Enarrationes in Psalmos (page 43)
ces charbons de feu ? Nous connaissons des charbons; mais sont-ils différents de ceux dont nous allons parler ? Ceux-ci me paraissent un châtiment, tandis que ceux dont nous avons parlé sont un moyen de salut. L’Ecriture, en effet, nous parle de charbons à propos d’un homme qui cherche du secours contre es langues trompeuses: « Que vous donnera-t-on, ou comment vous défendre contre une langue trompeuse? Les flèches aiguës du Tout-Puissant avec des charbons désolateurs 1», c’est-à-dire la parole de Dieu qui traverse les coeurs, y fait mourir le vieil homme et naître l’amour, les exemples des hommes qui sont morts pour reprendre une vie nouvelle, qui étaient noircis par le vice, et ont brillé par la vertu. Des charbons, en effet, sont les ténèbres, la couleur l’indique. Mais quand la flamme de la charité en approche, et qu’ils revivent de morts qu’ils étaient, qu’ils écoutent ce que leur dit saint Paul : « Vous étiez autrefois ténèbres, et maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 2 ». C’est sur de tels charbons, mes frères, que nous jetons les yeux quand, blessés par les flèches du Seigneur, nous voulons changer de vie, et que nous en sommes détournés par les langues perverses des hommes, dont le Prophète se plaignait tout à l’heure. Ils s’efforcent de nous éloigner de la voie de la vérité, de nous porter à préférer leurs erreurs, et noms disent que si nous entreprenons une vie plus sainte, nous ne pourrons achever. Nous jetons alors les yeux sur ces charbons, et voilà que celui qui n’était hier qu’un ivrogne est sobre aujourd’hui; tel hier était adultère, qui aujourd’hui est chaste; tel autre voleur hier est aujourd’hui bienfaisant. Ce sont là tous des charbons de feu. Or, l’exemple de ces charbons nous fait des blessures avec les flèches du Seigneur, et je ne crains pas de dire blessures, quand l’Epouse des Cantiques s’écrie : « L’amour m’a blessé 3 ». Alors la paille est incendiée, et de là vient que ces charbons sont appelés désolateurs. Ils consument le foin, mais ils purifient l’or. L’homme alors passe de la mort à la vie, et devient lui-même un charbon ardent, comme autrefois l’Apôtre, qui d’abord était persécuteur, blasphémateur, véritable ennemi, un charbon noir et éteint; mais une fois qu’il eut obtenu miséricorde 4, il fut rallumé par
1. Ps. CXIX, 3, 4.— 2. Ephés. V, 8.— 3. Cant. II, 5,— 4. I Tim. I, 13.
le souffle du ciel; la voix du Christ lui donna une vie nouvelle, nulle tache de noirceur ne demeura en lui, et il embrasa les autres de la flamme qui embrasait son coeur. Est-ce donc ainsi qu’il nous faut comprendre ces charbons de feu qui doivent tomber suries méchants, et les renverser ? Rien ne nous empêche de l’entendre ainsi. J’entrevois dans ces paroles un sens qui est assez probable, et irrépréhensible.
J’entends que ces charbons tomberont sur eux pour les renverser, mais ils tomberont sur les uns pour les allumer, sur les autres pour les renverser. Car ce charbon rallumé l’a dit : « Aux uns, nous sommes une odeur de mort pour la mort; aux autres, une odeur de vie pour la vie 1 ». Ils voient les justes au coeur enflammé, à la lumière éclatante, et l’envie contre eux les fait tomber. Voilà ce que signifient ces charbons de feu qui tombent sur eux sur la terre, et qui les renversent. Qu’est-ce à dire, sur la terre ? Pendant qu’ils sont encore en cette vie; outre cette peine qui est réservée aux impies, ces charbons les renversent, avant qu’ils encourent les flammes éternelles. « Des charbons enflammés tomberont sur eux, ici-bas, et les renverseront. Ils ne pourront subsister dans leurs misères ». Le malheur fondra sur eux, et ils ne pourront le sup. porter; quant au juste, il se tient debout dans le malheur, comme se tient debout celui qui nous dit « Nous nous glorifions dans nos tribulations, sachant que la tribulation engendre la patience, la patience la pureté, la pureté l’espérance; or, l’espérance n’est point confondue, parce que l’amour de Dieu est répandu dans nos coeurs par l’Esprit-Saint qui nous a été donné 2 ». Mais sur les hommes dont nous parlons, que l’affliction, que la misère tombe sur eux, et ils ne peuvent la supporter, ils tombent, Et quand ils ne peuvent supporter les malheurs qui viennent tondre sur eux, ils tombent dans le crime, parce qu’ils sont livrés au pécheur, abandonnés à leurs désirs.
15. « Le grand parleur ne marchera point droit sur la terre 3». Le grand parleur aime le mensonge. Quel est en effet son plaisir, sinon de parler? Peu lui importe ce qu’il dise, pourvu qu’il parle. Or, un tel homme ne saurait toujours marcher droit. Mais, comment doit être un serviteur de Dieu enflammé
1. II Cor. II, 16. — 2. Rom. V, 3-5. — 3. Ps. CXXXIX, 12.
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de ces charbons, et devenu lui-même un charbon salutaire ? Il doit se plaire à écouter plus qu’à parler, comme il est écrit : « Que tout homme soit prompt à écouter, lent à parler 1 ». Il doit même désirer, s’il est possible, de n’être point obligé de parler, de répondre, d’enseigner. Car je le dis à votre charité, mes frères, si nous vous parlons maintenant, c’est pour vous instruire. Combien vaudrait-il mieux que nous fussions tous instruits, que nul n’ait rien à enseigner à l’autre; qu’il n’y eût ni l’homme qui parle ni l’homme qui écoute, mais que tous fussent occupés à écouter celui-là seul à qui il est dit : « Vous me ferez entendre une parole de joie et d’allégresse 2 ». Aussi Jean ne se réjouissait-il ni de ce qu’il prêchait, ni de ce qu’il parlait, mais de ce qu’il écoutait. « L’ami de l’Epoux, dit-il en effet, se tient debout et l’écoute, et s’il tressaille à cette voix de l’Epoux 3 ». Je dirai en un mot, mes frères, à votre charité comment chacun doit s’éprouver sur ce point : il ne s’agit pas de ne jamais parler, mais de le faire quand le devoir l’exige; que l’on ait dans le coeur l’amour du silence, et que l’on soit prêt à instruire au besoin. Or, quand faut-il instruire? Quand on rencontre un ignorant, un homme sans instruction. Qu’un homme se plaise à instruire, il sera toujours bien aise de rencontrer un ignorant; mais avoir la charité, vouloir l’instruction pour tous, ce n’est plus désirer qu’il y ait des ignorants à instruire; alors exercer la science, ou faire preuve de science, ne sera plus une oeuvre volontaire, mais une oeuvre de nécessité. Que ta joie soit d’écouter Dieu; que la nécessité seule t’engage à parler; et tu ne seras point le grand parleur que l’on ne saurait diriger. Pourquoi vouloir parler, sans vouloir écouter? Toujours être dehors, sans jamais rentrer en toi-même? Celui qui t’instruit est dans ton coeur; mais, pour toi, instruire c’est sortir de toi-même pour parler à ceux qui sont au dehors. Or, c’est à l’intérieur que nous écoutons la vérité, et nous parlons à ceux qui sont au dehors de notre coeur. Dire en effet que nous avons dans le coeur ceux à qui nous pensons, c’est dire que nous en avons une certaine image intérieure. Car s’ils étaient au dedans de nous, ils sauraient ce qui est dans notre coeur, et ils n’auraient aucun besoin de notre parole. Mais si
1. Jacques, I, 19. — 2. Ps. L, 10. — 3. Jean, III, 29.
tu aimes l’action du dehors, crains aussi l’orgueil du dehors, crains de ne pouvoir entrer par la porte étroite, de peur que Dieu ne puisse te dire : « Entre dans la joie de ton maître 1 »; et comme tu as aimé ce qui était au dehors, crains au contraire qu’il ne te dise : « Liez-lui les mains et les pieds, et jetez-le dans les ténèbres extérieures 2 » ; parole qui nous apprend que c’est un mal d’être jeté à l’extérieur, un grand bien de rentrer à l’intérieur. Que dit-il en effet au bon serviteur? « Entre dans la joie de ton maître ». Et au méchant serviteur? « Jetez-le dans les ténèbres extérieures ». N’aimons donc point ce qui est au dehors, mais ce qui est à l’intérieur. Mettons notre joie dans l’intérieur; quant à l’extérieur, subissons-le, mais dégageons-en notre volonté. « Le grand parleur ne marchera pas droit sur la terre».
16. « Le mal poursuivra l’homme inique pour la mort ». Les maux fondent sur lui, et il ne saurait subsister; voilà pourquoi le Prophète s’écrie qu’ils le poursuivront comme des chasseurs à sa mort. Le mal est venu fondre sur beaucoup d’hommes de bien, sur beaucoup de justes; le mal a paru les rencontrer. Au contraire, il dit ici que le mal les poursuivra, parce que chacun cherche à se dérober au mal; mais quand il en est surpris, il en devient comme la proie. Toutefois, n’y a-t-il que le méchant qui se dérobe au méchant, quand il en est poursuivi ? N’est-il pas dit aux bons : « S’ils vous poursuivent dans une ville, fuyez dans une autre 3? » Donc, quand les méchants persécutaient les bons ou les martyrs, quand ils s’en rendaient maîtres, ils les chassaient, comme dit le Prophète, mais non pour la mort. La chair a été meurtrie, l’âme couronnée; l’âme a été expulsée de la chair, mais la chair n’a rien subi qui pût nuire à l’avenir. La chair a été brûlée, a été frappée, a été déchirée; mais pour être dans les mains du persécuteur, était-elle arrachée des mains du Créateur? Celui qui l’a créée de rien ne peut-il point lui donner un état meilleur ? Donc, en saisissant les justes, les méchants fondaient sur eux comme des chasseurs, mais non pour leur mort. Mais pour ces hommes grands parleurs, et qui ne marchent pas droit, le mal fondra sur eux pour les détruire entièrement. Pourquoi?
1. Matth. XXV, 21, 23.— 2. Id. XXII, 13. — 3. Id. X, 23.
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Parce qu’ils ne subsisteront pas dans leur misère.
17. « Je connais que le Seigneur fera justice au pauvre 1».
Ce pauvre n’est donc point grand parleur. Car le grand parleur veut l’abondance, et ne peut souffrir la pauvreté. Ceux-là sont pauvres à qui le Prophète a dit : « Frappez et l’on vous ouvrira, cherchez et vous trouverez, demandez et il vous sera donné 2 ». Celui-là est pauvre, dont il est dit : « Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés 3 ». Ils gémissent parmi les scandales des méchants, ils en appellent à leur chef, afin qu’il les délivre de l’homme méchant, qu’il les arrache à l’homme de l’iniquité, aux mains des hommes injustes. Tels sont les hommes dont le Seigneur ne dédaignera point la cause: quelles que soient leurs afflictions en cette vie, leur gloire doit éclater quand leur chef apparaîtra. Parce que ces hommes sont sur la terre, saint Paul leur dit « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 4».
Nous sommes donc des pauvres, notre vie est cachée, appelons notre pain céleste. Car il est un pain vivant qui descend du ciel 5, et celui qui nous fortifie en chemin nous rassasiera dans la patrie. Maintenant il rétablit nos forces afin de nous faire vivre. Mais il nous faut endurer la faim jusqu’à ce que nous soyons rassasiés. « Je connais que le Seigneur fera justice au pauvre et vengera l’indigent ». Il montrera aux hommes d’iniquité comme il aime ses pauvres. Ce que le Prophète appelle riches, ce sont les orgueilleux; ce qu’il nomme pauvres, ce sont les humbles; il appelle riches ceux que l’abondance dispense de chercher, pauvres ceux que leurs désirs font soupirer. Dieu leur fera justice.
18. « Toutefois les justes confesseront votre nom 6 ». Quand vous prendrez leur cause en main, quand vous leur rendrez justice, ils confesseront votre nom; ils n’attribueront rien à leurs mérites, mais ils attribueront tout à votre miséricorde. «Toutefois les justes confesseront votre nom ». Et quand ils confesseront votre nom de manière à ne rien attribuer à leur justice, quelque grande qu’elle soit, comment se fera-t-il qu’ils dresseront leur coeur? Tourner leur coeur vers eux-
1. Ps. CXXXIX, 13.— 2. Matth. VII, 7. — 3. Id. V, 6.— 4. Coloss. III, 3. — Jean, VI, 41. — Ps. CXXXIX, 14.
mêmes, c’est le rendre tortueux; le tourner vers Dieu, c’est le redresser. Dès lors, où trouveront-ils leur bien , leur repos, leur joie, leur félicité? En eux-mêmes? Non, mais en celui qui les a fait lumière. « Maintenant vous êtes lumière dans le Seigneur 1 », dit saint Paul. Vois ce que dit ensuite le Prophète , vois sa conclusion : « Les hommes droits habiteront dans votre face ». Ils n’ont habité en eux-mêmes que pour leur perte, leur félicité sera d’habiter dans votre face. Aimer leur face, c’était manger leur pain à la sueur de leur front 2. Qu’ils reviennent, essuyant leur sueur, mettant fin à leurs travaux et à leurs gémissements, et votre face, ô mou Dieu, leur donnera l’abondance. Ils ne chercheront rien de plus, parce qu’il n’est rien de meilleur, ils ne s’éloigneront plus de vous, et vous ne les éloignerez plus. Qu’est-il dit en effet du Christ après sa résurrection? « Vous me comblerez de joie par la lumière de votre face 3 ». S’il ne nous montrait sa face, Dieu ne serait point notre joie. Ce qui nous porte à purifier notre face, c’est l’espoir de jouir de la face de Dieu. « Car nous sommes les enfants de Dieu, et ce que nous serons ne nous apparaît pas encore; nous savons que quand il apparaîtra, nous serons semblables à lui ; car nous le verrons tel qu’il est 4. Puisque les justes habiteront dans la lumière de son visage ». Faut-il croire que ce sera la face du Père, et non celle du Fils? ou bien la face du Fils et non celle du Père? Doit-on admettre que le Père, le Fils et l’Esprit-Saint n’ont en quelque sorte qu’une même face? Voyons si le Fils ne nous aurait point promis de nous montrer sa face pour combler notre joie. C’est Dieu lui-même qui nous a fait lire ce passage de l’Evangile, qui est proprement la confirmation de notre psaume. Voici en effet ce que dit le Sauveur: « Celui qui écoute mes préceptes et les met en pratique, est celui qui m’aime; et celui qui m’aime sera aimé de mon Père, et moi je l’aimerai, et me montrerai à lui Quelle récompense nous promet-il, mes bien-aimés? Ne le voyaient-ils donc pas, ceux à qui il promettait de se montrer? N’était-il pas devant eux? Ne voyaient-ils pas son visage en sa chair? Comment voulait-il se montrer à ceux qui le voyaient? Mais les
1. Ephés. V, 8. — 2. Gen. III, 19. — 3. Ps. XV, 11.— 4. I Jean, III, 2. — 5. Jean, XIV, 21.
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disciples le voyaient tel que les Juifs le crucifièrent; or, un Dieu était caché dans cette chair et les hommes pouvaient voir un homme, mais non un Dieu,quoiqu’il fût dans cet homme ; car « Bienheureux ceux dont le coeur est pur, parce qu’ils verront Dieu 1 ». Il mettait donc sous les yeux des justes et des impies la nature humaine, mais il réservait aux saints et aux hommes purs de voir la nature divine; afin d’être notre joie et de nous réserver dans la lumière de sa face un bonheur sans fin.
1. Matth. V, 8.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXL.
SERMON AU PEUPLE.
LA CHARITÉ.
Les vérités du salut sont répétées sous des formes variées pour les soustraire à l’ennui. Aimer Dieu et son prochain t rien de plus simple que ce précepte, qui renferme néanmoins la loi et les Prophètes, qui est tout le christianisme, qui vivifie, tandis que l’amour des méchants est une glu qui les perd.
Le Christ est la fin de la loi, et l’objet de la loi c’est la charité émanant d’un coeur pur, ce qui fait qu’elle n’existe point chez les méchants. Or, aimer le prochain selon Dieu, c’est la vraie charité à laquelle se réduit tonte l’Ecriture, c’est-à-dire au Christ qui parle dans notre psaume. S’il y a quelque chose qui puisse paraltre indigne de lui, cela s’applique à son corps qui lui est uni. C’est donc au nom de tous ses membres qu’il crie vers Dieu, surtout à son agonie, et que l’Eglise crie jusqu’à la fin du monde.
Cette élévation des mains, comme le sacrifice du soir, c’est la mort de Jésus sur la croix et vers le soir : il parlait alors au nom des hommes dont Dieu s’était éloigné à cause de leurs péchés. Si donc il parle des péchés, parce qu’il s’en est fait la caution, qui d’entre ses membres se croira sans péché ? Il veut à sa bouche non une barrière, mais une porte, afin de confesser ses fautes ; de ne point chercher à les défendre, comme ceux qui se justifient eux-mêmes, comme le Pharisien, moins juste que la pécheresse. Cette malheureuse accuse ses fautes et ne les rejette pas sur Dieu, comme tant d’autres, comme les élus des Manichéens, qui rejettent leurs fautes sur la race ténébreuse, combinée avec la substance divine, d’où la créature dont ils sont une portion. Dès lors le mal en eux vient de cette race, et eux sont innocents. Ils craignent d’ouvrir la terre au moyen de la charrue, de peur de déchirer Dieu lui-même ; ils sont ainsi les sauveurs de Dieu. Le juste me réprimera dans sa miséricorde, c’est-à-dire par charité, et je n’écouterai point tes flatteries des pêcheurs, ma gloire sera dans le témoignage de ma conscience. Soyons sévères contre nous, afin que Dieu nous épargne, haïssons ce que nous avons mis en nous, et dès lors nous serons en partie justes parce que nous goûterons la loi de Dieu, et en partie pécheurs, parce que nous ressentirons dans nos membres la loi de la chair. Essayons de nous réformer à l’image de Dieu ; châtions notre chair qui est pour nous comme une épouse, afin de la recevoir un jour purifiée et immortelle.
Que les louanges des pécheurs ne nous amollissent point, bientôt ils se prendront à dire : Remettez-nous nos dettes. C’est là que tout homme doit en venir, en évitant d’abord les fautes graves, puis les fautes journalières de la langue, puis enfin les imperfections dans b prière. Quant aux impies, que sont leurs sages comparés à la pierre ou au Christ, dont la parole prévaudra ; parole qui envoie les agneaux au milieu des loups, et ces agneaux sont morts à la suite de leur maître, et leur sang que l’on méprisait a fécondé l’Eglise. Quant à ceux qui ont manqué de courage, comme Pierre, ils en appellent à Dieu, mais ne l’accusent point et pleurent leur faute. Le Seigneur a prédit ces défaillances quand il a dit : Je suis seul jusqu’après mon passage, et après ce passage ou la Pâque, j’attirerai toutes choses à moi ;
car le grain de froment sera tombé en terre pour y mourir, et alors il portera son fruit.
1. Tout à l’heure, quand on lisait l’Epître, vous avez entendu, mes frères, ce que l’Apôtre
nous conseille et nous demande : « Persévérez », dit-il, « et veillez dans la prière, priant aussi pour nous, afin que Dieu nous ouvre une porte à la prédication de sa parole, afin que j’annonce le mystère de Jésus-Christ, et que je puisse le manifester comme il convient 1». Permettez qu’à mon tour j’use de ces mêmes paroles; car il y a dans les saintes Ecritures de profonds mystères qui sont voilés pour n’être point avilis, que l’on recherche pour s’exercer, et que l’on nous découvre pour nous servir de nourriture. Le psaume que nous venons de chanter est obscur en beaucoup d’endroits. Quand nous l’examinerons avec le secours du Seigneur, pour en tirer les vérités qu’il cache, vous reconnaîtrez dans mes paroles ce que vous connaissez déjà, mais ce qui est répété sous bien des formes, afin que la variété de
1. Coloss. IV, 2-4,
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l’expression sauvegarde la vérité contre tout ennui.
2. Que pouvez-vous, mes frères, apprendre et connaître de plus grand, de plus salutaire que ceci : « Tu aimeras le Seigneur ton Dieu de tout ton coeur, de toute ton âme, de toutes tes forces et de tout ton esprit; et tu aimeras ton prochain comme toi-même? » De peur que ces deux préceptes ne vous paraissent peu considérables, « voilà », dit le Sauveur, « qu’ils renferment la loi et les Prophètes 1 ». Tout ce que l’on peut dès lors, ou concevoir d’utile dans l’esprit, ou proférer de la langue, ou tirer de quelque page des livres sacrés, n’a d’autre but que la charité. Or, cette charité n’est point chose commune.
On dit aussi des méchants qu’ils sont liés entre eux par l’association d’une conscience criminelle; on dit qu’ils s’aiment, qu’ils ne peuvent se séparer, qu’ils prennent plaisir àconverser ensemble, qu’ils se recherchent en cas d’absence, qu’ils se réjouissent dès qu’ils se retrouvent. C’est l’amour infernal; il est comme une glu qui ne peut que nous faire tomber, il n’a point d’ailes pour nous élever au ciel. Quelle est donc la charité que l’on distingue et qui se détache de tout ce que l’on appelle amour? Cette charité véritable est propre aux chrétiens, et saint Paul l’a définie, et bien qu’elle soit divine et dès lors infinie, il la circonscrit dans des limites qui la séparent de tout autre amour. « La fin de la loi », dit-il, « est la charité ». Il pouvait s’en tenir là, comme en d’autres endroits, parlant à des hommes instruits, il disait : «La plénitude de la loi, c’est la charité 2». Il ne dit point quelle charité;
il n’en dit rien ici, parce qu’il l’a dit ailleurs. On ne saurait, on ne doit pas dire tout et à toute heure. Il dit donc simplement : « La plénitude de la loi, c’est la charité ». Qu’est-ce que la charité, diras-tu? Quelles qualités doit-elle avoir?
Ecoute un autre passage : « La fin du précepte est la charité émanant d’un coeur pur ». Voyez maintenant si cette charité qui émane d’un coeur pur existe parmi les voleurs. Un coeur pur dans la charité, c’est l’amour de l’homme selon Dieu; puisque c’est ainsi que tu dois t’aimer toi-même, afin que la règle soit juste : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même». Si tu n’as pour toi qu’un amour mauvais et inutile, quel avantage reviendra-t-il à ton
1. Matth. XXII, 37-40. — 2. Rom. XIII, 10.
prochain quand tu aimeras de la sorte? Or, comment t’aimeras-tu d’un amour mauvais? L’Ecriture nous l’insinue, elle qui ne flatte personne, qui te convaincra que, loin de t’aimer, tu vas même jusqu’à te haïr. «Celui- là hait son âme », dit-elle, « qui aime l’iniquité ». Crois-tu donc qu’aimer l’iniquité, ce soit t’aimer toi-même? Illusion, mou frère. Aimer ainsi le prochain, c’est le conduire à l’iniquité, et ton amour sera pour lui un piège. Donc «la charité qui est selon Dieu vient d’un coeur pur,d’une bonne conscience, d’une foi sans déguisement ». La charité ainsi définie par l’Apôtre a deux préceptes: l’un d’aimer Dieu, l’autre d’aimer le prochain. Ne cherchez rien autre chose dans l’Ecriture, et que nul ne vous enseigne un autre précepte. Un passage de l’Ecriture a-t-il de l’obscurité, la charité y est assurément recommandée : dans un passage clair, on trouve la charité clairement. Si l’ Ecriture n’était jamais claire, elle ne serait point une pâture; si elle n’était obscure, elle ne serait point un exercice. Cette charité crie d’un coeur pur, d’un coeur semblable à celui qui parle dans notre psaume; et pour vous le dire en un mot, c’est le Christ.
3. Vous entendrez néanmoins ici des paroles qui vous paraîtront indignes de Notre-Seigneur Jésus-Christ, et un homme peu instruit nie croira téméraire d’avoir dit que c’est le Christ qui est l’interlocuteur de notre psaume. Comment, en effet, peut-on entendre de Notre. seigneur Jésus-Christ, de cet Agneau sans tache en qui seul on ne trouve point de péché, qui seul a pu dire en toute vérité : « Voici le prince du monde, mais il ne trouvera rien en moi 1»,c’est-à-dire aucune faute, aucun péché; lui qui seul a payé ce qu’il n’avait point dérobé 2; qui seul a versé un sang innocent, ce Fils unique de Dieu, qui s’est revêtu de notre chair non pour perdre rien de ce qu’il était, mais pour nous enrichir; comment, dis-je, peut-on entendre de lui ces paroles: « Mettez, Seigneur, une garde à ma bouche, et à mes lèvres une barrière qui les environne ; n’inclinez pas mon coeur vers les paroles de malice, pour trouver des excuses dans les péchés 3 ». Paroles dont le sens est évidemment : Seigneur, gardez ma bouche par votre loi sainte, qu’elle eu soit comme la porte et la barrière, afin que mon coeur ne se
1. Jean, XIV, 30. — 2. Ps. LXVIII, 5. — 3. Id CXL, 3, 4.
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laisse point aller à des paroles méchantes. Quelles paroles de malice? Celles dont on veut couvrir ses péchés; de peur, dit le Prophète, que je ne cherche à excuser mes fautes plutôt que de les avouer. De telles paroles ne sauraient évidemment s’appliquer à Jésus-Christ; quels péchés a-t-il commis en effet qu’il dût confesser plutôt que défendre? Ces paroles sont les nôtres, et néanmoins c’est bien le Christ qui parle. Mais comment est-ce Jésus-Christ qui parle, si ces paroles sont les nôtres? Mais où est cette charité dont je vous parlais? Ne savez-vous point que c’est elle qui nous unit avec Jésus-Christ? Cette charité crie du fond de nos coeurs vers Jésus-Christ, et du coeur de Jésus-Christ vers nous. Comment la charité va-t-elle de nos coeurs au Christ? « Quiconque invoquera le nom du Seigneur sera sauvé 1 ».Comment, du coeur de Jésus-Christ, vient-elle jusqu’à nous? «Saul, Saul, pourquoi me persécuter ? 2» Vous êtes le corps et les membres du Christ 3, nous dit l’Apôtre. Si donc il est la tête et nous le corps, ce n’est qu’un seul homme qui parle; eh! soit la tête, ou les membres, ce n’est qu’un même Christ. La tête doit parler au nom des membres; voyez ce qui se passe d’ordinaire, d’abord comment il n’y n que notre tête qui parle au nom des membres voyez ensuite comment elle parle au nom de tous les membres. Qu’on te marche sur le pied, la tête crie aussitôt : Tu marches sur uni. Qu’on te blesse à la main, c’est encore la tête qui dit : Tu me blesses. Nul n’a touché la tête, mais elle répond en vertu de l’union des membres. La langue est dans la tête; elle prend le rôle de tous les membres et porte la parole au nom de tous. Ecoulons donc le Christ qui nous parle dans ce sens, et que chacun, demeurant uni intimement au corps du Christ, reconnaisse en lui sa propre voix. Il tiendra parfois un langage où nul d’entre nous ne pourra se reconnaître, qui ne conviendra qu’à ce Chef auguste, et toutefois il ne se sépare point de nous pour ne parler que d’une manière propre à lui seul ; et quand il a parlé en son nom, il ne dédaigne point de parler comme nous. C’est de lui et de l’Eglise qu’il est dit : «Ils seront deux dans une seule chair 4 ». C’est pourquoi lui-même a dit à ce sujet dans l’Evangile « Dès lors ils ne
1. Joël, II, 32. — 2. Act. IX , 4.— 3.I Cor. XII, 27. — Gen. ,24.
sont plus deux, mais une seule chair 1 ». Ces vérités ne vous sont point nouvelles, et vous les avez entendues bien souvent mais il est nécessaire d’y revenir selon les occasions, d’abord parce que les paroles de l’Ecriture que nous expliquons sont tellement liées qu’elles sont répétées en beaucoup d’endroits, ensuite parce que cette répétition a son utilité. Les soins de cette vie ont leurs épines, qui étouffent la bonne semence; et le Seigneur a dû nous répéter ce que le monde nous fait oublier.
4. « Seigneur, j’ai crié vers vous, exaucez-moi 2 ». Nous pouvons tous parler ainsi. Ce n’est point moi qui tiens ce langage, c’est le Christ tout entier. Toutefois ce langage convient plus particulièrement au corps ; car sur la terre, le Christ qui était en sa chair pria son Père, au nom de tout son corps, et pendant qu’il priait des gouttes de sang coulaient de tout son corps, comme l’affirme l’Evangile: « Pendant qu’il redoublait ses prières, il sua du sang 3». Que figurait le sang qui coulait de son corps, sinon les souffrances des martyrs dans toute l’Eglise? « Seigneur, j’ai crié vers vous, exaucez-moi ; soyez attentif à la voix de ma prière, quand je crierai vers vous ». Tu pensais qu’a près avoir dit: «J’ai crié vers vous, tu n’avais plus à crier. Tu as crié, il est vrai; mais ne te rassure pas encore. La fin de la tribulation est la fin de tes cris mais si la tribulation doit durer dans l’Eglise, et dans l’Eglise du Christ jusqu’à la fin du monde, qu’elle ne dis pas seulement : « J’ai ri crié vers vous», qu’elle dise encore: « Soyez attentif à la voix de ma prière quand je crierai vers vous »i.
5. « Que ma prière s’élève en votre présence comme un parfum, que l’élévation de mes mains soit comme le sacrifice du soir 4». Tout chrétien reconnaît que ce passage s’applique au chef qui mourut quand le jour inclinait vers le soir, qui donna sa vie sur la croix pour la reprendre, et ne la perdit point contre son gré 5. Et toutefois il nous figurait nous-mêmes dans ce sacrifice ; quelle partie de lui était clouée à la croix, sinon celle qu’il a reçue de nous ? Et comment se pourrait-il faire que Dieu abandonnât son Fils unique, qui est avec lui un seul et même Dieu? Et néanmoins
1. Matth. XIX, 6. — 2. Ps. CXL, 1. — 3. Luc, XXII, 44. — 4. Ps. CXL, 2. — 5. Matth. XXVII, 46, 50.
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quand cette chair si faible était clouée à la croix où notre vieil homme a été crucifié avec lui 1, dit saint Paul, ce fut dans notre humanité qu’il s’écria : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné 2 ? » Ce sacrifice du soir est donc la passion du Christ, la croix du Seigneur, la victime salutaire, l’holocauste agréable à Dieu. Ce sacrifice du soir devint à la résurrection la grâce du matin. La prière qui s’élève d’un coeur fidèle est donc le parfum qui s’élève des saints autels. Rien n’est devant Dieu plus agréable que cette odeur : qu’elle soit l’odeur de tous les fidèles.
6. « Notre vieil homme », dit l’Apôtre, « a été crucifié avec le Christ, afin que le corps du péché soit détruit et que désormais nous ne soyons plus esclaves du péché 3 ». De là vient qu’après cette parole du psaume : « O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous abandonné, loin de mon salut », il est dit aussitôt : « Les paroles de mes péchés ». De quels péchés, si l’on considère le chef ? Et toutefois lui même nous montre que la parole du psaume lui appartient, puisqu’il prononça ces mêmes paroles, ce même verset.
Il n’y a plus ici de conjectures humaines, et nul chrétien ne saurait recourir à la négation. Ce que je lis dans le psaume, je l’entends dans la bouche du Seigneur. Dans ce même psaume encore je retrouve ce que je lis dans l’Evangile : « Ils ont percé mes mains et mes pieds, ils ont compté tous mes os, ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement, ils ont divisé mes vêtements et tiré ma robe au sort 4 ». Tout cela était prédit, tout est accompli. « Nous avons vu ces choses comme nous les avions entendues 5 ». Si donc Notre-Seigneur Jésus-Christ, qui nous figurait dans l’union de son corps, et qui était sans péché, a dit: « Ce sont les paroles de mes péchés », ce qu’il a dit au nom de son corps;
qui d’entre ses membres osera dire qu’il est sans péché, à moins d’avoir l’effronterie de se targuer d’une fausse justice, et d’accuser le Christ de fausseté? Confesse donc, ô membre du Christ, ce que la tête a prononcé en ton nom. Pour nous porter à faire cet aveu, et à ne point nous croire justes en présence de celui qui est le seul juste, et qui justifie l’impie 6, il fait aussi par1er son corps dans notre psaume : « Mettez,
1. Rom. VI, 6.— 2. Ps. XXI, 2; Matth. XVII, 46. — 3. Rom. VI, 6. — 4. Ps. XXI, 17-19. — 5. Id. XLVII, 9. — 6. Rom. IV, 5.
« Seigneur, une garde sûre à ma bouche, une porte qui environne mes lèvres 1». Il ne dit pas une barrière, claustrum, mais une porte, ostium. On ouvre et on ferme une porte : si donc c’est une porte, il faut l’ouvrir, il faut la fermer; l’ouvrir pour avouer ses fautes : qu’on la ferme quand il s’agit de les excuser. Ce sera ainsi une porte qui gardera, et non qui ruinera.
7. De quoi nous servira cette porte qui doit nous maintenir? Quelle prière fait le Christ au nom de ses membres? « N’inclinez point», dit-il, « mon coeur vers les paroles de la malice ». Qu’est-ce à dire, « mon cœur 2?» Le coeur de l’Eglise, le coeur de mon corps. Ecoutez ces paroles qui sont devenues une règle pour nous. « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3? »
et pourtant nul ne le touchait alors. « J’ai eu faim, et vous m’avez nourri; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire », et le reste. Mais eux : « Quand vous avons-nous vu avoir faim ou soif? » Et le Christ: « Quand vous l’avez fait au moindre de mes frères, c’est à moi que vous l’avez fait 4». Il n’y a rien ici d’extraordinaire pour aucun chrétien, surtout pour ceux qui ont des règles fixes pour comprendre le reste des Ecritures; ces expressions ne les surprendront point, ou du moins ils se corrigeront promptement. Comme donc les justes doivent dire: Seigneur, pourquoi dites-vous : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger?
» Quand vous avons-nous vu avoir faim?» et que Jésus répondra : « Le faire au moindre de mes frères, c’était me le faire à moi-même »; de même tenons ce langage au Christ dans le plus intime de notre homme intérieur, car c’est là qu’il daigne habiter par la foi 5. Car il n’est absent d’aucun de nous, nous ne saurions l’en accuser, puisqu’il nous dit lui-même : « Voici que je suis avec vous jusqu’à la consommation des siècles 6». Disons-lui donc aussi nous-mêmes que c’est sa parole que nous entendons dans ce Psaume: c’est lui en effet qui dit : « L’élévation de mes mains est le sacrifice du soir », nul ne saurait le contredire. Dis-lui donc ce qui vient ensuite : « Mettez une garde à ma bouche, une porte qui retienne mes lèvres; et n’inclinez pas mon coeur vers des paroles de malice, pour chercher des excuses dans
1. Ps. CXI, 3. — 2. Id. 4. — 3. Act. IX, 4.— 4. Matth. XXV, 35-40.— 5. Ephés. III, 17. — 6. Matth. XXVIII, 20.
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mes péchés ». Pourquoi, Seigneur, faites-vous cette prière? Quels péchés avez-vous à
excuser? Il nous répond : Quand le moindre des miens fait cette prière, c’est moi qui la
fais; comme il répond ailleurs: « Quand vous l’avez fait au moindre des miens, c’est à moi que vous l’avez fait 1 ».
8. Mais que deviendras-tu, ô membre du Christ, alors que ton coeur ne sera point incliné vers les paroles de malice, pour chercher des excuses au péché, avec les hommes qui commettent l’iniquité, et que tu n’auras point de part avec leurs élus ? Car voici ce qui suit : « Et je n’aurai aucune part avec leurs élus ».
Quels sont leurs élus ? Ceux qui se justifient eux-mêmes.
Quels sont leurs élus ? Ceux qui se croient justes et méprisent les autres, comme faisait dans le temple ce Pharisien qui disait : « Seigneur, je vous rends grâces de ce que je ne suis point comme le reste des hommes 2 ». Quels sont leurs élus? « Si cet homme était un prophète, il saurait quelle est la femme qui est à ses pieds ». Reconnaissez-vous ici le langage d’un autre Pharisien qui avait invité le Sauveur, quand une femme pécheresse de cette ville vint se jeter à ses pieds ? Cette femme sans pudeur, naguère effrontée dans ses débauches, plus effrontée encore dans l’affaire de son salut, s’en vient dans une maison étrangère; mais celui qui était à table n’était point un étranger pour elle. Elle n’était point non plus une étrangère suivant quelqu’un des conviés, mais une servante suivant son maître. Elle s’approcha de ses pieds parce qu’elle voulait suivre ses traces; elle les lava de ses larmes, les essuya de ses cheveux. Or, quels sont les pieds du Christ, sinon ces hommes par qui il a parcouru le monde entier? « Qu’ils sont beaux les pieds de ceux qui annoncent la paix, qui évangélisent les biens 4! » Combien ont reçu ces pieds du Seigneur de manière à mériter la récompense du juste, parce qu’ils ont reçu le juste; qui ont reçu le Prophète au nom du Prophète, afin de recevoir la récompense du Prophète!
« Et quiconque donnera à boire, seulement un verre d’eau froide à l’un des plus petits en qualité de mon disciple, en vérité je vous le déclare, il ne perdra point sa récompense 5 ».
Quiconque reçoit dans ces sentiments les pieds
1. Matth. XXV, 40.— 2. Luc, XVIII, 11.— 3. Id. VII, 39.— 4. Isa. LII, 7; Rom. X,15.— 5. Matth. X, 41,42.
du Seigneur, que donne-t-il, sinon tout ce qu’il a de superflu dans sa maison ? Ce n’était point sans quelque mystère qu’elle essuyait les pieds du Sauveur avec ses cheveux, parce que les cheveux sont un superflu. Tout ton superflu devient nécessaire, si tu en uses pour les pieds. du Sauveur. Cette femme voulait donc être guérie, et connaissait ses plaies. Mais si la plaie est grande, le médecin est-il impuissant? Les Pharisiens ne voulaient point que des impurs approchassent d’eux, ils évitaient le contact des pécheurs, et quand ils n’avaient pu l’éviter, ils se lavaient; ce qu’ils faisaient presque à chaque heure, non-seulement pour eux, mais pour leurs instruments, pour leurs lits, pour leurs coupes, leurs plats, ainsi que le Seigneur en fait mention dans l’Evangile 1. Donc ce Pharisien connaissait la femme qui était venue aux pieds du Sauveur, et la repoussait de peur que sa propre sainteté n’en reçût quelque atteinte; sa pureté n’était en effet qu’extérieure, mais non dans l’âme, et comme elle n’était point dans son âme, elle n’était que fausse à l’extérieur comme donc ce Pharisien la repoussait, et que le Seigneur ne la repoussait point, il s’imagina que le Seigneur ne la connaissait point, et il se dit en lui-même : « Si cet homme était un prophète, il connaîtrait quelle est cette femme qui est à ses pieds 2 ». Il ne dit point : il la repousserait, mais il saurait ce qu’elle est, comme si la repousser devait être la conséquence de la connaître.
Donc parce qu’il ne la repoussait point, il en conclut à coup sûr qu’il ne la connaissait point. Mais le Seigneur avait l’oeil sur cette femme, et l’oreille sur le coeur du Pharisien. Entendant ce qu’il pensait, il lui proposa cette parabole que vous connaissez : « Un créancier avait deux débiteurs: l’un devait cinq cents deniers, et l’autre cinquante. Et comme ils n’avaient pas de quoi payer, il fit grâce à tous deux. Or, dites lequel des deux l’aime le plus. Simon répondit : Je crois que c’est celui à qui il a le plus remis. Jésus lui dit : Vous avez bien jugé. Et, se tournant vers la femme, il dit à Simon : Voyez-vous cette femme ? Je suis entré en votre maison, et vous ne m’avez point donné d’eau pour laver mes pieds; celle-ci a arrosé mes pieds de ses larmes, et elle les a essuyés avec ses cheveux. Vous ne m’avez point
1. Matth. XXIII, 21. — 2. Luc, VII, 39.
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donné de baiser; mais elle, depuis qu’elle est entrée, n’a cessé de baiser mes pieds; vous n’avez point donné de parfum à ma tête, elle m’a oint de parfums. C’est pourquoi je vous le déclare beaucoup de péchés lui ont été remis, parce qu’elle a beaucoup aimé 1». Pourquoi ? Parce qu’elle a confessé ses fautes, qu’elle a pleuré, que son coeur ne s’est point incliné vers les paroles de malice pour chercher des excuses àses péchés, qu’elle n’a point eu de part avec leurs éluri, c’est-à-dire avec ceux qui défendent leurs désordres.
9. Cette femme en effet ne manquerait point d’excuses, si son coeur se tournait vers les paroles de la malice. Chaque jour, celles qui lui ressemblent par l’infamie, des femmes débauchées, des femmes adultères, criminelles, ne viennent-elles pas excuser leurs péchés? Qu’elles ne soient point découvertes, elles nient ; qu’elles soient surprises et convaincues, que leur faute soit publique, elles ont des excuses. Avec quelle facilité elles se défendent ! combien leur excuse est prompte, sacrilège, et néanmoins ordinaire ! Si Dieu ne l’avait point voulu, je n’aurais pu le faire ! Telle est la volonté de Dieu, la volonté de la fortune, la volonté du destin.
Qu’elle est loin de dire : « Seigneur, je l’ai dit: Ayez pitié de moi »; de dire avec cette pécheresse qui vient aux pieds du médecin: « Guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous 2», Et quels sont, mes frères, ceux qui allèguent une pareille défense? Ce ne sont pas des ignorants, mais des savants. Ils s’asseyent, ils supputent les astres, leurs distances, leur cours, leur révolution, leur arrêt, leurs mouvements; ils observent, ils décrivent, ils font des conjectures. On les dirait savants, grands personnages. Tous ces raisonnements savants et spécieux, c’est la défense du péché. Tu seras un adultère, parce que Vénus est pour toi; homicide parce que Mars préside à ta naissance. C’est donc Mars qui est homicide, et non pas toi; Vénus qui est adultère, et non pas toi; prends garde néanmoins d’être condamné au lieu de Vénus et de Mars. Car c’est Dieu qui te condamnera, et il sait parfaitement que c’est toi qui commets ces crimes, et qui oses dire au juge qui t’a vu ce n’est pas moi. Quant à cet astrologue, à ce vendeur de fables qui sont autant de
1. Luc, VII, 36-47. — 2. Ps. XI, 5.
piéges, car il te fait acheter ta propre mort, car tu achètes à l’astrologue la mort à prix d’argent, toi qui refuses la vie gratuite offerte parle Christ; que cet astrologue voie sa femme, quelque peu libre dans ses allures, échanger le coup d’oeil avec des étrangers, s’asseoir souvent aux fenêtres ; n’ira-t-il pas l’en arracher, la frapper, lui donner une sévère leçon? Que cette femme lui réponde : Frappe Vénus, si tu le peux, mais pas moi ;
ne lui dira-t-il pas : Insensée ! Autre est ce qui convient à un directeur, et autre ce que l’on donne à un acheteur. Quels sont donc leurs élus? Ce sont les élus des méchants, les élus des impies, avec lesquels nous ne devons avoir aucune part, c’est-à-dire, avec lesquels on ne doit former aucune société. Quels sont-ils encore? Des hommes qui se croient justes, qui méprisent les autres comme pécheurs, ainsi que faisaient les Pharisiens 1; ou qui atténuent, qui excusent leurs fautes, quand elles ont une certaine évidence, une certaine publicité, de peur qu’on en rejette le blâme sur eux; et qui, pour se disculper de toute action criminelle, osent tout rejeter sur Dieu qui a ainsi créé l’homme, ou ainsi disposé les étoiles, ou qui est peu soucieux de nos actions. Telles sont les offenses des élus du siècle. Mais qu’un membre du Christ, que le corps du Christ que le Christ lui-même dise au nom de son corps : « Ne détournez point mon coeur vers les paroles de malice, pour chercher des excuses ou pécher avec les hommes qui commettent l’iniquité, et je n’aurai point de part avec leurs élus ».
10. Vous le savez, mes frères, et il ne faut point le passer sous silence, on donne le nom d’élus, chez les Manichéens, à ceux qui paraissent avoir une justice plus éminente, être au premier degré de la vertu. Que ceux qui le savent s’en souviennent, ceux qui l’ignoraient l’apprendront. Les élus de Dieu, ce sont les saints, l’Ecriture nous l’enseigne 2. Mais eux ont usurpé cette qualification pour se l’approprier d’une manière particulière, et on ne les reconnaît qu’au nom d’élus. Quels sont donc ces élus? Des hommes tels que si tu leur dis : Tu as péché, ils ont recours à ces excuses impies, pires que toutes les autres, et plus sacrilèges. Ce n’est pas moi qui ai péché, mais la gent ténébreuse. Or, quelle est cette gent ténébreuse? Celle qui a fait la guerre à
1. Luc, XVIII, 9. — 2. Matth. XXXIV, 22, 24, 31.
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Dieu. C’est elle qui pèche, lorsque tu pèches toi-même? Oui, répond-il, parce que je suis mêlé à elle. Mais qu’a donc craint Dieu qui t’a mêlé à elle? Car ils disent que cette race ténébreuse se révolta contre Dieu avant la création du monde, et que Dieu, craignant que son royaume ne fût renversé par les chocs impétueux de cette race ennemie, envoya chez elles ses membres, sa substance, ce qu’il est en un mot ; s’il est de l’or, ce fut de l’or qu’il envoya; s’il est lumière, ce fut la lumière, enfin il envoya ce qu’il est, le mêla dans les entrailles de ce peuple ténébreux, disent-ils, et en fabriqua ainsi le monde. Et nous, disent-ils, qui sommes des âmes, nous sommes faits des membres de Dieu; mais nous sommes resserrés ici-bas dans les entrailles de ce peuple ténébreux, et toutes les fautes que l’on nous attribue sont les péchés de ce peuple. Ils paraissent en effet se laver du péché ; mais ils ne sauraient excuser ni leur Dieu de toute crainte, ni la substance même de leur Dieu de la souillure corruptible. Car si Dieu est incorruptible, s’il est immuable, s’il est au-dessus de tout changement et de toute souillure, enfin s’il est impénétrable, que peut lui faire ce peuple ténébreux? Quelle que soit l’impétuosité de ses efforts, comment porter l’effroi chez celui qui est impénétrable, inviolable, supérieur àtoute souillure, à tout changement, à toute corruption? Si Dieu est tel que nous le disons, il est cruel, en vous jetant là, bien que vous soyez impuissants à lui nuire. Pourquoi vous y jeter? Voilà que cette nation ténébreuse était dans l’impuissance de lui nuire en aucune façon ; et lui vous fait un tort très grave, il vous a été plus hostile que cette nation, qui pouvait, il est vrai, vous nuire à son tour. Vous avez pu être tourmentés, pu être esclaves, pu être souillés, pu être corrompus; donc Dieu l’a pu aussi. Un morceau en quelque sorte, une faible portion de sa nature pu vaincre la masse entière. Car ce qu’il a jeté là, et ce qui est demeuré sont de même qualité; ils l’avouent eux-mêmes; ils reconnaissent deux substances, une substance d’une part, et une substance d’autre part. C’est ce que disent leurs livres; s’ils le nient, on le peut lire et les convaincre.
11. Quoi donc? pour ne rien dire de plus, mes frères, pour ne pas entrer plus avant dans ces doctrines impies et criminelles voyez dans ce commencement même sur quel terrain ils se placent pour combattre. Voyez comme ils sont terrassés, et en disant que la race ténébreuse s’est heurtée contre Dieu, eux-mêmes sont pris dans le choc de leurs paroles. Car ils n’ont aucun moyen de répliquer ou d’échapper. Mais, ô détestable, ô faux élu, tu veux défendre ton péché, afin de ne point paraître coupable, même après avoir commis quelque faute ; tu cherches à qui renvoyer ta faute, et tu la rejettes sur la race ténébreuse. Vois néanmoins si ce n’est point sur Dieu que tu la fais retomber. Car, cette nation ténébreuse que vous supposez, te dirait, si elle en avait le pouvoir, pourquoi m’accuser? Ai-je pu, ou non, quelque chose contre Dieu? Si, oui, je suis plus forte que lui; si, non, pourquoi me craint-il? S’il ne me craint point, pourquoi t’envoyer ici pour te faire tant souffrir, toi un de ses membres, toi sa substance? S’il n’a rien craint, il est donc envieux; et s’il n’a point la crainte, c’est la cruauté qui l’a fait agir. Quelle injustice pour lui à qui l’on ne pouvait nuire, et qui permet que l’on nuise tant à ses membres! Ou bien pouvait-on lui nuire? il n’était donc pas incorruptible. Et dès lors que tu veux défendre ton péché, tu ne saurais louer Dieu. La louange de Dieu ne deviendrait point ta perte, si tu ne t’élevais de la tienne. Commence donc par t’accuser, et alors tu loueras Dieu. Reprends les paroles des psaumes si en horreur chez vous, et dis : « Pour moi, j’ai dit : Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez ri mon âme, parce que j’ai péché contre vous». J’ai dit : C’est moi qui ai péché, ce n’est ni la fortune, ni le destin, ni la gent ténébreuse. Si donc c’est toi qui as péché, vois comment s’élargit cette louange de Dieu, où tu étais à l’étroit quand tu voulais défendre ton péché. Il est mieux d’être à l’étroit dans tes péchés, et au large dans la louange de Dieu. Vois comme la confession de ta faute relève sa gloire; car il est juste quand il châtie ton obstination, et miséricordieux quand il te délivre en vertu de ton aveu. « N’inclinez donc point mon coeur vers les paroles de malice, pour chercher des excuses à mes péchés », que je n’accuse plus la race ténébreuse d’avoir fait ce que j’ai fait moi-même.
12. « Avec les hommes qui commettent l’iniquité»
.Quelle iniquité? Exposons quelqu’une de leurs doctrines détestables. Ecoutez une (192) pratique abominable des Manichéens, qui est publique et dont ils font l’aveu. Ils soutiennent qu’il est mieux pour un homme d’être usurier que laboureur. Tu en demandes la raison, et ils la donnent. Vois si cette raison ne mériterait pas mieux le nom de démence. Donner son argent à usure, disent-ils, ce n’est point blesser la croix de la lumière (beaucoup ne comprennent point cette expression, mais je l’expliquerai); au lieu que le laboureur, disent-ils, blesse beaucoup la croix de la lumière. Qu’est-ce que la croix de la lumière, diras-tu? Ils répondent que ce sont les membres de Dieu, qui ont été pris dans ce combat, puis mêlés au monde entier; qui sont dans les arbres, dans les plantes, dans les herbes, dans les fruits. C’est donc blesser les membres de Dieu, que fendre la terre avec la charrue; les blesser que arracher une herbe de la terre, les blesser que détacher un fruit d’un arbre. Et cet homme, pour ne point commettre un homicide supposé dans un champ, commet tin véritable homicide par l’usure. Il refuse un morceau de pain à un mendiant; tu lui en demandes la cause: c’est de peur que ce pauvre ne prenne et ne lie dans la chair cette vie qui est dans le pain, et qu’ils soutiennent être un membre de Dieu, une substance divine. Mais vous donc, pourquoi mangez-vous ? N’avez-vous donc point une chair ? Pour nous, disent-ils, Manichéens éclairés par la foi, nous élus, nous purifions par nos prières et par nos psaumes cette vie qui est dans ce pain, et nous l’envoyons dans les trésors célestes. Tels sont en effet les élus, que loin d’avoir Dieu pour Sauveur, ce sont eux qui sauvent Dieu. C’est là, disent-ils, le Christ crucifié dans le monde entier. Pour moi, j’avais cru d’après l’Evangile que le Sauveur c’est le Christ; selon vos livres, au contraire, c’est vous qui êtes les sauveurs du Christ. Voilà ce qui fait de vous des blasphémateurs, et dès lors vous ne serez point sauvés par le Christ. Quoi donc? vous laisserez mourir de faim un mendiant, vous lui refuserez un morceau, de peur que le membre de Dieu qui est dans ce morceau ne vienne à pleurer? Votre fausse pitié pour ce morceau de pain, vous fait commettre envers uni homme un véritable meurtre. Que sont donc leurs élus? « N’inclinez pas mon coeur vers les paroles de la malice, et je ne communiquerai pas avec leurs élus ».
13. « Le juste me reprendra par charité, et me fera des reproches 1 ». Voyez le pécheur qui fait des aveux ; il aime qu’on le reprenne par pitié, et non qu’on lui donne de fausses louanges. « Le juste me reprendra par charité » ; s’il est juste, s’il a de la miséricorde, il me reprendra quand il me verra pécher. Voilà ce que disent quelques membres de Jésus-Christ, à propos de quelques membres du Christ ; et ils le disent dans un même corps. Le Seigneur daigne parler dans la personne de celui qui reprend, il ne méprise le rôle ni de celui qui reprend, ni de celui que l’on doit reprendre. Tous ses membres sont en lui, et c’est lui qui dit : ri Le juste me ri reprendra ri. Quel est le juste qui vous reprendra ? La tête reprend tous les membres. « Le juste me reprendra dans sa miséricorde, et me fera des reproches ». Il me réprimera, mais dans sa miséricorde; il me réprimera, mais sans me haïr; et il me réprimera d’autant plus qu’il n’a point de haine contre moi. Pourquoi donc l’interlocuteur en rend-il des actions de grâces ? Parce qu’il est écrit: « Reprends le sage, et il t’en aimera 2». Le juste me reprendra, mais sera-ce en me persécutant?
Loin de là. Il est plutôt à réprimer lui-même, s’il réprime par haine. Par quel motif réprime-t-il? « Par charité ; et il me fera des reproches ». Par quel motif? par charité. « Le parfum du pécheur n’oindra point ma tête ». Qu’est-ce à dire: le parfum du pécheur n’oindra point ma tête? Ma tête ne s’élèvera point par la flatterie. Une fausse louange est une flatterie, et la fausse louange du flatteur, c’est l’huile, du pécheur. Aussi quand on s’est ri de quelqu’un par une fausse louange, dit-on communément: Je lui ai parfumé la tête. Aimez donc la réprimande charitable d’un juste, et non les louanges dérisoires du flatteur. Ayez des parfums en vous-mêmes, et vous ne rechercherez point le parfum des pécheurs. Les vierges sages de l’Evangile portaient leur huile avec elles 2, c’est-à-dire que leur conscience leur rendait témoignage. L’huile est le symbole de la gloire, elle brille au dehors, elle a de l’éclat. Mais cette gloire doit être bonne, être une véritable gloire, afin qu’on la renferme à l’intérieur et dans les vases qui lui conviennent. Ecoute ce que signifie dans des vases : « Que l’homme s’éprouve lui-même, et alors il aura sa gloire
1. Ps. CXL, 5.— 2. Prov. IX, 8.— 3. Matth. XXV, 4.
193
en lui-même et non dans un autre 1». Qui signifie dans ses vases ? Ecoute le même Apôtre: « Notre gloire, en effet, c’est le témoignage de notre conscience 2 ».
14. Enfin, parce que tu es dans le corps du Christ, assujetti encore à une certaine mortalité, sois juste à tes propres yeux, sois juste coutre toi. Tu es pécheur ; venge le Seigneur contre toi, reviens à ta conscience, inflige-toi des peines, sois ton propre bourreau. De cette manière tu offres à Dieu un sacrifice.
« Si le sacrifice avait pu vous plaire », dit un pécheur, « je vous l’aurais offert, mais vous ne prendrez nul plaisir à l’holocauste 3». Quoi donc? Dieu n’agrée-t-il aucun sacrifice? « Le sacrifice agréable à Dieu est l’âme brisée de douleur; Dieu ne rejette pas un coeur contrit et humilié 4 ». Humilie donc ton coeur, brise ton coeur, sois le bourreau de ton coeur, et tu te réprimeras ainsi dans la miséricorde. Sévir contre toi, ce n’est point te haïr. Tu seras alors juste dans la partie corrigée, et pécheur dans ra partie à corriger. Tu es injuste puisque tu te déplais à toi-même, et tu es juste, à cause du déplaisir que tu éprouves de ce qui est injuste en toi. Veux-tu voir combien tu es juste? Tu condamnes en toi ce que Dieu condamne; tu es uni de volonté avec Dieu, et tu hais en toi, non point ce qu’il a fait, mais ce qu’il hait. Mais dès que tu hais en toi ce que tu as fait, ce que Dieu hait, et qu’il n’a point fait, tu as pour toi de la sévérité, et Dieu de la miséricorde : il t’épargnera, parce que tu ne t’es pas épargné. Depuis que tu te vois du même oeil que Dieu, que tu prends plaisir dans sa loi, que tu condamnes en toi ce que la loi condamne, que tu ne vois en toi qu’avec déplaisir ce qui déplaît aux yeux de Dieu, vois combien tu es juste en cela : toutefois, depuis que tu es tombé, tu as fait ce qui déplaît à Dieu, la fragilité de tes humaines faiblesses te porte à le faire encore, tu es encore sous le poids de l’infirmité de la chair, tu gémis en ton âme d’y ressentir une révolte, et sous ce rapport tu es inique et pécheur.
15. Comment se peut-il, diras-tu, que je sois en partie juste, et en partie pécheur? Que dis-tu là ? Nous serions embarrassés, nous croirions être en contradiction, si l’autorité de saint Paul ne nous soutenait. Ecoute ce mot de l’Apôtre, afin de ne plus m’accuser
1. Gal. VI, 4.— 2. II Cor. I, 12.— 3. Ps. L, 18.— 4. Id. 19.
en me comprenant mal: « Je me plais », dit-il, « dans la loi de Dieu selon l’homme intérieur 1 ». Voilà un juste. Car n’est-ce pas être juste que se plaire dans la loi de Dieu? Mais dès lors, de quelle manière sera-t-il pécheur? « Je vois dans mes membres une autre loi qui résiste à la loi de l’esprit, et qui m’enchaîne sous la loi du péché ». Je dois encore me combattre moi-même, et je ne suis pas dans une entière conformité avec l’image de mon Créateur ; je commence à me rétablir, et ces traits que j’ai réformés rue font haïr ce qu’il y a de difforme en moi-même. Et tant que je suis ainsi, que puis-je espérer? « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur ». La grâce de Dieu, qui a commencé à retailler en toi quelques traits, la grâce de Dieu répand sa douceur, afin que chez toi l’homme intérieur se plaise dans la loi de Dieu ;ce qui a déjà commencé de te guérir achèvera sa tâche. Gémis, pendant que tu sens tes plaies, corrige-toi et sois odieux pour toi-même.
16. « Je ne combats pas », dit saint Paul, « comme si je frappais en l’air; mais je châtie mon corps, et je le réduis en servitude, de peur qu’après avoir prêché aux autres je ne sois réprouvé moi-même 3 ». Châtier son corps, est-ce le haïr ? Châtier un serviteur, est-ce haïr ce serviteur? Donner la discipline à un fils, est-ce le haie? Et, pour aller plus loin encore : ta chair est pour toi comme une épouse. Saint Paul dit en effet: « Nul n’a jamais haï sa propre chair ; il la nourrit au contraire, et en prend soin, comme le Christ a soin de son Eglise 4 ». La chair est donc pour nous comme une épouse, et nul n’a de haine contre sa propre chair. Toutefois, qu’est-il dit ailleurs? « La chair à des convoitises contraires à l’esprit, et l’esprit des convoitises contraires à la chair ». Ta chair s’élève donc contre toi, comme ferait une épouse;
aime-la et corrige-la, jusqu’à ce que la paix se rétablisse entre l’âme et le corps également
réformés. Quand ce bonheur arrivera-t-il? Pourquoi t’écrier maintenant : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera du corps de cette mort 5? » Ton corps sera-t-il
donc séparé de toi, afin que tu sois en sécurité?
1. Rom. VII, 22. — 2. Id. 25.— 3. I Cor. IX, 26, 27.— 4. Ephés. V, 29. — 5. Gal. V, 11. — 6. Rom. VII, 24.
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Et que signifie : « Nous gémissons en nous-mêmes, attendant l’adoption, qui sera la rédemption de notre corps 1?» Il passera donc de la mortalité à l’immortalité, et alors il n’y aura plus de coin bat, la mortalité n’opposant plus de résistance. Dès lors châtie ton corps, réduis en servitude cette chair que ta recevras ensuite; qu’elle soit maintenant en défaillance, afin de subsister alors. Elle ne peut être complètement réparée ici-bas, tant que nous portons un corps mortel. Que son poids ne te courbe point, ne te brise point: porte-la, châtie-la, corrige-la: elle sera rétablie au dernier jour. « Et parce que nul n’a jamais haï sa chair, ta chair ressuscitera. Mais comment? Sera-ce pour lutter encore 2? « Il faut » , dit l’Apôtre, « que ce corps corruptible soit revêtu de l’incorruption, et que ce corps mortel soit revêtu d’immortalité 3 ».
17. Quand donc on nous dit: « Il me reprendra, il me corrigera », que ce juste soit ton frère, qu’il soit ton prochain, qu’il soit ton voisin, qu’il soit toi-même, c’est dans la miséricorde qu’il faut te reprendre et te corriger. «Le parfum du pécheur n’oindra pas ma tête ». Que dois-je faire, me diras-tu? Je suis en butte à des flatteurs, qui m’assiégent constamment de leurs caresses, qui louent en moi ce qui me déplaît, qui élèvent en moi ce que je blâme, qui blâment en moi ce qui m’est cher; des adulateurs, des trompeurs, des séducteurs. C’est un grand homme, disent-ils, que Gaïus Seius, par exemple; c’est un grand homme, un savant, un homme sage, mais pourquoi est-il chrétien? Il a de la science, il est lettré, il est sage. S’il est très-sage, approuve-le d’être chrétien. S’il est savant, il a bien choisi. Dans cet homme que tu loues, ce qui est blâmable à tes yeux, c’est ce qui plaît aux siens. Que faire alors? Que ces louanges ne t’amollissent point, c’est le parfum du pécheur. Mais il ne cesse de se répéter. Qu’il n’en oigne tas ta tête, c’est-à-dire que ces louanges ne te causent point de joie, n’y mets aucune complaisance, aucun assentiment, aucun bonheur; ce pécheur apporte le parfum de la flatterie, mais ta tête n’en a pas été touchée, elle résiste à toute élévation, à toute enflure. Qu’il y ait orgueil ou enflure, cela forme un poids, et te renverse. « L’huile du pécheur n’oindra point ma tête».
1. Rom. VIII, 23. — 2. Ephés. V, 29. — 3. I Cor. XV, 53.
18. « Encore un peu, et ma prière subsistera dans ce qui leur fait plaisir ». Attends, dit le Christ; c’est maintenant qu’ils me blâment. Dans les premiers temps du Christianisme, tout était blâmé chez les chrétiens. « Attends encore, et ma prière bientôt leur fera plaisir ». Le temps viendra où ces milliers d’hommes qui se frappent la poitrine auront enfin le dessus, eux qui disent: « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1». Quel est le nombre de ceux qui rougissent de frapper leur poitrine ? Qu’ils nous blâment, supportons-les. Qu’ils nous blâment qu’ils nous haïssent, qu’ils nous accusent, qu’ils nous calomnient: « Bientôt notre prière leur fera plaisir » ; le temps viendra que nos prières feront leurs délices. Qu’ils s’élèvent dans leur propre force, comme s’ils étaient justes, ils succomberont dans la lutte: ils seront brisés parce qu’ils se seront élevés avec orgueil; entraînés par leurs péchés, ils se reconnaîtront injustes, et alors s’accomplira ce qu’ont prédit les Prophètes : ils craindront le jugement, le regard de l’âme se fixera sur une conscience coupable, et ils prendront goût à cette prière : « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1». Aveugles discoureurs, qui défendez vos péchés! voilà ce que disent aujourd’hui les peuples, et l’on entend sans cesse le brait des poitrines que l’on meurtrit. Le tonnerre se fait entendre dans ces nuées qu’habite le Seigneur. Où sont vos verbiages? où est cette jactance: Je suis juste, je n’ai fait aucun mat? Après avoir considéré dans les saintes Ecritures les règles de h justice, quelle que soit ta piété, tu trouveras toujours en toi le péché.
Tu as fait des progrès, tu adores un seul Dieu, c’est bien; tu ne l’abandonnes point pour recourir aux idoles, aux devins, aux sortilèges, aux aruspices, aux augures, aux maléfices: ce qui est une fornication à l’égard de Dieu; tu fais nombre déjà parmi les membres du Christ, jette donc les yeux sur les péchés qui se commettent parmi les hommes, Tu ne commets ni homicide, ni adultère avec la femme de ton voisin, tu ne fais aucune injure à ton épouse en faveur d’une autre femme, tu n’es souillé d’aucune débauche, ta main s’abstient de tout larcin , ta langue
1. Matth. VI, 12.
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de tout parjure, ton coeur de tout désir dv bien d’autrui, déjà tu es juste. Mais prends garde au reste, et ne va point t’enorgueillir Ta langue est-elle sans aucune faute? ne t’échappe-t-il pas quelque parole dure? Mais qu’y a-t-il en cela d’important? Qu’y a-t-il d’important? « Quiconque dira à son frère : Tu es un fou, sera condamné au feu de l’enfer ! 1». Tout ton orgueil frémit à cette parole. Que cet homme n’agisse point de manière que Dieu paraisse blasphémé par quelque impiété, qu’il ne lui arrive de blesser personne, de faire à un autre ce qu’il ne veut point qu’on lui fasse , j’y consens ; mais sa langue? qui la domptera? Je suppose que tu l’as domptée, et pourtant où est l’homme assez parfait pour cela? Mais enfin tu l’as domptée; que diras-tu de tes pensées? Que lire de cette foule tumultueuse de désirs qui se révoltent? Tes membres n’en sont-ils jamais les instruments? Je le crois néanmoins et je le vois. Cependant les pensées t’inclinent, t’enlèvent, même tandis que tu es à prier à genoux. Ton corps est prosterné, ta tête inclinée, tu confesses tes péchés , tu adores Dieu; je vois où le corps est prosterné, et je cherche où voltige l’esprit ; je vois où les membres sont étendus, voyons si l’attention est debout, si elle est fixée sur ce même Dieu qu’elle adore; si elle n’est pas emportée par l’ouragan des pensées, comme par un coup de vent tempétueux qui la jette çà et là. Si tu conversais avec moi, et que tu vinsses à me quitter pour parler à ton serviteur, que lirais-je? quand même, sans me faire aucune demande, tu me parlerais comme à ton égal, ne verrais-je pas là une injure? Or, c’est là ce que tu fais chaque jour avec Dieu. Et de qui parlé-je, mes frères? D’un homme qui n’adore qu’un seul Dieu, qui confesse le Christ,
qui sait que le Père, le Fils et le Saint-Esprit tout un seul Dieu, qui ne commet aucune fornication spirituelle en adorant les démons, qui ne leur demande aucun secours, qui se lent uni à la sainte Eglise catholique, dont nul ne proclame les fraudes, dont nul voisin la trop faible ne saurait se plaindre, qui ne tend aucun piége à la femme étrangère, et se contente de la sienne, ou même qui s’en abstient, se conduisant en ce point selon leçons de l’Apôtre, quand il y a consentement mutuel, ou qui n’est même pas engagé dans
1. Matth. V, 22. — 2. I Cor. VII, 5.
le mariage. Tel est l’homme coupable encore des fautes que j’énonce.
19. Il est donc venu le temps prédit par ces paroles : «Attendez encore, et ma prière leur fera plaisir », soit la prière que le Christ nous a enseignée, soit celle qu’il offre pour nous. Dans tous ces péchés de chaque jour, quelle est donc notre espérance, sinon de dire avec une profonde humilité de coeur cette parole de l’Oraison dominicale, qui déjà fait nos délices, et qui, au lieu de défendre nos péchés, est le langage de l’aveu: « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 1» ; et d’avoir pour avocat auprès du Père, Jésus-Christ, qui est juste et victime de propitiation pour nos péchés 2? Qu’ils parlent maintenant, ces orgueilleux : ils sont vaincus par le nombre, et vaincus par la multitude des peuples, toute la terre, de l’Orient à l’Occident, bénit le Seigneur. Que peut gagner le petit nombre dans ses disputes? Ils sont juges parmi les impies Mais qu’importe? Vois la suite du psaume. « Auprès de la pierre, leurs juges sont engloutis 3 ». Qu’est-ce à dire qu’ils sont engloutis près de la pierre? « Cette pierre était le Christ 4». Ils sont engloutis auprès de la pierre. « Auprès », c’est-à-dire si l’on compare à la pierre ces juges, ces grands, ces puissants, ces savants. On les appelle juges, comme s’ils devaient juger des moeurs et porter des décisions. Ainsi l’a dit Aristote. Mais comparez Aristote à la pierre, et il disparaît. Qui est Aristote? Qu’il écoute, ainsi dit le Christ, et il tremble dans les enfers. Ainsi parle Pythagore, ainsi dit Platon. Comparez-les à la pierre, comparez leur autorité à l’autorité de l’Evangile, comparez ces orgueilleux au Crucifié. Disons- leur : Vous avez gravé vos écrits dans le coeur des superbes; lui, a planté sa croix dans le coeur des rois. Enfin il est mort, et il est ressuscité; pour vous, vous êtes morts, et je ne veux point examiner quelle sera votre résurrection. Donc « leurs juges sont absorbés auprès de la pierre ».
Ils semblent parler encore jusqu’à ce qu’on les compare à cette pierre. C’est pourquoi, si nous trouvons que l’un d’entre eux a dit ce qu’a dit le Christ, nous devons nous en réjouir, mais non le suivre. Mais il a parlé avant le Christ. Dire la vérité, est-ce donc exister avant la vérité? O homme,
1. Matth. VI, 12.— 2. I Jean, II, 1.— 3. Ps. CXL, 6.— 4. I Cor. X, 4.
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considère le Christ, non quand il est venu à toi, mais quand il t’a créé. Un malade aussi pourrait dire: Je suis tombé malade avant l’arrivée du médecin. Il n’est venu qu’après, sans doute; mais il est venu parce que tu étais venu auparavant.
20. Voyez donc la suite du psaume: « Encore un peu, et ma prière fera partie de leurs délices ». Mais il y aura beaucoup de contradicteurs. « Leurs juges sont engloutis auprès de la pierre ». Ma parole a prévalu sur leurs paroles. Ils ont dit quelque chose de savant, moi j’ai dit la vérité. Autre est de louer l’éloquence, autre de louer la vérité. « Ils entendront mes paroles, parce qu’elles ont prévalu ».
Pourquoi ont-elles prévalu? Quel est celui de ces hommes que l’on a surpris dans un sacrifice, aujourd’hui prohibé par les lois, qui ne l’ait nié aussitôt ? Où est celui que l’on a surpris devant une idole, et qui n’a crié aussitôt : Je ne l’ai point fait, qui n’a craint d’être convaincu ? Tels étaient les ministres du diable. Mais comment les paroles de Dieu ont-elles pu prévaloir? «Voilà», dit-il, « que je vous envoie comme des agneaux au milieu des loups. Ne craignez point ceux qui tuent le corps, et qui ne peuvent tuer l’âme; mais craignez celui qui peut jeter au feu de l’enfer, et l’âme et le corps 1». Il nous effraie, nous donne l’espérance, enflamme notre charité. Ne craignez point la mort, nous dit-il. La craignez-vous ? Je meurs le premier. Craignez-vous qu’un cheveu tombe de votre tête? Je ressuscite le premier, et tout entier. C’est donc avec raison que vous avez entendu les paroles de votre maître qui ont prévalu, lis parlaient et on les faisait mourir; ils tombaient et néanmoins se tenaient debout. Et qu’est-il arrivé du meurtre de tant de martyrs, sinon que la victoire a été donnée aux paroles du Maître, et que de cette terre comme arrosée du sang des témoins du Christ, a germé partout la moisson de 1’Eglise? « Ils entendront mes paroles », dit l’interlocuteur, « parce qu’elles ont prévalu ». D’où vient qu’elles ont prévalu ? Nous l’avons dit déjà : parce qu’elles étaient prêchées par des hommes sans peur. De quoi n’avaient-ils aucune peur? Ni de l’exil, ni de la perte des biens, ni de la mort, ni de la croix. Non-seulement ils ne craignaient pas la mort, mais ils ne craignaient pas même la croix qui est la
1. Matth, X, 16, 8.
plus terrible mort. Le Seigneur s’y soumit, afin que ses disciples non-seulement ne
redoutassent point la mort; mais afin que nul genre de mort ne pût les intimider. Ces paroles ont donc prévalu, parce qu’elles ont été prêchées par des hommes sans peur.
21. Mais ces trépas de ,tant de martyrs, qu’ont-ils produit ? Ecoute : « Comme la graisse de la terre est répandue sur les guérets, ainsi nos ossements sont dispersés près du sépulcre 1 ». Les ossements des martyrs ou des témoins du Christ sont dispersés sur le bord du sépulcre. On a tué les martyrs, et ces hommes ont en quelque sorte Prévalu jusque dans la mort. Les persécuteurs n’ont prévalu que pour donner la victoire ans paroles du Christ par la prédication. Et qu’est-il arrivé de cette mort des saints? « Comme la graisse de la terre est étendue sur les guérets, nos ossements sont dispersés sur le bord du sépulcre ». Qu’est-ce que «la graisse de la terre répandue sur la terre ? » Nous savons que cette graisse de la terre est quelque chose de fort méprisable; car ce qui est vil aux yeux des hommes donne à la terre sa fécondité. Il est dit dans un autre psaume que les corps des saints demeuraient étendus sur la terre, sans qu’il y eût personne pour les ensevelir. Mais tous ces corps des saints sont la graisse de la terre. De même, en effet que les guérets s’engraissent de ce qui est vil et abject, ainsi la terre a été engraissée des que le monde a méprisé, en sorte qu’il en est résulté pour l’Eglise une moisson plus abondante. Vous le savez, mes frères, ce qé en graisse les guérets, c’est ce que l’on regarà comme vil, que je ne veux pas, et qu’ils faut pas nommer; voilà ce qui féconde la terre, ce qui en est l’engrais; les hommes la méprisent, le rejettent comme une ordure Mais qu’a fait Dieu, pour me servir des parole d’un autre psaume ? « Il a relevé le pauvre de la poussière, et l’indigent de son fumier, afin de le placer parmi les princes, parmi les princes de son peuple 2».On l’a donc étendu sur la terre, comme un fumier, jeté çà et là :
ainsi était couché Lazare couvert d’ulcères, et pourtant il fut porté par les anges au sein d’Abraham 3. « La mort de ses élus est précieuse aux yeux du Seigneur 4 » ; comme le fumier que le monde méprise est précieux aux yeux du laboureur qui en connaît l’utilité, la
1. Ps. CXL, 7.— 2. Id. CXII, 7,8.— 3. Luc, XVI, 20, 22.— 4. Ps. CXV, 15.
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graisse qu’il doit donner à la terre; il sait ce que préfère la terre, ce qu’elle en prendra, et quelle abondante moisson il en résultera. Mais tout cela est méprisable aux yeux du monde. Or, ne savez-vous point que « Dieu a choisi ce qui est méprisable, ce qui n’est rien comme ce qui est quelque chose, afin de détruire ce qui est 1? » C’est du fumier que furent tirés Pierre et Paul ; on les méprisait en leur donnant la mort; maintenant que la terre est engraissée, que s’élève la moisson de l’Eglise, oie va ce qu’il y a de plus grand, ce qu’il y a de plus noble dans le monde, où va tout d’abord l’Empereur quand il arrive à Rome? Est-ce au palais impérial, ou bien au tombeau du pêcheur? « Comme la graisse est répandue sur les guérets, ainsi nos ossements sont dispersés près du sépulcre ».
22. « Seigneur, mes yeux sont vers vous, en vous est mon espoir, ne laissez point périr mon âme 2 ». Les martyrs ont subi les tourments, beaucoup y ont cédé. Or, comme le Prophète venait de dire à propos de la captivité pendant la persécution : « Comme la graisse de la terre est répandue sur les guérets, ainsi nos ossements sont dispersés près du sépulcre » : il se souvient que plusieurs ont manqué de courage, que beaucoup se sont trouvés en danger, et alors du milieu de ces dangers de la persécution une prière s’échappe de son âme : « C’est vers vous, Seigneur, que j’élève mes yeux ». Peu n’importent les menaces de ceux qui m’environnent : « C’est sur vous, ô mon Dieu, que s’arrêtent mes regards ». Mes yeux s’arrêtent plus sur vos promesses que sur leurs menaces. Je sais ce que vous avez souffert pour moi, et ce que vous m’avez promis. « Seigneur, mes yeux sont vers vous, en vous est mon espoir, ne laissez point périr mon âme».
23. « Préservez-moi du piége qu’ils ont aché devant moi 3 ». Quel est ce piége? Si tu consens, je te pardonne. L’appât de ce piége est l’amour de la vie; si l’oiseau aime cet appât, il tombe dans le piège ; mais si l’oiseau est de nature à dire : « Je n’ai point désiré les jours de l’homme, vous le savez 4», ses yeux ne se détourneront point de Dieu, et lui-même dégagera ses pieds du piège 5. « Préservez- moi du piège qu’ils ont placé devant
1. I Cor. I, 28.— 2. Ps. CXL, 8. — 3. Id. 9. — 4. Jérém. XVII, 16. — 5. Ps. XXIV, 15.
moi, et des scandales de ceux qui cornu mettent l’iniquité ». Le Prophète marque ici deux points qu’il faut distinguer avec soin: qu’on lui a tendu un piége, et qu’il y a scandale de la part de ceux qui ont cédé aux persécuteurs en apostasiant; il prie Dieu de le préserver de l’un et de l’autre. D’une part les menaces des persécuteurs, d’autre part la chute des timides; je crains que les uns ne m’effraient, que les autres ne m’entraînent avec eux. Voilà ce qui t’arrivera si tu n’obéis promptement, me dit celui-ci : « Préservez-moi des piéges qu’ils m’ont tendu » .Voilà que ton frère s’est soumis, dit celui-là : « Préservez-moi des chutes de ceux qui commettent l’iniquité » ».
24. « Des pécheurs tomberont dans ses filets 1 ».
Que veut dire ceci, mes frères : « Des pécheurs tomberont dans ses filets? » Non pas tous les pécheurs, mais quelques pécheurs qui sont pécheurs au point d’aimer cette vie, et de la préférer à la vie éternelle; ceux-là tomberont dans ses filets. Mais que dis-je? tous ceux qui aiment la vie tombe. rosat-ils dans ses filets? Que seraient devenus vos disciples, ô Christ? Dans le feu de la persécution ils vous abandonnèrent, et s’en allèrent chacun de son côté : vous l’aviez prédit, parce que vous le saviez d’avance; car cela n’arriva point parce que vous l’aviez prédit, et ce n’est point vous qui vous êtes renié dans aucun d’eux. Mais enfin, ceux qui vous étaient le plus attachés s’enfuirent quand la persécution éclata contre vous, et que vos ennemis vinrent vous saisir pour vous clouer à la croix. Et le seul qui avait osé vous promettre de vous suivre jusqu’à la mort, apprit du médecin qu’il était malade et ce qu’il lui arriverait. Il avait la fièvre et se croyait en santé, le médecin lui touchait la veine du coeur. Enfin arriva la tentation, arriva l’épreuve, arriva l’accusation. On le met à la question, et ce n’est point une grande puissance, mais une esclave, mais unie femme, et il succombe devant la question d’une servante. Trois fois il renie son Maître. Après la première négation il se souvient de ce qui lui a été dit, et renie une seconde fois; à cette seconde négation, il se souvient encore et renie une troisième fois. Le Seigneur l’avait prédit, mais ne l’avait ni commandé, ni imposé. Et si l’on croit que Pierre n’a pas été
1. Ps. CXL, 10.
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coupable, parce que le Seigneur l’avait prédit, Judas ne sera point coupable de l’avoir trahi, parce que le Seigneur avait prédit qu’il le ferait. Loin de nous cette doctrine; c’est la doctrine de ces élus qui excusent leurs péchés plutôt qu’ils ne les confessent. Jetons plutôt les yeux sur saint Pierre lui-même. Pourquoi pleurer, s’il n’est point pécheur? N’interrogeons chez Pierre que les larmes de Pierre: nous n’avons pas sur lui de témoins plus fidèles. « Il pleura amèrement 1 », dit l’Evangile. Il n’était pas encore prêt à souffrir: «Tu me suivras plus tard 2 », lui fut-il dit. Affermi par la résurrection du Seigneur, il devait être plus constant dans la suite.
25. Le temps n’était donc point venu de disperser ces ossements le long du sépulcre. Voyez, en effet, combien vinrent à faillir, sans excepter ceux qui lui étaient le plus attachés et qui succombèrent à Leur tour. D’où vient cette faiblesse? « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé ». C’est la suite du psaume. Le Prophète avait dit plus haut : « Préservez-moi, Seigneur, des pièges qu’ils m’ont tendus, et des scandales de ceux qui commettent l’iniquité». «Des piéges et des scandales »; de ceux qui effraient et de ceux qui tombent. Mais comme dans sa passion ceux-là succombèrent qui étaient les premiers, qui devaient être les guides et les colonnes de l’Eglise, alors cette parole du psaume n’était pas accomplie en eux : « J’ai affermi ses colonnes 3 ». Que dit-il ici : « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé? » C’est le chef qui tient ce langage. «Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé». Qu’est-ce à dire seul? C’est vous seul, Seigneur, qui souffrez dans votre passion, vous seul que vos ennemis font mourir.
« Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé. » Qu’est-ce à dire, «jusqu’à ce que j’aie passé? » L’Evangile nous dit: « Quand vint pour Jésus-Christ l’heure de passer de ce monde à son Père 4». Qu’est-ce à dire, «jusqu’à ce que j’aie passé, sinon de ce monade à son Père? Car alors j’ai affermi ses colonnes, c’est-à-dire les colonnes de la terre, quand ils ont appris par ma résurrection à ne pas craindre la mort. « Jusqu’à ce que je sois passé, je suis seul » ; mais quand je serai passé je me multiplierai; beaucoup suivront mon exemple, beaucoup souffriront pour
1. Matth. XXVI, 75.— 2. Jean, XIII, 36.— 3. Ps. LXXIV, 4.— 4. Jean, XIII, 1.
mon nom. Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé; mais quand je serai passé, beaucoup ne seront qu’un avec moi. « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé ». Ecoutez le mystère de cette parole. D’après l’expression grecque, le mot Pâque semblerait avoir le sens de passion, car pasXein signifie souffrir; mais dans la langue hébraïque, ceux qui l’ont étudiée ont traduit Pascha par passage. Car si nous interrogeons ceux qui connaissent le grec, ils nous diront que Pascha n’est pas un mot grec Passion se traduit en grec par pathos et non par Pascha. Donc Pâques signifie passage, comme nous l’ont appris les savants hébreux qui nous ont traduit ce que nous devons lire, Donc, aux approches de la passion, l’Evangéliste se sert de cette même expression: « Quand vint l’heure »
, dit-il , « où Jésus devait passer de ce monde à son Père ». C’est la même expression employée par le Prophète: « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé ». Après la Pâque, je ne serai plus seul;
après mon passage je ne serai plus seul, beaucoup m’imiteront, beaucoup me suivront. Mais s’ils me suivent alors, que sera-ce en attendant? « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé ». Pourquoi le Seigneur dit-il dans notre psaume: « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie effectué mon passage? » Qu’avons-nous expliqué? Si nous l’avons compris, écoute alors les paroles du Sauveur dans l‘Evangile : « En vérité, en vérité, je vous le déclare », nous dit-il, « si le grain de froment ne tombe en terre pour y mourir, il demeure seul; mais s’il meurt, il produit beaucoup de fruits ». Voilà ce qu’il disait en ce même endroit où il dit encore : « Quand j’aurai été élevé de la terre, j’attirerai toutes choses à moi
1. Si donc le grain de froment ne tombe à terre pour y mourir, il demeure seul ; mais qu’il vienne à mourir, et il rapportera beaucoup de fruits ». Ce grain devait donc produire une abondante moisson; mais attends, il faut qu’il meure; car si le grain ne tombe à terre, et ne meurt, il est toujours seul.
26. Donc il était seul avant de passer parle mort. Aussi Pierre alors n’avait-il pas encore assez de force; il devait avoir la force de le suivre, et non de le précéder. Car avant le Christ, nul n’est mort pour le Christ, c’est-à-dire pour confesser ce nom du Christ qui nous fait chrétiens. Beaucoup sont morts, il est
1. Jean, XII, 24, 25, 32.
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vrai, et sont des martyrs; beaucoup de Prophètes sont morts de la sorte, et toutefois ils ne mouraient point parce qu’ils annonçaient le Christ, mais parce qu’ils reprochaient aux hommes leurs péchés, qu’ils s’opposaient à leurs désordres avec une sainte liberté. On les regarde comme des martyrs, et avec raison; car s’ils ne sont point morts pour confesser le nom du Christ, ils sont morts pour la vérité. Il est si vrai que nul n’est mort pour le nom du Christ, c’est-à-dire pour confesser le nom du Christ, avant que ce grain ne tombât sur la terre, lui qui dit ici : « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé », que Jean lui-même, qu’on venait de mettre à mort, et qu’un roi impie venait d’immoler à une jeune danseuse, n’est point mort pour avoir confessé le Christ. Il pouvait être mis à mort pour ce sujet et par plusieurs. Si un seul homme l’a fait mourir, et pour un autre motif, à combien plus forte raison pouvait-il être mis à mort par tous ceux qui mirent à mort le Christ? Car c’est au Christ que Jean rendait témoignage. Ceux qui entendaient le Christ voulaient le mettre à mort, et ils n’y eussent point mis celui qui lui rendait témoignage. Qu’on se soit soulevé contre Jean à cause du Christ, Jean ne l’aurait point renié. Il y avait en lui de grandes forces, qui l’ont fait appeler l’ami de l’Epoux 1 ; il était plein de grâces, supérieur en vertu : « Parmi les enfants des hommes, nul n’était plus grand que Jean-Baptiste 1». L’orage se souleva donc contre celui qui n’avait point de telles forces : il se souleva contre Pierre, et non contre Jean; Pierre ne reçut la force que plus tard, il était faible alors. On interroge au sujet du Christ celui qui n’avait point la force encore; et celui qui était doué de forces ne souffrit aucune persécution au sujet du Christ, afin de ne point prévenir le Christ en mourant pour son propre nom. Les Juifs ne firent pas mourir cet homme rendant témoignage à ce même Christ qu’ils crucifièrent; Hérode lui donna la mort parce qu’il lui disait: « Il ne vous est point permis d’avoir la femme de votre frère 3 », puisque ce frère n’était point mort sans postérité.
Il mourait sans doute pour la vérité, pour l’équité, pour la justice; c’est pour cela qu’il est saint, qu’il est martyr; niais il n’est pas mort pour ce nom qui nous rend Chrétiens. Pourquoi, sinon afin d’accomplir cet oracle : « Je suis seul, jusqu’à ce que j’aie passé? »
1. Jean, III, 29. — 2. Matth. XI, 11.— 3. Id. XIV, 3-11.
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 141_à 145
DISCOURS SUR LE PSAUME CXLI.
SERMON AU PEUPLE.
CHANT DES MARTYRS.
Méditer, c’est imiter l’animal qui rumine, et qui pour cela est nommé pur. Crier vers le Seigneur, c’est l’invoquer, et crier de sa voix, c’est parler du coeur répandre sa prière devant Dieu, c’est prier où lui seul peut voir, et dans le coeur encore, et la porte close, de peur que le tentateur n’y puisse entrer. Cette porte a deux battants : le désir et la crainte ; c’est ouvrir la porte au démon que désirer ou craindre quelque chose de terrestre ; c’est l’ouvrir è Dieu que désirer le ciel et craindre l’enfer. Les martyrs ont fermé la porte au diable en méprisant les promesses du monde et ses menaces, et ouvert au Christ qui promettait la vie éternelle, qui menaçait de jeter le corps et l’âme dans le feu éternel. Ils prient, dans la crainte de s’attribuer l’honneur de la résistance, et quand on le croit accablé, il marche dans les sentiers de la justice inconnus au pécheur, connus de Dieu qui nous sauve ; car connaître, pour lui, c’est sauver; méconnaître, c’est damner. Ces sentiers ou voies étroites sont au pluriel à cause de la pluralité des commandements, qui se réduisent à la charité, ou à la voie par excellence. Le Seigneur connaît donc nos voies, et nous conduit si nous sommes doux et humbles. Les persécuteurs ont voulu nous tendre un piège dans notre voie, ou dans le Christ ; mais comme ils sont hors du Christ, ils ont tendu le piège le long de la voie; n’en sortons point et nous l’évitons qu’on nous reproche le Crucifié, nous nous en glorifions. Le Prophète voit, parce qu’il regarde à droite, où sont les élus, et nul ne les connaissait, c’est-à-dire ne connaissait le prix de ses souffrances. La fuite lui est fermée, quand son âme ne connais point la fuite. Le corps veut fuir, mais l’âme ne saurait fuis, à moins d’imiter le mercenaire qui abandonne les brebis au danger. Le Seigneur le relève, le délivre des persécuteurs c’est-à-dire du diable dont les persécuteurs sont les instruments, de ces princes ou amateurs du monde, appelés aussi ténèbres.
On distingue le monde fait par Dieu, en qui était le Verbe, et le monde qui ne l’a point connu ; les justes sont dans le monde, mais non du inonde. Le Prophète veut être délivré de la prison, ou de la caverne du titre, ou du monde, ou du corps en ce sens qu’il est corruptible, ou bien encore de ce lieu étroit, c’est-à-dire triste, et mon âme chantera vos louanges.
1. C’est à la solennité des martyrs que vous êtes redevables de ce surcroît de dévotion, M nous redevable de cet entretien. Toutefois votre charité doit se souvenir du long discours d’hier. Bien que nous ayons remarqué pendant tout ce discours une avidité spirituelle qui se renouvelait sans cesse, nous ne saurions oublier notre commune fragilité, d’autant plus qu’il nous faut rendre aux paroles admirables du Seigneur, l’honneur qui leur est dû, ainsi qu’il est écrit : Les paroles du Seigneur sont admirables de sagesse. Elles ne vous arrivent, il est vrai, que dans des vases bien chétifs; mais si les vases sont d’argile, le pain est du ciel. L’Apôtre nous dit en effet: « Nous portons ce trésor dans des vases fragiles, afin que la perfection de la vertu vienne de Dieu 1 ». Or, ce trésor et ce pain sont une même chose ; s’il n’en était pas ainsi, l’Ecriture ne nous dirait pas à propos du trésor « C’est dans la bouche de l’homme sage que repose le trésor désirable, tandis que l’insensé le dissipe ». Aussi, mes frères, avertissons-nous votre charité de retourner, de ramener eu quelque sorte dans votre pensée
1. II Cor. IV, 7.
le pain que l’oreille dépose dans l’estomac de votre mémoire. C’est ainsi « qu’un trésor précieux repose dans la bouche du sage, tandis que l’insensé le digère aussitôt 1»; en un mot, que le sage rumine et que l’insensé ne rumine pas. Qu’est - ce à dire, en termes plus clairs et en latin ? Le sage réfléchit sur ce qu’il a entendu, l’insensé l’oublie aussitôt. Car ce n’est point pour un autre motif que la loi appelle animaux purs ceux qui ruminent et impurs ceux qui ne ruminent point 2, puisque toute créature de Dieu est pure. Devant Dieu qui les a créés, le porc est aussi pur que l’agneau; car tout ce qu’il fit était éminemment bien 3, et « toute créature de Dieu est bonne 4», a dit l’Apôtre, comme « tout est pur pour ceux qui sont purs ». Tout est donc pur, dans sa nature même, et néanmoins l’agneau est le symbole de ce qui est pur, comme le pourceau est le symbole de ce qui est impur; l’agneau marque l’innocence du sage qui rumine, qui réfléchit; le pourceau, l’impureté d’une folie oublieuse. Nous avons chanté un psaume analogue à la fête. Il est
1. Prov. XXI, 20. — 2. Lévit. XII, 2-8. — 3. Gen. I, 31. — 4. I Tim. IV, 4. — 5. Tit. I, 15.
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court, voyons si nous pourrons aussi l’exposer brièvement.
2. «De ma voix, j’ai crié vers le Seigneur». Il me suffirait de dire : « J’ai crié de la voix vers le Seigneur », et néanmoins il n’est peut-être pas inutile d’ajouter : ma voix. Plusieurs, en effet, crient vers le Seigneur, non de leur voix, mais de la voix de leur corps. Quant, à l’homme intérieur en qui le Christ a commencé d’habiter par la foi 1, il crie vers Dieu, non par le bruit des lèvres, mais par l’élan du coeur. Car l’oreille de Dieu diffère bien de l’oreille de l’homme, qui n’entend qu’à la condition que les poumons, la poitrine et la langue formeront un son; tandis que pour Dieu notre cri c’est notre pensée. « De ma voix j’ai crié vers Dieu, de ma voix j’ai invoqué le Seigneurs 2». Le Prophète nous explique le mot crier, en ajoutant : j’ai invoqué. Blasphémer, c’est, en effet, crier aussi vers le Seigneur. Dans la première partie du verset il pousse un cri, et dans la seconde partie il donne l’explication de son cri, comme si on lui demandait quel cri il a poussé vers le Seigneur: « J’ai poussé vers le Seigneur un cri de prière ». Mon cri est une invocation, et non un outrage, ni un murmure, ni un blasphème.
3. « Je répandrai ma prière devant lui 3». Qu’est-ce à dire «devant lui?» En sa présence. Qu’est-ce à dire, en sa présence ? Où ses yeux voient. Mais où ne voient-ils point ? Dire en effet où Dieu voit, laisserait entendre qu’il est des lieux où ut ne voit point. Mais en fait d’objets corporels, les hommes voient comme les animaux voient, tandis que Dieu voit où nos regards ne sauraient pénétrer. Car nul homme ne saurait voir tes pensées que Dieu pénètre néanmoins. Répands donc ta prière où seul peut voir Celui qui peut seul te récompenser. Car le Seigneur Jésus-Christ l’ordonne de prier dans le secret ; mais si tu comprends l’endroit secret pour toi, situ te purifies, c’est là que tu pries Dieu. « Quand vous priez », dit le Sauveur, « n’imitez point les hypocrites qui aiment à prier debout, dans les synagogues et sur les places publiques, pour être vus des hommes. Mais vous, quand vous priez, entrez dans votre chambre, et, la porte close, priez votre Père dans le secret; et votre Père,qui voit dans le secret, vous le rendra 4 ». Si tu attends des hommes
1. Ephés. III, 17.— 2. Ps. CXLI, 2.— 3. Id. 3.— 4. Matth. VI, 5, 6.
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ta récompense, prie devant les hommes; si Dieu seul doit te la rendre, répands ta prière en sa présence, et la porte close, de peur que le tentateur n’y puisse entrer. Car le tentateur ne cesse de frapper pour entrer, et si la porte est close, il passe outre. Comme donc il est en notre pouvoir de clore la porte, j’entends la porte de notre coeur, et non celle de nos maisons ; car c’est dans le coeur aussi qu’est la chambre secrète; comme il est en notre pouvoir de clore cette porte: « Ne donnez aucune entrée au diable 1 », nous dit l’Apôtre. S’il vient à pénétrer dans ton coeur, à s’en rendre maître, tu dois reconnaître que tu as fermé la porte négligemment, ou négligé complètement de la fermer.
4. Mais qu’est-ce à dire, fermer la porte? Cette porte a comme deux battants : celui de la convoitise, et celui de la crainte. Ou tu convoites quelque chose de terrestre, et le diable entre par là; ou tu crains quelque chose de terrestre, et il entre encore. Ferme donc au diable cette double porte de la crainte et de la convoitise, et ouvre-la au Christ. Comment ouvrir au Christ ces deux battants? En désirant le royaume des cieux, en craignant le feu de l’enfer. L’amour du monde ouvre l’entrée au diable, et l’amour de la vie éternelle l’ouvre au Christ; la crainte des maux temporels est une porte ouverte au démon, tandis que le Christ entre chez nous par la crainte des maux éternels. Les martyrs ont fermé la porte au diable, en l’ouvrant au Christ. Le monde leur a promis beaucoup, ils ont ri de ses promesses et ont fermé au diable la porte de la convoitise. Voyons s’ils l’ont ouverte au Christ : « Quiconque me confessera devant les hommes, moi aussi je le confesserai devant mon Père qui est dans le ciel 2».Comment les confessera-t-il? « Venez », dira-t-il, « bénis de mon Père, recevez le royaume qui vous a été préparé dès l’origine du monde 3». Il les confessera en les plaçant à sa droite. Voyons s’ils ont ouvert au Christ la porte de la crainte, qu’ils avaient fermée au diable. Dans le même endroit, le Seigneur nous avertit de la fermer au démon et de la lui ouvrir. « Ne craignez point», dit-il, « ceux qui tuent le corps et qui ne peuvent tuer l’âme ». Il nous avertit par là de fermer au démon la porte de la crainte. N’avons-nous donc rien à craindre?
1. Ephés. IV, 27. — 2. Matth. X, 32. — 3. Id. XXV, 34.
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et ne faut-il pas ouvrir au Christ cette porte de la crainte fermée au diable?Aussi, comme pour nous dire: fermez au démon, mais ouvrez pour moi, le Sauveur a-t-il ajouté : « Craignez au contraire Celui qui a le pouvoir de jeter l’âme et le corps au feu éternel 1». Si donc, sur la foi en ces paroles, tu ouvres la porte au Christ, ferme-la au démon. Le Christ est à l’intérieur, c’est là qu’il habite; répands ta prière devant lui, ne cherche pas à te faire entendre de loin. Car elle n’est pas loin de vous cette sagesse de Dieu, « qui atteint d’une extrémité à l’autre avec force, et dispose de tout avec douceur 2 ». C’est donc dans ton âme qu’il te faut répandre ta prière devant Dieu, c’est là que sont ses oreilles. Ce n’est, en effet, « ni de l’Orient, ni de l’Occident, ni des lieux déserts, que le Seigneur vous écoute; car il est juge 3 ». Or, s’il est juge, vois dans ton coeur quelle est ta propre cause.
5. « Je répandrai ma prière devant lui, j’annoncerai en sa présence toutes mes affiictions 4 ». Ces deux versets ne font que répéter les deux premiers. Il y a deux pensées dont chacune est répétée deux fois. La première est celle-ci : « De ma voix j’ai crié vers Dieu, j’ai imploré le Seigneur de mes cris » ; l’autre : « Je répandrai ma prière devant lui, j’annoncerai en sa présence toutes mes afflictions ». Devant lui est identique à sa présence, et répandre ma prière, est identique à proclamer toutes mes afflictions. Quand agiras-tu ainsi ? L’interlocuteur est alors dans la tribulation : « Quand mon âme tombe en défaillance », nous dit-il. Pourquoi donc ton âme est-elle en défaillance, ô martyr que l’on persécute ? C’est de peur que je ne fasse à moi-même l’honneur de mes forces, et afin que je sache bien qu’un autre les produit en moi. C’est d’ailleurs l’avertissement que donne le Seigneur à ceux dont il voulait faire ses témoins : « Quand ils, vous traîneront devant les juges, ne vous inquiétez point de ce que vous direz; car ce n’est point vous qui parlez, mais l’Esprit de votre Père qui parle en vous 5». Arrière donc ton esprit, et que l’Esprit de Dieu parle en toi. C’est donc avec raison qu’il voulait en faire des pauvres d’esprit : « Bienheureux les pauvres en esprit, car le royaume des cieux
1. Matth. X, 28-32. — 2. Sag. VIII, 1. — 3. Ps. LXXIV, 7. — 4. Id. CXLI, 4. — 5. Matth. X, 19, 20.
leur appartient ». Donc bienheureux ceux qui sont pauvres de leur esprit, et riches de l’Esprit de Dieu; car tout homme qui suit son esprit est un orgueilleux; qu’il soumette son esprit, et reçoive l’Esprit de Dieu. Il cherchait les hauts lieux, qu’il reste dans la vallée. S’il s’élève en haut, les eaux s’écouleront loin de lui; s’il demeure dans la vallée, il en sera rempli, et il lui arrivera comme au sein dont il est dit: « Des fleuves d’eau vive couleront de son sein 2 ». Donc « pendant la défaillance de mon âme, j’ai annoncé en votre présence ma tribulation » , j’étais humble, et je confessais devant vous la défaillance de mon esprit, étant comblé de votre Esprit-Saint.
6. Quant aux hommes, en apprenant la défaillance de mon esprit, ils ont désespéré de moi, et ils ont dit : Nous l’avons pris, nous l’avons accablé : « Mais vous, Seigneur, vous avez connu mes sentiers ». Ils me croyaient abattu, vous saviez que j’étais debout. Ceux qui me persécutaient, qui s’étaient emparés de moi, croyaient que mes pieds étaient embarrassés; mais ce sont leurs pieds au contraire qui sont embarrassés, et ils sont tombés: « Mais nous nous sommes levés et redressés
3. Car mes yeux sont toujours fixés sur le Seigneur, parce que c’est lui qui dégagera mes pieds du filet 4 ». J’ai continué ma course; « et celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 5 ». Ils me croyaient accablé, et moi je marchais. Où est-ce que je marchais ? Dans les sentiers que ne voyaient pas ceux qui croyaient m’avoir pris; dans les sentiers de votre justice, dans les sentiers de vos préceptes. « Vous connaissiez en effet mes sentiers », que ne connaissait pas le persécuteur; autrement il ne me porterait point envie, mais il y marcherait avec moi. Quels sont donc ces sentiers, sinon les voies dont il est dit ailleurs : « Le Seigneur connaît la voie des justes, mais la voie des impies périra 6? » Il ne dit point que le Seigneur ne connaît pas la voie des impies; mais bien : « Dieu connaît la voie des justes, celle des impies périra ». Car tout ce que Dieu ne connaît pas doit périr. Dans beaucoup d’endroits de l’Ecriture, connaître, pour Dieu, c’est sauver. Connaître, c’est garder, comme ne pas connaître, c’est damner. Comment, en effet, celui qui
1. Matth. V, 3. — 2. Jean, VII, 38.— 3. Ps. XIX, 9.— 4. Id. XXIV, 15. — 5. Matth. X, 12. — 6. Ps. 1, 6.
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connaît tout pourrait-il dire à la fin du monde: « Je ne vous connais pas 1? » Qu’ils ne s’applaudissent point dès lors en disant que le juge ne les connaît point. C’est déjà un châtiment que n’être point connu du juge. Ces voies dès lors, dont il est dit que le Seigneur les connaît, le Prophète les appelle ici des sentiers, quand il dit : « Vous connaissez mes sentiers ». Tout sentier, en effet, est une voie, mais toute voie n’est pas un sentier. Pourquoi donc ces voies sont-elles appelées des sentiers, sinon parce qu’elles sont des voies étroites ? La voie large est celle des impies, la voie étroite celle des justes.
7. Dire la voie et les voies, c’est tout un, de même que dire l’Eglise ou les Eglises, le ciel ou les cieux. L’un est au pluriel, l’autre au singulier. L’Eglise, à cause de son unité, n’est qu’une Eglise: « Ma colombe est unique, l’unique de sa mère 2».
Mais il ya plusieurs Eglises, si l’on envisage les diverses assemblées des fidèles en divers endroits : « Les Eglises de la Judée se réjouissaient dans le Christ, parce que celui qui naguère nous persécutait, annonce maintenant la foi qu’il voulait détruire ; et ils glorifiaient Dieu à mon sujet 3».
Il dit ici les Eglises, et ailleurs il parle d’une seule Eglise : « Ne donnez aucun scandale aux Juifs, ni aux Grecs, ni à l’Eglise de Dieu 4 ». Il en est donc de même de la voie et des voies, du sentier et des sentiers. Pourquoi les sentiers, et pourquoi le sentier? De même que maous avons donné la raison de l’Eglise et des Eglises, nous devons rendre compte du sentier et des sentiers. On dit les sentiers de Dieu, à cause de la pluralité des préceptes, et comme tous les préceptes peuvent se réduire à un seul, comme « la plénitude de la loi est la charité 5», toutes ces voies divisées en plusieurs préceptes peuvent se réduire à une seule, puisque notre voie c’est la charité. Voyons si la charité est une voie. Ecoutons l’Apôtre : « Je vous enseigne une voie bien supérieure encore 6 ».
Quelle est cette voie, ô saint Apôtre? Ecoute bien cette voie : « Quand je parlerais toutes les langues des hommes et des anges mêmes, si je n’ai point la charité, je suis comme un airain sonnant et une cymbale retentissante, Quand j’aurais le don de prophétie,
1. Matth. VII, 23. — 2. Cant. VI, 8. — 3. Gal. I, 22, 24. — 4. I Cor. 32. — 5. Rom. XIII, 10. — 6. I Cor. XIII, 31.
que je pénétrerais tous les mystères et us toutes les sciences, et quand j’aurais toute la foi possible, jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai point la charité, je ne suis rien. Et quand je distribuerais toutes mes richesses aux pauvres, et que je livrerais mon corps pour être brûlé, si je n’ai point la charité, tout cela ne sert de rien 1 ». C’est donc la charité qu’il appelle une voie suréminente. Cette voie si relevée, mes frères, est une voie merveilleuse. Et parce qu’elle est très-relevée, elle est aussi de beaucoup la meilleure; car ce qui est éminent, est élevé; or, rien de plus relevé que la voie de la charité, et il n’y a que les humbles pour y marcher. Ces sentiers donc, la charité les appelle des préceptes. « Vous connaissez mes sentiers », dit le Prophète; vous savez que tout ce que j’endure, est par amour pour vous, vous savez qu’en moi la charité souffre tout; vous savez que si je livre mon corps pour être brûlé, j’ai cette charité sans laquelle rien ne me servirait.
8. Qui, mes frères, connaît véritablement ces voies de l’homme, sinon celui à qui le Prophète a dit: « Vous connaissez mes voies ? » Quelles que soient les actions des hommes sous nos yeux, nous ne savons quelle intention les a dictées. Combien est-il d’impies, qui, mesurant les autres sur eux-mêmes, disent de nous que nous cherchons dauis 1’Eglise des honneurs, des applaudissements, des avantages temporels ? Combien m’accusent de ne vous parler que pour me faire acclamer et applaudir par vous, et de n’avoir d’autre but, d’autre intention dans mes discours ? Comment leur montrer que telle n’est point mon intention ? Je n’ai plus qu’à dire : « Vous connaissez mes sentiers ». Comment ces accusateurs savent-ils ce que vous-mêmes ne savez point? Comment savent-ils ce qu’à peine je connais moi-même ? Car ce n’est point à moi de me juger : celui qui me juge, c’est le Seigneur 2, Je ne sais ce que, dans son ignorance, Pierre présumait de lui-même, quand le médecin ne présumait point de ses forces autant que lui. Crions donc vers Dieu avec un coeur pur et plein de piété, car c’est un véritable cri : « Seigneur, vous conus naissez mes voies ». Mais veux-tu que le Seigneur te conduise par ses voies ? Sois doux, sois calme, loin de toi toute obstination,
1. I Cor. XIII, I-3. — 2. Id. IV, 3, 4.
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tout orgueil, garde-toi d’élever et de secouer la tête comme le cheval et le mulet qui n’ont point d’intelligence 1 ». Si tu es doux, si tu es calme, tu seras une monture pour Dieu qui te conduira par ses voies. Car il conduira les humbles dans la justice, et enseignera ses voies aux hommes doux 2 . « C’est donc vous, ô mon Dieu, qui connaissez mes voies ».
9. « Dans cette voie où je marchais, ils m’ont caché un piège ». Cette voie par où il marchait, c’est le Christ; et c’est là que lui ont tendu des pièges ceux qui persécutent les chrétiens, et au nom du Christ. « C’est donc là qu’ils m’ont caché un piège ». Pourquoi me porter envie, pourquoi me persécuter? Parce que je suis chrétien. Si donc c’est parce que je suis chrétien qu’ils me persécutent, « ils m’ont caché un piège dans la voie où je marchais». Autant qu’il est en eux, ils m’ont tendu des pièges dans la voie où je marche ; autant que le peuvent leurs désirs, que le peuvent leurs efforts, que le peuvent leurs voeux, ils ont voulu me prendre au piège dans la voie où je marchais. « Mais le Seigneur connaît la voie des justes 3 », et, « vous, Seigneur, connaissez mes sentiers ». Voilà ce qu’ils ont désiré; mais comme c’est vous qui êtes ma voie, vous ne leur permettrez point de me tendre des pièges en vous-même. C’est au nom du Christ en effet que les hérétiques veulent nous préparer des embûches, et ils se trompent eux-mêmes.
Ce qu’ils croient mettre dans la voie, ils le placent en dehors, car eux-mêmes sont en dehors; et ils ne peuvent tendre des pièges où ils ne sont point. Mais le Prophète parle dans le sens de leurs désirs, de leurs voeux, de leur intention; car il est dit formellement ailleurs: « Ils m’ont tendu un piège près de la route 4 ».
Dire « dans la voie », c’est parler dans le sens de leurs désirs, de leurs voeux; dire « près de la route », ou « près des sentiers », c’est parler selon la vérité.
Car le piège n’est point dans le sentier, n’est point dans la voie elle-même, qui est le Christ; mais bien près des sentiers.
Le Christ ne leur permet pas de le placer dans la voie, de peur que nous ne puissions la suivre; il permet seulement qu’on le tende le long de la voie, afin de nous prémunir contre tout écart. Un païen s’imagine me tendre un piège dans la voie, quand il me
1. Ps. XXX, 9.— 2. Id. XXIV, 9.— 3. Id. I, 6.— 4. Id. CXXXIX, 6.
dit: Tu adores un Dieu crucifié. Il s’en prend à la croix de Jésus-Christ qu’il ne comprend point. Il croit mettre dans le Christ ce qu’il ne met que le long du chemin. Mais que je ne sorte point du Christ, et je ne quitterai point la voie pour tomber dans le piége. Qu’il insulte au crucifié, comme il lui plaira, je n’en verrai pas moins la croix de Jésus sur le front des rois. Ce qu’il raille, c’est mon salut. Rien de plus orgueilleux que le malade qui a des sarcasmes pour le remède qui le guérit; s’il n’en riait point, il le prendrait et serait sauvé. Cette croix est le symbole de l’humilité, et un excès d’orgueil ne laisse point connaître à ce malade ce qui guérirait la tumeur de son âme. Et moi, si je connais ce remède, je marche dans la voie. Loin de rougir de la croix, je la porte non plus d’une manière invisible, mais sur mon front. Il y a beaucoup de sacrements que nous recevons de manières différentes:les uns, comme vous le savez, c’est notre bouche qui les reçoit; d’autres, c’est tout notre corps; mais comme c’est notre front qui rougit, celui qui a dit: « Si quelqu’un rougit de moi devant les us hommes, je rougirai de lui devant mon Père qui est dans les cieux 1 », a voulu établir sur le siège même de la pudeur ce que les païens appellent une ignominie. Ecoute les reproches que l’on fait à un impudent: c’est un effronté, dit-on. Qu’est-ce à dire: il n’a pas de front? C’est un impudent. Que mon front ne soit donc point nu, qu’il soit couvert par la croix de mon Seigneur. Donc, « ils m’ont tendu des pièges dans cette voie où je marchais » : autant qu’il était en eux, car ils ne les ont placés en réalité que le long de la voie, et moi je serai en sûreté, si je ne sors point de cette voie sacrée. « Tu ne, sais point», dit l’Ecriture, « que tu marches parmi les pièges 2 ». Qu’est-ce à dire, parmi les pièges? Dans la voie du Christ bordée de pièges de part et d’autre : pièges à droite, et pièges à gauche; pièges de la prospérité à droite, et pièges de l’adversité à gauche; pièges à droite, ou promesses du monde; pièges à gauche, ou menaces du monde. Pour toi, marche au milieu des piéges, sans t’éloigner de la voie, sans te laisser prendre aux promesses, ni abattre par les menaces. « Dans le chemin où je marchais, ils m’ont caché leurs embûches ».
1. Luc, IX, 26 — 2. Eccli. IX, 20.
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10. « Je considérais à droite, et je voyais 1». Il voyait, parce qu’il regardait à droite; c’est s’aveugler, que regarder à gauche. Qu’est-ce à dire: considérer à droite ? Où seront ceux à qui l’on dira : « Venez, bénis de mon Père, et possédez le royaume 2? » Mais ils seront à gauche, ceux à qui l’ami dira: « Allez au feu éternel, préparé au diable et à ses anges 3 ». Au milieu du monde menaçant et frémissant de rage, au milieu des persécutions, des outrages se multipliant à chaque pas, au milieu des terreurs, le Prophète méprisait le présent, envisageait l’avenir, et considérait à droite où il doit être un jour; c’est là qu’il était par la pensée, là qu’il regardait, là qu’il voyait, et dès lors, tout lui était supportable; mais ses persécuteurs ne voyaient point. Aussi, après avoir dit: « Je considérais à droite, et je voyais », il ajoute aussitôt : « Et nul ne me connaissait ». Quand nous endurons tout, qui connaît notre dessein, et si nous regardons à droite ou à gauche? Chercher dans tes souffrances l’applaudissement des hommes, c’est regarder à gauche; mais dans tes souffrances, chercher les promesses de Dieu, c’est regarder à droite; mais regarder à droite, c’est voir, comme regarder à gauche, c’est demeurer aveugle ; et encore, regarder à droite, c’est n’être connu de personne. Qui te consolera en effet, sinon ce Seigneur à qui tu as dit: « Et vous avez connu mes sentiers! Mais nul ne me connaissait?»
11. « La fuite m’est fermée ». Il se regarde comme environné de toutes parts. « La fuite m’est fermée ». Que ses persécuteurs disent avec outrage: Le voilà accablé, le voilà pris, enfermé, vaincu, sa fuite n’est plus possible. La fuite est fermée à l’homme qui ne fuit point. Mais celui qui ne fuit point, endure tout ce qu’il peut pour le Christ: c’est-à-dire que son âme ne connaît point la fuite; car le corps peut fuir; on nous l’accorde, on nous le permet, d’après cette parole du Sauveur : «S’ils vous poursuivent dans une ville, fuyez dans une autre 4 ». Mais la fuite est fermée à l’homme dont le coeur ne fuit pas. Or, il importe de savoir pourquoi il ne fuit pas, si c’est parce qu’il est environné, ou parce qu’il est pris, ou parce qu’il est courageux; car la fuite est fermée au captif, comme elle est fermée à l’homme vaillant. Quelle fuite alors nous faut-il éviter? Quelle fuite nous est
1. Ps. CXLI, 5.— 2. Matth. XXV, 34. — 3. Id. 41.— 4. Id. X, 23.
fermée? Celle dont le Seigneur a dit dans l’Evangile: « Que le bon pasteur donne sa vie us pour ses brebis; mais que le mercenaire et celui qui n’est point pasteur s’enfuit quand il voit venir le loup ? » Pourquoi fuir quand vient le voleur? « Parce qu’il se met peu en peine des brebis 1». Cette fuite était fermée à notre interlocuteur, soit que nous l’entendions de Jésus-Christ Notre-Seigneur, notre chef qui est mort pour tous, soit de nos martyrs qui sont ses membres, et qui, eux aussi, sont morts pour leurs frères. Ecoutez ce mot de saint Jean: « De même qu’il a donné sa vie pour nous, et nous aussi, nous devons donner notre vie pour nos frères 2 ». Mais quand ils donnent leur vie, le Christ la donne aussi, puisqu’il s’écrie quand on les persécute: «Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3 ? » « La fuite m’est fermée, et nul ne recherche mon âme ». Il n’est donc personne pour en vouloir à sa vie? Comment, il voit les hommes qui ont conjuré sa mort, qui veulent répandre son sang, et il n’est personne qui recherche son âme? Cette parole peut avoir deux sens; de même que la fuite est fermée en deux manières, puisque ni le captif, ni l’homme vaillant ne fuient point; de même des persécuteurs ou des amis peuvent chercher la vie d’un homme. Ainsi donc « nul ne recherche son âme », signifie ici ils persécutent mon âme, mais ils ne la recherchent point.
S’ils cherchaient mon âme, ils la trouveraient attachée à vous; et s’ils savaient la chercher, ils sauraient l’imiter; et pour que vous sachiez encore que des persécuteurs peuvent chercher l’âme d’un homme, il est dit ailleurs: « Qu’ils soient couverts de honte et d’ignominie, ceux qui recherchent mon âme 4 ».
12. « J’ai crié vers vous, Seigneur; j’ai dit: Vous êtes mon espérance 5». Au milieu de mes douleurs et de mes tribulations, j’ai dit: « Vous êtes mon espérance ». Ici-bas vous êtes mon espérance, et c’est ce qui me donne la patience. « Vous êtes mon partage », non point ici-bas; mais « dans la terre des vivants ». Dieu donne une portion dans la terre des vivants; mais cette portion n’est point en dehors de lui. Que donnerait-il à celui qui l’aime, si ce n’est lui ?
13. « Soyez attentif à ma prière, parce que
1. Jean, X, 11-13.— 2. I Jean, III, 16 — 3. Act. IX,4.— 4. Ps. XXXIX, 15. — 5. Id. CXLI, 6.
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je suis humilié à l’excès 1». Humilié par les persécuteurs, humilié par l’aveu. Il s’humilie d’une manière invisible, quand ses ennemis l’humilient visiblement. Dieu donc le relève, et d’une manière visible, et d’une manière invisible. Ce fut invisiblement qu’il releva les martyrs; mais ils le seront d’une manière visible, quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruption à la résurrection des morts, quand cette chair contre laquelle seule pouvaient sévir les méchants, sera renouvelée. « Ne craignez point ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l’âme 1». Or, qu’est-ce qui a péri ? qu’ont-ils tué ? Peuvent-ils même faire périr ce qu’ils tuent? Non pas, Ecoute la promesse du Seigneur : « En vérité, je vous le déclare, pas un cheveu de votre tête ne périra 3 ». A quoi bon t’inquiéter des autres membres, quand un seul cheveu ne doit pas périr?
14. « Délivrez-moi de mes persécuteurs ». De qui pensez-vous qu’il veuille être délivré? Des hommes qui le persécutaient ? Sont-ce bien les hommes qui sont nos ennemis? Nous avons des ennemis invisibles qui nous persécutent bien autrement. L’homme nous poursuit pour tuer notre corps, l’autre ennemi pour enlever notre âme. Il a donc des instruments ; car il est dit qu’ « il exerce maintenant son pouvoir sur les enfants de rébellion 4 ». Au moyen de ses instruments, c’est-à-dire au moyen des hommes dont il se sert, il persécute le corps à l’extérieur, afin de ruiner l’âme à l’intérieur; car si l’âme demeure ferme quand le corps succombe, le piège est détruit et nous sommes délivrés. Nous avons donc d’autres ennemis; demandons à Dieu qu’il nous en délivre, de peur qu’ils ne nous séduisent, ou en nous accablant par les maux de cette vie, ou en nous corrompant par ses attraits. Quels sont ces ennemis? Voyons si quelque serviteur de Dieu, quelque soldat vaillant qui a lutté contre eux n’en a point parlé ouvertement. Ecoute ce mot de l’Apôtre: « Vous n’avez point à lutter contre le sang et la chair 5 ». N’allez donc point haïr les hommes, les regarder comme vos ennemis, et croire que leurs inimitiés pourront vous accabler : ces hommes que vous craignez ne sont que chair et que sang; « et nous n’avons pas à combattre
1. Ps. CXLI, 7. — 2. Matth. X, 28. — 3. Luc, XXI, 18. — 4. Ephés. II, 2. — 5. Id. VI, 12.
contre le sang et la chair», dit l’Apôtre, voulant nous montrer son mépris pour des hommes assujétis à la mort. Contre qui donc nous faut-il combattre? « Contre les princes, contre les puissances, contre ceux qui dirigent ce monde ténébreux 1 ». Tu es effrayé à ce mot, de «directeur du monde » ; car s’ils sont les princes de ce monde, iras-tu donc au-delà du monde pour en être délivré? iras-tu au-delà du monde pour échapper à leur puissance? Par ceux qui dirigent ce monde ténébreux, tu ne dois donc pas comprendre ceux qui dirigent le ciel et la terre, lesquels sont les ouvrages de Dieu. Mais si l’on appelle monde le ciel et la terre, les méchants s’appellent aussi le monde. Pourquoi le monde? parce qu’ils aiment le monde; et dès lors ils sont ténèbres parce qu’ils sont impies. Aussi, que dit saint Paul à plusieurs d’entre eux qui avaient embrassé la foi? « Vous étiez autrefois ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur 2 ». Voyez donc par qui vous étiez gouvernés avant d’être lumière, et quand vous étiez ténèbres. Par qui sont dirigés les impies, sinon par le diable, comme les hommes de foi et de piété sont dirigés par Jésus-Christ? C’est donc au diable et à ses anges que saint Paul donne le nom de princes du monde, c’est-à-dire princes de ceux qui aiment le monde, princes des pécheurs, ou des ténèbres de cette vie ;tels sont les ennemis dont nous devons prier Dieu qu’il veuille bien nous délivrer.
15. Voyez aussi deux mondes, clairement précisés dans un endroit de l’Ecriture, dans l’Evangile; le monde que Dieu a fait, et le monde que dirige le diable, c’est-à-dire les amis du monde. Car Dieu qui a fait les hommes, ne les a point faits amis du monde. Aimer le monde est un péché, et Dieu n’a point fait le péché. Ecoutez donc ce double monde que je vous annonçais. « Il était dans ce monde », est-il dit. Mais de qui est-il dit qu’il était dans ce monde, sinon de Jésus-Christ qui est la sagesse de Dieu, et dont je vous ai dit tout à l’heure : « Elle atteint avec force d’une extrémité à l’autre, et dispose tout avec douceur 4? Elle atteint partout us à cause de sa pureté, et rien de souillé n’est en elle 5». Donc « il était dans le monde, et le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a
1. Ephés. VI, 12. — 2. Id. V, 8. — 3. Jean, I, 10.— 4. Sag. VIII, 1.— 5. Id. VII, 24, 25.
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point connu ». Ce n’est donc point le monde fait par Jésus qui est régi par les princes et par les puissances des ténèbres 1; mais le monde qui n’a point connu Jésus-Christ, c’est-à-dire les amis du monde, les pécheurs, les injustes, les orgueilleux et les infidèles. Comment les pécheurs sont-ils le monde? Parce qu’ils aiment le monde, et qu’en l’aimant ils habitent le monde; comme on appelle maison et la bâtisse et ceux qui l’habitent. Dire d’une maison qu’elle est bonne, s’entend souvent de la bâtisse, comme une bonne maison s’entend aussi de ceux qui y demeurent. Mais on dit encore en deux manières : Gare à cette maison ! elle est mauvaise;
tantôt c’est parce qu’elle menace ruine, et que tu pourrais y être écrasé; tantôt: Prends garde à cette maison, signifie: gare au lac des chasseurs, crains, ô pauvre, d’y être opprimé par le riche, ou victime de quelque fraude. Comme donc il y a maison et maison, de même il y a monde et monde. Mais pourquoi les justes, qui sont aussi dans le monde, ne sont-ils point appelés le monde? L’Apôtre l’a dit : « Etant dans la chair, nous ne combattons pas selon la chair 2; mais notre conversation est dans le ciel 3». Le juste habite dans la chair; mais son coeur est en Dieu. Lui-même est appelé monde, si c’est en vain qu’il entend : En haut les coeurs; mais s’il ne l’entend pas en vain, qu’il habite en haut. «Vous êtes morts », dit l’Apôtre, « et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 4 ». Mais ceux dont la vie est ici-bas, c’est-à-dire ceux dont les affections et les désirs se traînent sur la terre, rétrécis et embarrassés, sont justement appelés mondains. Car il est aussi naturel d’appeler monde ceux qui habitent le monde, que d’appeler maison ceux qui demeurent dans une maison. Il y a donc monde et monde; « le monde a été fait par lui, et le monde ne l’a point connu ». Voilà donc un monde fait par le Seigneur, et un monde qui n’a point connu le Seigneur. Chante l’édifice, aime l’architecte, et sans désirer d’habiter dans l’édifice, habite dans l’architecte lui-même.
16. « Délivrez-moi de ceux qui me poursuivent; car ils se sont fortifiés contre moi ». De qui cette parole: « Ils se sont fortifiés coutre moi ? » C’est la plainte du corps du Christ, la plainte de l’Eglise, la plainte des membres du Christ, qui s’écrient : Voilà que
1. Ephés. VI, 12.— 2. II Cor. X, 3.— 3. Philip. III, 20.— 4. Colos. III, 3.
s’accroît le nombre des pécheurs. « Or, à mesure que se multiplie l’iniquité, la charité se refroidit chez plusieurs 1. Délivrez-moi de ceux qui me persécutent, parce qu’ils se sont fortifiés contre moi ».
17. « Délivrez mon âme de son cachot, afin qu’elle confesse votre nom ». Nos devanciers ont entendu ce cachot de différentes manières, et peut-être est-ce bien ce cachot qui est désigné dans la « caverne » du titre. Voici en effet le titre du psaume : « Prière intelligente pour David lui-même, quand il était dans la caverne ».Cette caverne serait alors le cachot dont nous parlons. Voici deux points à expliquer; comprendre l’un, c’est aussi comprendre l’autre. Les mérites font le cachot; car une même demeure peut être une prison pour l’un, une habitation pour l’autre, Celui qui garde un captif, le gardât-il dans sa propre maison, et celui qui est gardé, voilà deux hommes qui sont dans la prison; mais dira-t-on du premier qu’il est en prison ? C’est une même demeure pour l’un et pour l’autre; mais la liberté en fait pour l’un une maison, la captivité une prison pour l’autre. Quelques-uns donc ont pensé que cette caverne, ce cachot c’est le monde, et que l’Eglise demande à Dieu d’être délivrée de cette prison, c’est-à-dire de ce monde qui est sous le soleil, où tout est vanité, Car il est dit : « Tout est vanité et présomption d’esprit dans toute entreprise et tout labeur de l’homme sous le soleil 2 ». Dieu donc nous promet que hors de ce monde nous serons dans je ne sais quel repos; et c’est peut-être ce qui nous fait dire à propos de cette terre : « Délivrez mon âme de sa prison ». Par la foi et par l’espérance, notre âme est en Jésus-Christ, comme nous l’avons dit tout à l’heure : « Votre vie us est cachée en Dieu avec le Christ 3». C’est notre corps qui est dans la prison, qui est dans le monde. Si le Prophète disait: Tirez mon corps de la prison, nous comprendrions que la prison c’est le monde. Et néanmoins, peut-être à cause de tout ce qui nous retient dans le monde, de ces convoitises terrestres contre lesquelles nous avons à lutter et à combattre; car « nous sentons dans nos membres une loi qui est contraire à la loi de l’esprit 4», avons-nous raison de dire: Délivrez mon âme de ce monde, c’est-à-dire des fatigues et des tribulations de cette vie.
1. Matth. XXIV, 12.— 2. Eccles. I,2, 3.— 3. Coloss. III, 3.— 4. Rom. VII, 23.
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Car ce n’est point cette chair que vous avez faite, niais bien la corruption de la chair, les peines et les tribulations qui sont une prison pour moi.
18. D’autres ont soutenu que cette prison, cette caverne , c’est notre corps, et que tel est le sens de «tirez mon âme de la prison ». Mais ce sens n’est point très-solide. Que voudrait dire, en effet: « Tirez mon âme de la prison », ou tirez mon âme de mon corps? Est-ce que les âmes des scélérats ne quittent point le corps pour aller dans des supplices plus cruels qu’ils n’en ont endurés sur la terre ? Quelle est donc l’importance de cette prière: « Délivrez mon âme de la prison », puisque tôt ou tard elle doit en sortir? Serait-ce un juste qui dirait : Que je meure maintenant; délivrez mon âme de cette prison du corps? Trop d’empressement serait un défaut de charité. Il doit sans doute en avoir le désir, il doit y aspirer et dire avec l’Apôtre : « J’ai un ardent désir d’être délivré des liens du corps, et d’être avec Jésus-Christ, ce qui est sans comparaison le meilleur 1 ». Mais où serait la charité? Aussi dit-il ensuite: « Mais demeurer dans la chair est pour moi une nécessité à cause de vous 2 ». Que le Seigneur dès lors nous délivre du corps quand il lui plaira. On pourrait appeler aussi notre corps une prison, non que Dieu ait fait cette prison, mais parce qu’il est un supplice et qu’il est mortel. Il faut, en effet, considérer dans notre corps, et l’oeuvre de Dieu et la peine du péché. Cette forme, ce port, cette démarche, la disposition des membres, l’action des sens, la vue, l’ouïe, l’odorat, le goût, le toucher, toute cette construction, cette admirable architecture ne peut être que l’oeuvre de Dieu qui a tout fait et dans le ciel et sur la terre, et ce qu’il y a de plus élevé comme ce qui est plus infime, et ce qui est visible comme ce qui est invisible. Où est donc le châtiment dans notre corps? C’est que la chair est corruptible, qu’elle est fragile, qu’elle est mortelle, qu’elle est dans l’indigence; il n’en sera plus ainsi au moment de la récompense. Nous aurons en effet notre corps, puisque c’est le corps qui ressuscitera. Qu’est-ce donc que nous n’aurons plus? La corruption ; puisque ce corps corruptible sera devenu incorruptible 3. Si donc la chair est une prison pour toi, ce n’est point le corps qui est cette prison, mais
1. Philipp. I, 23. — 2. Id. 24. — 3. I Cor. XV, 53.
la corruption du corps. Votre corps a été fait bon par Dieu qui est bon; mais, comme il est juge et juste, il l’a condamné à la corruption. Le corps est donc un bienfait, la corruption un châtiment. Alors « délivrez mon âme de sa prison » pourrait bien signifier: Tirez mon âme de la corruption. Ce sens n’est plus un blasphème, on le comprend.
19. Mais enfin, selon moi, « délivrez mon âme de sa prison » voudrait dire, délivrez-la de ce lieu étroit. Un homme qui a de la joie est au large même dans sa prison; un homme qui est triste est à l’étroit dans une vaste plaine. Donc il supplie Dieu de le délivrer de l’angoisse; bien qu’il soit en effet au large par l’espérance, le présent le tient néanmoins à l’étroit. Ecoute les angoisses de l’Apôtre: « Je n’ai point eu l’esprit en repos, parce que je n’ai point trouvé mon frère Tite 1». Ailleurs: « Qui est faible sans que je sois faible avec lui? qui est scandalisé sans que je brûle 2?» Etre faible, et brûler, n’est-ce donc pas être dans les peines, dans la prison ? Mais à ces peines la charité fait produire des couronnes. De là cette autre parole : « Il me reste à recevoir la couronne de justice que me rendra en ce jour le Seigneur qui est un juste juge 3». Tel est le sens de ces paroles:
« Tirez mon âme de son cachot, afin qu’elle confesse votre nom ». Une fois délivrée de la corruption, qu’aura-t-elle à confesser ? Il n’y a là aucun péché, mais des louanges ; or, la confession s’entend de deux manières: ou de l’aveu des péchés, ou des louanges de Dieu, Quant à la confession des péchés, chacun la connaît, elle est tellement connue du peuple, que si l’on vient, dans une lecture, à prononcer le nom de confession, qu’il soit pris dans le sens d’une confession des péchés, ou dans le sens d’une confession de louanges, chacun se frappe aussitôt la poitrine. On connaît donc la confession des péchés, voyons maintenant si l’on connaît la confession de louanges. Où le trouver ? On lit dans les saintes Ecritures : « Voici ce que vous direz dans votre confession: C’est que toutes les oeuvres du Seigneur sont parfaitement bonnes 4 ». C’est donc là une confession de louanges. Ailleurs le Seigneur s’écrie : « Je vous confesserai, ô mon Père, Seigneur du ciel et de la terre 5 ». Que confessait-il ? Ses péchés?
1. II Cor. II, 13. — 2. Id. XI, 29.— 3. II Tim. IV,8. — 4. Eccli., XXXIX, 20, 21. — 5. Matth. XI, 25.
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Non; la confession du Christ était donc une louange. Ecoute cette louange adressée à son Père : « C’est », dit-il, « parce que vous avez dérobé ces mystères aux sages et aux savants et que vous les avez révélés aux petits 1 ». Ainsi donc, mes frères, parce que nous habiterons dans la maison du Seigneur, après ces angoisses de la corruption, toute notre vie ne sera qu’une louange en l’honneur de Dieu. Plusieurs fois déjà nous l’avons dit : quand il n’y aura plus de nécessité, tout ce qui tient à la nécessité cessera aussi. Là nous n’aurons plus rien à faire, je ne dirai pas ni le jour, ni la nuit, puisqu’il n’y aura pas de nuit, mais un jour et un jour unique, nous n’aurons d’autre tâche que de louer Dieu que nous aimons; car alors nous le verrons. Maintenant nous le désirons, nous le, bénissons sans le voir; quel amour, quels chants d’allégresse quand nous le verrons ! Ce sera la louange continuelle d’un amour sans fin.
1. Matth. XI, 25.
Ainsi vivrons-nous alors; « délivrez donc notre âme de ce cachot, afin qu’elle confesse votre saint nom » . « Bienheureux ceux qui habitent dans votre maison, ils vous béniront de siècle en siècle 1 ». La prison nous retient maintenant, parce que « la chair qui se corrompt appesantit l’âme 2 ». Ce n’est point la chair qui appesantit l’âme, car nous aurons alors une chair; mais « la chair qui se corrompt». Notre prison n’est donc point notre corps, mais la corruption. «Délivrez mon âme de son cachot, afin qu’elle confesse votre nom, ô mon Dieu ». Ce qui va suivre maintenant est dit au nom de Jésus-Christ, notre chef, et cette parole est semblable à celle qui terminait hier. Voici cette parole d’hier, s’il vous en souvient: « Je suis seul jusqu’à ce que j’aie passé 3». Quelle est la dernière ici ? « Les justes m’attendent jusqu’à ce que vous m’ayez donné ma récompense ».
1. Ps. LXXXIII, 5. — 2. Sag. IX, 15. — 3. Ps. CXL; 10.
DISCOURS SUR LE PSAUME CXLII.
SERMON AU PEUPLE.
LA PASSION DE JÉSUS-CHRIST DANS L’ÉGLISE.
David est ici la figure du Christ, et Absalon, la figure de Judas. Le Christ est né de la sainte Vierge ou de cette cité de Dieu que lui-même a fondée : de là cette femme vêtue du soleil, foulant aux pieds la lune ou la mortalité. C’est le Christ qui souffre en nous qui sommes ses membres, lui qui est un avec son Père, et un avec nous, qui l’avons revêtu. Judas, fils de l’Epoux, persécutait donc l’Epoux, ce qui existe encore aujourd’hui ; de là ces plaintes du Christ contre ses ennemis intérieurs. Souvenez-vous de moi dans votre justice, et non dans celle qui me viendrait de la toi, mais dans celle de la foi ; et n’entrez pas en jugement avec votre serviteur, qui se défie de ses oeuvres, puisque devant vous nul fils d’Adam n’est juste. Quiconque vous sert est votre ami, et vos amis, comprenant qu’ils avaient besoin de miséricorde, disaient tomme nous : « Remettez-nous nos dettes ». L’ennemi nous persécute, en nous détournant du ciel, en nous jetant dans les ténèbres, comme ceux qui sont justement condamnés à mourir ; mais comme le Christ n’avait rien en lui de répréhensible, il se plaint ici comme au jardin des Oliviers. Le Prophète médite les oeuvres de Dieu, afin d’en admirer plus parfaitement l’ouvrier, de qui nous vient tout bien qui est en nous ; car de nous-mêmes nous n’avons que la malice, et c’est Dieu qui opère en nous le vouloir et le faire. En voyant que tout bien me vient de Dieu, j’ai tendu mes mains vers vous ; car mon Orne a soif de vous, hâtez-vous de me donner le bonheur, car mon esprit s’est affaissé en moi. Ne détournez pas de moi votre face, comme vous l’avez fait quand l’étais orgueilleux, autrement je tomberais dans ces ténèbres où l’on n’a plus que le mépris. Je veux espérer en vous par la patience, vous chercher par de bonnes oeuvres et dans le secret. C’est dans les ténèbres que le pécheur cherche un refuge, l’homme contrit cherche en Dieu un refuge contre les princes du monde, qni entreraient en nous comme en Judas, recevant indignement le morceau de pain. Apprenez-moi à faire votre volonté, parce que vous êtes mon Dieu, mon héritage;
c’est à vous de nous prescrire ce que nous devons faire, c’est vous qui nous sauverez à cause de votre saint nom.
1. Je dirai ce que Dieu voudra bien m’inspirer, sur le psaume que l’on vient de chanter. Hier notre psaume était court, et le temps nous permettait de parler longuement sur quelques versets; aujourd’hui que le psaume est plus long, nous ne pouvons nous arrêter (210) aussi longtemps à chaque parole, de peur que Dieu ne nous permette point de l’achever.
2. Voici le titre du psaume. « Pour David, quand son fils le poursuivait 1 ». Or, le livre des Rois nous apprend que cela s’est fait, qu’Absalon se déclara l’ennemi de son père 2, qu’il souleva contre lui non-seulement une guerre civile, mais une guerre domestique. Quant à David, loin de succomber sous le poids de cette injustice, il s’humilia profondément, accepta ce châtiment de Dieu, supporta ce remède amer, sans rendre injustice pour injustice, mais avec un coeur toujours prêt à suivre Ja volonté de Dieu. Ce David fut donc louable. Mais il nous faut reconnaître un autre David, qui eut vraiment la main puissante, comme l’exprime ce mot David, et qui est Notre-Seigneur Jésus-Christ. Ces faits anciens étaient des figures de l’avenir; et je ne veux point m’arrêter à vous expliquer ce que vous avez entendu sauvent, et fort bien retenu. Cherchons donc dans ce psaume notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ, qui s’annonce lui-même dans cette prophétie, et nous prêche dans les faits passés ce qui doit arriver de nos jours. Car c’est lui-même qui s’annonçait par les Prophètes, puisqu’il est le Verbe de Dieu, et que les Prophètes ne parlaient que pleins de ce Verbe divin. Ils étaient donc pleins du Christ pour annoncer le Christ; ils marchaient devant leur prince qui devait venir après eux et n’abandonnaient pas ceux qui le précédaient. Reconnaissons donc comment le Christ était poursuivi par son fils; car il avait des fils, dont il est dit: « Les fils de l’Epoux ne jeûnent point tandis que l’Epoux est avec eux; mais quand l’Epoux leur sera enlevé, ils jeûneront 3». Donc les fils de l’Epoux sont les Apôtres, et parmi eux Judas le persécuteur, qui fut un démon. C’est donc sa passion que le Christ va nous annoncer dans ce psaume. Ecoutons.
3. J’appelle aussi votre attention sur ce point, mes frères, non pour vous apprendre ce que vous ignorez, mais pour vous rappeler ce que vous savez déjà, c’est que notre Seigneur et Sauveur Jésus-Christ est la tête de son corps c’est que l’unique médiateur de Dieu et des hommes, c’est Jésus-Christ homme 4, né de h Vierge, comme dans une solitude, ainsi qm
1. Ps. CXLII, 1.— 2. II Rois, XV, 14 et seq. — 3. Matth. IX, 15 — 4. I Tim. II, 5.
nous l’apprenons de l’Apocalypse. Et par cette solitude, nous devons entendre, je crois, que seul il est né de la sorte. Cette femme a enfanté celui qui doit conduire les hommes avec une verge de fer 1 ; et cette femme est la cité de Dieu dont il est dit dans un psaume : « O cité de Dieu, on dit de vous des choses merveilleuses 2»; cette cité qui eut son commencement en Abel, comme la cité du mal en Caïn 3, l’antique cité de Dieu, toujours tourmentée sur la terre, espérant le ciel, et dont le nom est Jérusalem et Sion. C’est assurément d’un homme né en Sion, et fondateur de Sion, qu’un psaume nous a dit: « Un homme dira: Sion est ma mère ». Quel est cet homme? « Un homme qui a été fait en elle, et c’est le Très-haut qui l’a fondée 4». C’est donc en Sion qu’il a été fait homme, mais homme humble, et lui-même qui est le Très-Haut a fondé cette cité en laquelle il a été fait homme. C’est pourquoi celte femme était revêtue du soleil 5 , et du soleil de justice lui-même, que les impies ne connaissent point, eux qui diront au dernier jour: « Nous avons donc erré hors de la voie de la vérité, et la lumière de la justice n’a pas lui à nos yeux, le soleil ne s’est point levé pour nous 6 ». Il est donc un soleil de justice qui ne se lève point pour les impies. Du reste, il fait lever ce soleil sur les bons et sur les méchants 7 . Cette femme était donc revêtue du soleil, et portait dans ses entrailles un fou qu’elle devait enfanter. Le même était donc fondateur en Sion, et naissait en Sion; et cette femme, cité de Dieu, était protégée par la lumière de celui qu’elle portait dans ses entrailles. C’est avec raison dès lors quels lune était sous ses pieds, parce que dansa force elle foulait aux pieds la mortalité de cette chair qui croît et décroît. Donc notre Seigneur Jésus-Christ est tout à la fois la tête et le corps. Lui qui a voulu mourir pour nous a daigné parler en notre nom et faire du nous ses membres. Aussi parla-t-il quelque. fois au nom de ses membres, et quelquefois en son propre nom, comme chef. Il peut parler en dehors de nous, et nous jamais sans lui. L’Apôtre a dit : « Afin de suppléer en sa chair aux douleurs du Christ 8 » . Ce qui manque, non pas à mes douleurs, mais aux douleurs du Christ, non plus en la chair du
1. Apoc. XII, 5, 6. — 2. Ps. LXXXVI, 3. — 3. Gen. IV, 8, 17. — 4. Ps. LXXXVI, 5 — 5. Apoc. XII, I. — 6. Sag. V, 6. — 7. Matth. V, 45 — 8. Coloss. I, 21.
211
Christ, mais en la mienne. Le Christ, en effet, souffre non pas en sa chair, puisque c’est en elle qu’il est monté au ciel, mais en ma chair qui souffre encore sur la terre. C’est en ma chair que Jésus-Christ souffre : « Je vis, non pas moi, mais c’est le Christ qui vit en moi 1». Et si le Christ ne souffrait point dans ses membres, c’est-à-dire dans les fidèles, Saul ne persécuterait point sur la terre le Christ qui est assis dans les cieux. Enfin, dans un endroit de ses Epîtres il nous dit clairement : « Et comme notre corps, qui est un, est néanmoins composé de plusieurs membres, et que tous ces membres, quoique nombreux, ne sont néanmoins qu’un seul corps; ainsi en est-il du Christ 2 ». Il ne dit point: Ainsi en est-il du Christ et de son corps ; mais bien:
« Le corps est un avec plusieurs membres; de même en est-il du Christ ».Tout donc n’est qu’un seul Christ. Et comme tout ne forme qu’un seul Christ , la tête s’écriait du haut du ciel: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3? » Retenez bien cela, mes frères, et qu’il demeure dans votre mémoire, puisque vous êtes les enfants instruits de la doctrine et de la foi catholique. Reconnaissez dans Jésus-Christ ta tête et le corps, et dans ce même Christ le Verbe de Dieu, unique et égal au Père. Voyez de là par quelle admirable grâce vous touchez à Dieu, au point qu’il a voulu être un avec nous, lui qui est un avec son Père. Comment un avec son Père? « Mon Père et moi sommes un 4 ». Comment un avec nous? « L’Ecriture ne dit point: Et ceux qui naîtront », comme pour en marquer plusieurs; mais elle dit, comme parlant d’un seul: « Celui qui naîtra de vous et qui est le Christ ». Mais, dira-t-on, si le Christ est de la race d’Abraham, en sommes-nous? Souvenez-vous que le Christ est la race d’Abraham, et que dès lors si nous sommes la race d’Abraham, nous sommes aussi le Christ. Or, « le corps dans son unité a néanmoins plusieurs membres, il en est de même du Christ. Et vous tous qui êtes baptisés dans le Christ, vous avez revêtu le Christ». Toutefois le Christ est la race d’Abraham, et l’on ne saurait contredire les paroles si claires de l’Apôtre: « Et dans ta race, qui est le Christ ». Voyez encore ce qu’il nous dit: « Si donc vous êtes au Christ, vous êtes de la race
1. Gal, II, 20. — 2. I Cor. XII, 12. — 3. Act. IX, 4.— 4. Jean, X, 30. — 5. Gal. III, 16.
d’Abraham 1». De là ce grand sacrement « Ils seront deux dans une même chair ». L’Apôtre l’a dit: « Ce sacrement est grand, je l’entends de Jésus-Christ et de l’Eglise 3». Le Christ et l’Eglise sont deux dans une seule chair. Deux à cause de la distance qui nous sépare de la majesté divine, deux certainement; car nous ne sommes point le Verbe, puisque nous n’étions au commencement ni Dieu, ni en Dieu; nous ne sommes point celui par qui tout a été fait 4. Mais au point de vue de la chair, on trouve le Christ, et l’on nous trouve avec lui. Ne nous étonnons donc plus du langage des psaumes; le Prophète parle souvent au nom du chef, et souvent au nom des membres, et il en parle comme s’ils n’étaient qu’une même personne; et il n’est pas étonnant que deux dans une même chair n’aient qu’une même voix.
4. Judas, fils de l’Époux, persécutait donc l’Époux. C’est ce q ni est arrivé; mais n’y avait-il point là une figure de l’avenir? L’Église, en effet, devait avoir bien des faux frères,et maintenant encore le fils de l’Epoux persécute l’Epoux, et le persécutera jusqu’à la fin. «Qu’un ennemi m’ait outragé, je l’aurais supporté », dit-il ailleurs, « et si celui qui me hait s’élevait contre moi, je me déroberais à ses poursuites 5 ». Quel est l’ennemi? Quel est celui qui me hait? Celui-là même qui dit : Qui est le Christ? Le Christ est un homme qui n’a pu vivre quand il voulait vivre: il est mort malgré lui, disent-ils, mort convaincu, mort sur une croix, mort d’après une sentence. Voilà ce que disent les ennemis. Celui-là, dit le Christ, est un ennemi déclaré, il me hait, il me fait ouvertement la guerre: on peut facilement le, supporter ou l’éviter. Mais que faire avec Absalon? Que faire avec Judas?que faire avec de faux frères? que faire avec de mauvais fils, mais fils néanmoins, qui ne se soulèvent point contre nous pour blasphémer le Christ, mais qui adorent le Christ avec nous, et qui persécutent le Christ en nous? C’est d’eux que le même psaume nous dit ensuite qu’il eût été facile de tolérer un ennemi déclaré, ou de se dérober à ses embûches. C’est, en effet, se dérober au païen que d’entrer dans l’Eglise. Mais quand c’est dans l’Eglise que l’on trouve ce que l’on redoutait ailleurs, où chercher un refuge? Aussi le même Apôtre, qui gémit des
1. Gal. III, 16, 27,29. — 2. Gen. II, 24. — 3. Ephés. V, 32. — 4. Jean, I, 1, 3.— 5. Ps. LIV, 13.
212
périls qu’il trouve chez les faux frères, nous dit-il que ce sont « des combats au dehors, et des craintes à l’intérieur 1. Si l’homme qui « me haïssait se fût élevé contre moi, je me serais dérobé à ses poursuites; mais toi qui n’avais avec moi qu’une même âme». Il y a ici unité d’âme, comme unité dans le Christ. L’Eglise a donc à souffrir au dehors et à gémir
à l’intérieur; et toutefois, qu’elle croie à des ennemis au dehors et au dedans; ceux du
dehors plus faciles à éviter, ceux de l’intérieur plus difficiles à tolérer.
5. Que notre Sauveur donc, que le Christ avec nous, le Christ tout entier s’écrie : « Seigneur, exaucez ma prière, prêtez l’oreille à mes supplications 2 ». « Exaucez »
a le même sens que « prêtez l’oreille ». C’est une répétition qui a pour but de corroborer. « Exaucez-moi dans votre vérité, dans votre justice ». Ne passons pas légèrement sur cette expression : « dans votre justice ». Elle nous prêche la grâce de Dieu, afin que nul d’entre nous ne s’imagine que sa justice vient de lui-même. Car cette justice vient bien de Dieu, et si tu l’as, c’est qu’il te l’a donnée. Que dit, en effet, l’Apôtre de ceux qui ont voulu se glorifier de leur propre justice? « Je leur rendrai», dit-il, « ce témoignage qu’ils ont le zèle de Dieu ». Il parlait alors des Juifs. « Ils ont à la vérité le zèle de Dieu», nous dit-il; « mais non selon la science 3».
Qu’est-ce à dire: « non point selon la science? »Quelle science, ô saint Apôtre, nous donnez-vous comme utile? Est-ce la science qui enfle dès qu’elle est seule, qui n’édifie que quand elle est unie à la charité 4? Ce n’est point cette science, assurément, mais la science qui est la compagne de la charité, la maîtresse de l’humilité,Vois si telle est la science dont il est dit: «Ils ont à la vérité le zèle de Dieu,mais non selon la science » .Qu’il nous dise lui-même de quelle science il parle : «Ignorant la justice qui vient de Dieu», nous dit-il, « et voulant établir leur propre justice, ils n’ont pas été soumis à la justice de Dieu 5 ».
Quels sont donc les hommes qui veulent établir leur propre justice? Ceux qui s’attribuent à eux-mêmes le bien, et à Dieu le mal qu’ils font. C’est le comble de la perversité: ils ne seront droits qu’à la condition de se corriger. Il y a donc perversité à rejeter sur Dieu le mal que l’on
1. II Cor. VII, 5; Ps. LIV, 13, 14. — 2. Ps. CXLII, 1. — 3. Rom. X, 2. — 4. I Cor, VIII, 1. — 5. Rom. X, 3.
commet, à s’arroger le bien : il n’y a de droiture qu’à s’attribuer le mal, et à Dieu le bien que l’on fait. Car tu ne passerais pas d’une vie impie à la vie des justes, si tu n’étais devenu juste par celui qui justifie l’impie 1. Donc, dit le Prophète : « Exaucez-moi dans votre justice », et non dans la mienne: afin que «je sois trouvé en Dieu, non point avec ma propre justice qui vient de la loi, mais avec celle qui vient de la foi 2 ». Voilà ce que signifie: « Exaucez-moi dans votre justice». Quand en effet je me considère, je ne trouve de nioi que le péché.
6. « Et n’entrez point en jugement avec votre serviteur 3».
Quels hommes veulent entrer en jugement avec Dieu, sinon ceux qui ignorent sa justice, et veulent établir celle qui leur est propre? Que signifie : « Nous avons jeûné et vous ne l’avez point vu; nous nous sommes humiliés, et vous ne l’avez point su ?» C’est comme si ces interlocuteurs disaient : Nous avons accompli vos préceptes, pourquoi ne pas accomplir vos promesses envers nous? Et Dieu te répondra : Recevoir ce que j’ai promis, c’est un don de ma grâce, et faire ce qui mérite cette récompense est encore un don de cette même grâce. Enfin, voici ce que dit le Prophète à ces superbes : « Pourquoi vouloir entrer en jugement avec moi? Vous m’avez tous abandonné, dit le Seigneur 5». Pourquoi vouloir entrer en jugement avec moi et faire mention de vos actes de justice ? Comment approuver la justice dans un coeur où je condamne l’orgueil? C’est donc avec raison qus notre interlocuteur, qui est humble dans le corps du Christ, apprenant de ce chef auguste à être doux et humble de coeur 6’, s’écrie ici: « N’entrez point en jugement avec votre serviteur ». Ne disputons point, je ne veux aucun différend avec vous, ô mon Dieu, ni faire valoir ma justice, pour être, par vous, convaincu d’humilité. « N’entrez point eu jugement avec votre serviteur ». Pourquoi? Que craint-il? « C’est que nul homme vivant ne sera trouvé juste devant vous ». Nul homme vivant,est-il dit, nul homme vivant ici-bas, vivant dans la chair, vivant pour mourir, nul homme né des hommes, vivant pour les hommes, né d’Adam, ou plutôt Adam vivant; tout homme vivant de la sorte pourra sans doute paraître juste à ses propres yeux, mais
1. Rom. IV, 5. — 2. Philipp. III, 9. — 3. Ps. CXLII, 2. — 4. Isa. LVIII, 3. — 5. Jérém. II, 29. — 6. Matth. XI, 29.
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non à vos yeux. Comment à ses propres yeux? Ayant pour lui-même des complaisances, et dès lors il vous déplaira : « Car devant vous nul homme vivant ne paraîtra juste ».
N’entrez donc point en jugement avec moi, je vous en supplie, ô mon Dieu. Quelle que soit ma justice à mes propres yeux, vous tirez de vos trésors la règle infaillible, vous l’appliquez surmoi, et vous nue trouvez tortueux. «N’entrez point en jugement avec votre serviteur». Oui, « avec votre serviteur». Il est indigne de vous, ô Dieu, d’entrer en jugement avec celui qui vous sert, non plus qu’avec votre ami. Autrement vous ne diriez point: « Je vous le déclare, à vous qui êtes mes amis 1», si de vos serviteurs vous ne les aviez faits vos amis. Bien que vous me donniez le nom d’ami, je confesse que je ne suis qu’un serviteur. J’ai besoin de miséricorde, je reviens de mes égarements, implorant mon pardon, et indigne d’être appelé votre fils 2. « N’entrez donc pas en jugement avec votre serviteur ; car nul homme vivant ne sera juste à vos yeux. Ne louez personne avant sa mort 3 ». Nul homme donc absolument. Que dirons-nous de ces chefs du troupeau, de ces apôtres dont il est dit : « Offrez au Seigneur les fils des béliers 4». L’un d’eux, saint Paul, sait bien, nous dit-il, qu’il n’est point parfait : «Non pas que j’aie déjà reçu, ou que je sois parfait 5 ». En un mot, mes frères, ils ont appris à faire la même prière que nous, le divin Jurisconsulte leur a prescrit la même règle de supplications. « C’est ainsi que vous prierez 6 », leur dit-il, et après quelques articles qui précèdent il prescrivit ce que devaient dire ces béliers, ces chefs du troupeau, c’es principaux membres du Pasteur suprême, de celui qui rassemble toutes les brebis en un seul troupeau; ils apprirent à dire ; « Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent 7 ».
Ils ne dirent point: Nous vous rendons grâces parce que vous nous avez remis nos dettes, comme nous remettons, nous aussi, à ceux qui nous doivent; mais bien : remettez-nous comme nous remettons. Déjà, sans doute, les Apôtres priaient, les fidèles priaient; car cette prière est enseignée par le Sauveur principalement à ceux qui lui sont fidèles; si l’on entendait par ces dettes celles qui sont remises
1. Luc, XII, 4. — 2. Id. XV, 21.— 3. Eccli. XI, 30.— 4. Ps. XXVIII, 1. — 5. Philipp. III, 12. — 6. Matth. VI, 9. — 7. Id. 12.
au baptême, les catéchumènes principalement devraient dire: « Remettez-nous nos dettes». Que les Apôtres donc disent eux-mêmes : «Remettez-nous nos dettes, comme nous remettons à ceux qui nous doivent ». Et quand on leur dira: Pourquoi ce langage? quelles sont vos dettes? qu’ils répondent: « Nul homme vivant ne sera justifié en votre présence ».
7. « Car l’ennemi a persécuté mon âme, il a humilié ma vie sur la terre 1 ». Voyez-nous, Seigneur, voyez notre chef pour nous: « C’est que l’ennemi a persécuté mon âme». Le diable, en effet, a persécuté l’âme du Christ, Judas l’âme de son maître; et maintenant encore le même diable continue à persécuter le corps du Christ ; à Judas succède un autre Judas. Le corps du Christ ne manque pas d’ennemi, et dès lors il peut dire : « Voilà que l’ennemi a persécuté mon âme, il a humilié ma vie sur la terre ». Au lieu de cette parole : « Il a humilié ma vie sur la terre », nous lisons ailleurs : « Ils ont courbé mon âme 2 ». Quel est en effet le but que se propose à notre égard son persécuteur, sinon de nous détourner de toute espérance du ciel, et de nous inspirer le goût de la terre? C’est là ce qu’ils font eux-mêmes autant qu’il est en eux; mais Dieu nous préserve d’un tel malheur, nous à qui il est dit : « Si vous êtes ressuscités avec le Christ, ayez du goût pour les choses du ciel où le Christ est assis à la droite de Dieu; cherchez ce qui est du ciel, et non ce qui tient à la terre; car vous êtes morts 3». Nul homme vivant, en effet, ne sera justifié devant Dieu. Ces persécuteurs donc, soit à force ouverte, soit par de secrètes embûches, s’efforcent de nous amener à la vie terrestre. Soyons en garde contre eux, afin de pouvoir dire : « Toute notre conversation est dans le ciel 4. L’ennemi», dit le Prophète, «a humilié ma vie sur la terre ».
8. « Ils m’ont placé dans les ténèbres, comme les morts du siècle ». Ces paroles conviennent mieux à notre chef, et se comprennent mieux en lui. Il est mort en effet pour nous, mais il n’est pas un mort du siècle. Quels sont, en effet, les morts du siècle? et comment notre chef n’estil pas un mort du siècle? Ceux-là sont les morts du siècle, qui sont morts justement, qui ont reçu le châtiment
1. Ps. CXLII, 7. — 2. Id. LVI, 7.— 3. Coloss. III, 1-3. — 4. Philipp. III, 20.
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de l’iniquité, qui ont dû mourir à cause de la transmission du péché, selon cette parole « Voilà que je suis conçu dans l’iniquité, et ma mère m’a nourri avec le péché dans ses entrailles 1» ; tandis que le Christ est venu au sein d’une Vierge prendre une chair, mais non l’iniquité de la chair, prendre une chair pure et purifiante. Or, ceux qui le croyaient pécheur, le regardaient comme un mort du siècle. Mais celui qui a dit dans un autre psaume : « Je payais ce que je n’avais point ravi 2 » qui a dit encore dans l’Evangile : « Voici le Prince du monde », le préposé de la mort, l’instigateur de toute oeuvre mauvaise, qui en exige le châtiment ; « le voici, mais il ne trouvera rien en moi 3 ». Qu’est-ce à dire, qu’ « il ne trouvera rien en moi? » Aucune faute, rien qui mérite la mort. « Mais afin », dit-il, « que tous connaissent que je fais la volonté de mon Père, levez-vous, sortons d’ici 4 ». Mourir, nous dit-il , c’est accomplir la volonté de mon Père; mais je n’ai rien fait qui soit digne de mort. Je n’ai rien fait qui mérite la mort, seulement je veux mourir, afin de délivrer, par la mort d’un innocent, tous ceux qui ont mérité de mourir. « Ils m’ont placé dans les ténèbres », comme dans les enfers, comme dans le sépulcre , comme dans la passion même; ils ont traité comme les morts du siècle celui qui a dit : « Je suis devenu comme un homme sans secours, libre entre les morts 5». Qu’est-ce à dire libre? Pourquoi libre ? Parce que tout homme qui commet le péché est esclave du péché 6. Ensuite ii ne nous délivrerait point de nos chaînes, s’il n’était lui-même libre de toute entrave. Celui-là donc qui était libre a tué la mort, enchaîné les chaînes, captivé la captivité, et ils l’ont placé dans les ténèbres comme un mort du siècle.
9. « Et voilà qu’en moi l’esprit a été accablé d’ennui 7 ». Reportez-vous à cette autre parole: « Mon âme est triste jusqu’à la mort 8». Voyez que c’est bien la même plainte. Le passage du chef aux membres et des membres au chef n’est-il pas visible? « En moi l’esprit a été accablé d’ennui »; parole qui nous m’appelle : « Mon âme est triste jusqu’à la mort ». Mais nous étions là nous-mêmes.
1. Ps. L, 7. — 2. Id. LXVIII, 5. — 3. Jean, XIV, 30. — 4. Id. 31. — 5. Ps. LXXXVII, 5, 6. — 6. Jean, VIII, 34. — 7. Ps. CXLII, 4. — 8. Matth. XXVI, 38.
« Car il a transfiguré en lui notre corps misérable, en le rendant conforme à son corps glorieux 1» ; et notre vieil homme a été attaché avec lui à la croix 2. s Mon coeur s’est troublé au dedans de moi». «Au dedans de moi», dit le Prophète, et non dans les autres. Les autres, en effet, m’ont abandonné, et ceux qui s’étaient attachés à moi se sont retirés; en me voyant mourir, ils m’ont cru tout autre, cédant ainsi le pas à un voleur qui croyait en moi 3, quand eux-mêmes s’esquivaient.
10. Le Prophète passe ensuite aux membres: « Je me suis souvenu des jours d’autrefois ». A-t-il pu se souvenir des jours anciens, Celui pour qui tout jour a été fait? Mais c’est le corps qui parle ici, l’interlocuteur est tout homme justifié par la grâce et attaché au chef par les liens de la charité et d’une humble piété; c’est lui qui dit : «Je me suis souvenu des jours anciens, j’ai médité sur toutes vos oeuvres 4». Car toutes vos oeuvres sont parfaites, et rien n’eût été affermi, si vous ne l’eussiez affermi vous-même. Toutes vos créatures sont pour moi un grand spectacle : je cherche l’ouvrier dans son ouvrage, et le créateur dans la créature. Pourquoi cela? pourquoi cette recherche, sinon afin de comprendre que tout ce qu’il y a de bon en lui vient de Dieu, de peur que dans son ignorance de la justice de Dieu il ne pré. tendît établir la sienne, et ne fût plus dès lors soumis à la justice de Dieu 5? Dès lors cette parole du commencement lui est applicable : « Dans votre vérité et dans votre justice ». Ainsi donc, dès qu’il médite les oeuvres de Dieu, qu’il s’applique à les considérer, l’interlocuteur nous insinue la grâce de Dieu, nous en établit l’importance, et s’applaudit d’avoir trouvé cette grâce qui nous sauve gratuitement. Pourquoi te glorifier dans ta justice? Pourquoi t’élever, ô toi qui ignores la justice de Dieu? Il t’en a coûté, diras-tu, pour être sauvé; mais qu’as-tu donné pour être homme? Considère dès lors l’auteur de ta vie, de ta substance, de ta justice, l’auteur de ton salut. « Médite les oeuvres de ses mains », et tu comprendras que la justice qui est en toi est une oeuvre de la main de Dieu. Ecoute une leçon de l’Apôtre : « Cela ne vient point des oeuvres, de peur qu’on ne vienne à s’enorgueillir 6 ». Sommes-nous donc sans bonnes
1. Philipp. III, 21. — 2. Rom. VI, 6.— 3. Luc, XXIII, 40-42.— 4. Ps. CXLII, 5. — 5. Rom. X, 3. — 6. Ephés. II, 9.
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