Enarrationes in Psalmos (page 5)
d’autres temps, du moins que la nécessité d’exposer ce que nous traitons, nous donne la liberté de réprimer les désordres. « Plus que tous mes ennemis, je suis dans l’opprobre ». C’est de ceux-là que saint Pierre a dit: « Leur dernier état devient pire que le premier; il eût mieux valu pour eux qu’ils ne connussent point la voie de la justice, que de retourner en arrière, après l’avoir connue, et d’abandonner la loi sainte qui leur avait été donnée ». Mais dire « qu’il eût été meilleur pour eux de ne point connaître la voie de la justice », n’est-ce point juger que nos ennemis, placés hors de I’Eglise, sont dans une position meilleure que les chrétiens qui vivent dans le désordre, surchargeant ainsi et suffoquant l’Eglise? « Il eût mieux valu », dit cet apôtre, « ne pas connaître la voie de la justice, que de retourner en arrière après l’avoir connue, et d’abandonner la loi sainte qui leur a été donnée 1 ». Voyez ensuite quelle horrible comparaison il fait à leur sujet : « Il leur est arrivé ce que dit un proverbe bien vrai : Le chien est retourné à son vomissement 2 ».
Et puisque tant de chrétiens semblables encombrent nos églises, le petit nombre des bons qui s’y trouvent, ou plutôt l’Eglise par la voix de ce petit nombre, n’a-t-elle pas raison de s’écrier: « Plus que tous mes ennemis je suis un objet d’opprobre; c’est le comble pour mes voisins; c’est un effroi pour ceux qui me connaissent? » Je suis au comble de l’opprobre aux yeux de tues voisins, c’est-à-dire, ceux qui s’approchaient de moi pour embrasser la foi, ou ceux qui étaient le plus près de moi, ont cédé à la répulsion en voyant la vie désordonnée des mauvais et des faux chrétiens. Combien d’hommes, voyez-vous, mes frères, qui voudraient être chrétiens, et qui reculent devant les moeurs dépravées des mauvais chrétiens!
1. II Pierre, II, 20, 21. — 2. Id. 22.
Ce sont là nos voisins qui s’approchaient de nous, et qui ont reculé devant l’excès de nos opprobres.
7. « Ceux qui me connaissent en sont dans l’effroi ». Pourquoi tant craindre? « Ceux qui me connaissent», dit le psalmiste, « sont dans l’effroi ». Qu’y a-t-il de si effrayant pour un homme, de voir dans le désordre une si grande foule, de trouver dans la dépravation ceux dont il avait les meilleures espérances? Il craint alors que tous ceux qu’il a crus bons ne leur soient semblables, et presque toute âme honnête alors devient suspecte. Quel homme! dit-on. Comment descend-il si bas? Comment le surprend-on dans ces infamies, dans ces actes hideux, dans ces actions détestables? Tous les chrétiens, pensez-vous, ne lui ressemblent-ils point? Tel est le sens de cette parole : « Ceux qui me connaissent sont dans l’effroi», ceux mêmes qui nous connaissent le plus, sont dans la défiance envers nous. Et si tu n’es soutenu par ta propre conscience, supposé que tu en aies une, tu croiras que nul autre ne te ressemble. Toutefois un homme se soutient par la conscience qu’il a de lui-même, et dans sa vie régulière, il se dit : O toi, qui trembles que tous les autres ne soient mauvais, l’es-tu donc toi-même? Non, répond la conscience. Mais, si tu ne l’es pas, es-tu le seul pour en être à ce point? Prends garde que l’orgueil chez toi ne dépasse leur dépravation. Loin de toi de te croire seul. Eue aussi, accablé d’ennui en voyant la foule innombrable des impies, s’écriait : « Ils ont égorgé vos prophètes, et détruit vos autels; voilà que je suis seul, et ils me cherchent pour me faire mourir ». Mais que lui répondit le Seigneur? « Je me suis réservé sept mille hommes, qui n’ont pas fléchi les genoux devant Baal 1 ».
Donc, mes frères, le remède à tous ces scandales, est que vous ne pensiez jamais mal de vos frères. Soyez humblement ce que vous voulez qu’ils soient, et- vous ne penserez point qu’ils puissent être ce que vous-mêmes n’êtes point. Et néanmoins ceux qui nous connaissent, ceux mêmes qui nous ont mis à l’épreuve, doivent rester dans la crainte.
8. « Ceux qui me voyaient fuyaient loin de moi 2 ». Ceux qui ne m’ont point connu, sont dignes de pardon, même en s’éloignant de moi; mais ceux-là mêmes qui m’ont vu
1. III Rois, XIX, 10; Rom. XI, 3. — 2. Ps. XXX, 12.
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s’éloignent de moi. Si donc ceux qui m’avaient vu, prenaient la fuite au dehors, et loin de moi (quoique, à proprement parler, ils ne fuyaient pas au dehors, puisque jamais ils n’étaient entrés à l’intérieur, car s ils fussent entres a l’intérieur, ils m’eussent connu; c’est-à-dire ils eussent connu le corps du Christ, les membres du Christ, l’unité du Christ); si, dis-je, ils s’enfuient au dehors, voilà ce qu’il ya de plus déplorable, d’insupportable même, que cette foule qui m’a vu s’enfuie loin de moi; c’est-à-dire qu’après avoir connu ce qu’est l’Eglise, ils s’en aillent dehors former contre cette Eglise des schismes et des hérésies. Aujourd’hui, par exemple, tu vois un homme, qui est né chez les Donatistes, il ne sait où est l’Eglise; il demeure dans la religion où il est né, tu ne pourras lui arracher cette foi qu’il a sucée avec le lait de sa nourrice. Mais donnez-moi un homme, oui un homme qui feuillette l’Ecriture, qui la lit, qui la prêche. Est-il possible qu’il n’y trouve point ces paroles «Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage, et ton domaine s’étendra jusqu’aux confins de la terre «? »
N’y verra-t-il point: « Tous les confins de la terre seront ébranlés et se tourneront vers le Seigneur, et tous les peuples de l’univers se prosterneront devant lui 2 ? ». Si donc tu trouves ici l’unité de l’univers entier, pourquoi chercher au dehors, afin de t’aveugler toi-même, et de jeter les autres dans ton aveuglement? «Ceux qui me voyaient », c’est-à-dire ceux qui connaissaient ce qu’est l’Eglise, qui l’envisageaient dans les Ecritures, « ont pris la fuite au dehors et loin de moi ». Pensez-vous, mes frères, que tous les hérésiarques, dans les différentes parties du monde, n’aient point vu dans les divines Ecritures, que l’Eglise n’est annoncée que comme la société qui doit embrasser l’univers entier? Je vous le dis en vérité, mes frères : assurément nous sommes tous chrétiens, ou du moins tous nous portons le nom de chrétiens, tous nous sommes marqués au sceau du Christ; les Prophètes ont parlé du Christ plus obscurément que de l’Eglise; et si je ne me trompe, c’est que l’Esprit de Dieu leur montrait dans l’avenir, que les hommes formeraient des sectes à l’encontre de l’Eglise, soulèveraient contre elle de fortes discussions, et accepteraient plus facilement le Christ. C’est pour
1. Ps. II, 8. — 2. Id. XXI, 28.
quoi le point qui devait être le plus contesté, a été annoncé, précisé avec plus de clarté, plus d’évidence, afin que cette évidence devînt un témoignage contre ceux qui ont lu ces prophéties, et néanmoins sont sortis de l’Eglise.
9. Je n’en veux citer qu’un seul exemple. Abraham, qui est notre père, non parce que nous sommes sortis de lui, mais parce que nous imitons sa foi, était juste et agréable à Dieu ; sa foi lui obtint dans sa vieillesse un fils nommé Isaac, et que Dieu lui avait promis de Sara son épouse 1. Dieu lui commanda de lui immoler ce même fils; et alors sans hésiter, sans délibérer, sans mettre en question l’ordre du Seigneur, sans regarder comme mauvais l’ordre qu’a pu intimer Celui qui est la bonté même, Abraham conduisit son fils pour le sacrifier, lui mit le bois sur les épaules, et étant arrivé à l’endroit marqué, il leva la main pour le frapper: à la voix du Seigneur, il abaissa cette main levée par son ordre 2. Pour obéir, il allait frapper, et pour obéir il s’abstint ; toujours il obéit, jamais il n’est timide. Toutefois, afin que le sacrifice fût achevé, et qu’on ne s’éloignât point sans effusion de sang, il se trouva là un bélier dont les cornes étaient embarrassées dans un buisson; Abraham l’immola et le sacrifice fut achevé. Examinez cette histoire : c’est une figure symbolique de Jésus-Christ. Mais enfin, faisons jaillir la lumière par la discussion, soulevons les voiles afin de voir ce qu’ils cachent. Isaac, ce fils unique et bien-aimé, figurait le Fils de Dieu ; il porte le bois comme le Christ porta sa croix 3; enfin ce bélier désignait encore Jésus-Christ.
Qu’est-ce en effet qu’être attaché par les cornes, sinon être attaché au bois de la croix ? C’était là une figuré de Jésus-Christ. Mais il fallait aussitôt prédire l’Eglise, et après avoir annoncé la tête, annoncer le corps;
l’Esprit-Saint, l’Esprit de Dieu veut à l’instant prédire l’Eglise à Abraham, et rejette les figures. C’était en figure qu’il annonçait le Christ et c’est ouvertement qu’il prédit l’Eglise ; voici ce qu’il dit à Abraham : « Parce que tu as obéi à ma voix, et que tu n’as pas épargné ton fils unique à cause de moi, je te bénirai, je multiplierai ta descendance comme les étoiles du ciel, et comme le sable des mers, et toutes les nations de la
1. Gen. XXI, 2. — 2. Id. XX, 3. — 3. Jean, XIX, 17.
terre seront bénies en celui qui sortira de toi 1» . Presque partout le Christ est prédit par les prophètes, sous les voiles du symbole, tandis que l’Eglise l’est directement : afin que ceux-là puissent la voir qui doivent se déclarer contre elle, et que s’accomplisse cri eux cette iniquité prédite par le psalmiste « Ceux qui me voyaient s’enfuyaient au dehors et loin de moi ». Ils sont sortis du milieu de nous, dit saint Jean, à propos de ces apostats, mais ils n’étaient pas de nous 2.
10. « J’ai été mis en oubli, comme un mort effacé du cœur 3 ». On m’oublie, je suis tombé dans l’oubli, ceux qui m’ont vu m’ont oublié, comme si j’étais mort dans leur coeur. Je suis oublié comme le mort effacé du coeur ; je suis tomme un vase inutile4 ». Pourquoi est-il comme le vase inutile? Il se fatiguait, et ne servait à personne : il s’est alors considéré comme un vase, et comme il ne servait à personne, il s’appelle un vase inutile.
11. « J’ai entendu le blâme de ceux qui m’environnaient 5 ». Ils sont nombreux ceux qui demeurent autour de moi pour m’assaillir de leurs blâmes. Quelles imprécations ne font-ils point contre les mauvais chrétiens, imprécations qui retombent sur les chrétiens en général : « Celui qui jette sur nous le reproche ou le blâme, s’en vient-il dire : Voyez ce que font ceux des chrétiens qui sont mauvais? Non, mais bien sans aucune distinction : Voilà ce que font les chrétiens. Tel est cependant le langage de ceux qui m’environnent, c’est-à-dire qui tournent autour de moi sans entrer. Pourquoi tourner ainsi et n’entrer point? C’est qu’ils aiment le cercle du temps. Ils n’entrent pas dans la vérité parce qu’ils n’aiment pas l’éternité; attachés qu’ils sont aux choses temporelles, et comme liés à la roue ; c’est d’eux que le Prophète a dit ailleurs: «Faites-leur des princes mobiles comme la roue 6 » ; et encore: « Les impies tournent comme dans un cercle7 ». Dans leurs complots contre moi, « ils délibéraient des moyens de me ravir mon âme ». Que signifie : « Ils délibéraient sur les moyens de me ravir mon âme? » C’est-à-dire sur les moyens de m’amener à leur dépravation. Pour ceux qui maudissent l’Eglise, sans entrer dans son giron, c’est peu de n’y entrer
1. Gen. XXI, 16 -18. — 2. I Jean, II, 19. — 3. Ps. XXX, 13. — 4. Ibid.— 5. Id. 14 — 6. Id. LXXXII, 14. — 7. Id. XI, 9.
point, ils veulent encore nous en faire sortir au moyen de leurs calomnies. Mais s’ils te font sortir de l’Eglise, ils se sont emparés de ton âme, ils ont surpris ton assentiment; alors tu es autour de l’Eglise, et non plus en elle.
12. Pour moi, au milieu de tant d’opprobres, de tant de scandales, de tant de maux et de tant de piéges, ne trouvant au dehors que l’injustice, au dedans que désordres, cherchant de toutes parts des. hommes que je pusse imiter, sans néanmoins en trouver, qu’ai-je fait? à quel parti me suis-je arrêté? « J’ai mis en vous mon espoir, ô mon Dieu 1 ». Rien de plus avantageux, ni de plus sûr. Tu voulais prendre je ne sais qui pour modèle, et tu ne l’as point trouvé bon; ne pense plus à l’imiter. Tu en as cherché un second, et je ne sais quoi te déplaît en lui ; tu en cherches lin troisième qui ne te plaît pas davantage ; faut-il que tu périsses, parce que ni l’un ni l’autre ne te plaisent? Cesse d’espérer dans un homme, car « maudit celui qui a mis dans un homme son espoir 2 ». Vouloir t’appuyer sur un homme, l’imiter, en dépendre, c’est ne vouloir que du lait pour nourriture ; c’est ressembler à des enfants qui veulent toujours la mamelle, alors même qu’il n’est plus convenable. Prendre du lait, vouloir que la nourriture ne nous arrive que par le canal de la chair, c’est là vouloir vivre par un homme. Sois donc en état de manger à table, de prendre cette nourriture qu’il prend, ou que peut-être il
n’a jamais prise. Il est peut-être utile pour toi de n’avoir trouvé qu’un mauvais homme dans celui que tu croyais homme de bien, de n’avoir sucé dans cette mamelle que tu cherchais comme celle de ta mère, qu’une amertume qui t’en a repoussé, afin que cette déception te fît chercher une plus solide nourriture. C’est ce que font tous les jours les nourrices pour les enfants difficiles à sevrer ; elles mettent sur leurs mamelles quelque chose d’amer, afin que ces enfants, repoussés par le dégoût, quittent la mamelle et recherchent la table. Disons donc : « C’est « en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espoir; « j’ai dit : Vous êtes mon Dieu u. C’est vous, qui êtes mon Dieu ; arrière Donat! arrière Cécilien, ni l’un ni l’autre n’est mon Dieu, Ce n’est pas au nom d’un homme que je vis,
1. Ps. XXX, 14. — 2. Jérém. XVII, 5.
c’est au nom de Jésus-Christ que je m’attache. Ecoute ce que dit saint Paul: « Est-ce que c’est Paul qui a été crucifié pour vous, ou bien est-ce au nom de Paul que vous êtes baptisés 1 ? » Je périrais si j’étais du parti de Paul, comment ne pas périr si je suis du parti de Donat ! Arrière donc les noms des hommes, les crimes des hommes, les rêveries des hommes ! « C’est en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espoir; j’ai dit : C’est vous qui êtes mon Dieu. Ce n’est point un homme, quel qu’il soit; c’est vous qui êtes mon Dieu. L’un avance, l’autre meurt; pour Dieu, il n’y a ni mort ni progrès; il n’y a nul progrès puisqu’il est parfait, comme nulle mort puisqu’il est éternel. « J’ai dit au Seigneur : C’est vous qui êtes mon Dieu ».
13. « Mon sort est entre vos mains 2 ». Non pas entre les mains des hommes, mais entre vos mains. Quel est mon sort? Pourquoi l’appeler sort? Le nom de sort ne doit point vous faire croire à des sortilèges. Le sort n’a rien de mauvais, mais dans le doute il indique aux hommes la volonté de Dieu. Les Apôtres eux-mêmes jetèrent le sort pour choisir un successeur à ce Judas qui périt après avoir trahi le Sauveur, ainsi qu’il était écrit de lui : « Il s’en est allé à sa place » : le suffrage des hommes en avait choisi deux, et l’un de ces deux fut choisi par le jugement de Dieu. Car il fut consulté pour savoir lequel des deux il voulait pour apôtre, et le sort tomba sur Matthias 3 ». Qu’est-ce donc: « Mon sort est entre vos mains? »
Autant que j’en puis juger, il appelle sort, la grâce par laquelle nous sommes sauvés. Pourquoi donner le nom de sort à la grâce de Dieu? Parce que, dans le sort, il n’y a point de choix, mais la volonté de Dieu. Dire en effet: Celui-ci a fait le pacte, cet autre non, c’est considérer les mérites; et quand on pèse lus mérites, il y a un choix, et non plus un sort: et lorsque Dieu ne trouve en nous aucun mérite, il nous, sauve par le sort de sa volonté, c’est-à-dire parce qu’il le veut, et son parce que nous en étions dignes, voilà le sort. C’est avec raison que la tunique du Sauveur, tissue de haut en bas 4, symbole de la charité éternelle, et que les bourreaux ne pouvaient partager, fut tirée au sort; ceux qui l’eurent ainsi sont l’image de ceux qui partagent le sort des saints. « C’est
1. Cor. I, 13.— 2. Ps. XXX, 16.— 3. Act. I, 26.— 4. Jean, XIX, 23.
la grâce qui nous sauve au moyen de la foi, et cela ne vient point de vous (c’est bien là le sort), cela ne vient point de vous, mais c’est un don de Dieu. Ce n’est point là le bénéfice de vos oeuvres » (comme si vous aviez fait des oeuvres capables de vous en rendre dignes), « ce n’est point le bénéfice de vos oeuvres, afin que nul ne s’en glorifie. Nous sommes son ouvrage, créés en Jésus-Christ dans les bonnes œuvres 1 ». Le sort, en ce sens, est comme une secrète volonté de Dieu. C’est donc un sort à l’égard des hommes, un sort qui émane de la secrète volonté de Dieu, en qui n’habite pas l’injustice 2. Car il ne fait point acception des personnes, mais sa justice cachée est un sort pour vous.
14. Redoublez donc d’attention, mes frères, et voyez comment. l’apôtre saint Pierre vient confirmer cette doctrine. Quand Simon le Magicien, baptisé par Philippe, s’attachait àlui sur la foi des miracles opérés en sa présence 3, les Apôtres vinrent à Samarie, où le magicien lui-même avait embrassé la foi et reçu le baptême. Ils imposèrent les mains sur les fidèles nouvellement baptisés, qui reçurent le Saint-Esprit et se mirent à parler diverses langues. Simon fut saisi d’admiration et d’étonnement à la vue de ce miracle qui faisait descendre le Saint-Esprit sur des hommes auxquels d’autres hommes imposaient les mains : il désira, non point cette grâce, mais cette puissance, non ce qui le saurait délivrer, muais ce qui devait satisfaire sa vanité. Absorbé par ce désir, et le coeur plein d’orgueil, d’une impiété diabolique, d’un amour de grandeur qui méritait d’être abattu, il dit aux Apôtres : « Combien faut-il vous donner d’argent pour que le Saint-Esprit descende sur les hommes à qui j’imposerai les mains? » Cet homme qui ne cherchait que les choses temporelles, qui se tenait seulement autour de l’Eglise, pensait pouvoir à prix d’argent acheter le don de Dieu. Il crut qu’avec de l’argent il se rendrait maître de l’Esprit-Saint, et que les Apôtres seraient cupides, comme il était lui-même orgueilleux et impie. Mais Pierre lui dit: « Que ton argent périsse avec toi, qui as cru que le don de Dieu se peut acquérir à prix d’argent. Tu n’as ni part ni sort dans cette foi »; c’est-à-dire, tu n’appartiens pas à cette grâce que nous avons
1. Eph. II, 8-10. — 2. Rom. IX, 14.— 3. Act. VIII, 13 et seqq. — 4. Ibid.
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reçue gratuitement, puisque tu as pensé pouvoir avec de l’argent acheter un don qui est gratuit. Et parce qu’il est gratuit, il prend le nom de sort : « Tu n’as ni part ni sort dans cette croyance ». Je me suis étendu quelque peu, afin que cette expression : « Mon sort est entre vos mains », ne vous inspirât aucune terreur. Quel est ce sort? L’héritage de l’Eglise. Quelles en sont les bornes ? Les bornes du monde. «Je te donnerai les nations en héritage, et ta possession s’étendra jusqu’aux confins de la terre ( Ps. II, 8 ) ». Que l’homme ne vienne donc point m’en promettre je ne sais quelle partie. « Mon sort, ô mon Dieu, est entre vos mains ». Que cela vous suffise aujourd’hui, mes frères; demain, au nom et avec le secours de Dieu, nous vous expliquerons le reste du psaume.
DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.
TROISIÈME SERMON. — ESPOIR DU JUSTE.
Nos ennemis à combattre sont le démon et les chrétiens indignes. Repoussons l’un, séparons-nous des autres. Comment sou devons invoquer Dieu. Confusion des pécheurs. Nécessité de confesser hautement Jésus-Christ. Bonheur que Dieu fait goûter à ceux qui espèrent en lui.
1. Il nous reste un peu plus du tiers de ce psaume sur lequel nous avons déjà parlé deux fois, et je vois néanmoins qu’il faut en finir aujourd’hui. C’est pourquoi je prie de me pardonner, si je ne m’arrête point aux endroits qui sont clairs, afin de nous occuper de ceux qui ont besoin d’explication. Dans beaucoup de passages, le sens se présente naturellement à l’esprit, d’autres ont besoin d’être quelque peu éclaircis, d’autres enfin, quoique peu nombreux, exigent beaucoup d’attention pour être compris. Afin donc de mesurer le temps à vos forces et aux nôtres, voyez et reconnaissez avec nous ces passages qui sont clairs, louez-y Dieu: priez si le psaume est une prière, gémissez quand il gémit, tressaillez s’il est dans l’allégresse, espérez s’il espère, et craignez s’il exprime la crainte. Tout ce qui est écrit ici doit nous servir de miroir.
2. « Délivrez-moi des mains de mes ennemis, et de ceux qui me persécutent (Ps. XXX, 16 ) ». Faisons nous-mêmes cette prière, et que chacun de nous la fasse à propos de ses ennemis. Il est bon, et nous devons demander à Dieu qu’il nous délivre des mains de ceux qui nous haïssent. Mais faisons bien la part des ennemis. Il faut prier pour les uns, et prier contre les autres. Nous ne devons avoir aucune haine contre ceux qui nous haïssent, quels qu’ils soient ; si tu hais celui qui te fait souffrir, au lieu d’un méchant, il y en a deux. Aimons donc celui-là même qui nous persécute, afin qu’il demeure seul dans sa malice, Les ennemis contre lesquels il nous faut prier, sont le diable et ses anges, qui nous envient le royaume des cieux, qui ne peuvent souffrir que nous occupions ces places d’où ils sont bannis ; demandons que notre âme soit délivrée de leurs mains. Car les hommes deviennent souvent leurs instruments jusque dans la haine qu’ils ont pour eux. Aussi saint Paul, nous avertissant des précautions que nous devons prendre contre ces ennemis, dit ami chrétiens persécutés, et qui devaient endurer, tantôt les soulèvements, tantôt les fourberies, tantôt la haine des hommes: « Vous n’avez pas à combattre contre la chair et le sang, c’est-à-dire contre les hommes, mais contre les principautés , contre les puissances, contre les princes de ce monde (Eph. VI, 12 ) ». De quel monde ? Est-ce du ciel et de la terre? A Dieu (272) ne plaise ! Il n’y a d’autre prince de ce monde que celui qui l’a créé. De quel monde veut donc parler l’Apôtre ? De ceux qui aiment inonde. Aussi a-t-il ajouté comme explication : « Ce que j’appelle monde, ce sont ses ténèbres ».
Quelles sont ces ténèbres, sinon les impies et les infidèles?
Et en effet, quand ils ont quitté leur état d’infidélité et d’impiété pour devenir pieux et fidèles, l’Apôtre leur parle ainsi : « Vous n’étiez autrefois que ténèbres, vous êtes maintenant lumière dans le Seigneur: et vous avez à combattre » leur dit-il, «contre les esprits de malice répandus dans les airs, contre le diable et ses anges ». Vous ne voyez pas vos ennemis et vous les surmontez, « Arrachez-moi, Seigneur, aux mains de mes ennemis et de mes persécuteurs ».
3. « Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face, et sauvez-moi dans votre miséricorde 2 ». Nous avons dit hier 3, si toutefois ceux qui ont entendu le discours d’hier s’en souviennent, que les principaux persécuteurs de l’Eglise sont les chrétiens qui refusent de vivre selon la foi. Ils sont l’opprobre de l’Eglise et lui font subir la violence de leur haine : qu’on les reprenne, qu’on les empêche de vivre dans le désordre, qu’on leur donne le moindre avertissement, aussitôt ils trament nue vengeance dans leurs coeurs et cherchent l’occasion d’éclater. C’est au milieu de ces chrétiens que gémit le Prophète, ou plutôt nous gémissons nous-mêmes: car ils sont nombreux, et c’est à peine si, dans cette grande foule, on peut discerner quelques fidèles, amine dans l’aire on voit peu de ce bon prain que le van doit séparer de la paille, afin qu’il remplisse les greniers du Seigneur 4. C’est donc au milieu d’eux qu’il dit en gémissant: « Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face ». On regarde volontiers somme un opprobre que tous les chrétiens, et ceux qui vivent saintement, et ceux qui vivent dans le désordre, portent le même nom, soient tous marqués d’un même sceau, s’approchent tous d’un même autel, soient tous purifiés dans un même baptême, redisent tous la même oraison dominicale et assistent tous à la célébration des mêmes mystères. Quand pourra-t-on connaître ceux qui gémissent et ceux pour qui l’on gémit, si Dieu ne projette
1. Eph. V, 8, VI, 12. — 2. Ps. XXX, 17. — 3. Sermon précédent n. 2 et suiv. — 4. Matt. III, 12
sur son vrai serviteur le reflet de sa face? Mais que signifie: «Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face? » Faites voir que je vous appartiens; et que le chrétien impie ne puisse dire qu’il vous appartient, car alors le psalmiste aurait dit en vain : « Jugez-moi, Seigneur, et séparez ma cause de celle d’un peuple impie 1 ». Ces mots : « Séparez ma cause », ont le même sens que: « Projetez sur votre serviteur la lumière de votre face ». Et néanmoins, pour effacer tout orgueil , ou toute volonté de faire valoir sa propre justice, il ajoute ces paroles: « Sauvez-moi dans votre miséricorde » ; c’est-à-dire, non point à cause de ma justice non plus
que de mes mérites, mais « par votre miséricorde»; non que j’en sois digne, mais parce que vous êtes miséricordieux. Ne me traitez point avec la sévérité d’un juge, mais avec
votre bonté inépuisable pour le pardon. « Sauvez-moi dans votre miséricorde ».
4. « Seigneur, je ne serai pas confondu, parce que je vous ai invoqué 2 ». Le Prophète nous donne la grande raison pour laquelle il ne sera point confondu, « c’est qu’il vous a invoqué, ô mon Dieu ». Voulez-vous frustrer dans son espoir celui qui vous implore? Voulez-vous que l’on dise : « Où est «donc ce Dieu, l’objet de son espoir?» Mais quel est l’homme, fût-il impie, qui n’invoque pas le Seigneur? Si donc le Prophète ne pouvait dire d’une manière plus spéciale, et qui n’a rien de commun avec les autres: « Je vous ai invoqué », il n’oserait aucunement exiger de son invocation une telle récompense. Car il entendrait dans sa pensée cette réponse que lui ferait le Seigneur en quelque manière: Pourquoi me demander de n’être point confondu? Pour quelle raison? Parce que tu m’as invoqué? Mais chaque jour les hommes ne me prient-ils point, afin de venir à bout des adultères mêmes qu’ils méditent? Dans leurs invocations, n’osent-ils pas appeler la mort sur ceux dont ils convoitent l’héritage? Chaque jour encore, ne m’invoquent-ils pas pour mener à bonne fin la fraude qu’ils méditent? Pourquoi donc baser la grande récompense que tu exiges sur cette parole : « Que je ne sois pas confondu, puisque je vous ai invoqué?» Ils invoquent à la vérité, répond le Prophète, mais ce n’est pas nous qu’ils invoquent. Tu invoques le Seigneur
1. Ps. XLII, 1. — 2. Id. XXX, 18.
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quand tu l’appelles en toi-même; car l’invoquer, c’est le supplier de venir en toi, et en quelque sorte dans la maison de ton coeur. Mais inviter un tel père de famille, tu n’oserais le faire, situ ne savais lui préparer une habitation convenable. Que le Seigneur en effet te réponde et te dise : Sur ton appel, me voici, où entrer? Puis-je subir toutes les ordures de ta conscience? Si tu invitais le moindre de mes serviteurs à entrer dans ta maison, n’aurais-tu pas soin d’y mettre d’abord la propreté? Voilà que tu m’appelles dans ton coeur, et ce coeur est plein de rapines. Ce lieu où tu appelles un Dieu est plein de blasphèmes, plein d’adultères, plein de rapines, plein de fraudes, plein de convoitises honteuses, et c’est là que tu me fais entrer! Comment le Prophète a-t-il parlé de ces hommes dans un autre psaume? Ils n’ont point invoqué le Seigneur (Ps. XIII, 5 ; LII, 6 ), dit-il; sans aucun doute, ils l’avaient invoqué, et néanmoins ils ne l’ont pas invoqué. Je réponds en quelques mots à la question qui vient d’être soulevée:
pourquoi un homme exige-t-il une si grande récompense, quand il ne peut alléguer uniquement que le mérite « d’avoir invoqué Dieu », et quand nous voyons tant de méchants l’invoquer aussi, telle est la question qu’il est bon de résoudre. Je dis donc un seul mot à l’avare : Tu invoques le Seigneur? Pourquoi l’invoquer? Pour qu’il m’enrichisse, répond-il. C’est donc le gain que tu invoques et non le Seigneur. Ces richesses tant convoitées ne se peuvent acquérir ni par ton serviteur, ni par l’intermédiaire de ton fermier, ni de ton client, ni de ton ami, ni de tes domestiques, et alors tu as recours au Seigneur, tu fais du Seigneur l’entremetteur de tes profits. C’est trop avilir Dieu. Veux-tu invoquer le Seigneur? Invoque-le gratuitement. Est-ce donc peu pour ton avarice que le Seigneur vienne en toi? Et s’il y vient sans or ni argent, tu ne voudras point de lui? Dans toutes ces créatures de Dieu, qu’est-ce qui pourra te suffire, si lui-même ne te suffit point? C’est donc avec raison que le Prophète a dit: « Que je ne sois pas confondu, puisque je vous ai invoqué ». Invoquez le Seigneur, ô mes frères, si vous ne voulez être confondus. Celui qui tient ce langage redoute une certaine contusion, dont il a parlé au premier verset: « J’ai mis en vous mon espoir, ô mon Dieu, je ne serai point confondu pour l’éternité». Et pour nous bien préciser la confusion qu’il redoute, qu’a-t-il ajouté, après avoir dit: « Que je ne sois point confondu, parce que je vous ai invoqué? Honte aux impies », dit-il, « et qu’ils soient conduits dans les enfers », qu’ils tombent dans cette confusion qui sera éternelle.
5. « Silence aux lèvres menteuses, qui profèrent l’outrage contre le juste avec orgueil et dédain (Ps. XXX, 19 ) ». Ce juste, c’est le Christ. De combien de lèvres débordent contre lui l’outrage avec le dédain de l’orgueil? D’où viennent cet orgueil et ce dédain? C’est qu’en venant dans son humilité, il a paru méprisable ana orgueilleux. Comment voulez-vous que des hommes qui raffolent des honneurs ne méprisent point celui qui s’est soumis à tant d’outrages? Comment ne serait-il pas méprisé par ceux qui font si grand cas de la vie, celui qui a voulu mourir? Comment n’auraient-ils pas du mépris pour un crucifié, ceux qui regardent comme un opprobre la mort de la croix? Comment des riches n’auraient-ils pas du mépris pour ce créateur du monde, qui mène ici-bas une vie pauvre? Tout ce quels hommes recherchent passionnément, Jésus-Christ s’en est abstenu, non par impuissance de le posséder, mais afin que son abstention nous en inspirât le mépris :
et c’est pour cet qu’il encourt le mépris de tous ceux qui en raffolent. Tout fidèle qui voudra marcher dans les voies du Christ, et imiter ce qu’on lui enseigne de l’humilité de son divin Maître, sert méprisé dans le Christ, parce qu’il est membre du Christ.
Il y a donc mépris pour la tête et pour les membres, et par conséquent pour Jésus-Christ tout entier, parce qu’il y a justice et dans le chef et dans les membres. H tant que Jésus-Christ tout entier soit méprisé par les impies et par les superbes, afin que nus paroles soient accomplies à leur sujet: «Silence aux lèvres menteuses, qui, avec le mépris et le dédain, versent l’iniquité sur le juste ». Quand seront-elles réduites an silence? Ici-bas? Jamais. Chaque jour elles profèrent des cris contre les chrétiens, principalement contre les humbles; chaque jour elles aboient l’outrage et le blasphème : ces langues impies attisent ainsi les douleurs de la soif qui doit les consumer dans l’enfer, où elles désireront la moindre goutte d’eau (274) sans l’obtenir
1. Ce n’est donc pas maintenant que doivent se taire les lèvres des impies. Mais quand ? Quand leurs iniquités s’élèveront contre eux pour les confondre, ainsi qu’il est écrit dans la Sagesse : « Alors les justes se tiendront avec une grande fermeté contre ceux qui les ont tourmentés. Ceux-ci diront n à leur tour: Voilà donc ceux que nous avons couverts d’insultes et d’outrages. Les voilà comptés parmi les enfants de Dieu, et leur partage est avec les saints ! Insensés que nous étions, nous regardions leur vie comme une folie 2». Alors seront réduites au silence les lèvres de ceux qui, avec le mépris de l’orgueil, profèrent l’outrage contre le juste. Aujourd’hui ils vous disent : Où est votre Dieu? Qu’est-ce que vous adorez? Que voyez-vous? Vous croyez et votas souffrez; votre peine, voilà ce qui est certain; mais votre espérance est incertaine. Mais elles se tairont, ces lèvres menteuses, quand nous aurons recueilli ce bien qui est certain, et que nous espérons.
6. Considère alors ce qu’ajoute le Prophète, après avoir imposé silence aux lèvres menteuses qui profèrent avec mépris et dédain l’outrage contre le juste. Celui qui gémit de la sorte a considéré lui-même et ers esprit, de l’oeil intérieur il a vu les biens de Dieu, il a vu ces biens qui ne se voient que dans le secret, et que l’impie ne saurait voir. Il a vu dès lors ces impies distiller l’outrage contre le juste avec un orgueilleux dédain, parce. qu’ils n’ont des yeux que pour les biens du monde, et nullement pour les biens à venir qu’ils ne savent pas même se figurer en pensée, Mais pour faire apprécier aux hommes les biens à venir, tandis qu’il nous ordonne le tolérer seulement et non d’aimer ceux de cette vie, le voilà qui s’écrie : « Combien est grande, ô mon Dieu, votre douceur 3! » Que l’impie me demande ici : Où est donc ce trésor de douceur? Je lui répondrai : Comment pourrais-je montrer ce trésor de douceur, quand la fièvre de l’iniquité t’a fait perdre le goût? Si tu ne connaissais le miel, tu n’en vanterais pas la douceur avant de l’avoir goûté. En, ton coeur n’a plus de palais pour goûter ces sortes de biens; que faire alors? Comment te les montrer? Je ne vois personne à qui je puisse dire : « Goûtez et voyez combien le Seigneur est doux 4 . Combien est grand, ô mon
1. Luc, XVI,24.— 2.Sag. V, 1—5.— 3. Ps. XXX, 20.— 4. Id. XXXIII, 9.
Dieu, le trésor de douceur que vous avez «caché pour ceux qui vous craignent 1 ! » Qu’est-ce à dire « caché? » Que vous leur réservez et non que vous refusez, de sorte qu’eux seuls peuvent y arriver; car c’est un bien qui ne peut être commun aux bons et aux méchants; et ces premiers y arrivent par la crainte. Tant qu’ils ont la crainte, ils n’y sont point arrivés encore; mais ils espèrent y arriver, et ils commencent par la crainte. Rien n’est plus doux qu’une sagesse impérissable; mais le commencement de toute sagesse est la crainte du Seigneur 2. Et cette sagesse, « vous la réservez à ceux qui vous craignent. »
7. « Vous l’avez fait sentir à ceux qui espèrent en vous, en présence des fils des hommes 3 ». Non point :
vous l’avez fait sentir en présence des fils des hommes, mais bien « à ceux qui espèrent en vous en présence des fils des hommes »; c’est-à-dire, vous avez fait goûter votre douceur à ceux qui espèrent en vous devant les enfants des hommes. C’est en ce sens que le Seigneur a dit : « Celui qui renonce à moi devant les hommes, je le renierai aussi devant mon Père 4 ». Donc si tu espères dans le Seigneur, espère devant les hommes; ne cache point ton espérance au fond de ton coeur, ne crains pas de confesser que tu es chrétien, même devant ceux qui t’en font un crime. Mais à qui fait-on un crime aujourd’hui d’être chrétien? Il y a si peu d’hommes qui ne le soient point, qu’il nous sied mieux de leur reprocher de ne l’être pas, qu’à eux de nous reprocher de l’être. J’ose néanmoins vous le dire, mes frères: commence, ô toi qui m’écoutes, commence à vivre en chrétien, et vois si tu n’en recevras pas des reproches, de ces chrétiens qui sont chrétiens de nom seulement, et non par la vie et les moeurs. Personne ne comprend mes paroles, s’il n’en a fait l’expérience. Ecoute donc bien mes paroles, et fais-y réflexion. Veux-tu vivre en chrétien? veux-tu suivre les traces de ton Sauveur? Que l’on t’en fasse un crime et tu en rougis, et cette fausse honte te fait tout abandonner. Te voilà hors du bon chemin. Il te semble que tu crois de coeur pour être justifié, mais tu as perdu ceci: « Il faut confesser de bouche pour arriver au salut 5 ». Si donc
1. Ps. XXX, 20.— 2. Prov. 1,7; Ps. CX, 10.— 3. Ps. XXX, 20 — 4. Matt. X, 33. — 5. Rom. X, 10.
tu veux marcher dans la voie du Seigneur, il faut manifester ton espérance même devant les hommes, c’est-à-dire ne rougir jamais de cette espérance. De même que Dieu vit dans ton coeur, qu’il soit aussi dans ta bouche: car ce n’est point en vain que le Christ a voulu que son signe fût marqué sur notre front, qui est le siége de la pudeur; c’est afin que le chrétien ne rougisse point des opprobres du Christ. Si donc tu en agis de la sorte en présence des hommes, si devant eux tu ne rougis point du Christ, si devant les fils des hommes tu ne renies le Christ uni par tes oeuvres ni par tes paroles, espère que Dieu te fera sentir sa douceur.
8. Quel est le verset suivant? « Vous les cacherez dans le secret de votre face 1 ». Quel est ce lieu? Le Prophète ne dit point: Vous les cacherez dans votre ciel; ni : Vous les cacherez dans votre paradis; ni : Vous les cacherez dans le sein d’Abraham. Car les saintes Ecritures donnent beaucoup de noms à ces lieux que doivent habiter les saints dans la vie future. N’attachons aucun prix à tout ce qui n’est pas Dieu. Qu’il soit lui-même notre habitation, ce Dieu qui veille sur nous, pendant notre habitation en cette vie : c’est en effet le langage que tenait plus haut le psalmiste: « Soyez pour moi un Dieu protecteur et un lieu de refuge 2 ». Donc nous serons cachés dans la face de Dieu. Mais attendriez-vous que je vous expliquasse la retraite qui est dans la face de Dieu? Purifiez vos coeurs, afin que celui que vous invoquez puisse y entrer et les éclairer. Sois pour lui une demeure ici-bas, et il sera ta demeure éternelle; qu’il habite en toi, et tu habiteras en lui. Si tu le caches en cette vie en ton coeur, il te cachera dans sa face en l’autre vie. « Vous les cacherez », dit le Prophète, mais où? « dans le secret de votre face contre le « trouble des hommes ». Il n’y a plus de trouble pour ceux que dérobe cet asile mystérieux; plus de trouble dans le secret de votre face. Mais dès ici-bas, l’homme qui se voit en butte aux outrages des autres, parce qu’il sert Jésus-Christ, dont le coeur se réfugie en Dieu, mettant ainsi son espoir dans sa douceur, est-il assez heureux, selon vous, pour trouver dans la face du Seigneur un asile contre le trouble des hommes qui l’outragent, et un asile dont il ressente le bonheur? Il
1. Ps. XXX, 21.— 2. Id. 3.
entre en effet dans la face de Dieu, s’il est en état d’y entrer, c’est-à-dire si sa conscience n’est point chargée, si elle n’est point pour lui un fardeau en disproportion avec la porte étroite. « Vous les cacherez donc dans le secret de votre face, contre le trouble des hommes; vous les protégerez dans votre demeure contre les langues discordantes1». Un jour donc, vous les cacherez dans le secret de votre face contre le trouble des hommes; afin que nul trouble humain ne puisse désormais les atteindre. Mais jusque-là, pendant que leur pèlerinage en cette vie expose vos serviteurs à des contradictions nombreuses, que ferez-vous pour eux? « Vous les protégerez dans votre tente». Quelle est cette tente? C’est l’Eglise d’ici-bas, ainsi appelée parce qu’elle est voyageuse sur cette terre. Caria tente est l’abri des soldats en campagne. Telle est la tente à proprement parler, mais lamai. son n’est pas une tente. C’est à toi de combattre alors que tu n’es qu’un voyageur en campagne, afin qu’après avoir été sous l’abri de la tente, tu aies dans la maison une réception glorieuse. Car le ciel sera éternellement ton palais, situ vis saintement sous la tente, C’est donc sous votre tente, ô Dieu, que vous leur offrez un abri contre les langues de contradiction. On ne voit que des langues contradictoires , que des hérésies, que des schismes qui dogmatisent, une foule de langues qui contredisent la vraie doctrine: pour toi, va chercher un abri sous la tente du Seigneur, adhère à l’Eglise catholique sans t’écarter des règles de la vérité, et tu trouveras dans ce tabernacle un abri contre les contradictions des langues.
9. « Béni soit le Seigneur, parce qu’il a signalé sa miséricorde dans la ville qui m’environne 2 ». Quelle est cette ville qui m’environne? Le peuple de Dieu n’habitait que la Judée, qui paraît être au milieu du monde; où l’on célébrait les louanges du Seigneur, où on lui offrait des sacrifices: où la prophétie publiait incessamment pour l’avenir les merveilles que nous voyons s’accomplir : ce peuple paraissait donc au milieu des nations. C’est là ce qui fixe l’attention du Prophète, et il voit que l’Eglise de Dieu sera au milieu des nations, que tous les peuples environnaient le peuple juif assis au milieu d’eux; il appelle ces peuples divers la cité qui l’environne. Il est vrai,
1. Ps. XXX, 21.— 2. Id. 22.
(276)
Seigneur, que vous avez fait éclater à Jérusalem votre miséricorde ; c’est là que le Christ a souffert, là qu’il est ressuscité, de là qu’il est monté aux cieux, là qu’il a opéré tant de prodiges: mais vous êtes plus admirable encore d’avoir fait éclater votre miséricorde dans cette ville qui l’environne, c’est-à-dire d’avoir tait tomber votre miséricorde comme une rosée sur toutes les nations, de n’avoir point enfermé dans Jérusalem, comme dans un vase, vos parfums exquis, d’avoir en quelque sorte brisé le vase, pour que le parfum se répandit dans le monde, et qu’ainsi fût accomplie cette parole de l’Ecriture : « Votre nom est comme un parfum répandu 1 ».C’est ainsi que vous avez fait éclater vos miséricordes dans la cité qui m’environne. Le Christ en effet s’est élevé au ciel, il est assis à la droite de son Père, dix jours après il a envoyé l’Esprit-Saint 2: et pleins du Saint-Esprit, les disciples se sont mis à prêcher les merveilles du Christ, puis ils ont été lapidés, meurtris, chassés3. Bannis en quelque sorte de cette ville unique, ils sont devenus par le feu divin comme des torches ardentes qui ont porté dans la forêt du monde la ferveur du Saint-Esprit, et la lumière de la vérité; et le Seigneur a fait éclater sa miséricorde dans la cité environnante.
10. « Pour moi, j’ai dit dans mon extase ». Rappelez-vous le titre du psaume : voici l’extase dont il est parlé. Pesez bien les paroles voici ce qu’il dit : « Pour moi, j’ai dit dans mon extase : Me voilà rejeté loin de vos yeux ». J’ai dit dans ma frayeur, c’est là ce que signifie : « J’ai dit dans mon extase ». Il a été dans la stupeur, en face de je ne sais quelle tribulation, comme il y en a tant. Il s’est vu le coeur plein de frayeur et de trouble, et il s’est écrié : « Me voilà rejeté loin de vos yeux ». Si j’étais caché dans votre face, je ne craindrais pas de la sorte; si vous aviez l’oeil sur moi, je ne serais point dans cette frayeur. Mais, comme il est écrit dans un autre psaume : « Quand je disais: Mon pied est ébranlé, votre miséricorde, ô mon Dieu, me soutenait aussitôt ». Et voilà que même ici le Prophète ajoute: « Aussi avez-vous entendu la voix de ma prière ». Parce que j’ai fait un humble aveu, et que j’ai dit : « Me voilà repoussé loin de vos yeux »; parce que, sans orgueil, j’ai accusé mon propre coeur, et que me sentant chanceler dans l’épreuve, j’ai crié vers vous :
1. Cant. I, 2. — 2. Act. I, 9. — 3. Id. VIII, 1.
voilà que vous avez entendu ma prière ; ainsi s’accomplit ce que j’ai cité de l’autre psaume. Car ces paroles : «J’ai dit dans mon extase: Me voilà rejeté loin de vos yeux », reviennent à celles-ci: « Quand je disais: Mon pied chancelle ». Et celles-ci : « Votre miséricorde, ô mon Dieu, me soutenait», ont le même sens que ces autres: « Vous avez entendu, Seigneur, la voix de ma prière ». Voyez tout cela s’accomplir en saint Pierre ; il voit le Seigneur marchant sur les eaux, et le prend pour un fantôme. Le Seigneur s’écrie: « C’est moi, ne crains rien ». Pierre s’enhardit et répond « Si c’est vous, Seigneur, commandez-moi d’aller à vous sur les eaux 1 » ; par là je verrai si c’est bien vous, si je puis, sur votre parole, faire ce que vous faites. Et le Seigneur : Venez; et la parole de celui qui ordonne devient la force de celui qui obéit. Venez, dit Jésus, et Pierre descend de la barque ; il commence à marcher, il va sans crainte parce qu’il espère en Jésus :
mais au souffle d’un vent violent, la crainte le saisit. « J’ai dit dans mon extase: Me voilà rejeté loin de vos yeux ».
Et comme il commençait à enfoncer, il s’écria : Seigneur, je péris. Et Jésus lui tendant la main le souleva en disant: Homme de peu de foi, pourquoi douter? J’ai dit dans ma frayeur : « Me voilà rejeté loin de vos yeux»; et quand il va périr dans la mer : «Vous avez, Seigneur, entendu ma voix quand j’en appelais à vous ». Cet appel à Dieu n’est point de la voix, mais du coeur. Beaucoup parlaient du coeur, et dont les lèvres se taisaient, et beaucoup aussi parlaient des lèvres, sans rien obtenir, parce que leur coeur était fort éloigné. Si donc tu veux crier vers Dieu, crie du fond du coeur, puisque c’est là qu’il écoute. Lorsque je criais vers vous, dit le Prophète, vous avez entendu la voix de ma prière.
11. Après en avoir fait une si douce expérience, à quoi nous engage le Prophète? «Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints 2». Comme s’il nous disait: Croyez-en à mon expérience ; dans l’affliction j’ai invoqué le Seigneur, qui n’a -point frustré mon attente; j’ai mis en Dieu mon espoir, qui n’a pas été confondu: il a mis la lumière dans mes pensées, et m’a rassuré dans mon trouble. « Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints » : c’est-à-dire, aimez le Seigneur, vous qui n’aimez pas le monde, ou vous qui êtes ses saints.
1. Matt. XIV, 26-32. — 2. Ps. XXX, 24.
(277)
Dirai-je, en effet, d’aimer le Seigneur à celui qui aime l’amphithéâtre? Dirai-je d’aimer le Seigneur à celui qui aime et les mimes et les pantomimes, qui est enclin à l’ivrognerie, qui est épris des pompes du siècle, de toutes les vanités, de toutes les folies de l’erreur? J’aime mieux leur dire : Apprenez à ne pas aimer, afin d’apprendre à aimer; détournez-vous, afin de vous retourner; répandez, afin de vous remplir ensuite. « Aimez. le Seigneur, ô vous qui êtes ses saints ».
12. « Car le Seigneur recherche la vérité 1».
Vous le savez, mes frères, on voit aujourd’hui beaucoup d’hommes s’adonner au mal, beaucoup d’autres s’élever dans leur vanité, mais le Seigneur doit rechercher la vérité. « Il rendra au centuple à ceux qui agissent principalement par orgueil ». Supportez-les donc jusqu’à ce que vous les portiez à la tombe, souffrez-les jusqu’à ce que vous en soyez délivrés:
car il faut que Dieu recherche la vérité et châtie ceux qui n’agissent que par orgueil. Mais, diras-tu, quand le fera-t-il? A sa volonté. Sois assuré qu’il le fera, ne doute nullement de sa justice, et quant au moment de l’exercer, ne va pas témérairement donner des conseils à Dieu. il est certain qu’il recherchera la vérité, qu’il punira ceux qui agissent par excès d’orgueil. Il le fait pour quelques-uns dès cette vie; nous en avons été témoins, nous avons reconnu sa justice. En effet, quand le Seigneur humilie ceux qui le craignent, et qui ont pu jeter de l’éclat dans les dignités du monde, leur humiliation ne les a point abattus, parce qu’ils n’avaient point banni Dieu de leur coeur; leur élévation est alors Dieu lui-même. Job paraissait humilié, après avoir essuyé la perte de ses biens, la perte de ses enfants, la perte et des biens qu’il réservait en héritage2, et de ceux qui devaient en hériter; il demeure sans héritage, et ce qui est plus triste, sans héritier; il demeura seul avec son épouse, qui était pour lui non plus une consolatrice, mais plutôt un instrument du diable 3: il paraissait humilié; voyez s’il était misérable, et s’il n’était point caché dans la face de Dieu. « Je suis sorti nu du sein de ma mère», s’écria-t-il, « et nu je retournerai dans «la terre : le Seigneur a donné, le Seigneur a ôté; comme il a plu au Seigneur, ainsi a-t-il été fait : que le nom du Seigneur soit béni 4 ». C’est la perle de la louange offerte à
1. Ps.XXX, 24. — 2. Job, I. — 3. Id. II. 3. — 4. Id. I, 21.
Dieu, et quelle en est la source? Voyez, l’extérieur est pauvre, et à l’intérieur il y a des trésors. Cette perle des louanges de Dieu sortirait-elle de sa bouche, s’il n’avait un trésor enfoui dans son coeur? Vous qui soupirez après les richesses , ce sont là les trésors qu’il vous faut convoiter, et que vous ne perdrez point dans un naufrage. Quand ces hommes sont humiliés, gardez-vous de les croire malheureux. Ce serait une erreur, car vous ne connaissez point leurs richesses intérieures. Frivoles amateurs du monde, vous les jugez d’après volas-mêmes; en perdant ces biens, vous ne trouvez plus que la misère, Gardez-vous de les juger ainsi, ils ont en eux. mêmes une source de joie. Leur maître habite en eux, il est leur pasteur, il les console intérieurement. Une chute n’est vraiment déplorable que pour ceux qui mettent leur espérance dans cette vie. Otez-leur ce qui brille au dehors, il ne leur reste que la fumée d’une mauvaise conscience. Ils n’ont plus rien qui les puisse consoler, rien par où se répandre au dehors, rien par où ils puissent rentrer en eux-mêmes, sans gloire mondaine, sans aucun don spirituel, ils sont dans un déplorable dénuement. C’est ainsi que Dieu en traite beaucoup dès ce monde, mais pas tous. S’il n’en traitait aucun, la divine Providence semblerait s’endormir, et s’il les châtiait tous, la patience divine disparaîtrait. Mais toi, ô chrétien, tu as appris à souffrir, et non à te venger. Voudrais-tu donc te venger, ô chrétien, quand le Christ n’est point encore vengé? Quelle injure as-tu endurée qu’il n’ait point dû essuyer? N’a-t-il pas le premier souffert pour toi, lui qui ne méritait pas de souffrir? La tribulation est pour toi comme le creuset pour l’or; si toutefois tu es de l’or et non point de la paille, ce feu alors te fortifiera sans te réduire en cendres.
13. « Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints, parce que le Seigneur recherche la vérité et doit châtier ceux qui se livrent à l’orgueil ». Mais quand les châtier? Si du moins il les châtiait de nos jours! si je les voyais aujourd’hui humiliés, renversés dans la poussière! Ecoutez ce qui suit: « Agissez en hommes », ne laissez pas vos mains s’abattre dans la tribulation, ni vos genoux s’affaisser. « Agissez en hommes, et que votre coeur soit inébranlable ». Ayez donc le coeur, la force d’endurer et de souffrir tous
(278)
les maux de cette vie. Mais à qui le Prophète adresse-t-il ces paroles : « Agissez en hommes et que votre coeur soit inébranlable? » Est-ce aux hommes épris du monde? Pas du tout. Mais écoutez quels sont ceux qu’il encourage: « Vous tous qui espérez dans le Seigneur».
source: http://www.abbaye-saint-benoit.ch/saints/augustin/index.htm
Saint Augustin d'Hippone
Discours sur les Psaumes 31 à 35
PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXXI.
LE VÉRITABLE JUSTE.
Nous sommes tous conçus dans l’iniquité, donc nous ne devons notre justice qu’à la grâce qui nous prévient par cette clarté d’intelligence, par cette force de volonté, qui nous fait croire à la parole de Dieu et proclame hautement notre foi. Or, notre foi consiste principalement à croire et à confesser que nous sommes pécheurs et que c’est Dieu qui nous sauve.
A DAVID POUR L’INTELLIGENCE (1).
1. A David, pour ce don de l’Esprit qui nous fait comprendre que la confession de nos fautes nous mène au salut, non par les mérites de nos oeuvres, mais par la grâce de Dieu.
2. « Bienheureux ceux dont les fautes sont s remises, et dont les péchés ont été couverts 2»; dont les péchés sont mis en oubli. « Bienheureux l’homme à qui le Seigneur n’a point imputé son crime, et dont la bouche ne distille point la fraude»; dont les paroles ne font pas ostentation de justice, quand sa conscience est pleine d’iniquités.
3. « Mes os ont vieilli parce que je gardais le silence 3». Ma force est devenue une vieillesse infirme, parce que ma bouche n’a point fait cette confession, qui obtient le salut 4. « Néanmoins je criais tout le jour.» Dans mon impiété, je proférais contre Dieu des cris de blasphème, comme pour défendre mes fautes et les excuser.
4. « Parce que votre main s’est appesantie sur moi le jour et la nuit ». Parce que, sous la douleur incessante de vos vengeances, « je me suis retourné dans ma souffrance, dont d’aiguillon me déchirait 5 ». A la vue de ma misère, l’aiguillon de ma conscience m’a rendu malheureux.
5. «Diapsalma. J’ai connu mon péché et t n’ai point voilé mon injustice». C’est-à-dire,
1. Ps. XXXI, 1. — 2. Id. 1 — 3. Id. 3. — 4. Rom. X, 10. — 5. Ps. XXXI, 4.
je n’ai point caché cette injustice. « J’ai dit: J’attribuerai cette injustice, qui est bien la mienne, non point à Dieu, comme je le faisais quand je me taisais dans mon impiété, mais bien à moi-même ». « Et vous m’avez pardonné l’impiété de mon cœur 1». Quand vous avez vu l’aveu de mon coeur, avant l’aveu de mes lèvres.
6. « C’est pour cela que tout homme saint vous invoquera en temps opportun 2». Cette impiété du coeur fera monter vers vous la prière des saints. Car ils ne deviendront pas saints à cause de leurs propres mérites, mais à cause du temps favorable, ou de l’avènement de celui qui nous a rachetés de nos fautes. « Et toutefois au cataclysme des grandes eaux, ils ne s’approcheront point de lui ». Que nul ne s’y trompe, et ne s’imagine que quand le dernier jour nous surprendra, comme au temps de Noé, il pourra faire cet aveu des fautes qui nous rapproche de Dieu.
7. « Vous êtes mon refuge contre l’affliction qui m’environne 3». C’est en vous que je
trouve un asile contre la douleur de mes fautes qui serre mon coeur. « Vous êtes ma joie, délivrez-moi de ceux qui m’investissent ». C’est en vous qu’est toute ma joie, délivrez-moi de la tristesse que me causent mes péchés.
8. « Diapsalma ». Réponse de Dieu. « Je te donnerai l’intelligence, et t’affermirai dans la voie où tu auras marché 4 ». En échange de ton aveu je te donnerai l’intelligence, afin
1. Ps. XXXI, 5. — 2. Id. 6. — 3. Id. 7. — 4. Id. 8.
(279)
que tu n’abandonnes plus la voie que tu auras choisie, et ne recherches plus l’indépendance. « Mes regards se fixeront sur toi ». Je te confirmerai dans mon amour.
9. « Loin de vous de ressembler au cheval et au mulet, qui n’ont point d’entendement ». De là vient qu’ils se veulent conduire eux-mêmes. Et le Prophète répond : « Assujettissez leurs mâchoires au mors et au frein 1». Faites pour eux, ô mon Dieu, comme l’on fait pour le cheval et le mulet, contraignez-les par la douleur à subir votre direction. « Eux qui refusent de s’approcher de vous ».
10. « ils sont nombreux, les châtiments des pécheurs 2 ». Il a de rudes châtiments à
1. Ps. XXX, 9, — 2. Id. 10.
subir celui qui refuse d’avouer ses fautes à Dieu, et qui prétend se conduire lui-même. « Pour celui qui espère en vous, il sera investi de vos miséricordes ». Mais le Seigneur réserve ses faveurs à celui qui l’a pris pour guide et a mis en lui son espoir.
11. « O vous qui êtes justes, réjouissez-vous dans le Seigneur, livrez-vous à l’allégresse Réjouissez-vous, non plus en vous, mais bien dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes! «Et vous tous qui avez le coeur droit, glorifiez. vous en lui 2 ». Glorifiez-vous tous en Dieu, vous qui comprenez que nous devons lui être soumis, afin qu’un jour vous ayez ses préférences.
1. Ps. XXXI, 10. — 2. Id. 11.
DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXXI.
LA FOI ET LES OEUVRES.
Le salut nous vient de la foi et des bonnes oeuvres qui suivent la foi. — Doctrine de saint Paul et de saint Jacques est en harmonie. — Foi d’Abraham. — Toute oeuvre qui précède la foi est sans valeur. — Accord de saint Paul avec lui-même. —L’homme heureux est celui dont les péchés sont remis. — Nathanaël sous le figuier. — Confessons nos fautes comme le publicain. — Les eaux des doctrines. — La droiture du cœur.
1. J’ai entrepris, nonobstant ma faiblesse, d’exposer à votre charité, mes frères, le psaume que me signale principalement saint Paul, ainsi qu’a pu vous en convaincre la lecture que l’on vient de vous en faire, pour relever la grâce de Dieu et le mystère de notre justification qui s’opère sans que nulle de nos oeuvres l’ait provoqué, mais par la bonté de Dieu notre Seigneur qui nous prévient. Soutenez donc tout d’abord ma faiblesse par vos prières, comme l’a dit l’Apôtre, « afin que Dieu m’ouvre la bouche et me donne de vous parler (Eph. VI,19 ) », d’une manière qui soit sans péril pour moi et salutaire pour vous. Car ici l’esprit humain, naturellement inquiet et en suspens entre l’aveu de son infirmité et la présomption de ses forces, est souvent poussé deçà et delà avec un égal danger de tomber dans un précipice. En effet, s’il s’abandonne entièrement à sa propre faiblesse, dominé par cette pensée, il se dit que telle est la divine miséricorde pour tous les pécheurs, quels que soient leurs désordres et leur obstination, qu’à la fin ils recevront leur pardon, pourvu qu’ils croient que Dieu les délivrera, et leur pardonnera, en sorte que nul chrétien pécheur ne périsse , c’est-à-dire que nul ne puisse périr de tous ceux qui se disent en eux-mêmes: Quoi que je fasse, de quelque abomination., de quelque infamie que je sois souillé, quelque, nombreux que soient mes péchés, le Seigneur me délivrera dans sa miséricorde parce que j’ai cru en lui : si, dis-je, il en vient à croire que nul de ces coupables ne périt, il tombe dans une fausse croyance, sur l’impunité des crimes. Alors Dieu qui est juste, et dont le psaume chante la miséricorde et le jugement, non-seulement la miséricorde mais aussi le jugement 1, trouve cet homme dans une fausse présomption de la bonté divine, abusant de la divine miséricorde pour sa propre perte, et ne peut que le damner. Une telle pensée est donc pour l’homme un dangereux précipice.
Mais s’il redoute ce danger, au point de se confier en lui-même, et que par une téméraire présomption de sa justice et de ses forces, il se propose d’accomplir toute justice et d’observer exactement ce qu’ordonne la loi de Dieu, au point de ne pécher aucunement; s’il se regarde comme tellement maître de sa vie qu’il puisse ne jamais tomber, ne jamais faiblir, ne jamais chanceler, ne jamais s’aveugler, et qu’il attribue ce résultat à la puissance de sa volonté;
quand même il accomplirait tout ce qui paraît juste aux yeux des hommes, sans qu’il parût rien de répréhensible dans sa vie, Dieu devrait encore punir cette présomption, cette vaine ostentation d’orgueil. Qu’est-ce donc? si l’homme prétend se justifier lui-même, s’il présume de sa justice, il tombe: s’il considère attentivement sa faiblesse, et que se confiant en la divine miséricorde, il néglige de se purifier de ses taules, il se plonge dans l’abîme du vice, il tombe encore. Péril à droite en présumant de sa justice, péril à gauche en espérant l’impunité. Ecoutons la voix de Dieu qui nous crie: « Ne vous détournez ni à droite ni à gauche 2». vous appuyez point sur votre justice pour
espérer le ciel, ni sur la divine miséricorde pour pécher. Précepte divin qui vous détourne de ce double écueil, et de l’exaltation de l’orgueil et de la profondeur du crime. Vous élever jusqu’à l’une, c’est appeler votre chute; descendre jusqu’à l’autre, c’est vous engloutir. N’allez donc, dit le Sage, ni à droite ni à gauche. Je vous le répète en un mot, afin de le graver dans votre esprit: Ne vous appuyez point sur votre justice pour espérer le ciel, ni sur la divine miséricorde pour pécher. Que faire alors, me répondrez-vous? Notre psaume nous l’enseigne : et j’espère, Dieu aidant, qu’après en avoir écouté la lecture et l’explication, nous connaîtrons la voie que nous devons prendre, ou dans laquelle nous devons nous tenir avec courage. Que chacun nous écoute selon ses facultés, et qu’il s’afflige ou se réjouisse selon que sa conscience va lui suggérer un vice à corriger,
1. Ps. C, 1. — Prov. IV, 27.
une vertu à applaudir. S’il s’aperçoit qu’il ait fait fausse route, qu’il revienne dans le bon chemin; s’il se trouve dans la bonne voie, qu’il y marche afin d’arriver au but. Nul orgueil, hors du bon chemin; nulle paresse en chemin.
2. Saint Paul nous affirme que ce psaume traite de la grâce qui nous fait chrétiens: c’est pourquoi j’ai voulu qu’on vous en fît la lecture. Afin d’établir la justice par la foi contre ceux qui vantaient la justice par les oeuvres, l’Apôtre parle ainsi: « Quel avantage, dirons-nous, revint à Abraham, notre père selon la chair? Car si Abraham a été justifié par ses oeuvres, il a du mérite, mais non devant Dieu 1 ». Dieu nous préserve d’un semblable mérite; écoutons plutôt cette parole: « Que celui qui se glorifie ne se glorifie que dans le Seigneur 2 ». Beaucoup d’hommes peuvent se glorifier de leurs oeuvres, et vous trouvez bon nombre de païens qui refusent de se faire chrétiens, parce que leur vie leur paraît suffisante en bonnes oeuvres. Bien vivre nous suffit, dit ce païen; que pourra m’enseigner le Christ? A régler ma vie? Elle est réglée, qu’ai-je besoin du Christ?Je ne commets ni homicide, ni vol, ni rapine, je ne désire point le bien d’autrui, je ne me souille d’aucun adultère. Que l’on trouve à reprendre dans ma vie, et quand on le fera, je me fais chrétien. Cet homme peut se glorifier, mais non devant Dieu. Il n’en est pas ainsi d’Abraham notre père. Tel est le point que l’Ecriture signale à notre attention. Car il faut l’avouer, nous croyons tous que ce saint patriarche fut agréable à Dieu, nous reconnaissons et proclamons qu’Abraham a de la gloire devant Dieu, dit l’Apôtre : certes, nous le savons, et il est évident pour nous qu’Abraham est glorieux aux yeux de Dieu: mais s’il fut justifié par ses oeuvres, il est glorieux devant les hommes et non devant Dieu. Or, il est glorieux devant Dieu, donc sa justification ne vient point de ses oeuvres. Mais si la justification ne lui vient point de ses oeuvres, d’où lui vient-elle? L’Apôtre nous l’explique ensuite : « Que dit l’Ecriture 3? n c’est-à-dire: A quoi l’Ecriture a-t-elle attribué la justification d’Abraham? « Abraham crut à Dieu, et cela lui fut imputé à justice 4 ». Donc ce fut à la foi qu’Abraham dut sa justification.
3. Mais lorsqu’on croit à la justification par
1. Rom. IV, 1, 2.— 2. I Cor. I, 31.— 3. Rom. IV, 3.—. 4. Gen. XV, 6.
la foi et non par les oeuvres, il faut éviter un autre abîme que j’ai signalé. Voyez, me dira-t-on, que c’est par la foi, et non par les oeuvres, qu’Abraham a été justifié, je puis donc vivre à mon gré, n’eussé-je en effet aucune oeuvre sainte, pourvu que je croie en Dieu, cette foi me sera imputée à justice. L’homme qui a tenu ce langage, et a pris cette résolution, est tombé dans l’abîme; s’il n’en a que la pensée, et qu’il soit dans l’incertitude, c’est déjà un danger. Mais la parole de Dieu, bien comprise, peut non-seulement retenir celui qui est près du gouffre, mais en retirer celui qui y est plongé. Je réponds donc pour ainsi dire, à l’encontre de l’Apôtre, et je rapporte d’Abraham, ce que nous lisons dans l’épître d’un Apôtre aussi, qui voulait redresser le sens déplorable que l’on donnait aux paroles de saint Paul. Dans cette lettre, en effet, saint Jacques, voulant réfuter les adversaires des bonnes oeuvres, qui s’appuyaient uniquement sur la foi (Jacques, II, 1), relève les oeuvres d’Abraham, dont saint Paul avait relevé la foi; mais les deux Apôtres ne sont point en contradiction. Saint Jacques rapporte d’Abraham ce que tout le monde connaît, l’immolation d’Isaac; oeuvre sublime, il est vrai, mais oeuvre de foi. J’admire la construction de l’édifice, mais je vois que la foi en est la base. Je loue ce fruit parfait d’une bonne oeuvre, mais je le vois croître sur l’arbre de la foi. Si Abraham faisait cette oeuvre en dehors de la foi, quelle qu’en fût l’excellence, elle lui serait inutile. Si au contraire la foi d’Abraham lui eût fait répondre en lui-même, quand le Seigneur lui commandait le sacrifice de son fils: Je n’obéis point, et néanmoins je crois que Dieu me délivrera en dépit de ses ordres méprisés; sa foi sans les oeuvres n’eût été qu’une foi morte, qu’un arbre stérile et desséché.
4. Que faut-il donc ? et aucune bonne oeuvre ne peut-elle exister avant la foi, c’est-à-dire qu’on ne puisse dire qu’un homme avant la foi ait fait aucun bien? Car tous ces actes de renom que l’on fait avant la foi, quelque louables qu’ils paraissent aux hommes, sont des actes sans valeur. Telles seraient, selon moi, de grandes forces déployées et une course rapide en dehors du bon chemin. Ne comptons donc pour rien les bonnes oeuvres faites avant la foi; car il n’y arien de vraiment bon, où la foi n’existe pas. Ce qui fait le prix de l’oeuvre, c’est l’intention, et l’intention doit être réglée par la foi. Ne vous arrêtez dont pas à l’acte que fait un homme, mais au but qu’il se propose, et qu’il veut atteindre en dirigeant son gouvernail avec force et adresse, Supposez qu’un pilote gouverne habilement son navire, mais ne sache plus où il va, de quoi lui servira de bien tenir le gouvernail, de le mouvoir avec adresse, de fendre les flots avec la rame, d’épargner quelque choc à ses flancs? Supposons même qu’il soit d’une habileté à tourner et à retourner son vaisseau à sa guise, et qu’on lui demande: Où vas-tu? et qu’il réponde:
Je n’en sais rien, ou même que sans dire: Je n’en sais rien, il réponde: Je vais à tel port, et qu’il s’en aille sur les rochers; n’est-il pas évident que plus cet homme se croit habile et capable de diriger un vaisseau, plus ses manoeuvres sont dangereuses, et vont bâter le naufrage? Tel est l’homme qui précipite sa course en dehors de la bonne voie. N’eût-il pas été de beaucoup préférable, que ce pilote eût un peu moins de vigueur, un peu moins d’habileté à manier le gouvernail, et qu’il suivit exactement le bon chemin;que cet autre dirigeât son navire avec plus de lenteur et plus de peine, mais dans la bonne voie, au lieu de courir avec tant de vitesse en dehors de la route? Le plus heureux de tops est donc celui qui est dans le vrai chemin, et y marche sagement ; au second rang est l’espérance, qui chancelle tant soit peu, sans néanmoins s’arrêter, qui s’attarde parfois, mais qui avance peu à peu. Car on peut espérer que malgré ses lenteurs il touchera au but.
5. Donc, mes frères, Abraham fut justifié par la foi; mais cette foi, si elle n’a été précédée, a été suivie de bonnes oeuvres. Car ta foi doit-elle être stérile? Elle ne le sera point situ ne l’es toi-même. Si tu mêles à ta foi quelque élément mauvais, c’est un feu qui consume la racine de la foi. Tiens donc ferme dans ta foi, situ veux agir. Mais, diras-tu, tel n’est point le langage de saint Paul. Au contraire, voici ce que saint Paul enseigne: « C’est la foi », dit-il, « qui agit par la charité 1 ». Et ailleurs: « La plénitude de la loi, c’est la charité 2 ». Et ailleurs encore: « Toute la loi est renfermée dans une seule parole, ainsi formulée: Tu aimeras ton prochain comme toi-même 3 ». Vois s’il ne veut dota part aucune oeuvre, celui qui a dit: « Tu ne
1. Gal. V, 6.— 2. Rom. XIII, 10.— 3.Gal. V, 4
commettras point l’adultère; tu ne tueras point, tu n’auras aucun mauvais désir, et tout autre précepte est résumé dans cette parole : Tu aimeras le prochain comme toi-même. L’amour du prochain n’opère pas le mal. L’amour est donc l’accomplissement de la loi 1 ». Est-ce que la charité te permet de nuire d’aucune sorte à celui que tu aimes? Mais peut-être, sans lui faire aucun mal, ne lui fais-tu aucun bien. La charité, je te le demande, peut-elle te permettre de ne pas faire tout le bien possible à celui que tu aimes? N’est-ce point cette charité qui prie même pour les ennemis? Pourrait-on, en cherchent le bien d’un ennemi, abandonner un ami? La foi donc sera sans oeuvres, si elle est sans charité. Mais afin de ne point surcharger ton esprit de ces oeuvres de foi, joins à la foi l’espérance et la charité, et mets-toi peu en peine des oeuvres. La charité ne saurait être oisive. Qu’est-ce en effet qui nous stimule même à faire le mal, sinon l’amour? Cherche-moi un amour stérile, un amour sans action. Les crimes, les adultères, les forfaits, les homicides, les débauches, tout cela n’est-il pas l’oeuvre de l’amour? Purifie donc ton amour ; amène dans ton jardin ce ruisseau qui va se perdre à l’égout; qu’il ait pour le Créateur du monde cette pente qu’il avait pour le monde lui-même. Vous a-t-on dit : N’aimez rien? Jamais. Ne rien aimer, c’est le propre des âmes lâches, sans vie, fades et misérables. Aimez donc, mais voyez ce qu’il faut aimer. On appelle charité l’amour de Dieu, l’amour du prochain. L’amour du monde, l’amour du siècle, se nomme passion. Réprimez la passion, exercez la charité.
Car la charité même de celui qui fait le bien, lui donne l’espoir d’une conscience pure. La bonne conscience renferme en effet l’espérance ; et comme la mauvaise est tout à fait dans le désespoir, la bonne s’alimente d’espérance. Vous posséderez ainsi les trois vertus dont parle saint Paul: La foi, l’espérance et la charité 2 . Ailleurs encore, il nomme ces trois vertus, mais au lieu de l’espérance, il met la bonne conscience : « Telle est la fin des commandements », dit-il. Mais qu’est-ce que la fin d’un précepte? Ce qui lui donne sa perfection, et non ce qui l’abroge. Dire en effet: Je suis à la fin de mon pain, c’est autre chose que
1. Rom. XII, 9, 10. — I Cor. XII, 13.
dire: Je suis à la fin de la robe que je tissais. La fin de mon pain, signifie qu’il n’en reste plus; la fin de ma robe, signifie qu’elle est achevée. Et néanmoins ce mot de fin se dit dans l’un et dans l’autre cas. L’Apôtre n’appelle donc pas fin de la loi, ce qui tendrait à la détruire, mais plutôt ce qui la perfectionne, ce qui est pour elle non point la consomption, mais la consommation. Donc la fin de la loi consiste en ces trois vertus: « La fin de la loi», dit-il, « consiste dans la charité qui émane d’un coeur pur, d’une bonne conscience, et d’une foi sans dissimulation». La bonne conscience rem place ici l’espérance, car celui-là espère, qui a la conscience pure. Mais l’homme rongé par une conscience coupable, répudie l’espérance et n’en a plus que pour la damnation. Afin donc d’espérer le ciel, qu’il ait une bonne conscience, et pour avoir une bonne conscience, qu’il croie et qu’il agisse. Ce qui fait qu’il croit, c’est la foi, et qu’il agit, c’est la charité. Saint Paul, dans un endroit, nomme donc en premier lieu la foi. « La foi, l’espérance, et la charité 1 »;
ailleurs il commence par la charité : « La charité qui émane d’un coeur pur, de la bonne conscience, et de la foi sans dissimulation 2 ». Nous autres, nous commençons quelquefois par le milieu, par la conscience pure, ou l’espérance. Qu’il ait donc, je le répète, la conscience pure, celui qui veut avoir une sainte espérance; et pour avoir une bonne conscience, qu’il croie et qu’il agisse. Du milieu, nous allons au commencement et à la fin: Qu’il croie et qu’il agisse. Ce qui fait qu’il croit, c’est la foi; ce qui fait qu’il agit, c’est la charité.
6. Comment donc l’Apôtre a-t-il dit que l’homme est justifié sans les oeuvres, et par la foi, tandis qu’ailleurs il dit: « La foi qui agit par la charité 3? » N’opposons donc plus saint Jacques à saint Paul, mais bien saint Paul à lui-même, et disons-lui : D’une part, vous nous permettez de pécher impunément, par ces paroles: « Nous croyons que l’homme est justifié par la foi sans les œuvres 4 ». Et d’autre part, vous nous dites que « la foi agit par la charité ». Comment se fait-il que, selon vous, je me crois en sûreté sans faire aucune bonne oeuvre, et selon vous encore, il me semble que je ne puis avoir ni la foi, ni l’espérance, si je n’agis par la charité? Car je
1. II Cor. XIII, 13.— 2. I Tim. I, 5 — 3. Gal. V, 6.— 4. Rom. III, 28.
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tiens vos paroles, ô grand Apôtre. Assurément votre dessein est de prêcher ici la foi sans les oeuvres: mais l’oeuvre de la foi est la charité: et la charité ne peut demeurer oisive: elle s’abstient du mal, elle fait tout le bien possible. Quelle est en effet l’oeuvre de la charité? « Fuis le mal, et opère le bien 1 ». Telle est donc la foi sans les oeuvres, que vous prêchez, quand vous dites ailleurs: « En vain j’aurais la foi jusqu’à transporter les montagnes, si je n’ai la charité, cela ne me sert de rien 2». Donc la foi n’est rien sans la charité, et si la charité, partout où elle existe, ne peut demeurer inactive, c’est la foi qui agit par la charité. Comment donc l’homme sera-t-il justifié par la foi sans les oeuvres? L’Apôtre nous répond: O homme, si je t’ai parlé de la sorte, c’est afin que tu ne présumes pas témérairement de tes oeuvres, et que tu n’attribues pas à leur mérite le don de la foi que tu as reçu. Loin de toi de compter sur tes oeuvres qui ont précédé la foi ; sache bien que la foi a trouvé en toi un pécheur; et si le don de cette foi t’a justifié, c’est qu’elle a trouvé en toi un impie à justifier. « A l’homme qui croit en celui qui justifie l’impie, la foi est imputée à justice 3 ».
Mais pour l’impie, être justifié, c’est d’impie devenir juste; et s’il devient juste, d’impie qu’il était, quelles sont les oeuvres des impies? Que l’impie nous vante ses oeuvres, et nous dise: Je donne aux pauvres, je ne dérobe rien à personne, je ne désire point l’épouse d’autrui, je ne tue personne, je ne fais tort à qui que ce soit, je rends les dépôts que l’on m’a confiés même sans témoins : qu’il nous tienne ce langage, et je demande s’il est juste ou impie. Comment puis-je être impie, me dira-t-il, avec de telles oeuvres? Comme étaient ceux dont il est dit: « Ils ont servi la créature plutôt que le Créateur, qui est béni dans tous les siècles4 ». Comment serais-tu impie? Comment? si dans ces bonnes oeuvres, tu espères ce qu’il faut espérer en effet, mais non de celui en qui doit être notre espérance; ou situ espères ce que tu ne dois pas espérer, même de celui qui doit nous donner la vie éternelle, n’est-ce pas. être impie? Tu es impie d’attendre la félicité temporelle pour prix de tes bonnes oeuvres. Telle n’est point la récompense de la foi. La foi est précieuse, tu l’estimes trop peu. Tu es donc impie, et
1. Ps. XXXVI, 37.— 2. I Cor. XII, 2.— 3. Rom. IV, 5.— 4. Id. I, 25.
tes oeuvres ne sont rien. En vain dans tes bonnes oeuvres, tu déploies de grandes forces, et tu parais gouverner habilement ton vaisseau, tu vas heurter un écueil. Qu’est-ce encore? situ espères ce qu’il faut espérer en effet, c’est-à-dire la vie éternelle, mais que tu ne l’espères pas du Seigneur notre Dieu, par Jésus-Christ, de qui seul on peut l’obtenir, si tu crois que cette vie éternelle te viendra par la milice du ciel, par le soleil, par la lune, par les puissances de l’air, de la mer, des terres , des astres, tu es impie. Crois en Celui qui donne la justice à l’impie, afin que tes bonnes oeuvres aient la bonté réelle; puis. qu’on ne peut les appeler bonnes, que quand elles sortent d’une bonne racine. Comment cela? Ou tu attends, du Dieu éternel, la vie du temps, ou des démons la vie éternelle: dans l’un et l’autre cas tu es un impie. Corrige ta foi, redresse ta foi, et surtout redresse ta route :.et alors avec des pieds agiles, marche en toute sécurité, cours, tu es dans le bon chemin : plus sera prompte ta course, et plus sera heureuse ton arrivée. Mais peut-être chancelles-tu- quelque peu ; du moins n’abandonne pas la route: tu arriveras, quoique plus tard: loin de toi de t’arrêter, de retourner en arrière, de t’égarer.
7. Qu’est-ce donc, mes frères? Quels sont les hommes heureux? Ce ne sont point les hommes en qui Dieu ne trouve aucun péché; car il en trouve chez tous les hommes:
« Puisque tous ni péché, tous ont besoin de la « gloire de Dieu 2 ». Si donc on trouve des fautes chez tous les hommes, il ne reste d’heureux, que ceux dont les péchés sont pardonnés. C’est ce que nous insinue l’Apôtre en ces termes: « Abraham crut à Dieu, et sa foi lui fut imputée à justice 2 ». Mais la récompense que l’on donne à celui qui travaille, qui compte sur ses oeuvres, qui attribue à leur mérite la foi qui lui a été donnée, cette récompense ne lui est pas imputée comme une grâce, mais comme une dette. Qu’est-ce à dire, sinon que notre récompense prend le nom de grâce? Si c’est une grâce, elle est donnée gratuitement. Qu’est-ce à dire qu’elle est donnée gratuitement? Qu’elle ne coûte rien. Tu n’as fait aucun bien, et tes péchés te sont remis. On cherche tes oeuvres, et l’on n’en trouve que de mauvaises. Si Dieu rendait à ces oeuvres selon leur valeur, il te damnerait: « Car la
1. Rom. III, 23. — 2. Id. IV, 3.
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mort est la solde du péché 1 » Que doit-on aux oeuvres mauvaises ? la damnation ; et aux bonnes oeuvres ? le ciel. Mais toi que l’on trouve dans les oeuvres mauvaises, pour te rendre ce qui t’est dû, il faudrait te punir. Qu’arrive-t-il donc? Sans t’infliger la peine que ta mérites, le Seigneur t’accorde la grâce que tu ne mérites point. Il te devait le châtiment, il t’accorde le pardon. Ainsi c’est parle pardon que tu commences à être dans la foi; et cette foi, s’unissant à l’espérance et à la charité, commence à faire le bien : et néanmoins, garde-toi de te glorifier, de t’élever en toi-même; souviens-toi de celui qui t’a mis dans le bon chemin; souviens-toi qu’avec des pieds forts et agiles tu n’en étais pas moins égaré : n’oublie jamais que, languissant, et laissé à demi mort sur la voie, tu as été mis sur le cheval du samaritain, pour être conduit à l’hôtellerie 2 . « La récompense que l’on donne à celui qui travaille»,dit saint Paul, « ne lui est pas imputée comme une grâce, mais comme une dette3 ».
Si donc tu ne veux aucune part à la grâce, fais valoir tes mérites. quant à Dieu, il voit ce qui est en toi, il sait ce qui est dû à chacun. « Pour l’homme qui ne fait aucune oeuvre4», poursuit saint Paul, prends donc un impie, un pécheur; celui-là ne fait aucune oeuvre. Que fait-il? « Mais qui croit en celui qui justifie l’impie». Dès lors qu’il ne fait aucune bonne oeuvre, il est un impie; et quand même il paraîtrait faire le bien, comme il est sans la foi, ses oeuvres ne peuvent s’appeler bonnes. « Mais il croit en celui qui justifie l’impie, sa foi lui est imputée à justice. C’est ainsi que David a chanté le bonheur de celui à qui le Seigneur impute la justice sans les œuvres 5». Mais quelle est cette justice? Celle de la foi que n’ont point précédée, mais que vont suivre les bonnes oeuvres.
8. Soyez donc attentifs , mes frères; car t’entendre mal, c’est vous exposer à tomber dans ce gouffre de l’impunité qu’on se promet en péchant : et moi, non plus que l’Apôtre, je ne suis point responsable de tous ceux qui peuvent mal interpréter mes paroles. Ceux qui le comprirent mal, agissaient à dessein; ils redoutaient les bonnes oeuvres qui devaient suivre. Ne faites point cause commune avec eux, mes frères. Un autre psaume a dit à propos d’un
1. Rom. VI, 23.— 2. Luc, X, 30— 3. Rom. IV, 4.— 4. Ibid. 5.— 5. Ibid. 5,6.
tel homme, et ce seul homme renferme toute une catégorie: « Il n’a pas voulu comprendre, de peur de faire le bien 1 ». Il n’est pas dit: Il n’a pu comprendre. Pour vous, mes frères, ayez la volonté de comprendre, afin que vous fassiez le bien. L’intelligence ne vous manquera point, et même elle arrivera jusqu’à l’évidence. Qu’y a-t-il d’évident pour celui qui a compris? Que nul ne doit vanter les bonnes oeuvres qui ont précédé la foi, et après la foi n’en négliger aucune. Dieu fait donc miséricorde à tous les impies, et les sauve par la foi.
9. « Bienheureux ceux dont les fautes sont remises, et dont les péchés ont été couverts. Bienheureux l’homme à qui Dieu n’a point imputé son crime, et dont la bouche ne distille point la fraude 2 ». Dès le commence-ment du psaume, nous en avons l’intelligence, et cette intelligence consiste à bien savoir que nous ne devons ni nous vanter de nos mérites, ni espérer témérairement l’impunité de nos fautes. Car voici le titre du psaume: « A David, intelligence ». C’est donc un psaume d’intelligence; et le premier effet de cette intelligence, c’est de te reconnaître pécheur. Le second effet, c’est de n’attribuer point à tes forces, mais à la grâce de Dieu, les bonnes oeuvres qui seront les premiers fruits de ta foi dans la charité 3. C’est ainsi qu’il n’y aura aucun déguisement dans ton coeur, c’est-à-dire dans la bouche de l’homme intérieur, et tu n’auras point des paroles pour les lèvres, et des paroles pour le coeur. Tu ne ressembleras point aux Pharisiens dont il est dit « Vous êtes comme des sépulcres blanchis; au dehors, vous avez pour les hommes des apparences de justice; au dedans, vous êtes pleins de déguisement et de ruses 4 ». Et en effet, le pécheur qui veut qu’on le regarde comme un juste, n’est-il pas un fourbe? Tel n’était pas Nathanaël dont le Sauveur a dit « Voilà un véritable Israélite, qui est sans déguisement 5 ». Mais pourquoi n’y avait-il aucun déguisement dans Nathanaël? « Quand tu étais sous le figuier je te voyais 6 ». Il était sous le figuier, c’est-à-dire sous la condition de la chair; et il était sous les conditions de la chair parce qu’il était dans l’impiété native. Il était sous ce figuier qui arrache au psalmiste ce gémissement : « Voilà que
1. Ps. XXXV, 3. — 2. Id. XXXI, 1,2. — 3. Galat. V, 6. — 4. Matt. XXIII, 27. — 5. Jean, I, 47. — 6. Ibid. 48.
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j’ai été conçu dans l’iniquité 1 ». Mais il le vit Celui qui vint avec la grâce. Que dis-je, il le vit? il en eut pitié. Le Sauveur donc relève cet homme sans artifice, pour nous relever le prix de la grâce qui est en lui. « Je te voyais, quand tu étais sous le figuier ». Je t’ai vu, qu’y a-t-il là de si grand, si l’on n’y découvre quelque mystère? Qu’y a-t-il de si grand en effet à voir un homme sous un arbre? Si le Christ n’avait vu le genre humain sous ce figuier, ou bien nous serions entièrement desséchés, ou bien, non plus que chez ces Pharisiens, qui étaient fourbes, c’est-à-dire dont les paroles étaient justes et dont les actes étaient pervers, on ne trouverait chez nous que des feuilles et non des fruits. Le Christ en effet maudit et fit sécher le figuier qu’il trouva en cet état. Je ne vois, dit-il, que des feuilles, ou plutôt des paroles et aucun fruit: « Qu’il se dessèche donc entièrement et ne porte pas même de feuilles 2 ». Pourquoi des paroles encore? Un arbre sec n’a même plus aucune feuille. Tels étaient les Juifs; cet arbre était les Pharisiens, qui avaient des paroles et non point des actes; l’arrêt du Seigneur les condamne à se dessécher. Que le Seigneur nous aperçoive donc sous le figuier : tant que nous sommes en cette vie, qu’il voie en nous le fruit des bonnes oeuvres, afin que sa malédiction ne nous fasse point dessécher. Et comme tout nous vient de sa grâce et non point de nos mérites
« Bienheureux ceux dont les iniquités sont remises, et dont les péchés sont couverts ». Non ceux chez qui l’on trouve des péchés, mais ceux dont les péchés sont couverts, dont les fautes sont cachées, effacées, anises en oubli. Si Dieu a effacé leurs péchés, il ne veut plus les voir; s’il ne veut plus les voir, il ne veut point les punir; s’il ne veut point les punir, il ne veut point les connaître, mais plutôt fermer les yeux sur eux. « Bienheureux ceux dont les fautes sont remises, dont les péchés sont couverts ». Si le Prophète a dit que ces péchés sont couverts, gardez-vous de croire que ces péchés soient encore existants et vivants. Pourquoi dit-il qu’ils sont couverts? parce qu’ils ne sont plus visibles. Car, en Dieu, voir le péché, n’est-ce point le punir? Et afin de nous faire comprendre que, pour Dieu, voie le péché c’est le punir que, lui dit le Prophète? «Détournez vos yeux de mon péché 3 ». Qu’il
1. Ps. L, 7.— 2. Matt. XXI, 19.— 3. Ps. L, II.
ne voie donc plus tes péchés, afin de te voir toi-même. Comment te verra-t-il? Comme il vit Nathanaël : « Je t’ai vu, quand tu étais sous le figuier 1 ». L’ombre du figuier n’est point impénétrable aux yeux de la divine miséricorde.
10. « Et dont la bouche ne recèle aucun déguisement 2 ». Mais ceux qui reculent devant l’aveu de leurs fautes, font d’inutiles efforts pour les cacher. Plus ils s’efforcent de se défendre du péché, en faisant valoir leurs mérites, et en s’aveuglant sur leurs iniquités, plus s’énerve leur force et leur courage. Celui-là est véritablement fort qui a mis sa force en Dieu et non point en lui-même. Aussi saint Paul disait-il: « Trois fois j’ai prié le Seigneur d’éloigner de moi (cet ange de Satan); et il m’a répondu: Ma grâce te suffit. Ma grâce», a-t-il dit, et non point ta force. « Ma grâce te suffit », dit-il, « car c’est dans la faiblesse que se perfectionne la force ». De là vient que l’Apôtre, à son tour, nous dit plus loin:
« Quand je suis faible, c’est alors que je deviens fort 3 ». Donc celui qui se prétend fort, qui se relève à ses yeux, qui vante ses mérites, quelque grands qu’ils puissent être, est semblable au pharisien, qui se vantait avec faste des dons qu’il reconnaissait avoir reçus de Dieu: « Je vous rends grâces 4 », dit-il, Voyez, mes frères, quel orgueil Dieu nous met sous les yeux : il est tel, qu’un homme juste pourrait y tomber, tel, qu’il peut se glisser chez l’homme dont on a la meilleure espérance. « Je vous rends grâces », disait-il. Donc en disant : « Je vous rends grâces n, il avouait qu’il avait reçu de Dieu ce qui était en luit « Qu’avez-vous, que vous n’ayez pas reçu 5?» Donc « je vous rends grâces», dit-il; « je vous rends grâces, de ce que je ne suis point comme les autres hommes, qui sont voleurs, injustes et adultères, ni même comme ce publicain 6 ». En quoi consiste donc l’orgueil de cet homme? Non pas à rendre grâces à Dieu du bien qu’il trouve en lui, mais à abuser de ces mêmes biens pour se préférer aux autres.
11. Prenons bien garde à ceci, mes frères; car l’Evangéliste a soin de préciser à quel propos le Seigneur a fait cette parabole. Le Christ avait dit : « Pensez-vous que le Fils de l’homme, venant sur la terre, y trouvera de
1. Jean, I, 48. — 2. Ps. XXXI, 2.— 3. II Cor XII, 8-10, — 4. Luc, XVIII, LI.— 5. I Cor. IV, 7.— 6. Luc, XVIII, 11.
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la foi 1?» Et de peur qu’il ne se trouvât certains hérétiques, pour croire que l’univers dans sa totalité a perdu la foi (car les hérétiques forment tous des sectes, et sont confinés dans certaines localités), et pour se vanter d’avoir conservé ce qui a disparu du reste du inonde, aussitôt que le Seigneur a dit: «Pensez-vous que le Fils de l’homme, revenant au monde, y trouvera de la foi? » l’Evangéliste ajoute : « S’adressant à quelques-uns qui se confiaient en eux-mêmes et en leur justice, et qui méprisaient les autres, il proposa cette parabole : Un pharisien et un publicain vinrent au temple pour y prier 2 »; et le reste que vous savez. Ce Pharisien disait donc: « Je vous rends grâces ». Mais où est son orgueil? Dans son mépris pour les autres. Quelle preuve en avez-vous? Dans ses paroles. Comment? Ce pharisien, est-il dit, méprisait le publicain, qui se tenait éloigné, et que son aveu rapprochait de Dieu. « Le publicain n, dit encore l’Evangile, se tenait éloigné 3 ». Mais Dieu n’était pas éloigné de lui. Et pourquoi Dieu n’était-il pas éloigné de lui? Parce qu’il est dit ailleurs : « Que le Seigneur est tout près de ceux qui ont le coeur brisé 4 ». Voyez si ce publicain n’avait pas le coeur brisé, et vous comprendrez que Dieu s’approche de ceux dont le coeur est contrit. « Le publicain se tenait éloigné, et n’osait lever des yeux vers le ciel, mais il frappait sa poitrine 5 ! » Frapper sa poitrine, n’est-ce pas un signe que l’on a le coeur contrit? Que disait-il en frappant sa poitrine? « Mon Dieu, ayez pitié de moi qui suis un pécheur». Et quel fut l’arrêt du Sauveur? « En vérité, je vous le déclare, le publicain revint du temple en sa maison, plus justifié que le pharisien ».
Pourquoi? Telle est la sentence du Seigneur. « Je ne suis point comme ce publicain, ni comme les autres hommes, qui sont injustes, voleurs et adultères: je jeûne deux fois la semaine, je donne la dîme de tout ce que je possède», dit le pharisien; tandis que le publicain n’ose lever les yeux au ciel, qu’il n’a d’attention que pour sa conscience, qu’il se tient debout, et qu’il est plus justifié que le pharisien. Mais pourquoi? Expliquez-nous, Seigneur, je vous en supplie, expliquez-nous les mystères de votre justice, l’équité de votre sentence. C’est ce qu’il fait en nous
1. Luc, XVIII, 8. — 2. Ibid. 9 — 3. Ibid. 13. — 4. Ps. XXXI, 19, — 5. Luc, XVIII, 13. — 6. Ibid. 14.
exposant les règles de sa loi. Voulez-vous les entendre? « C’est que tout homme qui s’élève sera abaissé, et que tout homme qui s’abaisse sera élevé (Luc, XVIII, 14 ) ! »
12. Redoublez, mes frères, votre attention, Nous avons dit que le publicain n’osait lever les yeux au ciel. Pourquoi ne pas regarder le ciel? parce qu’il se considérait lui-même. Et il se considérait afin de se prendre en horreur et par là de plaire à Dieu. Pour toi, tu as la tête levée dans ton orgueil. Mais le Seigneur dit au superbe : Tu ne veux point te considérer! Et moi-je te considère. Veux-tu que je te perde de vue? jette les yeux sur toi-même, Le publicain donc n’osait lever les yeux au ciel, parce qu’il considérait sa conscience et se châtiait lui-même, il devenait son propre juge, afin que Dieu le prît en pitié; il se châtiait, afin que Dieu le délivrât; il s’accusait, afin que Dieu fût son défenseur. Et il se défendit en effet, puisqu’il prononça eu sa faveur: « Le publicain descendit chez lui, plus juste que le pharisien, parce que tout homme qui s’élève sera abaissé, et tout homme qui s’abaisse sera élevé ». Il s’est considéré lui-même, dit le Seigneur, et je n’ai point voulu le considérer: j’ai entendu sa prière : « Détournez vos yeux de mes iniquités ». Quel est celui qui a parlé de la sorte, sinon celui qui a dit aussi: « Je connais l’étendue de mon iniquité ». Le pharisien donc, mes frères, était aussi un pécheur. Bien qu’il ait dit: « Je ne suis point comme les autres hommes qui sont injustes, voleurs « et adultères n; bien qu’il ait jeûné deux fois la semaine, qu’il ait payé la dîme, il n’en était pas moins un pécheur. A défaut de tout autre péché, son orgueil en était un très-grand;
et toutefois il tenait ce langage fastueux. Car enfin quel homme est sans péché, et qui pourra se glorifier d’avoir un coeur pur, ou se vanter d’être exempt de toute faute? Le pharisien avait donc des péchés; mais dans son aveuglement, il oubliait qu’il était venu dans le temple; il était là comme ce malade qui, dans le cabinet du médecin, cache ses blessures, et n’étale que des membres en bon état. Que Dieu cache tes blessures; ne le fais point toi-même; si la honte que tu as te les fait cacher, le médecin ne les guérira point. Que le médecin les recouvre et les panse : car il les couvre d’un
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appareil salutaire. L’appareil du médecin guérit les blessures , l’appareil du blessé n’aboutit qu’à les dérober. Pourquoi les cacher à Celui qui voit tout?
13. Reportons-nous donc, mes frères, à ce que dit le Prophète: « Mes os ont vieilli, parce que je gardais le silence, et néanmoins je criais tout le jour ». Quel sens donner à ces paroles qui paraissent contradictoires « Parce que je me suis tu, mes os ont vieilli à cause de mes cris? » Si c’est parce qu’il a crié, comment a-t-il gardé le silence? Il s’est tu en certaines occasions, il ne s’est point tu en d’autres; il a tu ce qui l’aurait fait avancer dans le bien, il n’a point tu ce qui l’a fait déchoir; il a tu l’aveu de ses fautes, il a crié tout haut sa confiance en lui-même. « Je me suis tu »,dit-il, « et dès lors je n’ai fait aucun aveu».C’était là pourtant qu’il fallait parler, taire ses mérites, crier ses péchés : et dans sa démence il a tu ses péchés, pour crier ses mérites. Alors qu’est-il arrivé? Ses os ont vieilli.
Remarquons-le bien: s’il avait crié ses péchés et tu ses mérites, ses os se fussent renouvelés, ou plutôt ses vertus : il serait devenu fort devant le Seigneur, parce qu’il aurait compris sa faiblesse. Maintenant qu’il a mis sa force en lui-même, il est devenu faible et ses os ont vieilli. Il est demeuré dans la faiblesse du vieillard, parce qu’il n’a point voulu rajeunir par l’aveu. Vous savez en effet, mes frères, comment l’homme se renouvelle : car « Bienheureux ceux dont les iniquités sont remises, et dont les péchés sont couverts ». Celui-ci au contraire, loin d’accepter la rémission de ses fautes, en a grossi le nombre, les a défendues, et a vanté ses mérites. Donc, parce qu’il s’est tu, en ne confessant point ses péchés, ses os ont vieilli, u Pendant que je criais durant « tout le jour n. Qu’est-ce à dire qu’il criait tout le jour? Qu’il persistait à défendre ses péchés. Et voyez néanmoins quel est cet homme, car il se connaît. Bientôt lui viendra l’intelligence; il n’apercevra que lui-même, et se prendra en pitié, car il se connaît.
Bientôt vous l’entendrez, afin de vous guérir vous-mêmes.
14. « Bienheureux l’homme à qui le Seigneur n’a point imputé son péché, et dont la bouche ne recèle point la fraude. Car moi, je me suis tu et mes os ont vieilli, pendant que je criais tout le jour. Le jour et la nuit, en effet, votre main s’est appesantie sur moi 1. »Que signifie cette parole: « Votre main s’est appesantie sur moi ? » Il y a là, mes frères, un sens profond. Rappelez-vous le juste arrêt que Dieu a prononcé à l’égard de ces deux hommes, du pharisien et du publicain. Qu’est-il dit du pharisien? Qu’il est humilié; et du publicain? qu’il est élevé. Pourquoi l’un est-il abaissé? parce qu’il s’est élevé ; et l’autre élevé ? parce qu’il s’est abaissé. Mais Dieu, pour abaisser l’homme qui s’élève, appesantit sa main sur lui. Il refuse de s’humilier par l’aveu, et il est humilié sous le poids de la main de Dieu. Autant cette main est dure pour nous humilier, autant elle est caressante pour nous relever. Elle a de la force pour l’un, et de la force encore pour l’autre : elle se montre forte en nous humiliant, comme elle est forte en nous relevant.
15. « Le jour et la nuit, votre main s’est appesantie sur moi, je me suis retourné dans ma douleur dont l’aiguillon me déchirait 2». Le poids de votre main, l’humiliation qui m’accable m’ont amené à la conversion, dans mon chagrin: la misère me saisit, l’aiguillon me déchire, et ma conscience en est meurtrie. Que lui est-il arrivé sous l’aiguillon de ces épines? Il a ressenti sa douleur et reconnu sa faiblesse. Et lui qui n’avait point fait l’aveu de ses fautes, mais qui avait crié pour la défendre, au point d’émousser sa vertu, c’est-à-dire de hâter la vieillesse de ses os, qu’a-t-il fait sous la douleur de l’aiguillon? « J’ai connu avion péché». Donc il reconnaît ses fautes, et s’il les considère, Dieu en détourne les yeux. Ecoutez la suite et voyez s’il ne dit point: «J’ai « reconnu mon péché, et je n’ai point caché mon injustice 3 ». Je disais tout à l’heure: Ne couvre point tes fautes, et Dieu les couvrira lui-même. «Bienheureux ceux dont les iniquités sont remises, dont les péchés sont couverts ». Couvrir ses fautes, c’est se découvrir soi-même. Le psalmiste les découvre, afin de n’être pas découvert lui-même. « Je n’ai point couvert mon iniquité ».
Qu’est-ce à dire: « Je n’ai point couvert ? » Jusque-là je me taisais : maintenant que fait-il? « J’ai dit», ce qui est contraire au silence. « J’ai dit», mais qu’as-tu dit? « Je confesserai contre moi mes prévarications au Seigneur, et vous m’avez remis l’impiété de mon âme 5 », « J’ai dit». Qu’as-tu dit? Il ne déclare pas encore, mais
1. Ps. XXXI, 4.— 2. IbId. — 3. Id. 5.— 4. Ibid.
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il promet de déclarer ses fautes, et déjà Dieu les lui pardonne. Considérez bien, mes frères, cette grande miséricorde: le psalmiste dit seulement: «Je confesserai »; il ne dit point: J’ai déclaré mon péché, et vous, Seigneur, vous l’avez remis, mais simplement : « Je le déclarerai, et vous me l’avez pardonné». Dire en effet: « Je déclarerai », c’est dire par là même, que cette déclaration n’est pas encore sortie de sa bouche, mais faite seulement dans son coeur. Dire : « Je déclarerai», c’est déjà faire cette déclaration. Aussi « vous m’avez pardonné l’impiété de mon cœur ». Ma confession n’était pas encore sur mes lèvres ; j’avais dit seulement : « Je confesserai contre moi-même » ; et néanmoins le Seigneur a entendu ce cri de mon âme. Ma parole n’était pas encore dans ma bouche; que déjà l’oreille de Dieu était dans mon coeur. « Vous m’avez remis l’impiété de mon âme », parce que j’ai dit: « Je confesserai».
16. Mais cela était insuffisant, Le Prophète ne dit point Je confesserai mon injustice au Seigneur ; ce n’est pas sans raison qu’il ajoute: «Je confesserai contre moi » ; ce qui est important.
Beaucoup en effet déclarent leurs injustices, mais les déclarent contre Dieu; et quand ils sont surpris dans l’iniquité, ils répondent: C’est Dieu qui l’a voulu. Qu’un homme en effet dise: Je n’ai point fait cela, ou, ce que vous me reprochez n’est pas une faute ; il n’accuse ni lui-même. ni Dieu. Qu’il dise au contraire: J’ai fait cela, c’est une faute, mais Dieu l’a voulu ainsi, en quoi suis-je coupable? alors c’est Dieu qu’il accuse. Mais, direz-vous, il n’est personne qui parle ainsi; qui oserait dire : C’est Dieu qui l’a voulu? D’abord il y en a beaucoup pour le dire; mais ceux qui ne le disent point formellement, que font-ils autre chose, en s’excusant ainsi : C’est le destin qui l’a voulu, c’est mon étoile qui en est cause ? Ils prennent un détour, mais pour arriver à Dieu. Par ces détours, ils veulent eu venir jusqu’à inculper Dieu, au lieu de prendre le chemin plus court de l’apaiser. Le destin m’a poussé, disent-ils. Qu’est-ce que le destin? Ma mauvaise étoile en est cause. Qu’est-ce que ces étoiles?
Assurément celles que nous voyons à la voûte des cieux.
Qui les a créées? Dieu ; qui les a placées ? Dieu encore. Ainsi, tu le vois, tu as voulu dire que c’est Dieu qui t’a poussé au péché. L’injuste c’est lui, le juste c’est toi; s’il n’avait ainsi disposé les choses, tu n’aurais point péché.
Arrière toutes ces excuses du péché; souviens-toi de ces paroles du psaume:
« Ne laissez point aller mon coeur à ces paroles mensongères que l’on allègue pour excuser des péchés, parmi ces hommes qui commettent l’iniquité ». Toutefois ce sont des hommes importants, ceux qui atténuent ainsi leurs fautes ; ils sont importants ceux qui peuvent compter les étoiles, qui peuvent dire quand est-ce qu’un homme fera un acte coupable ou un acte de vertu, quand Mars commettra un homicide et, Vénus un adultère ; ce sont des hommes importants, des hommes savants, des hommes distingués dans le monde. Mais que nous dit le Psalmiste? « Ne laissez point aller mon coeur à ces paroles mensongères, avec les hommes criminels; je n’aurai point de part avec les plus habiles d’entre eux » . Que d’autres appellent savants et distingués ceux qui peuvent compter les étoiles; que l’on accorde la sagesse à ceux qui règlent comme sur les doigts les destinées des hommes qui lisent nos moeurs dans les étoiles ; pour moi, je sais que Dieu m’a doué du libre arbitre, que si j’ai péché, c’est bien moi qui ai péché; non-seulement je confesserai mon péché au Seigneur, mais je le confesserai contre moi, et non contre lui. « Pour moi, j’ai dit: Seigneur, ayez pitié de moi », c’est le malade qui appelle un médecin. « Pour moi, j’ai dit ».A quoi bon mettre: « Moi j’ai dit », quand il suffisait de dire simplement: J’ai dit? Le moi est ici emphatique; c’est bien moi, ce n’est ni le destin, ni la fortune, ni le diable ; ce dernier ne m’a point forcé, mais moi j’ai consenti à ses instigations: « Pour moi, j’ai dit au Seigneur: Ayez pitié de moi, guérissez mon âme , parce que j’ai péché contre vous 1 ». C’est aussi la résolution qu’il arrête ici : « J’ai dit : Je confesserai contre moi mon iniquité au Seigneur, et vous m’avez pardonné l’impiété de mon cœur ».
17. « C’est pour cela que tout homme saint vous invoquera au temps favorable2 ». Quel est ce temps opportun? Et qu’est-ce à dire, pour cela? » A cause de leur impiété. Laquelle? Celle qu’a dû couvrir le pardon de leur péché. «C’est pour cela que tout homme saint vous invoquera, parce que vous lui avez remis ses fautes ». Sans ce pardon des fautes
1. Ps. XL, 5.— 2. Id. XXXI, 6.
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il n’y aurait pas un saint pour vous invoquer. « C’est pour cela que tout homme saint vous invoquera en temps opportun : ou quand vous manifesterez votre alliance nouvelle ; car la manifestation de la grâce du Christ, c’est là le temps opportun. «Quand les temps furent accomplis», dit saint Paul, « Dieu envoya son Fils, formé de la femme», c’est-à-dire d’une vierge que les anciens désignaient aussi sous le nom générique de femme, mulier, « assujettie à la loi, afin de racheter ceux qui étaient sous la loi ».
De quelles mains les racheter? des mains du diable, de la perdition, du péché, des mains de celui auquel ils s’étaient vendus.
« Afin de racheter ceux qui étaient sous la loi ». Ils étaient sous la loi, en ce sens que la loi les accablait. Et les accabler, c’était les convaincre de péché sans les sauver. Sans doute, elle défendait le mal; mais parce qu’ils n’avaient point la force de se justifier par eux-mêmes, il fallait crier vers Dieu, comme celui qui se sentait captif sous la loi du péché, et qui s’écriait: « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort 2?» Tous les hommes étaient donc sous la loi, et non dans la loi qui pesait sur eux et les convainquait de péché. Car c’est la loi qui a montré le péché, elle qui en a enfoncé l’aiguillon, elle qui a meurtri notre coeur, elle qui a averti chacun de nous de se reconnaître coupable et d’implorer du Seigneur notre pardon. « C’est pour cela que tout homme saint doit crier vers vous, au temps favorable ». J’ai expliqué donc ce temps favorable par ce mot de saint Paul : « Quand les temps furent accomplis, Dieu nous envoya son Fils 3 ». L’Apôtre dit encore: «Je vous ai exaucé au temps favorable, je vous ai secouru au jour du salut 4 ». Et comme le Prophète parlait ainsi de tous les chrétiens, l’Apôtre ajoute: « Voici maintenant le temps favorable, voici maintenant les jours du salut 5. C’est pour cela que tout homme saint doit vous invoquer au temps favorable ».
18. « Et toutefois au cataclysme des grandes eaux, ils ne s’approcheront point de lui 5 » . « De lui » , de qui? de Dieu. Le Prophète, parlant de Dieu, change souvent de personne ; ainsi : « Le salut vient du Seigneur, et votre bénédiction se répand
1. Gal. IV, 4, 5.— 2. Rom. VII, 23, 24.— 3. Galat. IV, 4.— 4. II Cor. VI, 2.— 5. Ibid — 6. Ps, XXXI, 6.
sur votre peuple », c’est-à-dire, c’est de vous, Seigneur, que vient le salut, et votre bénédiction se répand sur votre peuple. Mais comme il avait dit d’abord : « Le salut vient du Seigneur », non point en s’adressant au Seigneur, mais en parlant de lui; il se retourne du côté de Dieu pour lui dire: «Et votre bénédiction se répand sur votre peuple ».
Il en est de même ici : nous entendons d’abord « vers vous, Seigneur », puis « de lui », mais ne croyons pas qu’il parle d’un autre que de Dieu: «C’est pour cela que tout homme saint vous invoquera au temps favorable : et toutefois au cataclysme des grandes eaux, ils ne s’approcheront point de lui 2 ». Qu’est-ce à dire, « dans le cataclysme des grandes eaux ? » c’est-à-dire, ceux qui nagent dans les flots sans digue des grandes eaux, n’approchent point du Seigneur. Qu’est. ce que le Prophète entend par ces grandes eaux? c’est la nombreuse variété des doctrines. La doctrine de Dieu est unique, les eaux n’en sont point-nombreuses, il n’y en a qu’une, soit l’eau du sacrement de baptême, soit l’eau de la doctrine du salut. C’est de la doctrine que le Saint-Esprit répand sur- nous, qu’il est dit : «Bois l’eau de tes vases et des sources de tes puits 3 ». Or, ce ne sont point les impies qui approchent de ces sources; mais ceux qui croient en celui qui justifie l’impie 4, et qui sont déjà justifiés, ceux-là s’en approchent. Les autres eaux si nombreuses, les autres doctrines multipliées n’aboutissent qu’à la corruption des âmes, ainsi que je le disais tout à l’heure, Une doctrine vous fait dire : C’est le destin qui m’a poussé; une autre : C’est le hasard, c’est la fortune qui m’a fait cela. Si le hasard gouverne les hommes, il n’y a plus de Providence pour gouverner le monde; voilà encore une de ces doctrines, une autre vient me dire: Il y a une race d’esprits de ténèbres contraires à Dieu, qui s’est révoltée contre lui, et qui fait pécher les hommes. Alors, dans ce débordement des grandes eaux, ils ne s’approcheront point de Dieu. Quelle est donc cette eau, cette eau vraie qui coule des plus profondes sources de la vérité la plus pure? Quelle est cette eau, mes frères, sinon l’eau qui nous apprend à bénir le Seigneur? Quelle est cette eau, sinon l’eau qui nous apprend à dire : « Il est bon de bénir Dieu 5?» Quelle est cette eau enfin,
1. Ps. III, 9. — 2. Ps. XXXI, 7. — 3. Prov. V, 15.— 4. Rom. IV,5.— 5. Ps. XCI, 2.
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sinon l’eau qui nous fait dire avec le Psalmiste : « Je l’ai dit: Je confesserai contre moi mon injustice au Seigneur » ; et encore: «Pour moi, j’ai dit: Seigneur, ayez pitié de moi, guérissez mon âme, parce que j’ai péché contre vous 1 ».
Or, cette eau de la confession des péchés, cette eau qui apprend au coeur à s’humilier, cette eau de la vie et du salut, cette eau qui porte l’homme à se mépriser, à ne point trop présumer de lui-même, à ne rien s’attribuer dans son orgueil; cette eau donc de la pure doctrine, on ne la trouve dans aucun livre des païens, ni chez les Epicuriens, ni chez les Stoïciens, ni chez les Manichéens, ni chez les Platoniciens; et même partout où l’on rencontre d’excellents préceptes de morale et de conduite, on ne trouve pas pour cela cette humilité divine. L’humilité pour nous émane d’une autre source elle nous vient du Christ. Quelle autre leçon pouvait-il nous donner en s’humiliant lui-même, en devenant obéissant jusqu’à la mort, et même jusqu’à la mort de la croix 2 ? Quel autre enseignement nous donnait-il en payant la dette qu’il n’avait pas contractée, afin de nous libérer de notre dette? Quel autre enseignement nous donnait-il en recevant le baptême, lui qui n’a commis aucun péché 3, en se faisant clouer à la croix, lui qui n’était point coupable? Que nous enseignait-il, sinon cette humilité ? Ce n’est pas sans raison qu’il adit: «Je suis la voie, la vérité et la vie 4 ». Telle est donc l’humilité, qu’elle nous rapproche de Dieu, parce que le Seigneur se tient près de ceux qui ont le coeur contrit 5 » Or, dans le débordement de ces grandes eaux qui s’élèvent contre Dieu, qui enseignent l’orgueil et l’impiété, nul ne saurait approcher de Dieu.
19. Mais toi qui es déjà justifié, es-tu encore au milieu de ces grandes eaux? Oui, mes frères, même quand nous confessons nos fautes, nous entendons le bruit des grandes eaux qui nous environnent de toutes parts. Nous ne sommes point dans le déluge même, et ce déluge néanmoins nous environne. Les eaux nous serrent de près, mais sans nous accabler ; elles nous agitent, mais sans nous submerger. Que feras-tu donc, ô mon frère, toi qui es au milieu du déluge, et qui vis dans ce monde pervers? Se peut-il que tu n’y
1. Ps. XI., 5. — 2. Phil. II, 8 — 3. Matt. III, 13. — 4. Jean , XIV, 6. — 5. Ps. XXIII, 19.
entendes point ces docteurs, que leurs doctrines d’orgueil n’arrive pas à tes oreilles, et que chaque jour leurs maximes ne mettent point ton coeur à la torture? Que dira donc au milieu de ce déluge le chrétien déjà justifié et qui se confie en Dieu? « Seigneur, vous êtes mon refuge, dans la persécution qui m’environne 1 ». Que les autres cherchent un abri chez leurs idoles, ou chez heurs démons, ou dans leurs forces, ou dans la défense de leurs péchés: pour moi, dans ce déluge, il n’y a que vous, Seigneur, qui puissiez me mettre à l’abri de la persécution qui m’environne.
20. «Délivrez-moi, ô vous qui êtes ma joie 2 ». Pourquoi vouloir qu’on te rachète, si tu es dans la joie? « Rachetez-moi, ô vous qui êtes ma joie ». J’entends à la fois, et le cri de l’allégresse: « Vous êtes ma joie», et la voix du gémissement : « Rachetez-moi ». Tu tressailles et tu gémis. C’est vrai, me répond le Prophète, je tressaille et je gémis : je tressaille dans l’espérance, je gémis encore dans la réalité.
« Rachetez-moi, ô vous qui êtes ma joie ». Réjouissez-vous dans l’espérance, nous dit l’Apôtre; ce qui rend bien cette parole : « O vous qui êtes ma joie ». Mais pourquoi : « Délivrez-moi? » Saint Paul nous le dit ensuite : « Soyez patients dans la tribulation 3 ». L’Apôtre lui-même était déjà justifié, et que dit-il néanmoins?
« Nous-mêmes aussi, qui possédons les prémices de l’Esprit, nous gémissons intérieurement». Pourquoi donc, « rachetez-moi? C’est que nous-mêmes nous gémissons dans l’attente de l’adoption, qui sera la délivrance de nos corps4 ». Ainsi « rachetez-moi » signifie que nous gémissons en nous-mêmes, attendant que nos corps soient rachetés. Pourquoi cette expression : « Vous êtes ma joie? » L’Apôtre l’explique peu après en disant: « C’est par l’espérance que nous sommes sauvés; mais l’espérance qui verrait ne serait plus une espérance. Comment espérer ce que l’on voit déjà? Si nous espérons ce que nous ne voyons pas encore, nous l’attendons par la patience ». Espérer, c’est jouir; attendre avec patience, c’est gémir encore : car on n’a que faire de patience, quand on ne souffre point. Ce que l’on appelle tolérance, patience, souffrance, longanimité, tout cela ne se dit que des peines que l’on endure. Si vous êtes
1. Ps. XXXI, 7. — 2. Ibid. — 3. Rom. XII, 12. — 4. Id. VIII, 23—25.
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accablé, vous êtes dans l’angoisse. Donc si nous attendons par la patience, nous disons encore: Rachetez-moi de l’affliction qui m’environne; mais comme l’espérance nous sauvera, nous disons l’un et l’autre « Délivrez-moi, ô vous qui êtes ma joie».
21. Voici la réponse : « Je te donnerai l’intelligence ». Le psaume lui-même est un psaume d’intelligence. « Je te donnerai l’intelligence et t’affermirai dans la voie où tu auras marché 1 ». Qu’est-ce à dire : « Je t’affermirai dans la voie où tu auras marché 2 ? » Non plus afin que tu y demeures , mais afin que tu ne t’en écartes pas. Je te donnerai l’intelligence, afin que tu te comprennes toujours, que tu tressailles toujours dans l’espérance en Dieu : jusqu’à ce qu’enfin tu arrives dans la patrie, où il n’y a plus d’espérance, mais où tout sera réalité.« J’affermirai mon regard sur vous ». Je ne détournerai point de vous les yeux, parce que jamais vous ne les détournerez de moi.
Bien que tu sois justifié et après la rémission de tes fautes, lève les yeux vers ton Dieu. Sur la terre, ton coeur s’en allait en pourriture. Ce n’est pas sans raison que l’on te crie: Elève ton coeur en haut, de peur qu’il ne se corrompe. Toi donc aussi lève les yeux en haut; tiens-les fixés sur le Seigneur, afin qu’il arrête ses regards sur toi. Mais pourquoi redouter qu’en élevant tes yeux en haut, tu ne voies pas devant toi, et que ton pied ne tombe dans quelque piége? Sois sans crainte, là aussi sont arrêtés ces regards de Dieu qu’il tenait fixés sur toi. « Soyez », nous dit le Seigneur, « soyez sans sollicitudes ». L’apôtre saint Pierre a dit : « Rejetez dans le sein de Dieu toute votre sollicitude, parce que lui-même prend soin de vous 3 » . Donc « mes yeux seront fixés sur toi ». Quant à toi, fixe à ton tour tes regards sur le Seigneur, et tu ne craindras pas, ai-je dit, de tomber dans le piége. Ecoute ce mot du psalmiste : « Mes yeux seront toujours fixés en Dieu ». Et comme si on lui disait: Que deviendront tes pieds, si tu ne regardes point à ta marche? il répond : « Ce sera lui qui dégagera mes pieds des embûches 4. » J’affermirai donc sur toi « mes regards 5 ».
22. Ainsi Dieu a promis le secours et l’intelligence au prophète qui se tourne alors vers
1. Ps. XXXI, 8. — 2. Mat. VI, 31. — 3. I Pierre, V, 7. — 4. Ps. XXIV, 15.
les orgueilleux qui défendent leurs péchés: « Gardez-vous », leur dit-il, « de ressembler au cheval et au mulet, qui n’ont point d’intelligence 1 ». Le cheval et le mulet marchent la tête levée; ils ne ressemblent point à ce boeuf qui connaît son maître, et à l’âne qui connaît l’étable de celui qu’il sert 2. « Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet, qui n’ont point d’intelligence ». Qu’arrive-t-il pour eux? « C’est par la bride et par le mors que vous assujettirez les mâchoires de ceux qui ne s’approchent point de vous 3 ». Veux-tu être cheval ou mulet? Veux-tu ne souffrir aucun cavalier? Ta bouche et tes mâchoires seront assujetties par la bride et le mors : on assujettira cette bouche qui relève tes mérites et garde le secret de tes fautes. « Maîtrisez donc les mâchoires de ceux qui ne s’approchent point de vous » par humilité.
23. « Ils sont nombreux, les châtiments des pécheurs 4 ». Il n’est pas étonnant que le fouet vienne après le mors. li voulait être un animal indomptable, et on l’assouplit avec le mors et le fouet: et plaise à Dieu qu’on l’assouplisse! Car il est à craindre que par son opiniâtreté; il ne mérite de rester indompté, et de s’en aller sauvage et vagabond, où le portera sa fougue, en sorte que l’on dise de lui comme de ceux dont les péchés demeurent impunis ici-bas, que «leur iniquité vient de leur abondance 5 ». Que le fouet donc serve à le corriger et à le dompter, comme l’interlocuteur avoue qu’il a été lui-même dompté. Il se comparaît au cheval et au mulet à cause de son silence : mais qu’est-ce qui l’a dompté? le fouet du châtiment. «Je me suis converti », dit-il, « dans ma douleur et déchiré par l’aiguillon ». Soit donc parle fouet, soit par l’aiguillon, Dieu assouplit le cheval qu’il monte, et c’est l’avantage du cheval d’avoir un tel cavalier. Et si le Seigneur monte à cheval, ce n’est point qu’il soit fatigué de marcher à pied. Car ce n’est pas sans quelque mystère que l’on amena autrefois linon au Sauveur 6. Le peuple qui porte Jésus-Christ avec la bonne volonté de la douceur et de la paix, est figuré par cet ânon, et il se dirige vers Jérusalem. « Car Dieu dirige les hommes doux dans l’équité », comme le dit un-autre psaume, « il enseignera ses voies aux hommes pacifiques 7 ». Quels sont ces
1. Ps. XXXI, 9.— 2. Isa. I, 3.— 3. Ps. XXXI, 9.— 4. Id. 10. — 5. Id. LXXI, 7.— 6. Matt. XXI, 7.— 7. Ps. XXIV, 9.
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hommes doux? ceux qui ne relèvent point arrogamment la tête contre leur maître, qui endurent le fouet et le frein; qui deviennent si souples qu’ils marchent sans le fouet, et que sans frein et sans bride ils suivent le bon chemin. Si tu n’as le Seigneur pour cavalier, c’est toi qui tomberas et non lui. « Ils sont nombreux les châtiments du pécheur; mais celui qui espère dans le Seigneur, sera environné par sa miséricorde ». Quel refuge pourrons-nous trouver dans le malheur? Celui qui est d’abord dans l’affliction trouvera ensuite la miséricorde; car cette miséricorde nous viendra de celui qui nous a donné la loi 1 ; la loi comme un châtiment, là miséricorde comme une consolation. « Celui qui espère dans le Seigneur trouvera ensuite la miséricorde ».
24. Quelle est donc la conclusion du psaume? « Réjouissez-vous dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes, et tressaillez de joie 2 ». Et vous, impies, qui vous réjouissez en vous-mêmes, vous, orgueilleux, qui n’avez de joie qu’en vous : maintenant que vous croyez en celui qui justifie l’impie, que votre foi vous sait imputée à justice 3. « Réjouissez-vous dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes, et tressaillez de joie » dans le Seigneur encore. Pourquoi cette joie? parce que déjà vous êtes justes; et d’où vous vient la justice? non pas de vos mérites, mais de la grâce de Dieu. Pourquoi êtes-vous justes? parce que vous avez été justifiés.
25. « Glorifiez-vous, ô vous qui avez le coeur droit 4 ». Comment votre coeur est-il droit? C’est que vous ne résistez point à Dieu. Que votre charité redouble d’attention, et cous-prenez ce qu’est un coeur droit. Je le dis en peu de mots, mais qu’il faut bien retenir. Je bénis Dieu que ce soit en finissant, afin que cela demeure mieux gravé dans votre mémoire. Voici donc la différence qui existe entre le coeur droit et le coeur pervers. Qu’un homme qui se trouve; sans le vouloir, dans les afflictions, dans les chagrins, dans les fatigues, dans les humiliations, ne voie eu tout cela que la juste volonté de Dieu, sans l’accuser de folie, comme s’il agissait en aveugle, en frappant celui-ci pour épargner celui-là, cet homme a le coeur droit : ceux-là au contraire ont le coeur mauvais,
1. Ps. LIXXIIl, 8.— 2. Id. XXXI, 11. — 3. Rom. IV, 5.— 4. Ps. XXXI, 11.
le coeur dépravé, le coeur perverti, qui taxent toujours d’injustice les tourments qu’ils endurent, et qui attribuent cette injustice à celui qui les permet; ou bien qui lui enlèvent le gouvernement du monde, parce qu’ils l’incriminent. Dieu ne peut rien faire d’injuste, nous disent-ils; or, il est injuste que la douleur soit pour moi et non pour cet autre: que je sois pécheur, je l’accorde; mais il en est de plus coupables que moi, qui sont dans l’allégresse, et moi dans la douleur: comme donc il est injuste que de plus méchants que moi soient dans la joie quand je gémis dans la peine, moi qui suis juste, ou moins pécheur que ceux-là; comme il y a là une injustice, j’en ai la conviction, et que j’ai aussi cette conviction que Dieu ne saurait faire le mal, j’en conclus que Dieu ne dirige point les choses du monde, et ne prend de nous aucun souci. Donc, l’égarement de ces hommes au coeur méchant et perverti, peut se réduire à trois points : ou qu’il n’y a pas de Dieu: « L’insensé dit dans son cœur : Dieu n’est pas 1». C’est là une des eaux de ce déluge dont nous avons parlé. Il s’est trouvé des philosophes pour soutenir cette doctrine, et pour dire que ce n’est point un Dieu qui gouverne et qui a créé toutes choses, mais qu’il y a plusieurs dieux s’occupant d’eux-mêmes en dehors du monde, et n’ayant aucun soin de cet univers. Donc, ou bien il n’y « a pas de Dieu », et c’est le langage de l’impie, qui désapprouve tout ce qui lui arrive en dehors de sa volonté, sans arriver à tel autre auquel il se préfère; ou bien: Dieu est injuste, puisqu’il commet et approuve tout cela
ou bien: Dieu ne gouverne point les choses d’ici-bas, et n’a pas soin de nous tous. Il y a dans chacun de ces trois points une grande impiété, puisque c’est nier Dieu, ou l’accuser d’injustice, ou lui enlever la direction des événements. D’où vient cette impiété? de la dépravation du coeur. Dieu est la rectitude même , et un coeur qui n’est point droit ne s’accorde point avec lui. C’est ce que le psalmiste a dit ailleurs: « Combien est bon le Dieu d’Israël, pour ceux qui ont le coeur droit 2 ». Et parce qu’il touchait lui-même à l’un de ces points, et se demandait: « Comment Dieu sait-il ces choses, et comment le Très-Haut en a-t-il connaissance 3 »; aussi a-t-il dit au même endroit : « Peu s’en est fallu
1. Ps. XIII, 1.— 2. Id. LXXII, 1.— 3. Id. 11.
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que mes pieds ne fussent ébranlés 1 ». De même qu’en posant un bois tortueux sur une surface plane, vous ne pouvez le ranger, ni le consolider, ni le faire joindre : mais il est toujours branlant et sans solidité; non point que la surface soit inégale, mais parce que le bois que vous y voulez appliquer est tortueux; de même votre coeur, s’il est dépravé, s’il est tortueux, ne peut s’unir à Dieu qui est la rectitude même; il ne peut s’unir à Dieu par une véritable adhésion, ainsi qu’il est dit: « Celui qui adhère au Seigneur, devient un même esprit avec lui 2 » . Donc, « glorifiez-vous, ô vous qui avez le coeur droit », dit le Prophète. Comment peuvent se glorifier ceux qui ont le coeur droit? Ecoutez de quelle manière ils se glorifieront : « Non-seulement, dit l’Apôtre, nous nous glorifions dans l’espérance, mais nous nous glorifions dans nos afflictions 3 ». Tressaillir dans les biens et dans les délices, c’est chose facile ; mais l’homme au coeur droit tressaille même dans la tribulation. Or, vois ce qu’est sa joie, quand on l’afflige, car ce n’est pas en vain, ce n’est pas sans raisons qu’il tressaille, Vois l’homme au coeur droit: « Nous savons n, dit saint Paul, que la tribulation produit la patience, la patience la pureté, et la pureté l’espérance; or, cette espérance n’est point vaine, car l’amour de Dieu a été répandu dans nos coeurs par le Saint-Esprit qui nous a été donné 4 ».
26. C’est là, mes frères, la droiture du coeur. Quel que soit l’homme à qui il arrive quelque chose, qu’il s’écrie: « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté » .Telle est la droiture du coeur: « Comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait: que le nom du Seigneur soit béni 5 ». Quel est celui qui a ôté? Qu’a-t-il ôté? A qui a-t-il ôté? Quand l’a-t-il ôté? Que le nom du Seigneur soit béni. Il ne dit point: Le Seigneur l’a donné, le diable l’a ôté. Que votre charité le remarque bien, afin de ne dire jamais: C’est le diable qui m’a fait cela. C’est à Dieu qu’il faut rapporter le châtiment que tu subis, car le diable n’a aucun pouvoir sur toi, que par la permission de Celui qui use de son souverain pouvoir, ou pour châtier ou pour corriger; pour châtier l’impie, pour corriger ses enfants. « Le Seigneur happe celui qu’il reçoit au nombre de ses
1. Ps. LXXII, 2.— 2. I Cor. VI, 17. — 3. Rom. V, 3 — 4. Id. 3, 4, 5. — 5. Job, I, 21.
enfants 1 ». Ne prétends donc point échapper au fouet, à moins que tu ne veuilles renoncer à l’héritage, Le Seigneur châtie tout enfant qu’il adopte. Est-ce tous, sans exception? Où donc te cacher? C’est tout enfant; il n’a point d’exception; nul n’est adopté sans passer par le fouet. Comment? pas un seul? Veux-tu comprendre qu’il n’y en aura pas un seul ? Son Fils unique était sans péché, il n’a pas été admis sans châtiment.
C’est pourquoi son Fils unique, chargé de tes infirmités, se personnifiant avec toi, comme le chef, qui représente le corps, aux approches de la passion, fut saisi de tristesse 2, afin de te procurer la joie ; il fut plongé dans l’affliction, pour te consoler, et pouvoir, dans sa divinité, affronter les souffrances sans aucune tristesse. Le général ne pouvait-il pas ce qu’a pu le soldat?
Et comment le soldat l’a-t-il pu? Ecoute Paul qui tressaille quand la passion approche. «Pour moi »,dit-il, « je vais être immolé, et le temps de ma mort approche. J’ai bien combattu; j’ai achevé ma course, j’ai gardé la foi: il ne me reste qu’à attendre la couronne de justice qui m’est réservée, et que le Seigneur, comme un juste juge, m’accordera dans ce grand jour, non seulement à moi, mais encore à tous ceux qui désirent son avènement 3». Voyez comme il tressaille quand il va souffrir. Il tressaille donc celui qui va recevoir la couronne, et celui qui va la donner est dans la tristesse. Que figurait donc le Fils de Dieu, sinon l’infirmité de quelques-uns qui s’attristent en face de la douleur ou de la mort? Mais voyez encore, comme il les amène à la droiture du coeur.
Tu voulais vivre, et te mettre à l’abri de tout accident; mais Dieu en a décidé autrement: voilà deux volontés ; que la tien ne se conforme donc à celle de Dieu, et non pas que celle de Dieu s’assouplisse à ta tienne; car la tienne est dépravée, celle de Dieu est la règle même: que la règle subsiste, afin qu’elle serve à redresser tout ce qui est tortueux, Voyez comme cet enseignement est bien celui de Jésus-Christ. « Mon âme»,dit-il, « est triste jusqu’à la mort » ; puis: « Mon Père, s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». C’est là que perce la volonté humaine. Mais écoutez le coeur droit: « Et pourtant, non comme je veux, mais comme vous voulez, ô mon Père ». C’est là ton modèle,
1. Héb. XII, 6. — 2. Matt. XXVI, 38. — 3. II Tim. IV, 6-8. — 4. Matt. XXVI. 38, 39.
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dans la joie de tout ce qui peut t’arriver: et même réjouis-toi, si ta dernière heure vient à sonner. Et si tu ressens -quelque faiblesse qui appartienne à l’humaine volonté, dirige la du côté de Dieu, afin que tu fasses nombre avec ceux à qui il est dit: « Glorifiez-vous, ô vous dont le coeur est droit».
PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXXII.
LA CONFIANCE DU JUSTE.
Le juste doit se réjouir et mettre sa confiance dans le Seigneur, dans les promesses qu’il nous a faites, dans sa miséricorde et sa justice, dans le soin qu’il prend de chacun de nous. Lui seul pourra nous sauver, pourvu que notre âme l’attende avec patience et que notre coeur ne mette qu’en nui seul sa félicité.
1. « Tressaillez dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes ». Tressaillez, ô justes, mais non point en vous-mêmes, cela ne serait point sûr, mais tressaillez dans le Seigneur. « C’est aux coeurs droits que sied bien la louange 1 ». Ce sont ceux qui louent le Seigneur, en se soumettant à lui : il n’en est pas ainsi des coeurs tortueux et dépravés.
2. « Chantez le Seigneur sur vos harpes 2 ». Chantez le Seigneur, en lui faisant de vos corps une hostie vivante 3. « Bénissez-le sur de psaltérion à dix cordes ». Que tous vos membres servent à l’amour de Dieu et du prochain, ou à l’accomplissement des trois préceptes de la première table, et des sept préceptes de la seconde.
3. « Chantez au Seigneur un cantique nouveau 4 ». Chantez un cantique de grâces cl de loi. « Chantez sagement dans vos cris d’allégresse ». Chantez- avec une joie que mesure la sagesse.
4. « Car la parole du Seigneur est pleine d’équité 5». La parole du Seigneur est droite pour vous rendre ce que vous ne pouvez devenir par vous-mêmes, « Et toutes ses œuvres sont dans la foi ». Nul dès lors ne doit se croire parvenu à la foi par ses mérites, puisque c’est de la foi même que viennent les oeuvres agréables à Dieu.
5. « Il aime la miséricorde et le jugement ». Il aime la miséricorde qu’il répand
1. Ps, XXXII, 1.— 2. Id. 2.— 3.Rom. XII, 1.— 4. Ps. XXXII, 3.— 5. ibid. 4.
maintenant et par avance sur les hommes; et le jugement qui lui fait exiger le produit de ses dons. « La terre est remplie de la miséricorde du Seigneur 1 ». Dans tout l’univers les hommes reçoivent le pardon de leur péché, par la divine miséricorde.
6. « C’est la parole du Seigneur qui consolide les cieux ». Car ce n’est point d’eux-mêmes que les justes se sont affermis, mais par la parole du Seigneur. « Et c’est du souffle de sa bouche que vient leur force 2 ». Et leur foi vient de l’Esprit-Saint.
7. « C’est lui qui rassemble comme dans une outre les eaux de la mer3». Il rassemble tous les peuples d’ici-bas pour la confession de leurs péchés qui sont condamnés, de peur que l’orgueil ne les fasse déborder dans la licence. « Dans ses trésors il place des abîmes ». Il garde pour eux des secrets cachés, afin de les enrichir.
8. « Que toute la terre craigne le Seigneur 4 ». Que le pécheur craigne, afin de s’abstenir du péché. « Qu’ils tremblent devant lui», non point parla peur des hommes, ou de toute autre créature, mais que Dieu fasse s trembler « tous ceux qui habitent l’univers » .
9. « Car il a parlé et tout a été fait », nul autre n’a fait ces créatures que peuvent redouter les hommes; mais c’est bien lui qui a dit, et les voilà faites. « Il a commandé, et tout a été créé ». Il a commandé par son Verbe, et la création s’est opérée.
1. Ps. XXXII, 5. — 2. Id. 6. — 3. Id. 7. — 4. Id. 8. — 5. Id. 9.
(295)
10. « Le Seigneur a renversé les conseils des nations 1 », qui recherchaient leur domination et non la sienne. « Il réprouve la pensée des peuples », qui désirent le bonheur de ce monde. «Il réprouve aussi les desseins des princes», qui cherchent à dominer sur ces peuples.
11. «Mais le dessein du Seigneur demeure éternellement 2 ». Il est immuable pour l’éternité ce dessein du Seigneur, qui n’accorde la félicité qu’à ceux qui lui sont soumis. « Les pensées de son coeur subsistent dans les siècles des siècles ». Les desseins de sa sagesse ne sont point assujettis au changement, mais ils demeurent dans le cours des siècles.
12. « Bienheureux le peuple qui a le Seigneur pour son Dieu 3». Il n’y a qu’un seul peuple, celui de la cité céleste, qui ne se choisit point d’autre Dieu que le Seigneur. «Heureux le peuple que le Seigneur s’est choisi pour héritage ». Ce peuple ne s’est point élu, mais Dieu l’a choisi dans sa miséricorde, afin de le posséder, et de n’y rien souffrir d’inculte ou de misérable.
13. « Du haut des cieux le Seigneur a regardé, et il a vu tous les enfants des hommes 4 ». A travers l’âme juste, Je Seigneur a vu dans sa bonté, tous ceux qui veulent renaître à une vie nouvelle.
14. « Du haut de la tente qu’il s’est préparée ». De ce tabernacle de chair qu’il s’est fait en s’incarnant. « Il a regardé ceux qui habitent la terre 5 ». Il a vu dans sa bonté ceux qui habitent la terre, afin de les gouverner en pasteur.
15. « C’est lui qui a formé le coeur de chacun d’eux 6 ». Il a mis dans le coeur des dons qui leur sont propres, afin que le corps ne soit point tout oeil, ni tout oreille 7; mais il est pour celui-ci une manière de s’unir au corps de Jésus-Christ, polir celui-là une autre manière. « C’est lui qui connaît toutes leurs actions ». Devant lui rien n’est incompris des actions des hommes.
16. « Ce ne sont point ses forces nombreuses qui sauveront le roi 8 ». « Celui qui est le roi de sa chair, ne sera point sauvé, s’il met sa confiance dans sa propre vertu » . «Et le géant ne trouvera point son salut dans ses grandes
1. Ps. XXXII. 10.— 2. Id. 11.— 3. Id. 12.— 3. Id. 13.— 4. Id. 14 — 5. Id. 15. — 6. I Cor. XII, 17. — 7. Ps. XXXII, 16.
forces ». Tous ceux qui combattent les vieilles habitudes de la convoitise, ou le diable et ses anges, ne seront pas néanmoins sauvés, s’ils présument trop de leur propre valeur.
17. « Un coursier ! vain espoir de salut 1 ». On se trompe, si l’on croit pouvoir, avec le secours des hommes, acquérir le salut que l’on a reçu parmi les hommes, ou échapper à la perdition par l’obstination du caractère. « Il ne sera point sauvé par l’ardeur de son courage ».
18. « Voilà que les yeux du Seigneur s’arrêtent sur ceux qui le craignent 2 ». Si tu cherches le salut, Dieu incline son amour sur ceux qui le craignent. « Et qui espèrent en sa miséricorde ». Qui espèrent, non dans leur propre vertu, mais dans la divine miséricorde.
19. « Afin d’arracher leurs âmes à la mort, et de les nourrir pendant la famine 3 ». Afin de les nourrir de son Verbe et de l’éternelle vérité, qu’ils avaient perdue en présumant de leurs forces, et voilà que la faim de la justice a épuisé ces mêmes forces.
20. « Notre âme attendra patiemment le Seigneur 4 ». Afin de s’engraisser un jour de viandes incorruptibles, pendant qu’elle est en cette vie, notre âme attendra patiemment le Seigneur. « Car il est notre secours et notre protecteur ». Il nous aide quand nous nous dirigeons vers lui ; il nous protége quand nous résistons à l’ennemi.
21. « C’est en lui que s’épanouira notre cœur 5 ». Ce n’est pas en nous, puisque nous n’y trouvons que misère quand Dieu n’y est point, mais en Dieu que notre coeur s’épanouira. «Nous avons mis notre espoir dans « la sainteté de son nom ». Et si nous espérons arriver un jour à Dieu, c’est qu’il nous a fait connaître son nom par la foi, quand nous étions éloignés de lui.
22. « Que votre miséricorde, ô Dieu, descende sur nous, selon que nous avons espéré en vous 6 ». Oui, Seigneur, que votre miséricorde s’épanche sur nous, car nous avons mis notre espérance en vous, et cette espérance est infaillible.
1. Ps. XXXII, 17. — 2. Id. 18. — 3. Id. 19. — 4. Id. 20. — 5. Id. 21. — 6. Ibid. 22.
(296)
DEUXIEME DISCOURS SUR LE PSAUME XXXII.
PREMIER SERMON. — CONFIANCE EN DIEU.
Ce sermon embrasse la première partie du psaume XXXII. Il nous apprend que nous devons bénir Dieu dans le malheur aussi bien que dans la prospérité; — que l’amour de la justice est l’accomplissement de la loi ; — et que la miséricorde ne vient bien qu’avec la justice.
1. Ce psaume nous invite à nous épanouir dans le Seigneur. Il a pour titre : A David. Ecoutez donc votre cantique, ô vous qui appartenez à la sainte lignée de David; soyez les échos de votre cantique et tressaillez dans le Seigneur. Voici comme il commence : « Réjouissez-vous dans le Seigneur, ô vous qui êtes justes ». Que l’impie trouve sa joie dons le siècle ; le siècle finira, et avec lui la joie de l’impie. Mais que les justes tressaillent dans le Seigneur, car le Seigneur est éternel, et leur joie le sera aussi. Mais pour tressaillir en Dieu d’une manière convenable, il nous faut le louer de ce qu’il est seul pour ne nous inspirer aucun dégoût, et pour en inspirer autant à l’infidèle. Et l’on peut dire en un seul mot:
Celui-là plaît à Dieu, qui se plaît en Dieu. Et gardez-vous de croire, mes frères, que ce soit chose facile. Voyez combien sont nombreux, ceux qui murmurent contre Dieu, combien trouvent à redire dans ses oeuvres. Quand il lui plaît d’agir contrairement à la volonté des hommes, parce qu’il est le maître, qu’il connaît ce qu’il fait, et qu’il s’arrête moins à considérer nos désirs que notre avantage, ces hommes alors, subornant à leur volonté, la volonté de Dieu, loin de redresser leur volonté sur celle de Dieu, prétendent que la volonté de Dieu voudra bien s’adapter à la leur. Ces hommes infidèles, impies, pervers, trouvent plus à leur guise, je rougis de parler ainsi, et je le dirai néanmoins, parce que vous savez que c’est la vérité, trouvent plus à leur guise un comédien que Dieu lui-même.
2. Aussi après avoir dit : « Justes, tressaillez de joie dans le Seigneur », comme nous ne pouvons tressaillir en lui qu’en chantant ses louanges, et que ces louanges lui sont d’autant plus agréables que nous mettons en lui notre bonheur, le prophète ajoute : « C’est aux coeurs droits qu’il convient de louer Dieu ». Quels sont les hommes au coeur droit? ceux qui l’assouplissent selon la volonté de Dieu ; qui se consolent dans la justice divine des troubles que leur cause l’humaine fragilité, quoique la faiblesse humaine leur fasse désirer de temps à autre ce qui pourrait leur convenir en particulier, ce qui serait en harmonie avec l’état actuel de leurs affaires, ou avec une nécessité qui se déclare, néanmoins lorsqu’ils reconnaissent et qu’ils savent que Dieu désire autre chose, ils préfèrent à leur volonté, la volonté du plus sage, à la volonté de l’infirme, la volonté du Tout-Puissant, à la volonté de l’homme, la volonté de Dieu. Car autant Dieu est au-dessus de l’homme, autant la volonté divine est au-dessus de la volonté humaine. C’est pourquoi le Christ s’étant fait homme, nous donne sa vie comme un modèle, et voulant tout à la fois nous apprendre à vivre et nous en mériter la grâce, nous fait voir en lui une certaine volonté humaine et privée, qui figurait à la fois la sienne et la nôtre, car il est notre chef, et vous le savez, nous lui appartenons comme ses membres: « Mon Père »,dit-il, «s’il est possible, que ce calice s’éloigne de moi ». Voilà une volonté humaine, qui s’arrêtait sur un objet propre et particulier. Mais comme il voulait que l’homme eût le coeur droit, afin de le porter à redresser sur le modèle qui est toujours droit, ce qu’il pouvait avoir de tortueux, quelque peu que ce fût, il ajoute : «Et pourtant, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez, ô mon Père» Or, quelle volonté perverse pouvait avoir le Christ? Que pouvait-il vouloir, que ne voudrait point son Père? Ils n’ont qu’une même divinité, et ne peuvent avoir une volonté différente. Mais il
1. Matt. XXVI, 39. — 2. Ibid.
(297)
voulait personnifier dans cette humanité tous les siens, comme il les personnifiait en lui-même, quand il dit : « J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger 1 » : comme il les personnifiait, quand lui, que nul ne blessait, cria du haut du ciel à Saul qui frémissait de rage, et persécutait les saints: « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 2? » Il voulait donc te montrer en lui une volonté qui est propre à l’homme. Il t’a mis sous les yeux ta propre image afin de te corriger. Reconnais-toi en moi-même, te dit-il; tu peux, il est vrai, avoir ta volonté propre, autre que la volonté de Dieu, on le pardonne à ta fragilité, on le pardonne à l’infirmité humaine; il est difficile pour toi de n’avoir aucune volonté propre: mais à l’instant souviens-toi qu’il est quelqu’un au-dessus de toi; qu’il est supérieur, et toi inférieur, qu’il est créateur et toi créature, qu’il est maître et toi serviteur, qu’il est tout-puissant et toi bien faible ; et afin de te corriger, soumets ta volonté à sa volonté, en disant: « Toutefois, ô mon Père, non point ce que je veux, mais ce que vous voulez ». Alors comment pourrais-tu être séparé de Dieu; quand tu veux ce qu’il veut? C’est alors que tu seras droit, et qu’il te siéra de bénir Dieu : « Car c’est aux coeurs droits de le loue ».
3. Mais si ton coeur est tortueux, tu béniras Dieu dans la prospérité, pour le blasphémer dans le malheur; et toutefois le mal n’est plus un mal quand il est juste; et il est juste quand il vient de la part d’un Dieu qui ne peut rien faire d’injuste. Tu seras donc dans la maison paternelle comme l’enfant ingrat, tu aimeras ton père quand tu en recevras des caresses, et tu le haïras s’il vient à te châtier : comme si ses châtiments aussi bien que ses caresses ne te préparaient pas à devenir son héritier. Vois maintenant comme la louange sied bien aux coeurs droits, écoute ce que chante un coeur droit dans un autre psaume : « Je bénirai en tout temps le Seigneur, sa louange sera toujours dans ma bouche » . « En tout temps », a le même sens que «toujours »; comme «je bénirai » et « sa louange sera dans ma bouche » sont identiques. Le louer donc en tout temps et toujours, c’est le louer dans le malheur, comme dans la prospérité. Car si tu ne bénis Dieu que dans la prospérité et non dans le malheur, comment sera-
1. Matt. XXV, 35. — 2. Act. IX, 4. — 3. Ps. XXXIII, 2.
ce en tout temps, comment toujours? Et toutefois chaque jour n’entendons-nous pas le grand nombre qui eut agit ainsi? Leur arrive-t-il quelque bonheur, ils s’épanouissent, ils tressaillent de joie, ils bénissent Dieu, ils chantent ses louanges; loin de les désapprouver, je les en félicite, car il y en a beaucoup qui ne le font pas même alors. Mais il faut apprendre à ceux qui déjà bénissent Dieu dans la prospérité, à reconnaître qu’il est père encore quand il châtie, à ne point murmurer contre sa main qui les afflige, de peur qu’ils ne demeurent dans la dépravation, qu’ils ne déméritent et ne soient justement privés de l’héritage éternel; il le faut, afin qu’ils deviennent droits, et ils seront droits quand rien dans les actes de Dieu ne leur déplaira; et qu’ils puissent bénir Dieu jusque dans le malheur, et dire : « Le Seigneur l’a dominé, le Seigneur l’a ôté, comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 1 » : c’est à ces coeurs droits qu’appartient la louange, eux qui ne béniront pas d’abord, pour blâmer ensuite.
4. Donc, ô vous qui êtes justes, qui avez le coeur droit, tressaillez dans le Seigneur, car c’est à vous qu’il appartient de le bénir. Que nul ne dise : Qui suis-je pour être juste? Ou :
Quand pourrai-je être juste? Ne vous méprisez point, ne désespérez point de vous-mêmes. Vous êtes hommes; vous êtes créés à l’image de Dieu 2: celui qui a fait de vous des hommes, s’est lui-même fait homme polar vous : et afin que vous fussiez adoptés en plus grand nombre pour l’éternel héritage, pour vous le sang de son Fils unique a été répandu. Si la faiblesse d’une chair terrestre vous rend méprisables à vos yeux, estimez-vous dû moins au prix que vous avez coûté. Pensez mûrement à votre nourriture, à votre breuvage, et à quoi vous souscrivez en disant : Amen. Toutefois est-ce l’orgueil que nous vous prêchons ici, et vous engageons-nous à vous attribuer quelque perfection? Encore une fois, n’allez pas vous croire étrangers à toute justice. Je ne veux pas vous questionner au sujet de votre justice; car nul d’entre vous sans doute n’oserait me répondre : Je suis juste: mais je vous interroge au sujet de votre foi; et de même que nul n’oserait me répondre : Je suis juste; nul aussi n’oserait me dire : Je n’ai pas la foi. Je ne cherche donc point quelle est ta vie,
1. Job, I, 21.— 2. Gen. I, 27.
(298)
je demande ce que tu crois. Tu me répondras que tu crois en Jésus-Christ. N’entends-tu point l’Apôtre qui te dit : « Le juste vit de la foi 1? » Ta foi, c’est là ta justice : car, si tu crois, tu es sur tes gardes ; si tu es sur tes gardes, tu fais des efforts, et tes efforts sont connus de Dieu, qui voit ta volonté, qui considère ta lutte contre la chair, qui t’exhorte à combattre, qui t’aide à remporter la victoire, qui t’observe pendant le combat, qui le soutient situ faiblis, qui te couronne si tu triomphes. Donc, « justes, tressaillez dans le Seigneur », signifie, tressaillez dans le Seigneur, ô vous qui avez la foi, car la foi est l’aliment du juste. « C’est aux coeurs droits que sied bien la louange 2 ». Apprenez à remercier Dieu dans les biens et dans les maux. Apprenez à mettre dans votre coeur nique chacun a sur la langue: A la volonté de Dieu. Ce langage du peuple a souvent de salutaires instructions. Qui ne dit point chaque jour : Que Dieu agisse comme il lui plaît? Qu’il ait le coeur droit, et il aura sa place parmi ceux qui tressaillent dans le Seigneur, et à qui sied la louange : c’est à eux que le psaume s’adresse dans la suite, en disant: « Louez le Seigneur sur la harpe, chantez-lui des hymnes sur le psaltérion à dix cordes 3 ». C’est ce que nous chantions tout à l’heure, c’est la leçon que nous donnions à vos coeurs en unissant nos voix.
5. Mais en établissant ces saintes veilles au nom du Christ, n’a-t-on point banni les harpes de ce lieu? Et voici qu’on leur enjoint de se faire entendre : « Chantez », nous dit-on, « chantez au Seigneur sur la harpe, et sur le psaltérion à dix cordes». N’arrêtez point vos pensées sur les musiques de théâtre. Vous avez en vous-mêmes cette harpe dont il est question, comme il est dit ailleurs « J’ai dans mon coeur, ô mon Dieu, ces voeux de louanges que je vous rendrai 4 ». Ceux qui étaient présents naguère quand j’expliquai la différence qui sépare le psaltérion de la harpe, et que je m’efforçai de la faire saisir à tous, peuvent s’en souvenir 5: c’est aux auditeurs à juger si nous avons réussi. Il n’est pas inutile pourtant de le répéter, afin de trouver dans la différence de ces deux instruments de musique, la différence des actions humaines, différence dont ils sont la figure, et dont notre vie deviendra
1. Rom. I, 17.— 2. Ps. XXXII, 1.— 3. Id. 2 — 4. Id. LV, 12. — 5. Voir Disc. sur le Ps. XLII ; Ps. LXX, serm. 2, vers, 11.
la réalité. On appelle harpe ce bois concave à la manière des tambours, dont le bas est arrondi comme une tortue, et auquel on ajoute les cordes qui résonnent quand on les touche: je ne parle pas de l’archet qui sert à les toucher, mais bien de ce bois concave, sur lequel on étend des cordes, afin qu’il les répercute quand on les touchera, et que frémissant sur cette concavité, elles en deviennent plus sonores. Ce bois concave est donc en bas dans la harpe, et en haut dans le psaltérion. Telle est la différence. Or, il nous est ordonné de louer Dieu sur la harpe, de chanter sa louange sur le psaltérion à dix cordes. Il n’est point parlé de harpe à dix cordes, ni dans ce psaume, ni je crois dans aucun autre. Nos chers fils les lecteurs peuvent lire et chercher avec plus de loisir que nous toutefois, autant que je puisse me souvenir, j’ai souvent rencontré le psaltérion à dix cordes, et nulle part la harpe à dix cordes. Retenez donc bien que c’est par la partie inférieure que la harpe rend des sons, et que pour le psaltérion c’est dans la partie supérieure. Or, c’est dans notre vie inférieure ou terrestre que nous rencontrons la prospérité ou le malheur, qui nous donnent lieu de bénir Dieu dans l’une et dans l’autre, afin que sa louange soit toujours dans notre bouche et que nous le bénissions en tout temps 1. Comme il y a une félicité terrestre, il y a aussi une adversité qui est d’ici-bas ; nous devons remercier Dieu de l’une et de l’autre, afin que notre harpe résonne toujours. Qu’est-ce qu’une prospérité terrestre ? C’est la santé du corps, c’est l’abondance de tout ce qui nous est nécessaire en cette vie, c’est la sécurité contre tout danger, ce sont des récoltes abondantes, « c’est le soleil que Dieu fait luire sur les méchants comme sur les bons, et la pluie qui descend sur les justes comme sur les impies 2 ». Voilà tout ce qui tient à la vie temporelle. Quiconque n’en bénit point Dieu, se flétrit par l’ingratitude. Ces dons, pour être terrestres, en sont-ils moins les dons de Dieu ? Ou faut-il penser qu’ils nous viennent d’un autre, parce qu’ils échoient aussi aux méchants ? La divine miséricorde se diversifie à l’infini: Dieu a de la patience, de la longanimité. Les biens dont il gratifie les méchants ne nous montrent que mieux ceux qu’il réserve aux bons. L’adversité nous vient au contraire de tout ce qui
1. Ps. XXXIII, 2. — 2. Matt. V, 45.
est inférieur, de la fragilité humaine, dans la douleur , dans les langueurs , dans les afflictions, dans les souffrances, dans les tentations. C’est alors, et toujours alors, que doit louer Dieu celui qui tient la harpe. Que lui importe que tout cela tienne à la vie inférieure, puisque tout cela n’est conduit et réglé que par cette sagesse, qui atteint d’une extrémité à l’autre avec force et dispose toutes choses avec douceur 1? Si Dieu gouverne les cieux, néanmoins il ne néglige point la terre: n’est-ce pas à lui qu’il est dit : « Où irai-je devant votre esprit, où fuirai-je devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans les enfers, vous y êtes encore 2 ». D’où peut être absent celui qui n’est absent d’aucun lieu? Donc, chantez le Seigneur sur la harpe. Dans l’abondance des biens terrestres, remerciez celui qui vous en a fait don ; dans la disette, ou dans les pertes, chantez sans rien craindre. Car vous n’avez point perdu celui qui vous adonné ces biens, quand même on vous enlèverait ses dons. Louez Dieu, vous dis-je, même dans cette condition; ayez confiance dans votre Dieu, touchez les cordes de votre coeur, et dites comme sur une harpe qui échappe dans sa partie inférieure des sons harmonieux: « Le Seigneur l’a donné, le Seigneur l’a ôté, comme il a plu au Seigneur, ainsi il a été fait; que le nom du Seigneur soit béni 3 ».
6. Mais si tu arrêtes ton attention sur les dons supérieurs que le Seigneur t’a faits, sur les préceptes qu’il t’a donnés, sur la céleste doctrine dont il a éclairé ton âme, sur la vérité qui t’arrive de la source la plus pure, prends alors ton psaltérion, bénis le Seigneur sur le psaltérion à dix cordes. Les préceptes de la loi sont en effet au nombre de dix, et ces dix préceptes vous forment une lyre à dix cordes. L’harmonie est complète. Trois préceptes regardent l’amour de Dieu, et les sept autres, l’amour du prochain. Or, toutefois, le Seigneur l’a déclaré: « Ces deux commandements renferment toute ta loi et les prophètes 4 ». C’est d’en haut que le Seigneur t’a dit: « Le Seigneur ton Dieu est le seul Dieu » : c’est pour ta lyre la première corde. « Tu ne prendras point en vain le nom du Seigneur ton Dieu » : c’en est la seconde. « Observe le jour du sabbat , non point d’une manière
1. Sag. VIII, 1.— 2. Ps. CXXXVIII, 7,8.— 3. Job, I, 21. — 4. Matt. XXII, 40
charnelle, non dans les plaisirs, comme les Juifs qui abusent du repos pour commettre l’iniquité; le mal serait moins grand de passer le jour entier à cultiver la terre qu’à danser; mais toi qui ambitionnes le repos en Dieu, et qui ne fais rien qu’en vue de l’obtenir, abstiens-toi de toute oeuvre servile : «Car tout homme qui fait le péché devient est esclave du péché 1 ».
Et plût à Dieu qu’il ne le fût que d’un homme et non du péché. Ces trois préceptes embrassent l’amour de Dieu, dont tu dois méditer la vérité, l’unité, les délices. Car il y a certaines délices en Dieu, où nous trouverons le véritable sabbat, le vrai repos. Aussi est-il dit : « Mets en Dieu tes délices , et il comblera les désirs de ton coeur 2».Quel autre en effet peut nous procurer plus de chastes délices que le Créateur de tout ce qui nous apporte les délices? Dans ces trois préceptes se résume l’amour de Dieu; dans les sept autres l’amour du prochain : « Ne fais point à un autre ce que tu ne veux pas qu’il te fasse. Honore ton père et ta mère », parce que tu veux être honoré par tes enfants. « Ne commets pas l’adultère», parce que tu ne veux pas que ta femme s’y livre en ton absence. « Tu ne tueras point », car tu ne veux pas être tué. « Tu ne voleras point », parce que tu ne veux pas que l’on te vole. « Tu ne feras point de faux témoignage », parce que tu hais celui qui fait un faux témoignage contre toi. « Ne désire pas la femme de ton prochain », parce que tu ne veux pas qu’un autre pense à la tienne. « Ne désire pas ce qui appartient à un autre 3», puisqu’on te déplaît quand on désire ce qui est à toi. Interroge donc tes propres sentiments, puisqu’on ne peut te nuire sans te déplaire. Tous ces préceptes nous viennent de Dieu : c’est un don de la suprême Sagesse; c’est d’en haut qu’ils ont retenti. Touche donc le psaltérion, accomplis la loi que le Seigneur ton Dieu est venu, non pas détruire, mais accomplir lui-même 4. Car tu accompliras par amour ce que tu ne pouvais accomplir par la crainte. Celui qui n’évite le mal que par la crainte, le ferait volontiers, sans la défense. Je ne le commets point, dira-t-il. Pourquoi? parce que je crains. Tu n’aimes pas encore la justice, tu es encore dans l’esclavage : sois donc un fils, car un bon esclave
1. Jean, VIII, 34. — 2. Ps. XXXVI, 4. — 3. Exod. XX, 1-17; Deut. V, 6-21. — Matt. V, 17.
peut devenir un bon fils. Jusque-là évite le mal par crainte, et tu apprendras à l’éviter par amour. Car la justice a ses charmes. Que le châtiment t’arrête. Là justice a sa beauté, elle cherche les regards, elle attise l’amour en ceux qui l’aiment. C’est pour elle que les martyrs ont foulé aux pieds le monde, et répandu leur sang. Qu’aimaient-ils en renonçant à tous ces biens? Car n’aimaient-ils rien? et vous parlons-nous ainsi pour éteindre l’amour en vos coeurs? Il est froid, il est glacé le coeur qui n’aime point. Aimez donc; seulement aimez cette beauté qui charme les yeux du coeur. Aimez, seulement aimez cette beauté qui enflamme les coeurs quand on chante la justice. Voilà des hommes qui parlent, qui se récrient, qui disent partout : C’est bien; c’est très bien. Qu’ont-ils vu ? lis ont vu la justice qui donne la beauté au vieillard , fût-il courbé. Qu’on voie marcher ce vieillard doué de justice, il n’y a rien en lui de corporel que l’on puisse aimer, et néanmoins il est aimé de tous. On aime en lui ce qui est invisible, ou plutôt on aime en lui ce qu’il y a de visible pour le coeur. Que le vrai bien fasse donc vos délices, demandez à Dieu qu’il ait pour tous des attraits. « Car le Seigneur épanchera sur nous ses délices, et la terre produira son fruit (Ps. LXXXIV, 13) ». Afin que vous accomplissiez par la charité ce qu’il est difficile d’accomplir par la crainte. Que dis-je, difficile? L’esprit ne le peut encore : il aimerait mieux qu’il n’y eût aucun précepte, quand c’est la sainte qui le fait obéir, et non l’amour qui l’y détermine. Retiens-toi de tout larcin et redoute l’enfer, lai est-il dit : il aimerait mieux qu’il n’y eût point d’enfer pour l’engloutir. Mais quand est-ce qu’il commence à aimer la justice, sinon quand il s’abstient de tout vol, dût-il n’y avoir point d’enfer pour engloutir les voleurs? C’est là aimer la justice.