé sur les autres dons qu’il nous fait; c’est alors seulement qu’il sera gratuit. C’est à ce combat que nous provoque le démon, quand il dit à Job : « Est-ce  gratuitement que Job sert le Seigneur 3? » Si Joseph fut vendu en esclavage, puis humilié, puis élevé en gloire, ouvrant ainsi au peuple de Dieu la carrière des récompenses terrestres, qui le rendirent supérieur à ses frères; combien plus Jésus vendu et humilié par ses frères, selon la chair, puis élevé jusqu’aux cieux, doit-il ouvrir la carrière des biens éternels à ce peuple de Dieu qui triomphe du diable et de ses anges. Ecoute alors, ô race d’Abraham, non pour te glorifier d’être à lui, selon la chair, mais pour imiter sa foi; écoutez, ô serviteurs de Dieu, élus de Dieu, qui avez les promesses de la vie présente et de la vie future 4. Si les épreuves de la vie sont pesantes pour vous, souvenez-vous de Joseph dans sa prison, de Jésus sur la croix. Si vous êtes heureux selon le temps, ne servez pas Dieu en vue de ce bonheur, mais servez-vous de ce bonheur, afin de mieux servir Dieu. Ne vous persuadez pas que les vrais adorateurs lui rendent leur culte pour en obtenir ce qui est nécessaire à la vie, puisqu’il donne cela aux blasphémateurs de son nom; mais : « Cherchez d’abord le royaume de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroît 5».

1. Ps. CIV, 39-44. — 2. Id. 45. — 3. Job, I, 9. — 3. I Tim. IV, 8. — 4. Matth. VI, 33.

DISCOURS SUR LE PSAUME CV.

LOUANGE A DIEU DANS SON PARDON.

Ce psaume est la suite du précédent, en sorte que le premier nous montrerait la bonté de Dieu dans notre vocation à la grâce et à la gloire ; celui-ci, sa bonté dans le pardon de nos fautes. Le Prophète commence par ces mots Confessez au Seigneur, etc., ce qui s’entend d’une confession des péchés, quoique cette confession, à cause de l’espérance du pardon, soit aussi une confession de louanges. Dieu fera donc miséricorde, mais en cette vie et non dans l’autre, puisque le mauvais riche n’obtint pas une goutte d’eau. Il se demande qui publiera tes louanges de Dieu, ou qui fera connaître l’action de Dieu donnant aux fidèles le pouvoir d’accomplir la loi. « Le jugement à garder, la justice à pratiquer », doivent s’entendre dans, le sens de l’orthodoxie de la foi, et des actions de justice, alors la justice deviendra jugement, ou les oeuvres seront conformes à la foi, ce qui nous montre que l’on doit garder la justice en tout temps. Ce salut dans lequel Dieu nous visite, c’est le Christ qui doit nous manifester la bonté de Dieu pour ses élus, et nous associer nous-mêmes à cet héritage.

Le Prophète. confesse ensuite es prévarications des Juifs Nous avons péché comme nos pères, qui ne comprirent point que vos prodiges les appelaient à des biens éternels, et qui oublièrent vos bienfaits. Dieu ne les traita pas selon leur infidélité. Il les fit passer à travers la mer Rouge, figure de la rédemption par le baptême. Il engloutit les Egyptiens, et alors les Hébreux crurent en lui. Mais loin d’attendre un bonheur spirituel, ils voulurent un bonheur temporel, et Dieu leur donna ce qu’ils désiraient. Alors éclata le schisme de Dathan et d’Abiron, que Dieu brûla avec leurs sectateurs. Ils firent un veau d’or et oublièrent dans les châtiments des Egyptiens ce qu’ils avaient à craindre. Dieu voulait les exterminer quand Moïse apaisa sa colère, puis ils méprisèrent, dans la terre qu’il leur donnait, le symbole du ciel; ils s’initièrent à l’idolâtrie et Dieu ne fut apaisé que par le coup dont Phinéès frappa deux coupables. Cet acte d’amour pour le peuple devint louable. Nouveaux murmures qui amenèrent le doute et le châtiment de Moïse. Au lieu de détruire les nations de Chanaan ils se mêlèrent à elles, prirent leurs coutumes idolâtriques, firent des sacrifices humains, aigrissant ainsi le Seigneur, qui consentit encore à les sauver en vue de l’alliance éternelle jurée à Abraham.

Il leur fit donc trouver grâce devant ceux qui les tenaient captifs. Or, c’est le diable qui nous tient en captivité. Jésus le chasse de nos coeurs afin que s’édifie le temple ou l’Eglise de Dieu, dont le Christ est la pierre angulaire, appelant dans un même bercail ceux de la Circoncision et ceux de la Gentilité. Les Juifs qui l’ont repoussé accepteront l’Antéchrist, mais les vrais fidèles seront sauvés par le Christ, notre Seigneur.

1. Le psaume cent cinquième a aussi pour titre « Alleluia »; et même deux fois Alleluia. Quelques-uns cependant prétendent que le premier Alleluia termine le psaume précédent, et le second alors commencerait celui-ci. Et ce qui les fait parler de la sorte, c’est que tous les psaumes où l’on voit Alleluia, l’ont tous à la fin, mais pas tous au commencement: alors tout psaume qui ne finit point par un Alleluia ne doit pas, à leur avis, en avoir un au commencement; et celui qui semble s’y trouver appartient à la fin du précédent. Quant à nous, jusqu’à ce que l’on nous prouve cette assertion par des raisons certaines, nous suivrons la coutume commune qui regarde l’Alleluia comme titre du psaume, dès qu’il est marqué au commencement. Il n’y a en effet que très-peu d’exemplaires (et je ne l’ai trouvé dans aucun des grecs que j’ai pu lire) qui aient Alleluia, à la fin du psaume cent-cinquantième, lequel est le dernier inséré dans le canon. Mais quand il en serait encore ainsi, ce ne pourrait être une prescription contre la coutume. Il pourrait se faire que le livre tout entier des psaumes, composé de cinq livres dont chacun se termine par fiat, fiat! fût clos lui-même par Alleluia; or, que le Psaume cent cinquantième se termine par Alleluia, ce n’est point une raison pour que les psaumes qui commencent par Alleluia, finissent encore par Alleluia. Si donc l’inscription d’un psaume porte un double Alleluia, je ne vois point ce qui nous empêcherait de l’écrire tantôt une fois, tantôt deux fois, quand Notre-Seigneur dit tantôt une fois Amen, et tantôt deux fois.

Surtout quand chaque Alleluia est placé après le chiffre qui assigne au psaume son rang, comme au psaume cent cinquième par exemple. Or, si le premier Alleluia appartient au psaume précédent, il eût fallu l’écrire avant le chiffre indicateur, et après ce chiffre 1’Alleluia du psaume. Peut-être encore a-t-on suivi une coutume peu fondée, et peut-on nous donner une raison encore inconnue, qui nous montre à suivre le jugement de la vérité plutôt que le préjugé de la coutume. En attendant de plus amples lumières, chaque fois qu’après le chiffre du psaume, nous trouvons pour inscription, une fois Alleluia, ou deux fois, (563) fidèles à la coutume si connue de l’Eglise, nous attribuons le tout au psaume qui porte cette inscription : du reste nous avouons qu’il y a, selon nous, dans les titres de tous les psaumes, dans l’ordre qu’ils occupent, de grands mystères que nous n’avons pu encore étudier selon nos désirs.

2. Or, je vois entre le cent quatrième et le cent cinquième une liaison telle que le premier serait l’éloge du peuple de Dieu dans ses élus, dont il ne fait aucune plainte, ce qui me fait croire qu’il est question de ceux qui furent agréables à Dieu 1;

dans le suivant qui est le nôtre, il est question de ceux qui aigrirent le Seigneur, sans que Dieu néanmoins cessât de leur faire miséricorde. L’interlocuteur parle au nom de ceux qui se convertissent et implorent leur pardon, et nous donne pour exemple ceux qui furent grands pécheurs, et qui s’enrichirent néanmoins de la divine miséricorde. Notre psaume commence donc comme le précédent: « Confessez au Seigneur »; mais dans le précédent le Prophète ajoute: « Invoquez son nom ». Dans celui-ci : « Parce qu’il est bon, parce que sa e miséricorde est éternelle 2».

Le mot confession peut donc s’entendre d’une confession des péchés; car après quelques versets il est dit: « Nous avons péché avec nos pères, nous avons commis l’injustice; nous nous sommes livrés à l’iniquité 3 »; mais quand il dit :

« Parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle », c’est une louange à Dieu, et dans cette louange une confession. Et toutefois, dès qu’un homme confesse à Dieu ses péchés, il doit le faire en louant Dieu; et nulle confession n’est pieuse, si elle ne vient sans aucun désespoir implorer la divine miséricorde. Elle est donc toujours une louange du Seigneur, soit en paroles, quand elle publie sa miséricorde et sa bonté, soit par le sentiment, quand elle est un acte de foi en cette miséricorde. Voyez le publicain; on ne rapporte de lui que ces paroles : «Seigneur, soyez-moi propice, à moi, qui suis pécheur 4 ». Il n’ajoute point, il est vrai, parce que vous êtes bon et miséricordieux, ou quelque chose de semblable, mais s’il ne le croyait, il ne parlerait point de la sorte; car il a prié avec espérance, et l’espérance ne peut exister sans la foi. On peut donc louer Dieu d’une manière vraie et pieuse, sans accuser

1. I Cor. X, 5. — 2. Ps. CV, 1. — 3. Id. 6. — 4. Luc, XVIII, 13.

ses péchés; et cette louange prend souvent dans 1’Ecriture le nom de confession; mais on ne peut avouer ses fautes d’une manière utile et pieuse sans louer Dieu, ou de coeur, ou de bouche et en paroles. Dans quelques manuscrits on lit: « Parce qu’il est bon » ;

en d’autres : « Parce qu’il est doux ». L’expression grecque Xrestos, a donné lieu à cette double traduction. De même ici: e Parce « que sa miséricorde est dans le siècle », in saeculum; nous lisons dans le grec eis ton aiona, que l’on peut traduire par éternellement, in aeternum. Si donc il s’agit de cette miséricorde par laquelle on ne saurait être heureux sans Dieu, il vaut mieux dire éternellement, in aeternum; mais si l’on entend cette miséricorde qui s’incline vers les malheureux, pour les soulager dans leur misère ou les en délivrer, il est mieux de traduire in saeculum, dans le siècle, c’est-à-dire jusqu’à la fin des temps, qui aura toujours des malheureux àqui Dieu fera miséricorde. A moins d’aller jusqu’à dire que la divine miséricorde ne fera point défaut même à ceux qui seront damnés avec le diable et les anges, non que Dieu les délivre de cette condamnation, mais parce qu’il y apportera quelque soulagement: et dans ce sens Dieu aurait pour leur misère éternelle une miséricorde éternelle. Nous lisons, il est vrai, que pour plusieurs le châtiment sera moindre en le comparant au châtiment des autres; mais que la peine d’un damné soit adoucie, ou qu’il y ait à quelques intervalles une pause dans ses douleurs, qui oserait l’affirmer, quand le mauvais riche n’obtint pas une goutte d’eau 1? Mais il faudrait à loisir traiter une matière si importante : ce que nous en avons dit, doit suffire pour l’explication de notre psaume.

3. « Qui racontera la puissance du Seigneur ? » Emerveillé, en considérant les oeuvres divines, le Prophète, qui implore la miséricorde, s’écrie : « Qui racontera les oeuvres puissantes du Seigneur, et publiera toutes ses louanges 2 ? » Pour compléter cette pensée, il faut sous-entendre ce qui précède, Qui « publiera toutes ses louanges? » C’est-à-dire, qui pourra suffire pour publier toutes ses louanges ? Le Prophète a dit : Auditas faciet, « fera entendues », c’est-à-dire fera en sorte qu’elles soient entendues; nous montrant ainsi qu’il faut publier la puissance et

1. Luc, XVI, 24-26. — 2. Ps. CV, 2.

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