Enarrationes in Psalmos (page 42)

Augustin d'Hippone · Doctrine

Texte français, domaine public · Source : jesusmarie.free.fr · 47 pages

Aussi en latin.

Fiche de l’œuvre dans le savoir

si je ne me souviens de toi 1 ». C’est-à-dire, que je demeure muet si ton souvenir s’efface de ma mémoire. Que dire, en effet; de quoi parler, si l’on ne parle des cantiques de Sion? Notre langue est elle-même le cantique de Jérusalem. Chanter notre amour pour ce bas monde, c’est une langue étrangère, une langue barbare, et que nous avons apprise dans notre captivité. Il sera donc muet pour Dieu, celui qui aura oublié Jérusalem. Mais c’est peu de s’en souvenir; ils s’en souviennent aussi, ses ennemis qui la veulent détruire. Quelle est, disent-ils, cette cité? Quels sont ces chrétiens? Quelle est leur vie? Encore s’ils n’étaient plus! Voilà que la nation captive a vaincu ceux qui la tenaient en captivité, et toutefois ils murmurent, ils frémissent, ils veulent détruire la cité sainte étrangère parmi eux, comme autrefois Pharaon voulut détruire le peuple de Dieu, quand il faisait mettre à mort tout enfant mâle, et ne réservait que les filles : il étouffait la force et nourrissait la convoitise. C’est donc peu de s’en souvenir, vois quel souvenir tu en as. Il est des souvenirs de haine et des souvenirs d’amour. Aussi après avoir dit : « Si jamais je t’oublie, ô sainte Jérusalem, que ma main droite s’oublie elle-même. Que ma langue s’attache à mon palais, situ ne vis dans ma mémoire », le Prophète ajoute : « Si Jérusalem n’est pas toujours la première de mes joies ». Car, la joie suprême pour nous, c’est de jouir de Dieu, c’est de goûter en toute sécurité le bonheur d’une société paisible, et de l’union fraternelle. Là, nulle tentation violente, nul attrait dangereux ne pourra nous atteindre, le bien seul aura pour nous des charmes. Toute nécessité disparaîtra et fera place au bonheur suprême. « Si Jérusalem n’est point la première de mes joies».

18 Le Prophète en appelle au Seigneur, contre les ennemis de la cité: « Souvenez-vous, Seigneur, des fils d’Edom 2». Or, Edom est ici le même qu’Esaü, et vous avez entendu tout à l’heure à la lecture de l’Apôtre : « J’ai aimé Jacob, et haï Esaü 3 ». C’étaient deux frères dans un même sein, deux jumeaux dans les entrailles de Rébecca, deux fils d’Isaac, petits-fils d’Abraham. Néanmoins ils naquirent, l’un pour être admis à l’héritage, l’autre pour en être exclu. Or, cet

1. Ps. CXXXVI, 6. — 2. Id. 7. — 3. Gen. XXV, 30.

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Esaü fut l’ennemi de son frère, parce que ce frère qui était le plus jeune lui ravit la bénédiction paternelle, et qu’ainsi s’accomplit cet oracle : « L’aîné servira le plus jeune 1». Or, nous commençons à comprendre quel est l’aîné, quel est le plus jeune, et quel est cet aîné assujetti au plus jeune. Le peuple juif paraissait l’aîné, et le peuple chrétien le plus jeune selon le temps. Et voyez comme l’aîné est assujetti au plus jeune. Ils sont les colporteurs de nos livres, car c’est de leurs livres que nous vient la vie. Mais pour donner à ces qualifications d’aîné et de plus jeune tin sens plus général, l’aîné, c’est l’homme charnel, et le plus jeune, l’homme spirituel; car l’homme charnel est le premier, l’homme spirituel vient ensuite. C’est l’Apôtre qui nous le dit clairement : « Le premier homme est l’homme terrestre formé de la terre; le second est l’homme céleste qui vient du ciel: comme le premier est terrestre, ses enfants sont terrestres, et comme le second est céleste, ses enfants sont célestes. Comme donc nous avons porté l’image de l’homme e terrestre, portons aussi l’image de l’homme céleste». Un peu auparavant havait dit : « Ce n’est point le corps spirituel qui a été formé le premier;

c’est le corps animal, et ensuite le spirituel 2». L’expression animal a le même sens que charnel. A sa naissance l’homme est d’abord animal, homme charnel. S’il sort de la captivité de Babylone, pour retourner à Jérusalem, il est renouvelé, il se fait en lui une régénération selon l’homme nouveau et intérieur;

il est le plus jeune par le temps, et l’aîné par la puissance. Esaü est donc le type de tous les hommes charnels, et Jacob le type de tous les hommes spirituels ; ces derniers sont élus, les premiers sont réprouvés. L’aîné veut-il être élu ? qu’il devienne le plus jeune. Il est appelé Edom, à cause de ce mets de lentilles qui est roux, c’est-à-dire, qui a une couleur rougeâtre. Ces lentilles étaient cuites et préparées, Esaü les demanda à Jacob son frère, il poussa l’envie de manger ces lentilles jusqu’à céder son droit d’aînesse, dignité que son frère acquit en échange du mets si convoité; et, par cette convention, l’un devenant le plus jeune l’autre l’aîné, cet aîné fut assujetti au plus jeune, et fut surnommé Edom 3. Or, selon le

1. Rom. IX, 13; Gen. XXV, 23. — 2. I Cor. XV, 46-49 —  3. Gen. XXV, 29-31; XXVII, 36, 87.

témoignage des hommes instruits dans cette langue, Edom veut dire sang, signification qu’il a aussi dans notre langue punique. Ne vous en étonnez point, c’est au sang qu’appartiennent toutes les personnes charnelles. « Or, ni la chair ni le sang ne posséderont le royaume de Dieu 1 ». Edom n’a aucune part à ce royaume, tandis qu’il est le partage de Jacob, qui se priva d’un mets charnel, pour un honneur spirituel. Mais il eut pour ennemi Esaü, car tous les hommes charnels sont ennemis des hommes spirituels : quiconque ne recherche que le présent, persécute ceux qu’il voit occupés des biens éternels. Or, que dit contre ces hommes le Prophète qui ne perd point de vue Jérusalem, et qui demande à Dieu d’être délivré de sa captivité? « Souvenez-vous, Seigneur, des fils d’Edom ». Délivrez-nous des hommes charnels, qui suivent cet Edom, qui sont nos frères aînés, mais qui sont aussi nos ennemis. Ils sont nés les premiers, mais ceux qui sont nés ensuite les ont devancés; car la convoitise charnelle a humilié les uns, et le mépris de cette convoitise élève les autres. Ils vivent, mais pour nous porter envie et nous persécuter.

19. « Souvenez-vous, Seigneur, des enfants d’Edom au jour de Jérusalem ». Ce jour de Jérusalem est-il bien le jour de la douleur, le jour de la captivité pour Jérusalem, ou le jour de son bonheur, le jour de sa délivrance, le terme de sa course qui sera l’éternité ? « Seigneur », dit le Prophète, « n’oubliez pas les enfants d’Edom ». Desquels? « De ceux qui disent : Détruisez, détruisez Jérusalem jusqu’en ses fondements ». Donc, souvenez-vous du jour où ils voulaient détruire Jérusalem. Combien de persécutions 1’Eglise n’a-t-elle pas endurées ? Avec quelle fureur les fils d’Edom, ou les hommes charnels, soumis au diable et à ses anges, qui adorent les pierres et le bois, qui obéissent aux convoitises de la chair, avec quelle fureur ne criaient-ils point Mort aux chrétiens, mort aux chrétiens : que pas un seul n’échappe détruisez jusqu’aux fondements ? N’est-ce point là leur cri ? Et, dans ce langage atroce, les persécuteurs n’ont-ils pas été rejetés de Dieu, et les martyrs couronnés? «Détruisez », disent-ils, « détruisez jusqu’aux fondements». Ainsi disent les enfants d’Edom : « Détruisez,

1. I Cor. XV, 50.

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détruisez », et Dieu crie à son tour: « Soyez assujettis 1 ». Laquelle de ces paroles sera victorieuse, sinon la parole de Dieu qui a dit: « L’aîné sera assujetti au plus jeune 2 ? Détruisez, détruisez jusqu’en ses fondements».

20. Puis s’adressant à Babylone: « O fille de Babylone», s’écrie le Prophète, «malheur  à toi 3 ». Malheur à toi dans ton allégresse, malheur dans ta confiance, malheur dans tes inimitiés. «Malheur à toi, fille de Babylone ». Cette même cité est nommée Babylone et fille de Babylone; comme on dit Jérusalem et fille de Jérusalem, Sion et fille de Sion, l’Eglise et la fille de l’Eglise. Le nom de fille s’entend de la succession, le nom de mère désigne sa supériorité. Tout d’abord il y eut une ville de Babylone; mais des habitants ont-ils subsisté jusqu’aujourd’hui ? Par la succession des temps elle est devenue fille de Babylone. « Malheur à toi donc, ô fille de Babylone, bienheureux celui qui te rendra les maux que tu nous a faits  4». Malheur à toi, honneur à lui.

24. Qu’as-tu fait, et que faut-il te rendre? Ecoute bien. « Heureux celui qui te rendra tous les maux que tu nous a faits ». De quels maux veut-il parler? C’est là ce qui termine le psaume : « Bienheureux celui qui saisira tes enfants et les brisera contre la pierre 5 ». Tel est son malheur, et bienheureux celui qui la traitera comme elle nous a traités. Or, si nous cherchions quel est ce traitement: « Bienheureux », dit le Prophète, « celui qui saisira tes enfants et les brisera contre la muraille ». Tel est ce traitement. Que nous a fait cette Babylone? Nous l’avons chanté dans un autre psaume: « Les paroles des méchants ont prévalu contre nous 6». A notre naissance, Babylone ou la confusion du siècle nous a enveloppés, et dans notre enfance nous a en quelque sorte suffoqués dans ses erreurs si diverses et si multipliées. Voilà un nouveau-né qui sera un jour citoyen de la Jérusalem d’en haut, qui l’est déjà par la prédestination de Dieu, mais qui est encore pour un temps dans la captivité. Comment saura-t-il aimer, sinon ce que lui inspirent son père et sa mère? Or, les voilà qui l’instruisent, qui le forment à l’avarice, à la rapine, aux mensonges de chaque jour, à l’idolâtrie et au culte des démons, aux coupables pratiques

1. Gen. XXV, 23.— 2. Rom. IX, 13. — 3. Ps. CXXXVI, 8. — 4.  Id. 9. — 5. Ibid.—  6. Id. LXIV, 4.

des enchantements et des ligatures. Que fera cet enfant, dans un âge si tendre, qui n’a des yeux que pour voir ce que font ses aînés; que peut-il faire, sinon de suivre leur exemple? C’est donc ainsi que Babylone nous a persécutés dans notre enfance: mais, à mesure que nous avons grandi, Dieu nous a fait la grâce de le connaître et de nous détourner des errements de nos pères. C’est la prédiction que je vous ai signalée dans l’explication du même psaume 1 : « Les nations viendront à vous des extrémités de la terre et diront : Véritablement nos pères ont adoré le mensonge et la vanité qui ne leur ont servi de rien 2 ».

C’est le langage que tiennent des hommes dans leur force: on les avait mis à mort dans leur jeune âge, en leur faisant suivre ces vanités; qu’ils repoussent bien loin ces vanités, qu’ils reprennent une vie nouvelle en Dieu, en s’avançant dans la vertu et se vengeant de Babylone. Or, que peuvent-ils lui rendre? Ce qu’elle nous a fait. Que ses enfants soient étouffés: ou plutôt, qu’on les brise contre la muraille et qu’ils meurent. Mais quels sont ces enfants de Babylone? Les convoitises coupables qui naissent en nous. Il en est qui ont à livrer de rudes combats contre leurs passions invétérées. Qu’une passion vienne à poindre dans ton coeur, avant qu’elle ne se fortifie contre toi par l’habitude, quand ce n’est qu’une passion nouvellement formée, ne lui laisse pas le temps de grandir par l’habitude, mais étouffe-la dès sa naissance. Et si tu crains qu’elle ne meure pas même en l’étouffant, brise-la contre la pierre. « Or, cette pierre c’est le Christ 3 ».

22. Que vos harpes, mes frères, ne cessent de retentir par vos bonnes oeuvres; chantez-vous mutuellement les cantiques de Sion. Autant vous aimez d’écouter, autant il faut aimer de pratiquer; si vous ne voulez être à Babylone, abreuvés de l’eau de ses fleuves, mais ne rapportant aucun fruit. Mais soupirez après la Jérusalem éternelle : c’est là que l’espérance nous a devancés, que nos oeuvres nous y suivent; c’est là que nous serons avec le Christ. Maintenant notre chef c’est le Christ, lui qui nous gouverne d’en haut: c’est dans cette cité bienheureuse que nous jouirons de ses embrassements, et que nous serons égaux avec les anges. C’est là ce que de nous-mêmes

1. Voir discours sur le Ps. LXIV, n. 6. —  2. Jérém. XVI, 19. — 3. I Cor. X, 4.

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nous n’oserions même soupçonner sans les promesses de l’infaillible vérité. Portez donc là vos désirs, mes frères, que ce soit jour et nuit l’objet de vos pensées. Quelque bonheur qui vous sourie dans le monde, ne vous en élevez point; ne raisonnez point avec vos convoitises. Votre ennemi est-il grand? tuez-le contre la pierre ; est-il petit? brisez-le contre la pierre ; grands ou petits, tuez-les, brisez-les contre la pierre. Que la pierre triomphe ; bâtissez sur la pierre, si vous ne voulez être emportés ou par le fleuve, ou par l’ouragan, ou par les pluies. Afin de vous armer contre les séductions du monde, faites croître et grandir dans vos coeurs le désir de la Jérusalem éternelle. A la captivité qui passera, succédera le bonheur, le dernier ennemi sera vaincu, et, affranchis de la mort, nous triompherons avec notre roi.

DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXVII.

SERMON AU PEUPLE EN LÀ FÊTE DE SAINTE CRISPINE.

GLOIRE A DIEU.

Le psaume est une confession, non des péchés, mais des louanges, comme celle de Jésus-Christ dans l’Evangile ; et confesser Dieu de tout son coeur, c’est lui offrir un holocauste de louanges, ou le sacrifice parfait, qui est le chant avec les anges, ou du ce bonheur spirituel que l’on peut goûter ici-bas, même au milieu des tourments, qui est offert à Dieu dans son temple ou dans l’âme, et dans les biens qu’il nous a procurés. Nous confesserons la miséricorde qui prend le pécheur en pitié, et nous incline vers les pauvres, et la vérité par laquelle Dieu accomplit ses promesses, et que nous devons exercer dans nos jugements. Dieu a glorifié son saint nom en choisissant la race d’Abraham, d’où est issu le Christ qui a envoyé les apôtres prêcher l’Evangile. Hâtez-vous de m’exaucer, dit le Prophète qui sait ce qu’il doit demander à Dieu, qui demande, comme Crispine, les biens éternels. Il demande en effet la multiplication, non de la famille, ni des richesses, mais de son âme. Les vices sont dans l’âme, et le Prophète veut être multiplié en vertu. — Rois de la terre, confessez Dieu : c’est ce qu’ils font chaque jour ; qu’ils s’humilient parce qu’ils ont entendu les oracles des Ecritures, aujourd’hui prêchées sur toute la terre, comme le figurait à Gédéon l’aire trempée de rosée. Qu’ils chantent, non leur gloire, mais celle de Dieu; qu’ils soient humbles, parce que Dieu regarde favorablement les humbles, et ne voit les orgueilleux que de loin ou en s’éloignant d’eux. Marcher dans la tribulation, c’est marcher en cette vie qui est pleine de tribulations, et la vie éternelle est au prix de notre patience. La main de Dieu ou bien s’appesantit sur nous à cause du péché, ou bien nous venge de ceux qui nous insultaient et dont plusieurs ont embrassé la foi; sa droite nous sauve, parce que sa droite est la place des bonnes oeuvres, tandis que la gauche est celle des biens d’ici-bas que Dieu n’accorde pas toujours à ses élus. Seigneur, vous rendrez pour moi, c’est-à-dire vous me vengerez de mes ennemis, ou vous payerez ma dette envers le Seigneur, car le Christ qui ne devait rien à payé pour nous. La miséricorde du Seigneur est pour l’éternité et non pour un temps : puisse-t-il ne pas mépriser l’ouvrage de ses mains!

1. Le titre de notre psaume est court et simple: il ne nous arrêtera point, car nous connaissons celui que figurait David, et même nous nous reconnaissons en lui, puisque nous sommes les membres de son corps. Reconnaissons donc ici la voix de l’Eglise et réjouissons-nous d’être les enfants de celle que nous avons entendu chanter. Tout le titre du psaume est dans ces mots : « A David lui-même ». Voyons ce qui est dit à David.

2. « Je vous confesserai, Seigneur, dans toute l’effusion de mon âme 1». Le titre d’un psaume nous en indique ordinairement le sens intime : mais ici, comme il se borne à nous dire que c’est un chant pour David, c’est le premier verset qui nous indique le sujet de tout le psaume. « Je vous confesserai, Seigneur, dans toute l’effusion de mon âme ». Ecoutons donc cette confession. Mais auparavant je vous rappelle que dans les saintes Ecritures, cette expression, confesser au Seigneur, s’entend de deux manières, d’une confession des péchés, et d’une confession de louanges. Chacun connaît la confession des péchés, mais il en est peu pour connaître la confession de louanges. La première est tellement connue que quand nous rencontrons

1. Ps. CXXXVII, 1.

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dans les Ecritures ces paroles : « Je vous confesserai, Seigneur», ou « nous vous confesserons », la coutume de l’entendre ainsi fait que nos mains cherchent à frapper nos poitrines, tant les hommes sont habitués àne voir dans la confession que celle des péchés. Mais Notre-Seigneur Jésus-Christ était- il un pécheur, lui qui dit dans l’Evangile: «  Je vous confesse, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre?» La suite nous montre ce qu’il confessera; et nous indique une confession de louanges, et non l’aveu des péchés. « Je vous confesse», dit-il, «ô mon Père, Dieu du ciel et de la terre, parce que vous avez dérobé ces choses aux sages et aux prudents, pour les révéler aux petits 1». Il a donc loué son Père, il a loué Dieu, qui ne méprise point les humbles, mais les superbes; et la confession que nous allons entendre dans notre psaume est une confession de louanges et d’actions de grâces. « Seigneur », dit-il, «je vous confesserai de tout mon coeur ». C’est donc mon coeur tout entier que je mets sur l’autel de votre confession, c’est un holocauste de louanges que je viens vous offrir. Car on appelle holocauste ce sacrifice où tout est consumé; puisque olon, en grec, se traduit en latin par totum, tout entier. Or, vois comment il offre un holocauste spirituel celui qui dit : « Seigneur, je vous confesserai de tout mon coeur». Oui, que la flamme de votre amour embrase entièrement mon coeur; que rien de ce qui est à moi ne m’appartienne plus, ni ne me fasse replier sur moi-même ; que tous mes désirs soient pour vous, toute mon ardeur pour vous, tout mon amour pour vous, que je sois embrasé de vous-même. « Seigneur, je vous confesserai de tout mon coeur, parce que vous avez entendu les paroles de ma bouche ». De quelle bouche, sinon de la bouche de mon coeur? Nos coeurs aussi ont une voix que Dieu entend, bien qu’elle n’arrive pas à l’oreille de l’homme. Ils criaient sans doute, les accusateurs de Suzanne, mais ils ne levaient pas les yeux au ciel : tandis que Suzanne silencieuse criait de tout son coeur. De là vient qu’elle mérita d’être exaucée, eux d’être châtiés

2. Nous avons donc une bouche intérieure; c’est là que nous prions, et de là encore que nous prions. Et si nous avons préparé à Dieu un logis, une demeure, c’est là que nous lui parlons, là

1. Matth. XI, 23. — 2. Dan. XIII, 34.

que nous sommes exaucés : car il n’est pas éloigné de chacun de nous: « c’est en lui que nous avons la vie, le mouvement et l’être 1 ». Il n’y a que le péché qui nous éloigne de Dieu. Renverse la muraille du péché qui s’élève entre toi et Dieu, et tu seras avec celui que tu implores. « Vous avez entendu les paroles de ma bouche», dit le Prophète, «et je vous confesserai ».

3. « Je vous chanterai des hymnes en présence des anges ». Ce n’est point en présence des hommes, c’est en présence des anges que je vous chanterai des hymnes. Mon psaltérion, c’est ma joie. La joie qui nie vient des choses d’ici-bas est avec les hommes, celle qui me vient des choses d’en-haut est avec les anges. Car l’impie ne connaît point la joie du juste. «Il n’y a point, en effet, de joie pour l’impie, a dit le Seigneur 2 ». L’impie trouve sa joie dans la taverne, le martyr dans sa chaîne. Quelle n’était pas la joie de cette Crispine dont nous célébrons aujourd’hui la fête ? Sa joie était d’être livrée aux persécuteurs, d’être traînée devant les tribunaux, d’être enfermée dans les cachots, d’être exposée avec ses chaînes, d’être élevée sur le chevalet, d’être écoutée, d’être condamnée: tout cela lui donnait de la joie, et quand ces misérables croyaient à sa misère, elle était dans la joie aux yeux des anges.

4. « Je vous adorerai dans votre saint temple 3 ». Quel est ce saint temple ? Celui où nous devons habiter, où flous devons adorer. Car nous courons pour adorer Dieu. Notre coeur gonflé veut enfanter, et cherche où il pourra le faire. Or, quel est ce lieu où il faut adorer Dieu? Quel est ce monde? Quel est cet édifice ? Quel est son trône dans le ciel, au milieu des étoiles? Nous le cherchons dans les saintes Ecritures et nous le trouvons dans la Sagesse: « Pour moi», dit-elle, « j’étais avec lui, et chaque jour je faisais ses délices ». Puis elle chante les oeuvres de Dieu et nous indique son trône. Quel est-il? « Quand Dieu », dit-elle, « affermissait les nuées en haut, quand il établissait son trône au-dessus des vents 4 ». Mais son trône est aussi son temple. Où donc irons-nous? Est-ce pardessus les vents qu’il nous faudra l’adorer? S’il faut l’adorer par-dessus les vents, les oiseaux l’emportent sur nous. Mais si nous

1. Act. XVII, 27, 28.— 2. Isa. XLVIII, 22 ; LVII, 21.— 3. Ps. CXXXVII, 2. —   4. Prov. VIII, 27-30.

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appelons âmes les mêmes vents, c’est-à-dire, si les vents sont une figure symbolique des âmes, selon cette expression d’un autre psaume : « Il a volé sur les ailes des vents 1 »c’est-à-dire sur les vertus des âmes, ce qui fait qu’un souffle de Dieu prend le nom de vent ou d’âme ; non point qu’il nous faille entendre par là ce vent qui pousse notre corps et qui est sensible, mais quelque chose d’invisible qui échappe à la perspicacité de nos yeux, à la sensibilité de nos oreilles, au discernement de l’odorat, à la perception du goût, au toucher des mains : mais une certaine vie, qui nous anime et que l’on appelle âme; si, dis-je, nous entendons ainsi les vents, il n’est pas nécessaire de chercher des ailes visibles, pour voler avec les oiseaux et adorer Dieu dans son temple; mais nous trouverons que Dieu est assis au-dessus de nous-mêmes, si nous voulons lui être fidèles. Voyez si tel n’est point le sens de ces paroles de l’Apôtre : « Le temple de Dieu est saint et vous êtes ce temple 2 ». Il est certain néanmoins, il est évitent que Dieu habite dans les anges. Donc lorsque dans la joie qui nous vient des biens spirituels, et non des biens terrestres, nous chantons des hymnes à Dieu en présence des anges, cette congrégation des anges devient le temple de Dieu, et nous adorons le Seigneur dans son temple. Quant à l’Eglise de Dieu, elle est sur la terre et dans le ciel ; l’Eglise de la terre se compose de tous les fidèles, l’Eglise du ciel de tous les anges. Mais le Seigneur des anges est descendu vers l’Eglise d’ici-bas, et ses anges le servaient, lui qui était venu pour nous servir 3. «Car», nous dit-il, «ce n’est point pour être servi, mais pour servir, que je suis venu 4 ». Que nous a-t-il servi, sinon ce qui fait aujourd’hui notre nourriture et notre breuvage? Si donc le Maître des anges a bien voulu nous servir, ne désespérons pas d’être un jour les égaux des anges. Celui qui est plus grand que les anges s’est donc abaissé jusqu’à l’homme, le Créateur des anges s’est revêtu de l’homme, le Maître des anges est mort pour l’homme. « Je vous adorerai dans votre saint temple » : c’est-à-dire, dans ce temple qui n’est pas fait de la main des hommes 5, mais que vous avez fait.

5. « Je confesserai votre nom dans votre

1. Ps. XVII, 11. — 2. I Cor. III, 17. — 3. Matth. IV, 11. — 4. Id. XX, 28. — 5. Act. XVII, 24.

miséricorde et votre vérité ». Tels sont les deux attributs que nous voulons chanter, comme il est dit dans un autre psaume « Toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 1 ». Tels sont, ô mon Dieu, les deux attributs que nous confessons. Votre miséricorde et votre vérité ; c’est par la miséricorde que vous jetez sur le pécheur un regard favorable, et par la vérité que vous tenez à vos promesses. « Je vous confesserai dans votre miséricorde et dans votre vérité ». Et c’est là ce que je veux vous rendre selon les forces que je tiens de vous, en exerçant la miséricorde et la vérité ; la miséricorde par l’aumône, la vérité dans mes jugements. C’est en cela que Dieu nous aide, en cela que nous méritons Dieu ; et dès lors, toutes les voies du Seigneur sont la miséricorde et la vérité ; il ne vient à nous par aucune autre voie, et nous n’avons aucune autre voie pour aller à lui.

6. « Car vous avez glorifié par-dessus tout votre saint nom ». Que signifie cette louange, mes frères? Dieu glorifia son saint nom sur Abraham : « Car Abraham crut en Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice 2». Les autres nations sacrifiaient aux idoles, et servaient les démons. D’Abraham naquit Isaac, et Dieu fut glorifié en cette maison vint ensuite Jacob, et Dieu fut encore glorifié, et il nous dit : « Je suis le Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob 3 ». De là naquirent les douze patriarches et le peuple d’Israël que Dieu délivra de l’Egypte, le conduisant à travers la mer Rouge, l’exerçant dans le désert, l’établissant dans la terre promise après en avoir chassé les nations. Le nom du Seigneur fut donc glorifié en Israël. C’est de ce peuple encore que sortit la Vierge Marie; de là le Christ notre Seigneur, qui est mort pour nos péchés, qui est ressuscité pour notre justification 4, remplissant les fidèles du Saint-Esprit, et les envoyant prêcher à tous les peuples : « Faites pénitence, car le royaume des u cieux approche 5 ». C’est ainsi que Dieu glorifie son nom sur toutes choses.

7. « Au jour où je vous invoquerai, hâtez-vous de m’exaucer 6 ». Pourquoi « hâtez-vous?» C’est que vous-même l’avez dit: « Tu parleras encore, quand je dirai : Me voici 7 ».

1. Ps. XXIV, 10. — 2. Gen. XV, 6; Rom. IV, 3.— 3. Exod. III, 6. — 4. Rom. IV, 25. — 5. Matth. III, 2. — 6. Ps. CXXXVII, 3. — 7. Isa. LVIII, 9.

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Pourquoi « hâtez-vous?» Parce que je ne demande plus une félicité terrestre; mais le nouveau Testament m’apprend à former de saints désirs. Je ne demande ni la terre, ni une fécondité charnelle, ni la santé passagère, ni l’humiliation de mes ennemis, ni les richesses, ni les honneurs; je ne veux rien de cela : « hâtez-vous donc de me secourir. »

Donnez-moi ce que je demande, puisque vous m’avez appris ce que je dois demander. Disons au Prophète : Est-ce là ce que vous demandez? Ecoutons à notre tour, qu’il dise de quoi son coeur est gros, et voyons ce qu’il demande apprenons de lui à demander, pour mériter de recevoir. Tu es venu à l’église aujourd’hui faire je ne sais quelle demande ; de bonne foi, qu’es-tu venu demander? Tu avais dans le coeur je ne sais quel désir: puisse-t-il être innocent, bien que charnel ! Mais arrière ce qui est injuste, arrière ce qui est charnel! Apprends ce qu’il faut demander, ce que tu célèbres aujourd’hui. Tu célèbres la mémoire d’une sainte et bienheureuse femme, et tu aspires peut-être à une félicité terrestre. Embrasée du désir de la sainteté, elle renonça au bonheur qu’elle avait ici-bas: elle abandonna ses enfants qui pleuraient leur mère et l’accusaient de cruauté, parce que, dans son impatience de recevoir la couronne céleste, elle s’était dépouillée en quelque sorte de toute pitié humaine.

Or, ne savait-elle point ce qu’elle désirait, ce qu’elle foulait aux pieds? Loin de là, elle savait chanter devant les anges de Dieu, aspirer à leur société, à leur amitié chaste et pure, où elle ne connaîtrait plus la mort, mais le juge qui ne saurait être surpris par aucun mensonge. Une telle vie est-elle donc dénuée de tout bien? Au contraire, c’est là qu’est le seul bien, le bien qui n’est mélangé d’aucun mal, dont on jouit en toute sécurité, avec une entière avidité, sans que nul nous dise: Modérez-vous. Ici-bas il est fâcheux, il est même très-dangereux de nous réjouir de nos biens terrestres, de peur que cette complaisance ne devienne de l’attachement, que cette joie immodérée ne soit notre perte. Pourquoi, en effet, Dieu prend-il soin de mêler aux joies de cette vie quelques tribulations, sinon afin que ces tribulations et ces amertumes nous apprennent à n’aspirer qu’aux délices éternelles ?

8. Voyons donc ce que demande le Prophète, ce qui lui fait dire avec raison :  « Hâtez-vous de m’exaucer ». Que demandez-vous, ô Prophète, pour que Dieu vous exauce promptement ? « Vous me multiplierez ». Cette multiplication peut s’entendre en bien des sens. Il y a multiplication dans la génération terrestre, selon cette première bénédiction donnée à notre nature, et que nous avons entendue : « Croissez et multipliez, emplissez la terre, et soumettez-la 1». Est-ce bien cette multiplication que voulait David quand il disait: «Hâtez-vous de m’exaucer? » Il est vrai que cette multiplication a son avantage, et ne vient que de la bénédiction du Seigneur. Que dirai-je des autres sens de multiplier ? Chez l’un, c’est l’or qui se multiplie; chez l’autre, c’est l’argent; ici c’est le bétail, et là c’est la famille; celui-ci voit ses terres se multiplier, celui-là tous ces biens à la fois. Il est plusieurs manières de se multiplier sur la terre; la plus heureuse est de voir ses enfants se multiplier : et toutefois, pour l’homme avare, cette fécondité même devient incommode; il redoute la pauvreté pour ceux qui naissent en grand nombre. Cette sollicitude en a poussé beaucoup à l’impiété: oubliant qu’ils étaient pères, ils se sont dépouillés de tout sentiment d’humanité, jusqu’à exposer leurs enfants, et en faire des étrangers; une mère rejette son fils que recueille celle qui n’est pas mère, l’une affectant le mépris, l’autre l’amour; l’une vainement mère selon la chair, l’autre plus véritablement mère par la charité.

Si donc il y a tant de multiplications, tant de manières de multiplier, quelle est cette multiplication qui fait dire au Prophète : « Hâtez-vous de m’exaucer ? — Vous « me multiplierez »

,dit-il. Nous sommes impatients de savoir en quoi. Ecoutons alors: « Dans mon âme », dit-il. Non pas dans ma chair, mais dans mon âme: « c’est dans l’âme que je serai multiplié ». Peut-on rien ajouter, et la multiplication à l’égard de l’âme serait-elle bien un bonheur sans retard? C’est dans l’âme, en effet, que les soins se multiplient pour l’homme, et l’on pourrait le croire encore multiplié dans son âme quand les vices y sont nombreux, Celui-ci n’est qu’avare, celui-là qu’orgueilleux, cet autre que libertin ; mais tel autre est tout à la fois avare, et orgueilleux, et libertin; il y a donc multiplication dans son âme, et pour son malheur. Cette multiplication est plutôt la

1. Gen. I, 28

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pauvreté que l’abondance. Vous donc, ô saint Prophète, qui avez dit : « Hâtez-vous de me secourir », qui éloignez de vous tout ce qui est charnel, tout ce qui est terrestre, tout désir mondain, que voulez-vous dire à Dieu «Vous me multiplierez dans mon âme ? » Expliquez-nous votre désir. « Vous me multiplierez dans mon âme », dit-il, « par la vertu». Voilà clairement ce qu’il souhaite, voilà son désir sans aucune confusion. S’il disait simplement: « Vous me multiplierez », on pourrait s’arrêter à quelque chose de terrestre; il ajoute « dans mon âme » ; et, pour éloigner toute pensée du vice dans l’âme, il ajoute encore, « par la vertu ». Vous n’avez plus rien à désirer, si vous voulez dire à Dieu avec une sainte franchise : « Hâtez-vous de me secourir ».

9. « Que tous les rois de la terre vous confessent, ô mon Dieu ». Ainsi en sera-t-il, mes frères, ainsi en est-il, et en est-il tous les jours; c’est ce qui nous montre que cette parole n’est pas vaine, et que le Prophète lisait dans l’avenir. « Que tous les rois de la terre vous confessent, ô mon Dieu 1 ».

Mais que ces rois eux-mêmes, quand ils vous confessent, quand ils vous louent, ne vous demandent rien de terrestre. Que peuvent, en effet, désirer les rois de la terre ? N’ont-ils pas le souverain pouvoir? Quelle que soit l’ambition d’un homme sur la terre, elle ne dépasse point le pouvoir suprême. Coin ment s’élever plus haut? Il faut sans doute un pouvoir suprême, et néanmoins plus elle est élevée, plus elle est dangereuse. Et dès lors, plus les rois sont élevés en dignité sur la terre, plus ils doivent s’humilier devant Dieu. Pourquoi en agissent-ils de la sorte? « Parce qu’ils ont entendu toutes les paroles de votre bouche». O mon Dieu, « toutes les paroles de votre bouche ! » La loi et les Prophètes étaient ensevelis chez je ne sais quelle nation, c’étaient là «toutes les paroles de votre bouche»;

mais on ne trouvait que chez le peuple juif «toutes ces paroles de votre bouche ». C’est en l’honneur de cette nation que l’Apôtre a dit: «Quel est donc l’avantage des Juifs? ou de quoi sert la circoncision? L’avantage des Juifs est grand de toute manière, d’abord parce que c’est à eux que les oracles de Dieu ont été confiés 2 ». C’est là qu’étaient les paroles de Dieu. Mais voici Gédéon, saint

1. Ps. CXXXVII, 4. — 2. Rom. III, 1, 2.

personnage, au temps des Juges : voyez quel signe il demande au Seigneur : « Je mettrai une toison dans l’aire», dit-il : « que la toison soit baignée, et que l’aire demeure sèche 1».

Ce qui fut accompli : l’aire demeura sèche, et la toison fut baignée. Puis il demanda un second signe, « que l’aire soit baignée complètement, et que la toison demeure sèche ». Ce qui fut accompli, l’aire fut trempée et la toison demeura sèche. D’abord la toison fut baignée, tandis que l’aire demeurait sèche, puis la toison demeura sèche, tandis que l’aire était baignée. Mais celte aire, que figurait-elle selon vous ? N’est-ce pas l’univers entier? Que signifie la toison ? La nation juive au milieu de l’univers; elle ales sources de la grâce, non point en évidence, mais sous le voile du mystère, la tenant cachée sous les symboles, comme la pluie dans la toison. Mais le temps vint où la pluie devait être visible dans l’aire ; elle y est manifestée sans aucun voile. Ainsi donc s’est accomplie cette parole: « Seigneur, que tous les rois de la terre vous confessent ». Pourquoi, Israël, cacher cette précieuse rosée ? combien de temps la voulais-tu cacher? La toison est enfin pressée, et de toi est sortie la pluie. Il n’y a que le Christ pour donner à la pluie sa douceur, et il n’y a que le Christ que tu ne voies pas clans les Ecritures, quand les Ecritures sont faites pour lui seul. Mais, « que tous les rois de la terre vous confessent, ô mon Dieu, puisqu’ils ont entendu toutes les paroles de votre bouche ».

10. « Qu’ils chantent dans les voies du Seigneur, parce que la gloire du Seigneur est grande 2 ». Que les rois de la terre chantent dans les voies du Seigneur. Dans quelles voies ? Dans celles dont il est dit plus haut: « Dans votre miséricorde et dans votre vérité parce que toutes les voies du Seigneur sont miséricorde et vérité 3 ». Que les rois ne soient donc point orgueilleux, mais humbles ; qu’ils chantent dans les voies du Seigneur, s’ils ont l’humilité ; qu’ils aiment et ils chanteront. Nous voyons des voyageurs chanter; ils chantent et se hâtent d’arriver. Il est des chants criminels, cornue les chants du vieil homme; mais à l’homme nouveau appartient le chant nouveau. Que les rois de la terre marchent donc aussi dans vos voies, oui, dans vos voies, qu’ils marchent

1. Juges, VI, 36-40. — 2. Ps CXXXVII, 5. — 3. Id. XXIV, 10.

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et qu’ils chantent. Que doivent-ils chanter? Que c’est la gloire du Seigneur qui est grande, et non celle des rois.

11. Considère de quelle manière le Prophète veut que tous les rois chantent dans les voies du Seigneur, en portant le Seigneur avec humilité, et sans s’élever contre lui. Qu’arriverait-il, en effet, s’ils s’élevaient ? « Car le Seigneur est le Très-Haut, et regarde les humbles 1 ». Les rois veulent-ils que Dieu les regarde ? Qu’ils soient humbles. Mais en s’élevant dans leur orgueil pourraient-ils échapper à ses regards? Bien que le Prophète ait dit que Dieu regarde les humbles, garde-toi de l’orgueil, et ne dis point dans ton âme: Si Dieu regarde les humbles, voilà qu’il ne me verra point, et je ferai ce qui me plaira. Qui pourrait me voir? Ce ne sont point les hommes, et Dieu ne veut point me voir parce que je ne suis pas humble, et qu’il n’a des regards que pour l’humilité; je puis agir à mon gré. O insensé, tiendrais-tu ce langage si tu savais ce qu’il t’est bon d’aimer? Si Dieu ne veut point te voir, n’y a-t-il pas de quoi trembler dans le dédain qu’il a pour toi? Si cet homme haut placé, ce grand du monde ne prend pas garde à ton salut, dans son attention pour un autre, quelle peine dans ton âme ! Et quand le Seigneur te dédaigne, tu te crois en sûreté?

Si le Sauveur ne te voit point, le voleur t’observe. Et néanmoins le Seigneur te voit aussi. Ne t’imagine pas qu’il ne te voit point, prie, au contraire, afin de mériter d’être vu par celui qui te voit.

Car il est dit que « les yeux du Seigneur sont sur les justes». Mais écoutons encore : « Et ses oreilles attentives à leurs prières 2 ». Or, les hommes d’iniquité qui se croient en sûreté, parce que les yeux du Seigneur ne sont point sur eux, ne doivent-ils pas trembler quand le Seigneur n’a point d’oreilles pour leurs prières? N’est-il pas plus avantageux que ses yeux soient sur nous et ses oreilles attentives à nos prières? Mais dès lors que tu fais ce que tu ne voudrais pas que Dieu embrassât de ses regards, tu ne mérites pas qu’il prête l’oreille à tes prières et toutefois, en commettant le mal, tu ne détournes pas de toiles regards du Seigneur, Voyons en effet la suite du psaume: « Les yeux du Seigneur, sont sur ceux qui font le mal ». Pourquoi? « Afin d’effacer de la terre jusqu’à leur mémoire ».

Tu vois bien que

1. Ps. CXXXVII, 5. — 2. Id. XXXIII, 16.

Dieu te voit, et tu ne saurais lui échapper. Si donc le Seigneur voit tes actions, pourquoi ne pas faire ce qui mériterait ses faveurs? Mais que dit encore le Prophète? « Parce que la gloire du Seigneur est grande, parce que le Seigneur est le Très-Haut, et qu’il regarde les humbles ». Il semble ne pas regarder ce qui est élevé. « Il regarde ce qui est en bas», dit le Prophète. Et « ce qui est élevé? Il le regarde de loin ». Que nous reviendra-t-il dès lors de notre orgueil? D’être vus de loin, mais non de n’être point vus. Or, ne te rassure point, en pensant que le regard de Dieu est moins perçant, parce qu’il te voit de loin. Pour toi, sans doute, l’oeil est moins perspicace, quand tu vois de loin: mais Dieu te voit parfaitement, quoique de loin, et sans être avec toi, Tout se résume donc, non pas à être vu moins parfaitement, mais à n’être point avec celui qui te voit, Que nous rapportera l’humilité, au contraire? « Le Seigneur est près de ceux qui ont le coeur contrit 1». Que l’orgueilleux s’élève tant qu’il voudra: Dieu habite les hauteurs, Dieu habite les cieux. Veux-tu qu’il s’approche de toi? Abaisse-toi. Car plus tu t’élèveras, plus il sera au-dessus de toi. « Il regarde de loin ce qui est élevé ».

12. « Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie ». Cela est vrai, mes frères: quelles que soient vos tribulations, confessez le Seigneur, invoquez sa bonté, et il vous délivrera et vous donnera la vie. Toutefois il nous faut entendre ici quelque chose de plus intime qui nous rattache à Dieu et nous fasse dire : « Hâtez-vous de me secourir ». Le Prophète avait dit : « Il voit de loin ce qui est élevé » : or, ces hauteurs orgueilleuses ne connaissent point la tribulation. Non, dis-je, elles ne connaissent point cette affliction dont il est dit ailleurs : «J’ai rencontré la tribulation et la douleur, et j’ai invoqué le nom du Seigneur 2 ». Est-il extraordinaire que la tribulation te vienne heurter? Si tu as quelque pouvoir, trouve toi-même la tribulation. Mais, diras-tu, où est l’homme qui trouve la tribulation? Où est même celui qui la cherche? Tu es au milieu de la tribulation, et tu ne le sais pas ? Cette vie est-elle donc une légère affliction? Si ce n’est pas une tribulation, ce n’est pas un exil; mais si c’est un exil, ou tu n’aimes point la

1. Ps. XXXIII, 15 -18. — 2. Id. CXIV, 3.

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patrie, ou tu es dans l’affliction. Où est l’homme sans affliction, et qui ne désire être avec ce qu’il aime? Mais d’où vient que tu ne trouves point là une affliction? C’est que tu es sans amour. Aime l’autre vie, et tu verras que celle-ci n’est que tribulation : quel qu’en soit l’éclat, de quelques délices qu’elle nous rassasie et nous fasse regorger; tant que nous ne goûterons pas cette joie qui n’est mêlée d’aucune tentation et que Dieu nous réserve pour la fin, nous sommes dans la tribulation. Comprenons donc, mes frères, la douleur qui fait dire: e Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie. Son langage ne signifie point r S’il m’arrivait quelque tribulation, vous m’en délivreriez. Que veut-il dire alors? « Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie » : c’est-à-dire, vous ne me donnerez la vie qu’à la condition que je marcherai au milieu de la tribulation. « Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie. Malheur à celui qui rit, bienheureux ceux qui pleurent 1. Si je marche au milieu de la tribulation, vous me donnerez la vie ».

13. « Vous avez étendu votre main plus que mes ennemis furieux, et votre droite m’a sauvé ». Que ces ennemis frémissent de rage, que peuvent-ils contre moi? Me voler, me dépouiller, me proscrire, m’envoyer en exil, me faire passer par les tourments et par la douleur; et enfin, s’il leur est permis, me donner la mort. Peuvent-ils aller plus loin ? Mais vous, Seigneur, « vous avez étendu votre main contre ces ennemis furieux » : cette main, vous l’avez étendue au-delà de tout ce qu’ils peuvent me faire. Ils ne peuvent en effet me séparer de vous; mais votre vengeance va plus loin, puisque vous me tenez encore éloigné: « Vous avez étendu votre main contre mes ennemis furieux». Que mon ennemi s’arme de fureur, il ne me sépare point de mon Dieu. Mais vous, Seigneur,vous tardez encore de m’unir à vous; dans l’exil, vous me châtiez encore, vous me sevrez encore de vos joies et de vos douceurs; vous ne m’enivrez pas encore de l’abondance de votre maison, et ne m’abreuvez pas au torrent de vos délices. « C’est en vous qu’est la source de la vie, et c’est à votre lumière que nous verrons la lumière 1». Mais voici que je vous ai consacré les prémices de mon esprit,

1. Luc, VI, 21, 21.— 2. Ps. XXXV, 9, 10.

je crois en vous, et suis soumis par l’esprit à la loi de Dieu 1 : cependant nous gémissons encore intérieurement, dans l’attente de l’adoption qui sera la délivrance de notre corps 2. A nous pécheurs, Dieu a donné cette vie dans laquelle Adam doit être accablé, travailler à la sueur de son front, tandis que la terre ne produit que des chardons et des épines 3. Quel ennemi eût pu nous accabler davantage? « Votre main, ô mon Dieu, s’est donc étendue sur moi, plus encore que la colère de mes ennemis », non toutefois jusqu’à me pousser au désespoir, car nous lisons ensuite : « Et votre droite m’a sauvé ».

14. On pourrait comprendre toutefois: « Vous avez étendu votre main sur la colère de mes ennemis », en ce sens que mes ennemis s’irritaient, et que votre main m’a vengé de leur colère. « Le pécheur verra et frémira, il grincera des dents et sèchera de dépit 4». Où sont-ils ceux qui criaient: Plus de chrétiens sur la terre, périsse leur nom ! Ils sont morts ou convertis. Donc, « vous avez u étendu votre main contre la colère de mes ennemis», pendant que, selon la parole du Psalmiste, « ces ennemis m’accablaient d’outrages. Quand mourra-t-il? Quand périra « son nom 5 ? » Quand le nom chrétien disparaîtra-t-il de la terre? Ainsi disaient-ils, et déjà une partie a embrassé la foi, une partie a disparu; le peu qui reste est dans la crainte. Quelle n’était point la colère de nos ennemis quand le sang des martyrs coulait de toutes parts? Comme ils se promettaient alors d’exterminer de la terre jusqu’au nom des chrétiens ! « Vous avez étendu votre main contre la colère de mes ennemis, et votre droite m’a sauvé ».

Voilà que les persécuteurs des martyrs s’enquièrent aujourd’hui des fêtes des martyrs, ou pour y adorer Dieu, ou pour s’y enivrer; mais ils les recherchent. « Vous avez étendu la main contre la colère de mes ennemis, et votre droite m’a sauvé». Elle m’a procuré le salut que je désirais. Il y a un salut qui appartient à la droite du Seigneur, comme il y a un salut qui appartient à la gauche. C’est dans la gauche qu’est le salut temporel et charnel, et dans la droite le salut éternel avec les anges: aussi est-il dit que le Christ est assis à la droite de Dieu 6, maintenant qu’il est immortel. Sans doute il

1. Rom. VII, 25. — 2. Id. VIII, 23. — 3. Gen. III, 18, 19. — 4. Ps. CXI, 10. —  5. Id. XL, 6. — 6. Marc, XVI, 19.

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n’y a en Dieu ni droite ni gauche ; mais la droite de Dieu s’entend de ce bonheur suprême, ainsi nommé parce qu’on ne saurait le montrer aux yeux. Telle est la droite qui m’a donné le salut, mais non un salut temporel. Crispine fut mise à mort, mais Dieu l’avait-il donc abandonnée? Il ne la sauva point de sa gauche, ruais il la sauva de sa droite. Quels ne furent point les tourments des Machabées 1 ! Les trois enfants au contraire bénissaient Dieu en marchant au milieu des flammes 2. Aux uns le salut vint de la droite de Dieu, aux autres de la gauche. Quelquefois donc il n’accorde pas à ses saints le salut de la gauche, mais toujours celui de la droite; quant aux impies, il leur accorde parfois le salut de la gauche, mais non celui de la droite. Les bourreaux de Crispine avaient la santé du corps ; elle mourut et ils vivent. A eux le salut de la gauche, à Crispine le salut de la droite. « Et votre droite m’a sauvé».

15. « Seigneur, vous rendrez, et non moi 3 ». Ce n’est point moi qui rendrai, mais vous. Que mes ennemis se livrent à leur fureur, vous leur rendrez ce que je ne puis leur rendre. « C’est vous, Seigneur, qui rendrez pour moi ». Jetez les yeux sur notre chef, qui nous a donné l’exemple afin que nous suivions ses traces. « Lui qui n’a point commis le péché, et dans la bouche de qui ne s’est point trouvé le mensonge : quand on le maudissait, il ne répondait point par la malédiction, il disait : Seigneur, vous leur rendrez pour moi ; quand on le jugeait, il ne menaçait point, mais il s’abandonnait à celui qui le jugeait avec injustice 4». Que signifie: « Seigneur, vous leur rendrez pour moi? Pour moi », répond-il, « je ne cherche point ma gloire, il est quelqu’un qui la cherche et qui juge 5. Mes bien-aimés», dit l’Apôtre, « ne cherchez point à vous venger, mais laissez passer la colère ; car il est écrit : La vengeance est à moi, c’est moi qui la ferai, dit le Seigneur 6.Seigneur, vous me vengerez, et non pas moi ».

16. Il est un autre sens qu’il ne faut pas négliger, qui est peut-être même préférable:

« Seigneur Jésus-Christ, vous rendrez, et non pas moi ». Car si je rends, j’ai pris; mais

vous, Seigneur, vous avez payé sans avoir pris. « Seigneur, vous rendrez à ma place ».

1. II Macch. VII, 3 et seq. — 2. Dan. III, 24. — 3. Ps. CXXXVII, 8. — 4. I Pierre, II, 21-23.— 5. Jean, VIII, 50. — 6. Rom. XII, 19.

Voyez comme il rend pour nous; on vient réclamer le tribut, et on exigeait le didrachme, ou deux drachmes pour tout homme ; on vient donc réclamer le tribut au Sauveur, ou plutôt, non point à lui, mais à ses disciples, et on leur dit: « Votre maître ne paye-t-il point le tribut? » Ils l’allèrent dire au Sauveur; et celui-ci : « De qui les rois de la terre exigent-ils le tribut? de leurs enfants ou des étrangers? Des étrangers », répondirent-ils. « Donc les enfants sont libres » , dit le Sauveur. « Toutefois, afin de ne point les scandaliser, allez », dit-il à Pierre, « et jetez votre hameçon à la mer, et au premier poisson qui sortira de l’eau ouvrez la bouche , vous y trouverez un statère » c’est-à-dire deux didrachmes ; car le statère est une pièce de monnaie qui vaut quatre drachmes. « Vous le trouverez là et vous le donnerez pour moi et pour vous 1. Seigneur vous rendrez à ma place ». Il est donc heureux pour nous d’avoir le premier poisson pris à l’hameçon, saisi à l’hameçon, le premier sorti de la mer, le premier-né d’entre les morts. C’est dans sa bouche que nous trouvons deux didrachmes, ou quatre drachmes, c’est-à-dire que dans sa bouche nous trouvons les quatre Evangiles. Or, ces quatre drachmes nous délivrent de toute exaction de la part du monde : car au moyen des quatre Evangiles nous ne sommes plus en dette, puisque tous nos péchés nous sont remis. Le Christ a donc payé pour nous; rendons grâces à sa miséricorde. Il ne devait rien, et dès lors il n’a point payé pour lui, mais pour nous. « Voilà», dit-il, « que vient le prince du monde, et il ne trouvera rien en moi ».Qu’est-ce à dire, « il ne trouvera rien en moi?»Il ne trouvera en moi aucun péché, il n’a aucun motif de m’envoyer à la mort. Mais afin », dit-il, « que tous comprennent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 2». En quel sens, « levez-vous, sortons d’ici ?» c’est-à-dire, ce n’est point par nécessité, mais volontairement que je souffre, rendant ce que je ne dois point. « Seigneur, vous rendrez pour moi ».

17. « Seigneur, votre miséricorde est pour l’éternité ». Que désirer? Non pas le jour

de l’homme. « Je n’ai éprouvé aucune peine à vous suivre, Seigneur, et je n’ai point désiré le jour de l’homme, vous le savez 3». Si la bienheureuse Crispine, votre témoin,

1. Matth. XVII, 23-26. — 2. Jean, XIV, 30, 31. — 3. Jérém. XVII, 16.

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avait désiré le jour de l’homme, elle eût renié le Christ; elle eût vécu plus longtemps ici-bas, mais elle ne vivrait point éternellement. Elle a préféré la vie éternelle à une vie quelque peu prolongée sur la terre. Enfin « votre miséricorde, Seigneur, est pour l’éternité », et je rie veux pas être délivrée pour un temps. « Elle est éternelle, cette miséricorde qui vous a fait délivrer les martyrs, en les retirant promptement de cette vie. « Seigneur, votre miséricorde est éternelle».

18. « Ne méprisez pas les oeuvres de vos mains ». Je ne vous demande point, Seigneur, de ne pas mépriser l’oeuvre de mes mains ; ces oeuvres ne me donnent point d’orgueil. « Sans doute mes mains ont cherché le Seigneur pendant la nuit et je n’ai

pas été trompé 1 » ; et toutefois, je ne vante pas l’oeuvre de mes mains; je crains qu’en

1. Ps. LXXVI, 3.

les examinant, vous n’y trouviez plus de fautes que d’oeuvres méritoires. « Ne méprisez donc  pas l’oeuvre de vos mains », voyez en moi votre ouvrage et non le mien; voir le mien, c’est le condamner, le vôtre, c’est le couronner. Tout ce qu’il y a de bien en moi me vient de vous, et dès lors vous appartient plus qu’à moi. J’entends en effet l’Apôtre : « C’est par la grâce que vous êtes sauvés au moyen de la foi ; et cela ne vient pas de vous, c’est un don de Dieu : cela ne vient point de vos oeuvres, afin que nul ne se glorifie. Car nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ, dans les bonnes œuvres 1 ». Soit donc, ô mon Dieu, que vous nous regardiez comme des hommes, soit que vous nous considériez comme sortis de l’impiété pour devenir des justes, « ne méprisez pas, ô mon Dieu, l’ouvrage de vos mains ».

1. Ephés. II, 8 -10.

DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXVIII.

SERMON AU PEUPLE.

LES BONS ET LES MÉCHANTS DANS L’ÉGLISE.

Le pain que nous devons manger à la sueur de notre front, c’est le Christ, chef de l’Eglise tirée de sou coeur comme Eve du côté d’Adam. De là vient que dans notre psaume et dans beaucoup d’autres, c’est le Christ qui parle, tantôt comme chef, tantôt au nom des membres. S’il appelle Dieu Seigneur, c’est dans son humanité. Le Seigneur donc l’a connu quand il s’est assis et quand il s’est levé, c’est-à-dire dans sa passion et dans sa résurrection, ou dans l’homme qui s’abaisse par l’aveu, et s’élève par l’espérance. Dieu voit de loin nos pensées, quand nous sommes éloignés de lui par le péché, comme le prodigue loin de son père ; il voit nos sentiers et le terme de nos égarements, aussi nous afflige-t-il alla de nous rappeler à lui. Nous ne saurions le voir tel qu’il est ; il prenait une forme créée afin de parler à Moïse, qui le vit, mais seulement quand il lut passé, c’est-à-dire en sa passion, comme tes Juifs, qui le virent sans reconnaître qu’il était Dieu. Seulement après qu’il fut passé, à la Pentecôte, Pierre leur dit ce qu’ils devaient faire. Telle est la science de Dieu qu’il faut qu’il nous donne. En vain nous voulons le fuir, il est dans le ciel où nous nous élevons par la vertu, et dans l’abîme pour nous châtier, si nous y descendons par le péché. Allons aux extrémités de la mer, ou à la fin des siècles, avec les voiles de la charité, et Dieu nous conduira, autrement la fatigue nous ferait tomber dans la mer. Au milieu des scandales de cette vie, qui est la nuit, le Christ sera notre lumière ; nous retomberons dans les ténèbres par le péché, et en tes défendant nos ténèbres s’obscurciront ; le Seigneur les éclaire par le châtiment, et quand nous reconnaissons que ce châtiment vient de Dieu. Job était dans la lumière du monde, ou dans la prospérité ;

c’était une lumière dans la nuit, et alors il regarda les ténèbres ou le malheur du même oeil que la lumière ou la prospérité, parce que Dieu, sa lumière intérieure, était le maître de ses affections, et l’avait reçu dès le sein de sa mère ou de Babylone qui met sa joie dans les prospérités temporelles, comme la synagogue dégénérée, figuier sans fruit. Pour nous, le mal c’est le péché. La majesté de Dieu est terrible ; il nous a formé un os intérieur ou donné cette force de souffrir, et avec joie, que n’avaient point les Apôtres avant la passion. Nonobstant leur imperfection le Seigneur les maintint dans son livre ; ils s’égarèrent pendant que le Sauveur était avec eux, puis revinrent à lui, s’affermirent, et se multiplièrent. Alors les méchants suscitèrent des schismes en disant à d’autres : Eloignez-vous de moi ; ou plutôt, ils s’éloignèrent de l’Eglise, sous prétexte qu’il y a des méchants. Mais être avec des méchants, ce n’est point approuver leurs oeuvres ; je les hais d’une haine parfaite, réprouvant les oeuvres, aimant les hommes, de même que Moïse frappait les coupables et priait pour eux. Que le Seigneur nous éprouve, et nous conduise dans la voie éternelle qui est le Christ.

1. Nous avions préparé un psaume assez que méprise lui a fait prendre l’un pour court, que nous avions recommandé au 1cc- l’autre. Et toutefois, nous aimons mieux, Leur de chanter; mais, au moment venu, quel. dans cette méprise du lecteur, suivre la (160) volonté de Dieu, que la nôtre en reprenant notre dessein. Ne vous en prenez donc pas àmoi, si la longueur de celui-ci me force à vous retenir un peu plus longtemps; croyez plutôt que Dieu n’a pas voulu nous imposer tan travail inutile. Ce n’est point sans raison que, pour châtiment de notre premier péché, nous devons manger notre pain à la sueur de notre front 1. Voyez seulement s’il y a ici quelque pain. Or, il y a du pain, s’il y a le Christ ; car il a dit : « Je suis le pain vivant descendu du ciel 2 ». Cherchons aussi dans les Prophètes ce pain qui s’est montré dans les Evangiles. Ils ne l’y trouvent point, ceux qui ont encore un voile sur le coeur 3, comme l’a compris hier votre charité. Mais nous, pour qui le sacrifice du soir, offert sur la croix par le Seigneur, a déchiré ce voile 4, afin de nous découvrir les secrets du temple ; tant qu’on nous prêche le Christ, ce ne peut être que dans le travail et dans les sueurs que nous mangerons notre pain.

2. Or, dans les Prophètes, Notre-Seigneur Jésus-Christ parle quelquefois comme notre tête, car il est le Christ notre Sauveur, assis à la droite de son Père. C’est pour nous qu’il est né de la Vierge, et qu’il a souffert tout ce que vous savez sous Ponce-Pilate; son sang innocent est notre rançon; il l’a répandu pour nous racheter de l’esclavage où le diable nous retenait, en nous remettant nos péchés, et en effaçant de son sang la cédule qui nous retenait dans nos dettes 5. C’est lui qui est le guide, l’époux, le rédempteur de son Eglise, qui est notre tête. S’il est tête, il a un corps : et ce corps c’est la sainte Eglise, qui est aussi son épouse, et à laquelle saint Paul dit : « Vous êtes le corps du Christ et ses membres 6 ». Le Christ tout entier est donc formé de la tête et du corps, aussi bien que l’homme dans sou intégrité : car c’est de l’homme et pour être à l’homme que la femme a été formée ; et il est dit à propos du premier mariage: « Ils seront deux dans une seule chair 7 ». Et saint Paul dit que cette parole n’a pas été dite sans un grand mystère à propos du premier homme et de la première femme, qui figuraient le Christ et l’Eglise. Voici en effet l’explication de l’Apôtre: « Ils seront deux dans une même chair », nous dit-il : «  ce sacrement est grand, je l’entends

1. Gen. III, 19.  — 2. Jean, VI, 41. — 3. II Cor. III, 14. — 4. Matth. XXVII, 51 .— 5. Coloss. II, 13, 14. — 6. I Cor. XII, 27.— 7. Gen. II, 24.

« du Christ et de l’Eglise 1». « Adam », nous dit-il, « est la figure de l’Adam à venir 2 ». Si donc Adam est un symbole de l’Adam futur, comme Eve fut tirée du flanc d’Adam pendant son sommeil, ainsi du flanc du Christ pendant son sommeil, c’est-à-dire, pendant qu’il mourait sur la croix, et ouvert par un coup de lance , découlèrent les sacrements dont l’Eglise est formée. Aussi, dans un autre psaume, nous parle-t-il ainsi de sa passion: « Pour moi, j’ai dormi, j’ai pris mon sommeil, et je me suis éveillé, parce que le Seigneur m’a soutenu 3 ».

Ce sommeil s’entend donc de sa passion, et dès lors Eve formée du côté d’Adam qui sommeille, c’est l’Eglise tirée du flanc du Christ souffrant. C’est donc parfois en son nom et parfois en notre nom que Jésus-Christ parle dans les saintes Ecritures, car il s’identifie avec nous, selon cette parole: « ils seront deux dans une même chair ». C’est pourquoi dans l’Evangile, à propos du mariage, il ajoute : « Ils ne sont donc plus deux, mais une même chair 4 ». Une même chair, parce qu’il a emprunté sa chair à notre nature mortelle ; mais il ne dit point une même divinité, puisqu’il est créateur, tandis que nous sommes créatures. Dès lors tout ce que dit le Sauveur au nom de cette humanité appartient à cette tête qui est remontée dans les cieux, et à ces membres qui souffrent sur la terre dans l’exil : et ce fut au nom de ces membres souffrants que Saul persécutait, qu’il s’écria du haut du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 5? » Ecoutons donc le Seigneur Jésus qui parle dans cette prophétie. Car si les psaumes ont été chantés avant que le Seigneur naquit de la Vierge Marie, ils ne l’ont pas été avant qu’il fût le souverain Seigneur. Le Créateur du monde a toujours été, mais, dans le temps, il est né d’une créature. Croyons à sa divinité, et autant qu’il est en nous, croyons qu’il est égal à son Père ; mais cette divinité égale au Père a pris part à notre mortalité, non pa notre nature, mais en se revêtant de la nôtre, mais qu’à notre tour nous pussions participer à sa divinité, non par notre nature, mais par la sienne.

3. « Seigneur, vous m’avez éprouvé et m’avez connu 6 ». Que Notre-Seigneur Jésus-Christ tienne ce langage, qu’il dise lui-même

1. Ephés. V, 31, 32. — 2. Rom. V, 14. — 3. Ps. III,6. — 4. Matth. XIX, 6. — 5. Act. IX, 4. —  7. Ps. CXXXVIII, 1.

161

« Seigneur », s’adressant au Père. Son Père toutefois n’est son Seigneur que parce qu’il a daigné naître selon la chair; Père de Dieu, Seigneur de l’homme. Veux-tu savoir de qui il est Père? D’un Fils égal à lui. « Etant de la nature de Dieu », a dit saint Paul, « il n’a pas cru qu’il y eût usurpation pour lui de s’égaler à Dieu ». C’est de cette nature que Dieu est Père, de celui qui lui est égal en nature, qui est son Fils unique, né de sa substance. Mais par bonté pour nous, afin de nous rétablir, de nous faire participants de sa divinité, de nous remettre sur le chemin de la vie éternelle, en prenant part à notre nature, avons-nous dit, qu’a-t-il fait selon l’Apôtre, et qu’est-ce qu’il ajoute à ces paroles: « Lui qui avait la nature de Dieu, n’a pas cru qu’il y eût usurpation à se dire égal à Dieu? Mais il s’est anéanti »,dit le même Apôtre, « en revêtant la forme de l’esclave, en se rendant semblable à l’homme, et reconnu pour homme par tout ce qui a paru de lui 1».Egal au Père dans sa nature divine, il a pris la forme de l’esclave, devenant ainsi moindre que son Père. Lui-même nous dit l’un et l’autre dans l’Evangile. Ici: « Mon Père et moi sommes un 2 »; là: «Mon Père est plus grand que moi 3 ». « Mon Père et moi sommes un » ; selon la nature divine; « Mon Père est plus grand que moi », selon la forme de l’esclave. Dès lors que le Père est en même temps Seigneur, Père selon la nature divine, et Seigneur selon la forme de l’esclave, que son Fils unique s’écrie, sans aucun étonnement ni scandale de notre part: «Seigneur, vous m’avez éprouvé et m’avez connu». « Eprouvé et connu »,est-il dit, non point que Dieu ne l’ait point connu d’abord, mais en ce sens qu’il l’a fait connaître aux autres. « Vous m’avez éprouvé et m’avez connu ».

4. « Vous m’avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé 4 ». Que veut dire ici s’asseoir? que veut dire se lever? S’asseoir, c’est s’abaisser. Le Seigneur s’est donc abaissé dans sa passion, il s’est levé dans sa résurrection. « Vous avez connu cela »,

est-il dit, c’est-à-dire, vous l’avez voulu, vous avez approuvé, cela s’est fait selon votre volonté. Si nous voulons entendre la voix de notre chef, dans la personne des membres, disons

1. Philipp. II, 6, 7. — 2. Jean, X, 30. — 3. Id. XIV, 28.— 4. Ps. CXXXVIII, 2.

à notre tour: « Vous m’avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé ». L’homme s’assied, quand il s’humilie par la pénitence; il se lève quand, après la rémission des péchés, il se redresse par l’espérance de la vie éternelle. Aussi est-il dit dans un autre psaume: « Levez-vous après vous être assis, vous qui mangez un pain de douleur 1 ». Les pénitents mangent un pain de douleur, eux qui disent dans un autre psaume encore : « Mes larmes sont devenues pour moi un pain, le jour et la nuit 2 ». Qu’est-ce à dire: « Levez-vous après vous être assis? » Ne vous élevez qu’après vous être humiliés. Beaucoup en effet veulent se lever avant de s’être assis, et paraître justes avant de s’être avoués pécheurs. Si donc nous appliquons ces paroles à notre chef: « Vous e m’avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé », elles doivent s’entendre de sa passion et de sa résurrection ; si nous entendons ces paroles des membres: « Vous m’avez connu quand je me suis assis et quand je me suis levé », signifiera, j’ai confessé devant vous mes péchés, et j’ai été justifié par votre grâce.

5. « Vous avez compris de loin mes pensées; vous avez recherché ma route et mon gîte, et prévu toutes mes voies 3. Que veut dire de loin ? Quand je suis encore dans mon exil, avant que je sois arrivé à cette patrie bienheureuse, vous avez connu mes pensées. Vois ce plus jeune fils dans l’Evangile: c’est lui qui est devenu le corps de Jésus-Christ, puisque l’Eglise est venue de la gentilité. C’est ce plus jeune fils qui s’en était allé au loin. Le père de famille avait en elfet deux fils; l’aîné ne s’était pas éloigné, mais il travaillait dans les champs: il est la figure de ces saints personnages de la loi qui accomplissaient les préceptes et les oeuvres de la loi. Quant au reste des hommes, ils s’en étaient allés bien loin, se plongeant dans l’idolâtrie. Quoi de plus éloigné de celui qui t’a fait, que l’image que tu viens de faire? Le plus jeune des fils s’en alla donc, emportant son bien, comme nous l’apprend l’Evangile, et le dissipant en profusions avec des femmes débauchées: pressé par la faim, il s’attache à un prince de ces contrées; et celui-ci l’envoya paître les pourceaux auxquels il enviait leur nourriture, sans pouvoir s’en rassasier.

1.  Ps. CXXVI, 2. — 2. Id. XLI, 4. — 3. Id. CXXXVIII, 3, 4.

162

Accablé par le labeur, la misère, la tribulation, l’indigence, il se souvint de son père, et voulut revenir à lui ; et il se dit: « Je me lèverai, et j’irai à mon Père».

« Je me lèverai», dit-il, car il s’était assis.

Reconnais-le donc, c’est lui qui dit ici : « Vous avez connu quand je me suis assis, et quand je me suis levé ». Je me suis assis dans l’indigence, et je me suis levé en désirant votre pain. « Vous avez compris de loin mes pensées ». Car je m’étais éloigné de vous, mais où n’est point celui que j’avais abandonné? « Vous avez compris de loin mes pensées ». Aussi le Seigneur dit-il dans l’Evangile, que son Père alla au-devant de lui quand il revenait 1; parce qu’il avait parfaitement compris de loin ses pensées. « Vous avez recherché ma route et mon gîte » . « Ma route », dit le Prophète: quelle route, sinon cette route funeste qu’il avait suivie pour s’éloigner de son père, comme s’il eût pu se cacher et se dérober àsa vengeance? Aurait-il été réduit à cette misère, en serait-il venu à garder les pourceaux, si son père n’eût voulu le châtier de loin, afin de le recevoir et l’embrasser de tout près? C’est donc un fugitif qui parle ici, un fugitif pris au fait, et poursuivi par la juste vengeance d’un Dieu qui châtie nos affections secrètes, quelque part que nous allions, quelque lointaine que soit notre fuite; c’est, dis-je, un fugitif pris au fait qui s’écrie: « Vous avez connu ma route et mon joint d’arrêt ». Qu’est-ce à dire, mon sentier? le sentier de mes égarements. Qu’est-ce à dire, mon point d’arrêt? jusqu’où je me suis avancé. « Vous avez connu mon sentier et mes bornes ». Ce point d’arrêt, tout éloigné qu’il fût, n’était pas loin de vos yeux. Je m’étais écarté bien loin et néanmoins vous étiez là. « Vous avez recherché mon sentier, et mon point d’arrêt».

6. « Vous avez prévu toutes mes voies 2 ». Le Prophète ne dit point vu, mais prévu. Avant mon départ, avant que j’eusse parcouru ces voies, vous les aviez prévues, et vous m’avez laissé les parcourir dans l’affliction, afin que, fatigué de l’affliction, je revinsse à vos sentiers. « Car il n’y a point de déguisement sous ma langue ». Pourquoi parler ainsi ? Je vous en fais l’aveu, j’ai marché dans mes voies, je me suis éloigné de vous; je me suis séparé de vous qui étiez mon bien et, heureusement

1. Luc, XV, 11-20. — 2. Ps. CXXXVIII, 4.

pour moi, j’ai rencontré le malheur loin de vous; heureux loin de vous, je ne fusse point revenu vers vous. C’est donc en confessant ses péchés, en proclamant qu’il est justifié, non par ses propres mérites, mais par la grâce, que le corps de Jésus-Christ a raison de dire : « Ma langue ne cache point la ruse ».

7. « Voilà que vous, Seigneur, connaissez ce qui est récent et ce qui est ancien 1 ». Ce qui est récent, ou mon dernier état quand je gardais les pourceaux; ce qui est ancien, ou mon premier état quand je vous ai demandé la part de ma substance. Mon premier état n’était qu’un prélude à mes malheurs plus récents. Notre premier péché, c’est notre chute en Adam, notre dernier châtiment est dans cette vie mortelle pleine de douleurs et de périls. Et puisse-t-il être notre dernier ! Il le sera sans doute si nous voulons revenir à Dieu; car il y aura pour les impies un autre dernier châtiment quand on leur dira: « Aller au feu éternel qui a été préparé au diable et à ses anges 2 ». Pour nous, mes frères, qui jusqu’à présent avons abandonné Dieu, qu’il nous suffise d’un labeur qui doit subsister durant cette vie mortelle. Souvenons-nous du pain de notre Père, du bonheur que nous goûtions près de lui : qu’elles n’aient aucun attrait pour nous les gousses des pourceaux, les doctrines des démons. « Voilà, Seigneur, que vous avez connu mon état récent, et mon état ancien »

; l’état récent, l’abîme où je suis tombé;

mon état ancien, ou quand je vous ai offensé. « C’est vous qui m’avez formé, et qui avez posé votre mais sur moi » . « Vous m’avez formé » : où? Dans cette mortalité, afin d’y endurer les peiner pour lesquelles nous sommes nés. Nul en effet ne saurait naître, si Dieu ne l’a formé dans le sein de sa mère, et il n’est aucune créature dont Dieu ne soit l’artisan. Mais « vous m’avez formé » dans cette vie de douleurs, « et vous avez posé sur moi votre  main » vengeresse, qui abat l’orgueilleux; car Dieu ne terrasse l’orgueilleux que pour son bien, et le relever, s’il devient humble: « Vous m’avez formé, et vous avez posé votre main sur moi ».

8. « Votre science de moi est admirable; elle s’élève, et je ne saurais l’atteindre ». Ecoutez attentivement quelque chose d’obscur,

1. Ps. CXXXVIII, 5. — 2. Matth. XV, 41.

163

sans doute, mais que l’on ne saurait comprendre sans un extrême plaisir. Moïse était pour Dieu un serviteur fidèle, et Dieu conversait avec lui dans la nuée, en lui tenant un langage sensible: il lui parlait par l’entremise de quelque créature, c’est-à-dire qu’il ne lui parlait point par sa propre substance, mais en prenant une figure corporelle qui formait des sons, et des sons capables d’arriver à l’oreille d’un homme. Car c’est ainsi que Dieu lui parlait, et non comme il le fait dans sa substance. Comment parle-t-il dans sa substance ? La parole de Dieu est le Verbe de Dieu, et le Verbe de Dieu, c’est le Christ ce Verbe n’est point sonore et passager, mais il demeure d’une manière immuable, ce Verbe par qui tout a été fait 1. C’est à ce Verbe, qui est aussi la sagesse de Dieu,qu’il est dit : « Vous les changerez, et ils seront changés, mais pour vous, vous demeurez le même 2 ». Et dans un autre endroit, l’Ecriture a dit de la Sagesse : « Immuable en elle-même, elle renouvelle toutes choses 3 ». Cette Sagesse donc, toujours stable, si l’on peut parler ainsi, ce que l’on fait parce qu’elle ne change pas, et non qu’elle soit immobile; cette Sagesse qui est toujours dans le même état, qui ne varie ni selon les temps ni selon les lieux; qui n’est point ici d’une manière, et là d’une autre manière, ni maintenant autre qu’auparavant, c’est la parole de Dieu. Lis cette parole qu’entendait Moïse arrivait à l’homme par le moyen des syllabes et des sons passagers; et cela n’aurait point lieu si Dieu ne prenait quelque forme créée pour émettre ces paroles. Moïse donc savait que celte parole de Dieu lui arrivait par des créatures intermédiaires et corporelles : or, il désira de voir la face même de Dieu, et il dit à Dieu qui parlait avec lui :  « Si j’ai trouvé grâce devant vous, montrez-vous à moi ». Son désir était violent, et à la faveur de cette familiarité dont Dieu l’honorait, si l’on peut ainsi parler, il voulait lui arracher cette grâce de voir sa majesté, sa face, autant que l’on peut dire face en parlant de Dieu. Mais le Seigneur lui répondit : « Tu ne saurais voir ma face; car l’homme ne me verra point sans mourir, mais je te placerai dans le creux d’un rocher, et je passerai, et te couvrirai de ma main: quand je serai passé, tu me verras par derrière 4 ». Ces paroles toutefois

1. Jean, I,3.— 2. Ps. CI, 27.— 3. Sag. VII, 27.— 4. Exod. XXXIII, 9-23.

ont donné lieu à une autre énigme, ou obscurité : « Quand je serai passé, tu me verras par derrière », dit le Seigneur, comme s’il avait d’une part une face, et d’autre part un dos. Loin de nous de concevoir de telles pensées d’une si incomparable majesté. Pour un homme qui aurait de telles pensées, qu’importe que les temples soient fermés? il se formerait une idole dans son coeur. Il y a donc dans ces paroles un grand symbole. Le Seigneur parlait à son, serviteur, avons-nous dit, par l’intermédiaire de telle forme créée qu’il lui plaisait, et dans laquelle nous entrevoyons la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui, dans sa nature divine, est égal au Père, invisible comme le Père aux yeux des hommes. Car si la sagesse des hommes est invisible aux yeux de la chair, comment pourraient-ils voir la Sagesse de Dieu ? Mais comme au temps marqué le Seigneur devait prendre notre chair, et se rendre visible aux yeux de la chair, afin de guérir intérieurement notre esprit quand il faudrait nous apparaître de la sorte, voilà qu’il prédit ceci à Moïse d’une manière figurée, en disant : « Tu ne saurais voir ma face, mais quand je serai passé tu me verras par derrière ». Je te couvrirai de ma main afin que tu ne puisses voir ma face. Mais, pour le Seigneur, quel est le sens de passer, sinon ce que nous dit l’Evangéliste : « Quand vint l’heure pour Jésus de passer de ce monde à son Père 1?» Pâques, en effet, signifie passage. Car Pâques, en hébreu, se traduit en latin par transitus ou passage. Que signifie néanmoins: « Tu ne verras pas ma face, mais tu me verras par derrière?» Qui donc figurait Moïse, quand il lui dit:

« Tu ne verras pas ma face, mais tu me verras par derrière, et cela quand je passerai; et de peur que tu ne voies ma face, je mettrai ana main sur toi? » Il appelle sa face ce qui a d’abord paru de lui, et le voir par derrière c’est voir son passage de ce monde à l’heure de sa passion. Il apparut aux Juifs, et ils ne le connurent point. Ce sont eux que figurait Moïse quand on lui disait: « Tu ne saurais voir ma face ». Mais pourquoi ne l’ont-ils pas connu dans sa chair? Parce que la main de Dieu s’était appesantie sur eux. Le prophète Isaïe avait dit en effet « Appesantis le coeur de ce peuple, et obscurcis ses yeux 2 ». Et ce sont eux qui ont

1. Jean, XIII, 1.— 2. Isa. VI, 10.

164

dit dans le psaume: « Votre main s’est appesantie sur nous 1». Donc, afin qu’ils ne connussent point la divinité du Christ, (car s’ils l’eussent connu, ils n’eussent jamais crucifié le Seigneur de la gloire 2, et, s’il n’eût été crucifié, son sang n’eût point racheté le monde), que fait le Seigneur, sinon ce que dit saint Paul des richesses de la sagesse et de la science de Dieu, quand il s’écrie : « O profondeur des trésors de la sagesse et de la science de Dieu, que ses jugements sont incompréhensibles, et ses voies insondables! Qui a connu les desseins de Dieu, ou est entré dans ses conseils? Qui lui adonné le premier pour en attendre une récompense? Tout est de lui, par lui, en lui. A lui seul gloire et honneur dans les siècles des siècles ». L’Apôtre s’exprime ainsi parce qu’il avait dit plus haut : « L’aveuglement est tombé sur une partie d’Israël, jusqu’à ce que la plénitude des nations entrât, et que de cette manière tout Israël fût sauvé 3 ». Les juifs donc sont tombés en partie dans l’aveuglement, à cause de leur orgueil, parce qu’ils se disaient justes, et dans leur aveuglement ils ont crucifié le Seigneur. Il les a couverts de sa main, afin qu’ils ne pussent le voir durant son passage de ce monde à son Père. Examinons s’ils l’ont vu par derrière après son passage. Le Seigneur ressuscite; il apparaît aux disciples 4, et à tous ceux qui avaient cru en lui non point à ceux qui l’avaient crucifié, parce que sa main était sur eux jusqu’à ce qu’il fût passé.

Il monte au ciel après avoir vécu quarante jours avec ses disciples, et, le jour de la Pentecôte, il leur envoie le Saint-Esprit. Remplis de l’Esprit-Saint, ils commencent à parler diverses langues, eux qui étaient nés dans une seule, n’en avaient appris qu’une seule. A la vue d’un tel miracle, grand effroi chez tous les bourreaux du Seigneur; des milliers d’entre eux, touchés jusqu’au fond du coeur, demandèrent aux Apôtres ce qu’ils devaient faire, quand on leur eut prêché le Christ, et dans la surprise où ils étaient que des hommes sans lettres pussent parler diverses langues. L’apôtre saint Pierre alors leur parle du Christ qu’ils avaient insulté à la croix, qu’ils avaient raillé comme uni honime assujéti à la mort, qu’ils défiaient surtout parce qu’il ne

1. Ps. XXXI, 4. — 2. I Cor. II, 8. — 3. Rom. XI, 25, 26, 33-36. — 4. Jean, XX, 14; XXI, I, et seq.

descendait pas de la croix, quoique sortir du tombeau fût un miracle bien plus grand que descendre du gibet. Et quand on leur eut annoncé le Christ, « que faut-il donc faire? » demandèrent-ils. Eux qui avaient si cruellement traité le Seigneur qu’ils voyaient, demandent ce qui pourra les sauver; et on leur répond : « Faites pénitence, que chacun de vous soit baptisé au nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et vos péchés vous seront remis 1». Ce fut alors qu’ils virent par derrière celui dont ils n’avaient pu voir la face. Sa main était sur leurs yeux, non pour toujours, mais tant qu’il passerait. Après son passage, il ôta sa main de leurs yeux. Quand cette main fut ôtée, ils dirent aux disciples: « Que ferons-nous? » D’abord pleins de fureur, ils sont pleins de piété; à la colère succède la timidité, à la dureté la souplesse,à l’aveuglement la lumière.

9. Il me semble entendre dans ce psaume la voix des Gentils qui se souviennent à leur

tour de leur incrédulité. « Car le Seigneur a renfermé tous les hommes dans l’incrédulité, afin de les prendre tous en pitié 2 . Vous m’avez formé, vous avez mis votre main sur moi. Votre science de moi est admirable, elle s’élève et je ne saurais l’atteindre ». C’est-à-dire: vous avez mis votre main sur moi, vous m’avez paru admirable, et quoique je fusse avec vous, je ne vous comprenais pas. Qu’il m’était facile de voir le visage de mon père, quand je lui disais:

« Donnez-moi le bien qui me doit échoir». Mais depuis que je suis dans cette région lointaine, et que je meurs de faim 3, que la douleur est devant moi, je ne puis recouvrer ce que j’ai perdu. « Votre science de moi est infiniment admirable ». A cause de mon péché, cette science est pour moi un mystère, elle est incompréhensible. Quand l’orgueil ne m’avait point éloigné de vous, je pouvais vous contempler. « Votre science de moi est admirable, elle s’élève, et je ne pourrai l’atteindre ». Sous-entendez, par moi-même. « Je ne pourrai l’atteindre par mes forces »; et quand je le pourrai ce sera par vous.

10. Vous le voyez, ce fugitif ne saurait fuir assez loin pour se dérober aux regards de celui qu’il veut fuir. Où pourra-t-il fuir, lui dont la fuite est mesurée? Voyez ce qu’il dit:

1. Act. II, 38. — 2. Rom. XI, 32. — 3. Luc, XXXV, 12—17.

165

« Où me dérober à votre Esprit? L’Esprit du Seigneur a rempli l’univers entier 1». En quel lieu du monde échapper à cet esprit dont le monde est plein ? « Où me cacher à cet esprit, me dérober à votre face ? » il cherche un lieu pour échapper à la colère du Seigneur. Où pourra-t-il s’en aller, celui qui veut fuir le Seigneur ? Quand on recueille un fugitif, on lui demande quel maître il fuit, et si l’on reconnaît que c’est l’esclave d’un homme peu puissant, on Je reçoit sans crainte ; on se dit alors: le maître de cet esclave ne saurait me rechercher. Mais si l’on reconnaît qu’il appartient à quelque maître puissant, on ne le reçoit point, ou du moins on ne le fait qu’avec crainte. Car un homme, fût-il puissant, peut encore être trompé. Mais où donc n’est pas Dieu ? Qui peut tromper Dieu ? qui peut se dérober à Dieu ? A qui Dieu ne pourra-t-il point reprendre son serviteur fugitif? Où donc ira-t-il, ce fugitif, pour se dérober à la face de Dieu ? Il se tourne et se retourne, pour chercher où fuir.

11. « Si je monte vers les cieux, vous y êtes, si je descends dans l’abîme, vous voilà 2». Infortuné fugitif, tu le reconnais donc, tu ne saurais fuir bien loin de celui que tu veux fuir. Voilà qu’il est partout; et toi, où iras-tu? Mais dans son malheur, il lui vient une pensée, que lui inspire celui qui veut le rappeler dans sa bonté. « Si je monte vers le ciel, vous y êtes; si je descends dans l’abîme, vous voilà ». Si je m’élève, je vous rencontre pour m’humilier; si je nie dérobe, je vous trouve pour me rechercher, et non-seulement pour me rechercher, mais pour suivre mes pas. Si je m’élève dans ma justice, je vous rencontre, ô vous la justice véritable. Si le péché me plonge dans les profonds abîmes, dédaignant l’aveu de mes fautes jusqu’à dire : « Qui m’a vu ? Car dans l’enfer qui vous confesse son péché 4 ? » voilà que je vous y rencontre comme vengeur. Où donc puis-je aller pour me soustraire à vos regards, c’est-à-dire pour ne point sentir votre colère?

12. Voici donc le remède qu’il a trouvé Ainsi, dit-il, je fuirai votre face, ainsi je fuirai

votre Esprit : j’éviterai la vengeance de votre Esprit, la vengeance de votre face, par quel moyen? « Si je prends mes ailes pour voler directement et habiter aux extrémités de

1. Sag. I, 7. —  2. Ps. CXXXVIII, 8. — 3. Prov. XVIII, 3. —  4. Ps. XI, 6.

la mer 1 ». C’est ainsi que je puis échapper à votre face. Mais est-ce bien aux extrémités de la mer qu’il faut aller pour éviter celui dont il est dit: « Si je descends dans l’abîme, vous voilà? » Comment ne serait-il point aux extrémités des mers, celui qui est présent jusque dans les abîmes? Mais je sais, dit-il, comment échapper à votre colère. Je prendrai mes ailes, non pour un vol oblique, mais pour un vol direct, de manière à ne point m’élever par un orgueil présomptueux, ni me plonger dans l’abîme du désespoir. Quelles sont dès lors les ailes qu’il veut prendre, sinon les deux ailes, les deux préceptes de la charité qui renferment la loi et les Prophètes »? Si je reprends, dit-il, ces ailes, pour m’enfuir aux extrémités des mers, je fuirai de votre face à votre face, de votre face irritée à votre face bénigne. Qu’est-ce, en effet, que l’extrémité des mers, sinon la fin des siècles ? C’est là qu’il faut diriger notre vol par l’espérance et le désir, avec les deux ailes de la charité. Point de repos pour nous que nous ne soyons aux extrémités de la mer. Nous reposer ailleurs, c’est tomber dans ses abîmes. Prenons notre essor jusqu’aux extrémités de la mer, suspendons-nous aux deux ailes de la charité:

élevons-nous jusqu’à Dieu par l’espérance, et avec une espérance nourrie par la foi prévoyons cette extrémité de la mer.

13. Mais voyez, nies frères, celui qui nous conduira; c’est celui-là même dont nous voulons fuir le visage irrité. Que dit en effet le Prophète ? « Si je descends au fond de l’abîme, vous voilà. Si je reprends mes ailes pour un vol direct » . « Si je reprends », dit-il: donc il avait perdu ces ailes. « Si je reprends mes ailes pour un vol direct, si j’habite aux extrémités de la mer, c’est votre main qui va m’y conduire, votre droite m’y amener 3». Méditons ces paroles, mes frères bien-aimés ; qu’elles soient notre espérance, notre consolation. Reprenons par la charité ces ailes que la convoitise nous a fait perdre. La convoitise est pour nos ailes une glu qui nous a privés de liberté dans notre essor, c’est-à-dire privés de ces souffles de liberté que donne l’Esprit de Dieu. Arrachés à ces courants, nous avons perdu nos ailes pour tomber en quelque sorte sous la puissance de l’oiseleur. Or, c’est de là que nous a rachetés par son sang celui que nous avons fui pour être

1. Ps. CXXXVIII, 9. — 2. Mach. XXII, 40. — 3. Ps. CXXXVIII, 10.

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pris. Il nourrit nos ailes par ses préceptes nous les étendons, maintenant qu’elles ne sont plus engluées. N’aimons point la mer, volons aux extrémités de la mer. Arrière toute crainte, arrière aussi toute présomption au sujet de nos ailes; car, en dépit de ces ailes, si Dieu ne nous élève, si Dieu ne nous conduit, de lassitude et de fatigue nous tomberons dans les gouffres de la mer, parceque nous aurons trop présumé de nos forces. Il nous faut donc des ailes, et il faut que Dieu nous conduise ; car il est notre soutien. Nous avons sans doute notre libre arbitre, mais avec ce même libre arbitre, que pouvons-nous sans le secours de celui qui nous commande? « C’est là que me conduira votre main, que m’amènera votre droite ».

14. Mais que dit-il en lui-même, en considérant la longueur du chemin ? Et j’ai dit : « Peut-être les ténèbres vont-elles me couvrir 1 ». Voilà que je crois au Christ, voilà que je m’élève sur les deux ailes de la charité, et néanmoins l’iniquité se multiplie dans le monde, et parce que l’iniquité se multiplie, la charité de plusieurs se refroidit. Ainsi l’a dit le Seigneur : « Comme l’iniquité abondera, la charité de plusieurs se refroidira 2 ». Que faire, dira-t-on, parmi tant de scandales, tant de péchés, tant de tentations qui nous jettent chaque jour dans le trouble, tant de suggestions criminelles qui nous assiégent sans relâche ? Comment arriver à l’extrémité de la mer ? J’entends dans la bouche de Dieu cette parole terrible: « Parce que l’iniquité se multipliera, la charité de plusieurs se refroidira ». Puis il ajoute « Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 3 ». Or, à la vue d’un chemin si long, je me suis dit : « Peut-être les ténèbres  vont-elles me couvrir, et la nuit sera ma lumière dans mes délices » La nuit est devenue ma lumière, parce que dans la nuit j’avais désespéré de pouvoir franchir une si vaste mer, de fournir une si longue route, et d’arriver à l’extrémité en persévérant jusqu’à la fin. Grâces à celui qui m’a recherché dans ma fuite, qui a meurtri mes épaules de son fouet, qui, en m’appelant à lui, m’a rappelé de la mort, qui a fait de ma nuit même une lumière. Car la nuit c’est notre vie entière comment cette nuit est-elle éclairée? C’est que le Christ est descendu dans cette nuit.

1. Ps. CXXXVIII, 11.— 2. Matth. XXIV, 12. — 3. Id. 13.

Il a pris une chair de ce siècle ténébreux, et a éclairé la nuit pour nous. La femme qui avait perdu une drachme alluma un flambeau 1. La sagesse de Dieu avait perdu une drachme ; et qu’est-ce qu’une drachme ? Une pièce de monnaie qui porte l’image de notre chef. L’homme a été créé à l’image de Dieu 2, puis il s’est perdu. Or, que fait la femme dans sa sagesse ? Elle allume une lampe. Cette lampe est un vase de terre, mais elle contient une lumière qui fait retrouver la drachme. La lampe de la sagesse, la chair du Christ, est donc faite en terre ; mais elle brille par son Verbe et retrouve ceux qui étaient perdus. « Et la nuit est devenue une lumière dans mes délices ». La nuit a eu des délices pour moi. C’est le Christ qui fait nos délices. Voyez quelle est maintenant la joie qu’il nous cause. D’où viennent ces acclamations, ces trépignements de joie, sinon de vos délices? Et d’où viennent ces délices, sinon de la lumière qui a éclairé notre nuit, sinon de ce que l’on nous prêche le Christ notre Seigneur? Il vous a cherchés avant que vous l’eussiez cherché, et il vous a trouvés afin que vous pussiez le trouver. « Et la nuit m’a éclairé dans mes délices ».

15. « Devant vous les ténèbres n’ont point d’obscurité 3 ». Toi donc, n’obscurcis pas tes ténèbres; car Dieu ne les obscurcit point; mais plutôt il les éclaire, et c’est à lui que le Psalmiste a dit ailleurs : « C’est vous qui allumerez mon flambeau, Seigneur mon Dieu, vous illuminerez mes ténèbres 4 ». Or, quels sont les hommes qui obscurcissent leurs ténèbres que le Seigneur n’obscurcit point ? Les méchants, les pervers, les pécheurs sont ténèbres ; tantqu’ils ne confessent point les fautes qu’ils ont commises, mais cherchent même à les défendre, ils obscurcissent leurs ténèbres. Donc, avoir péché, c’est être déjà dans les ténèbres ; mais confesser humblement tes ténèbres, c’est mériter qu’elles soient éclairées; les défendre, c’esties épaissir davantage. Or, comment échapper à ces doubles ténèbres, lorsque de simples ténèbres étaient si accablantes ? Mais quand est-ce que le Seigneur n’obscurcit point nos ténèbres? Quand il ne laisse point nos fautes impunies; quand il nous châtie et nous redresse par les tribulations de cette vie. Sachez-

1. Luc, XV, 8. — 2. Gen. I, 27. — 3. Ps. CXXXVIII, 12. — 4. Id. XVII, 29.

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le bien, mes frères, cette misère dans laquelle nous voyons gémir le genre humain n’est qu’une douleur qui nous guérit, et non un arrêt qui nous châtie. Partout vous voyez la douleur, partout la crainte, partout l’augoisse, partout le travail pénible. C’est un trésor qui grossit, mais par nos misères. Si donc le Seigneur nous avertit, par tarit de plaies, de ne point obscurcir encore nos ténèbres, reconnaissons sa main qui nous afflige et bénissons Dieu qui mêle aux douceurs de cette vie de saintes amertumes, de peur que dans l’aveuglement des terrestres délices nous ne désirions point les biens éternels, que nous ne souhaitions que la mer n’ait aucune borne, pour n’habiter jamais les confins de la mer. Que les flots de la mer se soulèvent donc; plus ils s’agiteront dans leur fureur, et plus la colombe s’élèvera sur ses ailes. Ce n’est donc point le Seigneur qui obscurcit nos ténèbres, puisqu’à nos péchés, il entremêle des châtiments, et des amertumes à nos plaisirs corrupteurs. Mais nous, n’obscurcissons pas nos ténèbres, en défendant nos péchés, et la nuit aura une lumière dans nos délices, « parce que ce n’est point vous qui obscurcirez nos ténèbres ».

16. « Et la nuit est lumineuse comme le jour ». « La nuit ressemble au jour », est-il dit; le jour, c’est la félicité du siècle; et la nuit, c’est l’adversité ; mais si nous reconnaissons que nos péchés ont mérité les maux que nous souffrons, si nous trouvons des douceurs dans les châtiments d’un père, évitant ainsi l’arrêt sévère du juge, les ténèbres de cette nuit deviendront pour nous une lumière dans cette nuit. Mais si elle est nuit, quelle peut en être la lumière? Elle est nuit, parce que le genre humain y est dans l’égarement. C’est la nuit, parce que nous ne sommes point encore arrivés à ce jour qui n’est point resserré entre celui d’hier et celui de demain, qui est l’éternel aujourd’hui , sans matin ni soir. Nous sommes donc ici-bas dans la nuit ; et toutefois cette nuit a sa lumière et ses ténèbres. Nous en avons dit en général pourquoi elle est nuit: quelle est la lumière de cette nuit ? La prospérité, le bonheur de ce monde, les joies passagères , les honneurs temporels , sont comme une lumière pour cette nuit ; tandis que le malheur, les tribulations amères, les ignominies en sont comme les ténèbres. Dans cette nuit, dans cette mortalité de la vie humaine, les hommes ont leur lumière, et i!s ont leurs ténèbres ; la lumière, c’est la prospérité, les ténèbres l’adversité. Mais dès que le Christ habite une âme par la foi, dès qu’il promet une autre lumière, qu’il inspire et donne la patience, qu’il avertit l’homme de ne mettre point sa complaisance dans les prospérités du monde, pour n’être point abattu par l’adversité ; le fidèle commence à concevoir de l’indifférence pour ce monde, à ne s’élever point dans la prospérité, à ne point se laisser abattre par le malheur. Mais il bénit Dieu en toutes choses, non-seulement dans l’abondance, mais aussi dans la disette; non-seulement dans la santé, mais aussi dans la maladie. Il justifie alors cette parole du psaume : « Je bénirai le Seigneur en tout temps, sa louange sera toujours en ma bouche 1».  Si c’est toujours, ce sera dès lors, et quand la nuit éclaire et quand la nuit est obscure; et quand la prospérité te sourit, et quand l’adversité te vient attrister, que sa louange soit toujours en ta bouche ; et alors se réalisera ce que dit le psaume: « Les ténèbres et la lumière sont une même chose pour lui ». Ses ténèbres ne m’accablent point, parce que sa lumière ne m’élève point.

17. Job était dans cette lumière; il avait tout en abondance. Nous parler de ses grands biens, c’est nous décrire tout d’abord la lumière de sa nuit ; car c’était une lumière dans sa nuit que les biens et les richesses qu’il possédait. Or, l’ennemi crut qu’un si saint homme servait Dieu seulement à cause des grands biens dont il l’avait comblé, et il demanda qu’ils lui fussent enlevés. Alors sa nuit qui avait eu sa lumière fut changée en ténèbres. Job savait néanmoins que, soit lumière, soit ténèbres, c’est toujours la nuit quand nous sommes éloignés de Dicta ; et il avait pour lumière intérieure Dieu lui-même, lumière intérieure qui le rendait indifférent à la clarté ou aux ténèbres de cette autre nuit. C’est pourquoi, comme il servait Dieu fidèlement dans la lumière de cette nuit, c’est-à-dire dans l’abondance, que dit-il quand il eut tout perdu et que les ténèbres le couvrirent? « Dieu a donné, Dieu a ôté comme il a plu au Seigneur, il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 1 ». Je suis dans la nuit de cette vie. Le Seigneur qui habite mon âme, avait éclairé cette nuit de

1. Ps. XXXIII, 2. — 2. Job, I.

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quelques consolations, en me donnant des biens temporels; voilà qu’il éteint cette lumière temporelle, et la nuit devient pour moi ténébreuse. Mais « parce que ses ténèbres sont pour moi comme sa lumière le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur il a été fait: que le nom du Seigneur soit béni ». Cette nuit ne m’attriste point; car ses ténèbres sont pour moi comme sa lumière. L’une et l’autre passent, afin que ceux qui sont dans la

joie soient comme n’y étant pas, et ceux qui pleurent comme ne pleurant point. « Car les  ténèbres du Seigneur sont pour nous comme sa lumière ».

18. « Parce que c’est vous, Seigneur, qui êtes le maître de mes reins ». Ce n’est point sans raison que ses ténèbres sont comme sa lumière ». Le Seigneur me possède intérieurement, il est le maître non-seulement de mon coeur, mais aussi de mes reins; non-seulement de mes pensées, mais aussi de mes affections. C’est donc lui qui possède ce qui pourrait me donner quelque jouissance dans la lumière de cette nuit, lui qui possède mes reins, et je ne puis trouver de plaisir que damas la lumière intérieure de sa sagesse. Quoi donc ? La prospérité d’ici-bas, le bonheur de cette vie, les honneurs, les richesses, la famille, n’ont-ils donc pour toi aucun charme? Aucun, et pourquoi? Parce que « ses ténèbres et sa lumière sont une même chose pour moi ». D’où te vient cette indifférence , que les lumières et les ténèbres de cette vie soient une même chose pour toi? « C’est que vous êtes , Seigneur, le maître de mes reins; vous m’avez reçu dès le sein de ma mère ». Mais dans le sein de ma mère je n’étais indifférent ni aux ténèbres de cette nuit, ni à ses lumières ; car ce sein de ma mère, c’est la coutume de ma cité. Et quelle est ma cité ? celle qui m’a enfanté dans l’esclavage. Or, nous connaissons cette Babylone dont nous avons parlé hier, et qu’abandonnent tous ceux qui embrassent la foi, qui soupirent après la lumière de la Jérusalem céleste. Voici donc mon langage : dès le sein de ma mère, le Seigneur m’a reçu; de là mon indifférence pour les ténèbres de cette nuit comme pour sa lumière.

Mais quiconque est encore dans les entrailles de Babylone sa mère, se réjouit des prospérités de ce monde, se laisse abattre par les misères de cette vie, ne connaît de joie que celle d’un bonheur temporel, ni de douleur que celle des maux temporels. Sors donc des entrailles de Babylone, commence à chanter un hymne au Seigneur ; sors, oui sors de ses entrailles, elle Seigneur te recevra dès le sein de ta mère, Quel Dieu ? le Dieu de l’apôtre saint Paul qui a dit: « Quand il a plu à Dieu qui m’a appelé dès le sein de ma mère, de me faire « connaître son Fils 1 ». Quelle était cette mère de Paul? la synagogue. Qu’avait-il appris dans la synagogue, sinon ce que savaient, ce qu’apprenaient les Juifs et tout le peuple? Il ne restait plus chez cette nation que le nom du culte de Dieu, on n’y voyait plus les oeuvres : ils avaient la parole de Dieu comme un arbre porte des feuilles, mais sans aucun fruit. C’est ce figuier que le Seigneur fit si. cher en le maudissant, comme vous le savez 2. Il y avait trouvé des feuilles, mais de fruit, aucun ; il nous montrait là le symbole d’un autre arbre. On n’était pas, en effet, au moment des figues 3; or, le Créateur du ciel et de la terre pouvait-il ignorer ce que chacun savait? Celui-là donc qui appela Paul dès le sein de sa mère est aussi celui qui nous a choisis dès le sein de la nôtre. Quelle est notre mère? Babylone. Une fois sortis de ses entrailles, concevons une autre espérance, Dieu, mes frères, nous a promis d’autres joies ; qu’une nouvelle espérance nous fasse porter des fruits. Il n’y a désormais d’autre mal pour nous que d’offenser Dieu et de n’arriver pas aux biens qu’il nous a promis; il n’y a d’autre bien que de mériter Dieu et d’arriver à ses divines promesses. Que sont les biens de cette vie, comme les maux de cette vie ? N’ayons pour eux que de l’indifférence; puisque nous voyant reçus par Dieu dès le sein de notre mère, nous disons : « Les ténèbres de « cette vie sont pour nous comme ses lumières ». Le bonheur de ce monde ne sera point notre bonheur, ni ses misères notre malheur, Il nous faut pratiquer la justice, aimer la foi, espérer en Dieu, aimer Dieu, aimer aussi noIre prochain. Aux travaux de cette vie succédera une lumière inextinguible, un jour sans fin tout ce qui est lucide ou ténébreux en cette vie, ne dure qu’un moment «Vous êtes, Seigneur, le maître de mes reins, vous m’avez reçu dès le sein de nia mère ».

19. « Je vous confesserai, Seigneur, à cause

1. Gal. I, 15, 16. — 2. Matth. XXI, 19. — 3. Marc, XI, 13.

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«de l’éclat terrible de votre magnificence ». «Votre magnificence est terrible »u, Seigneur, puisque nous en admirons l’éclat, et que notre joie est mêlée de crainte. Nous craignons en effet qu’en nous élevant de vos dons, nous ne méritions de perdre ce que nous avions obtenu par l’humilité. « Je vous n confesserai, parce que l’éclat de votre magnificence est terrible ; vos oeuvres sont admirables, et mon âme le sait ». Mon âme le sait très-bien depuis que vous m’avez reçu dès le sein de ma mère; mais auparavant votre science était trop élevée au-dessus de moi, je n’y pouvais atteindre. Elle me surpassait, et me laissait dans l’impuissance. D’où vient que maintenant cette âme connaît vos oeuvres, sinon parce que la nuit a pour moi une lumière dans mes délices ? sinon parce que vous êtes maître de mes reins ? sinon parce que vous m’avez reçu dès le sein de ma mère ?

20. « Mes ossements que vous avez formés n en secret ne vous sont point cachés 1 ». Le mot latin os veut dire ici ossement, c’est ce que nous indique le grec 2; autrement, en effet, on pourrait croire qu’il fait ora au pluriel, et le traduire par bouche, et non os qui fait ossa. « Mes ossements donc », dit le Prophète, « que vous avez faits en secret, ne vous sont point inconnus ». J’ai donc certains ossements secrets ; parlons plutôt ainsi, et disons ossum: il vaut mieux être fautif en grammaire que inintelligible pour le peuple. Donc, dit le Prophète, j’ai un ossement secret, c’est vous qui avez fait cet ossement secret, et qui n’est point secret pour vous. Vous l’avez caché, mais l’avez-vous caché pour vous-même? Cet os que vous m’avez fait en secret, les hommes ne le voient pas, ne le connaissent pas; mais vous le connaissez, vous qui l’avez fait. De quel ossement veut-il parler, mes frères? Cherchons-le, il est dans le secret. Mais comme nous parlons en chrétiens, et à des chrétiens, nous trouverons bientôt de quel os il est question. C’est la force intérieure ; car la solidité, la force, est désignée par les ossements, Il y a donc une force intérieure de l’âme, dès qu’on ne se laisse point abattre. Que les tourments, que les tribulations, que les difficultés du siècle viennent à sévir, la force invisible qui nous vient de Dieu ne saurait être abattue, et ne cède point.

1. Ps. CXXXVIII, 15. — 2. Ostoun.

C’est de Dieu que nous vient cette force de patience, dont il est dit dans un autre psaume:

« Toutefois, mon âme sera soumise à Dieu, car c’est de lui que me vient la patience 1 ». Ecoute aussi l’apôtre saint Paul, qui a bien cette force : « Comme tristes, et néanmoins toujours dans la joie 2 ». D’où vient la tristesse ? Des injures, des opprobres, des fléaux, des plaies, des lapidations, des emprisonnements et des chaînes. Or, les persécuteurs eux-mêmes ne les persécuteraient point s’ils n’espéraient les affliger. Eux qui n’avaient point une force intérieure , jugeaient les autres d’après leur propre faiblesse ; mais les persécutés qui avaient cette force, paraissaient tristes à l’extérieur, et se réjouissaient en Dieu à qui n’échappait point cet ossement secret que lui-même avait fait en eux. Cet ossement secret que Dieu nous a fait, saint Paul nous en parle clairement dans ces paroles: « Non-seulement nous sommes dans la joie, mais nous nous réjouissons dans les tribulations ». C’est peu de n’être point triste, tu vas jusqu’à te glorifier? Qu’il te suffise de n’être point triste. C’est peu pour des chrétiens, dit l’Apôtre, mais tels sont les ossements que Dieu m’a faits dans le secret, que si je ne me glorifie, c’est peu de n’être point abattu. De quoi nous glorifier? des tribulations; car nous savons que la tribulation engendre la patience. Vois comment cette force a été consolidée dans notre coeur : « Nous savons que la tribulation engendre la patience, la patience la pureté, la pureté, l’espérance; or, l’espérance n’est pas vaine, car l’amour de Dieu est répandu dans nos  coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 3 », Ainsi a été formé cet ossement secret, qui est solide jusqu’à nous faire un titre de gloire de nos tribulations. Mais les hommes nous croient malheureux , parce qu’ils ne connaissent point notre force intérieure. « L’ossement que vous m’avez fait cri secret n’est point secret pour vous, et ma substance est dans les entrailles de la terre ». Ma substance donc est dans ma chair, ma substance est dans les entrailles de la terre et toutefois j’ai au dedans de moi un os que vous avez formé, qui m’empêchera de céder aux persécutions de ce bas monde, où est aussi ma substance. Qu’y a-t-il d’étonnant que l’ange ait de la force ? Ce qui est surprenant,

1. Ps. LXI, 6. —  2. II Cor. VI, 10. — 3. Rom. V, 3-5.

170

c’est que la chair ait de la force. Or, d’où vient la force de la chair, la force d’un vase d’argile, sinon de cet os que Dieu y a mis secrètement? « Et ma substance est dans les entrailles de la terre ».

21. Que dira le Prophète de ceux qui sont moins forts? Nous l’avons dit en effet, c’est le Christ qui nous parle en ce psaume. Mais en beaucoup d’endroits, comme il a parlé au nom du corps, voyons ce qu’il dit au nom du chef, sans qu’il paraisse néanmoins distinguer s’il donne la parole à l’un ou à l’autre. Car distinguer, ce serait diviser, et ils ne seraient plus deux dans une seule chair 1. Mais s’ils sont deux dans une seule chair, rien d’étonnant qu’ils soient aussi deux dans une même voix. Quand Notre-Seigneur Jésus-Christ mourut sur la croix, les disciples n’avaient point encore cet ossement intérieur, ils n’étaient point encore affermis dans la patience; ils ne se connaissaient point, ils ignoraient leurs forces. Pierre osa promettre qu’il souffrirait et mourrait avec son maître, pauvre malade qui ne connaissait point son mal, et que connaissait le médecin suprême. Mais qu’arriva-t-il? J’irai avec vous jusqu’à la mort, avait-il dit. «  Je vous dis en vérité qu’avant le chant du coq vous me renoncerez trois fois 2 ». Or, la prédiction du médecin se trouva plus vraie que la présomptueuse parole du malade, Dès lors, en nous disant : « Un ossement que vous m’avez fait en secret n’est point caché pour vous », le Prophète parle au nom de ceux qui ont cet os intérieur, cette force que montra dans sa passion notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qui s’est assis quand il lui a plu, levé quand il lui a plu, endormi quand il lui a plu, éveillé quand il lui a plu car, nous dit-il, « j’ai le pouvoir de donner ma vie, et le pouvoir aussi de la reprendre 3». Mais qu’est-il dit de ceux en qui cette force n’était ni formée, ni affermie? Qu’en dit le Sauveur? Vois ce qu’il en dit à son Père

« Vos yeux ont vu mon imperfection 4 ». Mon imperfection dans ce même Pierre qui promettait pour ne pas tenir, qui comptait sur lui-même pour tomber : vos yeux l’ont vue; car il est écrit que le Seigneur regarda Pierre qui, après son triple renoncement, se ressouvint de la prédiction du Sauveur; puis sortit dehors et pleura amèrement 5.Ce fut le

1. Ephés. V, 34, 32 —  2. Matth. XXVI, 34, 35; Luc, XXII, 33, 34. — 3. Jean, X, 18. — 4. Ps. CXXXVIII, 16.— 5. Luc, XXII, 61, 62.

regard de Dieu qui fit couler ces larmes, « parce que vos yeux », dit le Prophète, « ont vu mon imperfection ». Cette imperfection qui le fait chanceler pendant la passion du Sauveur, le conduirait infailliblement à la mort; mais voilà que vos yeux l’ont vu, et non seulement lui, mais tous ceux qui furent tremblants jusqu’à ce que la résurrection du Sauveur les raffermît. Il fut évident pour leurs yeux que la mort n’avait point détruit dans le Sauveur ce qu’elle avait frappé, et alors se forma en eux cet ossement secret qui les empêcha de craindre la mort. « Vos yeux ont vu mon imperfection; tous seront écrits dans votre livre » ; non seulement les hommes parfaits, mais aussi les hommes imparfaits. Que les imparfaits ne craignent point, mais qu’ils s’avancent. Qu’ils ne craignent pas, dis-je, et néanmoins qu’ils n’aiment pas leur imperfection, qu’ils ne de. meurent point où ils ont été trouvés. Seulement, qu’ils s’avancent autant qu’il est en eux; chaque jour un pas, chaque jour un progrès : toutefois sans s’éloigner du corps du Seigneur, afin que dans cette unité de corps qui unit ensemble tous les membres, ils méritent que le Sauveur ait dit en leur nom: « Vos yeux ont vu mon imperfection; et tous seront écrits dans votre livre ».

22. « Ils s’égareront pendant le jour, et personne parmi eux ». Le jour, c’était encore Notre-Seigneur Jésus-Christ. De là cette parole: « Marchez tant que vous avez la lumière 1». Mais ceux qui doivent errer pendant le jour, ce sont les imparfaits qui sont en lui. Eux encore n’ont vu qu’un homme dans Notre-Seigneur Jésus-Christ; ils ont cru que la divinité n’était point cachée en lui, et que loin d’être un Dieu caché, il était simple. ment ce qu’il paraissait; voilà ce qu’ils ont cru. Pierre, en effet, et nous parlons de lui surtout parce que nous trouvons en lui un exemple de cette faiblesse qui ne doit point nous faire désespérer, Pierre, quand Jésus demanda ce que les hommes disaient de lui, répondit: « Vous êtes le Christ, le Fils du Dieu vivant ». Et le Seigneur ajouta : « Tu es heureux, Simon fils de Jona, car ni la chair ni le sang ne t’ont révélé ceci, mais mon Père qui est dans les cieux ». Pourquoi heureux? Parce que Pierre l’a proclamé fils de Dieu. Mais au même endroit, et dans la suite du discours, le Seigneur vint à parler de sa passion qui

1. Jean, XXII, 35.

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approchait. Or, le même Pierre qui l’avait proclamé Fils de Dieu, craignit qu’il ne mourût comme fils de l’homme. Car le Christ était Fils de Dieu et fils de l’homme tout ensemble:

Fils de Dieu par cette nature divine qui le rendait égal à Dieu ; fils de l’homme par cette forme de l’esclave 1 qui le rendait inférieur à son Père 2. Il devait bientôt souffrir dans cette forme de l’esclave. Pourquoi donc Pierre craignait-il que la nature de Dieu ne pérît avec la nature de l’esclave, et n’espérait-il pas au contraire que la nature de l’esclave ressusciterait avec la nature divine? A « Dieu ne plaise», lui dit-il, « Seigneur, veillez sur nous ». Et le Seigneur, de cette même voix dont il l’avait appelé bienheureux : «Arrière, Satan », lui dit-il, « tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes 3 ». Parce qu’il avait dit

«Vous êtes le Christ, Fils du Dieu vivant», il entendit cette réponse : « Ni le sang ni la chair ne te l’ont révélé, mais mon Père qui est dans le ciel » ; c’est par là que tu es Pierre, que tu es bienheureux. Maintenant que sa réponse ne venait point de la révélation du Père, mais de la faiblesse de la chair, il est appelé Satan. « Tu ne comprends pas ce qui est de Dieu, mais ce qui est des hommes ». Ainsi dit le Christ, mes frères; il avait vécu au milieu d’eux, il avait commandé aux vents 4, il avait devant eux marché sur les flots 5, sous leurs yeux encore il avait ressuscité un mort de quatre jours 6, sous leurs yeux il avait opéré de si grandes merveilles, et néanmoins ils furent saisis de crainte au moment de sa passion, comme s’ils eussent perdu celui en qui ils auraient mis une vaine confiance. Mais « c’est pendant le jour qu’ils doivent s’égarer, et personne parmi eux ». Personne, pas même celui quia dit: « Avec vous jusqu’à la mort». Le Christ avait dit en effet : « Voici l’heure que vous me laisserez seul, et que chacun ira de son côté. Mais je ne suis point seul, car mon Père est avec moi 7 ». Son Père était avec lui, et il était avec son Père; comme son Père était en lui, et lui en son Père; et son Père et lui ne sont qu’un 8; et ses disciples craignent à sa mort. Pourquoi, sinon parce qu’ils ont erré pendant le jour, et que nul

1. Philipp. II, 6, 7. — 2. Jean, XIV, 28. — 3. Matth. XVI, 13-23. — 4. Id. VIII, 26.— 5. Id. XIV, 25.—  6. Jean, XI, 39-44 — 7. XVI, 32. — 8.                Id. X, 30, 38.

n’est en eux? « Ils s’égareront pendant le jour, et nul n’est en eux ».

23. Mais que signifie : « Ils s’égareront pendant le jour? » Est-ce à dire qu’ils périront? Que deviendrait alors : « Vos yeux ont vu mon imperfection, et tous seront écrits dans votre livre? » Quand donc se sont-ils égarés pendant le jour? Quand ils n’ont pas connu le Sauveur qui était avec eux. Qu’est-il dit ensuite? « Grande est à mes yeux la gloire de ceux qui vous aiment, ô mon Dieu ». Ceux-là mêmes qui se sont égarés pendant le jour, sans que personne fût en eux, sont devenus vos amis, et jouissent à mes yeux d’une gloire éclatante. Après la résurrection de leur maître, ils ont acquis cet ossement secret, et eux qui avaient tremblé lors de sa passion, eurent la force de mourir pour lui. « Grande est à mes yeux la gloire de ceux qui vous aiment, ô mon Dieu, et leurs principautés sont devenues inébranlables ». Ils sont devenus Apôtres, chefs de l’Eglise, conduisant les béliers du troupeau : « Et leurs principautés sont affermies d’une manière inébranlable ».

24. « Je les compterai, et ils seront plus nombreux que le sable des mers 2». De ces hommes qui ont erré pendant le jour, n’ayant personne avec eux, est née une si grande multitude,que, comme le sable de la mer, elle ne peut être comptée que par Dieu. Le Prophète a dit en effet: « Ils sont plus nombreux que le sable des mers », et néanmoins il venait de dire: « Je les compterai ». Et ceux qui sont comptés seront plus nombreux que le sable des mers; or, il peut compter le sable de la mer, celui qui a compté les cheveux de notre tête 3 . « Je les compterai, et ils seront plus nombreux que le sable des mers ».

25. « Je me réveille, et je suis encore avec vous ». Qu’est-ce à dire, je me lève, et me voilà encore avec vous? Voilà que je suis mort, que j’ai été enseveli, et bien que je sois ressuscité, ils ne comprennent pas encore que je sois avec eux. « Je suis encore avec vous», c’est-à-dire, pas encore avec eux, puisqu’ils ne me connaissent point encore. Il est dit en effet dans l’Evangile qu’après la résurrection du Sauveur, les disciples ne le reconnurent point aussitôt quand il leur apparut. On peut encore donner un autre sens. « Je me suis levé et je suis encore avec vous », désignerait

1. Ps. CXXXVIII, 17.—  2. Id. 18. — 3. Matth. X, 30.

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le temps pendant lequel Jésus-Christ demeure caché à la droite de son Père, avant qu’il se manifeste dans cette gloire dont il doit briller en venant juger les vivants et les morts.

26. Il va nous dire ensuite ce que le mélange des pécheurs, et le schisme de l’hérésie doit lui faire endurer dans son corps qui est l’Eglise , pendant cet intervalle de temps, qui s’écoule depuis sa résurrection, alors qu’il est à la droite de son Père. Voici ce qu’il dit en effet : « Si vous mettez à mort l’impie, ô mon Dieu, hommes de sang retirez-vous de moi ; car tu diras en toi-même: c’est en vain qu’ils prendront leurs villes 1». Il semble qu’on doive construire ainsi la phrase: « Si vous donnez la mort au pécheur, c’est en vain qu’ils prendront leurs villes ». Car le Prophète regarde comme frappés de mort les hommes à qui l’enflure de l’orgueil fait perdre ta grâce qui est la vie. « L’Esprit-Saint en effet évite le déguisement dans la discipline, et se dérobe aux esprits sans intelligence 2 ». La mort des pécheurs vient donc de ce que leur intelligence, obscurcie par les ténèbres, les éloigne de la vie de Dieu, L’orgueil étouffe en eux la confession de leurs fautes; ils meurent, et voilà que se réalise en eux cette parole:

« Pas plus dans un mort que dans un homme qui n’existe point, il n’y a de confession 3 ». C’est là prendre en vain leurs villes, c’est-à-dire leurs peuples vains, qui s’attachent à leurs vaines pratiques. Orgueilleux de leur renommée de justice, ils entraînent le peuple à rompre le lien de l’unité, et se font suivre comme plus justes par des aveugles et des ignorants. Or, comme ils prennent souvent occasion de se séparer de l’unité du Christ en blâmant les méchants, avec lesquels ils feignent de ne point vouloir de communion; comme il peut se faire qu’ils ne flétrissent pas seulement les coupables dont ils semblent vouloir éviter la malice, mais qu’ils disent encore le mal véritable de ceux qui leur ressemblent, et parmi lesquels gémit le froment du Christ, tout en gardant le lien de l’unité 4, voilà que le Prophète s’interrompt pour s’écrier: « Loin de moi, hommes de sang; car tu diras dans ta pensée: C’est  en vain qu’ils s’empareront de leurs villes »;

1. Ps. CXXXVIII, 19, 20. — 2. Sag. I, 5. — 3. Eccli. XVII, 26. — 4. Matth. III, 22.

c’est-à-dire, ce qui sera cause qu’ils séduiront leurs peuples pour les porter au schisme, et les corrompre par leurs propres vanités, « c’est que tu diras dans ta pensée : Hommes de sang, éloignez-vous de moi ». C’est-à-dire qu’en punition de leur orgueil, l’âme de ces pécheurs sera mise à mort, et dès lors c’est en vain qu’ils s’empareront de leurs cités, ou de leurs peuples, en les retranchant de l’Eglise, pour les entraîner dans la vanité de leurs erreurs; et ainsi choqués par le mélange des pailles, ils brisent l’unité et se séparent du bon grain. Le Prophète avertit donc le bon grain, ou les véritables fidèles, de ne point se séparer ouvertement des méchants avant que l’aire soit vannée, de peur d’abandonner les bons qui sont encore parmi eux, mais de dire en quelque sorte tacitement, par une vie pure et une conduite bien différente : « Loin de moi, hommes de sang ». C’est en effet le langage que tient le bon grain par la voix de Dieu, voix qui est dans notre pensée, comme Dieu le tient dans la pensée de son peuple saint. Mais quels sont, mes frères, les hommes de sang, sinon les hommes de haine? Selon cette parole de saint Jean : « Celui qui hait son frère est homicide 1». Ces pécheurs donc, mis à mort, ne pouvant comprendre comment, dans la pensée des bons, Dieu dit aux méchants: « Hommes de sang, éloignez-vous de moi », leur font un crime de leur communion avec les méchants, et en se séparant d’eux à cause de ces calomnies, « ils prennent en vain leurs cités». Cette parole que les bons ne disent aux méchants que dans leur pensée, se fera entendre ouvertement dans ce dernier jour, quand notre chef élevant la voix : « Je ne vous ai jamais connus », leur dira-t-il, « éloignez-vous de moi, vous tous ouvriers d’iniquité 2 ».

27. Et maintenant, dit le corps du Christ, ou l’Eglise, pourquoi ces calomnies des superbes, comme si les péchés des autres pouvaient me souiller? pourquoi se séparer de moi « afin de prendre en vain leurs cités? N’ai-je point haï, ô mon Dieu , ceux qui vous haïssaient 3 ?» Pourquoi ces hommes plus méchants veulent-ils me forcer à une séparation corporelle des méchants, me faire arracher le bon grain avec l’ivraie, avant le temps de la moisson 4 ; me détourner de supporter la paille

1. I Jean, III, 15. — 2. Matth. VII, 23. — 3. Ps. CXXXVIII, 21. — 4. Matth. XIII, 30.

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avant que l’aire soit vannée 1 ; me porter à déchirer le filet de l’unité, avant que tous les poissons soient parvenus à la fin des siècles, comme sur le rivage où l’on fait le discernement 2 ? Ces sacrements que je reçois sont-ils des méchants ? Tolérer leur vie et leurs moeurs, est-ce donc communiquer avec eux? «N’ai-je donc point haï , ô mon Dieu, ceux qui vous haïssaient ? N’ai-je point séché de dépit à la vue de vos ennemis ? » Quand le zèle de votre maison me dévorait  3, n’est-ce point avec dégoût que je voyais les insensés? Un profond ennui ne s’emparait-il pas de moi, à la vue de ceux qui délaissaient votre loi  4? Quels sont, en effet, vos ennemis, sinon les hommes qui témoignent par leur vie qu’ils haïssent vos préceptes ? Et puisque je les hais, pourquoi ceux qui s’emparent en vain de leurs villes s’en viennent-ils me calomnier, et rejeter sur moi les péchés de ceux que je déteste, et au sujet desquels m’enflammait de dépit mon zèle pour la maison de Dieu ? Mais alors, que devient ce précepte «Aimez vos ennemis?» Sont-ce vos ennemis qu’il faut aimer, et non ceux de Dieu? « Faites du bien », est-il dit, « à ceux qui vous haïssent 5 ». Il n’est point dit : A ceux qui haïssent Dieu. De là cette parole de l’interlocuteur: « N’ai-je point haï, Seigneur, ceux qui vous haïssaient?» Il ne dit point : Ceux qui me haïssent. Et encore. « La vue de vos ennemis m’irritait», et non des miens. Mais ceux qui nous haïssent, qui sont nos ennemis, précisément parce que nous servons Dieu, ne haïssent-ils pas le Seigneur, ne sont-ils pas ses ennemis? De tels ennemis, ne devons-nous donc pas les aimer? N’est-ce point au nom du Seigneur qu’ils souffrent persécution, ceux à qui il est dit : Priez pour ceux qui vous persécutent? Ecoute ce qui suit.

28. «Je les poursuis d’une haine parfaite». Que signifie une haine parfaite ? Je haïssais en eux l’iniquité, j’aimais ce que vous y aviez fait. Poursuivre d’une haine parfaite, c’est ne point haïr les hommes à cause de leurs vices, ne point aimer les vices à cause des hommes. Vois, en effet, ce qu’ajoute le Prophète « Ils sont devenus mes ennemis ». Ils ne sont plus ennemis de Dieu seulement, ils sont ses ennemis. Comment donc accomplir à leur égard ce qu’il a dit lui-même: « Je les

1. Matth. XXI, 12.— 2. Id, XIII, 47.— 3. Ps. LXVIII, 10. — 4. Id. CXVIII, 53.— 5. Matth. V, 44.

poursuivais d’une haine parfaite » ; et ce précepte du Seigneur : « Aimez vos ennemis? » Comment accomplir ces prescriptions, sinon au moyen de cette haine parfaite qui porte à les haïr parce qu’ils sont injustes, à les aimer, parce qu’ils sont hommes? Dans l’Ancien Testament, quand le peuple charnel était retenu dans le devoir par les châtiments visibles, comment haïssait les pécheurs cet homme qui appartenait par l’esprit au Nouveau Testament, ce Moïse, fidèle serviteur de Dieu, qui priait pour eux, et comment ne les haïssait-il point, lui qui leur donnait la mort, sinon qu’il les haïssait d’une haine parfaite? Il avait pour l’iniquité qu’il châtiait une haine si parfaite, qu’il aimait en même temps le coupable jusqu’à prier pour lui.

29. Maintenant donc que le corps du Christ gémit pour un temps parmi les pécheurs dont il sera séparé au dernier jour: maintenant que ces pécheurs sans vie, calomniant les bons au sujet de leur mélange avec les méchants, et se séparant eux-mêmes des bons et des innocents, bien plus encore que des méchants, prennent en vain leurs villes, au point qu’il reste néanmoins beaucoup de méchants qui ne les suivent point dans leur schisme, qui demeurent dans cette confusion, pour exercer la patience des bons, que fera dans cet état de choses le corps du Christ, qui produit par la patience 1 trente, soixante, et jusqu’à cent pour un? Que fait cette épouse du Christ au milieu des filles, comme le lis au milieu des épines? Que dit-elle ? Quelle est sa pensée? Quelle est la beauté intérieure de cette fille du roi 2? Ecoute sa prière: «Eprouvez-moi, ô Dieu,et connaissez mon coeur 3». Eprouvez vous-même, ô mon Dieu, et connaissez ; que ce ne soit point l’homme, ni l’hérétique : ils ne sauraient m’éprouver, ni connaître mon coeur où pénètrent vos regards, ce qui vous montre que je ne donne aucun assentiment aux actes des pécheurs, tandis qu’ils s’imaginent que les péchés des autres peuvent me souiller. Voyez encore lorsque, dans mon exil si lointain, je gémis avec le Prophète dans un autre psaume, c’est-à-dire que je garde la paix avec ceux qui la haïssent 4, jusqu’à ce que je parvienne à la vision de la paix, ou à cette Jérusalem qui est notre mère, l’éternelle cité des cieux, les voilà

1. Matth. XIII, 23; Luc, VIII, 15.— 2. Ps. XLIV, 14.— 3. Id. CXXXVIII, 23. — 4. Id. CXIX, 7.

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qui pointillent, qui calomnient, qui se séparent, qui « reçoivent leurs villes », non pour l’éternité, mais pour la vanité. « Eprouvez-moi donc, ô Dieu, et connaissez mon coeur; sondez-moi, et connaissez mes sentiers ». Que veut dire le Prophète ? Ecoutons la suite.

30. « Et voyez s’il y a en moi quelque trace d’iniquité; conduisez-moi dans la voie éternelle 1 ». « Sondez mes sentiers», dit le Prophète, c’est-à-dire mes desseins et mes pensées : « Et voyez s’il y a en moi quelque trace de l’iniquité», soit que je l’aie commise, soit que j’y aie consenti: « Et conduisez-moi dans la voie éternelle » Qu’est-ce à dire, sinon conduisez-moi dans le Christ? Qui est, en effet, la voie éternelle, sinon celui qui est aussi la vie éternelle? Or, celui-là est éternel qui a dit : « Je suis la voie, la vérité et la vie 2 ». Si donc vous trouvez dans mes voies quelque chose qui déplaise à vos yeux, parce que ma voie est mortelle ; pour vous, « conduisez-moi dans la voie éternelle », où l’on ne voit nulle injustice: « Si quelqu’un, en effet, vient à pécher, nous avons pour avocat auprès du Père,  Jésus-Christ qui est juste. C’est lui qui intercède pour nos péchés 3 » ; c’est lui qui est la voie éternelle

1. Ps. CXXXVIII, 24. — 2. Jean, XIV, 6. — 3. I Jean, II, 1.

sans aucune faute, et la vie éternelle sans châtiment.

31.  Il y a là une grande figure, mes frères. De quelle manière l’Esprit parle-t-il avec nous? Comment fait-il nos délices dans l’obscurité de cette nuit? Pourquoi, mes frères, je vous le demande, ces vérités ont-elles plus de douceurs à proportion de leur obscurité? Dieu, par d’ineffables secrets, nous prépare un breuvage d’amour. Il donne un tour admirable à ses paroles, en sorte que, dussions-nous dire ce que vous savez déjà, la connaissance vous en paraît nouvelle, parce qu’on le tire de passages qui vous paraissaient obscurs, Ne saviez-vous point, en effet, mes frères, qu’il nous faut tolérer les méchants dans l’Eglise de Dieu, sans y faire aucun schisme? Ne saviez-vous point déjà que dans ce filet, qui contient de bons et de mauvais poissons, il faut demeurer jusqu’à ce que le filet soit amené sur le rivage, et qu’il ne faut point le déchirer; que sur le rivage seulement on fera la séparation, afin de mettre les bons poissons dans des vaisseaux, et de jeter les mauvais? Voilà ce que vous saviez, sans toutefois comprendre ces versets de notre psaume : je vous ai expliqué ce que vous ne compreniez pas, et vous y avez trouvé ce que vous saviez.

DISCOURS SUR LE PSAUME CXXXIX.

SERMON PRÊCHÉ AU PEUPLE DANS UNE ASSEMBLÉE D’ÉVÊQUES.

L’ÉGLISE AU MILIEU DES MÉCHANTS.

Quiconque appartient au Christ doit soupirer après la justice, mais non se séparer des méchants dont le discernement n’appartient qu’à Dieu. Aimons dans les méchants ce que Dieu a fait, haïssons ce qu’ils font.

« Pour la fin », ou pour le Christ fin de la loi, « à David », ou au Christ, fils de David selon la chair. L’homme méchant dont l’interlocuteur veut être délivré, c’est le diable, appelé aussi l’homme ennemi ; c’est encore l’homme vicieux qui se nuit à lui-même et aux autres par l’exemple, homme que nous devons essayer de corriger. Il médite le crime, et m’oppose la guerre ou des projets que je dois combattre, il aiguise sa langue et a le venin du serpent dans ses paroles hypocrites; il cherche à supplanter mes démarches, c’est-à-dire ou à m’arrêter dans la voie de Dieu, ou à m’en faire sortir. Leur opposer la prière. Les superbes ou suppôts de Satan cachent leurs pièges contre le juste, s’efforçant de l’entraîner, comme Satan entraîna l’homme. Au lieu de porter envie au juste, soyez justes, la volonté suffit. Ce piège de cordes tendu par les méchants, c’est le péché ajouté à lui-même, fil par fil, non fil droit mais tordu ; piège tendu, e long des préceptes ; suivons ceux-ci, nous éviterons l’autre. Le Prophète veut que le Seigneur écoute la voix, ou la vie de sa prière, et non un vain son. Il en appelle à Dieu contre les scandales, demande la véritable force qui le fera persévérer, lui donnera la résistance des martyrs, lui fera voir le piége. Ceux qui sont pris dans le cercle de l’erreur tourneront sans fin, s’épuiseront à mentir, seront exposés aux charbons ardents, qui consumeront les uns, rallumeront les autres.

Ce grand parleur qui ne peut subsister, c’est l’homme qui se jette au dehors, qui cherche l’occasion de paraître ; aimons l’intérieur, n’instruisons que par nécessité. Le mal qui s’attaque à l’homme d’iniquité lui donne la mort, au juste il meurtrit la chair sans atteindre l’âme. Le pauvre auquel Dieu fera justice est celui qui a faim et soif de la justice, et qui obtiendra l’objet de ses désirs ; les justes confesseront le nom du Seigneur, c’est-à-dire qu’ils n’attribueront rien à leur propre justice, mais tout à la divine miséricorde, et à cause de leur justice, ils verront Dieu.

1. Mes seigneurs et frères 1 m’ont ordonné, et par eux le Seigneur de tous, de vous exposer ce psaume autant qu’il m’en donnera la force. Puisse-t-il exaucer vos prières , et mettre dans ma bouche ce que je dois dire, ce que vous devez entendre, et qu’ainsi la parole de Dieu nous soit avantageuse à tous. Si elle ne l’est pas quelquefois pour tous, c’est que tous n’ont pas la foi 2. Or, cette foi est dans l’âme comme une racine vivace qui permet à la pluie d’aboutir au fruit; tandis que l’infidélité, les erreurs du diable, et les mauvais désirs qui sont la racine de tous les maux 3, ressemblent aux racines de l’épine qui changent en pointes aigués la bienfaisante rosée.

2. Vous avez remarqué, je crois, ce que contient le psaume, quand on le chantait c’est une plainte, un gémissement, c’est une prière qu’adresse à Dieu le corps du Christ confondu avec les méchants. C’est toujours lui qui parle dans ces sortes de prophéties c’est lui qui est pauvre, qui n’est point rassasié, qui a pour la justice 4 cette faim et cette soif que Dieu promet de rassasier un jour. Mais, jusqu’à ce moment, qu’il ait faim,

1. Des évêques, sans doute, réunis alors. — 2. II Thess. III, 2. — 3. I Tim. VI, 10 — 4. Matth. V, 6.

qu’il ait soif ici-bas, qu’il gémisse , qu’il frappe et qu’il cherche. Qu’il résiste aux charmes de l’exil, ne regarde point comme sa patrie ce siècle dont le Christ est venu nous délivrer.

Car le Christ a voulu devenir notre tête, la tête d’un certain corps ; puisqu’on ne saurait donner le nom de tête à ce qui n’a point un corps dont il soit le chef. Donc, si le Christ est la tête, c’est qu’il y a un corps dont il est la tête. Or, la sainte Eglise est le corps de ce chef auguste , et nous en sommes les membres, si nous aimons notre chef. Ecoutons donc les paroles de ce corps, c’est-à-dire les nôtres, si nous sommes dans le corps du Christ; quiconque n’en est point, fait nombre avec ceux au milieu desquels il gémit. Dès lors, ou bien tu feras partie du corps, tu gémiras au milieu des méchants, ou bien tu ne seras point de ce corps mystique, et alors tu feras partie des méchants parmi lesquels ce corps gémit aujourd’hui; tu seras donc ou membre dans le corps du Christ, ou ennemi du corps du Christ. Or, ces ennemis du corps du Christ, ou ses adversaires, ne doivent pas s’entendre dans un même sens, et n’agissent point de la même manière. Celui qui règne en eux, qui s’en fait (176) des instruments, est plein d’astuce. Toutefois, le Christ en délivre beaucoup de sa tyrannie. et ils se rangent parmi ses membres ; il n’appartient qu’à celui qui les a rachetés de son sang et à leur insu, de les connaître et d’en connaître le nombre. D’autres, sans appartenir au corps du Christ, persévèrent dans leur malice et sont connus de celui à qui rien n’est inconnu. Mais en attendant, comme ceux qui ont leur place parmi ses membres, sans être arrivés à la résurrection future, laquelle mettra fin à tout gémissement et fera place à la louange, de laquelle toute affliction disparaîtra, pour être remplacée par une éternelle allégresse; comme ceux-là ne possèdent point ce bonheur en réalité, mais seulement en espérance, ils gémissent dans leur impatience, ils supplient Dieu de les délivrer des méchants, parmi lesquels sont forcés de vivre les bons eux-mêmes. Chacun, en effet, n’est pas libre de s’en séparer en toute sûreté; celui-là seul qui ne peut se tromper doit en faire le discernement. Qu’est-ce à dire, qui ne peut se tromper? Qui ne saurait mettre le méchant à gauche, et le bon à droite. Pour nous, tant que nous sommes en cette vie, il nous est difficile de nous connaître nous-mêmes; combien serions-nous téméraires de nous prononcer au sujet des autres ? Tel est méchant aujourd’hui, et nous ne savons ce qu’il sera demain ; tel que nous haïssons est peut-être notre frère, et nous ne le savons pas. Nous pouvons donc en sûreté haïr dans les méchants leur malice, et aimer la créature de manière à aimer l’oeuvre de Dieu, à haïr l’oeuvre de l’homme;

car c’est Dieu qui a fait l’homme, et c’est l’homme qui a fait le péché ; aime alors ce que Dieu a fait, et hais ce qu’a fait l’homme; et tu poursuivras ainsi l’oeuvre de l’homme, en dégageant l’oeuvre de Dieu.

3. « Pour la fin, psaume à David 1 ». Ne cherchons d’autre fin que la fin marquée par saint Paul : « Le Christ est la fin de la loi, pour justifier ceux qui croiront 2 ». Donc, lorsque le psaume nous dit : « Pour la fin », que vos coeurs se tournent vers le Christ. Le titre d’un psaume est comme un héraut qui nous crie: Il viendra, c’est de lui que je parle, c’est le Christ que je vais chanter. Et par ces mots: «A David lui-même »,je n’entends que celui qui viendra dans la lignée de David selon la chair 3. Car le nom rappelle

1. Ps. CXXXIX, 1.— 2. Rom. X, 4.— 3. Id. I, 3.

ici la race, race de David selon la chair, race bien supérieure à David selon l’esprit; race antérieure non plus à David, mais à Abraham 1; non plus à Abraham, mais à Adam; non plus à Adam, mais au ciel, à la terre,à tous les anges, à toutes les Puissances, à toutes les Vertus, aux choses visibles et aux choses invisibles. Pourquoi ? C’est que pour exister, « toutes choses ont été faites par lui, sans qui rien n’a été fait 2 ». C’est donc parce qu’il est de la lignée de David, non point en sa divinité, puisqu’en elle il est le créateur de David; mais seulement selon la chair, qu’il a daigné prendre le nom de David dans les prophéties; envisageons la fin, puis. que c’est à « David lui-même » que l’on chante notre psaume ; écoutons la voix de son corps, et soyons membres de ce même corps. Que la voix que nous avons entendue soit notre voix; prions et disons ce qui suit.

4. « Arrachez-moi, Seigneur, au pouvoir de l’homme méchant 3» ; non pas d’un seul, mais de toute la race ; non pas de ses instruments seulement, mais du prince même, c’est-à-dire du diable. Mais pourquoi dit-il de l’homme, si c’est du diable? C’est que lui-même est appelé homme d’une manière figurée : « L’homme ennemi vint et sema de l’ivraie par dessus » ; et quand les serviteurs viennent demander au Père de famille : « N’avez-vous pas semé de bon grain? d’où « vient qu’il y a de l’ivraie ? » il répond: « C’est l’homme ennemi qui a fait cela 4». C’est donc de cet homme méchant que tu dois de tout ton pouvoir demander à Dieu ta

délivrance ; « car tu n’as pas à lutter contre la chair et le sang, mais contre les Principautés  et contre les Puissances, contre les princes des ténèbres de ce monde, c’est-à-dire contre les princes des pécheurs 5 ». C’est ce que nous avons été nous-mêmes; écoutons en effet ce que dit l’Apôtre: « Autrefois vous étiez ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur 6». Devenus lumière, non pas en nous, mais dans le Seigneur, prions non-seulement contre les ténèbres , c’est-à-dire contre les pécheurs qui sont encore au pouvoir du diable; mais contre

le diable qui est leur prince, et qui agit dans les enfants de l’incrédulité 7. « Délivrez-moi de l’homme injuste » ; c’est-à-dire du

1. Jean, VIII, 58. — 2. Id. I, 3. — 3. Ps. CXXXIX, 2.— 4. Matth. XIII, 25-28.— 5. Ephés. VI, 12. — 6. Id. V, 8.— 7. Id. II, 2.

177

méchant qui est aussi injuste. Il est appelé méchant, par cela même qu’il est injuste : et ne croyons pas qu’un homme injuste puisse être bon. Il est beaucoup d’hommes injustes qui ne paraissent nuire à personne, qui n’ont ni cruauté, ni aigreur, qui ne persécutent, qui n’affligent personne : et néanmoins ils sont injustes, d’une autre manière, parce qu’ils sont adonnés à la luxure, à l’intempérance, à la débauche.

Comment serait innocent cet homme qui se nuit à lui-même?

Car être innocent, c’est ne pas nuire; on ne l’est plus dès qu’on se nuit. Et comment un homme qui se nuit peut-il ne pas te nuire?Mais, diras-tu, en quoi me nuit-il? Il n’en veut pas à mon bien, il n’attente pas à ma vie ; il se repaît de ses débauches, met sa joie dans ses voluptés; mais s’il a de honteux plaisirs, ils ne flétrissent que lui-même ; que m’importe, dès lors qu’il ne m’offense point? Il t’offense du moins par son exemple, car il vit près de toi et t’invite à faire ce qu’il fait. Quand tu le vois prospérer malgré ses dérèglements, n’es-tu point porté à aimer ses actes? Si tu ne cèdes point à ses désirs, il te donne au moins occasion de résister. Comment donc cet homme ne te nuisait-il en rien, puisque tu ne surmontes qu’avec peine l’impression qu’il a faite en ton coeur? Tout homme injuste est donc un méchant, il faut qu’il nuise, ou par ses flatteries, ou par ses violences. Quiconque le rencontrera, quiconque tombera dans ses piéges, éprouvera combien est dangereux ce qu’il croyait innocent. Les épines, mes frères, ne blessent point dans leur racine ; arrache-les de terre, touche cette racine, et vois si tu ressens aucune douleur; et néanmoins ce qui te meurtrit à la surface, vient de cette racine. Ne vous laissez donc point surprendre par ces hommes flatteurs et inoffensifs en apparence, mais adonnés aux plaisirs de la chair, esclaves de leurs honteuses convoitises; ne vous laissez point surprendre. Quelle que soit leur douceur en apparence, ils sont des épines par la racine. Souvent ils consomment dans la débauche tout ce qu’ils possèdent, et quelle fureur ensuite à recouvrer ce qu’ils ont dissipé ! Vont- ils reculer devant la rapine, devant les projets de fraudes, les machinations de friponnerie? Tu vois déjà la méchanceté de cet homme, que tu croyais inoffensif. Tu voyais en lui un ivrogne, et il te paraissait homme de bien ; tu le vois voleur, tu crains d’être volé; les épines sont sorties de la racine. Lorsque les racines te paraissaient douces, tu devais les brûler, si tu le pouvais, il n’en serait point sorti de quoi te meurtrir aujourd’hui. Vous donc, mes frères, qui êtes le corps du Christ et ses membres, qui gémissez au milieu des. méchants, quand vous rencontrerez de ces hommes qui se laissent entraîner à des passions criminelles, à de pernicieuses voluptés, n’épargnez ni le blâme, ni le châtiment, ni le feu. Brûlez la racine, afin qu’il n’en sorte aucun aiguillon. Si vous ne le pouvez, soyez assurés qu’ils seront un jour vos ennemis. Ils peuvent garder le silence, ils peuvent dissimuler leurs iniquités, ils ne sauraient vous aimer. Et dès lors qu’ils ne sauraient vous aimer que par haine pour vous, ils doivent chercher à vous nuire; votre langue et votre coeur doivent dire à Dieu : « Délivrez-moi, Seigneur, de l’homme du mal, délivrez-moi de l’homme injuste ».

5. « Ils ont médité le crime dans leur cœur 1». Que vous importe que leur langue n’ose point dire au dehors, si la haine est dans leur coeur? Le Prophète nous tient ce langage à cause de ceux qui n’ont sur les lèvres que des paroles de douceur. Ils ont la parole du juste, mais non le coeur du juste. Pourquoi, en effet, le Prophète ajouterait-il « Dans leur coeur ils ont médité le crime? »Délivrez-moi de ces hommes, signalez votre puissance en m’arrachant à leurs mains. Il est aisé de se défendre contre des inimitiés déclarées, il est aisé de se soustraire à un ennemi évident et manifeste, qui montre son iniquité sur ses lèvres; mais celui-ci est dangereux, parce qu’il est caché; il est difficile à éviter, parce que la douceur est sur ses lèvres et le mal dans son coeur. « Dans leur coeur ils ont médité le crime: tout le jour ils « projetaient des guerres contre moi». Qu’est-ce à dire, « des guerres?» Ils m’opposaient chaque jour des choses que je devais combattre. Car c’est du coeur dc ces hommes que sort tout ce que doit combattre un chrétien. Sédition, schisme, hérésie, trouble, contradiction, tout cela ne sort que des pensées que l’on tenait secrètes, alors que le bien était sur les lèvres. « Tout le jour ils m’opposaient des guerres ». Tu entends des paroles de paix, mais le dessein belliqueux n’abandonne point

1. Ps. CXXXIX, 3.

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leurs coeurs. Car « tout le jour » signifie sans interruption, ou tout le temps.

6. « Ils ont aiguisé leur langue comme celle du serpent 1 ». Vous cherchez encore l’homme en eux, mais voyez à quoi ils ressemblent. Le serpent a le plus de ruse, le plus d’habileté pour nuire; c’est pour cela qu’il se glisse. Il n’a pas même de pieds qui vous laissent entendre sa marche. Sa route est marquée d’une traînée qui paraît douce, mais qui n’est pas droite. Il se coule doucement, il rampe afin de nuire; ainsi ces hommes renferment un venin caché sous une douceur apparente. De là cette parole du Prophète : « Ils ont sous les lèvres le venin de l’aspic ». Le Prophète nous dit ici sous les lèvres, afin de nous montrer que sous les lèvres et sur les lèvres sont bien différents. Il stigmatise ouvertement ces hommes, quand il dit ailleurs : « Ils ont des paroles de paix avec leur prochain, et le mal est dans leurs  coeurs 2 ».

7. « O Dieu, défendez-moi contre la main des pécheurs, délivrez-moi des hommes injustes 3 ». Ceux-ci sont connus, ils sont visibles; il n’est point nécessaire ici de comprendre, mais d’agir, il faut prier sans demander qui ils sont. Mais le Psalmiste nous montre dans la suite comment nous devons prier contre ces hommes. Il en est qui prient contre les méchants d’une manière imparfaite. « Ils ont résolu de me faire tomber », dit le Prophète. Cela peut s’entendre encore d’une manière charnelle. Chacun a son ennemi, qui cherche à le tromper dans une affaire, à s’emparer de son argent, quand ils ont commerce ensemble; chacun ason ennemi dans son voisin, qui cherche à lui nuire dans sa maison, à lui causer quelque dommage, qui médite la ruse, qui a recours àla fraude, qui cherche à nuire par toutes les machinations que lui suggère le diable» cela est hors de doute. Ce n’est point contre ces maux qu’il faut nous mettre en garde, mais contre leurs embûches pour nous attirer à eux, c’est-à-dire pour nous séparer du corps de Jésus-Christ et nous faire entrer dans leur corps. De même, en effet, que le Christ est le chef des bons, de même le diable est le chef des méchants. « Ils ont résolu de supplanter mes démarches». Qu’est-ce à dire, « supplanter mes démarches? » Ce n’est point pour te

1. Ps. CXXXIX, 4. — 2. Id. XXVII, 8. — 3. Id. CXXXIX, 5.

tromper dans une affaire que tu as avec lui, ni pour te tendre quelque piége dans un procès que tu soutiens coutre lui. Mais il a supplanté tes démarches, s’il t’a empêché de marcher dans la voie de Dieu, s’il t’a fait chanceler quand tu marchais droit, s’il t’a fait tomber dans la voie, ou jeté hors de la voie, ou retardé dans la voie, ou fait reculer dans la voie. Agir ainsi contre toi, c’est te supplanter, te tromper. Arme-toi de la prière contre de semblables piéges, afin de ne point perdre le patrimoine du ciel, ni ton héritage avec le Christ; car tu dois vivre éternellement avec Celui qui t’a fait son cohéritier, Tu n’es pas, en effet, l’héritier d’un homme à qui tu doives succéder à la mort, mais de celui avec qui tu dois vivre dans l’éternité.

8. « Les superbes ont caché les piéges qu’ils me dressent 1 ». Le Prophète comprend eu un seul mot le corps du diable, quand il dit « les superbes ». De là vient que souvent ils se disent justes, en dépit de leurs iniquités. Delà rien de plus pénible pour eux que l’aveu de leurs fautes. Dans la fausseté de leur justice ils doivent nécessairement porter envie aux vrais justes. Car nul ne porte envie à un autre dans ce qu’il ne ‘veut pas être en effet, ou du moins paraître. L’un porte envie à tes richesses, ou bien parce qu’il désire ces richesses qu’il t’envie, Ou bien parce qu’il veut paraître riche; un autre porte envie à ton illustration, à ta noblesse, ou bien lui-même aspire à un rang distingué, ou veut que l’on croie à sa distinction. Il en est ainsi de tous les biens, ou du moins de tout ce que le monde regarde comme des biens; un homme envie chez toi ce qu’il voudrait, ou posséder, ou même posséder à un degré supérieur, ou dont il veut se donner les apparences. Or, ceux qui n’ont qu’une fausse justice veulent se donner les apparences de la justice véritable; et dès lors s’ils rencontrent un juste, ils doivent lui porter envie et s’efforcer de lui faire perdre ce dont ils se glorifient. De là viennent toutes les séductions, toutes les trahisons. Tel fut tout d’abord le dessein du diable qui, après sa chute, fut jaloux de l’homme demeuré fermé: et comme il a perdu le royaume des cieux 2, il ne voulut point que l’homme y parvînt, il ne le veut point encore; tous ses efforts sont d’empêcher l’homme d’arriver au ciel d’où lui-même

1. Ps. CXXXIX, 6. — 2. Gen. III, 1.

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est tombé. Comme donc il est orgueilleux, et dès lors comme il est envieux à cause de son orgueil, tous les membres dont il est la tête sont orgueilleux et jaloux. Armons-nous de la prière contre lui qui ne saurait se convertir, mais en faveur de ceux qui le peuvent encore, et disons à l’homme injuste : Pourquoi, dans ton injustice, porter envie à l’homme juste? Afin de te donner à toi-même l’apparence de la justice? Prends la voie la plus courte, fais le bien, et tu paraîtras facilement ce que tu seras en effet. Sois juste, et tu aimeras celui dont tu étais jaloux; tu seras toi-même ce qu’il t’est pénible de voir en lui, tu t’aimeras en lui, et lui en toi. Ni ton envie contre le riche ne te donnera le pouvoir d’être riche, ni ton envie contre un homme illustre, un noble sénateur, ne te donnera l’illustration et la dignité, ni ton           envie contre un homme doué de beauté, ne t’embellira toi-même, ni ton envie contre un homme courageux ne te donnera du courage; mais si tu portes envie au juste, il ne tient qu’à toi, sois ce qu’il t’est pénible de voir dans un autre. Ce que tu n’es point, et ce qu’est un autre, ne s’achète point, cela se donne gratuitement et promptement: « Paix sur la terre aux hommes de bonne volonté 1».

9. Ces hommes superbes m’ont donc caché un piège; ils ont cherché à supplanter mes démarches, et qu’ont-ils fait? « Ils ont tendu devant mes pieds des filets de cordes ». Quelles cordes? Ç’est là une expression des saintes Ecritures, et nous en trouvons le sens quelque part. Ce fut avec des cordes que Jésus fat un fouet pour chasser du temple ceux qui le profanaient par le trafic 2, nous montrant ainsi ce que signifient les cordes car chacun est lié par les cordes de ses péchés 3 » , dit ailleurs l’Ecriture. Et Isaïe nous dit clairement : « Malheur à ceux qui traînent leurs péchés comme une longue chaîne 4 ». Pourquoi les appeler une chaîne? Parce que tout pécheur qui persévère dans le péché ajoute au péché des péchés nouveaux:

et quand il devrait se corriger par l’aveu, il l’augmente en défendant ses fautes, ce que la confession aurait pu dissiper, et souvent du péché qu’il commet il prétend se faire un rempart contre ceux qu’il a commis. Tel a commis un adultère, et il médite un homicide pour n’être point tué lui-même; au

1. Luc. II, 14. — 2. Jean, II, 15.— 3. Prov. V, 22. — 4. Isa. V, 18.

péché il ajoute te péché. S’il a commis un homicide, au lieu d’un crime, il craint pour deux ; et quand il voit ses craintes se multiplier, au lieu de diminuer ses crimes, il pense au contraire à en ajouter de nouveaux; il a recours aux maléfices, et c’est son troisième crime. Une fois qu’on arrive à ce point, où est le pécheur qui réfléchit, qui termine la chaîne de ses péchés? Elle est donc bien une corde; et, en effet, filer une corde c’est y ajouter des fils, et non des fils droits, mais retors. Ainsi le crime ajouté au crime, est une corde qui se prolonge, et le pécheur ne songe point à rompre son malheureux tissu, il n’est occupé qu’à l’augmenter, à l’étendre, à l’allonger; en sorte qu’à la fin le voilà pieds et mains liés, et jeté dans les ténèbres extérieures 1. Tels sont donc les péchés qu’ils tendent comme des filets aux justes, quand ils les veulent entraîner au mal qu’ils font eux-mêmes. De là le mot du Prophète:

« Ils ont tendu devant mes pieds des filets de cordes » ; c’est-à-dire: ils me veulent faire tomber au moyen de leurs péchés. Mais où sont tendus ces pièges? « Le long des sentiers ils ont mis des pierres d’achoppement ». Non pas dans les sentiers, mais près des sentiers. Vos sentiers sont les préceptes du Seigneur; or, ils ont placé des pièges le long de ces sentiers; pour toi, ne t’en écarte pas, tu ne tomberas point dans ces scandales, Ne viens pas dire : Si Dieu leur défendait de me tendre des pièges le long des sentiers, ils n’en tendraient point. lia permis au contraire qu’ils missent le long des sentiers ces pierres de scandale, pour t’empêcher de t’écarter du sentier. « Le long des sentiers ils ont placé des pierres de scandale ».

10. Qu’ai-je à faire? Quel remède au milieu de tant de maux, de tant d’épreuves, de tant de périls? « J’ai dit au Seigneur . « Vous êtes mon Dieu ». Ceux-là sont des hommes, et n’ont rien de commun avec moi; mais vous, Seigneur, vous êtes Dieu, et mon Dieu. « J’ai dit au Seigneur : Vous êtes mon Dieu 2 ». Sainte prière qui donne la confiance. Mais Dieu n’est-il pas aussi leur Dieu? De qui n’est-il pas Dieu, celui qui est le Dieu véritable? Il l’est néanmoins plus particulièrement de ceux qui jouissent de lui, qui le servent, qui se font un bonheur de lui être soumis. Il est vrai que les méchants lui sont soumis également, en dépit de leur orgueil. Mais les uns

1. Matth. XXII, 13. — 2. Ps. CXXXIX, 7.

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appellent Dieu pour les couronner, les autres veulent secouer son joug parce qu’il doit les condamner. Quant à l’homme d’iniquité, qui ne veut point avoir le Seigneur pour son Dieu, où fuira-t-il le Dieu de tous? Le bien pour lui est de se convertir au Dieu de tous, et par cette conversion d’en faire son Dieu, et au milieu de tant de criminels, de séducteurs, d’hypocrites, d’orgueilleux, de dire à Dieu devenu son Dieu par sa conversion: « J’ai dit au Seigneur: Vous êtes mon Dieu, Ecoutez, e Seigneur, la voix de mes supplications »., Ces paroles sont simples, faciles à comprendre; et pourtant il y a un certain intérêt à se demander pourquoi le Prophète n’a pas dit: «Ecoutez ma prière», et comment il semble donner plus d’expression au sentiment de son coeur, quand il dit: « La voix de ma prière», ce qui donne la vie à ma prière, ce qui l’anime, non point le son de mes paroles, mais la vie de mes paroles. Tout autre bruit sans âme peut bien s’appeler un son ; mais pas une voix. La voix, en effet, est le propre des êtres animés, vivants. Combien sont nombreux ceux qui prient Dieu, sans avoir le sentiment de Dieu, une pensée digne de Dieu ! Ils peuvent avoir le son de la prière, mais non la voix de la prière, puisque leur prière est sans vie. Elle avait donc une voix, la prière de notre interlocuteur; car il vivait, il comprenait que Dieu était son Dieu, il voyait qu’il le délivrerait, et il sentait de quels maux il serait délivré.

11. Pour la signaler donc à l’oreille de Dieu, qu’il s’écrie : « Seigneur, Seigneur ». Vous Seigneur, Seigneur, c’est-à-dire vous qui êtes véritablement Seigneur, non Seigneur à la manière des hommes, non Seigneur comme ceux qui achètent à prix d’argent, mais Seigneur qui nous avez rachetés de votre sang. « Seigneur, Seigneur, vous, la force de mon salut 1 » ; c’est-à-dire qui donnez la force à mon salut. Qu’est-ce à dire « la force de mon salut? » Le Prophète se plaignait des scandales et des piéges des pécheurs, de ces hommes pervers apostés par le diable pour aboyer autour de lui et tendre des embûches, de ces orgueilleux jaloux des justes, au milieu desquels nous sommes forcés de vivre tant que nous sommes ici-bas dans l’exil. Le Sauveur lui-même nous a prédit qu’il y aura beaucoup de semblables

1. Ps. CXXXIX, 8.

scandales quand il dit: « L’iniquité doit abonder, et parce que l’iniquité abondera, la charité se refroidira dans plusieurs ». Mais il ajoute, pour nous consoler: « Quiconque aura persévéré jusqu’à la fin sera sauvé 1». L’interlocuteur a donc tout considéré, et saisi de crainte à la vue de tant d’iniquités, il se réfugie dans l’espérance; car celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin. Il fait des efforts pour persévérer, et voyant combien la route est longue et difficile, il invoque celui qui lui ordonne de persévérer, afin d’obtenir la persévérance parfaite. Je serai certainement sauvé, dit-il, si je persévère jusqu’à la fin;

mais la persévérance qui seule peut me donner le salut est une force; vous donc, Seigneur, qui êtes la force de mon salut, c’est vous qui me faites persévérer pour arriveras salut. « Seigneur, Seigneur, vous êtes la force de mon salut ». Mais d’où vient que j’espère que vous êtes pour moi la force du salut? « Votre ombre a protégé ma tête au jour du combat ». Maintenant encore je suis en guerre; guerre au dehors contre les faux justes, guerre au dedans contre mes convoitises : « Car je vois dans mes membres une autre loi, contraire à la loi de l’esprit, et qui me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu, par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Donc, fatigué de cette guerre, il jette les yeux sur les faveurs de Dieu, et comme la chaleur du combat épuise ses forces, il semble qu’il trouve un ombrage qui lui rend la vie: « Votre ombre a protégé ma tête au jour du combat », c’est-à-dire dans l’ardeur du combat, de peur que je ne fusse épuisé par la fatigue.

12. « Seigneur, en considération de mon désir, ne m’abandonnez pas au péché 3 ». C’est le bien que doit me procurer votre ombrage; il éteindra en moi les ardeurs qui me consumeraient. Et quelle force aurait contre moi l’impie en dérait de ses fureurs? Les méchants ont sévi contre les martyrs, ils les ont emmenés, chargés de chaînes, jetés en prison, frappés du glaive, exposés aux bêtes, consumés dans les flammes. Voilà ce qu’ils ont fait; mais Dieu ne les a point livrés aux pécheurs, parce qu’ils ne s’y sont point livrés par leur désir. Telle est donc la grâce qu’il

1. Matth. XXIV, 12, 13.— 2. Rom. VII, 23-25.— 3. Ps. CXXXIX, 9.

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faut demander à Dieu de toutes tes forces: c’est que Dieu ne te livre point au pécheur en t’abandonnant à ton désir, car ton désir ouvre l’entrée au diable. Le voilà qui te propose un gain et te porte à la fraude; mais sans fraude ce gain est impossible: ce gain c’est l’appât, la fraude c’est l’hameçon. Attention à l’appât, afin de voir l’hameçon ; tu ne saurais avoir le gain sans la fraude ; mais commettre la fraude, c’est se prendre à l’hameçon. Et toutefois je n’entends pas le mot se prendre dans ce sens qu’on te découvrira: on peut échapper, oui échapper aux hommes; mais à Dieu, est-ce possible? Tu seras donc pris et livré, et mis à mort; car tout homme qui agit de la sorte est son propre bourreau. C’est là qu’est l’appât, là qu’est l’hameçon : refrène tes désirs, tu échapperas au piége; mais te laisser dominer par la convoitise de l’appât, c’est te mettre le cou dans le piége, et tu seras la proie du vautour des âmes: « Ne me livrez point au pécheur, en m’abandonnant à mon désir». C’est là l’ombrage au jour du combat. L’ardeur produit le désir; mais ce désir est tempéré par l’ombre du Seigneur, afin que nous puissions refréner notre fougue, et que notre ardeur ne nous entraîne point dans le piége. « Ils ont formé des desseins contre moi: ne m’abandonnez pas, de peur qu’ils ne s’en glorifient ». Le Psalmiste nous dit ailleurs : « Ceux qui m’affligent seront dans l’allégresse, s’ils me voient ébranlé 1 ». Ainsi en est-il d’eux, parce qu’il en est ainsi du diable. Qu’il séduise l’homme, le voilà qui se réjouit, qui triomphe : il s’élève parce que l’homme est abaissé. Mais pourquoi cet abaissement de l’homme, sinon parce qu’il a eu le tort de s’élever? Or, celui qui triomphe de sa chute sera humilié. Tel est le sort, en effet, de tous ceux qui mettent leur joie dans le mal on les voit pour un temps se glorifier, s’enorgueillir, lever la tête. N’ayez aucune part dans leur joie, ils ont l’appât dans la bouche et l’hameçon en même temps. Leurs délices feront leur perte. « Ne m’abandonnez pas, de peur qu’ils ne s’en élèvent », c’est-à-dire, de peur qu’ils ne s’enorgueillissent, qu’ils ne triomphent de moi.

13. «Le commencement de leur circuit, le travail de leurs lèvres les couvrira 2 ». Pour moi, dit le Prophète, je serai couvert par l’ombre de vos ailes; car vous m’avez

1. Ps. XII, 5. — 2. Id. CXXXIX, 10.

préparé un ombrage pour le jour de la guerre. Mais eux, qui les couvrira? « La tête de leur circuit », c’est-à-dire l’orgueil. Qu’est-ce à dire : leur circuit ? C’est-à-dire qu’ils tourneront sans fin et ne s’arrêteront jamais, qu’ils marcheront dans le cercle de l’erreur, dont la route est sans bornes. Quiconque s’avance dans un chemin droit, a son point de départ et son arrivée ; mais dans un cercle on n’arrive jamais. Tel est le labeur des impies, dont il est dit plus clairement dans un autre psaume : « Les impies marchent dans un cercle 1». Mais la tête ou le commencement de leur circuit, c’est l’orgueil. Et comment l’orgueil est-il « ce labeur de leurs lèvres? »C’est que tout orgueilleux est dissimulé, et que tout homme dissimulé est menteur 2. Or, mentir est un travail pour l’homme; car la vérité on la pourrait dire très-facilement. La peine consiste à rendre un mensonge vraisemblable. Car si l’on veut dire la vérité, c’est chose facile, puisque la vérité se dit sans effort. C’est donc de cet homme que le Prophète a dit à Dieu Votre ombre me protégera, Seigneur; niais pour eux, leur mensonge les couvrira, et ce mensonge est le travail de leurs lèvres. « Voilà qu’il a mis au monde l’injustice : il a conçu la douleur et a enfanté l’iniquité 3». Toute oeuvre mauvaise porte sa peine, et toute oeuvre perverse que l’on médite, a pour guide le mensonge ; car la vérité ne se trouve que dans le bien. Et parce que chacun se trouve mal à l’aise dans le mensonge, que dit la Vérité? « Venez à moi, vous tous qui êtes dans la peine et dans l’accablement, et je vous soulagerai 4 ». C’est la même voix qui nous dit dans un autre psaume: « Enfants des hommes, jusques à quand serez-vous pesants de coeur? pourquoi vous éprendre de la vanité et rechercher le mensonge 5 ? » Voyez plus clairement ailleurs la peine du mensonge: « Ils ont appris à leur langue à dire le mensonge, ils se sont fatigués à commettre l’iniquité 6 ».

« Le commencement de leur détour, la peine de leurs lèvres les couvrira».

14. « Des charbons ardents tomberont sur eux, sur la terre, et vous les rejetterez 7».

Que veut dire sur la terre? Encore en cette vie, ici-bas, « des charbons de feu tomberont sur eux, et vous les rejetterez ». Quels sont

1. Ps. XI, 9. — 2. Eccli. X, 15. —3. Ps. VII, 15. — 4. Matth. XI, 28. — 5. Ps. IV, 3.— 6. Jérém. IX, 5.— 7. Ps. CXXXIX, 11.

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