Enarrationes in Psalmos (page 41)
puisqu’il fut trouvé tranquille au milieu des lions? Dès lors, le nom de Daniel, qui fut appelé un homme de désirs 1, mais des chastes et saints désirs, indique les serviteurs de Dieu dont il est dit: «Combien il est bon, combien il est agréable, pour des frères, d’habiter ensemble ». Job désigne cette femme qui sera prise à la meule. Il avait une épouse, il avait des enfants, il avait de grandes richesses 2, et tels étaient ses grands biens en cette vie, que le diable lui reprochait de ne point servir Dieu gratuitement, mais pour les biens qu’il avait reçus de lui. Tel fut le reproche de l’ennemi à ce saint homme, et dans ses épreuves Job montra qu’il servait Dieu gratuitement, non pour ce qu’il avait reçu, niais bien pour celui qui avait donné. Quand une ruine soudaine, une triste épreuve lui eut tout enlevé, enlevé son héritage, enlevé ses héritiers, pour ne lui laisser que sa femme, encore n’était-ce point pour consolation, mais pour le comble de l’épreuve, il dit ces paroles que vous connaissez : « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; il est arrivé ce qu’il a plu au Seigneur, que le nom du Seigneur soit béni ». Alors s’accomplit en lui ce que nous chantons, si tant est que nous le chantions par nos mœurs : «Je bénirai le Seigneur en tout temps sa louange sera toujours en ma bouche ». Ces trois hommes sont donc trois types humains, que nous avons retrouvés dans les trois états de l’Evangile.
6. Que nous disent maintenant ceux qui nous reprochent avec insolence le nom de moines? Ils diront peut-être: Nous n’appelons point les nôtres Circoncellions; c’est vous autres qui leur donnez ce nom par mépris, car nous ne les appelons pas ainsi. Qu’ils nous disent alors comment ils les nomment, et vous entendrez. Ils les appellent Agonistiques. C’est là un beau nom, il faut l’avouer, si la réalité y répondait. Mais que votre charité voie avec nous; que ceux qui nous disent : Montrez-nous où est écrit ce nom de moines, veuillent bien nous montrer où est écrit celui d’Agonistiques. Nous les appelons ainsi, disent-ils, à cause de leurs combats. Car ils combattent, et saint Paul dit de lui-même « qu’il a bien combattu 4 ». Il en est qui combattent contre le démon, et qui remportent la victoire ; soldats de Jésus-Christ, ils se nomment
1. Dan X, 11.— 2. Job, I, 23.— 3. Ps. XXXIII, 2.— 4. II Tim. IV, 7
Agonistiques ou combattants. Plût à Dieu qu’ils fussent les soldats du Christ, et non les soldats du diable, eux dont le mot, louange de Dieu 1, est plus à craindre que le rugissement du lion, ils osent bien nous reprocher que nos frères saluent les hommes qu’ils rencontrent par cette parole : Grâces à Dieu 2. Que signifie, nous disent-ils : Grâces à Dieu? Es-tu donc sourd au point de ne pas comprendre ce que signifie : Grâces à Dieu? Parler ainsi, c’est remercier Dieu. Or, vois si un frère ne doit pas rendre grâce à Dieu quand il rencontre un frère. Quand ceux qui demeurent en Jésus-Christ se voient mutuellement, n’y a-t-il pas lieu de se féliciter? Et pourtant vous riez de notre grâce à Dieu, tandis que les hommes pleurent votre louange à Dieu. Mais puisque vous nous avez expliqué votre nom d’Agonistiques, puissent-ils justifier cette appellation, puissent-ils être combattants, nous y applaudissons. Que Dieu leur donne de combattre le diable, et non le Christ dont ils persécutent l’Eglise. Puisque vous les appelez Agonistiques ou combattants, et que vous trouvez une raison de ce nom dans le mot dc saint Paul: « J’ai combattu un bon combat 3 »; pourquoi ne pourrions-nous pas nous servir du nom de moines, quand le psaume nous dit : « Combien il est bon, combien il est agréable pour des frères d’habiter ensemble » ou en un. Or, monos signifie un, et non pas un indifféremment : en effet, un se trouve dans une foule, mais une foule composée de plusieurs ne saurait se dire un, monos, c’est-à-dire seul : car monos signifie un seul. Donc ceux qui vivent en commun, de manière à ne former qu’un seul homme, et à réaliser en eux cette parole de l’Ecriture, « un coeur et une âme 4 », peuvent être plusieurs corporellement, mais non plusieurs âmes ; plusieurs corps, niais non plusieurs coeurs. Voilà bien monos, c’est-à-dire un seul. De là ce seul malade qui était guéri à la piscine. Qu’ils nous répondent ceux qui nous rejettent le nom de moines comme une insulte; qu’ils nous disent pourquoi cet homme paralytique depuis trente- huit années répondit au Seigneur: « Aussitôt que l’eau est troublée, je n’ai personne pour m’y jeter, et un autre descend avant moi 5 ». Un malade était descendu, un autre n’y descendait plus:
1. Salut des Circoncellions — 2. Salut des Moines. — 3. II Tim. IV, 7. — 4. Act. IV, 32.— 5. Jean, V, 5, 7.
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un seul était guéri, et nous figurait l’unité de l’Eglise. Il est vrai qu’ils ont raison d’insulter à l’unité, ceux qui se sont séparés de l’unité. C’est justement que le nom de moines leur déplaît, eux qui ne veulent pas demeurer dans l’unité avec leurs frères, qui ont abandonné le Christ afin de suivre Donat. Votre charité vient d’entendre la recommandation de l’unité d’un seul ; réjouissons-nous donc avec le Psalmiste et voyons ce qui suit. Le psaume est court, nous pouvons avec la grâce de Dieu le parcourir rapidement. Ce que nous avons dit déjà, nous éclairera sans doute pour la suite, bien qu’on y trouve des obscurités.
7. « Voilà combien il est bon, combien il est agréable pour des frères d’habiter ensemble ». Dire voilà, c’est montrer. Pour nous, mes frères, nous le voyons et nous en bénissons le Seigneur ; nous le prions de pouvoir dire à notre tour: Voilà. Mais à quoi va-t-il comparer ces frères? Que le Prophète nous le dise : « Comme un parfum répandu sur la tête d’Aaron, qui descend le long de sa barbe, et jusque sur le bord de son vêtement 1 ». Qu’était-ce que Aaron ? Le grand prêtre.
Quel est le véritable prêtre, sinon celui qui est entré seul dans le Saint des saints ? Quel est ce prêtre, sinon celui qui a été victime et prêtre ? sinon celui qui, ne trouvant dans le monde rien que d’immonde à offrir à Dieu, s’offrit lui-même? Sur sa tête est le parfum, parce que le Christ tout entier comprend l’Eglise. Mais c’est de la tête que descend le parfum. Notre tête, c’est le Christ crucifié et enseveli, et qui est ressuscité pour monter au ciel. Telle est la tête qui a envoyé l’Esprit-Saint ; où? Sur sa barbe. Car la barbe est le symbole de la force, elle est le propre d’une jeunesse vigoureuse, alerte et robuste. De là vient qu’en parlant de ces sortes d’hommes, nous disons : c’est un barbu. Ce fut donc sur les Apôtres que ce parfum descendit tout d’abord; il descendit sut ceux qui soutinrent les premiers chocs du inonde ce fut sur eux que descendit l’Esprit-Saint. Et eux aussi qui avaient commencé à demeurer ensemble, in unum, souffrirent persécution ; mais comme le parfum était descendu sur la barbe, ils la souffrirent sans être vaincus. Déjà la tête avait précédé, et avait fait couler le parfum, et après un si grand exemple, qui
1. Ps. CXXXIX, 2.
eût pu vaincre la barbe qui en était pénétrée?
8. C’est dans cette barbe qu’était le bienheureux Etienne. Et n’être pas vaincu, cela consiste à ne pas laisser vaincre notre charité par nos ennemis. Ceux qui ont persécuté les saints ont cru avoir vaincu; les premiers frappaient, les seconds étaient frappés ; les premiers égorgeaient, les seconds étaient égorgés. Qui n’aurait cru que les uns étaient vainqueurs, les autres vaincus? Mais parce que la charité n’a pas été vaincue, voilà que le parfum est descendu sut sa barbe. Ecoutez Etienne. La charité fut violente en lui ; il était violent pour eux quand ils l’écoutaient, et il pria pour eux quand ils le lapidaient. Quel était son langage quand ils l’écoutaient? « Têtes dures, hommes incirconcis du coeur et des oreilles, vous avez toujours résisté à l’Esprit-Saint 1 ».
Voilà la barbe. Est-il flatteur? Est-il timide ? En entendant ces reproches qui les flétrissaient (car l’emportement d’Etienne n’était que l’emportement des paroles, mais son coeur était plein de charité pour eux, et en lui la charité ne fut pas vaincue) ; ceux-ci donc n’eurent que de la haine contre ses paroles , ils étaient ténèbres et fuyaient la lumière, elles voilà qui prennent des pierres pour lapider Etienne. Les paroles d’Etienne les avaient frappés comme des pierres, et leurs pierres frappèrent Etienne Est-ce pendant qu’on le lapidait, ou pendant qu’on l’écoutait que notre Saint avait plus raison de s’emporter? Toutefois il était doux quand on le lapidait, emporté quand on l’écoulait. Pourquoi ce transport quand on l’écoulait? Parce qu’il voulait changer ses auditeurs. Mais les pierres qui tombaient sur lui ne purent vaincre sa charité : parce que le parfum divin était descendu de la tête sur la barbe, et la tête lui avait dit : « Aimez vos ennemis, priez pour ceux qui vous persécutent 2». Il avait ouï de cette tête clouée à la croix cette parole: « Mon Père, pardonnez-leur, parce qu’ils ne savent ce qu’ils font 3 ». C’est ainsi que de la tête le parfum était descendu sur la barbe, et quand on lapidait ce fervent disciple, il mit le genou en terre en s’écriant : « Seigneur, ne leur imputez pas ce péché 4».
9. Ces saints étaient commue la barbe. Car beaucoup étaient courageux et enduraient de
1. Act. VI, 51. — 2. Matth. V, 41. — 3. Luc, XXIII, 34. — 4. Act. VII, 59.
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grandes persécutions. Mais si de la barbe ce parfum n’était descendu plus bas encore, nous n’aurions point aujourd’hui de monastères, Nous en avons, parce qu’il est descendu sur le bord du vêtement : car c’est ainsi que dit le psaume : « Qui est descendu sur le bord de son vêtement ». Voilà que l’Eglise a suivi, et du vêtement du Seigneur a fait éclore des monastères.
Car le vêtement sacerdotal est le symbole de l’Eglise. Telle est la robe dont l’Apôtre a dit que le Christ a voulu « faire paraître devant lui une Eglise pleine de gloire, sans tache et sans ride 1». Elle est purifiée, afin de n’avoir aucune tache; elle est étendue, afin de n’avoir aucune ride. Où donc ce divin foulon l’a-t-il étendue, sinon sur la croix? Nous voyons chaque jour les foulons qui mettent les manteaux en croix, en quelque sorte, afin qu’étendus sur des croix, ils n’aient aucune ride, Qu’est-ce donc que le bord du vêtement ? Oui mes frères, que faut-il comprendre par les bords du vêtement? Le bord, c’est la fin du vêtement. Or, que faut-il comprendre par cette fin ? Que l’Eglise, à la fin des temps, aura des frères qui habiteront ensemble ou en un? Ou bien ce bord ne désignerait-il pas la perfection, car c’est le bord qui achève le vêtement , et alors ceux-là seraient parfaits parce qu’ils sauraient habiter en un? Mais ceux-là sont parfaits qui accomplissent la loi. Or, comment la loi du Christ est-elle accomplie en ces frères qui demeurent ensemble ? Ecoute l’Apôtre : « Portez mutuellement vos fardeaux, et ainsi vous accomplirez la loi du Christ 2 ». Tel est le bord du vêtement. Toutefois, mes frères, comment pouvons-nous comprendre que tel est le bord du vêtement, dont parle notre psaume, et où descend le parfum ? Je ne crois pas qu’il soit ici question des bords qui forment les côtés du vêtement. Il y a des bords en effet sur les côtés. Mais de la barbe, le par. fum a pu descendre sur le bord qui est près de la tête, et où s’ouvre le passage de la tête. C’est l’état de ceux qui demeurent ensemble: en sorte que de même que c’est par ces bords que passe la tête de l’homme qui veut se vêtit, de même le Christ qui est notre tête, entre chez nous par la concorde fraternelle, afin que nous nous revêtions de lui, et que son Eglise lui demeure unie.
1. Ephés. V, 27. — 2. Gal. VI, 2.
10. Que dit encore le Prophète? « Comme la rosée d’Hermon qui descend sur les montagnes de Sion 1 ». Dans ces paroles, mes frères, le Prophète veut nous marquer que la grâce de Dieu est parmi les frères qui demeurent en un : que ce n’est point un effet de leurs forces, ni de leurs mérites, niais que c’est par un don de Dieu, une de ses grâces, comme la rosée qui nous vient du ciel. Car ce n’est point la terre qui peut se la donner, et tout ce qu’elle produit sécherait bientôt, si la pluie ne venait d’en haut. Il est dit quelque part dans un psaume: « Vous ménagez, ô Dieu, une pluie volontaire à votre héritage 2». Pourquoi dire volontaire? C’est qu’elle n’est point due à nos mérites, et qu’elle nous vient de sa bienveillance. Quel bien avons-nous pu mériter, nous qui sommes pécheurs? Quel bien avons-nous pu mériter, au milieu de nos iniquités? Adam vient d’Adam, et sur cet Adam beaucoup de péchés. Qu’un homme vienne au monde, c’est Adam qui vient au monde, un damné qui vient d’un damné, et qui surcharge Adam par les péchés de sa vie. Or, quel bien a mérité Adam ? Et toutefois Dieu dans sa miséricorde a aimé, 1’Epoux a aimé cette épouse, qui n’était point belle, mais qu’il voulait embellir. C’est donc la grâce de Dieu que le Prophète appelle la rosée d’Hermon,
11. Mais vous devez savoir ce qu’est Hermon. C’est une montagne assez éloignée de Jérusalem ou de Sion. Dès lors il y a de quoi nous surprendre dans cette parole du Prophète: « Comme la rosée d’Hermon qui descend sur les montagnes de Sion », puisque la montagne d’Hermon est éloignée de Jérusalem, et qu’elle est, dit-on, au-delà du Jourdain. Cherchons donc un sens dans la signification d’Hermon. C’est un nom hébreu, dont le sens nous est donné par ceux qui savent cette langue. Or, Hermon signifie lumière élevée. Du Christ nous vient la rosée, puisque nul autre que le Christ n’est une lumière élevée. Comment dès lors est-il- une lumière élevée ? D’abord sur la croix, ensuite dans le ciel. Il a été élevé sur la croix quand il s’est humilié; mais son humiliation n’a pu être que relevée. Ce qu’il y avait de l’homme diminuait de plus en plus, comme il est arrivé à Jean; mais ce qui était de Dieu devait croître eu Jésus-Christ Notre-Seigneur : c’est encore
1. Ps. CXXXII, 3. — 2. Id. LXVII, 10.
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ce qui est marqué par leur naissance. Car selon la tradition de l’Eglise, Jean est né le huit des kalendes de juillet, quand les jours commencent à diminuer, et Notre-Seigneur, le huit des kalendes de janvier, quand les jours commencent à croître. Ecoute Jean qui nous dit : « Quant à lui, il doit croître, et moi diminuer 1 ». Or, voilà ce que marque leur genre de mort. Le Seigneur fut élevé en croix, et Jean diminué de la tête. Le Christ est donc une lumière élevée; et de là vient la rosée d’Hermon. Mais vous qui voulez habiter ensemble, soupirez après cette rosée, soyez-en trempés. Sans cela vous ne pourrez posséder ce dont vous faites profession, comme vous ne pourrez avoir le courage de le professer, si le Christ ne vous fait entendre son tonnerre dans votre coeur. Vous ne pourrez persévérer, s’il cesse de rassasier vos âmes, parce que cet aliment sacré descend sur les montagnes de Sion.
12. Déjà, nous le savons, « les montagnes de Sion » sont grandes en Sion. Qu’est-ce que Sion ? L’Eglise. Et quelles sont les montagnes dans l’Eglise? Les grands. Ceux qui sont les montagnes sont aussi désignés par la barbe, et par le bord du vêtement. Car la barbe n’a d’autre sens que la perfection. Il n’y a donc pour habiter ensemble que ceux qui ont la charité parfaite. Car ceux qui n’ont point la charité parfaite en Jésus-Christ, lors même qu’ils demeurent ensemble deviennent odieux, imposteurs, troublent les autres par leur turbulence, et cherchent à les critiquer; de même que dans un attelage, un cheval fougueux non-seulement ne tire point, mais par ses ruades brise tout l’attelage. Mais quiconque a reçu cette rosée d’Hermon, qui descend sur les montagnes de Sion, il est tranquille, calme, humble, tolérant, et la prière coule sur ses lèvres au lieu du murmure. Dans un endroit dc l’Ecriture on lit cette belle description des murmurateurs : « Le coeur u de l’insensé est comme la roue d’un chariot 2 ». Pourquoi comparer au chariot le coeur de l’insensé? Il porte du foin et crie. Car la roue d’un char ne peut qu’elle ne crie. Ainsi en est-il de beaucoup de frères; ils demeurent ensemble, mais de corps seulement. Quels sont donc ceux qui habitent véritable-
1. Jean, III, 30. — 2. Eccl. XXXIII, 5.
ment ensemble? Ceux dont il est dit : « Ils n’avaient tous qu’un même coeur et une même âme en Dieu : nul ne considérait comme à lui lien de ce qu’il possédait, mais tous leurs biens étaient en commun 1». Les voilà donc désignés et caractérisés ceux qui sont figurés par la barbe, figurés par le bord du vêtement, et qui sont au nombre des montagnes de Sion. S’il y a parmi eux des murmurateurs, qu’ils se souviennent de cette parole du Seigneur : « L’un sera pris, l’autre laissé 2 ».
13. « Car c’est là que le Seigneur veut qu’on le bénisse 3 ». Où veut-il qu’on le bénisse ? Parmi les frères qui demeurent en un. C’est là qu’il veut être béni, là que bénissent ceux qui demeurent ensemble dans la concorde. Car on ne saurait le bénir dans la division: et c’est en vain que tu diras que ta langue bénit le Seigneur , si ton coeur est muet; car alors la bouche bénit et le coeur maudit. « Ils bénissaient de la bouche et maudissaient dans le coeur 4 ». Est-ce moi qui tiens ce langage ? Le Prophète a voulu désigner quelqu’un par ces paroles. C’est bénir Dieu que prier, et en continuant ta prière, tu maudis ton ennemi. Est-ce là ce que tu as appris du Seigneur, qui dit « Aimez vos ennemis 5? » Si tu pratiques ce commandement, si tu pries pour ton ennemi, c’est « là que le Seigneur a commandé qu’on « le bénisse » ; c’est là que tu auras « la vie dans le siècle », c’est-à-dire dans l’éternité. Chez beaucoup l’amour de cette vie leur fit maudire leurs ennemis: et pourquoi, sinon à cause de cette vie et de certains avantages mondains? Où donc ton ennemi t’a-t-il fait souffrir pour te forcer à le maudire de la sorte? Est-ce sur la terre que tu as souffert? Abandonne la terre et monte au ciel. Mais, diras-tu, comment puis-je habiter le ciel, moi qui suis revêtu de chair, absorbé par la chair? Elève ton coeur, où ton corps doit aller ensuite. Ne ferme pas l’oreille quand on dit: Les coeurs en haut. Oui, que ton coeur soit en haut, et nul ne l’y fera souffrir. C’est ce que nous voyons très-bien dans le psaume suivant.
1. Act. IV, 32. — 2. Matth XXIV, 40. — 3. Ps. CXXXII, 3. — 4. Id. LXI, 5 — 5. Matth V, 44.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXIII.
CONTINUATION DU SERMON PRÉCÉDENT.
Bénir le Seigneur dans ses parvis, c’est se mettre au large par la charité ; le bénir pendant la nuit, c’est le bénir pendant la tribulation ; se tenir debout, c’est persévérer : bénissons-le de la voix, et surtout des oeuvres. Ainsi Job le bénit dans la nuit de ses épreuves, et fut victorieux sur son fumier. Il était trempé de la grâce d’Hermon. Le Prophète, après avoir exhorté au pluriel, appelle la bénédiction sur un seul, parce que plusieurs ne font qu’un par la charité : et la charité seule mérite la bénédiction.
1. « Voici le moment, bénissez le Seigneur, ô vous tous qui servez le Seigneur, vous qui vous tenez dans la maison du Seigneur, dans le parvis de la maison de notre Dieu 1 ». Pourquoi ajouter « dans le parvis? » Le parvis, c’est l’endroit le plus vaste de la maison. Se tenir dans le parvis, c’est n’être point à l’étroit, mais au large en quelque sorte. Demeure au large, et tu pourras aimer ton ennemi, car tu n’aimeras plus ces biens dans lesquels ton ennemi peut te resserrer. Comment sauras-tu que tu es dans le parvis ? Demeure dans la charité et tu es dans le parvis. La charité est toujours au large, la haine toujours à l’étroit. Ecoute l’Apôtre : « Haine et indignation, tribulation et détresse dans toute âme de l’homme qui fait le mal 2». Que dit-il au contraire de l’ampleur de la charité? « La charité de Dieu est répandue dans vos coeurs par le Saint-Esprit, qui nous a été donné 3». Quand vous écoutez l’effusion, comprenez l’ampleur ; et quand vous entendez l’ampleur, comprenez les parvis du Seigneur et vous aurez une véritable bénédiction du Seigneur, si vous ne maudissez point vos ennemis. Car l’Esprit de Dieu s’adresse à ceux qui souffrent la tribulation, afin qu’ils se glorifient dans ces mêmes tribulations, et leur dit: « Voici le moment, bénissez le Seigneur, vous tous qui servez le Seigneur ». Qu’est-ce à dire, « voici le moment ? » En cette vie. Dès que les tribulations seront passées, il est évident que nous n’aurons qu’à bénir Dieu, comme il est dit: « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison, ils vous loueront dans les siècles des siècles 4 ». Ceux qui doivent bénir Dieu incessamment,
1. Ps. CXXXIII, 1. — 2. Rom. II,8, 9. — 3. Id. V, 3. — 4. Ps. LXXXIII, 5.
commencent ici-bas à bénir le Seigneur; ils commencent au milieu des tribulations, des épreuves, des angoisses, au milieu des adversités du monde, au milieu des embûches de l’ennemi, des fraudes et des assauts du diable. Voilà ce que signifie : « Dès maintenant bénissez le Seigneur, vous qui êtes serviteurs du Seigneur, qui vous tenez debout dans les parvis de la maison du Seigneur ». Qu’est-ce à dire « qui vous tenez debout? » Qui persévérez. Car il est dit de celui qui fut Archange, qu’ « il ne se tint pas debout dans la vérité 1 ». Il est dit au contraire de l’ami de l’Epoux: « Cet ami de l’Epoux se tient debout et l’écoute, et il tressaille de joie à la voix de l’épouse 2. »
2. Donc « ô vous, qui vous tenez dans la maison du Seigneur, dans les parvis de la maison du Seigneur, pendant la nuit élevez vos mains vers son sanctuaire, et bénissez le Seigneur 3 ». Il est facile de bénir Dieu pendant le jour, c’est-à-dire, dans la prospérité ; mais la nuit est triste, et le jour est joyeux. Quand tout est bien pour toi, tu bénis le Seigneur. Quand vient au monde le fils que tu as désiré, tu bénis le Seigneur. Quand ton épouse est délivrée du danger de l’enfantement, tu bénis le Seigneur. Quand ton fils qui était malade est guéri, tu bénis le Seigneur. Mais si la maladie de ton fils t’a fait recourir aux devins et aux sortilèges, alors si ce n’est de la langue, c’est du moins par tes moeurs que tu as maudit le Seigneur, tu l’as maudit par tes moeurs et par ta vie. Ne le glorifie pas de bénir Dieu de la langue, si ta vie est une malédiction contre lui. Comment, diras-tu, ma vie est-elle une malédiction? Parce que l’on jette les yeux sur ta vie, et
1. Jean, VIII, 44. — 2. Id. III, 29. — 3.Ps. CXXXIII, 2.
l’on dit : Voilà un chrétien, voilà ce que sont les chrétiens. C’est à cause de toi qu’on blasphème le Christ. Et lorsque ta vie est une malédiction, à quoi reviennent les bénédictions de ta langue? Bénissez donc le Seigneur, quand ? Pendant la nuit. Quand Job l’a-t-il béni? Dans la nuit la plus triste. Il avait perdu tous ses biens, perdu ses enfants, à qui il les réservait. Quelle triste nuit, mes frères ! Mais voyons s’il ne bénit pas Dieu pendant cette nuit: « Le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté, comme il a plu au Seigneur il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni 1». Qu’elle était noire, cette nuit! Frappé d’un ulcère de la tête aux pieds, il se dissolvait et s’en allait en pourriture. C’est alors qu’Eve osa bien le tenter : « Parle contre ton Dieu et meurs ». Ecoute comme il bénit Dieu pendant la nuit : « Vous avez parlé», lui dit-il, « comme une femme insensée. Si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas recevoir les maux 2? » Voilà ce que dit le psaume: « Pendant les nuits, élevez vos mains vers le sanctuaire, et bénissez le Seigneur ». Que dit Job? « Vous avez parlé comme une femme insensée ». Adam est en pourriture et il
1. Job, I, 14 -21.— 2. Id. II, 7 - 10.
repousse Eve comme pour lui dire: Qu’il te suffise d’avoir fait de moi un mortel; tu as prévalu dans le paradis, tu seras vaincue sur le fumier. C’est là, mes frères, le don précieux de Dieu. Mais d’où nous vient cette grâce, sinon de ce que la rosée de 1’Hermon avait trempé cette âme, de ce que le Seigneur avait donné la suavité afin que la terre produisît son fruit 1? « Pendant la nuit élevez vos mains vers le sanctuaire, et bénissez le Seigneur».
3. « Que le Seigneur vous bénisse de Sion, lui qui a fait le ciel et la terre 2». C’est au pluriel que le Prophète exhorte d’abord à bénir le Seigneur, puis-il n’en bénit qu’un seul parce qu’il a réuni plusieurs en un seul, et qu’ « il est bon que les frères demeurent ensemble 3», Les frères sont au pluriel; mais demeurer en un, c’est là le singulier. « Que le Seigneur donc vous bénisse de u Sion, lui qui a fait le ciel et la terre s. Que nul d’entre vous ne dise : Cette bénédiction n’est point venue sur moi. De qui penses-tu qu’il soit dit : « Que le Seigneur te bénisse de Sion ?» Il bénit l’unité: sois donc l’unité, et tu auras part à cette bénédiction.
1. Ps. LXXXIV, 13. — 2. Id. CXXXIII, 3. — 3. Id. CXXXII, 1.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXIV.
SERMON AU PEUPLE.
LES OEUVRES DU SEIGNEUR.
Bénir ou blasphémer le Seigneur, ce n’est point l’agrandir, ni l’amoindrir, c’est pour nous que nous faisons l’un ou l’autre. Mais pour le bénir, il faut avoir le coeur pur, être debout dans sa maison, et non tombé dans le péché. Nous ne pouvons de nous-mêmes que le bénir. Le Seigneur est bon, non comme les créatures qui tirent de lui leur bonté ; il est la bonté même, et en comparaison de lui, nulle créature ne saurait dire complètement : Je suis. Impuissants à le contempler en lui-même, bénissons-le dans ses oeuvres. Il nous a donné le pain des anges, en se faisant homme, afin que l’homme pût manger ce pain dès cette vie, et s’élever jusqu’à lui. Son nom : Je suis celui qui suis, paraît trop relevé, et il se proportionne à notre faiblesse, en prenant celui de Dieu d’Abraham, d’Isaac, de Jacob. Il est tel, non-seulement pour les Juifs, mais aussi pour les Gentils qui ont part à l’héritage par la foi, tandis que les enfants du royaume sont bannis. Tandis qu’il a livré aux anges les autres nations, il a choisi spécialement Jacob, non par son propre mérite, mais bien par sa grâce. Ainsi a-t-il greffé l’olivier sauvage sur l’olivier franc. Le Prophète qui est entré dans le sanctuaire de Dieu, nous dit du Seigneur qu’il surpasse tous les dieux, qu’il fait sa volonté, et que louer le Seigneur est le seul acte que nous ne fassions point par quelque contrainte, et que Dieu plaît au juste même dans l’épreuve, et non par l’appât de la récompense. Tel est le sacrifice de louanges, toujours agréable à Dieu, toujours en notre pouvoir. Quant à nous, la loi du péché est un obstacle à notre volonté, en nous-mêmes.
Mais Dieu fait sa volonté : dans son Eglise, c’est-à-dire dans le ciel, symbole des hommes spirituels; sur terre, symbole des hommes charnels qui doivent obéir ; dans la mer ou chez les infidèles, dans les abîmes ou dans le secret des coeurs. Il fait venir les nuées ou les prédicateurs, des confins de la terre où ils prêchent l’Evangile, et résout les tonnerres en pluie, changeant sa colère en miséricorde, il tire de ses trésors es vente, ou les prédicateurs de sa grâce.
Les châtiments des princes et des pays sont des symboles. Tuer les premiers-nés de l’Egypte, c’est donner la mort à la foi, dans l’Egypte ou dans la persécution, chez les hommes ou chez les hérésiarques, et chez les bêtes, ou le vulgaire qui les imite. Pharaon ou dispersion est le symbole du schisme, Selon la tentation des yeux, les Amorrhéens ceux qui ont le coeur plein de fiel. Og est la fermeture, barre le chemin qui conduit à Dieu, de là Basan ou confusion. Chanaan est celui qui sera humilié par le jugement.— Dieu exerce encore ces châtiments d’une manière spirituelle. Il a jugé son peuple en séparant les bons des méchants ; en délaissant les Juifs, il s’est fait une maison d’Israël dans les Gentils qui fléchissent le genou et méprisent leurs idoles. Les obstinés d’entre les idolâtres ont égorgé les chrétiens, mais Dieu prévaut coutre eux par sa grâce, et chaque jour ils embrassent la foi.
1. C’est un devoir bien doux, mes frères, que le devoir auquel nous exhorte ce psaume, et nous devons nous réjouir d’y trouver tant de douceur. « Louez le nom du Seigneur 1 », nous dit-il. Et aussitôt il ajoute, pour nous montrer combien il est juste de louer le Seigneur : « Louez-le, vous qui êtes ses serviteurs ». Quoi de plus juste? Quoi de plus digne? Quoi de plus agréable? Ne pas louer Dieu, c’est pour ses serviteurs l’orgueil, l’ingratitude, l’impiété. Et ne pas louer Dieu, qu’est-ce autre chose qu’éprouver sa sévérité? Quelle que soit l’ingratitude chez un serviteur, et quoiqu’il s’abstienne de louer son maître, il n’en est pas moins son serviteur. Loue, ne loue pas, tu es toujours serviteur : louer le Seigneur, c’est le rendre propice; ne point le louer, c’est l’offenser. L’exhortation du psaume est donc bonne, elle est utile, et dès lors il vaut mieux chercher le vrai moyen de louer Dieu, que mettre en doute s’il faut
1. Ps. CXXXIV, 1.
le louer. « Louez donc le nom du Seigneur ». C’est le psaume qui nous engage, le Prophète qui nous engage, l’Esprit de Dieu qui nous engage, le Seigneur lui-même qui nous engage à louer le Seigneur. Ce n’est point lui, mais nous que grandissent les louanges que nous lui donnons; tes louanges n’élèvent point le Seigneur, tes blasphèmes ne l’abaissent point. Mais toi, en louant sa bonté, tu en deviens meilleur, et pire en le blasphémant. Pour lui, il demeure ce qu’il est dans sa bonté. Si Dieu lui-même apprend à ceux qui ont bien mérité de lui, précisé sa parole, gouverné son Eglise, béni son nom, obéi à ses préceptes, s’il leur apprend à garder dans le secret d’une bonne conscience la joie d’une sainte vie, à ne pas se laisser corrompre par les louanges, ni abattre par les outrages des hommes; à combien plus forte raison Dieu lui-même qui nous donne ces leçons, qui est essentiellement immuable, ne sera ni agrandi par tes louanges, ni amoindri par tes outrages! (122) Mais comme c’est à nous que revient l’avantage de louer le Seigneur, c’est par un effet de ses miséricordes, et non de ses exigences qu’il nons ordonne de le faire. Ecoutons donc ce qu’il nous dit : « Louez le nom du Seigneur, louez-le, vous qui le servez ». Rien n’est plus juste pour des serviteurs que de louer leur maître. Quand vous seriez destinés à servir à jamais, vous devriez toujours bénir Je souverain maître; à combien plus forte raison devez-vous le bénir tant que vous êtes serviteurs, afin de mériter d’être ses enfants!
2. Mais il est écrit dans un autre psaume : « C’est aux coeurs droits que convient la louange 1 »; puis dans un autre endroit: « Ce n’est point à la bouche du pécheur qu’il sied de louer Dieu 2 »; et ailleurs encore: « Je trouve mon honneur dans le sacrifice de louange, et telle est la voie dans laquelle je lui montrerai le salut de Dieu 3 » Et un peu après : « Dieu a dit au pécheur : Pourquoi raconter mes justices, et faire passer mon alliance par ta bouche? Toi qui as pris en haine mes lois, et rejeté loin de toi mes discours 4 ». Or, de peur que cette parole: « Louez le Seigneur, vous qui le servez », ne fasse croire à quelque mauvais serviteur qui pourrait se trouver dans cette grande famille, qu’il lui est avantageux de louer le Seigneur, voilà que le Psalmiste ajoute pour caractériser ceux qui doivent louer le Seigneur : « Vous tous qui vous tenez debout dans la maison du Seigneur, dans le parvis de la maison de notre Dieu 5 ». « Qui vous tenez debout», non pas qui tombez. Or, on dit de
ceux-là qu’ils se tiennent debout qui persévèrent dans la pratique des commandements, qui servent Dieu avec une foi sans déguisement, une espérance ferme, une charité sincère, qui honorent l’Eglise, sans donner par une vie honteuse aucun scandale à ceux qui veulent y venir et qui se heurtent souvent en chemin contre la pierre d’achoppement. Donc, « ô vous qui vous tenez debout dans la maison du Seigneur, louez le nom du Seigneur ». Témoignez votre reconnaissance, car vous étiez dehors, vous voilà debout dans l’intérieur. Donc, puisque vous voilà debout, est-ce peu pour vous que l’objet de vos louanges vous ait relevés quand vous étiez couchés, vous ait fait tenir debout dans sa
1. Ps. XXXII, 1.— 2. Eccli. XV, 9.— 3. Ps. XLIX, 23.— 4. LI. 16, 17.— 5. Id. CXXXIV, 2.
maison, qu’il vous alt donné de le connaître, de le louer? Est-ce donc pour nous un chétif bienfait que d’être fermes dans la maison du Seigneur? Ne devons-nous pas reconnaître la bonté de Dieu qui nous a placés ici pendant notre exil, dans cette maison qui est le tabernacle de l’exil, et où nous sommes debout? Ne devons-nous point penser d’où nous vient cette fermeté? Ne faut-il point comprendre que tous les impies ne cherchent point le Seigneur, et qu’il a trouvé lui-même ceux qui ne le cherchaient point, qu’en les trouvant il les a relevés, qu’en les relevant il les a appelés, qu’en les appelant il les a introduits, et les a fait tenir fermes dans sa maison ? Quiconque médite ces pensées, et n’est point ingrat, se méprise par amour pour Dieu qui lui a fait tant de grâces. Et comme il n’a rien à rendre au Seigneur pour de tels bienfaits, que lui reste-t-il, sinon de rendre grâces, sans pouvoir s’acquitter? Or, l’action de grâce consiste à prendre le calice du Seigneur et à bénir son nom. Que peut donner un serviteur à son maître en échange des biens qu’il en a reçus 1? Donc, « ô vous qui êtes fermes dans la maison du Seigneur, dans les parvis de la maison de notre Dieu, bénissez le Seigneur 2 ».
3. Mais que vous dirai-je pour vous inviter à louer le Seigneur? « Que le Seigneur est bon ». Un seul mot renferme toute la louange du Seigneur : « Le Seigneur est bon ». Mais bon, non point de cette bonté que l’on retrouve dans ses créatures. Car le Seigneur a fait très-bonnes toutes ses oeuvres 3 ; non-seulement bonnes, mais très-bonnes. Le ciel, la terre et tout ce qu’ils renferment, voilà des oeuvres bonnes, et même très-bonnes. Mais si toutes ces oeuvres de Dieu sont bonnes, quelle doit être la bonté de celui qui les a faites? Et toutefois, quelle que soit la bonté des créatures, bien que la bonté du Créateur soit incomparablement plus grande, on ne trouve à dire de lui rien de mieux, sinon que « le Seigneur est bon », pourvu que l’on comprenne que de cette bonté vient tout ce qui est bon. Car c’est lui qui a lait tout ce qui est bon; tandis que sa bonté ne lui vient de personne. Il est bon par sa bonté même, et n’emprunte nullement la bonté d’ailleurs; il est bon par lui-même, et non en demeurant attaché à quelque autre bien. « Pour moi, il
1. Ps. CXV, 12, 13.— 2. Id. CXXXIV, 3. — 3. Gen. I, 31.
123
m’est bon de m’attacher à Dieu 1» qui, pour être bon, n’a pas besoin d’un autre, tandis que toutes les créatures ont besoin de lui pour être bonnes. Voulez-vous entendre comment sa bonté lui est propre? Comme on interrogeait le Seigneur, il répondit:
« Nul n’est bon si ce n’est Dieu seul 2 ». Telle est cette bonté particulière à Dieu, sur laquelle je ne veux point passer légèrement, et que je ne puis néanmoins suffisamment vous expliquer. Je crains d’être condamné comme ingrat, si je ne fais que l’effleurer: et je crains aussi de succomber sous le poids des louanges de Dieu, si j’entreprends de l’expliquer. Ecoutez néanmoins, mes frères, et les louanges que je lui donne, et l’aveu de mon insuffisance, de sorte que mes louanges, fussent-elles incomplètes, ma bonne volonté du moins lui soit agréable. Qu’il accepte ma bonne volonté, et pardonne à mon impuissance.
4. Je me sens pénétré d’une indicible douceur quand j’entends dire : « Le Seigneur est bon » ; et après avoir considéré et parcouru des yeux toutes les créatures extérieures, après avoir compris que toutes viennent de Dieu, quelque plaisir qu’elles me causent, je reviens à Dieu qui en est l’auteur, afin de comprendre « combien le Seigneur est bon ». Mais dès que je pénètre en lui-même, autant qu’il m’est possible, je trouve qu’il m’est plus intérieur que moi-même, et bien supérieur à moi-même, puisqu’il est tellement bon qu’il n’a besoin de rien pour être bon. Sans lui, je ne saurais louer les créatures ; mais sans les créatures, je trouve qu’il est parfait, qu’il n’a besoin de rien, qu’il est immuable, qu’il n’a recours au bien de personne pour devenir meilleur, qu’il rie redoute aucun mal qui pourrait l’amoindrir. Et que dirai-je encore ? Parmi les créatures, je trouve que le ciel est bon, que le soleil est bon, que la lune est bonne, que les étoiles sont bonnes, que la terre est bonne, que tout ce qu’elle produit et soutient par les racines est bon ; que tout ce qui marche et se meut est bon, que tout ce qui vole dans les airs, ou nage dans les eaux est bon. J’ajoute même que l’homme est bon: car «du bon trésor de son coeur, l’homme bon tire de bonnes choses 3 ». Je dis que l’ange est bon, non point cet ange qui est tombé par orgueil, et qui s’est fait diable; mais celui qui
1. Ps. LXXII, 28. — 2. Matth. XIX, 17. — 3. Id. XII, 35.
adhère à son Créateur par l’obéissance.
Je dis que toutes ces créatures sont bonnes, mais j’y joins en même temps leurs noms; le ciel est bon, l’ange est bon, l’homme est bon: quant à Dieu, je ne saurais mieux l’appeler que le bien. Notre-Seigneur Jésus-Christ lui-même a dit : « L’homme est bon 1»;
et aussi : «Nul n’est bon, si ce n’est Dieu seul 2».
N’était-ce point nous stimuler à chercher et à distinguer entre le bien qui est tel par un autre bien, et le bien par lui-même? Combien donc est bon celui qui donne la bonté à tout ce qui est bon ! Tu ne saurais trouver aucun bien qui ne tire de lui sa bonté. Comme ce bien qui donne la bonté, existe par lui-même, il a aussi sa bonté par lui-même. On ne saurait dire des oeuvres qu’il a faites, qu’elles n’existent point; et on ne lui ,fait pas injure en disant des oeuvres qu’il a faites qu’elles ne sont point. Pourquoi les eût-il faites si elles n’existent point ? ou qu’aurait-il fait, si ce qu’il a fait n’est point? Tout ce qu’il a fait existe donc; mais comparant à Dieu même ce qui est son oeuvre, Dieu a dit de lui comme si lui seul existait : « Je suis celui qui suis» ; et encore: «Tu diras aux enfants d’Israël: Celui « qui est m’a envoyé vers vous 3 ». Il ne dit point: C’est le Seigneur tout-puissant, miséricordieux, juste. En le disant, il dirait vrai mais il retranche tous ces attributs par lesquels on pourrait le désigner et le dire Dieu, pour affirmer qu’il s’appelle celui qui est; et comme si tel était son nom, « voici », dit-il, « ce que tu diras aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous ». Dieu est, en effet, de telle sorte que toutes ses créatures comparées à lui ne sont point. hors de là, elles sont, puisqu’il les a faites. Mais comparées à lui, elles ne sont point : car être véritablement, être sans changement, il n’y a que Dieu qui soit ainsi. Il est, en effet, celui qui est, comme le bien des biens est le bien. Considérez et voyez que dans tout ce que vous louez en dehors de lui, c’est la bonté que vous louez. Louer ce qui n’est pas bon est une folie. Louer unhomme injuste à cause de son injustice, n’est-ce pas être injuste ? Louer un voleur à cause de ses larcins, n’est-ce pas y prendre part? De même que louer un juste à cause de sa justice, c’est s’associer à lui, du moins par la louange? Car tu ne louerais pas l’homme juste, si tu ne l’aimais;
1. Matth. XIX, 35. — 2. Marc, X, 18. — 3. Exod. III, 14.
124
et tu ne l’aimerais pas, si tu n’avais en toi quelque justice. Si donc tout ce que nous louons n’obtient nos éloges que par la bonté, tu ne saurais avoir pour louer Dieu un motif plus grand et plus solide que sa bonté. Donc, « louez le Seigneur parce qu’il est bon ».
5. Jusques à quand parlerons-nous de sa bonté? Qui peut concevoir en son coeur, ou mesurer combien le Seigneur est bon ? Mais rentrons en nous- mêmes, reconnaissons Dieu en nous , et bénissons l’ouvrier dans ses oeuvres, puisque nous sommes impuissants à le contempler en lui-même. Il est vrai que nous le pourrons un jour, quand notre coeur sera purifié par la foi, de manière à trouver sa joie dans la vérité : mais maintenant, comme nous ne saurions le voir, considérons ses oeuvres, afin de ne point demeurer sans le bénir. « Louez donc le Seigneur», ai-je dit, « parce qu’il est bon; chantez son nom parce qu’il est doux ». Dieu pourrait être bon, sans être doux, s’il ne te donnait à goûter cette douceur; mais il s’est montré bon pour les hommes, au point de leur envoyer un pain du ciel, de livrer pour qu’il devînt un homme et mourût pour les hommes, son propre Fils qui est égal à lui-même, qui est tout ce qu’il est;
et ainsi ce que tu es peut te faire goûter ce qui n’est pas encore. Goûter la douceur de Dieu surpassait tes forces; d’une part elle était trop éloignée, trop relevée, et d’autre part, tu étais trop abaissé, trop plongé dans la boue.
A cette effroyable distance , il t’a envoyé un médiateur.
Homme, tu ne pouvais aller à Dieu, et Dieu s’est fait homme, afin que toi qui es homme, et qui ne saurais t’approcher de Dieu, mais de l’homme, tu pusses par l’homme arriver à Dieu ; et que Jésus-Christ homme fût médiateur entre Dieu et les hommes 1. S’il n’eût été qu’un homme, en suivant ce que tu es toi-même, tu n’aurais pas poussé plus avant; s’il n’eût été qu’un Dieu, impuissant à comprendre Dieu, tu n’eusses pu arriver jusqu’à lui or, Dieu s’est fait homme, afin qu’en suivant cet homme, ce qui est possible pour toi, tu pusses parvenir à Dieu, ce que tu ne pouvais faire. C’est donc lui qui est médiateur, et qui est ainsi devenu doux pour nous. Quoi de plus suave que le pain des anges? Comment Dieu aie serait-il pas doux, quand l’homme a mangé le pain des anges 2? Car l’ange n’a point une
1. I Tim. II, 5. — 2. Ps. LXXVII, 25.
nourriture, et l’homme une nourriture. Cette nourriture, c’est la vérité, c’est la sagesse, c’est la force de Dieu ; mais tu ne saurais en jouir, à la manière des anges. Comment les anges peuvent-ils jouir de lui? Tel qu’il est : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu; c’est par lui que tout a été fait 1». Mais toi, comment peux-tu l’atteindre? Parce que «le Verbe s’est fait chair et a habité parmi nous 2». Afin que l’homme pût manger le pain des anges, le Créateur des anges s’est fait homme: « Chantez donc son nom parce qu’il est doux ». Si vous l’avez goûté, chantez-le ; chantez le Seigneur, si vous avez goûté combien il est doux ; si vous goûtez quelque part une douceur, bénissez-le. Quel est l’homme si ingrat envers son cuisinier ou son panetier, qui ne le remercie point par une louange, quand il a trouvé quelques délices dans un ragoût? Si nous ne gardons point le silence dans ces sortes de bien, le garderons-nous pour l’auteur de tous ces biens? « Chantez son nom parce qu’il est doux ».
6. Et maintenant voyez ses oeuvres. Il vous fallait peut-être des efforts pour voir le bien de tous les biens, le bien sans lequel rien n’est bien, le bien qui, sans tout le reste, est le souverain bien ; vous faisiez des efforts pour le voir, et peut-être qu’une telle tension d’esprit demeurait sans succès. Je juge de vous par moi-même, c’est là que j’en suis. Mais s’il est un homme, comme cela est fort possible, qui ait l’esprit plus pénétrant que moi, et qui tienne le regard de son âme longtemps fixé sur ce qui est; que cet homme loue Dieu comme il le peut, et beaucoup mieux que nous ne pouvons nous-mêmes. Toutefois remercions le Seigneur qui, dans notre psaume, a tellement conditionné sa louange, que les forts et les faibles puissent la chanter. Quand il envoyait son serviteur Moïse et lui disait: « Je suis celui qui suis »; et encore : « Tu diras aux enfants d’Israël : Celui qui est m’a envoyé vers vous 3» ; comme cet Etre par soi-même était difficile à saisir pour l’esprit humain, et comme c’était un homme envoyé vers des hommes, quoiqu’il ne fût point envoyé par un homme, le Seigneur tempéra sa louange, et dit de lui-même ce que l’on pouvait comprendre, même avec douceur, et sans s’arrêter à un honneur auquel ne pouvait
1. Jean, I, 1. — 2. Ibid. 14. — 3. Exod. III, 14.
125
atteindre celui qui l’honorait. « Va », dit-il, « et dis aux enfants d’Israël : Le Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac et Dieu de Jacob m’a envoyé vers vous ; c’est là mon nom pour l’éternité 1 ». Assurément, Seigneur, votre nom est bien tel que vous l’avez dit : « Je suis : Celui qui est m’a envoyé vers vous ». Pourquoi changer votre nom, et vous appeler, « Dieu d’Abraham, Dieu d’Isaac, et Dieu de Jacob? » Ne te semble-t-il pas que sa raison suprême te répond : dire: « Je suis celui qui suis», est vrai, mais tu ne saurais comprendre. Dire: «Je suis le Dieu d’Abraham,le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », c’est vrai aussi, et tu comprends? « Je suis celui qui suis », c’est un langage qui m’est propre; dire: « Je « suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’isaac, le « Dieu de Jacob », c’est un langage à ta portée. Et situ te perds dans ce que je suis en moi-même, comprends ce que je suis pour toi. Mais de peur qu’on ne vînt à croire que ce nom u Je suis celui qui suis o; et encore : « Celui qui est m’a envoyé vers vous», c’est là son seul nom dans l’éternité ; tandis que: « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », serait un nom temporel : le Seigneur après avoir dit: «Je suis celui qui suis»; et encore: « Celui qui est m’a envoyé vers vous», n’a pris aucun soin de dire que ce nom lui fût éternel ; car on le comprend, bien qu’il ne le dise point. Il est en effet, et il est véritablement, et dès lors qu’il est dans la force du terme, il n’a ni commencement ni fin. Quant à ce qu’il est à cause des hommes: « Je suis le Dieu d’Abraham, le Dieu d’Isaac, le Dieu de Jacob », de peur qu’il ne s’élève, dans notre âme certaine inquiétude, parce que c’est là un nom temporel et non pas un nom éternel, Dieu nous rassure, et nous fait passer du temps à la vie éternelle. « C’est là », dit-il, « mon nom pour l’éternité », non pas qu’Abraham soit éternel, ni Isaac éternel, ou Jacob éternel, mais parce que Dieu les rend éternels ensuite et sans fin. Ils n’auront pas de fin, bien qu’ils aient eu un commencement.
7. Dans Abraham, Isaac et Jacob, voyez, mes frères, toute l’Eglise, voyez toute la postérité d’Israël, et non-seulement la postérité selon la chair, mais aussi la postérité selon la foi. C’est aux Gentils que s’adressait l’Apôtre quand il disait : « Si donc vous êtes du Christ, vous êtes la postérité d’Abraham,
1. Exod. III, 15.
les héritiers selon la promesse 1 ». Nous avons donc reçu tous la bénédiction de Dieu en Abraham, en Isaac, et en Jacob. Car Dieu a béni un certain arbre, il en a fait un olivier, comme l’a dit l’Apôtre, cet arbre des saints Patriarches, dont la fleur a été le peuple de Dieu. Or, cet olivier a été taillé et non arraché, les branches orgueilleuses en ont été retranchées ; c’est-à-dire les blasphémateurs, les impies du peuple Juif. Il est resté des branches bonnes et utiles; puisque c’est de là que sont venus les Apôtres; et comme ces branches utiles étaient demeurées, la divine miséricorde y a greffé cet olivier sauvage des Gentils à qui l’Apôtre a dit: « Pour toi qui u n’étais qu’un olivier sauvage, tu as été inséré sur l’olivier franc, et tu as part à la séve de l’olive. Ne t’élève point contre les branches. Si tu te glorifies, ce n’est point toi qui portes la racine, mais la racine qui te porte 2 ». Tel est l’arbre unique appartenant à Abraham, à Isaac, à Jacob, et je dirai même que l’olivier sauvage qui a été greffé, tient plus d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, que les branches retranchées. Une fois rompues, ces branches ne sont plus de l’arbre, tandis que l’olivier sauvage, qui n’en était pas, en est maintenant; les unes, par leur orgueil, ont mérité d’être retranchées, tandis que l’autre par son humilité a mérité d’être inséré : les unes sont séparées de la racine, l’autre s’y tient attaché. Dès lors, quand vous entendez nommer l’Israël de Dieu, Israël qui appartient à Dieu, ne vous regardez point comme étrangers. Vous étiez, il est vrai, l’olivier sauvage, maintenant vous êtes l’olivier franc, ayant part à la sève de l’olivier. Voulez-vous voir comment l’olivier sauvage a été inséré en Abraham, en Isaac, et en Jacob, afin de ne point croire que vous n’appartenez point à cet arbre, parce que vous n’êtes point de la postérité d’Abraham selon la chair? Quand le Sauveur admira la foi de ce Centenier, qui n’appartenait point au peuple d’Israël, mais au peuple des Gentils, il s’écria: « C’est pourquoi, je vous le dis, beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident ». Voilà bien le sauvageon dans la main de celui qui va le greffer : « Beaucoup viendront de l’Orient et de l’Occident ». Nous voyons ce qu’il va greffer, mais voyons où il va le greffer: « Et ils reposeront», dit-il, « avec Abraham, Isaac
1. Gal. III, 29. — 2. Rom. XX, 17, 18.
126
et Jacob, dans le royaume des cieux ». Voilà donc ce qu’il doit greffer, et où il doit l’insérer. Que dit-il à propos des branches naturelles? « Quant aux enfants du royaume, ils seront jetés dans les ténèbres extérieures; c’est là qu’il y aura des pleurs et des grincements de dents 1». Voilà ce qui est prédit, ce qui est accompli.
8. Donc « chantez au Seigneur, parce qu’il est doux ». Et voyez ce qu’il fait pour nous. « Parce que le Seigneur a choisi Jacob, il s’est fait d’Israël un héritage 2». Louez-le, bénissez-le puisqu’il nous a fait une telle grâce. Je ne vous énumère que des bienfaits que vous ne puissiez comprendre. Il a subordonné aux anges les autres nations ; quant à Jacob, il l’a choisi pour lui, il s’est fait un héritage d’Israël. Il s’est fait de son peuple un champ qu’il cultive, qu’il ensemence lui-même. Bien qu’il ait créé toutes les nations, il a subordonné les autres aux anges, il s’est réservé celle-ci pour la posséder, la conserver; c’est ce peuple de Jacob qu’il a choisi. Est-ce à cause de son mérite ou bien par sa grâce ? Avant qu’ils fussent nés, dit l’Apôtre, Dieu avait prononcé que « l’aîné servirait le plus jeune ». Or, quel mérite pouvaient-ils avoir avant leur naissance, avant de pouvoir penser au bien ou au mal? Que Jacob ne s’élève donc point, qu’il ne se glorifie point, qu’il n’attribue rien à ses mérites; car avant tout mérite, il a été connu, prédestiné, choisi; il ne doit donc point son élection à ses mérites, mais à la grâce de Dieu qui l’a choisi et vivifié 3.
Il en est de même de toutes les nations; pour être greffé sur l’olivier franc, qu’avait mérité l’olivier sauvage, avec ses fruits amers, et sa stérilité ? C’était un arbre des forêts, et non du champ du Seigneur; et toutefois, le Seigneur par sa miséricorde l’a inséré sur l’olivier franc.
Mais il n’était pas encore inséré quand le Seigneur « se choisit Jacob, et fit d’Israël sa possession ».
9. Que dit ensuite le Prophète? « Parce que je connais moi-même combien le Seigneur est grand ». Son âme s’est élevée dans les régions supérieures, au-dessus de la chair et des créatures, et a reconnu que le Seigneur est grand. Tous ne peuvent le voir et le connaître; qu’ils bénissent ses oeuvres : « Il est doux; le Seigneur a choisi pour lui Jacob,
1. Matth. VIII, 11, 12.— 2. Ps. CXXXIV, 4.— 3. Rom., IX, 11-13.— 4. Ps. CXXXIV, 5.
il a fait d’Israël son héritage ». Bénis-le de cette grâce. Car « pour moi, j’ai connu que le Seigneur est grand ». C’est le Prophète qui nous parle ainsi ; lui qui est entré dans le sanctuaire du Seigneur, et qui a peut-être « entendu de ces choses ineffables, qu’il n’est point au pouvoir de l’homme de redire 1 »; qui a dit aux hommes ce qu’il pouvait en dire, et retenu pour lui ce qu’il y avait d’indicible. Ecoutons-le donc en ce que nous pouvons comprendre, et croyons-le dans ce qui est incompréhensible. Ecoutons cette parole facile pour tous : « Le Seigneur a choisi Jacob, il s’est fait d’Israël un héritage » ; croyons ce que nous ne pouvons comprendre, car il a connu que le Seigneur est grand ». Si nous lui disions : Expliquez-
nous sa grandeur, nous vous en supplions; ne nous répondrait-il pas : Celui dont je vois la grandeur ne serait pas grand, si je la pouvais expliquer? Qu’il en revienne donc aux ouvrages de Dieu, pour nous en parler. Qu’il ait dans sa conscience cette grandeur de Dieu, qu’il a vue, qu’il propose à notre foi, et où il ne saurait diriger nos regards ; mais qu’il nous énumère quelques-unes des oeuvres de Dieu. Si nous ne pouvons en voir, comme lui, la grandeur, que du moins sa bonté nous
apparaisse dans des oeuvres que nous puissions comprendre. « Pour moi», nous dit-il, « j’ai compris combien le Seigneur est grand, et de combien notre Dieu surpasse tous les autres dieux ». Quels dieux? « Bien qu’il y en ait», nous dit l’Apôtre, « qui soient appelés dieux dans le ciel et sur la terre, et qu’il y ait ainsi plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, il n’y a néanmoins qu’un seul Dieu, qui est le Père, d’où procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui, et un seul Seigneur Jésus-Christ par qui toutes choses ont été faites, et nous sommes par lui 2 ». Que les hommes soient donc appelés dieux ; puisqu’il est dit: « Le Seigneur s’est assis dans la synagogue des dieux »; et encore : « J’ai dit: Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut 3 », Dieu n’est-il point au-dessus des hommes? Mais est-ce beaucoup que Dieu soit élevé au-dessus des hommes ? Dieu est supérieur aux anges, puisque les anges n’ont pas créé Dieu, mais Dieu a créé les anges; et le Créateur est nécessairement supérieur à ses
1. II Cor. XIX, 4. — 2. I Cor. VIII, 5, 6. — 3. Ps. LXXXI, I, 6.
127
oeuvres. Or, le Prophète connaissant la grandeur de Dieu, et voyant sa supériorité sur toute créature, non-seulement corporelle, niais spirituelle, s’écrie qu’il est « le grand roi, sur tous les dieux ». C’est lui le Dieu souverain, qui n’a aucun Dieu au-dessus de lui-même. Qu’il nous raconte ses oeuvres, qui sont à notre portée.
10. « Le Seigneur a fait selon sa volonté, dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes 1 » Qui peut comprendre ces choses ? qui peut énumérer les oeuvres du Seigneur dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes? Et toutefois si nous ne pouvions tout comprendre, au moins devons-nous croire fermement que dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes, tout ce qu’il y a de créatures vient de Dieu : parce que c’est lui qui a tout fait dans le ciel et sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes, ainsi que nous l’avons dit. Il n’a fait par contrainte aucune de ses oeuvres, mais « il a fait tout ce qu’il lui a plu de faire ». Sa volonté seule a été la cause de toutes ses oeuvres. Voilà que tu bâtis une maison; mais si tu n’en voulais point bâtir, tu demeurerais sans abri; c’est donc la nécessité qui te force de bâtir cette maison, et non pas une volonté libre. Tu fais un vêtement; mais si tu ne le faisais, tu marcherais tout nu. C’est donc la nécessité, et non pas une volonté libre, qui t’amène à faire ce vêtement. Il en est de même quand nous plantons une vigne sur des coteaux, quand nous jetons une semence en terre ; si nous ne le faisions, nous manquerions de nourriture : tout cela est l’oeuvre de la nécessité. Dieu agit par bonté et n’a besoin d’aucune de ses oeuvres. « Il a donc fait ce qu’il a voulu ».
11. Est-il une oeuvre que nous fassions par une volonté libre? Car tout ce que nous avons énuméré est l’oeuvre de la nécessité si nous ne l’eussions fait, il nous eût fallu demeurer dans la pauvreté, dans l’indigence. Trouverons-nous quelque chose qui soit l’oeuvre de notre volonté libre ? Oui, assurément, c’est quand nous louons Dieu par amour. Car tu fais cela d’une volonté libre, quand tu aimes ce que tu loues; ce n’est point l’effet de la nécessité, mais du plaisir que tu y trouves. De là vient que les justes et les saints ont trouvé de la douceur en Dieu, même
1. Ps. CXXXIV, 8.
quand il les châtiait ; il leur plaisait même dans ce qui inspire à l’injuste de la répulsion et sous le fléau de Dieu, dans l’affliction, dans les peines, dans les plaies, dans la pauvreté, ils bénissaient Dieu ; sa conduite même sévère ne leur a point déplu. C’est là aimer gratuitement, et non par l’appât d’une récompense; car Dieu que nous aimons gratuitement sera lui-même notre suprême récompense : et tu dois l’aimer de manière à ne pas cesser de le désirer pour récompense, puisque lui seul peut te rassasier; c’est ce que Philippe désirait quand il disait : « Montrez-nous le Père et cela nous suffit 1 ». Et c’est avec raison, puisque nous le faisons par une volonté libre, et que nous devons le faire librement; puisque nous le faisons par attrait, nous le faisons avec amour : et quand même il nous châtierait, il ne doit pas nous déplaire, puisqu’il est toujours juste. C’est là ce que nous dit le Prophète en chantant ses louanges : « Seigneur, les voeux que je vous offrirai sont dans mon coeur, et les louanges que je dois vous rendre 2 ». Et ailleurs : « Je vous offrirai des sacrifices volontaires 3 ». Qu’est-ce à dire, « je vous offrirai des sacrifices volontaires ? » Je vous bénirai de bonne volonté. Car « c’est le sacrifice de louanges, dit le Seigneur, qui me glorifiera ». Si l’on te forçait d’offrir à ton Dieu un sacrifice qui lui fût agréable et selon la loi, comme l’on offrait autrefois des sacrifices qui figuraient l’avenir, tu ne saurais peut-être trouver dans tes troupeaux un taureau convenable, et parmi tes chèvres un bouc qui fût digne de l’autel du Seigneur, ni dans tes étables un bélier qui pût être offert en sacrifice; et dans ton impuissance à trouver ce que tu dois faire, tu dirais peut-être à Dieu : J’ai voulu, mais je n’ai pu. Mais en fait de louanges, oseras-tu dire: J’ai voulu, et je n’ai pu ? Vouloir, c’est une louange. Car Dieu ne demande point tes paroles, mais ton coeur. Car enfin, tu pourrais dire : Je n’ai point de langue. Qu’un homme devienne muet par quelque maladie, il n’a point de langue et n’en loue pas moins le Seigneur. Si le Seigneur avait des oreilles de chair, s’il avait besoin que la voix résonnât pour l’entendre, n’avoir plus de langue, ce serait n’avoir plus de louanges à lui offrir ; mais comme c’est le coeur qu’il cherche et le coeur qu’il regarde,
1. Jean, XXV, 8.— 2. Ps. LV, 12.— 3. Id. LIII, 8.— 4. Id. XLIX, 23.
128
il est témoin de ce qui se lasse à l’intérieur, il est juge, il t’approuve, il t’aide, il te couronne 1 ; il lui suffit de ta volonté. Si tu le peux, confesse-le de bouche pour être sauvé ; si tu ne saurais, crois dans ton coeur pour être juste. C’est ton coeur qui loue, ton coeur qui bénit, ton coeur qui offre de saintes victimes sur l’autel de ta conscience; et l’on te répond: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 2 ».
12. Dieu donc, dans sa toute-puissance, « a fait selon sa volonté toutes ses oeuvres dans le ciel et sur la terre » ; mais toi, dans ta maison, tu ne fais point ce que tu voudrais. Pour lui, u il a fait tout ce qu’il a voulu, dans « le ciel et sur la terre » ; toi, fais ce que tu voudras, même dans ton champ. Tu veux bien souvent, et tu ne saurais faire ta volonté dans ta maison. Une épouse te contredit, des enfants te contredisent, un domestique a souvent l’audace de te contredire, et tu ne fais point ce que tu voudrais. Mais, diras-tu, je fais ma volonté, et je sais châtier quiconque ose désobéir ou contredire. Tu ne fais pas même cela toutes les fois que tu le voudrais souvent tu veux châtier sans le pouvoir faire; tu menaces quelquefois, et tu es surpris par la mort avant d’avoir mis tes menaces à exécution. Et jusque dans toi-même, fais-tu ce que tu veux? Mets-tu un frein à tes passions? Admettons ce frein, empêche-t-il tes liassions de se soulever ? Tu voudrais, je le crois, ne ressentir aucun chatouillement de tes passions; et néanmoins : « La chair se soulève contre l’esprit, et l’esprit contre la chair, de manière que vous ne faites point ce que vous voulez 3». Tu me fais donc pas en toi-même ce que tu voudrais: « Mais Dieu a fait tout ce qu’il a voulu dans le ciel et sur la terre». Puisse-t-il te donner la grâce de faire en toi-même ce que tu voudras!
si lui-même ne te soutient, tu ne feras pas en toi-même ta volonté. Il ne faisait point en lui-même sa volonté non plus, celui qui disait: « La chair se soulève contre l’esprit, et l’esprit se soulève contre la chair, en sorte que vous ne faites point votre volonté » : et en gémissant sur lui-même, il ajoute: « Selon l’homme intérieur, je trouve du plaisir dans la loi de Dieu, muais je sens dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de mon esprit, et qui me tient captif sous la loi du
1. Rom. I, 10.— 2. Luc, II, 14.— 3. Gal. V, 27.
péché qui est dans mes membres 1 » ; et comme, non-seulement dans sa maison, non-seulement dans son champ, mais pas même dans sa chair et dans son esprit, il n’accomplissait sa volonté, il poussait des cris vers Dieu qui « a fait tout ce qu’il a voulu dans le ciel et sur la terre » ; qui a dit : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera e du corps de cette mort 2 ? » et à qui Dieu dans sa bonté, dans sa douceur, suggéra comme une réponse: « La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 3 ». Telle est, mes frères, la douceur qu’il faut aimer, la douceur qu’il faut louer. Comprenez que Dieu qui « a fait tout ce qu’il a voulu , dans le ciel et sur la terre », fera aussi en vous ce que vous voulez, et qu’avec son secours vous accomplirez votre volonté. Mais, tant que vous êtes impuissants, confessez votre faiblesse, et quand vous pourrez, criez vers lui; de la terre où vous êtes abattus, rendez-lui grâces; une fois debout, nie vous enorgueillissez point. C’est donc le Seigneur qui « a fait sa volonté dans le ciel, sur la terre, dans la mer et dans tous les abîmes ».
13. « Lui qui fait venir les nuées des extrémités de la terre 4 ». Nous voyons ces oeuvres du Seigneur dans ce qu’il a créé. Des extrémités de la terre , les nuées viennent au milieu, et répandent la pluie: tu ne sais d’où elles sont venues. Donc ce mot du Prophète, « des extrémités de la terre », ou du fond de la terre, ou des alentours de la terre, nous indique de quel endroit Dieu tire les nuées, mais toujours de la terre. « Il résout les tonnerres en pluie ». Sans pluie les tonnerres seraient effrayants , mais ne donneraient rien. « Dieu résout les tonnerres en pluie ». Il tonne et tu trembles; il pleut, et tu te réjouis. « Dieu donc résout les tonnerres en pluie » : celui qui t’a effrayé, te donne de la joie. « C’est lui qui tire les vents de ses trésors» : c’est-à-dire d’une cause que tu ignores : et toutefois tu dois à Dieu d’être assez pieux pour croire que le vent mie soufflerait point si celui qui l’a fait ne lui en avait donné l’ordre, si le Créateur ne l’avait produit.
14. Voilà donc ce que nous voyons dans la création, et nous en louons Dieu, maous l’ad. mirons, nous le bénissons: voyons ce qu’il fait parmi les hommes en faveur de son
1. Rom. VII, 22, 23.— 2. Id. 24.— 3. Id. 25.— 4. Ps. CXXIV, 7.
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peuple. « C’est lui qui a frappé les premiers-nés de l’Egypte 1». Tout cela est écrit de Dieu afin de te le faire aimer, et non écrit pour te le faire craindre. Mais vois que dans sa colère il fait aussi sa volonté. « Il a frappé les premiers-nés de l’Egypte, depuis l’homme jusqu’à la bête. Il a envoyé ses signes et ses prodiges au milieu de toi, ô Egypte 2 ». Vous connaissez tout cela ; vous avez lu tout ce que la puissance du Seigneur a opéré en Egypte par Moïse, pour effrayer, pour frapper, pour humilier les Egyptiens orgueilleux. « Contre Pharaon, et contre tous ses serviteurs». C’est peu de ce qui arriva en Egypte; qu’a-t-il fait pour son peuple après l’en avoir tiré ? « Il a frappé plusieurs nations », qui possédaient cette terre que Dieu voulait donner à son peuple. « Il a tué de puissants rois: Seon, roi des Amorrhéens, et Og, roi de Basan, et tous les royaumes de Chanaan 3». Tous ces faits que le Psalmiste, ne fait qu’effleurer sont racontés dans les autres livres sacrés, et le Seigneur signala sa puissance. A la vue de ses vengeances contre les impies, crains pour toi-même. Car Dieu ne les a exercées que pour te les faire éviter, te détourner de leurs voies, et t’exempter de sa colère. Considère néanmoins que la vengeance du Seigneur est sur toute chair. Ne t’imagine point qu’il ne voie point tes fautes, ou qu’il te méprise, ou qu’il dorme : vois dans tes lectures les preuves de ses bienfaits, et crains à la lecture de ses vengeances. Il est tout-puissant, et pour consoler, et pour châtier. De là vient l’utilité de ces lectures. Or, quand un homme de bien voit ce qu’a souffert un méchant, il se purifie de toute malice, de peur de tomber dans une telle épreuve, un tel châtiment. Ces lectures donc vous sont très-utiles. Qu’a fait ensuite le Seigneur ? Il a chassé les impies, « et a donné leur terre en héritage, pour être l’héritage d’Israël son serviteur 4 ».
15. Voici maintenant les transports de la louange : « Seigneur, votre nom subsistera éternellement 5» après tout ce que vous avez fait. Que vois-je en effet dans vos oeuvres? J’élève mes regards sur votre création dans le ciel, je considère cette partie la plus basse que nous habitons, et j’y vois vos bienfaits dans les nuées, dans les vents, et dans les pluies. Je considère votre peuple: vous l’avez
1. Ps. CXXXIV, 8.— 2. Id. 9.— 3. Id. 10, 11. — 4. Id. 12. — 5. Id. 17.
tiré de la maison de la servitude, vous avez fait éclater vos merveilles au milieu de ses ennemis, vous l’avez vengé de ceux qui le persécutaient, vous avez chassé les impies de leur terre, vous avez tué leurs rois et donné leur terre à votre peuple:voilà ce que j’ai vu, et, plein de vos louanges, j’ai dit: « Seigneur, votre nom subsistera éternellement».
16. Nous voyons à la lettre ce que le Prophète vient de marquer, nous le savons, nous en louons Dieu. Mais s’il y a dans tout cela des symboles, ne vous impatientez point quand je vous les explique de mon mieux. Voilà que l’on peut appliquer aux hommes ce que le Prophète a dit de Dieu qu’ « il a fait dans le ciel: et la terre tout ce qu’il a voulu ». La voûte céleste désigne les hommes spirituels, et la terre les hommes charnels: ces deux catégories forment l’Eglise de Dieu, comme le ciel et la terre, et aux spirituels appartient la prédication , comme l’obéissance aux hommes charnels. Car « les cieux aussi annoncent la gloire de Dieu, et le firmament publie l’oeuvre de ses mains 1 ».Car si la terre de Dieu ne désignait pas son peuple, l’Apôtre ne dirait point: « Vous êtes l’édifice de Dieu, vous êtes le champ qu’il cultive; comme un sage architecte, j’ai posé le fondement, mais un autre bâtit dessus 2 ». Nous sommes donc l’édifice du Seigneur, le champ du Seigneur. « Quel est l’homme», dit-il, « qui plante une vigne, et qui n’en récolte pas le fruit?
Moi j’ai planté, Apollo a arrosé, mais c’est Dieu qui donne l’accroissement 3». Doive, aussi bien que dans le ciel et sur la terre, le Seigneur a fait tout ce qu’il a voulu dans son Eglise, et dans ses prédicateurs, et dans ses peuples. C’est peu que Dieu l’ait fait dans ceux-là, « il a fait dans la mer et dans tous les abîmes, selon ses volontés ». La mer désigne tous les infidèles qui n’ont pas encore la foi; et Dieu a fait en eux selon sa volonté. Les infidèles ne sévissent que par la permission de Dieu, et quand ils sont dépravés, on ne tiré d’eux aucune vengeance que ne la permette celui qui a fait toutes les nations. Parce que la nier est la mer, et non la terre, peut-elle donc pour cela se soustraire à la puissance de Dieu? « Il a fait selon sa volonté et dans la mer et dans tous les abîmes». Quels sont les abîmes? Le secret des coeurs chez les mortels, les profondes
1. Ps. XVIII, 2.— 2. I Cor III, 9,10. — 3. Id, IX,7; III, 6.
130
pensées des hommes. Comment Dieu y agit-il selon sa volonté? « Parce que le Seigneur interroge le juste et l’impie; mais celui qui aime l’iniquité hait son âme 1 » Où le Seigneur peut-il le sonder? Il est écrit ailleurs : « C’est dans les pensées de l’impie que Dieu l’interroge 2. Le Seigneur fait donc selon sa volonté dans tous les abîmes ». Le coeur qui est bon est caché, le coeur qui est méchant nous est caché aussi, le coeur qui est bon est un abîme, comme le méchant est un abîme; mais tout cela est à découvert pour Dieu à qui
rien n’échappe. Il est la consolation du coeur qui est bon, le tourment d’un coeur pervers.
Donc « il a fait selon sa volonté dans le ciel, sur la terre, dans la mer, et dans tous les abîmes».
17. « Il fait venir les nuées des extrémités de la terre 3 ». Quelles nuées? Les prédicateurs de sa vérité: c’est à propos de ces nuées que dans sa colère contre sa vigne il a dit « Je donnerai ordre à mes nuées de ne répandre aucune pluie sur elle 4 ». C’est peu d’avoir fait venir de Jérusalem ou d’Israël ces nuées qu’il envoya prêcher son Evangile dans l’univers entier, selon ce qui est prédit de ces nuées : « Leur voix a retenti sur toute la terre, et le bruit de leurs paroles jusqu’aux confins du monde 5». Cela est peu; mais comme le Seigneur a dit lui-même: « Cet Evangile du royaume sera prêché dans tout le monde pour servir de témoignage à toutes les nations 6 », il fait venir les nuées des confins de la terre. Car à mesure que s’étendra la prédication de l’Evangile, comment les prédicateurs de cet Evangile seraient-ils des confins de la terre, si le Seigneur n’y suscitait des nuées? Or, que fait-il au sujet de ces nuages? « Il résout les tonnerres en pluie». Ses menaces se changent en miséricorde, ses tonnerres deviennent la pluie. Comment ses terreurs se changent-elles en rosée? Quand le Seigneur te menace par ses Prophètes, ou par ses Apôtres,et que tu es dans la crainte, n’est-ce pas un tonnerre qui t’effraie? Mais quand la pénitence te corrige, que tu vois en cela un acte de miséricorde, l’éclat du tonnerre se change en pluie. « C’est lui qui tire les vents de ses trésors ». Je crois que ces mêmes prédicateurs sont tout à la fois des vents et des nuées; nuées à cause de la chair, vents à
1. Ps. X, 6. — 2. Sag. I, 9. — 3. Ps. CXXXIV, 7. — 4. Isa. V, 6. — 5. Ps. XVIII, 5. — 6. Matth XXIV, 14
cause de l’esprit. On voit les nuées, on sent les vents qu’on ne voit point. Enfin, parce que nous voyons que la chair vient de la terre, le Prophète nous dit que Dieu « les fait sortir des extrémités de la terre ». Il nous avait marqué d’où le Seigneur fait venir les nuées: et quant aux vents, comme on ne sait d’où vient l’esprit de l’homme 1, il nous dit que « Dieu tire les vents de ses trésors ». Un peu d’attention, mes frères, et voyons le reste.
18. « C’est lui qui a frappé les premiers-nés de l’Egypte, depuis les hommes jusqu’aux bêtes 2 ». Que Dieu par sa miséricorde conserve nos premiers-nés, puisqu’ils nous viennent de sa faveur. C’est un pénible châtiment, c’est une plaie bien cruelle que la mort des premiers-nés. Quels sont les premiers-nés pour nous? Nos premiers-nés sont les oeuvres par lesquelles nous servons Dieu. Car nous avons pour prémices la foi; c’est par là que nous commençons. Il a été dit à l’Eglise: «Tu viendras et tu passeras outre, en commençant par la foi 3 ». Or, nul ne commence une vie sainte, sinon par la foi. C’est donc la foi qui est notre premier-né. Conservons bien la foi, et le reste Peut suivre. Ce qui fait que les hommes deviennent de plus en plus purs, qu’ils font des progrès dans la vertu, qu’ils mènent une vie plus sainte, et que l’homme intérieur se renouvelle de jour en jour, selon cette parole de l’Apôtre « Bien que l’homme extérieur s’en aille en corruption, l’homme intérieur néanmoins se renouvelle de jour en jour 4 » ; c’est la foi qui vit en nous dans sa pureté primitive; et c’est de cette foi première que l’Apôtre a dit : « Non-seulement les autres créatures, mais nous-mêmes qui avons les prémices de l’Esprit»; c’est-à-dire, nous qui donnons à Dieu les prémices de notre esprit, ou notre foi qui est comme notre premier-né; « néanmoins nous gémissons en nous-mêmes, dans l’attente de l’adoption, qui sera la délivrance de notre corps 5 ». Si donc c’est une grande faveur de Dieu que la conservation de notre foi, c’est un grand châtiment que la mort de nos premiers-nés, lorsque les hommes en viennent à perdre la foi dans les persécutions de l’Eglise. Car on n’afflige l’Eglise que pour détruire la foi, et l’Egypte signifie affliction. Quiconque dès lors afflige l’Eglise, quiconque
1. Jean, III,8. — 2. Ps. CXXXIV, 8. — 3. Cant. IV, 8, suiv. les Sept. — 4. II Cor. IV, 16. — 5. Rom. VIII, 23. 1
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jette le scandale dans l’Eglise, eût-il le nom de chrétien, celui-là perd son premier-né. Il ne sera plus qu’un infidèle, un homme vide, n’ayant que le nom et le signe; mais son premier-né est enseveli dans son coeur. C’est au point que si vous lui parlez d’une vie sainte, des espérances de la vie éternelle, de la crainte des flammes inextinguibles, il ricane en lui-même, et, s’il en a l’audace en votre présence, il vous dira d’une lèvre grimaçante : Quel est celui qui en est revenu ? Les hommes parlent comme il leur plaît. Et pourtant il est chrétien; mais comme il afflige l’Eglise, son premier-né est mort, sa foi est morte: et cela « depuis l’homme jusqu’à la bête ». Je vous dirai toute ma pensée, mes frères. Le mot d’homme signifie pour moi, dans le sens spirituel, les savants, à cause de l’âme qui est raisonnable, et qui fait l’homme proprement dit ; par la bête, j’entends les ignorants, et qui ont la foi néanmoins, autrement ils n’auraient pas de premiers-nés. Il y a des savants qui affligent l’Eglise, en faisant des schismes et des hérésies. On ne saurait dès lors trouver en eux la foi, puisqu’ils sont devenus l’Egypte, ou l’affliction pour le peuple de Dieu. Leurs Premiers-nés sont frappés de mort : ils entraînent après eux des troupes ignorantes, et telle est la bête du psaunïe. C’est donc par l’effort de leur persécution contre l’Eglise que meurt la foi chez les persécuteurs. Les premiers-nés meurent donc et chez les savants et chez les ignorants; parce que Dieu a frappé de mort les premiers-nés des Egyptiens, « depuis l’homme jusqu’à la bête».
19. « Il a envoyé des signes et des prodiges contre toi, ô Egypte, contre Pharaon, et contre tous ses serviteurs 1 ». Ce Pharaon était roi d’Egypte. Ecoutez ce nom, et voyez comment le Seigneur en agit ainsi. Dans toute nation le roi est le premier; or, l’Egypte signifie l’affliction, et Pharaon, la dispersion. L’affliction a donc pour roi la dispersion; parce que tout homme qui afflige l’Eglise ne le fait qu’en se dispersant. lis sont dispersés afin de l’affliger; car le roi ouvre la marche, elle peuple suit; la dispersion d’abord, l’affliction ensuite, Ecoutez, écoutez bien ces noms, qui sont mystérieux et pleins de sagesse. Pas un seul de ces noms qui ont servi aux vengeances du Seigneur, ne saurait s’entendre en bien.
1. Ps. CXXXIV, 9.
20. « Il a frappé plusieurs nations, il a tué des rois puissants ». Quels rois et quelles nations ? « Seon, roi des Amorrhéens 1 ». Ecoutez ces noms pleins de mystères.
Le Seigneur, est-il dit, tua Seon, roi des Amorrhéens. Il le tua sans aucun doute, et puisse-t-il le tuer dans le coeur de tous ses serviteurs, dans toutes les épreuves de l’Eglise ! Puisse sa main ne cesser de donner la mort à de tels rois et à de tels peuples ! car Seon signifie tentation des yeux, et ces Amorrhéens signifient les coeurs pleins d’amertume. Voyez maintenant si nous pouvons comprendre que les coeurs pleins d’amertume aient pour roi la tentation des yeux. La tentation des yeux n’est autre que le mensonge, qui a une couleur, mais nulle solidité. Mais comment s’étonner que les gens pleins d’amertume aient un roi, et pour roi le mensonge? Si tout d’abord il y avait dans l’Eglise du mensonge et de la dissimulation, il n’y aurait point de coeurs amers. Il y a de l’amertume parce qu’il y a de l’hypocrisie. La tentation des yeux vient tout d’abord, l’amertume ensuite; et c’est dans le démon qu’elle a marché tout d’abord. Car n’est-ce point déjà une tentation des yeux « qu’il se transforme en ange de lumière 2 ? » Que la main du Seigneur tue l’un et les autres; l’un, afin qu’il ne séduise plus; les autres, afin qu’ils se corrigent. Car ce roi est mis à mort chez tout homme qui condamne l’hypocrisie, et qui aime la vérité. La main de Dieu ne cesse de faire ces sortes de meurtres. Il le fit à la lettre contre ce prince;
il le fait d’une manière spirituelle et accomplit ce qu’il ne montrait alors qu’en figure. Il mit aussi à mort un autre roi et un autre peuple: « Et Og, roi de Basan ». Quelle impiété chez celui-ci ! Og désigne la fermeture, et Basan la confusion.
Un roi qui ferme le chemin vers Dieu est un roi méchant. Voilà ce que fait le diable, qui nous oppose toujours ses inventions, ses idoles, qui se pose lui-même comme nécessaire, au moyen de ses magiciens sacrilèges, de ses augures, de ses aruspices, de ses devins, de son culte démoniaque, et ferme le chemin qui conduit à Dieu.
De même que le Christ nous ouvre la voie qui avait été fermée, selon cette parole d’un de ceux qu’il a rachetés : « Grâce à mon Dieu, je traverserai la muraille 3 »
; de même le diable
1. Ps. CXXXIV, 10, 11. — 2. I Cor. XI, 14. — 3. Ps. XVII, 30.
132
ne cherche qu’à fermer la voie, pour nous empêcher de croire en Dieu. C’est en effet la croyance en Dieu qui nous ouvre le chemin 1. Mais si la voie nous est fermée par l’incrédulité, que reste-t-il aux incrédules, sinon la confusion, quand viendra celui qu’a repoussé leur incrédulité ? Pourquoi? Parce que la fermeture vient d’abord, et ensuite la confusion. La fermeture marche en avant comme roi, la confusion vient ensuite comme peuple. Ceux que le démon enferme afin qu’ils ne croient point au Christ, seront confondus quand le Christ apparaîtra, et leurs iniquités s’élèveront contre eux-mêmes. Alors les impies diront dans leur confusion: De quoi nous a servi notre orgueil 2? Voilà, mes frères, de grands mystères. La dispersion est le roi de l’affliction, et les peuples ne sont désunis que pour être affligés. Oui, voilà de grands mystères. La tentation des yeux, ou la fausseté, est le roi des coeurs amers; ils trompent afin de répandre leur amertume. La fermeture est le roi de la confusion; car on ferme d’abord tout chemin à la foi, et il ne reste que la confusion pour le moment où viendra celui en qui l’on n’a point voulu croire. Dieu tua aussi tous les « royaumes de Chanaan ». Ce nom de Chanaan signifie prêt à l’humiliation. Or, l’humiliation désignerait un certain bien, pourvu qu’elle fût utile; mais quand elle est dure pour l’homme humilié, elle devient une peine. S’il n’y avait une peine dans l’humiliation, l’Evangile ne dirait point : « Quiconque s’élève sera humilié 3». Un châtiment qui doit mous humilier n’est donc pas un bienfait. Chanaan dès lors est ici un orgueilleux. Tout impie, tout infidèle élève son coeur; il refuse de croire en Dieu. Mais cet orgueil est destiné à l’humiliation pour le jour du jugement : c’est alors qu’il sera humilié contre son gré. Car il y a des vases de colère, qui ne sont faits que pour la perdition 4. ici-bas qu’ils s’élèvent, qu’ils raillent, qu’ils prennent le pas sur les fidèles, décochent sur eux leurs sarcasmes , et leurs blasphèmes sur les chrétiens. Qu’ils traitent de fable ce que nous disons du jugement; cet échafaudage d’orgueil est destiné à l’humiliation. Quand viendra ce juge dont l’annonce provoque leur dérision, alors sera humilié
1. Jean, XIV, 6. — 2. Sag. V, 8. — 3. Luc, XIV, 11; XVIII, 14. — 4. Rom. IX, 22.
non pour son salut, mais pour son supplice, celui qui s’élève maintenant avec orgueil. Maintenant il n’est pas humilié; niais il est destiné à l’humiliation, c’est-à-dire destiné à la damnation, destiné à l’expiation.
21. Voilà donc tout ce que Dieu détruit; il le détruisit autrefois visiblement, quand nos pères sortirent de la terre d’Egypte; aujourd’hui il le détruit d’une manière spirituelle, et sa main ne cessera de le faire jusqu’à la fin des siècles. Et pour nous empêcher de croire que Dieu ait alors épuisé sa puissance, le Prophète ajoute : « Votre nom, Seigneur, est pour toujours » ; c’est-à-dire, voire miséricorde, votre main puissante ne cesse, dans le cours des siècles, de faire ce que vous faisiez alors en figure : « Car tout ce qui arrivait alors aux Juifs était figuratif; on l’a consigné, afin de nous en instruire, nous qui venons à la fin des temps. Seigneur, votre mémoire s’étend de génération en génération 1». Or, il y a génération et génération; il est une génération qui nous met au nombre des fidèles, en nous faisant renaître par le baptême, et une génération qui nous fait ressusciter d’entre les morts, et nous met au nombre des anges pour la vie éternelle. Mais votre mémoire, ô mon Dieu, est au-dessus de l’une et de l’autre de ces générations, parce que le Seigneur n’a point oublié de nous appeler dès aujourd’hui, et qu’il n’oubliera point alors de nous couronner. « Votre mémoire, Seigneur, passera de génération en génération ».
22. « Car le Seigneur a jugé son peuple 2». Tout cela s’est accompli dans le peuple juif. Mais a-t-il cessé d’agir, après avoir introduit son peuple dans la terre promise? Il le jugera sans doute: «Le Seigneur a jugé son peuple, et il se laissera fléchir par ses serviteurs . » Déjà il a jugé son peuple, et sans parler du jugement à venir, il a fait éclater ses jugements sur le peuple juif. Qu’est-ce à dire que ce peuple est jugé? Que les justes en sont séparés, qu’il n’y demeure que les injustes. Si je nie trompe, ou si l’on m’accuse d’erreur, parce que j’ai dit que ce peuple a déjà subi son jugement, écoutons cette parole du Seigneur: « Je suis venu dans ce monde pour juger, afin que ceux qui ne voient pas voient, et que ceux qui voient deviennent aveugles 3 ». Les orgueilleux sont devenus
1. I Cor. X, 11. — 2. Ps. CXXXIV, 14. — 3. Jean, IX, 39.
133
aveugles, et les humbles ont été éclairés.
« Le Seigneur a donc jugé son peuple ». Isaïe a parlé de ce jugement: « Et maintenant, ô toi, maison de Jacob, marchons dans la lumière du Seigneur ». C’est peu encore, qu’est-il dit ensuite? Car Dieu a abandonné son peuple, la maison d’Israël. La maison de Jacob est en effet la maison d’Israël, et dire Jacob c’est dire Israël. Vous connaissez les saintes Ecritures, et il me semble qu’il vous revient à l’esprit que Jaeob, voyant un ange qui luttait contre lui, reçut alors le nom d’Israël
2. Jacob est donc le même homme, la même personne qu’Israël; et dès lors la maison de Jacob ou la maison d’Israël, c’est une même nation, un même peuple. Et voilà que Dieu appelle l’un et rejette l’autre. Et maintenant tu ne saurais le désavouer, ô maison de Jacob, tu as tué le Christ, tu as branlé la tête devant la croix, tu as raillé celui qui y était pendu, tu as dit: « S’il est le Fils de Dieu, qu’il descende de la croix 3 ». Le Médecin a prié pour ces frénétiques:
« Mon Père, pardonnez-leur, ils ne savent ce qu’ils font ». Voilà tout ce que tu as fait. Et maintenant, crois en celui que tu as mis à mort, et bois le sang que tu as répandu. Toi donc, ô maison de Jacob, je veux t’exposer par le témoignage d’Isaïe ces paroles du Psalmiste : « Le Seigneur a jugé son peuple, et il se laissera fléchir par ses serviteurs ». Il faut comprendre que Dieu a jugé son peuple, lorsque dans ce même peuple il a séparé les bons des méchants, les fidèles des infidèles, les Apôtres des Juifs menteurs. Voilà, comme j’avais commencé à vous le dire, ce que le Seigneur nous annonçait par son Prophète : « Après ces malheurs que tu as endurés, ô maison de Jacob, venez, marchons à la lumière du Seigneur». Pourquoi, vous dis-je, « venez et « marchons à la lumière du Seigneur ? »
De peur qu’en demeurant dans le judaïsme, vous n’arriviez pas au Christ. Pourquoi en effet? Le Christ n’a-t-il pas été toujours prophétisé dans ce même peuple? Il est vrai; mais maintenant il a délaissé son peuple, qui est la maison d’Israël. Viens donc, ô maison de Jacob, puisque le Seigneur a délaissé son peuple qui est la maison de Jacob; viens, ô maison d’Israël, puisque le Seigneur a délaissé son peuple la maison d’Israël. Pourquoi celle-ci
1. Isa, II, 5, 6. — 2. Gen. XXXII, 28. — 3. Matth. XXVII, 39-13. — 4. Luc, XXIII, 34, 35.
vient-elle et l’autre est-elle délaissée, sinon parce que tel est le jugement du Seigneur « Que ceux qui ne voient point verront, et que ceux qui voient seront aveugles 1? » Et le Seigneur l’a exercé sur son peuple. Il a donc fait la séparation; mais n’y trouvera-t-il personne à rétablir dans son royaume? Assurément il trouvera quelqu’un. « Mais il se laissera fléchir par ses serviteurs. Il n’a point repoussé », dit l’Apôtre, « ce peuple qu’il s’était choisi 2». Et quelle preuve en donne-t-il? « Car, moi aussi, je suis Israélite ».
Donc le Seigneur a jugé son peuple, « en séparant les bons des méchants » ; c’est-à-dire « en se laissant fléchir par ses serviteurs ». Par qui? Par les Gentils. Combien de Gentils sont venus à lui par la foi ! Combien de campagnes, combien de déserts viennent à lui maintenant ! Ils viennent de là en troupes sans nombre, ils veulent croire et nous leur disons: Que voulez-vous? Connaître la gloire de Dieu. Croyez, mes frères, que cette réponse dans les campagnes nous jette dans l’admiration et dans la joie. Ils viennent je ne sais d’où, stimulés par je ne sais qui. Que dis-je, je ne sais par qui? Je le sais bien au contraire; puisque « personne», dit le Seigneur, « ne vient à moi, si mon Père ne l’attire 3 ». Ils viennent à l’Eglise, et des forêts, et du désert, et des montagnes les plus éloignées et les plus abruptes, et tous ou presque tous nous tiennent le même langage, én sorte que nous reconnaissons que c’est Dieu qui les instruit. Ainsi s’accomplit celle parole prophétique : «Ils seront tous instruits par Dieu 4». Nous leur demandons: Que désirez-vous? Et ils nous répondent : Voir la gloire de Dieu. « Car tous ont péché, et tous ont besoin de la gloire du Seigneur 5». Ils croient, ils sont consacrés à Dieu, ils veulent qu’on leur donne un clergé. N’est-ce point ainsi que s’accomplit cette parole : « II se laissera fléchir par ses serviteurs? »
23. Après avoir ainsi tout disposé dans un ordre sacré, l’Esprit de Dieu jette aux idoles des nations que méprisent leurs adorateurs, cette suprême ironie : « Les idoles des nations ne sont que de l’or et de l’argent ». Lorsque Dieu fait ainsi sa volonté dans le ciel et sur la terre, quand il a jugé son peuple, et s’est laissé fléchir par les supplications
1. Jean, IX, 39.— 2. Rom. XI, I, 2.— 3. Jean, VI, 1, 2. — 4. Isa. LIV, 13; Jean, VI, 45. — 5. Rom. III, 23.
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de ses serviteurs, que peut-on dire d’une idole, sinon qu’elle est méprisable et non adorable? Pour nous porter à couvrir d’un souverain mépris toutes ces idoles des nations, peut-être croirons-nous que le Prophète aurait dû dire : Les idoles des nations sont du bois et de la terre, du gypse? Je ne parle point ainsi, nous dit le Prophète, ces matières sont trop viles; mais je désigne ce qui est pour les hommes un objet d’amour, ce qu’ils regardent comme précieux, et je dis: « Les idoles des nations sont de l’or et de l’argent 1». C’est bien de l’or, c’est bien de l’argent. Mais parce qu’il y a du brillant dans l’argent, du brillant dans l’or, ont-ils vraiment des yeux pour voir? Comme c’est de l’or, comme c’est de l’argent, cela peut être utile à un avare, mais non à l’homme religieux, ou plutôt cela n’est pas utile même à l’avare, seulement à l’homme qui sait s’en servir, qui sait le donner pour acquérir le trésor du ciel; mais enfin, puisque l’or et l’argent sont inanimés, pourquoi donc, ô hommes, en faire des dieux? Ne voyez-vous pas que ces dieux que vous fabriquez ne voient point? « Ils ont des yeux et ne verront pas; ils ont des oreilles, et n’entendront pas; ils ont des narines, et ne sentiront pas; ils ont une bouche, et ne parleront point; ils ont des mains, et n’en feront rien; ils ont des pieds, et ne marcheront point 2 ». Un artisan peut faire tout cela, un argentier, un orfèvre a pu faire des yeux, des oreilles, des narines, une bouche, des mains et des pieds ; mais ce qu’il n’a pu donner, c’est la lumière aux yeux, ni l’ouïe aux oreilles, ni la voix à la bouche, ni l’odorat aux narines, ni la marche aux pieds.
24. O homme, tu ris de ton ouvrage, situ connais celui qui t’a fait, Mais qu’est-il dit de ceux qui ne le connaissent pas? « Que tous ceux qui les font leur deviennent semblables, et tous ceux qui y mettent leur confiance 3». On croirait, mes frères, qu’il se forme dans ces hommes une certaine ressemblance avec les idoles, non point dans leur chair, sans doute, mais dans l’homme intérieur. Car ils ont des oreilles et n’entendent point, car c’est pour eux que Dieu crie: « Que celui-là entende, qui a des oreilles pour entendre 4 . Ils ont des yeux et ne voient point » ; car ils ont assurément les yeux du corps, mais non les yeux de la foi.
1. Ps. CXXXIV, 15.— 2. Id. 16, 17.— 3. Id. 18.— 4. Matth. XI, 15.
Enfin on voit celte prophétie accomplie dans toute la terre.
Voyez en effet ce qu’a dit le Prophète; il n’y a rien d’allégorique, rien de figuratif. Ecoutez une prophétie dans le sens propre, très-simple et très-clair, et voyez comme elle s’est accomplie. « Le Seigneur », dit le Prophète, « a prévalu contre eux 1»
; ainsi dit Sophonias. C’est contre ceux qui lui résistaient, qui s’obstinaient, qui égorgeaient les fidèles, et faisaient des martyrs sans le savoir, que « le Seigneur a prévalu ».
Et comment a-t-il prévalu? C’est dans son Eglise que nous voyons à quel point il a prévalu contre eux. Ils voulaient faire disparaître les chrétiens peu nombreux, les tuer ; ils ont répandu leur sang, et le sang de ces hommes égorgés a produit une telle moisson de chrétiens, que les martyrs sont devenus supérieurs à leurs bourreaux. Ils ont d’abord tué les chrétiens pour soutenir leurs idoles, et ces idoles, ils cherchent maintenant un lieu pour les abriter. Le Seigneur n’a-t-il donc point prévalu contre eux ? Vois si Dieu ne fait point ce qui vient après cette parole : « Le Seigneur a prévalu contre eux? » Qu’a-t-il fait selon le Prophète? « Il a exterminé tous les dieux des nations de la terre; chacun l’adorera dans les lieux où il se trouve, toutes les îles des nations l’adoreront 2 ». Qu’est-ce que tout cela, mes frères? Cela n’est-il pas prédit ? Cela n’est-il pas accompli? Nos yeux ne le voient-ils pas comme ils le lisent? Quant à ceux qui sont demeurés dans l’idolâtrie, ils ont des yeux pour ne point voir, des oreilles pour ne pas entendre. Ils ne sentent point cette odeur dont l’Apôtre a dit: « Nous sommes en tout lieu la bonne odeur du Christ 3 ». Que leur sert d’avoir des narines, et de ne point sentir l’odeur du Christ, odeur si suave? C’est bien en eux que s’accomplit, et pour eux qu’est dite cette parole : «Que tous ceux qui les font leur deviennent semblables, et u tous ceux qui y mettent leur confiance ».
25. Mais chaque jour les miracles de Notre-Seigneur Jésus-Christ leur font embrasser la foi; chaque jour s’ouvrent les yeux des aveugles et les oreilles des sourds ; chaque jour revient l’odorat à ceux qui n’en avaient point, la langue des muets se délie, les mamns des paralytiques reprennent le mouvement, les pieds des boiteux se redressent, et de ces pierres sortent les enfants d’Abraham, à qui
1. Sophon. II, 11. — 2. Ibid. — 3. II Cor. II, 15.
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l’on dit maintenant: « Bénissez le Seigneur, maison de Jacob », vous tous qui êtes les enfants d’Abraham. Bien que les enfants d’Abraham soient venus de la pierre 1, il est évident qu’ils sont plutôt la maison d’Israël, qu’ils appartiennent à la maison d’Israël, puisqu’ils sont la postérité d’Abraham, non point selon la chair, mais selon la foi. « Maison d’Israël, bénissez le Seigneur». Mais prenons l’expression à la lettre en l’appliquant au peuple d’Israël; c’est de là que vinrent les Apôtres qui embrassèrent la foi, avec des milliers de circoncis. « Maison d’Israël, bénissez le Seigneur; maison d’Aaron, bénissez le Seigneur; maison de Lévi, bénissez le Seigneur 2 ». Peuples, bénissez le Seigneur, c’est-à-dire, en général, « maison d’Israël » : bénissez-le, vous qui êtes les chefs, c’est-à-dire « maison d’Aaron » ; bénissez-le, vous qui êtes ses ministres, c’est-à-dire « maison de Lévi ». Qu’est-il dit des autres nations ? « Bénissez le Seigneur, vous tous qui craignez le Seigneur ».
26. Chantons donc tous d’une voix unanime les paroles suivantes : « Bénissez le
1. Matth. III, 9. — 2. Ps. CXXXIV, 20.
Seigneur en Sion, lui qui demeure en Jérusalem 1». Donc Sion est dans Jérusalem. Sion signifie regard, et Jérusalem vision de la paix. Dans quelle Jérusalem dois-tu habiter ? Dans celle qui est tombée ? Non, mais dans celle qui est notre mère, qui vient du ciel et dont il est dit : « Celle qui était délaissée a plus d’enfants que celle qui a un époux 2 ». Maintenant donc le Seigneur est en Sion, puisque nous sommes en sentinelle jusqu’à ce qu’il vienne. Dès maintenant toutefois nous sommes en Sion, tant que nous vivons d’espérance. Une lois notre course achevée, nous habiterons cette cité qui ne sera jamais en ruine, puisque le Seigneur habite en elle et s’en est constitué le gardien; c’est l’éternelle Jérusalem, la vision de la paix; de cette paix, mes frères, que nulle bouche ne saurait assez louer, de cette paix où nous n’aurons aucun ennemi ni dans l’Eglise, ni au dehors de l’Eglise ni dans notre chair, ni dans notre pensée. La mort sera absorbée dans sa victoire 3, et, devenus citoyens de Jérusalem, de la cité de Dieu, nous verrons Dieu dans la joie d’une paix éternelle.
1. Ps. CXXXIV, 21.— 2. Isa, LIV, 1 ; Galat., IV, 26,27.— 3. I Cor. XV, 51.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXV.
LES DIVINES MISÉRICORDES.
Dieu exerce envers ceux qu’il a délivrés une miséricorde éternelle, non qu’il reste quelque misère dont il les délivre continuellement, mais la félicité, dont il les a mis en possession, sera sans fin. Bénissons le Seigneur sans attendre de lui rien de temporel, puisque les bienfaits de sa miséricorde sont sans fin. Ces dieux et ces seigneurs que surpasse le véritable Dieu sont les hommes à qui la parole de Dieu a été adressée, et les démons qui sont les dieux des nations. Les anges ne sont point appelés dieux, afin de nous détourner de leur rendre un culte. — Parmi les oeuvres de Dieu, ce qui appartient à sa miséricorde, c’est notre délivrance ; les autres oeuvres de la création appartiennent à sa bonté. Seul il fait les oeuvres merveilleuses, comme les astres et les cieux, avec intelligence, c’est-à-dire avec son Verbe. Il affermit la terre au-dessus des eaux qui l’environnent. Ces cieux avec l’intelligence peuvent désigner les saints qui s’élèvent bien haut par la spiritualité, les astres marqueraient les différents dons chez les saints, et la terre, la foi solide. Il a détruit Pharaon, ou nos péchés, en nous faisant traverser ta mer Rouge du baptême ; pour nous encore il renverse les puissances diaboliques, Seon, roi des Amorrhéens, ou la tentation et le murmure; Og, roi de Basan, ou la confusion des damnés ; il nous introduit dans l’héritage du Christ, qui nous donne sa chair comme une nourriture.
1. « Rendez grâces au Seigneur , parce qu’il est bon, parce que sa miséricorde est éternelle 1». Ce psaume est une hymne de louanges, et un même refrain termine chaque
verset. Quoique l’on accumule tous les motifs de bénédictions, c’est toujours la miséricorde de Dieu qui est relevée particulièrement, et à laquelle a voulu rendre un solennel hommage en terminant chaque verset, celui qui a
1. Ps. CXXXV, 1.
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été l’organe de l’Esprit-Saint, dans la composition du psaume. Or, il me souvient que dans le psaume cent quinzième,, qui commence comme celui-ci, comme l’exemplaire que j’avais sous les veux ne porte pas que sa miséricorde est éternelle, mais qu’elle est dans les siècles, j’ai demandé ce qu’il nous fallait entendre de préférence. Le grec pprte en effet eis ton aiona, que l’on peut traduire par dans le siècle, ou par éternellement. Mais il serait long de répéter ici ce que je vous ai dit alors selon mon pouvoir. Dans ce psaume, au contraire, au lieu de porter dans le siècle, comme beaucoup d’autres, mon manuscrit porte, sa miséricorde est dans l’éternité. Sans doute après le jugement que Dieu exercera à la fin des siècles suries vivants et sur les morts, qui mettra les justes en possession de la vie éternelle et assignera la flamme éternelle aux méchants, il n’y aura plus personne à qui Dieu fasse: miséricorde; et néanmoins on peut comprendre comme éternelle celte miséricorde que Dieu fait à ses saints et à ses fidèles: non point qu’ils soient ta proie d’une misère éternelle, et qu’ils aient éternellement besoin de miséricorde, mais parce que la félicité que Dieu dans sa miséricorde départit aux malheureux, afin de mettre un terme à leur misère,et commencer ainsi leur bonheur, sera sans fin; et dès lors sa miséricorde sera éternelle. Qu’en nous la justice vienne succéder à l’iniquité, la santé à la maladie, le bonheur à la misère, la vie à la mon, l’immortalité à la mortalité, c’est là un effet de sa miséricorde. Or, comme l’état où nous devons arriver sera éternel, sa miséricorde sera donc éternelle aussi. Dès lors, « confessez au Seigneur», c’est-à-dire, louez le Seigneur en confessant « qu’il est bon ». Et de cette confession n’attendez rien de temporel ; car « sa miséricorde est éternelle », c’est-à-dire que le bienfait qu’il vous accordera dans sa miséricorde sera sans fin. Quant à cette bonté dont parle notre psaume: Quoniam bonus, on lit agathos dans le grec, au lieu que dans le psaume cent quinzième, ce qui est exprimé par bonus, l’est en grec par Xrestos. C’est pourquoi quelques-uns l’ont traduit, parce qu’il est doux. Toutefois agathos ne veut pas dire une bonté quelconque, mais la bonté par excellence.
2. Le Psalmiste continue: « Confessez au Dieu des dieux que sa miséricorde est éternelle. Confessez au Seigneur des seigneurs que sa miséricorde est éternelle 1 ». Quels
sont ces dieux et ces seigneurs, qui ont pour Dieu et pour Seigneur celui qui est le vrai
Dieu, voilà ce qu’il convient de rechercher. L’Ecriture nous montre dans un autre psaume
que des hommes sont appelés dieux, ainsi: « Dieu s’est assis dans l’assemblée des dieux, et du milieu il juge les dieux » ; et un peu après: « J’ai dit : Vous êtes des dieux, vous êtes tous les fils du Très-Haut, et toutefois vous mourrez de même que les hommes, vous tomberez comme un des princes 2 » .Tel est,le passage que le Seigneur nous cite dans l’Evangile quand il dit : « N’est-il pas écrit dans votre loi: J’ai dit, vous êtes des dieux? Si elle a nommé dieux ceux à qui la parole du Seigneur fut adressée, et l’Ecriture ne saurait être vaine, comment moi que le Père a sanctifié, et envoyé au monde, m’accusez-vous de blasphème, parce que j ‘ai dit : Je suis le Fils de Dieu 3? » Si donc ils sont appelés des dieux, ce n’est point que tous soient bons, c’est que la parole de Dieu leur a été adressée. S’ils étaient ainsi nommés à cause de leur bonté, Dieu ne les jugerait pas ainsi. Car aussitôt qu’il a dit : « Dieu a pris séance dans l’assemblée des dieux », le Psalmiste ne dit point : Du milieu d’eux il discerne les hommes des dieux, comme pour assigner une différence entre Dieu et l’ homme; mais il dit : « Au milieu il juge les dieux ». Puis il ajoute : « Jusques à quand vos jugements seront-ils injustes 4 ? » et le reste: ce qui évidemment, ne s’adresse pas à tous, mais à quelques-uns, puisqu’il ne parle que d’après son discernement; et pourtant c’est au milieu des dieux qu’il fait ce discernement.
3. Mais, dira-t-on, si l’on appelle dieux ces hommes à qui la parole de Dieu a été adressée, faut-il appeler de ce même nom les anges, puisque l’égalité avec les anges est la plus grande récompense que l’on ait promise aux justes et aux saints? Je ne sais pas si dans toutes les Ecritures on pourrait trouver ou du moins trouver facilement un passage qui nomme clairement dieux les anges; mais quand il est dit du Seigneur Dieu, qu’il est «terrible sur tous les autres dieux 5», le Psalmiste semble vouloir justifier cette expression
1. Ps. CXXXV, 2, 3. — 2. Id. LXXXI, 1, 6, 7.— 3. Jean, X, 31-36.— 4. Ps. LXXXI, 12.— 5. Id. XCV, 4.
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en ajoutant : « C’est que les dieux des nations sont des démons ». C’est à propos de ces dieux que le Psalmiste a dit que Dieu est terrible dans ses saints, dont il a fait des dieux, et qui doivent effrayer les démons. C’est en effet ce qu’on lit ensuite: « Quant au Seigneur, il a fait les cieux ». Ils ne sont donc point appelés des dieux, sans aucune addition ; mais les dieux des nations : toutefois le Prophète a dit plus haut: « Il est terrible par-dessus tous les dieux », et non par-dessus tous les dieux des nations, bien qu’il l’ait voulu faire entendre, en, disant aussitôt : « Car tous les dieux des nations ». On dit, il est vrai, que l’hébreu ne l’exprime point ainsi, mais qu’il est dit : « Les dieux des nations sont des simulacres ». En ce cas, mieux vaut en croire les Septante, qui ont traduit avec l’assistance de ce même Esprit qui avait dit d’abord ce qui est dans le texte hébreu. C’est en effet sous l’action du même Esprit-Saint qu’il a fallu traduire ainsi cette parole : « Les dieux des nations sont des démons », afin de nous faire mieux comprendre ce qui est dans l’hébreu : « Les dieux des nations sont des simulacres», et de nous montrer qu’il n’y a dans les idoles rien que des démons. Le simulacre, en effet, qui s’appelle en grec, idole, et dont le nom a passé dans le latin, a des yeux, mais ne voit point, et tout ce qu’énumère le psaume au sujet de ces idoles privées, de tout sens ; d’où vient, qu’on ne saurait les effrayer, puisque l’effroi n’est que pour les êtres sensibles. Comment donc est-il dit à propos du Seigneur: « Il est terrible sur tous les autres dieux, car les dieux des nations sont des idoles » ; si ce n’est que, par idoles, il faut comprendre les démons que l’on peut effrayer? De là cette parole de saint Paul : « Nous savons que l’idole n’est rien 1» : restreignant l’idole à la matière qui est privée de sens. Et comme on aurait pu se persuader que nulle nature vivante et sensible ne fait ses délices des sacrifices des païens, l’Apôtre ajoute : «Mais les sacrifices des païens sont offerts aux démons et non à Dieu. Or, je ne veux point que vous ayez part aux sacrifices des démons ». Si donc nul endroit des saintes Ecritures ne nous prouve que les anges ont été appelés des dieux, la raison qui m’en vient présentement à l’esprit, c’est afin que
1. I Cor. VIII, 4. — 2. Id. X, 20.
ce nom ne puisse porter les hommes à rendre aux anges te culte souverain, qu’on nomme en grec liturgie ou latrie. Aussi eux-mêmes ont-ils soin d’en détourner les hommes, puisque cet honneur n’est dû qu’à celui qui est leur Dieu et le Dieu des hommes. Le nom d’anges, en latin messagers, leur convient donc beaucoup mieux, ce nom qui a plus d’analogie à leur emploi qu’à leur nature, et nous fait comprendre qu’ils dirigent notre culte vers le Dieu dont ils sont les ambassadeurs. Ainsi l’Apôtre a tranché en, quelques mots la question qui nous occupe, quand il a dit : « S’il est en effet des êtres appelés dieux dans le ciel et sur la terre, de manière à constituer plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, pour nous néanmoins il n’est qu’un seul Dieu, Père d’où procèdent toutes choses, qui nous a faits pour lui, et un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui tout a été fait, et nous sommes par lui 1».
4. Confessons donc au Dieu des dieux, et au Seigneur des seigneurs, que sa miséricorde est éternelle; « à lui seul qui fait les grands miracles 2». De même que tout verset se clôt par ces mots : « Parce que sa miséricorde est éternelle », de même à la tête de chacun, bien qu’on ne l’ait point mis, il faut sous-entendre: «Confessez au Seigneur»; ce que le texte grec nous fait voir clairement, Le latin nous le montrerait également si nos traducteurs avaient pu rendre la même expression. Ils l’auraient fait dans ce verset, en disant : « A celui qui fait des miracles 3». Car si nous disons : « Celui qui fait des miracles », on lit dans le grec : « A celui qui fait des miracles» ; ce qui nous force à sous-entendre : « Confessez ». S’ils ajoutaient seulement le pronom et nous disaient : « A celui qui fait des miracles », ou « qui a fait», ou qui a « affermi » , on comprendrait facilement qu’il faut sous-entendre : « Confessez ». Mais le texte est devenu tellement obscur que celui qui ne saurait examiner le texte grec, ou qui néglige de te faire, est porté à penser, qu’il y a dans le texte : « Qui a fait les cieux, qui a affermi la terre, qui a fait les grands flambeaux, parce que sa miséricorde est éternelle » ; en ce sens que Dieu aurait fait ces oeuvres précisément par un effet de cette éternelle miséricorde, tandis qu’il n’y a pour appartenir à sa miséricorde que ceux qu’il
1. I Cor. VIII, 4-6 . — 2. Ps. CXXXV, 4 . — 3. To poiesanti.
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délivre de la misère; et que la création du ciel, de la terre, et des astres 1, loin d’être une oeuvre de miséricorde, est une oeuvre de bonté pour celui dont toutes les créatures sont excellentes. Créer, en effet, c’était donner la vie à toutes choses; mais l’oeuvre de sa miséricorde est de nous purifier de nos péchés, et de nous délivrer d’une misère éternelle. C’est donc à nous que s’adresse le Psalmiste quand il dit: « Confessez au Dieu des dieux, confessez au Seigneur des seigneurs ». Confessez « à celui qui seul fait de grandes merveilles »; confessez « à celui qui a fait le ciel par son intelligence »; confessez « à celui qui a affermi la terre sur les eaux » ; confessez « à celui qui seul fait les grands flambeaux » ; et à la fin de chaque verset, il nous dit pourquoi nous devons le confesser, « c’est que sa miséricorde est éternelle ».
5. Mais pourquoi dire qu’ « il a fait seul de grandes merveilles ? » Est-ce parce qu’il a fait de nombreux prodiges par le moyen des hommes et des anges? Il y a certaines merveilles que Dieu fait lui seul, et que nous énumère le Psalmiste en disant: « Qui a fait le ciel par son intelligence, qui a affermi la terre sur les eaux, qui a fait seul de grands corps de lumière 2». Le Psalmiste a mis ici le mot seul, parce que Dieu a fait les autres oeuvres par l’intermédiaire des hommes. Après avoir dit que Dieu a fait seul les grands corps de lumière, il nous les énumère en disant : « Le soleil pour présider au jour, la lune et les étoiles pour présider à la nuit». Ensuite il commence l’énumération des oeuvres que Dieu a faites par les anges, ou par les hommes. « Il a frappé l’Egypte avec ses premiers-nés 3 », et le reste. Dieu donc a fait toutes les créatures, non par l’intermédiaire d’une autre créature ; mais lui seul. Le Prophète rapporte seulement ici quelques-unes des créatures les plus excellentes, les cieux spirituels, la terre visible, pour nous faire juger du reste. Or, comme il y a aussi des cieux visibles, après avoir spécifié les flambeaux, il nous avertit de regarder comme l’oeuvre de Dieu tout ce qu’il y a de corporel dans le ciel.
6. Toutefois cette expression : « Il a fait les cieux dans la raison », ou comme d’autres ont traduit, «dans l’intelligence », a fait
1. Ps. CXXXV, 5. — 2. Id. 3-7. — 3. Id. 8-10.
demander si le Prophète voulait dire que Dieu a fait les cieux intelligibles, ou s’il les a faits dans sa raison ou son intelligence, c’est-à-dire dans sa sagesse, ainsi qu’il est dit ailleurs : « Vous avez tout fait dans votre sagesse 1», nous insinuant que c’est par le Verbe, son fils unique. Mais s’il en est ainsi, s’il nous faut comprendre que Dieu a tout fait dans son intelligence, pourquoi le Prophète ne parle-t-il ainsi que du ciel, taudis que Dieu a tout fait dans sa sagesse? Ou bien le Prophète ne voulait-il l’exprimer ici seulement, que pour nous faire comprendre qu’il est sous-entendu ailleurs; en sorte que le sens serait : « Il a fait les cieux avec intelligence, il a affermi la terre sur les eaux », en sous-entendant aussi, «avec intelligence». « Lui qui a fait seul les grands corps de lumière, le soleil pour présider au jour, la lune et les étoiles pour présider à la nuit » ; encore « avec intelligence », Mais alors pourquoi dire seul, si c’est avec la raison ou l’intelligence, c’est-à-dire dans la sagesse qui est le Verbe unique? Ne serait-ce point parce que la Trinité, au lieu d’être trois dieux, n’est qu’un seul Dieu, et qu’alors, dire que Dieu a fait seul toutes ces choses, signifierait que Dieu les a faites sans le secours d’aucune créature?
7. Mais que signifie : « Il a affermi la terre sur les eaux? » Voilà qui est obscur; car la terre a plus de poids que l’eau, en sorte que l’on peut croire qu’au lieu d’être portée par les eaux, c’est elle au contraire qui les porte. Mais, sans vouloir minutieusement défendre nos Saintes Ecritures contre ceux qui s’imaginent avoir trouvé sur ce point des raisons péremptoires, quoi qu’il en soit, nous avons toujours sous la main ce sens facile à comprendre, que la terre habitée par les hommes, qui contient les animaux terrestres, et que l’Ecriture appelle aussi l’aride, ainsi qu’il est écrit : « Que l’aride paraisse, et Dieu appela l’aride du nom de terre 2 », que cette terre est fondée sur les eaux, en ce sens qu’elle domine les eaux qui lui forment une ceinture . Quand on dit, en effet, d’une ville maritime, qu’elle est bâtie sur la mer, on n’entend point dire par là qu’elle est sur la mer comme la voûte d’un pont est au-dessus des eaux, ou comme le vaisseau qui court sur les flots ; mais on dit qu’elle est sur la mer,
1. Ps. CIII, 24. — 2. Gen. I, 9, 10.
139
parce qu’elle domine la mer qui est moins élevée. C’est ainsi qu’il est dit que Pharaon s’élança « sur les eaux 1 » ; tel est le texte grec traduit par les latins, « vers les eaux » ; ainsi encore il est dit que le Seigneur « était assis sur le puits 2», parce que l’un et l’autre dominaient le puits et le fleuve, l’un près du fleuve, l’autre près du puits.
8. Si cette expression du Prophète : « Dieu fit les cieux par son intelligence », peut avoir un sens qui nous regarde plus spécialement, comme si les cieux étaient les saints de Dieu, parvenus à cette spiritualité qui n’est plus seulement la foi aux choses divines, mais l’intelligence même; ceux qui ne peuvent s’élever jusque-là, et qui s’en tiennent lune foi très-ferme, auraient pour symbole cette terre qui est inférieure aux cieux. Et comme ils demeurent inébranlables dans cette foi qu’ils ont reçue au baptême, il est dit : « Il a affermi la terre sur les eaux». De même il est écrit qu’en Jésus-Christ Notre-Seigneur sont cachés tous les trésors de la sagesse et de la science
3. Or, qu’il y ait une différence entre la sagesse et la science, nous en avons d’autres preuves dans les saintes Ecritures, et surtout dans les saintes paroles de Job, qui nous définit en quelque sorte l’une et l’autre: voici en effet ces paroles : « Il dit à l’homme : La sagesse consiste dans la piété, et la science à s’abstenir du mal 4 ». Nous sommes autorisés, dès lors, à faire consister la sagesse dans la connaissance et dans l’amour de celui qui subsiste toujours, qui est toujours immuable, c’est-à-dire Dieu, Cette piété, en effet, en laquelle consiste la sagesse, se nomme en grec Theosebeia, que l’on pourrait traduire en latin par culte de Dieu. Et cette science qui consiste à s’abstenir du mal 5, qu’est-ce autre chose que vivre avec précaution et prudence, au milieu d’une nation dépravée et corrompue, et comme dans les ténèbres de ce monde, afin que tout fidèle, s’abstenant de l’iniquité, ne soit point confondu dans les ténèbres, mais qu’il s’en éloigne par sa propre lumière ? Saint Paul, afin de faire ressortir quelque part l’harmonie qui se trouve entre les différents dons que Dieu fait aux hommes, met ceux-ci en avant: « L’un reçoit de l’Esprit-Saint le discours de la sagesse »; c’est là, je crois, « Le soleil pour présider au jour :
1. Exod. VIII, 15.— 2. Jean, IV, 6.— 3. Colos, II, 3.— 4. Job, XXVIII, 28 .— 5. Philipp. II, 15.
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« l’autre, du même Esprit, le discours de la science», ce qui marque la lune. Les étoiles
aussi pourraient être désignées dans ces paroles: « Un autre reçoit le don de foi, par le même Esprit, un autre reçoit le don de guérir les malades, un autre le don des miracles, un autre le don de prophétie, un autre le don de parler diverses langues, un autre le don de les interpréter, un autre le discernement des esprits 1 ». Il n’y a en effet aucun de ces dons qui ne soit nécessaire, dans cette nuit du monde; une fois qu’elle sera écoulée, ils ne seront d’aucune utilité ; de là vient l’expression « pour éclairer la nuit ». Le texte porte in potestatem, et dit « au pouvoir de la nuit », ou « du jour », c’est-à-dire la puissance d’éclairer le jour ou la nuit ; ce qui convient parfaitement aux dons spirituels, puisque Dieu a donné le pouvoir de devenir enfants de Dieu 2. « Il a frappé l’Egypte avec ses premiers-nés»; il a frappé le monde avec tout ce qui paraît éclatant dans le monde.
9. « Il a tiré Israël du milieu de I’Egypte ». Il a tiré du milieu des méchants ses saints et ses fidèles. « Avec une main puissante, et un bras élevé 3 ». Quel bras plus puissant et plus élevé que celui dont il est dit: « A qui le bras du Seigneur a-t-il été montré 4 ? Lui qui a séparé la mer Rouge en deux parts ». Il fait encore aujourd’hui cette division, puisque le même baptême donne aux uns la vie, aux autres la mort. « Il a conduit Israël par le milieu de cette mer». Il conduit aussi à travers le bain de la régénération son peuple renouvelé. « Il a renversé Pharaon et toute sa puissance dans la mer Rouge ». Par le baptême, il donne la mort au péché de ses serviteurs, et à toutes ses traces. « Il a conduit son peuple par le désert ». Il nous fait aussi traverser le désert et les aridités de cette vie, de peur que nous n’y périssions, « Il a frappé de grands rois et mis à mort des rois puissants ». Il frappe, il met à mort par nous les puissances diaboliques, les esprits de malice. « Seon, roi des Amorrhéens »; c’est-à-dire, ce germe inutile, ce foyer de tentation, que signifie Seon, le roi des Amorrhéens ou de l’amertume « Et Og, roi de Basan ». Og, ou celui qui amasse, roi de Basan ou de la confusion. Que peut amasser le diable, sinon la
1. I Cor. XII, 8-l0. — 2. Jean, I, 12. — 3. Ps. CXXXV, 11-12. — 4. Isa. LIII, 1.
140
confusion? « Il a donné leur terre en héritage, en héritage à Israël son serviteur ». Ceux que le démon possédait, Dieu les donne en héritage à la race d’Abraham qui est le Christ. « Il s’est souvenu de nous dans notre humiliation, et nous a rachetés de nos ennemis 1 », par le sang de son Fils unique. « Il donne la nourriture à toute chair » ; c’est-à-dire à tout le genre humain, non-seulement aux Israélites, mais encore aux Gentils ; et c’est de cet aliment qu’il est dit : « Ma chair est vraiment une nourriture 2. Confessez au Dieu du ciel que sa miséricorde est éternelle. Confessez au Seigneur des seigneurs que sa miséricorde est éternelle 2». Cette
expression, « ami Dieu du ciel », me paraît en
1. Ps. CXXXV, 13-24—24. — 2. Jean, VI, 56. — 3. Ps. CXXXV, 26.
d’autres termes la répétition de cette autre, « au Dieu des dieux », car le Prophète ajoute ici précisément ce que déjà il avait ajouté plus haut: «Confessez au Seigneur des seigneurs ».
Quels que soient ceux que l’on nomme « dieux », confessez au Seigneur des seigneurs; car «s’il est des êtres appelés dieux, soit dans le ciel, soit sur la terre, et qu’ainsi il y ait plusieurs dieux et plusieurs seigneurs, néanmoins il n’y a pour nous qu’un seul Dieu, le Père d’où procèdent toutes choses, et qui nous a faits pour lui; et un seul Seigneur Jésus-Christ, par qui toutes choses ont été faites, et nous sommes par lui » : et auquel nous confessons que « sa miséricorde est éternelle ».
1. I Cor. VIII, 5, 6.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 136 à 140
DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXVI.
SERMON AU PEUPLE.
BABYLONE, OU LA CAPTIVITÉ DE CETTE VIE.
Babylone et Jérusalem sont confondues ici-bas, et seront séparées au dernier jour. Cependant nous ne pouvons louer le Seigneur qu’en Sion dont le souvenir fait couler nos larmes sur les fleuves de Babylone, ou sur tout ce qui est passager comme le fleuve, gloire, éclat, richesses. Asseyons-nous; c’est-à-dire, humilions-nous, sans nous confier au courant, et fussions-nous heureux selon Babylone, aspirons à Sion, où notre joie sera éternelle.
Nos harpes sont les saintes Ecritures ; le saule est un arbre stérile, comme ces mondains à qui nous ne saurions parler de religion ; y suspendre nos harpes, c’est garder le silence avec eux. Mais Babylone c’est la captivité, et le Christ nous rachetés, comme le Samaritain soulagea cet homme que des voleurs avaient laissé à demi mort sur le chemin de Jéricho. Ces voleurs sont le diable et ses anges, lui qui entra dans le coeur de Judas, comme il entre en ceux qui lui ouvrent leur coeur par les désirs de la chair, qui ne vient le bonheur que dans la satisfaction des sens, mais ne comprennent point renoncement volontaire, ne le voient point pratiquer chez les chrétiens. Ils nous interrogent sur notre religion, mais sans vouloir l’embrasser ; il faut alors suspendre nos harpes ; comment chanter sur la terre étrangère, ou à des hommes incapables de nous comprendre ? Tel était le riche qui interrogeait le Sauveur dans l’Evangile : Que ferai-je pour avoir la vie éternelle ? Vendez vos biens, donnez-en le prix aux pauvres. C’est là le cantique des riches ; celui des pauvres, c’est d’éviter les désirs insatiables.
Ces arbres pourront cesser d’être stériles ; alors nous parlerons. Cette main droite qui doit s’oublier, c’est la main des bonnes oeuvres, qui tarissent quand nous oublions Jérusalem ; la gauche est celle des oeuvres temporelles, et quand à nos aspirations vers le ciel se mêlent des aspirations terrestres, notre main gauche connaît les oeuvres de la main droite. D’autres, donnant la préférence aux biens temporels, font de la droite la gauche, et deviennent étrangers à Jérusalem. Pour habiter, cette ville, ayons soif de la justice ; que notre langue soit muette si nous ne chantons ce qui est de Sion, si notre joie n’est plus la jouissance de Dieu. Quant aux fils d’Edom qui ont vendu leur droit d’aînesse, qui sont l’homme charnel, ils ne posséderont point le royaume de Dieu devenu le partage de Jacob. qui donna la préférence aux biens spirituels, ils ont voulu nous détruire, Dieu les a soumis à l’esclavage. La fille de Babylone nous a persécutés par ses scandales ; bienheureux qui brisera les passions qu’elle a fait naître en nous contre la pierre qui est le Christ.
1. Vous n’avez pas oublié, sans doute, ce que je vous ai dit plusieurs fois, ou plutôt ce que j’ai rappelé à votre souvenir, que tout homme instruit dans l’Eglise doit savoir de
quelle patrie nous sommes citoyens, quel est le lieu de notre exil, que le péché est la cause de cet exil, et que la grâce qui nous fait retourner dans la patrie, c’est la rémission du (141) péché, la justification qui nous vient de la bonté de Dieu. Vous avez entendu aussi, vous savez que deux grandes sociétés confondues de corps, mais séparées par le coeur, traversent les siècles jusqu’à la fin du monde; l’une qui a pour fin la paix éternelle, et qui est Jérusalem, l’autre qui trouve sa joie dans la paix du temps, et qu’on appelle Babylone. Si je ne me trompe, vous connaissez aussi le sens de ces noms; vous savez que Jérusalem signifie vision de la paix, et Babylone confusion. Jérusalem était retenue captive à Babylone, mais pas totalement, puisqu’elle a aussi pour citoyens les anges ; mais en ce qui regarde seulement les hommes prédestinés à la gloire de Dieu , qui doivent être par l’adoption les cohéritiers de Jésus-Christ, et qu’il a rachetés de la captivité au prix de son sang. Quant à cette partie de Jérusalem qui demeure en captivité à Babylone, à cause de ses péchés, elle commence d’en sortir dès ici-bas par le coeur, au moyen de la confession des péchés et de l’amour de la justice ; mais à la fin des siècles elle en sera séparée, même corporellement. Ainsi l’avons-nous annoncé dans ce psaume, que nous avons expliqué à votre charité, et qui commence de la sorte « C’est dans Sion qu’il faut vous louer, ô mon Dieu, et en Jérusalem qu’on doit vous rendre ses vœux 1». Or, aujourd’hui nous avons chanté: «Assis à Babylone, sur le bord des fleuves, nous avons pleuré au souvenir de Sion 2». Remarquez-le, dans l’un il est dit que « c’est dans Sion qu’il faut chanter des hymnes à Dieu»; et dans l’autre : « Assis à Babylone sur le bord des fleuves, nous avons pleuré au souvenir de Sion », de cette Sion où il convient de chanter des hymnes à Dieu.
2. Quels sont donc les fleuves de Babylone, et qu’est-ce pour nous de nous asseoir et de pleurer au souvenir de Sion? Si nous en sommes en effet les citoyens, non contents de chanter ainsi , nous pleurons réellement. Si nous sommes citoyens de Jérusalem ou de Sion, et si au lieu de nous regarder comme des citoyens, nous nous tenons pour captifs dans cette Babylone, ou dans cette confusion du monde, il nous faut non-seulement chanter ces paroles, mais en reproduire les sentiments dans nos coeurs, et soupirer avec une pieuse ardeur après la cité éternelle. Dans cette cité appelée Babylone, il y a des citoyens qui
1. Ps. LXIV, 2. — 2. Id. CXXXVI, 1.
l’aiment et qui y cherchent la paix du temps, bornant à cette paix leur espérance, y fixant toute leur joie, y trouvant leur fin, et nous les voyons se fatiguer beaucoup pour les intérêts d’ici-bas. Qu’un homme néanmoins s’y acquitte fidèlement de ses emplois, sans y chercher ni l’orgueil, ni l’éclat passager d’une gloire périssable, d’une haïssable arrogance, mais agissant’ avec droiture, autant que possible, aussi longtemps que possible, envers tous s’il est possible, autant qu’il peut voir que tout cela est terrestre, et envisager la beauté de la cité céleste, Dieu ne le laissera point à Babylone ; il l’a prédestiné à être citoyen de Jérusalem. Dieu comprend qu’il se regarde comme captif et lui montre cette autre cité à laquelle il doit aspirer, pour laquelle il doit tenter les plus grands efforts, en exhortant de tout son pouvoir ses compagnons d’exil à y arriver un jour. Aussi, notre Seigneur Jésus-Christ dit-il : « Celui qui est fidèle dans les moindres choses l’est aussi dans les grandes »; et plus loin : « Si vous n’avez pas été fidèles dans ce qui n’est point à vous, qui vous donnera ce qui vous appartenait 1 ? »
3. Toutefois, mes bien-aimés, écoutez quels sont les fictives de Babylone. On entend par fleuves de Babylone tout ce que l’on aime ici-bas et qui est passager. Voilà un homme qui s’est adonné à l’agriculture, par exemple, qui cherche à s’enrichir par ce moyen, y applique son intelligence, y met son plaisir. Qu’il en considère la fin, et qu’il voie que l’objet de son amour n’est point un fondement de Jérusalem, mais un fleuve de Babylone. Un autre nous dit: C’est un noble emploi que celui des armes : tout laboureur craint le soldat, lui obéit, tremble devant lui; si je suis laboureur, je craindrai le soldat ; si je suis soldat, le laboureur me craindra. O insensé, tu te jettes à corps perdu dans un autre fleuve de Babylone, et fleuve plus turbulent, plus rapide encore que le premier. Tu veux qu’on te craigne au-dessous de toi, crains ceux d’au dessus : celui qui te craint peut tout à coup te devenir supérieur, mais celui que tu dois craindre ne te sera jamais inférieur. Le barreau, dit celui-ci, est une noble carrière, l’éloquence est une grande puissance ; en toute occasion des clients sont suspendus en quelque sorte à la langue d’un
1. Luc, XVI, 10,12.
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patron qui parle bien, et de ses lèvres attendent la perte ou le gain d’une affaire, la mort ou la vie, la ruine ou le salut. Mais tu ne sais où tu vas. Voilà un autre fleuve de Babylone, un fleuve bruyant dont le flot bondit contre les rochers qu’il frappe. Mais vois au moins que ce flot passe, vois qu’il s’écoule, et situ vois qu’il passe et qu’il s’écoule, prends garde qu’il ne t’entraîne. Il est beau, dit un autre, de naviguer et dc négocier, de connaître beaucoup de provinces , de faire du gain partout, de n’être attaché à aucune ville sous la dépendance de quelque puissant, de voyager toujours, d’absorber son esprit par des affaires multipliées, des pays divers, et de retourner enfin avec des richesses considérables. C’est encore là un fleuve de Babylone; quand consolideras-tu ces richesses ? Quand sauras-tu compter sur ces gains, et te reposer en sûreté? Plus tu es riche, et plus tu es craintif. Un naufrage peut te mettre à nu, et c’est avec raison que tu pleureras dans le fleuve de Babylone, parce que tu n’auras voulu ni t’asseoir, ni pleurer sur ses bords.
4. Donc les autres citoyens de la sainte Jérusalem, comprenant qu’ils sont en captivité, méditent sur les désirs humains, sur ces diverses passions qui entraînent avec violence, qui poussent et précipitent dans la mer ; voilà ce qu’ils voient, et au lieu de se jeter dans les fleuves de Babylone, ils se tiennent assis sur les fleuves de Babylone, pour pleurer, ou sur les mondains qu’entraînent ces fleuves, ou sur eux-mêmes qui ont mérité d’être à Babylone, bien qu’ils y soient assis, c’est-à-dire humiliés. Donc, « sur les fleuves de Babylone, nous avons pleuré au souvenir de Sion ». O sainte Sion, où tout demeure et rien ne s’écoule ! qui nous a précipités dans ces flots rapides? Pourquoi nous sommes-nous séparés de ton divin Architecte, et de ta société sainte? Nous voici au milieu des flots qui nous poussent tumultueusement et qui nous entraînent ; c’est à peine si quelqu’un peut s’échapper en saisissant les saules du rivage. Dans notre captivité, asseyons-nous humblement sur les fleuves de Babylone sans être assez audacieux pour nous précipiter dans les flots, ni assez orgueilleux pour lever la tête, au milieu de nos amertumes et de nos malheurs ; niais asseyons-nous et pleurons. Asseyons-nous sur les fleuves de Babylone, et non sous les fleuves; que notre humilité n’aille point jusqu’à nous y plonger Assieds-toi sur le fleuve, non dans le fleuve, non sous le fleuve : assieds-toi humblement, parle, mais non comme à Jérusalem. C’est là que tu seras debout, selon cette espérance que chante un autre psaume : « Nos pieds se tenaient debout dans les parvis de Jérusalem 1». C’est là que tu seras élevé en gloire, si tu veux ici-bas t’humilier dans la pénitence et dans la confession. C’est donc dans les parvis de Jérusalem que nos pieds se tenaient debout. « Mais sur les fleuves de Babylone nous étions assis, pleurant au souvenir de Sion ». C’est donc le souvenir de Sion qui doit faire couler nos larmes.
5. Beaucoup en effet répandent les larmes de Babylone, parce qu’ils goûtent les joies de Babylone. La joie d’un gain, la douleur d’une perte, sont également de Babylone. Tu dois donc pleurer, mais au souvenir de Sion. Si le souvenir de Sion t’arrache des larmes, tu dois aussi pleurer, quand même selon Babylone tu serais heureux. Aussi est-il dit dans un psaume : « J’ai trouvé la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le Seigneur 2 ». Que signifie, « j’ai trouvé? » Il y avait je ne sais quelle affliction à chercher, et qu’il a trouvée, ce semble, après l’avoir cherchée. Et qu’a-t-il gagné en la trouvant? Il a invoqué le nom du Seigneur. Que tu rencontres l’affliction, ou que l’affliction te rencontre, sont choses bien différentes. Car le Prophète nous dit ailleurs : « Les douleurs de l’enfer m’ont trouvé 3 ». Que signifient ces paroles : « Les douleurs de l’enfer m’ont rencontré ? » Qu’est-ce à dire encore : « J’ai rencontré la douleur et la tribulation ? » Quand l’affliction vient tout à coup fondre sur toi, et bouleverser toutes les affaires temporelles qui faisaient tes délices ; quand une douleur vient inopinément t’assaillir, d’où tu étais loin de l’attendre, alors te voilà triste, et la douleur d’en bas t’a rencontré. Tu te croyais en haut et tu étais à terre, en proie à cette affliction de l’enfer, tu t’es trouvé en bas,.lorsque tu te croyais bien supérieur. Tu t’es trouvé dans un profond abattement, accablé d’un ami auquel tu avais bien compté échapper;
c’est la douleur d’en bas qui t’a rencontré. Lorsque tu es heureux, au contraire, que tout te sourit dans le monde, que la mort a épargné les tiens, que dans tes vignes rien n’est desséché,
1. Ps CXXI, 2. — 2. Id. CXIV, 3, 4. — 3. Id. XVII,
143
rien n’est endommagé par la grêle, rien n’est stérile, rien ne s’aigrit dans tes vins, rien n’avorte dans les troupeaux, rien ne te fait déchoir des dignités que tu occupes dans le monde, lorsque tes amis vivent, et te gardent leur amitié, que tes clients sont nombreux, tes enfants soumis, tes serviteurs respectueux, ton épouse dans un parfait accord ; c’est là, dit-on, une maison heureuse ; trouve alors une douleur, si tu le peux, et ensuite invoque le Seigneur. Elle te paraît contradictoire, cette parole de Dieu qui nous dit de pleurer dans la joie, de nous réjouir dans la douleur. Ecoute celui qui se réjouit dans l’affliction « Nous nous glorifions », dit l’Apôtre, « au milieu de la tristesse 1 ».
Quand l’homme pleure dans sa joie, vois s’il n’a pas trouvé l’affliction. Que chacun examine la joie qui a fait tressaillir son âme, qui l’a enflée d’un certain orgueil, qui t’a élevée et lui a fait dire r Je suis heureuse. Qu’il voie si ce n’est point une félicité qui s’écoule, et s’il peut s’assurer qu’elle sera éternelle.
S’il n’en a point la certitude, s’il voit que tout ce qui constitue son bonheur n’est que d’un moment, c’est là le fleuve de Babylone, qu’il s’asseye au dessus et qu’il pleure. Or, il s’assiéra et pleurera s’il se ressouvient de Sion. O bienheureuse paix que nous contemplerons en Dieu ! Sainte égalité dont nous jouirons avec les anges!
Sainte vision, spectacle incomparable ! Il est vrai qu’il y a des charmes aussi qui vous retiennent à Babylone; loin de vous tous ces liens, loin de vous leur séduction ! Autres sont les consolations de la captivité, autres les joies de la liberté. « Assis sur les fleuves de Babylone, nous avons pleuré au souvenir de Sion ».
6. « Aux saules de ses rivages nous suspendîmes nos cithares 2 ». Ils ont leurs harpes, les habitants de Jérusalem ; ils ont les saintes Ecritures, les préceptes; les promesses de Dieu, les pensées de l’autre vie ; mais quand ils se trouvent au milieu de Babylone, ils suspendent ces harpes aux saules du rivage. Le saule est un arbre stérile, et dont le nom ici ne signifie rien de bon, bien qu’ailleurs il puisse avoir un autre sens. Mais ici, ne voyons sur les fleuves de Babylone que des arbres stériles. Les fleuves de Babylone les arrosent, et néanmoins ils ne produisent aucun fruit. De même qu’il est des hommes cupides, avares, stériles en bonnes oeuvres,
1. Roi, V, 3. — Ps. CXXXVI, 2.
ainsi en est-il des citoyens de Babylone, qui ressemblent aux arbres de ces contrées, s’abreuvent de toutes les voluptés passagères, comme des eaux des fleuves de Babylone. Tu y cherches du fruit sans en trouver jamais. Quand nous rencontrons ces hommes, nous nous trouvons avec ceux qui sont au milieu de Babylone. Il est en effet une différence bien grande entre le milieu de Babylone et l’extérieur. Il en est qui ne sont pas au milieu, qui ne sont point si profondément plongés dans les convoitises et les voluptés mondaines. Mais ceux qui sont complètement adonnés à la malice, pour parler ouvertement, sont au milieu de Babylone, bois stériles, comme les saules de Babylone. Lorsque nous les rencontrons, et que nous les voyons tellement stériles, qu’on trouve à peine en eux rien qui les puisse ramener à la vraie foi, ou aux bonnes oeuvres, ou à l’espérance de la vie éternelle, ou au désir d’être délivrés de cette mortalité qui les tient en servitude, nous savons les Ecritures, nous pourrions leur en parler ; mais ne trouvant en eux aucun fruit, par où nous puissions commencer, nous nous détournons en disant: Ils ne goûtent point encore ces vérités, ils ne les comprennent point. Quoi que nous puissions dire, ils ne l’accueilleront qu’avec défaveur, avec répugnance. Mais nous abstenir des saintes Ecritures, c’est suspendre nos harpes aux saules du rivage, et ces saules ne sont que des arbres stériles saturés de voluptés passagères, comme des fleuves de Babylone.
7. Et voyez si ce n’est point là ce que nous donne la suite du psaume « Aux saules qui couvraient ces eaux, nous suspendîmes nos cithares. Là, ceux qui nous avaient emmenés captifs nous demandèrent des cantiques, et ceux qui nous avaient arrachés à la patrie, des hymnes», sous-entendez « nous demandaient ». Ils exigeaient de nous des cantiques et des hymnes, ceux qui nous ont emmenés captifs. Quels sont, mes frères, ceux qui nous ont emmenés en captivité ? Quels hommes nous ont imposé le joug de la servitude ? Jérusalem subit autrefois le joug des Perses, des Babyloniens, des Chaldéens, et des rois de ces contrées, et cela depuis la composition des psaumes, et non lorsque David les chantait. Mais, nous vous l’avons déjà dit, ce qui arrivait littéralement en cette ville était la figure de ce qui devait nous (144) arriver, et il est facile de nous montrer que nous sommes en captivité. Nous ne respirons
point encore l’atmosphère de cette liberté que nous espérons;
nous ne jouissons pas de la pure vérité ni de cette sagesse immuable, qui néanmoins renouvelle toutes choses 1. Les terrestres voluptés ont pour nous des charmes, et chaque jour il nous faut combattre les suggestions des coupables convoitises: à peine pouvons-nous respirer, même pendant la prière : c’est alors que nous sentons notre captivité. Mais qui nous a réduit à cet esclavage? Quels hommes ? quelle nation? quel roi? Si nous sommes rachetés, nous étions donc captifs. Qui nous a rachetés? le Christ.
Des mains de qui nous a-t-il rachetés ? du diable. Le diable donc et ses anges nous ont emmenés en captivité, et n’eussent pu nous emmener sans notre consentement. C’est donc nous qui sommes emmenés captifs, et je vous ai dit par qui ; c’est par ces mêmes voleurs qui blessèrent cet homme de l’Evangile qui descendait de Jérusalem à Jéricho, et qu’ils laissèrent à demi mort
2. C’est lui que rencontra notre gardien, c’est-à-dire le samaritain, car samaritain signifie gardien, et à qui les Juifs faisaient ce reproche : « N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes un samaritain et un possédé du démon 3? »Pour lui, repoussant l’un de ces outrages, il accepta l’autre: « Je ne suis point possédé du démon », répondit-il, mais il n’ajouta pas, ni samaritain; et, en effet, si ce divin Samaritain ne veille sur nous, c’en est fait de nous. Donc ce samaritain passant près de cet homme abandonné par les voleurs, vit ses blessures, et le recueillit comme vous savez. De même qu’on appelle voleurs ceux qui nous ont infligé les plaies du péché, on les regarde aussi comme des vainqueurs qui nous emmènent en captivité, à cause de l’assentiment que nous donnons à notre servitude.
8. Ces vainqueurs donc qui nous ont emmenés, le diable et ses anges, quand nous ont-ils parlé et demandé les cantiques de Sion? Que faut-il comprendre par là, sinon que c’est le diable qui parle et qui agit en ceux qui nous font les mêmes questions? « Pour vous », dit l’Apôtre, « qui étiez morts par vos péchés et par vos crimes, qui marchiez autrefois selon l’esprit de ce monde, selon le principe des puissances de l’air, cet esprit qui agit maintenant
1. Sag. VII, 27.— 2. Luc, X, 30 et seqq. — 3. Jean, VIII, 48
sur les enfants de la rébellion, parmi lesquels nous avons été tous autrefois 1». Saint Paul nous fait voir qu’il a été racheté, et qu’il sort déjà de Babylone. Et toutefois, que dit-il encore? Qu’il nous reste à combattre nos ennemis. Et pour nous détourner de haïr ces hommes qui nous persécutent, l’Apôtre éloigne de notre pensée toute animosité contre les hommes, en nous signalant cette lutte avec ces esprits invisibles, contre lesquels nous devons combattre. « Ce n’est point», nous dit-il en effet, « contre la chair et le sang que vous avez à combattre »,
c’est-à-dire contre les hommes que vous voyez, qui paraissent vous faire souffrir et vous persécuter; car il vous est ordonné de prier pour eux. « Ce n’est donc point contre la chair et le sang que nous avons à combattre », c’est-à-dire contre les hommes, «mais bien contre les principautés, contre les puissances, contre les princes de ce monde ténébreux 2 ». Que veut-il dire par ce monde? Les amateurs du monde. Ce sont eux qu’il appelle ténèbres, c’est-à-dire les hommes injustes, les scélérats, les infidèles, les pécheurs : ces hommes qu’il félicite quand
ils reviennent à la foi, en leur disant: « Vous étiez autrefois ténèbres, aujourd’hui vous êtes la lumière dans le Seigneur 3». Il nous met donc en lutte avec ces principautés qui nous ont emmenés captifs.
9. De même que le diable entra jadis dans Judas et lui fit trahir son Seigneur 4, ce qu’il n’eût point fait si Judas ne lui eût ouvert son coeur; de même, au milieu de Babylone, un grand nombre de méchants, par des convoitises charnelles et coupables, ouvrent leurs coeurs au diable et à ses anges, qui agissent en eux et par eux, quand ils nous questionnent et nous disent : Exposez-nous vos raisons. Les païens pour la plupart nous viennent dire : Expliquez-nous pourquoi l’avènement du Christ, de quoi sert le Christ au genre humain ? Depuis cet avènement le monde n’est-il pas dans un état pire qu’auparavant, et les hommes d’alors n’étaient-ils pas plus heureux que maintenant? Que les Chrétiens nous disent le bien que nous a fait le Christ; en quoi l’avènement du Christ a-t-il amélioré la condition des hommes? Tu le vois, si les théâtres, si les amphithéâtres, si les cirques subsistaient dans leur entier, si rien
1. Ephés II, 1-3.— 2. Id. VI, 12. — 3. Id. V, 8.— 4. Jean, XIII, 27
145
ne dépérissait à Babylone, si les hommes se plongeaient dans toutes sortes de plaisirs, chantant et dansant au son d’abominables refrains, s’ils jouissaient en paix et en toute sécurité des compagnes de leurs débauches, s’ils ne craignaient point la faim dans leur maison, ceux qui applaudissent aux bouffons; si toutes ces voluptés coulaient sans ruine et sans trouble, si l’on pouvait s’y plonger sans crainte, les temps seraient heureux, et le Christ aurait apporté sur la terre une grande félicité. Mais parce que Dieu châtie l’iniquité, parce qu’il arrache des coeurs les convoitises de la terre, afin d’y planter l’amour de Jérusalem ; parce que cette vie est mêlée d’amertume, afin que nous désirions la vie éternelle; parce que Dieu instruit les hommes par le châtiment, les redresse par une correction paternelle afin de leur taire éviter la damnation, le Christ n’a apporté aucun bien, le Christ n’a apporté que des maux! En vain tu énumères à cet homme les biens dont nous sommes redevables à Jésus-Christ, il n’y comprend rien. Tu lui parles de ceux qui suivent à la lettre ce que nous venons d’entendre dans l’Evangile ; « qui vendent leurs biens « pour en donner le prix aux pauvres, afin d’avoir un trésor dans le ciel, et de suivre le Sauveur 1 ». Tu lui dis: Voilà les biens apportés par le Christ. Combien distribuent leurs biens aux pauvres, et se font pauvres eux-mêmes, non par nécessité, mais volontairement, et suivent Dieu dans l’espérance du royaume des cieux ! Ils se rient de ces pauvres comme d’insensés : Et voilà, disent-ils, les biens du Christ, perdre ses possessions, et s’appauvrir pour donner aux pauvres? Que répondre à un tel homme? Tu ne comprends pas, lui diras-tu, les biens du Christ; tu es absorbé par un autre, qui est l’adversaire du Christ, et à qui tu as ouvert ton coeur. Tu jettes les yeux sur les temps anciens, et ces temps te paraissent plus heureux ; comme des olives pendantes à l’arbre, au souffle des vents, ainsi les hommes s’imaginaient jouir d’un certain air de liberté, en promenant çà et là leurs vagues désirs.
Mais voici que l’on jette l’olive sous le pressoir; car elle ne pouvait demeurer toujours sur l’arbre, et l’année touchait à sa fin, Ce n’est pas sans raison que plusieurs de nos psaumes sont intitulés : « Pour les pressoirs 2 ». Liberté sur l’arbre,
1. Matth. XIX, 21. — 2. Ps. VIII, LXXX, LXXXIII
écrasement au pressoir. Tu as remarqué, en effet, que l’avarice augmente à mesure que les biens du monde sont broyés et pressurés; vois aussi que la continence augmente à son tour. D’où vient cet aveuglement qui ne te laisse voir que le marc coulant dans les rues, et te dérobe l’huile pure qui coule dans les vases? Et cela n’est pas sans figure. L’homme qui fait le mal est connu publiquement: mais l’homme qui se convertit à Dieu, qui se purifie des souillures de ses coupables désirs, celui-là demeure caché ; car le mare coule visiblement au pressoir, ou plutôt du pressoir, tandis que l’huile coule secrètement dans les réservoirs.
10. Vous applaudissez à mes paroles, vous en tressaillez; parce que déjà vous pouvez vous asseoir sur les fleuves de Babylone et y pleurer. Quant à ceux qui nous ont emmenés captifs, dès qu’ils sont entrés dans le coeur des hommes, dès qu’ils en ont pris possession, et qu’ils nous interrogent par leur organe, en nous disant : « Chantez-nous les paroles de vos cantiques » ; expliquez-nous pourquoi est venu le Christ, et qu’est-ce que l’autre vie? Je veux croire, mais donnez-moi la raison qui m’oblige à croire: ô homme ! lui dirai-je, comment ne pas t’obliger à croire ? Tu es absorbé dans tes coupables désirs, et si je te parle des biens de la Jérusalem d’en haut, tu ne les comprendras point : il faut chasser de ton coeur ce qui le remplit, afin d’y mettre ce qui n’y est point. Ne t’engage donc point aisément à parler à cet homme; c’est un saule, un bois stérile. Ne touche point ta harpe, n’en tire aucun son, mieux vaut la suspendre. Mais il insistera : chantez vos cantiques, dira-t-il, dites-moi les raisons de votre toi; ne voulez-vous donc pas m’instruire ? Ton dessein d’écouter n’est pas sincère, et ce n’est point pour mériter qu’elle s’ouvre que tu frappes à la porte; tu es plein de celui qui m’a fait captif, c’est lui qui m’interroge par ta bouche. Il est astucieux, il est fourbe dans ses questions : il ne cherche point à s’instruire, mais à reprendre. Je me tais donc et je suspends ma harpe.
11. Mais que dira-t-il encore? «Chantez-nous vos hymnes, donnez-nous vos concerts, chantez-nous les cantiques de Sion ». Que répondre? Tu es de Babylone, lui dirons-nous, tu fais partie de Babylone, c’est Babylone qui te nourrit, Babylone qui parle par ta (146) bouche ; tu ne saisis que le reflet d’un moment, tu ne sais point méditer ce qui est éternel, tu ne comprends pas même tes questions. « Comment chanter les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère 1 ? » C’est bien cela, mes frères. Parlez de nos vérités, quelque peu que vous les connaissiez, et voyez combien de railleries vous devez essuyer de la part de ces chercheurs de vérités, qui sont pleins de fausseté. Répondez à ces hommes qui vous demandent ce qu’ils ne peuvent comprendre, et dites-leur avec la hardiesse de notre saint cantique: « Comment chanter les cantiques du Seigneur dans la terre étrangère ? »
12. Mais, ô peuple de Dieu, ô corps du Christ, nobles exilés, car vous êtes d’ailleurs, et non d’ici, comprenez que vous êtes entre leurs mains; et quand ils vous disent : « Chantez-nous vos hymnes, faites retentir vos concerts, chantez-nous les cantiques de Sion », gardez-vous de vous attacher à eux, de rechercher leur amitié, de craindre de leur déplaire, de trouver du goût à Babylone et d’oublier Jérusalem. Voyez ce que cette crainte suggère au Prophète, écoutez la suite. Car il a souffert celui qui a chanté ces paroles, et cet homme, c’est nous si nous voulons ; il a subi toutes ces questions que lui adressaient, de toutes parts, des hommes aux paroles flatteuses, mais à la critique amère, aux louanges trompeuses, qui demandent ce qu’ils ne sauraient comprendre, et ne veulent point rejeter ce qui remplit leur coeur. Or, au milieu de ces foules importunes, le Prophète se trouvant en péril a relevé bien haut son âme au souvenir de Sion, et a même voulu s’astreindre par une espèce de serment : « Sainte Jérusalem, si jamais je t’oublie 2 ». Ainsi dit-il au milieu des discours de ceux qui le retiennent captif, au milieu des paroles mensongères, des paroles insidieuses de ces hommes demandant toujours sans vouloir comprendre.
13. De ces hommes était ce riche qui interrogeait le Sauveur : « Maître, que ferai-je, pour avoir la vie éternelle 4? » Questionner au sujet de la vie éternelle, n’était-ce point
demander un cantique de Sion? « Observez les commandements », lui dit le Sauveur. Et ce
fastueux de répondre : « Je les ai tous accomplis dès mon enfance». Le Seigneur lui
1. Ps. CXXXVI, 4 — 2. Id. 5. — 3. Matth. XIX, 6.
parle donc des cantiques de Sion,bien qu’il sût qu’il ne comprendrait point; mais il voulait nous donner un exemple des conseils que plusieurs semblent nous demander, au sujet de la vie éternelle, et qui nous comblent d’éloges, jusqu’à ce que nous répondions à leurs demandes. A propos de ce jeune homme, il nous apprend à répondre à ces questionneurs insidieux : « Comment chanter les cantiques du Seigneur sur la terre étrangère ? » Voici sa réponse : « Voulez-vous être parfait?
Allez, vendez ce que vous possédez, et donnez-le aux pauvres, et vous aurez un trésor dans le ciel, puis venez et suivez-moi ». Afin d’apprendre les cantiques de Sion, qu’il se dégage de tout empêchement, qu’il marche librement et sans aucun fardeau; alors il comprendra quelque peu les cantiques de Sien. Ce jeune homme s’en alla triste. Disons derrière lui: « Comment chanter les cantiques de Sion dans la terre étrangère? » Il s’en alla, il est vrai, mais le Seigneur ne laissa point les riches sans espérance. Car les Apôtres disaient : « Qui donc pourra être sauvé ? » Et le Sauveur répondit: « Ce qui est impossible aux hommes est facile à Dieu ». Les riches ont leur règle; ils ont pour eux un cantique en Sion, cantique dont l’Apôtre a dit : « Ordonnez aux riches de ce monde de n’être point orgueilleux, de ne point mettre leur confiance « dans les richesses incertaines, mais dans le Dieu vivant, qui nous donne avec abondance ce qui est nécessaire à la vie». Précisant ensuite ce qu’ils ont à faire, l’Apôtre enfin touche de la harpe, et ne la suspend point:
« Qu’ils soient riches en bonnes œuvres », dit-il, « qu’ils donnent de bon coeur, qu’ils fassent part de leurs biens, qu’ils s’amassent un trésor et un fondement solide pour l’avenir, afin d’embrasser la vie éternelle 1 ». Tel est pour les riches le cantique de Sion, d’abord de ne point s’enorgueillir. Car les richesses élèvent le coeur, et le fleuve entraîne ceux qui s’élèvent. Que leur est-il donc recommandé ? Avant tout de ne point s’enorgueillir. Qu’ils évitent dans les richesses l’effet des richesses mêmes, qu’ils évitent l’orgueil ; car c’est le mal que produisent naturellement les richesses dans les hommes peu défiants. L’or n’est pas mauvais sans doute, puisque Dieu l’a créé; mais l’avare devient mauvais, quand il délaisse le Créateur pour
1. I Tim. VI, 17-19.
147
s’attacher à la créature. Qu’il se prémunisse dès lors contre l’orgueil, et s’assoie sur le fleuve de Babylone. Car lui recommander de ne point s’enorgueillir, c’est lui dire de s’asseoir. Qu’il ne se confie point dans les richesses qui sont incertaines, et qu’il se tienne assis sur les fleuves de Babylone. Mettre sa confiance en des biens inconstants, c’est se laisser entraîner par le fleuve ; mais s’humilier, éviter l’orgueil, se délier des richesses incertaines, c’est se tenir assis sur le fleuve de Babylone et soupirer vers la Jérusalem éternelle au souvenir de Sion, et, pour parvenir à Sion, donner son bien aux pauvres. Tel est pour les riches le cantique qui leur vient de Sion. Qu’ils travaillent dès lors, qu’ils touchent la harpe, et sans perdre un instant, quand ils rencontreront un homme qui leur dira : Que fais-tu ? c’est perdre tes biens que faire autant d’aumônes : amasse pour tes enfants. Quand, dis-je, ils rencontreront de ces hommes incapables de comprendre nos oeuvres, et qu’ils trouveront en eux le saule stérile, qu’ils ne s’arrêtent pas à rendre raison de leurs oeuvres, à les faire connaître, qu’ils suspendent leurs harpes aux saules de Babylone. Mais en dehors de ces saules, qu’ils chantent, qu’ils travaillent sans relâche. Ce n’est point perdre que faire l’aumône. Confié à ton esclave, ton dépôt serait
en sûreté; confié au Christ, sera-t-il en péril?
14. Vous venez d’entendre le cantique de Sion pour les riches, écoutez celui des pauvres, C’est toujours saint Paul qui parle : «Nous n’avons rien apporté en ce monde, et sans aucun doute nous n’en pouvons rien emporter; ayant de quoi vivre, de quoi nous vêtir, nous devons être contents. Quant à ceux qui veulent s’enrichir, ils tombent dans la tentation et en des désirs sans nombre, insensés et nuisibles, qui plongent l’homme dans la mort et dans la perdition 1», Voilà les fleuves de Babylone. «Or, l’avarice est la racine de tous les maux; quelques-uns de ceux qui en sont possédés, se sont égarés de la foi, et se sont jetés dans de grandes douleurs 2 ».Ces deux hymnes sont-ils donc en contradiction? Voyez ce que l’on dit aux riches, « de ne point s’enfler d’orgueil, ni se confier dans les richesses qui sont incertaines 3 », de faire des bonnes oeuvres, des aumônes, de s’amasser pour l’avenir un trésor et un fondement
1. I Tim. VI, 7-9. — 2. Id 10. — 3. Id. 17, 19.
solide. Aux pauvres, qu’est-il dit? « Ceux qui veulent s’enrichir, tombent dans la tentation ». On ne dit point: Ceux qui sont riches; mais « ceux qui veulent s’enrichir ». Autrement, s’ils étaient déjà riches, l’autre cantique serait pour eux. On dit aux riches de donner, aux pauvres de ne point désirer.
15. Mais quand vous vous trouvez avec ces hommes qui ne comprennent point les cantiques de Sion, suspendez, vous ai-je dit, vos harpes aux saules du rivage : différez ce que vous devez dire. Ces arbres peuvent cesser d’être stériles, changer de nature et porter de bons fruits : c’est alors que nous pourrons chanter et qu’ils nous comprendront. Mais avec ceux qui contredisent toutes nos paroles, qui font des questions insidieuses, et s’obstinent contre les vérités qu’ils entendent, ne cherchez jamais à leur plaire, craignez d’oublier Jérusalem; que cette Jérusalem de la terre n’ayant qu’une même âme, parce que la paix du Christ a réuni toutes les âmes en une seule, que cette captive s’écrie : « Si jamais je t’oublie, ô sainte Jérusalem, que ma main droite s’oublie elle-même 1». Quelle imprécation, mes frères! « Que ma main droite s’oublie elle-même ». Quel effroyable serment!
Notre main droite, c’est la vie éternelle; notre gauche, la vie d’ici-bas, Toute oeuvre pour la vie éternelle est l’oeuvre de la droite. Si, dans tes actions, au désir de la vie éternelle se trouve mêlé quelque amour de la vie temporelle, ou d’une louange humaine, ou de quelque avantage mondain, ta main gauche connaît alors ce que fait ta main droite. Or, vous connaissez le précepte de l’Evangile : « Que votre main gauche ignore ce que fait votre main droite 2. Si donc je t’oublie, ô Jérusalem, que ma main droite s’oublie elle-même ». Et c’est ce qui est arrivé;
la parole du Prophète est plus une prédiction qu’un souhait. Car, à tout homme qui oublie Jérusalem, il arrive que sa droite elle-même s’oublie. Car la vie éternelle subsiste en- elle-même; pour eux, ils demeurent dans les plaisirs du temps, et se font une droite de ce qui est la gauche.
16. Soyez attentifs à mes paroles, mes frères, et je veux vous parler autant que Dieu m’en fera la grâce pour le salut de tous. Il vous souvient peut-être que je vous ai entretenus de certains hommes, qui se font une
1. Ps. CXXXVI, 5. — 2. Matth. VI, 3.
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droite de ce qui est la gauche; c’est-à-dire qui donnent la préférence aux biens temporels, qui y placent leur bonheur, dans leur ignorance du vrai bonheur, de la véritable droite 1. L’Ecriture les nomme étrangers, comme n’appartenant pas à Jérusalem, mais à Babylone : c’est d’eux qu’il est dit en quelque endroit des psaumes : « Délivrez-moi, Seigneur, de la main des enfants étrangers, dont la bouche dit le mensonge, et dont la droite est une droite d’injustice». Et le Psalmiste continue en disant: « Leurs fils sont comme de nouveaux plants d’oliviers; leurs filles sont parées comme des temples; leurs celliers sont pleins, s’épanchant de l’un dans l’autre; leurs brebis sont fécondes, et s’en vont en foule de l’étable; leurs vaches sont grasses, leurs clôtures ne sont point en ruine, et nul bruit sur leurs places publiques2 ». Jouir de ce bonheur, est-ce donc être coupable?Non, sans doute; mais d’en faire la droite, Puisque telle est la gauche. Aussi, que dit le Prophète? « Ils ont appelé heureux le peuple qui possède ces biens ». Or, c’est parce qu’ils l’ont proclamé heureux que leur bouche a dit des vanités. Mais toi, ô Prophète, tu es citoyen de Jérusalem, puisque tu n’oublies pas Jérusalem, de peur que ta droite ne s’oublie; voilà que ces hommes ont dit la vanité en chantant le bonheur d’un peuple qui possède ces richesses : pour toi, chante-nous les hymnes de Sion. « Bienheureux », nous dit-il, « le peuple dont le Seigneur est le Dieu 3 ». Sondez vos coeurs, mes frères, voyez si vous avez soif des biens de Dieu, si vous soupirez après la cité de Dieu, la sainte Jérusalem, si vous désirez la vie éternelle.
Que tout bonheur terrestre soit la gauche pour vous, et qu’il soit votre droite, celui que vous posséderez toujours. Si vous avez la gauche, n’y mettez point votre confiance; ne reprenez-vous pas ceux qui veulent manger de la gauche? Si vous croyez votre table déshonorée, parce qu’on y mange de la sorte, quelle injure n’est-ce point pour celle du Seigneur, que prendre pour la gauche ce qui est la droite, et pour la droite ce qui est la gauche? Que faire alors? « O Jérusalem, si jamais je t’oublie, que ma main droite s’oublie elle-même ».
17. « Que ma langue s’attache à mon palais,
1. Voir discours sur le Ps. CXX, n. 8. — 2. Ps. CXLIII, 7, 8. — 3. Id. 15.