Enarrationes in Psalmos (page 34)
les louanges du Seigneur, de manière qu’on les prêche à ceux qui écoutent. Mais qui les prêchera toutes ? A moins peut-être que ces paroles qui suivent : « Bienheureux ceux qui gardent l’équité, et qui gardent la justice en tout temps 1», ne signifient que ses louanges doivent s’entendre des oeuvres qui lui appartiennent dans l’accomplissement de ses préceptes. Car, « c’est Dieu », dit saint Paul, « qui agit en vous 2».
Et il est dit à la race d’Abraham : « Chantez en son honneur, toue chez de la harpe en son honneur 3»; ce que nous avons expliqué par: Dites le bien et faites le bien à la gloire de son nom. Deux paroles, chantez et jouez de la harpe, sont exprimées dans les deux versets suivants; en sorte que: « Racontez ses merveilles », soit identique à: « Chantez au Seigneur »; et ces autres paroles: « Glorifiez-vous dans son saint nom 4 », soient identiques à : « Chantez-le sur la harpe». C’est en effet à cette race que le Seigneur a dit : « Que vos oeuvres soient visibles devant les hommes, afin qu’ils voient vos bonnes actions, et qu’ils glorifient votre Père qui est dans le ciel 5 ». Le Prophète, considérant dès lors les préceptes de Dieu, préceptes dont l’accomplissement tourne à la gloire de Dieu qui opère dans ses serviteurs, parle ainsi « Qui racontera la puissance du Seigneur ? » puisqu’il opère ces oeuvres d’une manière ineffable. Qui, « entendues, fera toutes ses louanges? » C’est-à-dire, qui fera entendre ses louanges après les avoir entendues? c’est-à-dire l’accomplissement de ses préceptes. Qui pourra les raconter autant qu’ils s’accomplissent, et quand même on n’accomplirait point ce que l’on entend, Dieu n’en est pas moins à louer. « Lui qui opère en nous le vouloir et le faire, selon qu’il lui plaît 6 ». Le Prophète pouvait dire : Tous ses commandements, ou toutes les oeuvres qu’il commande; mais il a préféré dire : « Ses louanges»;
car, nous l’avons dit, c’est à Dieu qu’il faut rendre gloire de l’accomplissement de ses préceptes. Ces louanges, toutefois, qui peut les faire entendre, ou qui est capable de les raconter toutes, après les avoir entendues?
4. « Heureux ceux qui gardent le jugement, et observent la justice en tout temps 7»; c’est-à-dire, depuis qu’ils commencent à vivre selon le temps. « Car, celui-là seul sera sauvé, qui
1. Ps. CV, 3. — 2. Philipp. II, 3. — 3. Ps. CIV, 2.— 4. Id. 3. — 5. Matth. V, 16.— 6. Philipp. II, 13. — 7. Ps. CV, 3.
aura persévéré jusqu’à la fin 1».
On peut néanmoins voir ici une répétition, en sorte que « observer la justice », reviendrait à « garder le jugement »; et alors dans le verset précédent, on devrait sous-entendre : « En tout temps », comme dans le suivant on sous-entend: « Bienheureux » ; ainsi en exprimant ce qui est sous-entendu; on aurait: « Bienheureux ceux qui gardent le jugement en tout temps, bienheureux ceux qui pratiquent la justice en tout temps ». Mais s’il n’y avait une différence entre la justice et le jugement, le Prophète ne dirait point dans un autre psaume : « Jusqu’à ce que la justice devienne un jugement 2».
L’Ecriture aime à joindre ces deux attributs, comme dans ce verset : « La justice et le jugement sont la base de son trône 3»; et cet autre : « Il fera éclater votre justice comme une lumière, et votre jugement comme le soleil de midi 4»; quoique cela ne paraisse qu’une répétition de pensée. Et même le rapprochement des deux sens pourrait nous faire confondre l’un avec l’autre, ou la justice avec le jugement, ou le jugement avec la justice ; et toutefois, Je ne doute pas qu’en les prenant dans leur acception respective, il n’y ait entre ces expressions une différence, en sorte que garder le Jugement ce serait juger avec droiture, et fane la justice, agir selon le bien. Et je ne crois pas que l’on soit dans l’erreur d’après l’explication de ces paroles: « Jusqu’à ce que la justice devienne le jugement», en appelant bienheureux ceux qui gardent le jugement dans leur foi, et qui pratiquent la justice dans leurs oeuvres. Un temps viendra où ce jugement, que l’on garde aujourd’hui dans la foi, s’exercera dans les oeuvres, alors que la justice sera devenue le jugement, c’est-à-dire quand les justes auront reçu le pouvoir de juger selon l’équité ceux que l’on juge avec injustice. C’est donc à tout le corps du Christ que l’on doit attribuer cette parole d’un autre psaume: « Quand le temps me sera donné, je jugerai les justices elles-mêmes 5»; parole que l’on pourrait traduire plus fidèlement encore par: Je jugerai les équités. Mais le Prophète ne dit point: Quand le temps me sera donné,je pratiquerai la justice, car il faut toujours la pratiquer, ainsi que le Prophète l’a dit ici: « Qui font la justice en tout temps»,
1. Matth. X, 22. — 2. Ps. XCIII, 15.— 3. Id. XCVI, 2.— 4. Id. XXXVI, 6.— 5. Id. LXXIV, 5.
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5. Mais comme c’est Dieu qui justifie, c’est-à-dire qui fait les justes, en les guérissant de leurs iniquités, le Psalmiste fait cette prière: « Souvenez-vous de nous, Seigneur, dans votre amour pour votre peuple 1» ; c’est-à-dire, mettez-nous au nombre de ceux que vous aimez; car tous ces Juifs ne furent point agréables à Dieu. «Visitez-nous dans votre salut ». Or, celui-là est le Sauveur qui remet les péchés, qui guérit les âmes, afin qu’elles puissent garder le jugement et pratiquer la justice; ceux qui parlent ainsi, comprenant combien ces âmes sont heureuses, demandent pour eux la même grâce. C’est de ce salut qu’il est dit ailleurs: « Afin que nous connaissions votre voie sur la terre 2 ». Et comme si nous demandions sur quelle terre, il continue: « Dans toutes les nations ». Puis, comme si nous demandions quelle voie, il ajoute: « Votre salut ». Car c’est de lui que le vieillard Siméon a dit : « Parce que mes yeux ont vu votre saint 3». Et ce Sauveur adit de lui-même: «Je suis la voie 4 » . «Visitez-nous dans votre salut », c’est-à-dire dans votre Christ, « afin que nous voyions votre bonté pour vos élus, et que nous nous réjouissions dans la joie de votre peuple ». C’est-à-dire, que le but de votre visite dans votre Sauveur, soit de nous montrer votre boulé dans vos élus, et de nous donner la joie de votre peuple. Ce que nous exprimons ici par « bonté », est rendu en d’autres exemplaires par « douceur », de même qu’au lieu de « parce qu’il est bon », on dit aussi « parce « qu’il est doux ». Il y a dans le grec le même verbe que nous lisons ailleurs : « Le Seigneur répandra sa douceur 5 » ; ce que les uns traduisent par sa bonté, les autres par sa bénignité. Mais que signifie: « Visitez-nous, afin que nous voyions dans la bonté de vos élus », ou dans cette bonté que vous avez pour vos élus, sinon afin que nous ne demeurions pas aveugles comme ceux à qui le Seigneur a dit : « Maintenant que vous dites : Nous voyons, votre péché subsiste 6». «Le Seigneur donne la vue aux aveugles 7»,non par leur propre mérite, mais « dans sa bonté pour ses élus », c’est-à-dire qu’il témoigne ou qu’il prodigue à ses élus : comme « le salut de ma face » ne vient pas de moi, mais c’est vous, « mon Dieu 8 ». Nous disons encore:
1. Ps. CV, 4.— 2. Id. LXVII, 3. — 3. Luc, II, 30. — 4. Jean, XIV, 6.— 5. Ps. LXXXIV, 13. — 6. Jean, IX, 41.— 7. Ps. CXLV, 8.— 8. Id. XLII, 5.
« Notre pain de chaque jour», et pourtant nous ajoutons: « Donnez-nous». « Visitez-nous donc dans votre salut, pour voir », c’est-à-dire afin que nous voyions « dans votre bonté pour vos élus; pour nous réjouir », ou afin que nous nous réjouissions « dans la joie de votre peuple ». Par ce peuple de Dieu, nous devons entendre seulement la postérité d’Abraham, postérité selon la promesse, et non selon la chair. Nos interlocuteurs aspirent donc à la joie de cette nation. Et quelle est la joie de cette nation, sinon son Dieu ? C’est à lui qu’il est dit : « Vous qui êtes mon allégresse, rachetez-moi 1». Et encore : « La lumière de votre face est empreinte sur moi, Seigneur, vous avez donné la joie à mon coeur 2 » ; en le remplissant du souverain bien, du bien véritable, du bien immuable et qui produit le bonheur, bien qui est Dieu lui-même. « Afin qu’on vous loue dans votre héritage ». Je m’étonne que l’on ait ainsi traduit ce verset dans beaucoup d’exemplaires, quand l’expression grecque est la même dans ces trois versets, en sorte que s’il est bien de dire: « Afin qu’on vous loue dans votre héritage », on peut dire aussi : «Afin que vous voyiez dans votre bonté pour vos élus, que vous vous réjouissiez dans l’allégresse de votre nation, et qu’on vous loue dans votre héritage ». Mais de même que nous avons dit: « Visitez-nous, afin que nous voyions dans votre bonté pour vos élus, que nous nous réjouissions dans l’allégresse de votre nation » ; il est conséquent de dire : « Afin que nous à soyons glorifiés dans votre héritage »
; et à cet héritage il est dit : « Glorifiez-vous dans son saint nom 3 ». Mais comme l’expression paraît offrir une ambiguïté, si le véritable sens est celui qu’ont préféré beaucoup de traducteurs: « Afin qu’on vous loue », il faut donner le même sens aux deux autres versets; car, nous l’avons dit, dans le grec l’expression est la même pour les trois versets. En sorte qu’il nous faut entendre le tout comme il suit: « Visitez-nous dans votre salut, afin que vous voyiez dans votre bonté pour vos élus »; c’est-à-dire, visitez-nous, afin de nous mettre de leur nombre, et de nous voir avec eux: « afin que vous vous réjouissiez de l’allégresse de votre nation» , c’est-à-dire en ce sens que l’on vous attribue à vous-même la joie,
1. Ps. XXXI, 7.— 2. Id. IV, 7. — 3. Id. CIV, 3.
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puisque vos élus se réjouissent en vous : « Afin qu’on vous loue dans votre héritage », c’est-à-dire que la louange de votre héritage retombe sur vous, car c’est uniquement à cause de vous qu’on le bénit. De quelque manière que l’on entende ces paroles: « Pour voir, pour se réjouir, pour bénir», les élus soupirent après la visite du salut de Dieu, ou de son Christ, afin de n’être point étrangers à son peuple, à ceux qui furent agréables au Seigneur.
6. Ecoutons ensuite leurs aveux: « Nous avons péché avec nos pères, nous avons commis l’injustice, nous sommes souillés d’iniquité 1». Qu’est-ce à dire: « Avec nos pères? » De même que dans l’épître aux Hébreux, il est dit que Lévi paya la dîme avec Abraham, parce qu’il était en Abraham quand celui-ci paya la dîme au grand prêtre Melchisédech 2; faut-il entendre que ceux-ci péchèrent dans leurs pères, parce qu’ils étaient en eux, quand ces pères étaient en Egypte? Car ceux qui existaient quand le psaume fut écrit, et plus encore leurs descendants, puisque le psaume pouvait s’appliquer à ceux qui vivaient alors, ou à leur postérité, d’une manière prophétique; ceux-là, dis-je, étaient bien éloignés par le temps des Juifs qui péchèrent en Egypte, et qui ne comprirent point les merveilles du Seigneur. Car c’est là ce que le psaume ajoute, en expliquant de quelle manière ils péchèrent avec leurs aïeux : « Nos pères», dit le Prophète, « n’ont pas compris vos merveilles en Egypte 3», et toutes les fautes nombreuses qu’il signale. Ne serait-il pas mieux d’entendre cette parole : « Nous avons péché avec nos pères », comme si le Prophète nous disait : Nous avons péché comme nos pères, c’est-à-dire imité leurs fautes? S’il en était ainsi, il serait bon d’autoriser cette interprétation par quelques exemples; j’en cherche maintenant, et aucun ne me revient, pour montrer que tomber dans la faute d’un autre, même longtemps après, peut se dire pécher avec quelqu’un, ou agir avec lui.
7. Que signifie donc : « Nos pères n’ont s point compris vos merveilles»; sinon qu’ils n’ont point compris ce que vous faisiez en leur faveur par ces merveilles? Et qu’est-ce, sinon la vie éternelle, et non un bien temporel, mais le bien immuable que l’on attend
1. Ps. CV, 6. — 2. Hébr. VII, 1-10.— 3. Ps. CV, 7.
par la patience? Aussi, dans leur impatience, ils se jetèrent dans le murmure, dans les paroles amères, et voulurent placer leur félicité dans les biens présents , biens frivoles et trompeurs. « Ils ne se souvinrent point de « toutes vos miséricordes ». Le Prophète accuse leur intelligence et leur mémoire. Il leur fallait l’intelligence pour comprendre à quels biens éternels Dieu les appelait par ces biens temporels; et la mémoire pour ne point oublier du moins les prodiges temporels, et pour en conclure, avec une ferme confiance, que Dieu les délivrerait de la servitude de leurs ennemis, par cette même puissance qu’ils avaient éprouvée tant de fois: or, ils oublièrent les prodiges si grands que Dieu avait opérés en leur faveur pour écraser leurs ennemis. « ils se révoltèrent en montant les bords de la mer, de cette mer Rouge 1». Ainsi portait le manuscrit que j’examinais; et à ces deux derniers mots, il y avait une étoile, destinée à marquer ce qui est dans l’hébreu, mais n’est point dans les Septante. Les nombreux manuscrits que j’ai pu voir, tant grecs que latins, portent : « Ils irritèrent », ou ce qui est plus expressif dans le grec, « ils dirent des paroles amères, en sortant de la mer Rouge ». Quiconque parcourt l’histoire de la sortie d’Egypte et du passage de la mer Rouge, déplore l’infidélité des Juifs, leur crainte, leur désespoir, après des miracles si récents et si nombreux, accomplis en Egypte, innombrables prodiges de miséricorde que le Prophète les accuse d’avoir oubliés. « Ils montèrent», dit le Prophète, parce que d’après la situation des lieux, on descend de la terre de Chanaan dans l’Egypte, et de l’Egypte on monte en Chanaan. Remarquez ici combien l’Ecriture condamne ceux qui ne comprennent point ce qu’il faut comprendre, qui oublient ce qu’il faut retenir: les hommes toutefois ne veulent point qu’on leur impute ces fautes, et n’ont en cela d’autre motif que de moins prier, d’être moins humbles devant Dieu, au lieu de confesser devant lui ce qu’ils sont, pour devenir par son secours ce qu’ils ne sont point. Accuser les péchés d’ignorance et de négligence, afin de les effacer, vaut mieux que les excuser, et les faire subsister; il est plus avantageux de les effacer en invoquant Dieu, que de les confirmer en l’irritant.
1. Ps. CV, 7.
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8. Toutefois, le Prophète ajoute que Dieu ne les traita point selon leur infidélité. « Il les sauva», dit-il, « à cause de son nom, afin de faire éclater sa puissance 1»; et non à cause de leurs mérites.
9. « Il menaça la mer Rouge qui se dessécha 2 ». Nous ne voyons point que Dieu ait lancé du ciel une seule parole pour menacer la mer; mais le Prophète appelle menace la puissance divine qui opéra ces merveilles: à moins de dire que cette menace fut tellement secrète que la mer put l’entendre, et non les hommes. Elle est en effet bien cachée, bien invisible, cette force de Dieu sur les éléments même insensibles, puisqu’il les contraint d’obéir à l’instant à sa volonté. « Et il les conduisit à travers les abîmes, comme dans un lieu désert ». Le Prophète appelle abîmes, la masse des eaux. Plusieurs interprètes, en effet, ont traduit ainsi ce verset: « Il les conduisit à travers les grandes eaux». Pourquoi dire que Dieu les fit passer « dans les abîmes comme dans un désert», sinon parce que le lit que recouvraient les grandes eaux devint sec comme le désert?
10. « Et il les sauva de la main de leurs ennemis ». D’autres ont traduit ce verset en prenant une circonlocution, pour éviter des expressions peu latines : « Il les sauva de la main de ceux qui le haïssaient. Et il les racheta de la main de l’ennemi 3 ». Quel fut le prix de ce rachat? N’est-ce point là une figure prophétique de ce qui a lieu dans le baptême, où nous sommes véritablement rachetés de la puissance du démon par une grande rançon, qui est le sang du Christ? De là vient qu’il est figuré, non point par toute mer indifféremment, mais par la mer Rouge, qui a la couleur du sang.
11. « Il couvrit d’eau ceux qui les poursuivaient, pas un d’eux n’échappa 4 »; ce qui ne s’entend pas de tous les Egyptiens, mais de ceux qui poursuivaient les Hébreux après leur départ, qui tentaient de les atteindre et de les tuer.
12. « Et ils crurent en ses paroles »; en latin: Crediderunt in verbis ejus; expression peu latine; il vaudrait mieux dire: verbis ejus, ou in verba ejus; mais in verbis ejus se rencontre fréquemment dans les saintes Ecritures. « Et ils louèrent ses louanges 5 » ; c’est là une locution du genre de celle-ci : Il servit
1. Ps. CV, 8.— 2. Id, 9.— 3. Id.10 — 4. Id.11.— 5. Id, 12.
dans cette servitude, il vécut de cette vie. Par louanges de Dieu, le Prophète entend ce célèbre cantique en l’honneur de Dieu . « Chantons au Seigneur, qui a fait éclater sa gloire, qui a jeté à la mer le cheval et le cavalier 1 ».
13. « Mais ils firent vite et oublièrent ses oeuvres ». D’autres exemplaires disent plus clairement : « ils se hâtèrent d’oublier ses oeuvres, et n’attendirent pas l’accomplissement de ses desseins 2 ». Ils devaient comprendre que ce n’était pas sans raison que Dieu opérait en leur faveur de si grandes merveilles, qu’il les appelait à quelque bonheur sans fin, que l’on doit attendre par la patience ; mais ils se bâtèrent d’être heureux par les biens du temps, qui ne peuvent procurer à personne la vraie félicité, puisqu’ils n’en éteignent pas l’insatiable désir. « Quiconque boira de cette eau », dit le Sauveur, « aura encore soif 3 ».
14. Enfin : « Ils convoitèrent la convoitise dans le désert, et tentèrent Dieu dans les lieux sans eau 4 »; c’est-à-dire « au désert », car il y a ici une répétition, « un lieu aride »est un lieu sans eau; de même que «convoiter la convoitise », c’est « tenter Dieu »; et cette locution : « Convoiter la convoitise», équivaut à cette autre: « Louer la louange », que nous avons signalée tout à l’heure.
15. « Et il leur donna leur demande», c’est-à-dire ce qu’ils demandaient par leurs cris.
« Il envoya à leurs âmes de quoi les rassasier 5». Mais il ne les rendit point heureux pour cela; cette satiété en effet n’est point celle dont il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 6 ». De là vient que le mot d’âme en cet endroit ne s’entend point de l’âme raisonnable, mais de ce qui donne la vie au corps animal, pour le soutien duquel on a besoin de manger et de boire, d’après cette parole de l’Evangile : « L’âme n’est-elle pas plus que la nourriture, et le corps plus que le vêtement 7 ?» Comme si l’âme avait besoin de nourriture, et le corps de vêtement. C’est en ce sens qu’Isaïe disait : « Pourquoi avons-nous jeûné, et ne l’avez-vous point vu; avons-nous privé nos âmes, et ne l’avez-vous point su 8? »
16. « La jalousie éclata dans le camp contre
1. Exod. XV, 1.— 2. Ps. CV, 13.— 3. Jean, IV, 13.— 4. Ps. CV, 14.— 5. Id. 35.— 6. Matth. V, 6.— 7. Id. VI, 25.— 8. Isa. LVIII, 3.
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Moïse, et contre Aaron, le saint du Seigneur 1». La suite nous fait voir de quelle jalousie le Prophète veut parler, ou plutôt de quelles paroles amères, comme d’autres ont traduit.
17. «La terre s’ouvrit», dit le Prophète, « et engloutit Dathan, elle se referma sur la troupe d’Abiron 2». « Engloutir» et « se refermer sur », sont deux expressions identiques.
Ces deux hommes, Dathan etAbiron, périrent pour la même cause, un schisme orgueilleux
et sacrilège.
18. « Un feu s’alluma dans leur synagogue; la flamme consuma les pécheurs 3 ». Dans les Ecritures, ce mot de pécheur ne s’emploie point pour désigner ceux qui, vivant d’une manière juste et louable, ne sont pas toutefois exempts de toute faute. De même qu’il y a une différence entre le railleur, le murmurateur, l’écrivain de profession, et le reste, et l’homme qui ne raille qu’une fois, qui ne murmure qu’une fois, qui n’écrit qu’une fois; ainsi l’Ecriture donne ordinairement le nom de pécheurs à ceux qui sont chargés d’iniquités.
19. « Ils firent un voeu en Horeb, et adorèrent l’ouvrage de leurs mains; ils changèrent leur gloire en la ressemblance de l’animal qui se nourrit d’herbe 3». Pour désigner la ressemblance, le Prophète n’a point dit: in similitudinem; mais, in similitudine, comme tout à l’heure il a dit: « Ils crurent en ses paroles », in verbis ejus. Par élégance il ne dit point qu’ils changèrent la gloire de Dieu, bien qu’ils l’aient fait, réellement, comme ceux dont l’Apôtre dit : « Ils changèrent la gloire du Dieu incorruptible en la ressemblance de l’homme corruptible 5» : mais il dit : « leur gloire ». Car Dieu eût été leur gloire s’ils eussent attendu ses desseins, et n’eussent point agi avec une telle précipitation ; c’est à Dieu en effet que l’on dit: « Vous êtes ma gloire, vous élevez ma tête 6». Cette « gloire donc», ou Dieu, «ils l’ont transformée en la figure d’un veau qui mange du foin», afin de devenir eux-mêmes la proie de celui qui dévore ceux qui ont des sentiments charnels : « Toute chair en effet n’est qu’un foin 7 ».
20. « Ils oublièrent le Dieu qui les avait délivrés 8 ». Comment les délivra-t-il ? « En
1. Ps. CV, 16.— 2. Id. 17.— 3. Id. 18.— 4. Id. 19, 20.— 5. Rom, I, 23. — 6. Ps. III, 4. — 7. III. XL, 6. — 8. Ps CV, 21.
faisant des prodiges en Egypte, des miracles dans la terre de Cham, de terribles merveilles dans la mer Rouge 1». Quels sont ces prodiges, et ces merveilles effrayantes? car l’admiration n’est jamais sans une certaine crainte; bien qu’on puisse les appeler terribles, parce qu’en frappant les ennemis des Juifs, ils montraient à ceux-ci ce qu’ils avaient à craindre.
21. « Dieu dit alors qu’il les perdrait ». Ayant oublié celui qui les avait délivrés, par tant de merveilles, et s’étant fait un veau qu’ils adorèrent, ils s’étaient rendus par un crime si monstrueux, une si incroyable impiété, dignes d’être exterminés. « Dieu résolut donc de les perdre : mais Moïse, son élu, se tint en sa présence pour briser 2». Le Prophète ne dit point que Moïse se tint devant Dieu pour briser sa colère, mais ce mot briser s’applique au châtiment dont ils allaient être frappés, si Moïse ne se fût offert pour eux, en disant : « S’il vous plaît de leur pardonner ce crime, pardonnez; sinon effacez-moi de votre livre 3 ». Ce qui nous montre combien est puissante auprès de Dieu l’intercession des saints en faveur des autres. Moïse, connaissant la justice de Dieu, et sachant qu’il ne pouvait l’effacer de son livre, obtint miséricorde pour ceux que Dieu pouvait effacer avec justice. C’est ainsi qu’ « il se présenta devant Dieu pour briser, pour détourner sa colère, et l’empêcher de les exterminer».
22. « Ils regardèrent comme rien cette terre si estimable 4». L’avaient-ils déjà vue? Comment donc n’avoir aucune estime pour cet héritage qu’ils n’avaient pas vu, sinon comme il est dit ensuite, parce qu’ « ils n’avaient point cru en ses paroles?» Assurément, si Dieu n’eût fait un grand symbole de cette terre d’où s’épanchaient le lait et le miel 5, sacrement visible qui conduisait à la grâce invisible ou au royaume des cieux ceux qui comprenaient ces merveilles, le Prophète ne ferait pas un crime aux autres d’avoir méprisé cette terre, puisque nous regardons comme un néant tout royaume temporel, afin de reporter notre amour vers notre mère, la Jérusalem libre, qui est dans les cieux 6. Ce que le Prophète blâme ici, c’est donc l’incrédulité des Juifs, parce que mépriser une
1. Ps. CV, 22. — 2. Id. 23. — 3. Exod. XXXII, 31, 32.— 4. Ps. CV, 24. — 5. Exod. III, 8.— 6. Gal. IV, 26.
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terre si désirable, c’était manquer de foi à la parole de Dieu, qui veut, par des moyens petits en quelque sorte, nous élever à de grandes choses; dans leur impatience d’être heureux par les jouissances temporelles, qu’ils convoitaient d’une manière charnelle, « ils n’attendirent point », comme il est dit plus haut, « que les desseins de Dieu fussent accomplis sur eux 1».
23. « Ils murmurèrent sous leurs tentes, et n’écoutèrent point la voix de Dieu 2 », qui leur défendait sévèrement le murmure.
24. « Il leva sa main sur eux, pour les exterminer au désert; pour abattre leur race devant les nations, et les disperser parmi les peuples 3 ».
25. Ici, avant de dire qu’un homme s’interposa entre eux et cette souveraine indignation de Dieu, qu’il apaisa en quelque sorte, le Prophète poursuit : « Ils s’initièrent à Béelphégor 4 » ; c’est-à-dire qu’ils se consacrèrent à l’idole des nations. « Ils mangèrent des victimes immolées aux morts. Ils irritèrent le Seigneur par leurs inventions, et la ruine se multiplia sur eux 5 ». Comme si Dieu n’avait différé de lever la main sur eux pour les exterminer au désert, pour faire disparaître leur postérité du nombre des nations, et les disperser Parmi les peuples, que pour les livrer au sens réprouvé, afin qu’ils commissent des crimes capables de faire éclater la justice de Dieu dans leur châtiment. C’est ainsi que l’Apôtre a dit: « Comme ils ont refusé de connaître Dieu, Dieu les a livrés au sens réprouvé, afin qu’ils commettent des crimes indignes 6 ».
26. Enfin, tel fut leur crime en se consacrant aux idoles, et en mangeant les sacrifices des morts (c’est-à-dire ces sacrifices que les Gentils offraient à des hommes morts comme à des dieux), que Dieu ne voulut être apaisé qu’en la manière dont l’apaisa le prêtre Phinéès, qui tua d’un même coup l’homme et la femme qu’il surprit dans un embrassement adultère 7. S’il eût agi de la sorte par un motif de haine, et non par amour, par ce zèle dont il- brûlait pour la maison de Dieu, cette action ne lui eût pas été imputée à justice. Ce meurtre fut comme un châtiment, dont Dieu frappa, comme un seul homme à l’âme duquel il veut épargner la mort, ce
1. Ps, CV, 13. — 2. Id. 25. — 3. Id. 26, 27.— 4. Id, 28. — 5. Id. 29. — 6. Rom. I, 28.— 7. Nomb. XXXV, 8.
peuple dont il allait faire un si grand carnage. Il est vrai que, dans le Nouveau Testament, Notre-Seigneur Jésus-Christ nous traite avec pins de douceur; mais les menaces de l’enfer, que nous ne lisons point dans toutes ces menaces de maux temporels, sont bien plus terribles. « La ruine se multiplia donc chez eux », quand l’énormité de leurs crimes leur attira des châtiments proportionnels. « Et Phinéès se leva et apaisa Dieu, et le fléau cessa 1 ». Le Prophète ne fait qu’effleurer cette histoire, parce qu’il n’instruit point ici les ignorants; il rappelle ce que chacun sait. Ce qui est exprimé ici par fléau, l’était plus haut par le mot briser; dans le grec, c’est la même expression.
27. « Cela lui fut imputé à justice de génération en génération, jusqu’à l’éternité 2 ». Dieu imputa à justice cette action de son prêtre, non-seulement pour la durée d’une génération, mais « jusqu’à l’éternité » ; lui qui sonde les coeurs, et qui sait mesurer quel amour du peuple animait alors son serviteur.
28. « Ils irritèrent encore le Seigneur aux eaux de la contradiction, et Moïse fut châtié à cause d’eux, parce qu’ils avaient aigri son esprit; et la distinction fut sur ses lèvres 3 ». Qu’est-ce à dire, « la distinction? » Il douta que ce même Dieu, qui avait déjà fait tant de prodiges, pût faire couler l’eau d’un rocher. Car ce ne fut qu’avec hésitation qu’il frappa la pierre avec sa houlette; de là vient qu’il fit une distinction entre ce miracle et les autres dans lesquels il n’avait nullement hésité; de là sa faute, et de là vient aussi qu’il mérita d’entendre qu’il mourrait avant d’entrer clans la terre promise 4. Troublé par le murmure d’un peuple infidèle, il ne demeura point aussi ferme qu’il devait l’être. Et toutefois, même après sa mort, Dieu lui rendit un témoignage favorable comme à son élu, afin de nous montrer que cette hésitation de sa foi n’eut d’autre châtiment que cette peine temporelle, de ne pas entrer dans la terre où il conduisait son peuple. Mais gardons-nous de croire qu’il fut banni du royaume de la grâce divine, dont nous avons une figure dans cette terre, où selon l’Ecriture, coulaient le lait et le miel 5. Car telle est, à proprement parler, l’alliance éternelle conclue avec Abraham
1. Ps. CV, 30.— 2. Id. 31.— 3. Id. 32, 33.— 4. Deut. XXXII, 49-52.— 5. Exod. III, 8.
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notre père, non selon la chair, mais selon la foi.
29. Quant à ceux dont le Psalmiste nous raconte les iniquités , lorsqu’ils entrèrent
dans la terre promise: « Ils ne détruisirent point les nations que le Seigneur leur avait désignées. Ils se mêlèrent à ces nations, apprirent leurs oeuvres, servirent leurs idoles, ce qui fut pour eux un scandale 1 ». Ce qui les fit tomber, ce fut d’épargner ces nations, et de se mêler à elles.
30. « Ils immolèrent aux démons leurs fils et leurs filles; répandirent le sang innocent, le sang de leurs fils et de leurs filles qu’ils avaient immolés aux idoles de Chanaan 2 ». L’histoire ne dit point qu’ils aient immolé aux démons et aux idoles leurs fils et leurs tilles, mais ce psaume ne saurait mentir, non plus que les Prophètes qui répètent souvent ce reproche dans leurs imprécations. Quant aux Gentils, leur histoire n’a pas manqué de consigner cette coutume parmi eux.
31. Mais que dit ensuite le Prophète? « Et la terre fut tuée dans le sang ». Il nous semblerait que le copiste a commis une erreur, et qu’au lieu de infecta, souillée, il a écrit interfecta, tuée, si Dieu dans sa miséricorde n’eût voulu que son Ecriture fût en plusieurs langues; et la traduction grecque nous montre qu’il faut vraiment écrire : « La terre fut tuée dans le sang » Inter fecta est terra. Que signifie donc : « La terre fut tuée », s’il n’y a là une manière de parler, une figure désignant les hommes qui habitent la terre, et employant ce qui contient pour ce qui est contenu; de même que nous appelons mauvaise maison, une maison habitée par les méchants, et bonne maison, celle qu’habitent les gens de bien ? ils donnaient en effet la mort à leurs âmes, en immolant leurs fils, en répandant le sang de jeunes enfants assurément fort étrangers à ces crimes. De là cette parole : « Ils répandirent le sang innocent ». Donc « la terre fut tuée dans le sang et souillée par leurs oeuvres », puisqu’ils étaient tués dans l’âme et souillés dans leurs actions. « Ils se prostituèrent dans leurs inventions ». Le Psalmiste appelle ici inventions, ce que les Grecs nommeraient epitedeumata. C’est en effet cette même expression que l’on trouve dans les manuscrits grecs, et ici et à cet autre endroit où il est dit, qu’ « ils irritèrent le Seigneur
1. Ps. CV, 34-30. — 2. Id. 37-39.
par leur inventions », appelant en ces deux endroits « inventions », ce qu’ils firent à l’imitation des autres peuples. Ne prenons donc point le mot « invention » en ce sens qu’ils auraient établi des cérémonies dont on ne leur aurait donné nul exemple. Aussi plusieurs traducteurs, au lieu d’inventions, ont-ils dit, studia, attachements; d’autres, affections, ou violents désirs; d’autres enfin, voluptés: et eux-mêmes qui ont traduit par adinventiones, inventions, ont dit ailleurs studia, attachements. J’ai fait cette réflexion, afin qu’on ne s’étonnât point de trouver le mot « inventions» pour désigner un culte dont ils ne furent point les inventeurs, mais simplement les imitateurs.
32. « La fureur de Jéhovah s’alluma contre son peuple 1». Nos traducteurs n’ont pas voulu traduire par ira , colère, ce que le grec désigne par tumos : quelques-uns pourtant l’ont mis; d’autres ont traduit par indignation; d’autres par animation, Quelle que soit l’expression, le trouble ne retombe point sur Dieu : mais l’usage a fait donner ce nom à son pouvoir de vengeance.
33. « Il eut horreur de son héritage, et le livra aux mains des Gentils, qui les haïssaient et qui en devinrent les maîtres: leurs ennemis les opprimèrent, et ils furent humiliés sous leur puissance 2 ». Quand le Prophète désigne ici l’héritage de Dieu, il est évident que sa colère ne voulait point les perdre, mais seulement les corriger, en les livrant à leurs ennemis. Aussi dit-il ensuite que « souvent il les délivra ».
34. « Mais eux l’aigrirent dans leurs desseins 3 ». C’est ce qui a été dit plus haut. « Ils n’attendirent point l’accomplissement de son dessein ». Or, le dessein d’un homme est pernicieux pour cet homme, quand il ne cherche pas la gloire de Dieu, mais son propre intérêt 4. Mais dans cet héritage, qui est lui-même,quand il daignera se donner à nous, pour que nous jouissions de lui, nous ne serons point à l’étroit dans la société des saints, comme il nous arrive dans nos affections privées. Quand cette cité glorieuse possédera l’héritage qui lui est promis, et où il n’y aura ni trépas, ni naissance, il n’y aura plus de citoyens pour avoir une affection privée, parce que Dieu sera tout en tous 5. Or,
1. Ps. CV, 40.— 2. Id. 41, 42.— 3. Id. 43.— 4. Philipp. II, 21, — 5. I Cor. XV, 28.
571
quiconque ici-bas aspire à cet héritage par la foi et par l’amour, s’habitue à préférer à son bien propre le bonheur de tous, en ne cherchant point ses intérêts, mais la gloire de Jésus-Christ; de peur que, sage pour lui-même, occupé de lui-même, il n’en vienne à irriter le Seigneur par ses propres desseins. Mais dans l’espérance de ce qu’il ne voit pas encore, sans se hâter à jouir des choses visibles, dans la patiente expectative des biens invisibles, qu’il s’en rapporte en fait de promesses aux volontés de Celui dont il implore le secours dans ses tentations. Telle doit être son humilité dans ses aveux, afin de ne point ressembler à ceux dont il est dit : « Ils furent humiliés dans leurs iniquités ».
35. Toutefois Dieu, qui est plein de miséricorde, ne les a point négligés: « Il les regarda dans leurs angoisses, quand il entendit leurs cris. Il se souvint de son alliance, et se repentit de toute l’étendue de sa miséricorde 1 » . «Il se repentit»,est-il dit, parce qu’il changea le dessein qu’il paraissait avoir pris de les perdre. Or, en Dieu tout est fixe et immuable, et l’on ne trouve en lui nulle résolution subite, comme s’il n’avait point prévu de toute éternité ce qu’il ferait : mais dans tout ce qui a lieu ici-bas au sujet des créatures, qu’il gouverne avec une sagesse admirable, on dirait qu’il fait par une volonté subite, ce qui était résolu dans ses desseins immuables et cachés, desseins qui lui découvrent toutes choses ers leur temps, et d’après lesquels il fait ce qui s’opère actuellement, et a déjà fait ce qui doit être un jour. « Et qui, mieux que lui, peut le faire 2? » Ecoutons donc 1’Ecriture qui dit simplement les choses les plus sublimes, qui donne aux petits une nourriture proportionnée, et aux plus grands des vérités qu’ils doivent approfondir. « Dieu les vit dans leurs angoisses, quand il entendit leurs prières, et il se souvint de son alliance » : c’est-à-dire de son alliance éternelle, « qu’il avait jurée à Abraham », non de l’ancienne qui est abolie, mais de la nouvelle qui est voilée dans l’ancienne. « Et il se repentit selon l’étendue de sa miséricorde».
Il a donc fait ce qu’il avait résolu, mais il avait prévu qu’il accorderait cette grâce à leurs coeurs contrits et suppliants: parce que leur prière qui n’était pas encore, mais qui devait être un jour, n’était point ignorée du Seigneur.
1. Ps. CV, 44, 45. — II Cor, II, 16.
36. « Et il leur fit trouver miséricorde 1 ». C’est-à-dire qu’il en fit des vases de miséricorde et non des vases de colère 2 . Le latin a mis, au pluriel, « ces miséricordes », qu’il leur fit trouver, parce que chacun a de Dieu un don qui lui est propre, l’un d’une manière, l’autre de l’autre 3. « Il leur fit donc trouver miséricorde en présence de tous ceux qui les tenaient captifs». Courage donc, ô toi qui lis ces paroles, toi qui reconnais, en lisant les lettres de l’Apôtre, la grâce du Dieu qui nous rachète pour la vie éternelle, par Jésus-Christ Notre-Seigneur, toi qui approfondis les écrits des Prophètes pour y découvrir l’Ancien Testament révélé dans le Nouveau, et le Nouveau sous les voiles de l’Ancien, souviens-toi quel est celui que saint Paul appelle prince des puissances de l’air, « qui agit sur les enfants de l’incrédulité 4 », et ce qu’il dit encore à propos de quelques-uns, qu’ « ils doivent sortir des pièges du démon qui les tient captifs pour en faire ce qui lui plaît 5 » souviens. toi des paroles de Notre-Seigneur Jésus-Christ quand, chassant le démon des coeurs des fidèles, il s’écriait: « Désormais le prince de ce monde est chassé dehors 6» ; et de ces autres paroles de l’Apôtre:
« Dieu nous a arrachés à la puissance des ténèbres, et nous a transportés dans le royaume de son Fils bien-aimé 7 ». En réfléchissant sur ces divers passages, applique ton attention sur les écritures de l’Ancien Testament, et vois ce que l’on chante dans ce psaume qui a pour titre : « Lorsque la maison fut rebâtie après la captivité ». C’est là qu’il est dit : « Chantez au Seigneur un cantique nouveau ». Et pour qu’on ne vienne pas à croire que ces paroles ne s’adressent qu’aux Juifs: « Chantez», dit le Prophète; « que toute la terre chante au Seigneur; chantez au Seigneur, bénissez son nom, annoncez », ou plutôt, « donnez la bonne nouvelle »; et même, pour traduire l’expression grecque: « Evangélisez de jour en jour son salut ». De là est venu le nom d’Evangile, qui prêche de jour en jour Jésus. Christ, lumière de lumière, Fils engendré du Père. C’est lui en effet qui est le salut de Dieu, car le salut de Dieu est le Christ, comme nous l’avons démontré plus haut. « Annoncez donc sa gloire parmi les nations, et ses merveilles dans tous les peuples. Car c’est le Seigneur
1. Ps. CV, 46.— 2. Rom. IX, 22, 23.— 3. I Cor. VII, 7.— 4. Ephés. II 2. — 5. II Tim. II, 26. — 6. Jean, XII, 31. — 7. Coloss. I, 13.
372
qui est grand et digne de toute louange, il est terrible par-dessus tous les dieux. Car les dieux des nations sont des démons 1 ».Ces ennemis donc, avec le diable qui est leur roi, tenaient captif le Peuple de Dieu. Or, à mesure que nous sommes délivrés de cette captivité, et que le prince de ce monde est chassé dehors, le temple de Dieu se construit après la captivité; c’est de ce temple que te Christ est la pierre angulaire, lui qui a formé en lui-même un seul homme nouveau de ces deux peuples, établissant cette paix, que le jour venant du jour, annonce à ceux qui étaient proches, et â ceux qui sont éloignés pour n’en faire qu’un seul peuple 2; et amenant les autres brebis qui n’étaient point de ce bercail, afin d’en faire un seul troupeau sous un seul pasteur
3. Ainsi Dieu « fit trouver des miséricordes », à ceux qu’il avait prédestinés; car cela ne dépend ni de celui qui veut, « ni de celui qui court, mais de Dieu qui fait miséricorde 4 ; en présence de ceux qui les tenaient en captivité ». Ces ennemis donc, le diable et ses anges,avaient réduit en captivité ceux que Dieu a prédestinés à son royaume et à sa gloire; mais le Rédempteur ayant chassé dehors ceux qui dominaient les infidèles à l’intérieur, ils ne les attaquent plus qu’à l’extérieur. Or, leurs attaques ne sont point victorieuses contre ceux qui se retirent dans une tour et se dérobent à l’ennemi 5. S’ils nous attaquent, c’est qu’ils sentent qu’il y a chez nous quelques restes d’infirmité qui nous font dire à Dieu: « Remettez-nous nos dettes » ; et encore : « Ne nous induisez pas en tentation, mais délivrez-nous du mal 6 ». Après avoir donc chassé tous ces ennemis, Notre-Seigneur Jésus-Christ a perfectionné les guérisons dans son corps, lui qui en est la tête et le Sauveur 7, afin d’être dans ce même corps consommé le troisième jour. Voici ce qu’il dit en effet : « Je chasse les démons, je rends la santé aujourd’hui et demain, et le troisième jour je serai consommé 8» ; c’est-à-dire je serai parfait, lorsque nous nous rencontrerons tous à l’état de l’homme parfait, à la mesure de l’âge de la plénitude du Christ 9.
37. Après avoir donc chassé les démons qui nous tenaient captifs, le Christ achève de nous guérir. C’est pourquoi, après avoir dit:
1. Ps. XCV, 1-5, — 2. Ephés. II, 13-22. — 3. Jean, X, 16. — 4. Rom. II, 16.— 5. Ps. IX, 4.— 6. Matth. VI, 12, 13.— 7. Ephés. V, 23.— 8. Luc, XIII, 32. — 9. Ephés. IV, 13.
« Il leur fit trouver miséricorde auprès de ceux qui les avaient gardés en captivité »; maintenant que les démons qui nous tenaient captifs sont bannis, le Prophète prie Dieu de nous guérir: « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, rassemblez-nous du milieu des nations 1 » ; ou, comme l’on trouve dans certains exemplaires, « des Gentils; afin que nous confessions votre saint nom, et que nous mettions notre gloire à vous louer ». Le Prophète nous marque ensuite cette louange en un mot: « Béni soit le Seigneur Dieu d’Israël, de siècle en siècle 2» : ce que nous entendons ici, depuis, l’éternité jusqu’à l’éternité; car Dieu sera loué sans fin par ceux dont il est dit: « Bienheureux ceux qui habitent votre maison, ils vous loueront de siècle en siècle 3 ». Ce sera la troisième consommation du corps de Jésus : les démons seront chassés, les guérisons achevées, puisque le corps aura même l’immortalité; ce sera le règne éternel de ceux qui béniront parfaitement le Seigneur, parce que leur amour sera parfait, et
qu’ils le contempleront face à face. Alors s’accomplira cette prière qui est au commencement du psaume: « Souvenez-vous de nous, Seigneur, selon votre amour pour votre peuple; visitez-nous pour nous sauver, afin de nous montrer votre bonté pour vos élus, de nous donner une part à la joie de votre peuple, et de faire chanter vos louanges par votre héritage ». Car ce n’est point seulement les brebis qui sont perdues de la maison d’Israël 4 qu’il rassemble parmi les nations, mais encore celles qui n’appartiennent point à ce troupeau, afin, comme il est dit, qu’il n’y ait plus qu’un seul bercail et un seul pasteur 5. Mais les Juifs, s’imaginant que cette prophétie a pour objet leur royaume visible, car ils n’ont point su goûter par l’espérance
la joie des biens invisibles, doivent tomber dans les embûches de celui dont le Seigneur a dit: « Je suis venu au nom de mon Père, et vous ne m’avez point reçu; un autre viendra en mon nom, et vous le recevrez 6 ». C’est de lui que saint Paul a dit: « Alors apparaîtra l’homme de péché, ce fils de la mort, qui s’oppose à Dieu, s’élève au-dessus de tout ce qu’on appelle Dieu, ou que l’on adore comme Dieu, de manière à s’asseoir dans le temple de Dieu, à s’y montrer comme
1. Ps. CV, 47. — 2. Id. 48. — 3. Id. LXXXIII,5. — 4. Matth. XV, 24.— 5. Jean, X, 16. — 6. Id. V, 43.
573
Dieu ». Et un peu après: « Alors apparaîtra d’impie, que le Seigneur Jésus tuera du souffle de sa bouche, et qu’il perdra par d’éclat de sa présence : cet homme qui se montrera pour agir comme Satan, environné de puissance avec des signes menteurs, et avec toutes les séductions de l’iniquité sur ceux qui périront, pour n’avoir pas reçu et aimé la vérité, afin d’être sauvés. C’est pourquoi Dieu leur enverra une opération de l’erreur, de manière qu’ils croiront au mensonge ; afin que tous ceux qui n’ont point cru à la vérité, et qui ont consenti à l’erreur, soient condamnés 1 ». Ce sera donc, ce me semble, parce perfide, par cet impie qui s’élèvera au-dessus de tout ce qui est Dieu ou que l’on adore comme Dieu, que les Israélites charnels croiront que va s’accomplir cette prophétie qui s’exprime ainsi: « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous de toutes les nations comme si ce chef devait les élever dans une gloire visible, en présence de ces ennemis visibles, qui les avaient réduits à une visible captivité. Alors ils croiront au mensonge, parce qu’ils n’ont point reçu la vérité avec amour, de manière à désirer, non plus les biens charnels, mais les biens spirituels. Ainsi déjà trompés parle diable ils allèrent jusqu’à donner la mort au Christ en disant : « Si nous le laissons aller de la sorte, tous croiront en lui, et les Romains viendront s’emparer de la ville et de la nation »; quand
1. II Thess. II, 3 - 11.
« Caïphe, l’un d’entre eux, pontife cette année-là, leur dit: Vous n’y comprenez rien, et ne voyez pas qu’il est avantageux qu’un seul homme meure pour le peuple, au lieu de faire périr toute la nation. Or », selon l’Evangéliste, « il ne parlait point de lui-même; mais, grand prêtre cette année-là, il prophétisa que Jésus devait mourir pour la nation, et non-seulement pour la nation », c’est-à-dire pour les brebis qui avaient péri de la maison d’Israël, « mais aussi rassembler en un même bercail les enfants de Dieu dispersés par tous les peuples 1 ». Car il avait d’autres brebis qui n’étaient point de ce bercail. Et toutes les brebis et d’Israël et des nations, étaient dans la servitude du démon et de ses anges. Or, quand elles ont secoué le joug du démon, en présence de ces esprits méchants qui les avaient réduites en captivité, afin d’acquérir le salut et la perfection éternelle, voilà que le Prophète leur fait dire: « Sauvez-nous, Seigneur notre Dieu, et rassemblez-nous de toutes les nations »; non plus par l’Antéchrist, comme les Juifs espèrent que s’accompliront ces paroles, mais par Jésus-Christ Notre-Seigneur qui viendra au nom de son Père, « lui qui est le jour venant du jour, et qui est le salut», dont il est dit ici: « Visitez-nous dans votre salut. Alors tout le peuple dira »: c’est-à-dire, ce peuple de prédestinés qui viennent de la circoncision et de la gentilité, cette nation sainte, ce peuple d’adoption, chantera: « Amen, Amen ».
1. Jean, XI, 48-52.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 106 à 110
DISCOURS SUR LE PSAUME CVI.
LES ÉTAPES DE L’ÂME CHRÉTIENNE.
Le titre du psaume Alleluia doit être toujours soit en notre bouche soit en notre coeur, et la confession qui en est le refrain doit avoir pour objet la divine miséricorde qui nous donne la vie durable des anges. Le peuple d’Israël ne doit point seul chanter ce cantique; il est le chant de tous ceux que Dieu a rachetés de la puissance de leurs ennemis, et qu’il a rassemblés de toutes les nations en les faisant passer par la mer Rouge du baptême, qui engloutit nos péchés. Quatre fois en effet nous y trouvons la recommandation de confesser la louange de Dieu , ce qui désigne les quatre étapes de l’âme se dirigeant vers le Seigneur, et dès lors les quatre épreuves. La première est celle de l’erreur et de la faim;
l’homme ne sait où il doit aller, et il est affamé de vérité. La seconde est la difficulté de faire le bien, et Dieu nous en délivre en brisant les chaînes de nos passions. La troisième est celle de l’ennui ou du dégoût de la parole de Dieu. La quatrième est celle du gouvernement des âmes; épreuve des princes de l’Eglise, tandis que les autres Sont communes aux fidèles. — Ainsi, dans la première épreuve, les Hébreux, qui figuraient les chrétiens, furent affamés, errants dans le désert;
ils invoquèrent le Seigneur qui les délivra, les mit sur le chemin droit. Mais sur ce chemin du bien l’âme éprouve la difficulté de le faire, car la connaissance du précepte multiplie le péché; qu’elle crie vers le Seigneur qui brisera ses fers. Vient alors le dégoût dont le Seigneur guérit son peuple en lui envoyant son Verbe, et ils publièrent ses oeuvres dans une sainte joie. La quatrième est un danger pour ceux qui sont dans la barque, trafiquant sur les grandes eaux, et pour ceux qui la conduisent. Tous doivent en appeler au Seigneur. Mais la tempête durera jusqu’à la fin des siècles. Combats au dehors, craintes an dedans, voilà le chrétien. Le Seigneur seul peut commander à l’orage; et dès lors ne mettons point notre confiance eu nous-mêmes. Le peuple Juif fut arrogant et Dieu lui retira la prophétie , le sacerdoce , etc. Ainsi en est-il des hérétiques se séparant de l’unité ; leurs princes sont frappés d’anathème, tandis que leurs questions insidieuses servent à manifester la vérité. Le vrai sage comprendra tout cela, mettra sa confiance dans le Seigneur et non dans ses propres mérites.
1. Ce psaume nous met en relief les divines miséricordes que nous avons éprouvées, et que dès lors cette expérience nous a rendues plus chères. Je m’étonnerais même, s’il pouvait plaire à d’autres qu’à ceux qui ont éprouvé ce que le Prophète y raconte. Toutefois, il n’est écrit ni pour un homme, ni pour deux hommes, mais pour tout le peuple de Dieu, qui doit s’y contempler comme dans un miroir. Nous n’avons pas à traiter ici du titre qui est Alleluia, et encore une fois Alleluia. C’est notre cantique habituel, en certains jours de nos solennités, selon l’antique usage de l’Eglise, et ce n’est pas sans mystère que nous le chantons en certaines occasions. Il est en effet des jours où nous chantons Alleluia, mais nous y pensons tous les jours de notre vie. Ce mot veut dire, en effet, louange à Dieu, et s’il n’est toujours dans la bouche du corps, il est au moins dans la bouche du coeur : « Toujours sa louange est en ma bouche 1 ». La répétition de l’Alleluia, dans le titre, n’est point particulière à ce psaume; nous la trouvons aussi dans le psaume précédent. Et autant que l’on peut en juger par le texte, l’un est le chant du peuple d’Israël, et l’autre est le chant de
1. Ps. XXXIII, 2.
toute l’Eglise de Dieu répandue dans toute la terre. Car ce n’est probablement pas sans raison qu’il y a ici un double Alleluia, de même que nous disons: «Abba, Pater», quand Abba n’a d’autre sens que Pater, et pourtant ce n’est pas en vain que l’Apôtre a dit : « C’est en lui que nous crions : Abba, Pater; Père, « Père 1 »; c’est peut-être parce que l’une des murailles qui vient à la pierre angulaire crie : Abba, et que l’autre, qui vient d’une direction différente, crie : Pater, et c’est en cette pierre angulaire, qui est notre paix, que Dieu n’a fait qu’un seul peuple 2. Voyons donc les avis que l’on nous donne ici, et nos motifs de joie, et nos motifs de gémissements, et nos motifs d’implorer du secours, ce qui porte Dieu à nous abandonner, et ce qui le porte à nous secourir, ce que nous sommes par nous-mêmes, ce que nous sommes par la divine miséricorde , et comment notre orgueil peut être dompté, afin qu’ensuite la grâce nous glorifie. Que chacun cherche en lui-même, s’il est possible, ce que je vais dire, car je parle à des hommes qui marchent dans la voie de Dieu, et qui sont avancés dans la voie spirituelle. Si donc il en est qui, pour ce motif, comprennent peu mes paroles,
1. Rom. VIII, 5. — Ephés. II, 14, 20.
575
qu’ils reconnaissent leur faiblesse , et se hâtent d’arriver à me comprendre. J’espère néanmoins que Dieu soutiendra mes efforts, de manière que mes paroles deviennent intelligibles pour tous, tant pour ceux qui ont l’expérience que pour ceux qui ne l’ont point, de sorte que je stimulerai l’approbation des premiers, le désir des seconds, et que tous suivront avec intérêt mon discours. Tout d’abord, si je suis dans le vrai, ce discours sera agréable au Seigneur; et je dirai vrai, si je parle de lui-même, et non de moi. Ainsi commence le psaume.
2. « Confessez au Seigneur qu’il est doux, et que sa miséricorde est éternelle 1 ». Voilà ce qu’il faut confesser, c’est que le Seigneur est doux : confessez-le, si vous l’avez goûté. Mais quiconque n’a point voulu l’éprouver ne saurait le confesser. Comment appeler doux ce que l’on ne connaît pas? Mais vous, si vous avez goûté combien le Seigneur est doux 2, « Confessez au Seigneur qu’il est doux ». Si vous l’avez goûté avidement, que cette confession soit comme une exhalaison dans votre bouche. « Sa miséricorde est pour le siècle », c’est-à-dire éternelle. Cette expression, en effet: In saeculum, est mise ici, parce que dans l’Ecriture: In saeculum, en grec eis aiona, signifie éternellement. Car la divine miséricorde n’est pas pour un temps, mais pour l’éternité; cette miséricorde ne se répand sur les hommes qu’afin de leur donner la vie éternelle des anges.
3. « Qu’ils parlent, ceux qu’a rachetés le Seigneur 3 ». On peut croire, il est vrai, que le peuple d’Israël a été racheté de l’Egypte, de la puissance de l’esclavage, des travaux inutiles pour lui, travaux de briques; voyons néanmoins si c’est l’Israël délivré de l’Egypte par le Seigneur, qui doit chanter ce cantique. Il n’en est pas ainsi. Qui donc doit le chanter? « ceux que Dieu a rachetés de la main des ennemis ». A la rigueur on pourrait encore les considérer comme rachetés de la puissance de leurs ennemis, ou des Egyptiens. Que le psaume nous marque lui-même avec précision à qui appartient ce cantique. « Il les a rassemblés de toutes les régions ». On peut encore dire des régions de l’Egypte, car il y avait plusieurs régions dans une seule province. Que le Psalmiste nous dise alors plus clairement: « De l’Orient et de l’Occident, de
1. Ps. CVI, 1. — 2. I Pierre, II, 3.— 3. Ps. CVI, 2.
l’Aquilon et de la mer 1». Nous comprenons déjà que ces peuples délivrés subsistent dans l’univers entier.
Tel est vraiment le peuple de Dieu délivré des vastes régions de l’Egypte, et conduit comme à travers la mer Rouge 2, pour mettre fin à ses ennemis dans le baptême. Car la mer Rouge n’est qu’une figure, et nos péchés, qui nous poursuivent comme les Egyptiens, sont noyés dans le baptême que consacre le sang du Christ; et au sortir de ces eaux nul des ennemis qui t’opprimaient ne demeure en vie. Que ceux-là donc chantent notre psaume : et pour nous, mes frères, puisque tel est le peuple de Dieu que l’on conduit, écoutons ce que l’on fait dans cette assemblée rachetée par le Christ. Toutefois ce que l’on chante ici n’arrive pas en même temps dans tous ceux qui croient, mais simplement dans chaque particulier: mais il en était autrement du peuple d’autrefois. Ce peuple, en effet, cette nation tout entière, issue d’Abraham selon la chair, toute cette nombreuse maison d’Israël fut tirée de l’Egypte une fois, conduite une fois à travers la mer Rouge, et mise une fois en possession de la terre promise; car ils étaient tous ensemble au milieu de ces événements : « Or, ces événements étaient pour eux des figures, ils ont été consignés pour nous servir d’instructions à nous qui vivons à la fin des temps 3». Pour nous, ce n’est point tous ensemble, mais peu à peu et chacun en particulier, que la foi nous réunit en une même cité, en un même peuple de Dieu. Et toutefois ce qui est marqué dans ce psaume arrive en chacun de nous, et en même temps dans le peuple, car le peuple est composé des particuliers, et non les particuliers formés du peuple. Un homme est-il, en effet, composé d’un peuple? tandis qu’un peuple se compose d’hommes en particulier. O toi donc, qui que tu sois, qui reconnais en toi ce que je vais dire, qui l’as éprouvé, ne demeure pas en toi-même et ne t’imagine pas être le seul pour éprouver tout cela, mais sois convaincu qu’il en est de même pour tous, ou du moins peu s’en faut, pour tous ceux qui viennent s’unir à ce peuple, et qui sont rachetés des mains de leurs ennemis, par le sang précieux du Christ.
4. Ce psaume en effet va répéter continuellement ce que nous avons chanté tout à l’heure: « Qu’ils confessent au Seigneur ses
1. Ps. CVI, 3. — 2. Exod. XIV, 12.— 3. I Cor. X, 11.
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miséricordes, et ses merveilles pour les enfants des hommes». Autant que j’ai pu le voir, et que vous le pouvez vous-mêmes, ces versets sont répétés quatre fois, et ce nombre, autant que Dieu me l’a fait comprendre, désigne quatre tentations, dont nous sommes délivrés par celui que chantent ses miséricordes. Donnez-moi, en effet, un homme tout d’abord peu soucieux de rien, vivant selon le vieil homme dans une sécurité trompeuse, persuadé qu’il n’y a plus rien après cette vie qui doit finir, un homme négligent et paresseux, dont le coeur est absorbé dans les délices du monde et dans l’assoupissement, dans les plaisirs empoisonnés : pour que cet houa me se réveille et devienne soucieux de la grâce de Dieu, afin qu’il sorte de son assoupissement, ne faut-il pas que la main de Dieu vienne le secouer? Toutefois il ne sait encore qui l’a réveillé. Mais il commence à être à Dieu, dès qu’il connaît la foi véritable. Néanmoins, avant de la connaître, il déplore son erreur. Il reconnaît ses égarements, il veut connaître la vérité, il frappe où il peut, tente ce qu’il peut, erre où il peut, pressé qu’il est par la faim de la vérité. La première épreuve de l’homme est donc celle de l’erreur et de la faim. Lorsque fatigué de cette épreuve il crie vers Dieu, il est conduit à la voie de la vérité, d’où il peut arriver à la cité du repos, il est donc amené au Christ, qui a dit: « Je suis la voie 1 ».
5. Quand l’homme en est là, quand il sait déjà ce qu’il doit observer dans sa conduite, parfois il compte beaucoup sur lui-même, et, présumant de ses forces, il se prend à vouloir combattre ses péchés, et son orgueil entraîne sa défaite. Il se trouve donc lié par les chaînes de ses passions, qui entravent sa marche et l’arrêtent dans la voie: il se sent resserré par ses propres vices; l’impossibilité le retient comme une muraille dont toute issue est close, et d’où il ne peut s’échapper pour vivre saintement. Il sait comment il doit vivre : car il était naguère dans l’erreur ayant faim de la vérité : le pain de la vérité il l’a reçu, et il a été placé sur la voie; il entend: Vis bien à l’avenir, comme tu le fais, car auparavant tu ne connaissais pas la vie sainte; agis maintenant que lu l’as apprise. Il essaie, niais vains efforts ! Il se sent garrotté, et pousse des cris vers le Seigneur. La seconde épreuve lui vient
1. Jean, XIV, 6.
donc de la difficulté de faire le bien, comme la première est celle de l’erreur et de la faim. Ici encore l’âme pousse des cris vers le Seigneur, et le Seigneur la délivre de ses entraves; il brise les liens qui la retiennent, il la met en état de faire le bien. Ce qui lui était difficile auparavant, lui devient facile: s’abstenir du mal, éviter l’adultère, ne commettre ni vol, ni homicide, ni sacrilège, ne désirer plus le bien d’autrui, toutes choses autrefois difficiles, sont faciles aujourd’hui. Dieu pouvait nous faire arriver là sans peine, mais si nous y étions arrivés sans peine, nous n’aurions point de reconnaissance pour l’auteur d’un si grand don. Si l’homme se trouvait en cet état dès son premier désir, s’il ne sentait la révolte des passions, si l’âme n’était brisée sous le poids de ses chaînes; il en viendrait à n’attribuer qu’à ses propres forces le bien dont il se croirait capable, et ne confesserait point devant le Seigneur ses miséricordes.
6. Après ces deux épreuves, l’une de l’erreur et de la disette de la vérité, l’autre de la difficulté de faire le bien, il en survient pour l’homme une troisième: je m’adresse à celui qui a déjà surmonté les deux premières, lesquelles sont,je l’avoue ,communes à beaucoup. Qui ne sait qu’il a passé de l’ignorance à la connaissance de la vérité, de l’erreur à la bonne voie, de la faim de la sagesse à la parole de la foi? De même, il en est beaucoup qui sont aux prises avec les difficultés de leurs vices, qui sont garrottés par les habitudes, et gémissent dans leurs entraves comme dans les fers. Ils connaissent donc cette épreuve, bien qu’ils disent déjà, si tant est qu’ils le disent : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 1 ? » Vois en effet ces liens si resserrés : « La chair », dit l’Apôtre, « conspire contre l’esprit, et l’esprit contre la chair, de sorte que vous ne faites point ce que vous voulez 2». Celui-là dès lors qui est soutenu par l’esprit ail point de n’être plus adultère parce, qu’il n’a point voulu l’être, ni voleur, parce qu’il n’a point voulu l’être, et ainsi des autres vices que les hommes voudraient surmonter, et qui les surmontent bien souvent, de manière que les hommes crient vers le Seigneur, le supplient de les délivrer des angoisses où ils se trouvent, en sorte qu’une fois délivrés, ils confessent au Seigneur ses miséricordes; quiconque, dis-je,
1. Rom. VII, 24. — 2. Gal. V, 17.
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est parvenu à vaincre ces difficultés, et à vivre parmi les hommes d’une manière irréprochable, celui-là arrive à la troisième épreuve, qui est l’ennui de demeurer longtemps en cette vie, de manière à ne goûter aucun plaisir, pas même dans la prière. Cette troisième épreuve est donc contraire à la première: dans l’une, c’était la faim ; dans l’autre, c’est le dégoût. D’où vient ce dégoût, sinon d’une certaine langueur de l’âme? Sans avoir de l’inclination pour l’adultère, on ne trouve aucun goût dans la parole de Dieu. Après avoir échappé au danger de l’ignorance et de la convoitise, garde-toi de la plaie de l’ennui et du dégoût. Ce n’est point là une légère épreuve: sache te reconnaître dans ce danger, et crier vers le Seigneur, afin qu’il te délivre de tous tes dangers;et une fois que tu seras sorti de ces entraves, que ses miséricordes le confessent à jamais.
7. Une fois délivré de l’erreur, délivré de la difficulté de faire le bien, délivré de l’ennui et du dégoût de la parole de Dieu, peut-être alors seras-tu digne aux yeux de Dieu, qui voudra bien te confier son peuple, te placer au gouvernail de sa barque, et te donner la conduite d’une Eglise. Telle est la quatrième épreuve. Les flots de la mer, qui viennent battre l’Eglise, bouleversent le pilote. Tout homme pieux dans le peuple de Dieu peut subir les trois autres épreuves : la quatrième est plus spécialement la nôtre, Plus nous sommes en honneur, plus nous sommes en péril, On peut craindre pour chacun de vous que l’erreur ne le détourne de la vérité; on peut craindre qu’il ne succombe à ses passions, et qu’il ne préfère leur obéir plulôt que d’en appeler au Seigneur dans ses dangers; on peut craindre qu’il ne prenne à dégoût la parole de Dieu, et que ce dégoût ne lui donne la mort: mais l’épreuve du gouvernement est une épreuve dangereuse dans la direction d’une Eglise, et qui nous regarde principalement. Et vous, comment seriez-vous étrangers au péril qui menacerait l’Eglise ? Je fais cette question afin que dans cette quatrième tentation, qui semble nous être plus particulière, et qui demande néanmoins de continuelles prières de votre part, puisque vous seriez les premiers exposés au naufrage, vous ne soyez point sans inquiétudes, et que vous ne ralentissiez point vos prières pour nous. Pour n’être point assis avec nous au gouvernail, en êtes-vous moins dans le même navire?
8. Après ces quatre épreuves, après ces quatre cris vers Dieu, après ces quatre délivrances, après ces quatre confessions des divines miséricordes, le psaume traite en général de l’Eglise dans la suite des siècles, afin de vous faire comprendre de quelle Eglise il parlait au commencement. Le Prophète en parle de manière à nous révéler partout la miséricorde de Dieu, « qui résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles 1»; parce qu’il est venu précisément « afin que ceux qui ne voient point voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 2; car tonte vallée sera comblée, toute montagne et toute colline sera abaissée 3 ». Après avoir parlé de l’Eglise, le Prophète nous tient un langage que l’on peut appliquer même aux hérétiques, qui font à cette Eglise comme une guerre civile, Ainsi finit le psaume que j’ai exposé d’une manière plus courte sars doute que vous ne l’attendiez. Et il me semble que je l’ai tellement expliqué, nonobstant sa longueur, que si vous retenez ce que j’ai dit, mon rôle sera plutôt celui de lecteur que celui de commentateur. Vous avez sans doute mes paroles devant les yeux, mais reprenons-les succinctement afin de les mieux graver. La première épreuve est celle de l’erreur, d,e la faim de la vérité; la seconde est la difficulté de vaincre ses passions; la troisième celle de l’ennui et du dégoût; la quatrième est la tempête qui menace du périt ceux qu gouvernent l’Eglise : et dans toutes ces épreuves, on crie vers Dieu, Dieu délivre, et l’on chante ses miséricordes. A la fin, le Prophète nous parle de l’Eglise, qui est sauvée par la grâce de notre Dieu, et non par ses propres mérites; il nous montre ses ennemis châtiés de leur orgueil, et l’Eglise s’élevant sur leurs ruines; il signale chez les hérétiques les piéges qui nous enlèvent quelques fidèles, et nous font essuyer des pertes en quelque sorte domestiques, les biens que Dieu en a tirés en faveur de son Eglise; puis vient la conclusion du psaume. Ecoutez-en la lecture plutôt que l’explication.
9. « Qu’ils parlent, ceux que le Seigneur a rachetés, qu’il a délivrés de la puissance de leurs ennemis, qu’il a rassemblés des pays lointains, de l’Orient et de l’Occident, de
1. Jacques, IV, 6. — 2. Jean, IX, 32. — 3. Isa. XL, 4.
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l’Aquilon et de la mer ». Que tel soit donc le cantique des chrétiens, rassemblés de l’univers entier, « Ils ont erré dans le désert, dans les lieux arides, sans trouver le chemin d’une habitation ». Telle est l’épreuve d’un douloureux égarement: que va-t-il dire de l’indigence? « Ils souffrirent de la faim et de la soif, leur âme est tombée en défaillance 1».
Mais d’où vient cette défaillance? Quel bien Dieu voulait-il en tirer? Car Dieu n’est point cruel; mais il se montre, ce qui est un bien pour nous, afin que nous l’invoquions dans nos défaillances, et que nous l’aimions quand il nous soutient. De là vient, qu’après ces égarements, après cette faim et cette soif, « les Hébreux crièrent vers le Seigneur dans leurs tribulations, et il les délivra de leurs misères ». Que fit-il en faveur de ceux qui étaient égarés? « Il les conduisit dans la voie droite ». Ils ne trouvaient le chemin d’aucune ville qu’ils pussent habiter, haletants de faim et de soif, ils tombaient en défaillance alors « il les conduisit dans la voie droite, afin qu’ils arrivassent à la ville qu’ils devaient habiter ». Le Prophète ne dit pas encore comment Dieu subvint à leur faim et à leur soif, mais attendez quelque peu. «Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ». Vous qui avez éprouvé ses bontés, dites-les à ceux qui ne les ont pas éprouvées.
Vous qui êtes sur la voie, qui vous dirigez vers la cité que vous devez habiter, vous qui avez échappé à la faim et à la soif, confessez « que le Seigneur a rassasié l’âme affaiblie, qu’il e a rempli de biens l’âme affamée 2 ».
10. Que ta vie soit donc sainte, maintenant que tu es sur la voie, que tu as entendu ce qu’il te faut faire et espérer. Où peuvent aboutir vos efforts toujours vaincus ? « Ils étaient assis dans les ténèbres et à l’ombre de la mort, accablés de chaînes et de misères 3 ». Pourquoi cette misère, sinon parce que tu t’attribuais tes mérites sans reconnaître la grâce de Dieu, parce que tu rejetais ses desseins sur toi? Vois en effet ce qu’ajoute le Prophète: « Parce qu’ils aigrirent la parole du Seigneur ». Parce que, dans leur orgueil et dans leur ignorance de la justice de Dieu., ils s’efforcèrent d’établir la leur 4; « Ils méprisèrent le conseil du Tout-Puissant, et leur coeur fut abattu dans leurs travaux 5 ». Et
1. Ps. CIV, 4, 5.— 2. Id. 6-9.— 3. Id. 10.— 4. Rom. X, 3.— 5. Ps. CVI, 11, 12.
maintenant livre bataille à tes convoitises. Sans le secours de Dieu, tu pourras faire des efforts, tu ne saurais vaincre. Et quand tu gémiras sous le poids de tes habitudes dépravées, ton coeur sera humilié dans le labeur; en sorte que dans cette humiliation de coeur tu apprendras à crier: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 1? Leur coeur dès lors a été humilié dans les travaux; ils se sont affaiblis et nul ne les secourait ». Que faire alors, sinon ce qui eut lieu? « Si la loi, qui fut donnée, eût pu nous communiquer la vie, assurément la justice viendrait de la loi. Mais l’Ecriture a tout renfermé sous le péché, afin que la promesse du Seigneur s’accomplît par la foi en Jésus-Christ, à l’égard de ceux qui croiront 2. Mais « la loi est entrée, en sorte que le péché s’est multiplié 3». Tu as donc reçu la parole divine, tu as reçu le précepte, et tu ne cesses point de commettre le mai que tu faisais auparavant ; la connaissance du précepte multiplie chez toi le péché par la prévarication. Orgueilleux, si tu t’ignorais alors, maintenant que tu es humilié, apprends à te connaître; tu crieras vers Dieu, et il te délivrera de ta détresse, et une fois délivré, tu confesseras ses miséricordes. « Au fort de leur affliction, ils crièrent vers le Seigneur, qui les délivra de leurs peines 4 ». Les voilà donc délivrés de la seconde épreuve, et il reste celle de l’ennui et du dégoût. Mais d’abord, voyons ce qu’il fit pour ces âmes qu’il avait délivrées : « Il les fit sortir des ténèbres et de l’ombre de la mort, et brisa leurs chaînes. Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes,et ses merveilles envers les enfants des hommes». Pourquoi ? Quelles difficultés a-t-il surmontées ? « Il a rompu les portes d’airain, il a brisé les barres de fer. Il les a recueillis de la voie de leurs iniquités, car leurs iniquités les ont fait humilier 5 ». Ils s’attribuaient leurs bonnes oeuvres, et non à Dieu ; dans leur ignorance de la justice de Dieu, ils établissaient leur propre justice 6, et ils furent humiliés. Après avoir présumé de
leurs propres forces, ils comprirent qu’ils ne pouvaient rien sans le secours du Seigneur.
11. Mais quelle autre épreuve nous reste? « Leur âme eut horreur de toute nourriture ». Voilà maintenant le dégoût; dégoût
1. Rom. VII, 24.— 2. Gal. III, 21, 22.— 3. Rom. V, 20.— 4. Ps. CVI, 13. — 5. Id. 14 - 17. — 6. Rom. X, 3.
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qui les fait languir, dégoût qui les met en danger, à moins d’imaginer que la faim peut faire mourir, et non le dégoût. Ecoute ce qu’ajoute le Prophète après qu’il a dit: « Leur âme eut horreur de toute nourriture » ; de peur qu’on ne vienne à croire qu’une fois rassasiés ils étaient clans la sécurité, au lieu de voir que le dégoût les conduisait à la mort: « Et ils arrivèrent aux portes de la mort 1 », dit le Prophète. Que reste-t-il donc à faire? A ne pas t’attribuer à toi-même le goût que tu peux avoir pour la parole de Dieu, à n’en concevoir aucune arrogance, et dans ton avidité pour la sainte nourriture, ne va point t’élancer au-dessus de quiconque est mis en danger par le dégoût. Comprends bien aussi que cette disposition est un don, et qu’elle ne vient pas de toi. « Qu’as-tu, que tu n’aies point reçu 2 ? » Comprends donc ceci, et quand cette faiblesse, cette langueur te mettra en péril, accomplis ce qui suit : « Dans leur tribulation ils en appelèrent au Seigneur, qui les délivra de leurs misères ». Et comme l’effet de cette langueur était de ne goûter aucune joie: « Dieu envoya son Verbe qui les guérit 3 ». Mesure le mal causé par le dégoût; vois de quel abîme les délivre Celui que l’on invoque dans cet ennui. «Il envoya son Verbe qui les guérit, qui les délivra ». De quoi? non plus de l’erreur, non plus de la faim, non plus de la difficulté de vaincre leurs péchés, mais « de leur corruption ». I! y a corruption de l’âme, à repousser ce qui est doux. Donc, à propos de ce bienfait,comme à propos des autres: « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes et ses merveilles envers les enfants des hommes. Qu’ils offrent un sacrifice de louanges 4 ». Déjà le Seigneur leur paraît doux et louable. « Qu’ils publient ses oeuvres avec joie e: non point avec ennui, non point avec chagrin, non plus avec inquiétude, non plus avec dégoût, mais avec joie».
12. Il reste la quatrième épreuve qui nous met tous en péril. Car nous sommes tous dans le vaisseau, les uns pour y travailler, les autres pour y être portés; et tous néanmoins trouvent un danger dans la tempête, et le salut au port. Voici en effet ce que dit le Prophète après tout cela : « Ceux qui descendent la mer sur des navires, qui trafiquent sur les grandes eaux 5 »: c’est-à-dire, parmi les
1. Ps. CVI, 18. — 2. I Cor. IV, 7. — 3. Ps. CVI, 19, 20. — 4. Id. 21-22. — 5 Ps. CVI, 23.
peuples nombreux. Car les eaux se prennent souvent pour les peuples : ainsi dans l’Apocalypse, quand saint Jean demande ce que signifient ces eaux, il lui est répondu : « Ce sont les peuples 1 ».
Ceux donc qui font le trafic sur les grandes eaux, « ont vu les oeuvres du Seigneur, et ses prodiges au fond des abîmes 2 ». Quel abîme plus profond que le coeur humain? De là s’échappent incessamment des souffles violents, des tempêtes séditieuses qui agitent le vaisseau. Et quel est le dessein de Dieu ? Dieu veut que tous crient vers lui, et ceux qui gouvernent le vaisseau, et ceux qui y trouvent un abri, « Il dit, et alors se maintint l’esprit des tempêtes ». Qu’est-ce à dire, « se maintint? » Il demeura, il dura; aujourd’hui encore il sévit, il soulève la tempête; il n’a point cessé de battre le navire. « Car Dieu a parlé, et l’esprit des tempêtes s’est maintenu ». Et où donc aboutissent tous ses efforts ? « Alors les flots se soulevèrent, ils s’élevèrent jusqu’au ciel », par leur audace : « ils descendirent jusque dans les abîmes », par la crainte. « Ils s’élèvent jusqu’au ciel, ils descendent jusque dans l’abîme » . Au dehors le combat, au dedans la crainte. « Le coeur des nautoniers a défailli devant le danger. Ils se troublent, ils chancellent comme un homme « ivre ». Ceux qui sont assis au gouvernail, ceux qui ont un amour fidèle pour le navire, comprennent mes paroles : « Ils se troublent, ils chancellent comme un homme ivre 3 ». Qu’ils prennent la parole, qu’ils lisent, qu’ils discutent, on les croira sages ; mais malheur à cause de la tempête. « Et toute leur sagesse », dit le Prophète, « s’est évanouie ».
Parfois, tout conseil humain vient à manquer : quelque part que l’on se réfugie, les flots sont écumeux, la tempête grondante, les bras défaillants; le pilote ne voit plus où la proue va se heurter, par quel flanc du navire pénètrent les eaux, ni sur quel rivage le pousse la tempête, ni de quels récifs il faut l’arracher. Que faire alors, sinon ce que dit le Prophète? « Dans leurs tribulations, ils en appelèrent au Seigneur qui les sauva de leur misère. Et il commanda à l’orage, qui se maintint comme un veut léger 4 ». Non plus comme une tempête, mais « comme un vent léger. Et ses flots s’apaisèrent ». Ecoutez, à
1. Apoc. XVII, 15. — 2. Ps. CVI, 24. — 3. Id. 25-27. — 4. Id. 28, 29.
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cette occasion, la voix d’un pilote en danger , puis humilié, puis délivré : « Je ne veux point, mes frères, que vous ignoriez l’affliction que nous avons dû subir en Asie, parce qu’elle a dépassé nos forces, dépassé toute borne » (sa sagesse même était absorbée,on le voit), « au point que la vie m’était à charge 1 ». Quoi donc, Dieu abandonnerait-il ainsi l’homme en danger ? Cette défaillance, au contraire, ne devait-elle pas faire éclater en lui sa propre gloire? Que dit ensuite l’Apôtre? « Mais nous avons reçu en nous une réponse de mort, afin que nous ne missions pas notre confiance en nous, mais en Dieu qui ressuscite les morts 2. Et il commanda à l’orage, qui devint un vent léger ». Déjà, ils avaient reçu eu eux une réponse de mort, ces hommes dont toute la sagesse était absorbée. « Et les flots de la mer devinrent calmes; et ils se réjouirent de ce calme, et il les conduisit au port selon leur volonté. Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes 3». Oui, qu’ils annoncent partout, qu’ils publient de toutes parts, qu’ils publient à la gloire du Seigneur, non point nos mérites, non point notre puissance, non point notre sagesse, mais les divines miséricordes, Que notre délivrance nous fasse aimer celui que nous avons invoqué dans toutes nos afflictions. « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ».
13. Voyez ce qui fait parler le Prophète, pourquoi ce prélude, pourquoi cette énumération, et où s’accomplit tout ce qu’il a dit . « Qu’ils chantent le Seigneur dans l’assemblée du peuple, qu’ils le bénissent dans la chaire des vieillards 4». Chanter le Seigneur, c’est publier ses louanges, comme publier ses louanges, c’est le chanter. Qu’il soit béni par les peuples, par les vieillards, iar ceux qui trafiquent, par ceux qui gouvernent le navire. Qu’a tait Dieu pour cette assemblée ? Qu’a-t-i1 établi? D’où l’a-t-il délivrée? Quel don lui a-t-il fait? De même qu’il a résisté aux superbes, il a donné la grâce aux humbles 5; et ces superbes étaient tout d’abord le peuple juif, peuple arrogant, qui se glorifiait d’être de la race d’Abraham, et de ce que les oracles du Seigneur avaient été confiés à cette nation 6 ; faveurs qui ne servaient point à la
1. II Cor. I, 8. — 2. II Cor. I, 9. — 3. Ps. CVI, 30, 31. — 4. Id. 32. — 5. Jacques, IV, 6. — 7. Rom. III, 2.
guérison, mais seulement à l’enflure de leurs coeurs, à les enorgueillir plutôt qu’à les grandir. Que fit donc le Seigneur, pour résister aux orgueilleux et donner la grâce aux humbles, en retranchant les branches naturelles à cause de leur orgueil, et en insérant l’olivier sauvage à cause de son humilité 1 ? Que fit Dieu ? Ecoutez ces deux faits, et comment Dieu résiste aux superbes, et comment il favorise les humbles : « Il changea les fleuves en désert ». Les eaux couraient chez les Juifs, les paroles prophétiques y coulaient. Cherche maintenant un seul prophète chez les Juifs, et tu n’en trouveras point: « Car il a changé les fleuves en désert, et les courants d’eau en une terre altérée. Les fleuves sont changés en désert 2 ». Qu’ils le disent: « Déjà il n’est plus de prophète, et Dieu ne nous connaît plus 3. Il a changé les fleuves en désert, les courants d’eau en une terre altérée, un champ fertile en une saline 4 ».
Cherche parmi eux la foi au Christ, et tu ne la trouves point; un prophète, ils n’en ont plus; un prêtre, ils n’en ont plus ; un sacrifice, ils n’en ont plus ; un temple, et ils n’en ont plus. Pourquoi? « Parce que Dieu a changé les fleuves en désert, les courants d’eau en une terre sèche, et le champ fertile en saline ». D’où vient ce châtiment? Quel crime l’a mérité? « La malice des habitants de cette malheureuse terre ». C’est ainsi que Dieu résiste aux superbes. Ecoute comme il donne la grâce aux humbles : « Il a fait du désert un étang plein d’eau, et des sables du désert des fontaines jaillissantes. Là il a fait habiter ceux qui avaient faim 5 ». Car c’est au Christ qu’il a été dit : « Tu es prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech. 6» Tu cherches un sacrifice chez les Juifs, tu n’en trouves pas même selon l’ordre d’Aaron, parce que Dieu a fait son désert à la place des fleuves. Tu le cherches selon l’ordre de Melchisédech, et tu ne le trouves point chez eux, tandis que l’Eglise l’offre solennellement dans l’univers entier. « Depuis l’Orient jusqu’au Couchant, le nom du Seigneur est béni 7 ». Et le Seigneur dit à ceux dont il a changé les fleuves en un désert: « Ma volonté n’est plus en vous, dit le Seigneur, et je ne recevrai aucun sacrifice de vos mains, car de l’Orient jusqu’au couchant on offre un sacrifice en
1. Rom. XI, 17-24. — 2. Ps. CVI, 33.— 3. Id. LXXIII,9. — 4. Id. CVI, 34.— 5. Id.35, 36.— 6. Id. CIX, 4.— 7. Id. CXII, 3.
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mon honneur 1». Où l’on ne voyait jadis que d’immondes sacrifices, quand les nations n’étaient qu’un désert, quand elles étaient souillées, quand partout ce n’était qu’une terre déserte, là aujourd’hui coulent des fontaines, des fleuves; là sont des réservoirs, là sont les eaux courantes, « Dieu a donc résisté aux superbes, et accordé aux humbles ses faveurs. C’est là qu’il a fait habiter ceux qui avaient faim », parce que: « Les pauvres mangeront et seront rassasiés 2 ».— « Et ils ont construit une ville pour y habiter » ; y habiter d’abord en espérance, car: « Celui qui m’écoute habitera dans l’espérance 3 », est-il dit. « Et ils ont construit une ville pour y habiter; et ils ont semé leurs champs, planté leurs vignes, et récolté le fruit de leur froment 4 »; fruit dont se réjouit cet ouvrier qui a dit : « Ce n’est point que je désire vos dons, mais je désire le fruit que vous en retirez 5. Et Dieu les bénit et ils se multiplièrent, et leurs troupeaux ne diminuèrent point 6». Voilà ce qui dure encore. « Le solide fondement de Dieu demeure ferme, car Dieu connaît ceux qui sont à lui 7». On donne le nom de troupeau, de bercail, à ceux qui vivent simplement dans l’Eglise, mais qui sont utiles, qui sont peu savants, mais pleins de foi. Donc, et les hommes spirituels, et ceux qui étaient charnels encore, « Dieu les bénit et ils se multiplièrent, et leurs troupeaux ne diminuèrent point».
14. « Les voilà réduits à un petit nombre, accablés de maux 8 » D’où ces maux? du dehors? Non, mais de l’intérieur. Pour les réduire à un petit nombre, cette parole s’accomplit alors : « Ils sont sortis de nous, mais ils n’étaient pas des nôtres 9 ». Si le Prophète parle encore de ceux-ci comme il en parlait auparavant, c’est afin que nous les distinguions seulement par la pensée; puisqu’il parle d’eux comme s’ils étaient les mêmes, à cause des sacrements qui leur sont communs avec nous. Ces hommes, en effet, appartiennent au peuple de Dieu, sinon par la vertu, du moins par les dehors de la piété. C’est d’eux que nous avons entendu dire à saint Paul : « Dans les derniers temps, il viendra des jours fâcheux, et les hommes s’aimeront eux-mêmes ». Premier malheur ;
1. Malach. I, 10, 11.— 2. Ps. XXI, 27.— 3. Prov. I, 33, suiv. les Septante. — 4. Ps. CVI, 37. — 5. Phi1ipp. IV, 17.— 6. Ps. CVI, 38. — 7. II Tim. II, 19.— 8. Ps. CVI, 39.— 9. II Tim. III, 2.
« ils s’aimeront eux-mêmes », et mettront en eux-mêmes leur propre complaisance. Puissent-ils se déplaire, car alors ils plairaient à Dieu ! puissent-ils en appeler à lui dans leurs difficultés, car alors ils seraient délivrés! Mais leur confiance en eux-mêmes « les a réduits à un petit nombre ». Cela est évident, mes frères; tous ceux qui se séparent de l’unité deviennent le petit nombre. Ils sont en grand nombre, mais dans l’unité, et tant qu’ils ne se séparent point de l’unité. Dès lors, en effet, qu’ils n’appartiennent plus à l’unité qui est nombreuse, le schisme et l’hérésie les réduisent au petit nombre. « Et ils devinrent peu nombreux et furent accablés du poids des maux et de la douleur. Le mépris se répandit sur leurs princes ». Ils furent rejetés de l’Eglise de Dieu; et plus ils ont voulu être princes, plus ils sont couverts de mépris, et deviennent un sel affadi que l’on jette dehors, et que les hommes foulent aux pieds
1. « Le mépris se répandit donc sur les princes; ils furent séduits dans la voie de l’erreur, et non dans la bonne voie 2 ». Tout à l’heure, ils étaient dans la voie, ils étaient conduits à la cité, ils étaient conduits, et non séduits; ceux-ci, les voilà séduits hors de la voie. Qu’est-ce à dire, « séduits ? ».
« Dieu les a livrés aux convoitises de leurs coeurs 3 ». Tel est, en effet, le sens de séduire, se conduire soi-même. Car, à proprement parler, ce sont eux qui se séduisent. « Quiconque se croit quelque chose, se trompe u lui-même , attendu qu’il n’est rien 4 ». Qu’est-ce à dire, dès lors que Dieu les séduisit? Il les laissa aller « dans une terre sans chemin, et non dans la voie ». Comment, en effet, seraient-ils dans la voie, ces hommes qui s’attachent à une partie et qui laissent le tout? Comment seraient-ils dans la voie? Qu’est-ce donc que la voie, et où peut-on reconnaître la voie? « Que Dieu », dit le Prophète, « nous prenne en pitié, qu’il nous bénisse, qu’il fasse rejaillir sur nous la lumière de sa face, afin que nous connaissions votre voie sur la terre ». Sur quelle terre? « Votre salut est dans tous les peuples 5». C’est de là que sortent ces hommes qui sont ensuite réduits en petit nombre, et diminués en quelque sorte; ils sont sortis de cette multitude qui forme l’unité, selon cette
1. Matth. V, 13. — 2. Ps, CVI, 40.— 3. Rom. I, 21. — 4. Gal, VI, 3.— 5. Ps. LXVI, 2, 3.
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parole que je viens de rapporter à leur sujet: « Ils sont sortis d’entre nous, mais ils n’étaient point des nôtres ;
s’ils eussent été des nôtres, ils fussent assurément demeurés avec nous 1». Mais s’ils sont des nôtres dans le secret de la prescience divine, il faudra qu’ils reviennent. Combien qui ne sont point des nôtres, et qui paraissent en être, et combien des nôtres, qui semblent néanmoins être dehors!
« Le Seigneur connaît ceux qui lui appartiennent 2 ».
Ceux qui ne sont point des nôtres, bien qu’ils soient avec nous, s’en vont à la première occasion, et les nôtres qui sont dehors, reviennent quand l’occasion se présente. Ecoutez donc ce que voulait alors le Seigneur dans le sens de ces paroles : « Il les a séduits dans une terre sans chemin, et non dans la voie ». Qu’en a fait le Seigneur? Ce que j’avais dit tout d’abord, ce que vous devez écouter avec attention. Il pouvait les laisser avec nous jusqu’à la fin, mais alors ils n’eussent été pour nous d’aucun profit : or, dès qu’ils sont séparés de nous, et qu’ils nous troublent par des questions artificieuses, alors ils deviennent pour nous un aiguillon dans la recherche de la vérité, et un exemple de ce qu’il nous faut craindre. Chacun tremble quand il voit un homme tomber dans le schisme, car une telle chute semble lui dire: « Que celui qui se croit debout prenne garde à sa chute 3 ».
Ceux qui se séparent dc nous ont donc leur utilité; car s’ils demeuraient avec nous, et avec cette malice, ils ne nous serviraient de rien. Aussi, qu’est-il dit à leur sujet dans un autre psaume? « C’est une assemblée de taureaux», ou d’hommes à la tête haute , d’hommes orgueilleux ; « une assemblée de taureaux parmi les vaches des peuples ». Par ces vaches des peuples, il faut entendre des âmes faciles à séduire, qui se laissent gagner par la séduction des taureaux. Mais pourquoi en est-il ainsi? « Afin que l’on sépare ceux qui ont été éprouvés par l’argent ». Qu’est-ce .à dite « que l’on sépare? » Afin qu’ils apparaissent, qu’ils soient en relief, ceux qui sont à l’épreuve de la parole de Dieu.
Quand, en effet, la nécessité force de répondre aux hérétiques, il en résulte une utilité pour l’édification des catholiques. Telle est la pensée exprimée par saint Paul: « Il faute, dit-il, « des hérésies, afin que les hommes d’une vertu
1. I Jean, II, 19,— 2. II Tim. II, 19.— 3. I Cor. X ,12.— 4. Ps. LXVII, 31.
éprouvée soient mis en évidence 1 ». Il faut donc qu’il y ait des taureaux séducteurs, « afin que ceux qui sont éprouvés par l’argent » soient mis en évidence, c’est-à-dire, « soient exclus», ou hors ligne. Qu’est-ce à dire, «ceux qui sont éprouvés par l’argent?»
« Les paroles du Seigneur sont des paroles chastes; c’est un argent que le feu a séparé de la terre, a purifié sept fois 2». Quiconque dès lors est éprouvé par cet argent, c’est-à-dire par cette parole du Seigneur, ne peut briller de l’éclat de cet argent, qu’à la condition d’être harcelé par les questions des hérétiques. Et ici, redoublez d’attention, car le Prophète ne l’a point omis. « Voilà que la honte se répandit sur les princes », ou sur ces taureaux. D’où leur venait cette honte? De ce qu’ils annonçaient un autre évangile. Qu’est-ce à dire, couverts de honte ?
Frappés d’anathème. « Quiconque vous annoncera un évangile autre que celui que nous avons annoncé, qu’il soit anathème 3 ». Quoi de plus méprisé qu’un sel affadi 4, que l’on jette au dehors et que l’on foule aux pieds? Et voyez s’ils ne sont pas réellement des princes, écoutez l’Apôtre lui-même.
« Quand nous vous annoncerions, ou qu’un ange venu du ciel vous annoncerait un évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Ce sont des princes, diras-tu, des savants, des grands, des pierres précieuses. Que vas-tu ajouter encore? Sont-ils des anges? Et pourtant, « quand même un ange vous annoncerait un évangile autre que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème ». Car le diable est tombé du ciel, tout ange qu’il était. « Le mépris s’est répandu sur les princes, et Dieu a secouru le pauvre dans son indigence 5». Qu’est-ce à dire, mes frères, que les princes ont été couverts de mépris et les pauvres secourus? Les orgueilleux sont tombés dans l’abjection et les humbles élevés en gloire.
Telle est l’oeuvre de Dieu ; et, en agissant ainsi, « il a secouru le pauvre dans son indigence ». Car celui-ci est un mendiant qui ne s’attribue rien à lui-même, qui espère tout de la miséricorde divine, qui crie devant la porte de son Seigneur, qui est nu et tremblant, demandant à être vêtu, qui tient les yeux baissés vers la terre, battant sa poitrine. C’est ce
1. I Cor. XI,19.— 2. Ps. XI, 7.— 3. Gal. 1,9. — 4. Matth. V,13. — 5. Ps. CVI, 41.
mendiant, ce pauvre, cet homme humble, que Dieu a principalement soutenu, même par la séparation des hérétiques, lesquels ont été diminués, accablés de vexations, séduits dans des terres sans chemin, et non dans la bonne voie. Mais après que ces hommes ont été retranchés, séduits, amoindris, qu’est-il arrivé au pauvre que Dieu secourait? « Il a multiplié leurs familles comme des troupeaux ». Parce que le Psalmiste disait : « Il a secouru le pauvre dans son indigence » ; tu comprenais qu’il n’y avait qu’un seul pauvre, qu’un seul mendiant; et voilà que ce pauvre devient plusieurs familles, devient plusieurs peuples; et toutefois , plusieurs églises ne forment qu’une Eglise, qu’un seul peuple, qu’une seule famille, qu’un seul bercail. « Il a multiplié leurs familles comme des troupeaux ». Ces mystères sont grands, mes frères , ces sacrements sont grands quelle profondeur, quelles vérités cachées! Quelle joie de les découvrir, parce qu’elles ont été longtemps cachées! Donc : « Les hommes droits verront et seront dans la joie, et toute iniquité fermera la bouche 1 ». Cette iniquité qui ose railler l’unité, qui nous contraint à publier la vérité, sera enfin convaincue et réduite au silence.
15. « Quel est l’homme sage, qui observera ces merveilles, et qui comprendra les miséricordes du Seigneur 2? » Voyez cette fin du psaume : « Où est le sage? Il observera ces merveilles ». Et qu’observera cet homme
1. Ps. CVI, 42. — 2. Id. 43.
sage? C’est-à-dire qu’il l’observe, s’il est vraiment pauvre; oui, s’il n’est point riche, ou plutôt s’il n’est point orgueilleux-, s’il n’est point enflé de vanité, il observe ces merveilles. Pourquoi les observera-t-il ? « Parce qu’il u comprendra les divines miséricordes » ; non point ses propres mérites, non point ses propres forces, non point sa propre puissance; mais « les miséricordes du Seigneur », qui a remis dans la voie droite et nourri celui qui errait, et qui avait faim; qui a délié et délivré celui qui luttait contre les assauts du péché, et qu’enchaînaient les liens de ses habitudes; qui a envoyé son Verbe comme un remède salutaire pour guérir celui à qui le Verbe de Dieu n’inspirait que du dégoût, et qui mourait en quelque sorte d’ennui; qui a calmé le flot et conduit au port celui que menaçaient les tempêtes et les coups des orages; qui l’a établi au milieu de son peuple, où il donne la grâce aux humbles, et non point où il résiste aux superbes; qui a fait qu’il fût à lui, afin qu’il se multipliât cri demeurant à l’intérieur, et non point qu’il sortît dehors pour être réduit à rien. Voilà ce que découvrent les justes , et ce qui les comble de joie. « Toute iniquité fermera la bouche », et tout homme « sage observera ces merveilles ». Comment les observer? Par l’humilité qui fera comprendre les merveilles du Seigneur : partout, en effets nous avons répété: « Qu’ils confessent au Seigneur ses miséricordes, et ses merveilles envers les enfants des hommes ».
DISCOURS SUR LE PSAUME CVII.
POURQUOI CE PSAUME N’EST POINT EXPLIQUÉ ICI.
Ce psaume a été expliqué dans les psaumes cinquante-sixième et cinquante-neuvième, qui lui fournissent chacun sa dernière partie. Les titres sont bien différents, et tous deux néanmoins célèbrent David, ou plutôt le Christ dans son humilité, qui est la base de sa vaillance.
1. Je n’ai point cru, mes frères, qu’il fallût vous expliquer le psaume cent septième, car nous l’avons fait déjà dans le psaume cinquante-sixième et dans le psaume cinquante-neuvième, dont les dernières parties forment celui-ci. En effet, la dernière partie du cinquante-sixième 1 fournit à celui-ci sa première
1. Ps, LVI, 12.
584
partie, jusqu’au verset où il est dit: « Et que votre gloire soit étendue sur toute la terre 1»; depuis là jusqu’à la fin, c’est la seconde partie du cinquante-neuvième; de même que la dernière partie du cent trente-quatrième est la même que celle du cent treizième, depuis le verset où il est dit: « Les idoles des nations sont de l’or et de l’argent 2 »; de même encore que le treizème et le cinquante-deuxième, sauf quelques médiantes changées, ont les mêmes paroles depuis le commencement jusqu’à la fin. Dès lors, tout ce qui, dans le psaume cent septième, paraît quelque peu différer de ces deux autres psaumes, dont il est composé, n’est point difficile à comprendre. Ainsi dans le psaume cinquante-sixième, il est dit : « Je chanterai, je jouerai de la harpe; lève-toi, ô ma gloire 3»; et dans celui-ci: « Je chanterai , je jouerai de la harpe dans ma gloire 4 »; car le met « lève-toi» ne s’adresse à sa gloire qu’afin que l’on chante, et que l’on joue de la harpe à cette même gloire. De même encore: « Parce que votre miséricorde s’est agrandie jusqu’aux cieux 5 », ou comme d’autres ont traduit : « s’est élevée »;
et ici : « Parce que votre miséricorde est grande par-dessus les cieux ». Or, elle n’a grandi jusqu’aux cieux que pour être grande dans les cieux. Voilà le sens de cette expression : Super caelos, par-dessus les cieux. De même dans le cinquante-neuvième : « Je serai dans la joie, et je partagerai Sichem 7»; et ici : « Je serai élevé, et je partagerai Sichem 8».
D’où l’on peut voir que ce partage de Sichem est une figure prophétique de ce qui doit s’accomplir après que le Seigneur aura été élevé en gloire, et la joie dont il est parlé tient à cette élévation; en sorte qu’il y a joie parce qu’il y a gloire. Aussi est-il dit ailleurs: « Vous avez converti mon deuil en joie, vous avez brisé mon cilice, et m’avez fait une ceinture de joie 9». De même encore : « Ephraïm est la force de mon chef 10»; et ici : « Ephraïm est celui qui reçoit mon chef 11». Car nous prendre sous sa garde, c’est nous fortifier; c’est-à-dire qu’en nous adoptant il nous rend forts, parce qu’il
1. Ps. CVII, 6. — 2. Id. CXIII, CXXXIV, 15.— 3. Id. LVI, 8. — 4. Id. CVII, 2.— 5. Id. LVI, 11. — 6. Id. CVII, 5. — 7. Id. LIX, 8. — 8. Id. CVII, 8. — 9. Id. XXIX, 12. — 10. Id. LIX, 9.— 11. Id. CVII, 9.
fructifie en nous. Ephraïm en effet signifie fructifier. Quant à suscipere, recevoir, il peut se rapporter à l’un ou à l’autre, soit que nous recevions le Christ, soit que lui-même nous reçoive, lui qui est le chef de l’Eglise. Ceux qui sont appelés dans un psaume, « nos persécuteurs 1», sont appelés dans l’autre, « nos ennemis 2 », et sont dès lors les mêmes individus.
2. Ce psaume nous montre que les titres empruntés à l’histoire peuvent très-bien s’entendre dans le sens prophétique, selon le motif que nous découvrons dans la composition du psaume. Quoi de plus opposé, d’après l’histoire, que ce titre du psaume cinquante-sixième : « Pour la fin, n’altérez rien;
à David, pour l’inscription du titre, alors qu’il fuyait devant Saül dans la caverne »; et ce titre du cinquante-neuvième : « Pour la fin, à ceux qui seront changés, pour l’inscription du titre, à David, pour être une leçon, alors qu’il incendia la Mésopotamie, la Syrie, la Syrie Sobal, et que Jacob se retourna, et frappa douze mille hommes dans la vallée des salines ». A l’exception de ces mots : « Pour l’inscription du titre, à David lui-même, et pour la fin », tout le reste est bien différent, puisque l’un chante l’humilité de David, l’autre sa vaillance; l’un sa fuite, l’autre ses victoires. Et toutefois les deux dernières parties de ces psaumes, dont les titres sont si différents, ont servi à composer celui-ci, ce qui prouve que les deux psaumes n’ont qu’un même but, non pas à s’en tenir à la superficie de l’histoire, mais en s’élevant à la hauteur de la prophétie, en faisant converger la fin de l’un et la fin de l’autre vers un seul chant, dont le titre serait: «Chant du psaume, pour David lui-même 3 », titre qui n’a rien de semblable aux deux autres, sauf ce seul mot : « A David lui-même ». Car Dieu a parlé jadis à nos pères, par le moyen des Prophètes, en beaucoup de manières et en beaucoup de circonstances 4, ainsi que l’a dit l’Epître aux Hébreux. Et toutefois il a toujours annoncé Celui qu’il a envoyé depuis afin d’accomplir les oracles des Prophètes: «Toutes les promesses de Dieu ont en lui leur vérité 5 ».
1. Ps. LIX, 14. — 2. Id. CVII, 14. — 3. Id. 7. — 4. Hébr. I, 1. — 5. II Cor. I, 20.
DISCOURS SUR LE PSAUME CVIII.
LE CHRIST ET JUDAS.
Prêcher le Christ tel qu’il est, c’est publier sa louange; or, on ne le regardait point comme Fils de Dieu quand la langue des méchants parla contre lui et lui rendit la calomnie au lieu de l’amour. A ce sujet distinguons six degrés différents. D’abord rendre le bien pour le mal, puis s’abstenir de rendre le mal pour le mal , c’est l’apanage des bons, et le Sauveur prie pour ses bourreaux ainsi que saint Etienne; et l’Evangile nous défend de rendre le mal pour le niai. Ensuite ne pas rendre le bien pour le bien comme les neuf lépreux qui ne remercient point le Sauveur, puis rendre le mal pour le bien comme il est dit dans notre psaume. Enfin rendre le bien pour le bien ne suffit point selon l’Evangile ; et rendre le mal pour le mal , ce peut être une justice qui était dans les permissions de la loi, mais qui pouvait engendrer te désir de la vengeance. Donc le Christ a reçu la calomnie en échange de ses bienfaits, et il priait pour ses calomniateurs, comme pour ses disciples, nous donnant l’exemple du pardon. Il était descendu pour les Juifs qui ont opposé la haine à son amour.
Le Prophète, en forme de souhaits, prononce ici la sentence des coupables. — 1. Le diable est à la droite de Judas, qui en a fait le choix. — 2. Il sera condamné parce qu’il ne prie pas avec le Christ, et ne se repent point. — 3. Son épiscopat passa à un autre. — 4. Ses enfants orphelins, sa femme veuve, tous bannis et mendiants. — 5. L’iniquité de ses pères qu’il a imités retombe sur lui. Ces maux furent un châtiment pour Judas, même après sa mort, si les morts voient les choses de cette vie.
On peut appliquer ces châtiments au peuple Juif qui a repoussé le Christ pour être assujetti à Satan, peuple dont le royaume a perduré, dont l’épiscopat ou le Christ a passé aux nations, dont le royaume perdu devient comme un veuvage , dont les enfants sont bannis, dont les fautes ne sont point remises, dont les travaux sont dissipés parce qu’il ne travaille point pour le Christ, qui périt dans nue seule génération parce qu’il ne connaît point la régénération, dont la mémoire disparaît de là terre du Seigneur, qui oublie la miséricorde eu persécutant les membres du Christ, qui a choisi la malédiction en appelant sur lui et sur ses enfants le sang du Christ, et cette malédiction l’environne de toutes parts.
Le Prophète alors ou le Christ eu appelle à son Père pour les oeuvres de sa puissance, et alors lui tout à l’heure troublé, mis à mort, persécuté dans ses membres, insulté dans sa mort, se raffermit sous la main de Dieu qui le bénit, et chante sa résurrection dans cette Eglise qui bénit Dieu parmi les peuples.
1. Que ce psaume contienne une prophétie du Christ, c’est ce que reconnaît facilement tout homme qui lit avec foi les Actes des Apôtres; car en voyant Matthias ordonné à la place de Judas qui trahit le Christ, et incorporé au collège apostolique 1, il devient évident que c’est Judas que désignait le Prophète, quand il disait : « Que ses jours soient s abrégés, et qu’un autre reçoive son épiscopat 2». Mais si nous ne faisons retomber que sur un seul homme les malédictions contenues dans ce cantique, l’application pourra bien manquer de justesse, ou du moins paraître forcée; tandis que tout devient clair, si ces anathèmes sont dirigés contre toute une race d’hommes, c’est-à-dire contre les Juifs ingrats et ennemis du Christ. Et de même que plusieurs passages à l’adresse de l’apôtre saint Pierre ne reçoivent leur force et leur éclat, que quand nous les entendons de l’Eglise, dont Pierre était la personnification à cause de la primauté qu’il eut sur les disciples, en vertu de ces paroles : « Je te donnerai les clés du royaume des cieux 3 », et autres semblables: ainsi Judas est en-
1. Act. I, 15-26. — 2. Ps. CVIII, 8.— 3. Matth. XVI, 19.
quelque sorte la personnification des Juifs, qui haïssaient le Christ, et qui par une succession d’impiété qui se perpétue dans leur race, le haïssent encore aujourd’hui. C’est à ces hommes et à ce peuple que nous pouvons, sans aucune erreur, appliquer non-seulement les passages du psaume qui les concernent indubitablement, mais encore ce qui est dit expressément de Judas lui-même : comme le verset que j’ai rapporté : « Que ses jours e soient abrégés, qu’un autre reçoive son épiscopat ». C’est ce qui s’aplanira avec le secours de Dieu, lorsque nous exposerons par ordre chacun des versets.
2. Le psaume commence donc ainsi : « O Dieu, ne taisez point ma louange parce que la bouche du pécheur, et la bouche de l’homme fourbe se sont ouvertes contre moi 1 ». Ce qui nous montre qu’il y a mensonge dans tout blâme que ne taisent point le pécheur et l’homme fourbe, comme il y a vérité dans toute louange que ne tait point le Seigneur. Car « Dieu est véritable, et tout homme est menteur 2 » : puisque nul homme ne dit la vérité, si Dieu ne parle en lui. Or, la
1. Ps. CVIII, 2. — 2. Rom, III, 4.
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plus grande gloire du Fils unique de Dieu, c’est qu’on le prêche tel qu’il est, Fils unique de Dieu. C’est ce qu’on ne voyait point quand il était caché par nos infirmités apparentes, alors que s’ouvrit contre lui la bouche du pécheur, la bouche de l’homme fourbe. Aussi est-il dit: « La bouche de l’imposteur s’est ouverte », parce qu’il a fait éclater au dehors cette haine qu’il cachait frauduleusement. Voilà ce qui deviendra plus clair dans les versets qui suivront.
3. « Ils ont parlé contre moi avec une langue trompeuse 1» : surtout quand sous le voile d’une captieuse adulation ils l’appelaient bon maître. De là vient qu’il est dit ailleurs « Et ceux qui me louaient faisaient serment contre moi 2 ». Et comme leur haine s’échappait par ces cris: « Crucifiez-le, crucifiez-le 3 », notre psaume ajoute : « Ils m’ont poursuivi avec des paroles de haine » ; ceux dont la langue trompeuse versait, non plus des paroles de haine en apparence, mais des paroles d’autour; aussi le Prophète a-t-il dit: « Contre moi », parce qu’ils en agissaient ainsi pour tendre des pièges; ensuite : « ils m’ont environné de paroles haineuses », non plus d’un amour faux et trompeur, mais « d’une haine » ouverte, « et m’ont attaqué sans sujet». De même que l’amour des bons pour le Christ est gratuit, de même est gratuite la haine des méchants; les bons en effet cherchent la vérité sans autre avantage qu’elle-même, et de même les méchants à l‘égard de l’iniquité. De là vient que des auteurs profanes ont dit, d’un homme très-méchant : « Sa malice et sa cruauté étaient absolument gratuites 4 ».
4. « Au lieu de m’aimer », dit le Prophète, ils me déchiraient 5 ». Il y a dans l’amour et la haine six degrés qu’il suffit d’énoncer pour les Faire comprendre facilement: rendre le bien pour le mal, ne point rendre le mal pour le mal; rendre le bien pour le bien, rendre le mal pour le mal; ne point rendre le bien pour le bien, et rendre le mal pour le bien. Les deux premiers sont l’apanage des bons, et de ces deux le premier est préférable; les deux derniers sont l’apanage des méchants, et le dernier est le pire des deux. Les deux autres tiennent en quelque sorte le milieu, mais le premier touche aux bons, le second touche aux méchants. Voilà ce qu’il nous fait
1. Ps. CVIII, 3.— 2. Id. CI, 9.— 3. Jean, IX, 6 — 4. Sallust. de bello Catil. — 5. Ps. CVIII, 4.
voir dans les saintes Ecritures. Dieu rend le bien pour le mal, quand « il justifie l’impie 1», et quand il était suspendu à la croix, il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 2 ». A son exemple, saint Etienne mit le genou en terre et pria pour ceux qui le lapidaient, en s’écriant : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 3».
C’est à quoi nous oblige le précepte: « Aimez vos ennemis, faites du bien à ceux qui vous haïssent, et priez pour ceux qui vous persécutent 4». L’apôtre saint Paul nous engage à ne point rendre le mal pour le mal: « Ne rendez à personne le mal pour le mal 5», nous dit-il. Et saint Pierre: « Ne rendez point le mal pour le mal, ni la malédiction pour la malédiction 6 ». De là cette parole qu’on lit dans les psaumes : « Si j’ai rendu le mal à ceux qui me maltraitaient 7 »; vous le savez. Quant aux deux derniers degrés, celui qui est le moins coupable se voit chez les neuf lépreux que guérit le Seigneur, et qui ne l’en remercièrent point 8, Et le dernier, qui est le pire de tous, est le propre de ceux dont le psaume a dit: « Au lieu de m’aimer, ils me déchiraient ». Tant de bienfaits du Seigneur sollicitaient leur amour, et non-seulement ils étaient loin de le lui rendre, mais au lieu du bien ils rendirent le mal. Les deux degrés intermédiaires, que nous avons assignés aussi à des hommes pour ainsi dire du milieu, sont de telle nature que le premier, qui consiste à rendre le bien pour le bien, soit le propre des bons, et de ceux qui n’ont qu’une bonté médiocre, et de ceux qui n’ont qu’une médiocre méchanceté. De là vient que Jésus-Christ, sans les blâmer, ne veut point que ses disciples s’en tiennent a ces venus médiocres, mais il veut les élever plus haut, quand il leur dit: « Si vous aimez ceux qui vous aiment », c’est-à-dire, si vous rendez le bien pour le bien, « quelle récompense méritez-vous », c’est-à-dire, quel grand bien faites-vous? « Les Publicains ne le font-ils pas aussi 9? » Ce qu’il désire, c’est que ses disciples en agissent ainsi tout d’abord, et même beaucoup mieux, c’est-à-dire qu’ils ai ment non seulement leurs amis, mais aussi leurs ennemis. Pour l’autre degré, qui consiste à rendre le mal pour le mal, qu’il soit la part des méchants, de ceux
1. Rom. IV, 5. — 2. Luc, XXIII, 34. — 3. Act. VII, 59. — 4. Math. V, 44. — 5. Rom. XII, 17. — 6. I Pierre, III, 9. — 7. Ps. VII, 5.— 8. Luc, XVII, 12, 18.— 9. Matth. V, 46.
587
qui n’ont qu’une méchanceté médiocre, ou qu’une médiocre bonté ; car la loi leur prescrit la manière de se venger: « Oeil pour oeil, et dent pour dent 1 » : on pourrait appeler cela justice des injustes. Non qu’il soit injuste qu’un homme soit traité comme il a traité les autres; car alors la loi ne l’aurait point statué; mais parce que le désir de se venger est un vice, et qu’il est mieux pour un juge de l’ordonner à l’égard des autres, que pour un homme de bien de le désirer pour lui-même. Aussi une fois tombé de cette hauteur de la vertu, où l’on rend le bien pour le mal, à quel profond abîme de malice n’arrive point l’impie, qui rend le mal pour le bien? Quelle chute lui a fait parcourir tous les degrés ? Et nous ne devons pas regarder comme sans importance, que le Prophète ne dit point t Au lieu de l’amour ils me donnaient la mort; mais, « ils me calomniaient». Car ils ne l’ont mis à mort que par leurs calomnies, en niant qu’il fût Fils de Dieu, et en l’accusant « de chasser les démons au nom du prince des démons 2 », et en disant : « C’est un possédé du démon, c’est un fou, pourquoi l’écouter 3? » et autres blasphèmes. Or, ces calomnies détournaient de lui ceux qu’il cherchait à convertir. Il a donc choisi ce langage pour montrer que ceux-là qui calomnient le Christ, et tuent ainsi les âmes, sont plus coupables que ceux qui ont tué dans leur fureur sa chair mortelle, surtout qu’elle devait ressusciter bientôt.
5. Mais après avoir dit: « Au lieu de m’aimer, ils me calomniaient », qu’est-ce que le Prophète ajoute ? « Et moi, je priais 4». Il n’indique point l’objet de sa prière; mais quel objet plus digne pouvons-nous assigner, sinon qu’il priait pour eux? Ils calomniaient surtout le crucifié, quand ils l’accablaient d’outrages comme un homme qu’ils eussent vaincu; et c’est du haut de cette croix qu’il dit: « Mon Père, pardonnez-leur, car ils ne savent ce qu’ils font 5», En sorte que, des profondeurs de la malice, ils lui rendaient le mal pour le bien; et lui, au comble de la bonté, leur rendait le bien pour le mal. On pourrait entendre aussi qu’il priait pour ses disciples, ce qu’il dit avoir fait avant sa passion, afin que leur foi ne vînt pas à défaillir 6, quand, sur la croix, il nous donnait un modèle de patience,
1. Deut. XIX, 21. — 2. Luc, XI, 15. — 3. Jean, X, 20. — 4. Ps. CVIII, 15. — 6. Luc, XXIII, 34.— 7. Id. XXII, 32.
et ne montrait point son pouvoir au milieu des outrages de ceux qu’il pouvait anéantir dans sa souveraine puissance. Mais, nous donner l’exemple de la patience, était plus utile pour nous, que de perdre à l’instant ces ennemis, et nous porter à nous venger sans délai le ceux qui nous nuisent; car il est écrit: « L’homme patient est préférable à l’homme courageux 1». L’Ecriture donc, et l’exemple de Jésus-Christ qui nous dit : « Au lieu de m’aimer, ils me calomniaient; et moi, je priais », nous enseignent à prier, quand nous rencontrons des ingrats, non-seulement qui ne rendent pas le bien, mais qui rendent le mal pour le bien. Car il a lui-même prié pour ceux qui le tourmentaient, pour ceux qui pleuraient sur lui, et qui chancelaient dans la foi ; mais nous, prions d’abord pour nous, afin que par la miséricorde et le secours de Dieu, nous puissions vaincre notre caractère qui nous porte au désir de la vengeance, quand on nous calomnie, soit devant nous, soit en notre absence. Dès que la patience du Christ nous revient en mémoire, on dirait que c’est lui qui s’éveille, comme il arriva quand il dormait dans le vaisseau 2; qui apaise le trouble et l’orage de notre coeur, afin que notre âme étant rétablie dans le calme et dans la paix, nous puissions prier pour nos détracteurs, et dire en toute sécurité: u Pardonnez-nous comme nous pardonnons 3 ». Mais lui, qui pardonnait, n’avait aucune faute, dont il dût obtenir le pardon.
6. Le Prophète ajoute: « Ils m’ont rendu le mal pour le bien 4 ». Et comme si nous demandions quel mal, pour quel bien? le Prophète répond : « Et la haine au lieu de l’amour ». Voilà tout leur crime, leur grand crime. Quel mal ces persécuteurs pouvaient-ils faire à Celui qui mourait, non par nécessité, mais volontairement? Mais la haine était un grand crime pour les persécuteurs, quoique la peine de la victime fût pleinement volontaire. C’est expliquer suffisamment dans quel sens il disait plus haut: « Au lieu de m’aimer »; car ils devaient l’aimer, non point comme tout autre, mais à cause de son amour; car il ajoute : « A cause de mon amour pour eux ». C’est de cet amour qu’il est fait mention dans l’Evangile, quand le
1. Prov. XVI, 32. — 2. Matth. VIII, 24, 25. — 3. Id. VI, 12. — 4. Ps. CVIII, 5.
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Sauveur s’écrie : « Jérusalem, Jérusalem, combien de fois j’ai voulu rassembler tes enfants, comme une poule rassemble ses poussins sous ses ailes, et tu ne l’as pas voulu 1».
7. Le Prophète nous prédit ensuite quel sera le salaire de cette impiété; et il l’annonce comme si la soif de la vengeance le portait à souhaiter ces malheurs, tandis qu’il les prédit avec la plus grande certitude et comme l’effet bien mérité de la justice de Dieu. Quelques-uns, néanmoins, ne comprenant pas cette manière de prédire, se sont imaginé que le Prophète souhaitait ces malheurs, et appelait la haine contre la haine, le mal contre le mal. Il est vrai qu’il n’appartient qu’au petit nombre de faire la différence entre la satisfaction que le châtiment d’un coupable procure ou bien à un accusateur qui veut assouvir sa haine, ou bien à un juge qui ne punit la faute qu’avec une volonté droite. Le premier rend le mal pour le mal; mais le second, dans la vengeance qu’il poursuit, ne rend point le mal pour le mal, en infligeant un châtiment juste à l’homme injuste. Tout ce qui est juste est bien assurément.
Il châtie donc, non pour le plaisir que lui procure le malheur des autres, ce qui est rendre le mal pour le mal; niais par amour de la justice, ce qui est le bien pour le mal. Que les aveugles ne calomnient donc point la sainte lumière des Ecritures, en s’imaginant que Dieu ne punit point les fautes; et que les injustes ne se flattent point, en l’accusant de rendre le mal pour le mal. Ecoutons donc ce que nous enseigne cette parole divine ; et dans ces paroles qui semblent souhaiter le mal, ne voyons que la prédiction du Prophète : élevons nos âmes jusqu’à la loi éternelle, et voyons comment Dieu accomplit toute justice.
8. «Etablissez contre lui le pécheur, et que Satan marche à sa droite 2 ». Tout à l’heure la plainte était au pluriel, maintenant le Prophète ne parle que d’un seul. Tout à l’heure il disait: « Ils ont parlé de moi, avec des langues menteuses, ils m’ont environné de paroles de haine, et m’ont attaqué gratuitement; au lieu de m’aimer, ils me calomniaient, et moi je priais : ils m’ont rendu le mal pour le bien, et la haine en échange de mon amour ». Tout cela est au
1. Matth. XXIII, 27. — 2. Ps. CVIII, 6.
pluriel. Maintenant que le Prophète annonce les châtiments que méritent leurs iniquités, et ce que la divine justice leur tient en réserve, il s’écrie : « Etablissez sur lui le pécheur », comme s’il n’avait en vue que celui qui s’est livré à ces ennemis qu’il vient de nous dépeindre.
L’Ecriture, nous faisant donc voir par les Actes des Apôtres que c’est le juste châtiment de Judas 1 que nous annonce ici le Prophète, que signifie: « Etablissez le pécheur contre lui », sinon ce qu’indique le verset suivant: « Et que le diable se tienne à sa droite ? » Il a donc mérité d’avoir au-dessus de lui le diable, c’est-à-dire d’être soumis au diable, lui qui n’a pas voulu être soumis au Christ. « Qu’il se tienne à sa droite », est-il dit, parce qu’il a préféré les oeuvres du diable aux oeuvres de Dieu, Car ce n’est pas sans raison qu’on assigne la droite à ce que l’on préfère, puisque la droite a la préférence sur la gauche. C’est pourquoi, à propos de ceux qui ont préféré à Dieu les joies du monde, et ont appelé heureux le peuple qui les possède, l’Ecriture dit avec raison que : « Leur droite est la droite de l’iniquité 2 ». Aussi en appelant bienheureux le peuple qui possède ces biens, leur bouche a parlé vainement, ainsi que l’a dit le Prophète. Mais au contraire, l’homme dont la bouche dit la vérité, qui ne veut point que l’on appelle heureux, comme le font ceux-ci, le peuple qui possède ces biens, doit à son tour répéter cette parole du même psaume: « Bienheureux le peuple dont le Seigneur est le Dieu 3 ». Ce n’est point Satan qui est à sa droite, mais bien le Seigneur, ainsi qu’il est dit ailleurs : « J’avais toujours le Seigneur en ma présence, parce qu’il est toujours à ma droite, pour m’empêcher de chanceler 4 ». Donc le diable se tint à la droite de Judas, quand il préféra l’avarice à la sagesse, l’argent à son salut, au point de livrer celui qui devait le posséder, de peur qu’il ne tombât au pouvoir de celui dont le Christ a détruit les ouvrages, ce Christ qu’il renia pour maître.
9. « Quand il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné 5». Car il n’a point voulu être de ceux à qui l’on dit: « Entrez dans la joie de votre maître » ; mais bien de ceux qui entendent : « Jetez-le dans les
1. Act. I, 20. — 2. Ps. CXLIII, 11. — 3. Id. 15. — 4. Id. XV, 8. — 5. Id. CVIII, 7.
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ténèbres extérieures 1. » « Et que sa prière lui devienne un crime». Nulle prière, en effet, n’est juste que dans le Christ qu’il vendit par le plus grand des crimes. Or, la prière qu’on ne fait point au nom du Christ, non-seulement ne peut effacer le péché, mais devient elle-même un péché. On peut demander : Quand Judas a-t-il pu prier de telle manière que sa prière devint un péché? C’est, je pense, avant de livrer le Seigneur, alors qu’il pensait à le trahir; car il ne pouvait déjà plus prier au nom du Christ. Car après l’avoir trahi, quand il se repentit de son crime, s’il eût prié au nom de Jésus-Christ, il eût demandé son pardon : or, demander son pardon, c’est avoir l’espérance ; avoir l’espérance, c’est croire en la miséricorde; et s’il eût cru à la miséricorde, le désespoir ne lui eût point mis la corde au cou. Aussi, quand le Prophète a dit : « Lorsqu’il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné »; de peur qu’on ne vienne à croire qu’il eût pu se délivrer par cette prière qu’il avait apprise de son maître avec les autres disciples, et où l’on trouve cette parole : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs 2 ; que sa prière », dit le Prophète, « lui devienne un crime »; parce qu’elle n’est point faite au nom du Christ, qu’il n’a pas voulu suivre, mais poursuivre.
10. « Que ses jours soient peu nombreux 3». «Ses jours », dit le Prophète, les jours de son apostolat, qui furent peu nombreux, puisque, même avant la mort du Sauveur, ils se terminèrent par son crime et par sa mort. Et comme si l’on demandait ce que va devenir alors le nombre douze, qui est sacré, et que le Seigneur n’avait pas adopté sans raison pour ses premiers Apôtres, le Prophète ajoute aussitôt : « Qu’un autre prenne sa place dans l’épiscopat ». Comme s’il disait: Qu’il soit puni comme il le mérite, et que ce nombre demeure parfait. Quiconque désire connaître comment cela s’accomplit, peut lire les Actes des Apôtres.
11. « Que ses fils soient orphelins, et sa femme veuve 4 ». Assurément, sa mort fait de ses enfants des orphelins, de sa femme une veuve.
12. « Que ses enfants soient chancelants et « emmenés, qu’ils soient mendiants 5 », Le
1. Matth. XXV, 21, 30. — 2. Id. VI, 12.— 3. Ps. CVIII, 8. — 4. Id. 9. — 5. Id. 10.
mot chancelants, mutantes, signifie incertains de la route, privés de tout secours. « Qu’ils soient chassés de leurs habitations ». Le Prophète explique cette autre expression : « Qu’ils soient emmenés ». Les versets suivants nous disent comment ces malédictions sont tombées sur les fils et sur l’épouse de Judas.
13. « Que l’usurier dévore toute sa substance, et que son travail soit la proie de l’étranger. Que nul ne lui soit en aide », pour conserver sa postérité; car le Prophète ajoute: « Que nul n’ait pitié de ses enfants orphelins 1 ».
14. Mais comme ses enfants sans secours et sans tuteur pourraient encore grandir au milieu de la misère et de l’indigence, et conserver ainsi leur race, le Psalmiste continue en disant : « Que sa lignée soit dévouée à la mort, et que son nom s’éteigne dans une seule génération 2 »; c’est-à-dire, que tout ce qui est né de lui ne se régénère pas, et périsse rapidement.
15. Mais quel est le sens des paroles suivantes: « Que l’iniquité de ses pères revienne continuellement à la mémoire du Seigneur, et que le péché de sa mère ne soit point effacé 3?» Faut-il comprendre que les péchés de ses pères doivent retomber sur sa tête? Ce qui n’arrive point à celui qui a été changé en Jésus-Christ, et qui commence à n’être plus le fils des pécheurs, en n’imitant plus leurs moeurs; car cette parole est très-véritable : « Je ferai retomber sur les fils les péchés des pères 4»; et cette autre, par l’organe du Prophète: « L’âme du père m’appartient, l’âme du fils m’appartient, l’âme qui aura péché mourra 5». Cela est dit de ceux qui se tournent vers Dieu, sans imiter les désordres de leurs pères ; c’est ce que le Prophète nous montre avec évidence, car il dit que les iniquités des pères ne nuisent pas à ceux qui accomplissent la justice, et ne leur ressemblent point 6. Mais quand on lit : « Je ferai retomber les péchés des pères sur les fils », il faut ajouter « qui me haïssent 7 » c’est-à-dire, comme leurs pères me haïssaient; de même qu’en imitant les hommes de bien, on obtient la rémission de ses propres péchés, de même, en imitant les méchants, on devient coupable, non-seulement
1. Ps. CVIII, 11,12.— 2. Id. 13.— 3. Id. 14,— 4. Exod. XX, 5.— 5. Ezéch. XVIII, 4 — 6. Id. 20.— 7. Exod. XX, 5.
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de ses propres fautes, mais de celles qu’ont pu commettre ceux dont on suit les traces. Si donc Judas eût persévéré dans sa vocation, ni ses propres fautes, ni celles de ses pères n’eussent pu lui nuire en aucune sorte; mais comme il a renoncé à son adoption dans la famille de Dieu, et qu’il lui a préféré l’iniquité du vieil homme, alors l’iniquité de ses pères est revenue sous les yeux de Dieu, qui a dû la punir en lui-même, et le péché de sa mère n’a pas été effacé en lui.
16. « Qu’ils soient toujours en face du Seigneur 1 ». C’est-à-dire, que son père et sa mère « soient toujours à l’encontre du Seigneur », non pour résister à ses ordres, mais en ce sens que Dieu n’oublie jamais en Judas les maux qu’ils ont faits, et qu’il s’en venge sur lui. « En face du Seigneur », dit le Prophète, c’est-à-dire sous les yeux du Seigneur. Car certains interprètes ont traduit: « Qu’ils soient toujours en face du Seigneur » ; d’autres: « Qu’ils soient continuellement sous les yeux du Seigneur »; de même qu’il est dit ailleurs: « Vous avez placé mes iniquités en votre présence 2 ». Le Prophète a dit « toujours», car ce crime est tel qu’il ne sera remis ni en ce monde, ni en l’autre. « Que leur mémoire s’efface de la terre » : la mémoire de son père et de sa mère. Cette mémoire est celle qui se conserve par la succession de la race. Le Prophète annonce qu’elle sera effacée de la terre, parce que Judas lui-même, et ses fils qui étaient comme la mémoire de son père et de sa mère, doivent périr dans le court espace d’une seule génération, et sans postérité, ainsi qu’il est dit plus haut.
17. Mais, dira-t-on, faut-il croire que ce fut un châtiment pour Judas, quand sa femme et ses enfants durent mendier après sa mort, qu’ils furent emmenés, chassés de leur habitation, parce que l’usurier dissipa toute la substance, que les étrangers pillèrent tous ses biens, que nul ne leur vint en aide, et n’eut pitié de ses orphelins, qui moururent bientôt sans postérité? Les morts sont-ils attristés, après le trépas, de ce qui arrive aux leurs? Faut-il croire qu’ils connaissent seulement ce qui peut les affecter ailleurs, soit en bien, soit en mal, selon leurs mérites ? Il y a là, je l’avoue, une grave question, qu’on ne peut résoudre aujourd’hui. Nous serions
1. Ps. CVIII, 15.— 2. Id. XXIX, 8.
trop longtemps à dire, si vraiment les morts connaissent ce qui se passe ici-bas, ou jusqu’à quel point, et de quelle manière. Toutefois l’on peut dire en un mot, que s’ils n’avaient aucun soin de nous, le Seigneur ne ferait pas dire à ce riche, qui était tourmenté dans l’enfer: « J’ai là-haut cinq frères, qu’ils ne viennent point à leur tour dans ce lieu de tourments 1 ».
Quelque sens que donnent à ces paroles ceux qui les veulent interpréter autrement, il nous faut avouer que si les morts savent bien que les leurs sont en vie, puisqu’ils ne les voient ni dans le lieu de tourments, où se trouvait le mauvais riche, ni dans le repos des bienheureux, où ce riche, quoique de loin, reconnut Lazare au sein d’Abraham, ce n’est pas une raison pour qu’ils sachent ce qui arrive ici-bas de joyeux ou de triste à ceux qui leur sont chers. On peut dire néanmoins qu’il y a peu d’hommes qui soient de caractère, du moins pendant leur vie, ou à négliger ce qui peut arriver après leur mort, en bien ou en mal, à ceux qui leur sont chers, ou à le mépriser entièrement ; qu’il en est beaucoup qui s’efforcent de procurer aux leurs le bien-être, après leur mort, et c’est ce que nous atteste le soin de prescrire leur dernière volonté, en des testaments de toutes sortes. Quant à la perpétuité de leur race, par la succession des générations, il n’y a pour en avoir une louable insouciance, que ceux qui se font eunuques en vue du royaume des cieux, qui désirent que leurs enfants le fassent aussi, qui aspirent après la couronne du martyre, en sorte que nul d’entre eux ne demeure sur la terre. Tous les autres, ou à peu près, désirent qu’après leur mort leur famille soit heureuse sur la terre, et que leur maison ne périsse point. Aussi, qu’après la funeste mort de Judas, sa femme soit demeurée veuve, ses enfants orphelins, que l’usurier ait grugé sa substance, que les étrangers aient dissipé ses biens, que ses enfants aient été chassés de leur demeure, que ces orphelins n’aient trouvé personne qui les prît en pitié, et qu’ils soient morts dans une seule génération, sans aucune postérité ; si les morts voient tout cela, c’est le comble du malheur ; s’ils ne le voient point, c’est là l’effroi des vivants. Si l’on s’étonne que Judas ait pu avoir une fortune que l’usurier pût lui enlever, des biens
1. Luc, XVI, 22, 28.
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que les étrangers pussent dissiper, quand il suivait déjà le Sauveur avec les onze autres; on peut croire qu’il avait abandonné ses biens à sa femme et à ses enfants , sans néanmoins avoir détaché son coeur de tout lien de cupidité, ni sincèrement, ni avec persévérance; et bien qu’il eût paru le vendre pour en distribuer le prix aux pauvres, il agissait néanmoins comme Ananie après l’ascension du Seigneur 1. Il ne pouvait craindre que le Seigneur découvrît cette fourberie par sa divinité, lui qui croyait le tromper, quand il enlevait du trésor ce qu’on y mettait 2.
18. Mais voyons, s’il nous est possible, et autant que Dieu nous en fera la grâce, comment tout cela peut convenir au peuple Juif, qui est demeuré obstiné dans sa haine contre le Christ, et dont nous avons dit que Judas étai t la figure, comme l’apôtre saint Pierre figurait l’Eglise : « Etablissez le pécheur au-dessus de lui, et que le diable se tienne à sa droite ». Ceci doit s’entendre du peuple aussi bien que de Judas ; car ayant repoussé le Christ, il a été assujetti au diable, dont il a préféré les suggestions à son propre salut, afin de jouir de ses convoitises dépravées et terrestres. «Quand il sera mis en jugement, qu’il en sorte condamné » ; parce qu’en demeurant dans son impiété , dans son infidélité , il s’amasse un trésor de colère pour le jour de la colère et de la manifestation du juste jugement de Dieu, qui rendra à chacun selon ses oeuvres 3. « Et que sa prière devienne un péché », parce qu’elle n’est point faite au nom du médiateur de Dieu et des hommes, de Jésus-Christ, homme 4 et prêtre pour l’éternité selon l’ordre de Melchisédech 5 . « Que ses jours soient peu nombreux ». Ceci doit s’entendre du royaume des Juifs, qui n’a pas duré bien longtemps. « Et qu’un autre soit mis en son épiscopat ». Cet épiscopat des Juifs peut fort bien s’entendre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui est né, selon la chair, de la tribu de Juda; et l’Apôtre a dit : « Je soutiens que le Christ a été ministre de la circoncision, pour vérifier la parole de Dieu, et confirmer les promesses faites à nos pères 6». Lui-même a dit: « Je ne suis envoyé que vers les brebis perdues de la maison d’Israël 7 »; parce que c’est à eux seuls qu’il s’est montré dans sa chair. Et les Mages
1. Act. V, 1, 2.— 2. Jean, XII, 6.— 3. Rom. II, 5, 6.— 4. I Tim. II, 5 — 5. Ps. CIX, 4. — 6. Rom. XV, 8. — 7. Matth. XV, 24.
de l’Orient firent cette question : « Où est le roi des Juifs qui vient de naître 1 ? » C’est encore ce que portait le titre apposé à la croix; et ce n’est pas sans raison que Pilate répondit à ceux qui voulaient le changer : « Ce que j’ai écrit, je l’ai écrit 2 ». Donc, cet épiscopat du peuple Juif, ou plutôt le Christ Notre-Seigneur, c’est un autre peuple qui le reçoit en apanage, c’est-à-dire le peuple des Gentils. « Que ses fils deviennent orphelins», eux dont il est dit : « Quant aux enfants du royaume, ils iront dans les ténèbres extérieures 3 ». Ils sont devenus orphelins, parce qu’ils ont perdu le royaume, comme s’ils eussent perdu leur parenté, bien qu’on puisse fort bien comprendre qu’ils ont perdu Dieu qui est leur père. « Car», la Vérité l’a dit: « quiconque n’a point le Fils n’a point le Père non plus 4 ». Que sa femme devienne « veuve ». Par cette épouse du royaume, on peut comprendre le peuple, sur qui les rois ont la domination, et la perte du royaume a été pour lui un veuvage. « Que ses enfants soient errants et mendiants ». Ils ont erré pour fuir le péril, ces enfants du royaume des Juifs; leurs ennemis les ont emmenés et vaincus. Qu’est-ce que mendier, sinon vivre de la pitié des hommes, comme ils vivent sous les rois de ces nations où ils sont dispersés? « Qu’ils soient chassés de leurs habitations ». C’est là ce qui est arrivé. « Que l’usurier dévore sa substance »; c’est-à-dire de ce peuple. Le sens le plus plausible à donner à ces paroles, c’est que leurs fautes ne leur soient point remises, puisqu’elles ne sont remises que dans le Christ qu’ils ont rejeté; c’est de lui que nous avons appris à dire : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à nos débiteurs 5 ». « Toute sa substance », est-il dit, ou toute sa vie, en sorte que nulle dette, ou plutôt nulle faute, ne lui soit remise. « Et que les étrangers dissipent ses travaux»; c’est-à-dire le diable et ses anges; car ils ne thésaurisent point pour le ciel, ceux qui ne possèdent point le Christ, « Que « nul ne lui soit en aide ». Qui vient en aide à celui que n’aide pas le Christ? « Que nul ne prenne en pitié ses petits enfants » qui, après avoir perdu leur père , ou le royaume, sont demeurés orphelins, ou qui, après avoir perdu Dieu, dont ils ont haï et
1. Matth. II, 1, 2. — 2. Jean, XIX, 19-22. — 3. Matth. VIII, 12. — 4. 1 Jean, II, 24.— 5. Matth. VI, 12.
persécuté le Fils, ne trouvent personne qui les prenne en pitié, non-seulement pour leur donner la vie temporelle, ou pour les soutenir, mais pour leur donner la véritable vie, ou la vie éternelle. « Que ses enfants soient a dévoués à la mort »; oui, à la mort éternelle. « Que son nom disparaisse dans une seule génération »;
car il n’y a pour eux que génération, et non pas régénération de là vient qu’ils s’éteignent dans une seule génération. Quant à l’autre, ou à la régénération, s’ils la connaissaient, ils ne disparaîtraient point. « Que l’iniquité de leurs pères revienne à la mémoire en la présence du Seigneur »; afin que le Seigneur fasse retomber sur ce peuple, qui s’obstine dans sa malice, l’iniquité de ses pères. Voici en effet ce qu’il leur dit: « Vous portez contre vous-mêmes ce témoignage que vous êtes les fils de ceux qui ont tué les Prophètes ». Et un peu après : « Voilà que va retomber sur vous le sang des justes répandu sur la terre, depuis le sang du juste Abel jusqu’au sang de Zacharie 1. Et que le péché de sa mère ne soit point effacé »; c’est-à-dire le péché de Jérusalem, qui est dans la servitude avec ses enfants, qui tue les Prophètes, et qui lapide ceux qui lui sont envoyés. « Qu’ils soient tou«jours sous les yeux du Seigneur », leurs crimes, leurs iniquités; c’est-à-dire, qu’ils ne s’effacent point de la présence du Seigneur, qu’il en tire une vengeance éternelle : « Que leur mémoire s’efface de la terre ». Cette terre de Dieu est le champ de Dieu; et le champ de Dieu, c’est l’Eglise de Dieu, et leur mémoire a disparu de cette terre, car ils étaient les rameaux naturels, et Dieu les a brisés à cause de leur infidélité 2.
19 « Parce qu’il ne s’est point souvenu de faire miséricorde », ce qui peut s’entendre de Judas, ou du peuple Juif; mais il est mieux d’appliquer au peuple Juif cette expression: « Il ne s’est pas souvenu ». Car si ce peuple a tué le Christ, il devrait en avoir un souvenir de repentir, et faire miséricorde à ses membres, qu’il a au contraire persécutés avec une persévérance obstinée. Aussi le Prophète nous dit-il : « Qu’il a persécuté l’homme pauvre et mendiant ». Cela peut s’entendre de Judas, puisque le Seigneur n’a pas dédaigné de se faire pauvre, lui qui était riche, afin de nous enrichir de sa pauvreté 3. Comment dire que
1. Matth. XXIII, 31- 37. — 2. Rom, II, 20, 21. — 3. II Cor. VIII.
le Christ fut mendiant, sinon quand il dit à la Samaritaine: « Donnez-moi à boire 1 »; et sur la croix : « J’ai soi 2 ? » Mais la suite, je ne vois point comment on peut l’appliquer à notre Chef, c’est-à-dire au Sauveur de son corps, à Celui qu’a persécuté Judas. Après avoir dit en effet:
« Il a persécuté l’homme pauvre et mendiant », le Prophète ajoute : « Et mis à mort l’homme touché de componction ». C’est-à-dire qu’il l’a fait mourir, car c’est ainsi que plusieurs ont traduit. Or, ce mot de componction ne s’emploie d’ordinaire que pour exprimer la douleur du repentir sous l’aiguillon des péchés. Ainsi il est dit des Juifs qui écoutèrent les Apôtres après l’ascension de ce même Sauveur qu’ils avaient nus à mort, qu’ils furent touchés de componction.
Ce fut à eux que le bienheureux Pierre adressa la parole, leur disant entre autres: « Faites pénitence, et que chacun de vous soit baptisé au nom du Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés vous seront remis 3 ». Mais comme ceux-ci devinrent à leur tour membres de Celui dont ils avaient cloué les membres à la croix, le peuple Juif ne s’est point souvenu de faire miséricorde; il a persécuté l’homme pauvre et mendiant, mais dans ses membres: c’est d’eux, qu’en parlant des oeuvres de miséricorde, le Seigneur dira: « Ce que vous n’avez point fait au moindre des miens, vous ne me l’avez point fait à moi-même 4. Ils ont mis à mort l’homme touché de componction»; oui, vraiment touché de componction, mais dans ses membres. Parmi ces persécuteurs qui voulaient donner la mort à l’homme touché de componction, se trouvait Saul, consentant à la mort d’Etienne qui était bien touché de componction 5: car Etienne était de ceux dont le coeur avait été touché. Mais Saul se souvint de faire miséricorde; et lui qui au matin enlevait les dépouilles, pour partager au soir la nourriture 6, fut aussi touché de componction, en sorte qu’en lui aussi les Juifs persécutèrent le pauvre, et voulurent donner la mort à l’homme touché de componction. Ce qu’ils haïssaient en Paul, c’était cette componction qui lui faisait prêcher Celui qu’il avait persécuté. Car, en persécutant dans ses membres le pauvre, le mendiant, l’homme au coeur contrit, il entendit cette voix du ciel: « Saul,
1. Jean, IV, 7. — 2. Id. XIX, 26. — 3. Act. II, 37, 38. — 4. Matth. XXV, 45. — 5. Act. Vii, 59 . — 6. Gen. XLIX, 27.
593
«Saul, pourquoi me persécutes-tu 1?» Et tout à coup touché de componction, il endura lui-même ce qu’il faisait endurer aux coeurs contrits.
20. Le psaume continue: « Il a aimé la malédiction, elle viendra sur lui 2». Bien que Judas ait aussi choisi la malédiction, en volant les deniers, puis en vendant et en livrant son maître, néanmoins il est plus visible que t’est le peuple qui choisit la malédiction quand Il s’écria: «Que son sang retombe sur nous, et sur nos enfants 3. II n’a point la bénédiction, et voilà qu’elle s’éloignera de lui ». Judas, il est vrai, ne voulut point du Christ, en qui est la bénédiction éternelle; mais il est plus clair que le peuple Juif refusa la bénédiction quand cet homme éclairé par le Christ lui dit: « Voulez-vous donc, vous aussi, devenir ses disciples ? » Il refusa la bénédiction, la regardant comme un anathème: «Toi, sois son disciple 4»
Alors la bénédiction s’éloigna de lui et passa aux Gentils. « Il a revêtu la malédiction comme un manteau », soit Judas, soit le peuple Juif. « Elle est entrée comme l’eau dans ses entrailles ». C’est donc à l’extérieur, et à l’intérieur; à l’extérieur comme un vêtement, à l’intérieur comme l’eau : car il tombe sous le jugement de Celui qui peut précipiter l’âme et le corps dans l’enfer 5; le corps pour l’extérieur, l’âme pour l’intérieur.
« Et comme l’huile dans ses os ». Cette expression désigne le plaisir de faire le mal, et de s’amasser la malédiction, c’est-à-dire la peine éternelle, puisque la bénédiction est l’éternelle vie. Ici-bas, en effet, le mal fait ressentir une joie, comme l’eau dans nos entrailles, comme l’huile dans les os : on l’appelle néanmoins malédiction parce que Dieu menace de tourments ceux qui goûtent cette joie. Or, la malédiction est comme une huile dans les os, parce que les hommes prennent pour une force la licence de commettre le mal, comme s’il devait être impuni.
21. «Qu’elle soit pour lui comme le vêtement dont il se couvre 6 ». Déjà il a été parlé du vêtement, pourquoi cette répétition? Est-ce que cette expression : « Il s’est couvert de la malédiction comme d’un vêtement », est bien différente de celle-ci, où l’on ne dit plus se revêtir, mais se couvrir? On se revêt d’une
1. Act. IX, 4.— 2. Ps. CVIII, 18.— 3. Matth. XXVII, 25.— 4. Jean, IX, 27, 28. — 5. Matth. X, 28. — 6. Ps. CVIII, 19.
tunique, on se couvre d’un manteau. Que signifie cette expression, sinon que l’on se glorifie de son iniquité en présence des hommes? « Et comme la ceinture», dit le Prophète, « qu’il a toujours sur les reins ». Or, la ceinture donne plus de liberté, pour le travail, à l’ouvrier, qu’elle ne laisse point embarrassé dans les plis de ses vêtements. Il se fait donc de la malédiction une ceinture, celui qui commet le mal, non par surprise, mais avec préméditation, et qui s’accoutume tellement au mal, qu’il y est toujours disposé. Aussi le Prophète a-t-il dit: « Comme la ceinture qu’il a toujours sur les reins ».
22. « Telle est, devant le Seigneur, l’oeuvre de ceux qui me calomnient 1 ». Le Prophète ne dit point la récompense, mais à l’oeuvre». Il est clair que par ce vêtement, ce manteau, cette eau, cette huile, cette ceinture, il marquait les oeuvres qui appellent sur nous l’éternelle malédiction. Ce n’est point de Judas seulement, mais de beaucoup d’autres qu’il est dit: « Telle est, devant le Seigneur, l’oeuvre de ceux qui me calomnient». Toutefois, on a pu mettre le pluriel pour le singulier, comme après la mort d’Hérode, l’ange dit : « Ceux qui cherchaient la vie de l’enfant sont morts 2 ». Mais quels hommes, principalement, accusent le Christ devant le Seigneur, sinon ceux qui démentent les paroles du Seigneur, en affirmant que ce n’est point lui qu’ont annoncé la loi et les Prophètes? « Ils tiennent des discours méchants contre ma vie », en niant que le Christ pût ressusciter à son gré, quand il dit lui-même : « J’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la reprendre 3 ».
23. « Pour vous, Seigneur, ô Seigneur, faites avec moi ». Quelques-uns ont voulu sous-entendre « miséricorde»; d’autres même l’ont ajouté : mais les exemplaires les plus corrects portent : « Et vous, Seigneur, Seigneur, faites avec moi, à cause de votre nom 4 ». Aussi ne faut-il pas oublier un sens plus relevé, dans lequel le Fils dirait à son Père : « Faites avec moi », parce que les oeuvres du Père et du Fils sont les mêmes. Quand nous comprenons encore : Faites miséricorde , (car on lit ensuite : « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur »), comme l’interlocuteur ne dit pas:
1. Ps. CVIII, 20. — 2. Matth, II, 20. — 3. Jean, X, 18. — 4. Ps. CVIII, 21.
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Faites en moi, ou faites sur moi, ou toute autre expression; mais bien : « Faites avec moi », nous avons raison de comprendre que le Père et le Fils font ensemble miséricorde aux vases de miséricorde 1. On peut aussi comprendre: « Faites avec moi », dans le sens de aidez-moi. C’est l’expression ordinaire dont nous nous servons, à propos de quelqu’un qui est de notre parti; il fait d’avec nous. Or, le Père aide le Fils, en tant que Dieu aide l’homme, à cause de la forme de l’esclave; or, Dieu est père de cet homme, et père aussi de celui qui a la forme de l’esclave. Au point de vue de la nature divine, le Fils n’a pas besoin d’être aidé par le Père; il est tout-puissant comme le Père avec lequel il assiste l’homme. « De même que le Père ressuscite les morts et donne la vie, ainsi le Fils vivifie ceux qu’il lui plaît 2 ». Le Père ne donne point la vie aux uns, et le Fils aux autres; ni le Père autrement que le Fils: les oeuvres sont les mêmes, et de la même manière. Ainsi, dans sa nature humaine, le Fils de Dieu a été ressuscité par Dieu d’entre les morts, c’est-à-dire par son Père, à qui il s’adresse dans le psaume : « Ressuscitez-moi, et je me vengerai d’eux 3». En tant qu’il est Dieu, il s’est ressuscité lui-même ; aussi a-t-il dit : « Détruisez ce temple, et je le rebâtirai en trois jours 4». Nous retrouvons ici le même sens, quand on l’examine avec soin. Il nous ordonne de sonder les Ecritures, qui rendent témoignage à son sujet 5, et de ne point passer légèrement. Or, il ne dit pas seulement : « Vous, Seigneur, ô Seigneur, faites avec moi » ; mais : « Vous aussi »; et qu’est-ce à dire: « Vous aussi », sinon moi déjà?
Qu’il ne dise pas Seigneur une seule fois, mais qu’il le répète : « Seigneur, Seigneur »; c’est l’effet d’une ardente prière, comme: « O Dieu, mon Dieu 6 ». Après avoir dit: « Faites avec moi », qu’il ajoute : « A cause de votre nom »: c’est pour nous signaler la grâce de Dieu. Car la nature humaine n’avait dans ses oeuvres aucun mérite qui pût l’élever à ce comble de gloire, que le Verbe uni à la chair c’est-à-dire Dieu et l’homme, fût appelé Fils de Dieu. Or, voilà ce qui s’est fait, en sorte que Celui qui avait créé l’homme est venu le rechercher; ce qui n’avait point péri de l’humanité a recueilli
1. Rom. IX, 23.— 2. Jean, V, 21. — 3. Ps. XL, 11.— 4. Jean, II, 19. — 5. Id. V, 39. — 6. Ps. XXI, 2.
ce qui avait péri. De là cette parole qui suit: « Parce que votre miséricorde est pleine de douceur ».
24. «Délivrez-moi, parce que je suis pauvre et indigent 1». Dans cette indigence et cette pauvreté, nous trouvons la faiblesse qui l’a fait clouer à la croix. « Et mon coeur s’est troublé en moi-même » .On peut rapporter ces paroles à ce que dit le Fils de Dieu aux approches de la passion : « Mon âme est triste jusqu’à la mort 2 ».
25. « J’ai passé comme l’ombre qui décline 3». Voilà ce qui indique la mort. De même que l’ombre qui s’abaisse amène la nuit, ainsi une chair mortelle arrive à la mort. « J’ai été secoué comme les sauterelles ». Il me semble que cette parole convient mieux à ses membres, c’est-à-dire aux fidèles. Et c’est pour s’exprimer avec plus de justesse que le Prophète a préféré dire « Comme les sauterelles », et non comme la sauterelle; et toutefois, avec le nombre singulier, on eût encore pu l’entendre du pluriel, comme il est dit ailleurs : « Il dit, et vint la sauterelle 4 » ; mais c’eût été plus obscur. Donc ses fidèles ont été secoués, mis en fuite par les persécuteurs, dont les sauterelles nous expriment ici ou le grand nombre, ou le passage d’un lieu à un autre.
26. « Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne 5 ». Nous lisons que : « Le Seigneur jeûna pendant quarante jours 6 » ; mais ce long jeûne put-il bien affaiblir ses genoux? Ceci ne s’appliquerait-il pas mieux à ses membres, c’est-à-dire à ses saints? « Et ma chair a été changée à cause de l’huile», ou à cause de la grâce spirituelle. C’est du chrême qu’est venu le nom de Christ, et chrême signifie onction. Or, ce changement que l’huile a opéré dans ma chair ne l’a point détériorée, mais c’était une amélioration, puisque des ignominies de la mort elle s’élevait à l’immortalité glorieuse. Dès lors, après avoir dit: « Mes genoux se sont affaiblis par le jeûne », ce qui signifie que ceux de ses membres qui paraissaient forts, s’affaissèrent une fois que disparut, à la passion, ce pain qui les soutenait, ainsi qu’on le vit dans le reniement de Pierre: comme pour les fortifier contre la chute, le Prophète ajoute : « Et ma chair a été changée à cause de l’huile»,
1. Ps. CVIII, 22.— 2. Matth. XXVI, 38. — 3. Ps. CVIII, 23. — 4. Id. CIV, 34. — 5. Id. CVIII, 24. — 6. Matth. IV, 2.
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afin que ma résurrection vînt soutenir ceux que ma mort avait ébranlés, et qu’ils reçussent l’onction de l’Esprit-Saint, qui ne serait point descendu sur eux, si je ne les avais quittés. Car il avait dit : « Cet Esprit ne peut avenir, si je ne m’en vais d’abord 1 ». Et l’Evangéliste a dit : « Le Saint-Esprit n’avait pas été envoyé, parce que Jésus n’était pas encore glorifié 2 ». La chair n’était point changée alors. Mais soit que l’on désigne l’Esprit-Saint par l’eau qui arrose, ou par l’huile qui donne la joie, ou par le feu de la charité, il n’est point différent en lui-même, quelque différents que soient les signes. La différence est grande entre le lion et l’agneau, et néanmoins l’un et l’autre figurent le Christ: le lion a certaines qualités, l’agneau d’autres qualités. Cependant le Christ est le même, bien que l’agneau n’ait pas la force, ni le lion l’innocence ; mais le Christ est fort comme le lion, innocent comme l’agneau. Jésus-Christ, en effet, dit lui-même en lsaïe : « L’Esprit de Dieu est sur moi, aussi m’a-t-il oint 3 ».
27. « Je suis devenu pour eux un opprobre 4 », à cause de ma mort sur une croix. Le Christ, en effet, nous a rachetés de la malédiction de la loi, en se faisant malédiction pour nous 5. Ils m’ont vu, et ont branlé la tête». Parce qu’ils ne l’ont vu que suspendu à la croix, et non ressuscité : ils l’ont vu quand ses genoux étaient affaiblis, et ne l’ont point vu quand sa chair était changée.
28. « Secourez-moi, Seigneur mon Dieu, sauvez-moi selon votre miséricorde 6 ». Ceci peut s’appliquer au Christ tout entier, c’est-à-dire et à la tête et au corps; à la tête, à cause de la forme de l’esclave; au corps, à cause des esclaves eux-mêmes. Car c’est en eux qu’il a pu dire à Dieu: « Secourez-moi, et sauvez-moi», lui qui disait en eux aussi : « Saul, Saul, pourquoi me persécutes-tu 7? » S’il ajoute : « Selon votre miséricorde », c’est pour nous montrer que la grâce est gratuite, et non point la récompense des oeuvres.
29. «Qu’ils sachent que c’est là votre main, et que c’est vous qui l’avez faite 8 ». Le Christ dit: « Qu’ils sachent », c’est-à-dire les bourreaux pour qui il a prié, car ceux qui n’ont vu en lui qu’un objet d’opprobre, qui ont
1. Jean, XVI, 7. — 2. Id. VII, 39. — 3. Isa. LXI, 1. — 4. Ps. CVIII, 25. — 5. Galat. III, 13. —6. Ps. CVIII, 26. — 7. Act. IX, 4. — 8. Ps. CVIII, 27.
branlé la tête par dérision, étaient ceux-là mêmes qui plus tard crurent en lui. Mais que ceux-là qui attribuent à Dieu la forme d’un corps humain, sachent bien comment Dieu peut avoir une main. Si ses oeuvres sont les oeuvres de sa main, est-ce encore avec la main qu’il a fait sa main? En quel sens donc est-il dit ici : « Qu’ils reconnaissent ici votre main, et que c’est vous, ô mon Dieu, qui l’avez faite? » Comprenons bien que la main de Dieu, c’est le Christ; aussi est-il dit ailleurs « A qui le bras du Seigneur a-t-il été révélé 1?» Cette main était donc, et néanmoins Dieu l’a faite ; et en effet : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe s’est fait chair 2». Dans sa divinité, il est en dehors du temps; mais il lui a été fait, dans la race de David, selon la chair 3.
30. « Ils me maudiront, mais vous me bénirez 4 ». Elle est donc vaine, elle est donc fausse, la malédiction des hommes, qui aiment la vanité, qui recherchent le mensonge 5:
mais Dieu, quand il bénit, fait ce qu’il dit. « Qu’ils soient confondus, ceux qui s’élèvent contre moi ». Ils ne s’élèvent ainsi que par l’espérance d’un avantage sur moi ; mais quand j’aurai été élevé par-dessus les cieux, et que ma gloire sera étendue par toute la terre, alors ils seront confondus. « Mais pour votre serviteur, il sera dans la joie » : soit à la droite du Père, soit dans ses membres qui se réjouiront eux-mêmes, et dans les tentations par l’espérance, et après les tentations, par la vie éternelle.
31. « Qu’ils soient revêtus de honte, ceux qui me calomnient ». C’est-à-dire, qu’ils rougissent de leurs calomnies contre moi. Cette parole peut aussi se prendre en bonne part, en ce sens que les calomniateurs se corrigent. « Que la confusion leur soit un double manteau 6 ». Il y a dans le latin diplois, ce qui a donné lieu à cette autre traduction: « Que la confession soit pour eux duplex pallium, un manteau double». C’est-à-dire, qu’ils soient confondus au dedans et au dehors, ou devant Dieu et devant les hommes.
32. «Ma bouche confessera le Seigneur avec excès 7 ». Il y a en latin nimis, expression que l’on emploie d’après le génie de cette langue, pour désigner un excédant; elle est contraire
à peu, parum, qui signifie moins qu’il ne
1. Isa. LIII, 1.— 2. Jean, I, 1, 14. — 3. Rom. I, 3.— 4. Ps. CVIII, 28. — 5. Id. IV, 3.— 6. Id. CVIII, 29.— 7. Id. 30.
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faut. Mais en grec, nimis, se dit agan: or, ce n’est pas agan que l’on lit dans ce verset, mais sphodra. Nos traducteurs lui ont donné un sens qu’ils expriment tantôt par nimis, tantôt par valde, extrêmement. Mais si nimis peut avoir le sens de valde, on peut mettre nimis à propos de la louange, car cette confession du Psalmiste est une louange véritable. Le Psalmiste en effet continue ainsi : « Ma bouche le bénira au milieu d’hommes nombreux ». Dans un autre psaume, il est dit : « Je vous chanterai au milieu de l’Eglise 1 ». Mais quand c’est l’Eglise qui chante, elle qui est le corps du Christ, comment l’Eglise peut-elle chanter au milieu de l’Eglise? De même, quant à ces hommes nombreux de notre psaume, dès lors qu’ils sont les membres du Christ, si le Christ bénit le Seigneur quand ils le bénissent, comment dire qu’il le bénit au milieu d’hommes nombreux, puisque c’est lui qui bénit Dieu, quand ils bénissent Dieu? Ou bien bénit-il Dieu au milieu de beaucoup, parce qu’il est avec son Eglise jusqu’à la consommation des siècles 2 ; en ce sens que: « Au milieu de beaucoup », s’entendrait des honneurs qu’il reçoit de la multitude? Car on assigne la place du milieu à celui qui reçoit les principaux honneurs. Et si le coeur est comme le milieu de l’homme, on ne saurait donner à
1. Ps. XXI, 23. — 2. Matth. XXVIII, 20.
ces paroles un sens plus plausible que celui-ci: Je le bénirai dans les coeurs de la multitude, car le Christ habite par la foi dans nos coeurs 1. Le Prophète a dit: « Ma bouche », c’est-à-dire la bouche de mon corps, qui est I’Eglise. C’est le coeur, en effet, qui croit pour être justifié, c’est la bouche qui confesse pour obtenir le salut 2.
33. « Car il s’est tenu à la droite du pauvre 3 ». Il est dit de Judas : « Que le diable se tienne à sa droite »: parce qu’il a voulu augmenter ses richesses, en vendant le Christ. Mais ici c’est le Seigneur qui « s’est tenu à la droite du pauvre », afin d’être lui-même la richesse du pauvre. « Il s’est tenu à la droite du pauvre », non point pour multiplier les années d’une vie qui doit finir un jour, non pour augmenter ses richesses, non pour lui donner la force corporelle, ou la santé pour un temps; mais afin, dit le Prophète, «de délivrer son âme des persécuteurs ». Or, l’âme est délivrée des persécuteurs, quand leurs suggestions ne la font point consentir au mal; et elle n’y consent point, quand le Seigneur se tient à la droite du pauvre, pour le soutenir contre sa pauvreté, c’est-à-dire sa faiblesse. Tel est le secours que Dieu a prêté au corps du Christ dans tous ses saints martyrs.
1. Ephés. III, 17. — 2. Rom. X, 10.— 3. Ps. CVIII, 1.
DISCOURS SUR LE PSAUME CIX.
SERMON AU PEUPLE.
LES PROMESSES DU SEIGNEUR.
L’Ancien Testament était le temps des promesses, le Nouveau est celui de l’accomplissement. Ces promesses toutefois ne sont point pour l’homme qui reste dans le péché, s’imaginant que Dieu ise prend aucun soin de nos actions, lui qui a compté nos cheveux. Le garant de ces promesses, c’est le Christ prophétisé dans notre psaume, comme Seigneur de David. Il est fils de David selon l’Evangile et selon saint Paul ; et quand il passait sur le grand chemin, les aveugles, comprenant que ses actes comme fils de David sont transitoires, l’invoquèrent sous ce nom et virent la lumière. Il est Seigneur de David comme Verbe de Dieu, et Verbe fait chair pour nous donner l’espérance.
Les Juifs pouvaient répondre que la Vierge doit mettre au monde Emmanuel, que cet Emmanuel est Seigneur de David, mais le fils de la vierge, fils de David. Ce Christ fils de David ayant été élevé en gloire, est devenu par là même Seigneur de David; et Dieu lui a donné nia nom au-dessus de tout nom. Voilà ce qu’il nous faut croire sans le comprendre, autrement notre foi n’aurait pas de mérite. Le principal péché des Juifs est de n’avoir point cru en lui; de là vient que leurs péchés subsistent, puisque nulle faute ne peut être effacée que par la foi au Christ; et comme l’objet de la foi doit être invisible, voilà que le Fils de Dieu s’est dérobé à nos regards par l’ascension, afin de former en nous la justice par la foi. Si nous ne voyons pas le Christ assis à la droite de son Père, nous voyons ses ennemis sous ses pieds, soit par le coup de sa justice, soit par le coup de sa miséricorde. En dépit des nations révoltées, le Seigneur les donnera à son Christ. C’est à partir de Sion que le Seigneur a commencé son règne par la prédication de l’Evangile. Il règne au milieu de ses ennemis, Juifs, infidèles, hérétiques, à qui l’on prêche la rémission des péchés, jusqu’à ce que toutes les nations soient entrées dans I’Eglise. Les disciples ont vu le Christ montant au ciel, nous le voyons régnant ssr tous les peuples. Quant à la forme de l’esclave, l’impie l’a vue, et il verra aussi celui qu’il a percé, mais non la forme divine. Alors nouas comprendrons que le principe est avec lui, Ou plutôt qu’il est en son Père, et sua Père en lui, quand les saints apparaîtront dans leur gloire pour la vie éternelle. Aujourd’hui nous croyons au Christ que Dieu engendre dans le secret de sa gloire, et avant le temps. David pouvait dire aussi: je vous ai engendré du sein de la vierge, et pendant la nuit que bénirent les bergers. Le Christ ne peut être prêtre que selon l’ordre de Melchisédech, puisque le sacerdoce d’Aaron a cessé avec le temple et l’holocauste. Le Seigneur à votre droite, et le prêtre à la droite de son Père; il doit briser sur la terre les têtes rebelles et orgueilleuses , car il est la pierre de Sion écrasant tout incrédule. Maintenant il juge, mais sans éclat; au dernier jour, il jugera ostensiblement; il ruine aujourd’hui ce qui est du vieil homme, pour le réédifier dans la gloire; et lui qui a bu l’eau du torrent par une vie rapide, relèvera la tête dans sa splendeur.
l. Autant que nous le permettra le Seigneur, qui nous a établi ministre de sa parole et de ses sacrements pour vous servir dans l’effusion de sa miséricorde; avec le secours de ce même Dieu, qui vous rend si attentifs et qui voudra bien nous en rendre capable, nous entreprenons de sonder et de vous exposer le psaume que nous venons de chanter. li contient peu de paroles, mais on y trouve de grandes pensées. Que votre âme soit donc toujours fervente et en éveil devant Dieu, qui a ses temps pour faire des promesses, et ses temps aussi pour les accomplir. Le temps des promesses était celui des Prophètes jusqu’à Jean-Baptiste; depuis Jean-Baptiste jusqu’à la fin, c’est le temps de les accomplir. C’est un Dieu fidèle qui veut bien se constituer notre débiteur, non point qu’il reçoive quelque chose de nous, mais bien parce qu’il nous tait de si grandes promesses. C’était peu pour lui que la promesse, il a voulu la faire écrire; il nous a fait en quelque sorte le billet de ses
promesses, afin que quand il viendrait à les accomplir, nous pussions voir dans ces mêmes écrits l’ordre qu’il devait garder. Le temps de la prophétie était donc, nous l’avons dit souvent, le temps des promesses. Dieu nous a promis la vie éternelle, la vie bienheureuse et sans fin avec les anges, l’héritage incorruptible, la gloire toujours durable, la douce contemplation de sa face, la demeure dans les tabernacles célestes, la résurrection d’entre les morts, sans craindre la mort désormais. Telle est, en quelque sorte, la promesse finale, où tendent nos désirs ; et quand nous y serons arrivés, nous n’aurons plus rien à demander, plus rien à désirer. Mais Dieu, en faisant ces promesses, a daigné nous préciser dans quel ordre nous pourrons y arriver. Il a promis aux hommes la divinité, à de simples mortels l’immortalité, à des pécheurs la justification, et aux humiliés la gloire. Toutes ces promesses, il les a faites àdes indignes, afin ne ses promesses ne
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parussent point la récompense des oeuvres, mais bien une grâce accordée gratuitement, comme l’indique son nom. Vivre en effet dans la justice, autant qu’un homme peut vivre de la sorte, ce n’est point l’effet de son mérite, mais d’un bienfait de Dieu. Car nul ne mène une vie juste, s’il n’a été justifié, c’est-à-dire fait juste; et l’homme ne peut devenir juste que par Celui qui ne peut être injuste. De même qu’une lampe ne saurait s’allumer elle-même, ainsi l’âme de l’homme ne saurait se donner la lumière ; mais elle crie au Seigneur : « C’est vous, ô Dieu, qui ferez luire ma lampe 1 ».
2. Lorsqu’on promet donc le royaume des cieux aux pécheurs, ce n’est point à ceux qui demeurent dans le péché, mais à ceux qui sont délivrés du péché, pour servir dans la justice; et, pour cela, il leur faut, avons-nous dit, le secours de la grâce c’est celui qui est toujours juste qui les justifie. Il semblait néanmoins incroyable que Dieu eût tant de bonté pour les hommes, et aujourd’hui, ceux qui désespèrent de la grâce divine, ceux qui ne veulent point quitter leur vie dépravée et se tourner vers Dieu, et recevoir de lui la justification, afin que, leurs péchés une fois couverts du pardon, ils puissent commencer une vie juste en Celui qui n’a jamais vécu dans l’injustice; ceux-là, dis-je, s’entretiennent dans la corruption par cette funeste pensée qui leur fait dire que Dieu n’a aucun souci des choses humaines, et que Celui qui a créé le monde, qui le dirige, ne peut considérer quelle est ici-bas la vie d’un mortel. Ainsi l’homme fait par Dieu, s’imagine qu’il échappe à l’oeil de Dieu. S’il nous était permis de nous adresser à cet. homme; si notre parole pouvait atteindre son oreille d’abord et ensuite son coeur; si son obstination ne décourageait point celui qui le cherche, tout perdu qu’il est; s’il se laissait retrouver, nous pourrions lui dire : O homme, comment Dieu te négligerait-il, maintenant que tu es créé, lui qui a pris soin de te créer?
Pourquoi t’imaginer que tu n’es point au rang des créatures? Loin de toi toute séduction t Tes cheveux sont comptés par le Créateur 2. Telle est, en effet, la parole que Jésus donnait à ses Apôtres, dans l’Evangile, les rassurant contre la crainte de la mort, et leur ôtant la pensée que rien d’eux pût périr par la mort. Ils redoutaient la
2. Ps. XVII, 29.— 3. Matth. X, 30.
mort pour leur âme, et il les rassure à propos du moindre de leurs cheveux. L’âme, en effet, peut-elle périr, quand un cheveu ne périt point? Toutefois, mes frères, comme il paraissait incroyable que Dieu pût accomplir ce qu’il promettait aux hommes, de les tirer de cette mortalité, de cette abjecte corruption, de cette faiblesse, de la cendre et de la poussière, pour les égaler aux anges de Dieu, non-seulement le Seigneur leur a donné en garantie les saintes Ecritures, mais il leur a donné, pour médiateur de sa promesse, non plus un prince quelconque, non plus un ange, ou un archange, mais son Fils unique, afin de nous montrer et de nous donner, en la personne de ce même Fils, cette voie par laquelle il doit nous conduire à la fin qu’il nous promet. C’était peu, en effet, pour Dieu, de nous donner son Fils pour guide ; il en a fait la voie elle-même, afin que nous puissions aller à Celui qui nous conduit, et marcher en lui.