Enarrationes in Psalmos (page 4)
est ma lumière et mon salut, que pourrai-je craindre 1? » C’est lui qui m’éclaire ; arrière les ténèbres! c’est lui qui est mon salut, arrière l’infirmité ! En marchant dans la force et dans la lumière, qu’ai-je à craindre? Ce salut qui vient de Dieu n’est point un salut qu’on puisse m’arracher; ni sa lumière un flambeau que l’on puisse éteindre. C’est donc Dieu qui nous éclaire, et nous qui sommes éclairés, c’est Dieu qui nous sauve, et nous qui sommes sauvés. Si donc c’est Dieu qui est lumière, nous qui sommes éclairés, lui qui est sauveur, nous qui sommes sauvés, sans lui nous ne serions que ténèbres et que faiblesse. Ayant donc en lui une espérance ferme, fondée, inébranlable, qui pouvons-nous craindre ? Le Seigneur est donc ta lumière, le Seigneur est ton sauveur. Crains encore, si tu trouves une puissance plus grande. J’appartiens donc au Dieu plus puissant que tous, car il est le Tout-Puissant; c’est lui qui m’éclaire, lui qui me sauve ; je le crains, et n’ai pas d’autre crainte. « C’est le Seigneur qui protège ma vie, qui pourrait me faire peur? »
4. « Des pervers s’approchaient pour dévorer ma chair, mes ennemis, mes persécuteurs ont chancelé, et sont tombés 2». Qu’ai-je donc à redouter? Qui serait à craindre pour moi? Qui me ferait peur, et pourquoi trembler ? Voilà que mon persécuteur chancelle et tombe. Et pourquoi me persécuter ? « Pour dévorer ma chair ». Qu’est-ce que ma chair? Mes affections charnelles. Qu’ils sévissent donc avec fureur en me persécutant, rien de moi ne peut mourir, que ce qui est mortel. Il y a chez moi quelque chose que la persécution ne saurait atteindre, c’est le sanctuaire qu’habite mon Dieu. Que mes ennemis mangent ma chair ; une fois ma chair consumée, je serai tout esprit, l’homme spirituel. Et même le Seigneur m’a promis un salut si complet, que cette chair mortelle, qui semble être pour un temps la proie de mes persécuteurs, ne périra pas éternellement, et que les membres doivent espérer pour eux-mêmes cette résurrection qu’ils ont admirée dans leur chef. Que peut craindre mon âme, quand le Seigneur y habite ? Que pourra craindre ma chair, quand ce corps corruptible sera revêtu d’incorruptibilité? Voulez-vous voir comment ces persécuteurs, qui dévorent
1. Ps. XXVI, 2. — 2. Ps. XXVI, 4.
notre chair, ne sont cependant point à craindre pour elle ? « Il est semé un corps animal, il ressuscitera un corps spirituel » .Quelle ne doit donc pas être la confiance de celui qui comprend: « Le Seigneur est ma lumière et mon salut, que puis-je craindre ? Il protège ma vie, qui me ferait peur? » Un prince est environné de ses gardes et ne craint rien; un mortel gardé par d’autres mortels est plein d’assurance, et quand ce mortel sera gardé par le Dieu immortel, il craindra et tremblera?
5. Ecoutez maintenant quelle doit être la confiance de celui qui par-le ainsi : « Que des armées campent autour de moi, mon coeur n’en sera point ému 1». Un camp est fortifié, mais qu’y a-t-il de plus fort que Dieu? « Qu’on me livre un assaut». Que me ferait un assaut?Peut-il m’enlever mon espérance? Peut-il m’arracher le don du Tout-Puissant? Celui qui donne est invincible, et le don qu’il fait ne peut être ravi. Ravir le don, ce serait vaincre le donateur. Donc, mes frères, ces biens temporels eux-mêmes, nul ne peut nous les-ravir que celui qui nous les a don. nés. Pour les biens spirituels qu’il nous accorde, il ne les reprend que si tu les perds; mais les biens temporels, les biens de la santé, c’est Dieu qui nous les enlève, puisque nul autre ne le peut s’il n’en a reçu de lui le pou. voir. Nous savons, pour l’avoir lu dans Job, que le diable même 2, qui paraît avoir reçu pour cette vie le plus grand pouvoir, ne peut rien sans la permission de Dieu. Il a reçu quelque puissance sur les biens abjects, lui qui a perdu les plus grands et les plus relevés. Son pouvoir n’est pas même l’effet de sa colère, mais la peine de sa condamnation. Lui non plus n’a donc de pouvoir star nous que par la permission de Dieu. C’est ce que nous voyons dans le livre cité, et le Seigneur, dit dans l’Evangile : « Cette nuit, le démon a demandé de vous passer au crible comme le froment, mais j’ai prié pour toi, Pierre, afin que ta foi ne défaille point 3 ». Dieu lui accorde ce pouvoir, afin de nous punir ou de nous éprouver. Donc, si nul ne peut nous ravir le don de Dieu, ne craignons que Dieu seul. Quels que soient les frémissements contre nous, quelle que soit l’insolence de tout autre ennemi, rassurons notre coeur.
6. « Qu’on me livre un assaut, c’est en elle que je veux espérer». Qui, elle? « J’en ai
1. Ps. XXV, 3. — 2. Job, I. — 3. Luc, XXII, 31.
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demandé une au Seigneur 1 ». Il met au féminin le bienfait qu’il a sollicité, comme s’il disait: J’ai fait une seule demande. Dans la conversation, par exemple, nous autres latins mettons souvent deux au- féminin et non au masculin ; l’Ecriture a dit de la même manière: « J’en ai demandé une au Seigneur, je la réclamerai». Voyons ce qu’a demandé celui qui n’a plus aucune crainte. Quelle sécurité d’âme! Voulez-vous ne rien craindre aussi? Demandez cette seule grâce que demande uniquement celui qui ne craint rien mais qu’a-t-il demandé , afin de ne rien craindre? « J’ai fait une demande au Seigneur, et j’y reviendrai». Telle est l’occupation de ceux qui marchent dans la voie droite. Quelle est donc cette demande, cette grâce unique? « C’est d’habiter dans le palais du Seigneur tous les jours de ma vie». Elle est unique, parce qu’on appelle palais la demeure où nous devons être éternellement. On appelle maisons les demeures d’ici-bas, que l’on appellerait mieux des tentes, puisque les tentes sont pour les voyageurs, qui sont une certaine milice et qui livrent des assauts à l’ennemi. Donc, s’il y a des tentes, il est visible qu’il y a des ennemis. Car habiter les mêmes tentes, c’est être compagnon sous la tente, ce qui se dit des soldats, vous le savez. Donc ici-bas est la tente, là-haut est le palais. liais on abuse de la ressemblance pour appeler tente ce qui est maison, et souvent encore, le même abus fait appeler maison ce qui est une tente. Toutefois, le ciel est à proprement parler le palais, ici-bas nous sommes sous des tentes.
7. Dans un autre psaume, le Prophète nous marque avec précision ce qui nous occupera dans cette demeure : « Bienheureux, ô mon Dieu, ceux qui habitent votre demeure, ils vous béniront dans les siècles éternels 2 ». Telle est la passion violente, pour parler ainsi, tel est l’amour qui dévore comme une flamme celui qui désire passer tous les jours de sa vie dans la maison du Seigneur, et par ces jours à passer dans la maison de Dieu, il entend non pins des jours qui finiront, mais des jours éternels. Il en est de ces jours comme des années dont il est dit : « Et vos années, Seigneur, ne finiront point 3». Car les jours de la vie éternelle ne sont qu’un seul jour sans fin. Il dit donc au Seigneur : « C’est là
1. Ps. XXVI,4. — 2. Ps. LXXXIII, 5. — 3. Id. CI, 28.
mon désir, c’est là ma prière unique; celle que je répéterai». Et comme si nous lui disions : Que ferez-vous dans la maison de Dieu? Quel plaisir y goûterez-vous? Quelle joie y sollicitera votre coeur? Quelles délices alimenteront votre joie? Car vous n’y demeurerez point si vous n’y êtes heureux. D’où vous viendra cette félicité durable? Ici-bas les plaisirs de l’homme sont variés, et l’on appelle malheureux celui qui est privé de ce qu’il aime. Les hommes ont des goûts différents, et l’on appelle heureux celui qui paraît avoir ce qu’il aime. Toutefois, celui-là est vraiment heureux, non qui possède ce qu’il aime, mais bien qui aime ce qui est aimable. Il est quelquefois plus malheureux de posséder ce que l’on aime que d’en être privé. Il est malheureux d’aimer ce qui peut nuire, plus malheureux encore de le posséder. Quand notre amour est dépravé, Dieu met sa bonté à nous refuser ce que nous aimons; et c’est dans sa colère qu’il nous accorde ce que nous avons tort d’aimer. Saint Paul nous l’enseigne clairement, quand il dit des anciens que « Dieu les a livrés aux désirs de leurs cœurs 1 ». Il leur a donc livré ce qu’ils désiraient, mais pour leur damnation. Il nous dit encore que Dieu rejette nos demandes: « Trois fois », dit-il, « j’ai prié le Seigneur de me délivrer (de l’aiguillon de la chair), et il m’a répondu: Ma grâce te suffit, car la vertu se fortifie dans la faiblesse 2». Dieu donc livra les philosophes aux désirs de leurs coeurs, et rejeta la prière de saint Paul. Il exauce les uns pour leur damnation, il refuse à l’autre pour son bien spirituel. Mais quand l’objet de nos désirs est d’accord avec la volonté de Dieu, sans aucun doute, il nous l’octroiera. Et ce que nous devons désirer uniquement, c’est d’habiter dans la maison du Seigneur tous les jours de notre vie.
8. Il y a toutefois, pour les hommes, dans nos demeures terrestres, des délices et des joies bien diverses ; et chacun veut choisir pour l’habiter le lieu où rien ne blessera son âme, et où elle trouvera de nombreux agréments ; que ces agréments disparaissent et l’homme cherche ailleurs. Ayons la curiosité de demander au psalmiste, et qu’il veuille bien nous dire ce qu’il doit faire, ce que nous ferons avec lui, dans cette agréable demeure où il désire, où il souhaite si vivement, où il demande comme grâce unique au Seigneur
1. Rom. I, 24. — 2. II Cor. XII, 8, 9
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d’habiter tous les jours de sa vie. Que faites-vous là, dites-moi? quel est l’objet de vos désirs? Ecoutez sa réponse : « C’est de contempler la beauté du Seigneur 1 ». C’est là ce que je désire, et voilà pourquoi je veux habiter dans la maison du Seigneur, tous les jours de ma vie. Spectacle immense, contempler la beauté du Seigneur même! Quand la nuit d’ici-bas sera écoulée, il veut se reposer à la lumière de Dieu. Notre nuit sera passée alors, et le matin se lèvera pour nous. Aussi est-il dit dans un autre psaume : « Au matin je serai debout, et je vous contemplerai 2 » .Maintenant que je suis tombé, je ne puis vous contempler; mais alors je me tiendrai debout et je vous contemplerai. C’est l’homme qui parle ainsi, car c’est l’homme qui est tombé, et si nous ne fussions tombés, le Messie ne serait point venu pour nous relever. Nous sommes donc tombés, et il est descendu. Il est remonté, et nous sommes relevés: « Car nul ne peut remonter, si d’abord il n’est descendu 3». Celui qui était tombé est relevé, celui qui était descendu est remonté.
S’il est remonté seul, n’allons point nous décourager. Car il n’est descendu que pou-r nous relever; et alors nous nous tiendrons debout, et nous contemplerons, et nous serons comblés de joie. Voilà tout ce que j’ai dit, et vous vous récriez sous le poids du désir de cette beauté que vous ne voyez pas encore. Elevez votre coeur au-dessus de tout ce qui vous est ordinaire, élevez votre intelligence au-dessus de toutes ces pensées Charnelles, qui vous viennent des convoitises du corps, et qui vous représentent je ne sais quels fantômes. Bannissez tout de votre esprit, renoncez à tout ce qui se présentera, et confessant la faiblesse de votre coeur, dites à propos de toute pensée qui vous viendra dans l’esprit : Ce n’est point cela; si c’était là ce que l’on me promet, il ne me viendrait point à la pensée. De cette manière, vous aspirez à quelque bien. Quel bien? Le bien de tout bien, d’où découlent tous les biens, et auquel on ne peut rien ajouter de bien. Partout ailleurs, tu diras un homme de bien, une bonne terre, un bon édifice, un bon animal, un bon arbre, une bonne santé, un bon naturel, tu ajoutes à la qualité de bien; mais ici, c’est le bien simplement, le bien d’où vient à tout le reste la bonté, le bien d’où découlent tous les autres biens: telle est la
1. Ps. XXVI, 4. — 2. Id. V, 5. — 3. Jean, III, 13.
beauté du Seigneur que nous contemplerons. Voyez, mes frères: si tout ce que l’on appelle ici-bas des biens, a pour nous des charmes; si nous sommes épris d’un bien qui n’est pas le bien par lui-même; car tout ce qui est mobile n’est pas par lui-même un bien; jugez quel sera le charme du beau immuable, éternel, et demeurant toujours le même. Car ce que l’on appelle ici-bas des biens, n’aurait pour nous aucun attrait , s’il n’avait réellement quelque chose de bien; et il n’y aurait là rien de bien, s’il ne découlait de celui qui est simplement le bien.
9. Voilà pourquoi, dit le Prophète, je veau habiter la maison du Seigneur tous les jours de ma vie. Je vous ai exposé ce motif: « C’est pour contempler la beauté du Seigneur ». Mais pour que je contemple sans relâche, pour que rien ne me trouble dans cette contemplation, que nulle suggestion ne m’en détourne, que nulle puissance ne m’en arrache, que je ne sois en butte à nulle jalousie et que je goûte en paix les délices du Seigneur, mou Dieu, que doit-il m’arriver? La protection du Seigneur. Non-seulement donc je veux contempler la beauté du Seigneur, dit le Prophète, mais je veux être « protégé comme son temple ». Pour qu’il me protége comme son temple, je deviendrai son temple en effet, et je serai sous sa garde. En est-il d’un temple du vrai Dieu comme des temples des idoles? Les idoles sont à couvert dans leurs temples, mais le Seigneur notre Dieu protége lui-même son temple, et je serai en sûreté. Le contempler sera mon bonheur, sa protection sera ma sûreté. Autant ma contemplation sera parfaite, autant le sera sa protection; et plus sera parfait le bonheur de la contemplation, plus nia sainteté sera inaccessible à la corruption. A ces deux paroles : « Je contemplerai et je serai protégé », nous pouvons ramener celles qui commencent le psaume: «Le Seigneur est ma lumière et mon salut, qu’aurai-je à craindre? » Le Seigneur est ma lumière, puisque je contemplerai sa beauté. Il est mon salut, puisqu’il me protégera comme son temple.
10. Mais pourquoi Dieu nous accordera-t-il cette grâce pendant l’éternité? « Parce qu’il m’a caché dans son pavillon au jour de mes malheurs (Ps. XXVI, 5) ». J’habiterai donc dans son palais tous les jours de ma vie, afin de contempler (234) la beauté du Seigneur et d’être protégé comme son temple. D’où me vient cependant la confiance d’y arriver un jour? « C’est qu’il m’a recueilli dans son pavillon au jour de mes malheurs ». Il n’y aura plus alors de jours mauvais pour moi, mais c’est dans les jours difficiles de cette vie que le Seigneur a jeté sur moi les yeux. Si donc il me regarde avec une telle bonté quand je suis si éloigné de lui, que sera-ce quand je jouirai de lui? Je n’agissais donc point avec témérité, quand je lui faisais cette prière unique, et mon coeur ne me disait point : quelle demande, et à qui la fais-tu? Oses-tu bien t’adresser à Dieu, misérable pécheur? Oses-tu bien espérer de contempler le Seigneur, faible créature au coeur souillé? Oui, j’ose bien l’espérer, non pas de moi, mais de son ineffable bonté; cet espoir n’est point une présomption chez moi, mais un gage de sa tendresse. Celui qui me témoigne tant de bonté dans le cours de mon pèlerinage, m’abandonnera-t-il au terme, « lui qui m’a recueilli dans son pavillon, en des jours mauvais?» Nos jours mauvais sont les jours de cette vie. Autres sont les jours mauvais pour les impies, et autres pour les fidèles. S’il n’y avait pas de jours mauvais pour ceux qui ont la foi, mais qui sont encore éloignés du Seigneur, car, selon l’Apôtre, « nous sommes loin du Seigneur, tant que nous habitons un corps 1 » ; que signifierait cette parole de l’Oraison dominicale : « Délivrez-nous du mal 2? » si nous ne sommes pas au jour des malheurs. Mais les jours mauvais sont bien différents pour ceux qui n’ont pas la foi : Dieu néanmoins ne les méprise pas, puisque Jésus-Christ est mort pour eux 3. Que notre âme donc s’enhardisse, et demande au Seigneur ce bien qui est unique; elle l’obtiendra et le possédera en toute sûreté. Si elle est tant aimée dans sa laideur, que sera-ce quand elle sera purifiée! « Il m’a recueilli dans son pavillon, au jour de mes malheurs, il m’a protégé dans le secret de son sanctuaire 4 ».Quel est le secret de son sanctuaire? Qu’entendre par là? Le tabernacle avait, ce semble, plusieurs parties à l’extérieur; mais il y avait, à l’intérieur du temple, un lieu mystérieux appelé sanctuaire secret. Qu’était ce sanctuaire? Le grand prêtre seul y pénétrait 5.
Et peut-être est-ce le Pontife qui
1. II Cor. V, 6.— 2. Matt. VI, 13. — 3. Rom. V, 6. — 4. Ps. XXVI, 5. — 5. Héb. XI, 3.
est lui-même ce tabernacle secret du Seigneur. Car il s’est formé un corps du tabernacle de notre chair, et il est devenu pour nous un asile mystérieux; et de la sorte, les membres qui croient en lui, fouineraient le tabernacle, et lui-même en serait le lieu secret. « Vous êtes morts, et votre vie est cachée en Dieu avec le Christ 1 », a dit l’Apôtre.
11. Veux-tu comprendre que tel est le sens de l’Apôtre? La pierre, c’est le Christ 2. Ecoute ce qui suit : « Il m’a recueilli dans son tabernacle au jour de mes malheurs, il m’a caché à l’ombre de son sanctuaire». Tu voulais connaître le secret de ce sanctuaire; écoute la suite : « Il m’a élevé sur la pierre mu. Donc il m’a élevé sur le Christ. Tu t’es humilié dans la cendre, et Dieu t’a élevé sur la pierre. Mais le Christ est au ciel, et toi sur la terre. Ecoute la suite : « Dès maintenant, il a élevé ma tête au-dessus de la tête de mes ennemis ». Dès maintenant, avant que je fusse arrivé à ce palais que je veux habiter tous les jours de ma vie, avant que je fusse arrivé à contempler le Seigneur, « dès aujourd’hui, il a élevé ma tête au-dessus de mes ennemis». Je suis persécuté , il est vrai , par les ennemis du corps de Jésus-Christ; il est vrai que je ne suis point complètement au-dessus de mes ennemis : toutefois « le Seigneur a élevé ana tête au-dessus de tous mes adversaires ». Déjà notre chef, qui est le Christ, est au ciel; et pourtant nos ennemis peuvent encore sévir contre nous, puisque nous ne sommes pas élevés au-dessus d’eux; mais notre chef est dans le ciel d’où il a dit : « Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3?» Il montrait ainsi qu’il est en nous ici-bas; donc, nous sommes en lui au ciel, puisque, « dès aujourd’hui, il a élevé ma tête au-dessus de mes ennemis». Tel est le gage que nous avons de notre union éternelle par la foi, l’espérance et la charité, avec notre chef qui est dans le ciel; c’est que lui-même demeure avec nous sur la terre, jusqu’à la consommation des siècles 4, par sa divinité, sa bonté, son unité.
12. « J’ai jeté les yeux de toutes parts , et j’ai offert dans son tabernacle un sacrifice de louanges 5». Nous offrons une hostie de jubilation, une hostie de joie, une hostie de félicitation, une hostie d’actions de grâces,
1. Coloss. III,3. — 2. I Cor. X, 4. — 3. Act. IX, 4. — 4. Matt. XXVIII, 20 — 5. Ps. XXVI, 6.
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qui demeure au-dessus de toute expression. Où l’offrons-nous?
Dans son tabernacle, dans la sainte Eglise. Quelle est cette hostie? Une joie infinie , inénarrable , que nulle parole ne peut exprimer. Telle est cette hostie d’allégresse. Où la chercher et où la trouver? En cherchant de toutes parts. « J’ai jeté les yeux partout », dit le Prophète, et « j’ai offert dans son tabernacle une hostie d’acclamation». Que ton âme s’adresse à toute créature, et toute créature te répondra : C’est Dieu qui m’a faite. Tout le beau d’une oeuvre d’art fait l’éloge de l’ouvrier, et ton admiration pour l’Ouvrier suprême grandira, à mesure que tu considéreras ses oeuvres. Tu vois le ciel, c’est le chef-d’oeuvre de Dieu. Tu vois la terre, c’est Dieu qui l’a couverte de ces plantes sans nombre, de ces germes variés à l’infini, qui l’a peuplée d’animaux. Parcours une seconde fois les cieux et la terre, que rien ne t’échappe ; de toutes parts tu entendras publier la gloire du Créateur; et ces beautés si diverses des créatures forment un concert harmonieux en l’honneur de celui qui les a faites. Qui pourra nous expliquer toute la création? Qui en dira- les merveilles? Qui pourrait chanter dignement les cieux, la terre, les mers, et tout ce qu’ils renferment? Ce ne sont là toutefois que des créatures visibles. Qui chantera dignement les anges, les trônes, les dominations, les principautés, les puissances? Qui pourra louer dignement ce qu’il y a de vital en nous, qui anime notre corps, qui fait mouvoir nos membres, qui agit sur nos sens, qui embrasse tant de choses par la mémoire, qui nous fait discerner par l’intelligence? Si le langage humain devient si pauvre quand il s’agit des créatures de Dieu, comment louer le Créateur, à moins qu’à défaut de paroles, nous n’ayons recours à des acclamations? « J’ai cherché partout et j’ai offert au Seigneur, dans son tabernacle, une hostie d’acclamation ».
13. On peut donner à ces paroles un autre sens qui me paraît plus en harmonie avec la suite du Psaume. L’interlocuteur dit qu’il a été élevé sur le rocher, qui est le Christ; que sa tête, qui est aussi le Christ, a été élevée au-dessus de ses ennemis: il veut donc nous faire comprendre que lui-même, élevé sur le rocher, a été encore, dans son chef adorable, élevé au-dessus de ses ennemis; faisant allusion à la gloire de l’Eglise à qui ses persécuteurs ont dû céder la victoire; et comme cette victoire est la conversion de l’univers entier à la foi de Jésus-Christ: « J’ai jeté les yeux partout », dit le Prophète, « et j’ai offert à Dieu, dans son tabernacle, une hostie de bénédiction »; c’est-à-dire, j’ai considéré la foi de tout l’univers, cette foi qui élève nia tête bien au-dessus de mes persécuteurs, et dans le temple du Seigneur, ou plutôt dans cette Eglise qui embrasse le monde, je l’ai béni, avec une joie ineffable.
14. « Je bénirai le Seigneur, je chanterai des hymnes en son honneur » Tranquilles alors , nous chanterons le Seigneur sans crainte, et sans crainte nous le bénirons, quand nous contemplerons sa beauté, quand il nous protégera comme son temple, et quand la mort, absorbée dans sa victoire, nous aura délivrés de la corruption «. Que dire à présent que nous avons exposé les joies que nous devons goûter, quand notre prière unique sera exaucée? Que dire maintenant? Seigneur, exaucez ma voix 2». Gémissons donc maintenant, prions maintenant : pour le malheureux, il n’y a qu’à gémir, pour l’indigent, qu’à prier. La prière passera, et fera place aux jubilations; les pleurs passeront et feront place à la joie. Maintenant donc, pendant que nous sommes dans les jours mauvais, ne cessons d’invoquer le Seigneur, de lui adresser l’unique prière; que cette prière ne soit jamais interrompue, jusqu’à ce qu’en. fin, par sa grâce et sous sa direction, nous arrivions à le contempler. « Ecoutez, Seigneur, ma voix qui crie vers vous; ayez pitié de moi, exaucez-moi 3 ». Telle est sa demande unique, tant que puissent durer son invocation, ses gémissements et ses larmes, il ne fait qu’une seule demande. Il a mis fin tous ses désirs, il ne lui reste que celui d’être exaucé.
15. Voyez la prière qu’il a réellement faite : « Mon coeur vous a dit : J’ai cherché votre face 4 ». C’est le même sens qu’il exprimait tout à l’heure : « Je veux contempler la beauté du Seigneur, mon coeur vous a dit : J’ai cherché votre face ». Si nous mettions notre joie à contempler le soleil d’ici-bas, ce n’est pas notre coeur qui dirait : « J’ai recherché votre face ». Mais plutôt les yeux de notre corps. Mais à quel autre notre cœur peut-il dire : « J’ai recherché votre face »,
1. I Cor. XV, 54. — 2. Ps. XXVI, 7. — 3. Id. 7. — 4. Id. 8.
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sinon à celui qui n’est visible qu’aux yeux du coeur? La lumière sensible est pour les yeux du corps, mais la lumière divine pour ceux du coeur. Or, voulez-vous voir cette lumière qui est faite pour les yeux du coeur? car c’est Dieu lui-même, comme l’a dit saint Jean . «Dieu est lumière, et il n’y a point de ténèbres en lui 1 » ; voulez-vous donc voir cette lumière? Purifiez l’oeil qui la voit : « Bienheureux ceux qui ont le coeur pur, car ils verront Dieu 2. »
16. « Mon coeur vous a dit : J’ai cherché votre face; c’est votre face, ô mon Dieu, que je rechercherai ». Je n’ai fait au Seigneur qu’une seule demande, et je la ferai toujours, c’est de voir votre face : « Ne détournez donc point de moi votre visage » Voyez comme il s’arrête à cette unique demande : Voulez-vous aussi l’obtenir? N’en faites aucune autre. Fixez-vous uniquement à celle-là, puisque seule elle vous suffira. « Mon cœur vous a dit: J’ai cherché votre face; et cette face, ô mon Dieu, je la rechercherai. Ne détournez point de moi votre visage : dans votre colère, ne vous détournez point de votre serviteur 3». On ne pouvait rien dire de plus magnifique et de plus divin. Ils comprennent, ceux qui 1aiment véritablement. Tout autre mettrait son bonheur à jouir sans fin de ces biens terrestres qu’il aime par-dessus tout : il n’offrirait à Dieu ses adorations et ses prières qu’afin d’en obtenir de vivre longtemps dans ces délices, de ne perdre aucun objet de ses affections terrestres, ni son or, ni son argent, aises domaines dont la vue peut lui procurer une jouissance, de ne voir mourir ni ses amis, ni ses enfants, ni son épouse, ni ses clients; il voudrait toujours vivre dans la possession de ses biens. Mais parce qu’il ne le peut toujours, et qu’il sait qu’il mourra, dans le culte qu’il rend à Dieu, dans ses prières, liasses gémissements, il se contentera peut-être de lui demander ces biens pendant toute sa vieillesse. Que Dieu lui dise : Je te fais immortel avec ces biens; il acceptera l’immortalité comme un grand bienfait, et il ne pourrait contenir les transports de sa joie. Tel n’est point le désir de celui qui n’a fait au Seigneur qu’une seule demande. Que peut-il donc souhaiter? de contempler la beauté du Seigneur, tous les jours de sa vie. De même encore celui qui, dans le service de Dieu, ne se
1. Jean, I, 5.— 2. Matt. V, 8.— 3. Ps. XXVI, 9.
proposerait aucun autre but et ne craindrait, dans la colère de Dieu, que de perdre quelqu’un des biens temporels qu’il pourrait posséder. Ce n’est point là ce que craint celui qui parle ici, puisqu’il permet à ses ennemis « de manger sa chair 1». Que craint-il donc de la colère de Dieu? Qu’elle ne le prive de l’objet de son amour. Qu’a-t-il aimé? Votre face, ô mon Dieu. Il regarderait comme un effet de la colère divine que le Seigneur détournât de lui son visage : « Ne vous détournez point de votre serviteur dans votre colère 2 ». On pourrait peut-être lui répondre : Pourquoi redouter qu’il se détourne de toi dans sa colère? S’il se détournait de toi dans sa colère, tu aurais moins à craindre ses vengeances; et si tu tombes entre ses mains dans sa colère, il la déchargera sur toi. Tu dois donc souhaiter qu’il se détourne de toi dans sa colère. Non, répond-il, car il sait ce qu’il souhaite. La colère de Dieu, pour lui, c’est de lui dérober sa face. Mais si Dieu te rendait immortel au milieu de ces délices et de ces joies voluptueuses? Ce n’est point là ce que je désire, nous répond le chaste ami de Dieu; tout ce qui n’est point lui-même n’a aucune douceur pour moi. Loin de moi tout autre don que le Seigneur voudrait me faire qu’il se donne à moi lui-même. « Ne vous détournez point de votre serviteur, dans votre colère ». Quelquefois le Seigneur se détourne de nous, mais sans colère aussi, plusieurs lui disent-ils : « Détournez votre visage de mes péchés 3». Détourner sa face de tes péchés, ce n’est donc point se détourner de toi dans sa colère. Qu’il détourne donc sa face de vos péchés, mais non de vous.
17. « Soyez mon aide, ne m’abandonnez pas 4 », car je suis dans la voie ; je vous ai demandé uniquement d’habiter dans votre maison, tous les jours de ma vie, de contempler vos beautés, et d’être protégé comme votre temple. C’est là l’unique bien que je demande, et je suis dans la voie qui y conduit. Peut-être me direz-vous: Efforce-toi, marche, je t’ai donné le libre arbitre, tu as ta volonté; marche dans la voie, aime la paix, recherche-la; garde-toi de t’écarter du chemin 5, de t’arrêter en chemin, de regarder en arrière: marche avec persévérance, parce que « celui- là
1. Ps. XXVI, 2.—2. Id. 9.— 3. Ps. LXX, 11. — 4. Id. XXVI,9. — 5. Id. XXXII, 15.
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sera sauvé, qui aura persévéré jusqu’à la fin 1». Avec le libre arbitre, tu crois pouvoir marcher; ne présume rien de toi-même; que le secours t’abandonne, et il n’y aura pour loi que défaillance en chemin, que chute, égarement, immobilité. Dites-lui donc : Il est vrai, Seigneur, que vous m’avez donné une volonté libre, et que sans vous mes efforts ne sont rien. « Soyez mon aide, ne m’abandonnez pas ; ne me rejetez pas, ô Dieu, qui êtes mon salut 2 » Vous m’aiderez, car je suis l’ouvrage de vos mains; vous n’abandonnez pas vos créatures.
18. « Voilà donc que mon père et ma mère m’ont abandonné 3 ». Il se fait petit enfant devant Dieu et le choisit pour son père, le considère comme sa mère.
Dieu est un père, parce qu’il crée, parce qu’il appelle à son service, parce qu’il ordonne, parce qu’il gouverne ; il est une mère, parce qu’il réchauffe, qu’il nourrit, qu’il allaite, qu’il porte dans son sein, « Mon père donc et ma mère m’ont «abandonné; mais le Seigneur m’a pris» pour me diriger et me nourrir. Des parents qui doivent mourir ont engendré; des fils mortels ont succédé à des parents mortels ; ils sont nés pour succéder, après le décès des parents: mais celui qui m’a créé, ne mourra point ; et moi, je ne me séparerai jamais de lui. « Mon père et ma mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a recueilli». En dehors de ces deux parents, de cet homme et de cette femme qui ont été pour nous Adam et Eve, et nous ont donné une vie corporelle, nous avons, ou plutôt nous avons eu un autre père, et une autre mère. Le démon qui est le père de ce siècle, était notre père quand nous étions dans l’infidélité ; car le Seigneur dit aux infidèles : « Vous avez le diable pour père 4 ». Si donc c’est là le père de tous les impies qui agit sur les enfants rebelles 5, qu’elle sera leur mère? Il est une certaine cité que l’on nomme Babylone ; c’est la cité des enfants de perdition, depuis l’Orient jusqu’à l’Occident : à elle appartient l’empire de la terre. Elle est la capitale de ce que vous appelez la République, que vous voyez vieillir de jour en jour, et décroître. C’est elle qui fut d’abord notre mère, c’est en elle que nous avons pris naissance. Nous avons depuis connu un autre père, et nous avons quitté le
1. Matt. XIX, 22. — 2. Ps. XXI, 5. — 3. Id. 10. — 4. Jean, VIII, 44. — 5. Eph. II, 2.
diable. Comment oserait-il approcher de ceux qu’a recueillis un Dieu tout-puissant? Nous connaissons une autre mère, la Jérusalemcé~ leste ou la sainte Eg’lise dont une portion encore est en exil sur la terre ; et nous avons quitté Babylone. « Mon père et ma mère m’ont abandonné » : ils n’ont plus aucun bien à me faire; et quand ils paraissaient m’en faire quelqu’un, c’était vous qui me le faisiez, ô mon Dieu, et je le leur attribuais.
19. Qui peut, si ce n’est Dieu seul, faire en ce bas monde quelque bien à l’homme?Qui peut lui rien enlever, sans l’ordre ou la permission de Dieu qui nous a tout donné? Mais les hommes, dans leur folie, croient tenir ces richesses des démons qu’ils adorent, et souvent ils se disent en eux-mêmes que Dieu leur est nécessaire pour la vie éternelle, pour la vie éternelle, vie toute spirituelle, mais que pour les biens de cette vie, il faut rendre un ermite à ces puissances diaboliques. O hommes insensés t vous donnez donc la préférence à ces biens qui vous font adorer les démons; car ou vous préférez le culte des démons, ou si vous ne l’aimez mieux, c’est du moins autant. Dieu, cependant, ne peut souffrir que l’on partage l’encens entre ses autels et ceux du démon, dût-on lui rendre les plus grands honneurs, et pour eux, les restreindre de beaucoup. Comment? me diras-tu, ne sont-ils donc point nécessaires pour les biens d’ici-bas? Nullement. Ne devons-nous pas craindre au moins qu’ils ne nous soient nuisibles? Ils ne peuvent nous nuire que si Dieu le permet. Toujours ils sont prêts à nous nuire, et vos supplications ne fléchiront point leur désir implacable de faire le mal.
Tel est le caractère distinctif de leur malice. Donc, le culte que vous leur rendrez ne peut aboutir qu’à offenser Dieu, qui dans sa juste vengeance vous livrera en leur pouvoir : impuissants à vous nuire, si Dieu vous eût été favorable, ils feront de vous vira jouet de leur malice, parce que vous l’aurez offensé. Pour vous montrer, ô vous qui avez ces pensées, que votre culte aux démons est inutile, même pour les biens temporels, n’y a-t-il donc jamais eu de naufrage pour aucun adorateur de Neptune? et nul de ceux qui l’ont en horreur n’est-il arrivé au port? Toutes les mères qui invoquent Junon obtiennent-elles un enfantement heureux, et toutes celles qui l’ont en horreur n’ont-elles qu’un enfantement malheureux? (238) Comprenez donc par là, mes frères bien-aimés, combien est grande la folie des hommes qui veulent adorer les démons pour en obtenir les biens temporels. S’il faut les adorer pour en obtenir ces biens, leurs adorateurs seuls devraient posséder les grandes fortunes. Et quand même il en serait ainsi, il nous faudrait encore renoncer à de pareils dons, pour faire à Dieu l’unique prière. Mais il y a de plus que Dieu seul peut donner ces biens, et qu’adorer les démons, c’est l’offenser. Arrière donc notre père et notre mère; arrière Salan, arrière la cité de Babylone! Vive le Seigneur qui nous recueille pour nous consoler par les biens du temps, et nous rendre heureux par ceux de l’éternité ! « Mon père et ma mère m’ont abandonné, mais le Seigneur m’a recueilli ».
20. Nous voilà donc recueillis par le Seigneur, après avoir fui Babylone et le démon qui la gouverne; car c’est le diable qui dirige les impies, qui est le prince du monde, le prince des ténèbres. De quelles ténèbres, direz-vous? Des pécheurs, des impies. Aussi l’Apôtre dit-il à ceux qui ont embrassé la foi : « Vous étiez autrefois ténèbres , maintenant vous êtes lumière en Jésus-Christ 1». Maintenant que Dieu nous a recueillis, que devons-nous dire? « Seigneur, établissez-moi la loi que je dois accomplir dans votre voie». Tu oses bien demander une loi? Et si le Seigneur te répondait: Cette loi, l’accompliras-tu? l’observeras-tu si je te la donne ? Il n’oserait la demander, si d’abord il n’avait dit : Le Seigneur m’a recueilli. Il ne la demanderait point, s’il n’avait dit d’abord : Venez à mon aide. Si donc vous êtes mon soutien, si vous me recueillez, « donnez-moi, Seigneur, une loi que j’accomplisse dans votre voie». Etablissez-moi une loi dans votre Christ. Car c’est la voie elle-même qui nous a parlé, et nous a dit:
«lestais la voie, la vérité et la vie 2». La loi dans le Christ est une loi de miséricorde. Il est la sagesse dont il est écrit: « Elle a sur la langue «une loi de clémence 3». Si vous êtes coupable d’infraction à cette loi, faites-en l’aveu, et vous en obtiendrez le pardon de Celui qui répandu son sang pour vous. Seulement, ayez soin de ne point abandonner la voie, et dites-lui : « Soyez-mon protecteur, et dirigez moi dans le sentier de la justice, à cause de mes ennemis 4». Donnez-moi une loi, mais
1. Eph. V, 8.— 2. Jean. XIV, 6.— 3. Prov. XXXI, 26.— 4. Ps. XXVI, 11.
ne me privez pas de votre miséricorde. Dans un autre psaume, le Prophète a dit : « Celui qui vous a dicté la loi, vous donnera aussi la miséricorde 1». Ces paroles donc : « Fixez-moi, Seigneur, une loi que j’accomplisse dans votre voie », regardent le précepte. Qu’est-ce qui nous désigne sa miséricorde? « Dirigez-moi », dit le Prophète, « dans la voie du bien, à cause de mes ennemis ».
21. « Ne me livrez pas aux volontés de mes persécuteurs 2 » ; c’est-à-dire, ne permettez pas que j’acquiesce à leurs désirs. Car si tu es uni d’âme et de volonté à celui qui te persécute, ce n’est pas ta chair qu’il dévore en quelque sorte, mais bien mon âme par la perversité qu’il t’inspire. « Ne m’abandonnez pas aux volontés de mes persécuteurs ». Abandonnez-moi entre leurs mains, si vous le voulez. Telle était la prière que faisaient les martyrs, et il les a livrés aux mains des persécuteurs. Mais que leur en livrait-il? La chair seulement. C’est encore ce qui est écrit dans le livre de Job : « La terre a été livrée aux mains de l’impie 3; c’est-à-dire, la chair est entre les mains des persécuteurs. « Gardez-vous de me livrer », non pas ma chair, mais moi. C’est moi l’âme qui vous parle, moi l’esprit qui vous parle. Je ne vous dis point: Gardez-vous de livrer ma chair aux mains de mes persécuteurs ; mais . «Gardez-vous de me livrer aux volontés de o mes persécuteurs». Comment les hommes sont-ils abandonnés aux volontés de ceux qui les persécutent? «Voilà que des témoins menteurs se sont levés contre moi». D’abord, par cela même qu’ils sont des témoins menteurs, qu’ils entassent les accusations contre moi, et me déchirent par une foule de calomnies, si- vous m’abandonnez à leurs volontés, je mentirai à mon tour, je deviendrai leur complice, et sans avoir aucune part à votre vérité , je m’associerai à leurs mensonges contre vous. « Des témoins menteurs se sont élevés contre moi, et l’iniquité a menti contre elle-même 4 ». A elle-même, non pas à moi. Qu’elle soit victime de ses faussetés, et non pas moi. Si vous me livrez aux volontés de mes persécuteurs, c’est-à-dire, si je m’associe à leur dessein, l’iniquité n’aura point menti pour elle seule, mais encore pour moi; qu’ils déchaînent au contraire toute leur
1. Ps. LXXXIII, 8. — 2. Id. XXVI, 12. — 3. Job, IX, 24. — 4. Ps. XXVI, 12.
(239)
fureur, et s’efforcent d’entraver ma course, pourvu que vous ne m’abandonniez pas à leurs volontés, et que je n’embrasse pas leurs desseins pervers, alors je demeurerai ferme, je subsisterai dans la vérité, et les mensonges de l’iniquité tourneront contre elle et non contre moi.
22. Après tant de dangers, tant de fatigues, tant d’obstacles, accablé par les vexations de ses persécuteurs, haletant, harassé, niais toujours ferme et plein de confiance dans celui qui l’a recueilli, qui le soutient, qui le conduit, qui le gouverne, le Prophète en revient à sa demande-unique; il a parcouru des yeux toutes les créatures en tressaillant de joie, il a gémi sous le poids du labeur, il soupire enfin et s’écrie : « Je crois que je verrai les biens du Seigneur, dans la terre des vivants (Ps. XXVI, 13 ) ». O biens de mon Dieu, qui êtes si doux ! biens impérissables, biens incomparables, biens éternels, biens immuables! Quand vous verrai-je, ô biens de mon Dieu? Je crois que je vous verrai, mais non sur la terre où l’on meurt. « Je crois que je verrai les biens du Seigneur sur la terre des vivants». Il me délivrera de cette terre où l’on meurt, ce Dieu qui a daigné, par amour pour moi, venir sur la terre des mortels, et mourir entre les mains des mortels. « Je crois que je verrai le Seigneur dans la terre des vivants ». Telle est sa parole quand il sou pire, sa parole quand il est accablé, sa parole au milieu de dangers sans nombre; et cependant il espère tout de la bonté de ce même Dieu, à qui il a dit: « Seigneur, établissez-moi une loi ».
23. Et que lui dit celui-là même qui adonné la loi?
Ecoutons cette voix du Seigneur, voix d’encouragement et de consolation qui nous vient d’en haut. Ecoutons la voix de celui qui nous tient lieu de ce père et de cette mère qui nous ont quittés.
Ecoutons-la, car lui-même a entendu nos gémissements, il a compris nos sanglots , il a considéré nos désirs et la seule prière que nous lui faisons cette unique demande , il l’a favorable I ment accueillie par la médiation de Jésus. Christ , notre avocat; et tant que durera notre pèlerinage en cette vie, qui éloigne de nous ses promesses, sans toutefois nous en priver, il nous répète: «Attends le Seigneur». En lui tu n’attendras pas un Dieu menteur, un Dieu qui se trompe, un Dieu qui ne puisse trouver de quoi vous donner. C’est le Tout-Puissant qui vous a promis, celui qui est fidèle par excellence, celui qui est la vérité même. « Attends donc le Seigneur, et travaille en homme de cœur ». Ne te laisse pas abattre, afin de n’être point avec ceux dont il est dit : « Malheur à ceux qui ont perdu la constance 1». Attends le Seigneur, c’est là ce qu’il dit à tous les hommes, bien qu’il ne parle qu’à un seul.
Nous ne sommes qu’un en effet, en Jésus-Christ, nous sommes le corps du Christ, nous qui n’avons qu’un seul désir, ne formons qu’un seul voeu, qui gémissons en ces jours de tristesse, qui croyons voir les biens du Seigneur dans la terre de la vie. C’est à nous tous qui sommes un, en un seul Jésus-Christ, qu’il est dit : «Attends le Seigneur, agis avec courage, affermis ton âme et attends le Seigneur ». Que peut-il dire encore, sinon répéter ce que vous avez entendu? « Attends le Seigneur, agis en homme de cœur ». Celui donc qui a manqué de confiance, est un efféminé, un homme sans vigueur. Que les hommes écoutent cette parole, que-les femmes la comprennent aussi, car l’homme et la femme ne sont qu’un en Jésus-Christ, qui est un seul homme. Mais il n’est plus ni homme ni femme, celui qui vit en Jésus-Christ 2. « Attends le Seigneur, agis en homme de coeur; affermis ton âme et attends le Seigneur». C’est par la confiance que tu posséderas le Seigneur, tu posséderas celui que tu auras attendu. Libre à toi de former d’autres désirs, si tu trouves un objet plus grand, plus digne, plus suave.
1. Eccli. II, 16. — 2. Galat. III, 28.
(240)
DISCOURS SUR LE PSAUME XXVII.
LE CHRIST A SA RÉSURRECTION.
Tout le psaume est consacré à célébrer la gloire de la résurrection et l’aveuglement des Juifs. Ils ont voulu donner la mort du Christ, et il est ressuscité pour soutenir ses élus. Quant aux Juifs incrédules, ils ont perdu la vie éternelle. De là un double démenti donné à leur perversité.
PSAUME DE DAVID.
1. L’interlocuteur du psaume, c’est le médiateur dont le bras a été fort dans le combat de sa passion. Les malheurs qu’il paraît appeler sur ses ennemis, ne sont pas tant des imprécations que la prophétie de leur châtiment : de même que dans l’Evangile, s’il parle des villes qui ont vu ses miracles sans croire en lui 1, il prédit les malheurs qui les menacent, beaucoup plus qu’il ne les frappe d’anathème.
2. Seigneur, mes cris s’élèvent jusqu’à nous, ne retirez pas de moi votre parole, ô « mon Dieu ». Je crie vers vous, Seigneur mon Dieu, ne séparez point en moi votre Verbe de l’humanité dont je suis revêtu. « Si jamais vous retirez de moi votre parole, je userai semblable à ceux qui s’en vont au sépulcre 2». L’union de votre Verbe éternel avec moi fait que je ne ressemble point aux autres hommes, qui naissent dans les profondes misères du siècle, où l’on ne connaît pas plus votre Verbe que si vous gardiez le silence. « Exaucez, ô mon Dieu, la voix de mes supplications, lorsque je crie vers vous .et que j’élève mes mains vers votre saint temple 3 »: quand je suis cloué à la croix, pour le salut de ceux qui deviendront votre saint temple en croyant en vous.
3. « Ne confondez pas mon âme avec les pécheurs, ne me perdez pas avec ceux qui commettent l’iniquité, avec ceux qui ont pour le prochain des paroles de paix 4»: avec ceux qui me disent « Maître, nous savons que vous venez de Dieu 5 mais le mal est dans leur coeur » : mais leur coeur n’est ouvert qu’aux pensées perverses.
1. Matt. XI, 20. — 2. Ps. XXVIII, 1 — 2. Ibid. 2. — 3. Ibid. 3. — 4. Jean, III, 2.
4. « Traitez-les selon leurs œuvres ». Il est juste que vous leur rendiez selon leurs actions: « Châtiez-les selon la perversité de leurs desseins ». Car en s’étudiant au mal, ils ne peuvent trouver le bien. « Traitez-les selon les oeuvres de leurs mains 1 ». Bien que leurs oeuvres servent au salut des autres, rendez-leur néanmoins ce que mérite l’oeuvre qu’ils méditaient. « Rendez-leur ce qu’ils méritent ». Puisque, au lieu de la vérité qu’ils entendaient, ils n’ont voulu redire que la fausseté, qu’ils soient dupes de leurs propres mensonges.
5. « Aussi n’ont-ils rien compris dans les oeuvres du Seigneur 2 » Comment savons-nous qu’ils se sont trompés eux mêmes? C’est qu’ « ils n’ont rien compris aux oeuvres du « Seigneur». Tel est leur premier châtiment. Leur esprit pervers s’est attaqué à l’homme en Jésus-Christ, et ils n’ont point connu qu’il était Dieu, ni dans quel dessein du Père il s’était revêtu de notre chair. « Ni dans les oeuvres « de ses mains ». Les oeuvres si visibles, qui s’opéraient sous leurs yeux, ne les ont point ébranlés. « Vous les détruirez, Seigneur, et ne les rétablirez jamais ». Qu’ils ne puissent me nuire, et qu’ils échouent dans leurs machinations artificieuses contre mon Eglise.
6. « Béni soit le Seigneur, qui a écouté la voix de ma prière 3 ».
7. « Le Seigneur est ma force et mon soutien 4». C’est le Seigneur qui me fortifie en rie telles souffrances, et qui me soutient en m’accordant la résurrection et l’immortalité. « En lui mon coeur a espéré, et il a obtenu le secours; et ma chair a refleuri ». Elle a ressuscité. « Je le bénirai de toute mon âme ». Et ceux qui croiront en moi béniront le Seigneur, non plus par la crainte comme sous
1. Ps. XXVII, 4. — 2. Ibid. 5. — 3. Ibid. 6. — 4. Ibid. 7.
(241)
la loi, mais avec une volonté libre en se conformant à la loi et comme je suis en eux, c’est moi qui bénirai le Seigneur.
8. « Le Seigneur est la force de son peuple 1 ». Non point de ce peuple qui ignore la justice de Dieu et qui s’efforce d’établir la sienne 2 mais de ce peuple qui ne croit point â sa propre force : car c’est le Seigneur qui soutient son peuple dans sa résistance au démon parmi les difficultés de cette vie. « Il est le protecteur de ceux que son Christ a sauvés ». En sorte qu’après avoir sauvé son peuple par son Christ et soutenu son
1. Ps. XXVII, 8. — 2. Rom. X, 3.
courage dans les combats, il l’établira dans une paix sans fin.
9. « Seigneur, sauvez votre peuple et bénissez votre héritage 1 ». Ma chair a refleuri, et je vous adresse ma prière; car vous m’avez dit : « Demande-moi, et je te donnerai les nations en héritage 2 ». Sauvez votre peuple, bénissez votre héritage, puisque tout ce qui est à moi vous appartient 3 ». Dirigez-les, élevez-les en gloire pour l’éternité ». Dirigez-les en cette vie, et d’ici-bas, élevez-les à la vie éternelle.
1. Ps. XXVII, 9. — 2. Id. II, 8. — 3. Dan, XVII, 10.
DISCOURS SUR LE PSAUME XXVIII.
L’ÉGLISE DE DIEU ET LA PRÉDICATION DE L’ÉVANGILE.
Ce Psaume nous expose les merveilles que doit opérer, dans les peuples de la gentilité, cette voix de Dieu qui se fait entendre et qui arrive à tous les coeurs par l’Evangile. C’est le Christ qui prend aussi possession de tous les hommes.
PSAUME POUR DAVID, A L’ACHÈVEMENT DU TABERNACLE (1).
1. Psaume en l’honneur du Médiateur, à la main forte, pour l’achèvement de son Eglise en ce monde terrestre, où elle doit chaque jour livrer bataille au démon.
2. C’est le Prophète qui parle : « Présentez, ô Fils de Dieu, présentez au Seigneur les fils des béliers ». Présentez-vous au Seigneur, vous que les Apôtres, ces chefs du bercail, ont enfantés par l’Evangile. « Offrez au Seigneur l’honneur et la gloire 3 ». Que vos oeuvres soient pour Dieu une gloire et une louange. « Rendez gloire au nom du Seigneur ». Chantez sa gloire dans le monde entier. « Adorez le Seigneur devant la gloire de son sanctuaire 3 ». Adorez le Seigneur dans vos coeurs dilatés et sanctifiés. Car vous êtes vous-mêmes sa royale et sainte habitation.
3. « Voix du Seigneur sur les eaux ». Voix du Christ sur les peuples. « Le Seigneur a tonné dans sa majesté ». Du milieu de la
1. Ps. XXVIII, 1. — 2. Ibid. — 3. Id. 2.
nuée de sa chair, le Seigneur nous a prêché la pénitence d’une voix effrayante et majestueuse. « L’Eternel est sur les grandes eaux 1 », Le Seigneur Jésus a fait entendre sa voix sur les peuples, qu’il a glacés d’effroi; il les a convertis à sa loi et a voulu habiter en eux.
4. « Voix du Seigneur, pleine de force Déjà la voix du Seigneur est en eux et leur donne la puissance. «Voix du Seigneur pleine de gloire 2 ». La voix de Dieu opère en eux de grandes choses.
5. «Voix du Seigneur qui brise les cèdres». La voix du Seigneur brise le coeur des superbes et les humilie. « Le Seigneur brise les cèdres du Liban 4 ». Le Seigneur va briser par la pénitence ceux qui se prévalent d’uni noblesse tout à fait terrestre, il va les confondre en choisissant des hommes que le monde méprise 4, pour faire éclater en eux la puissance divine.
6. « Il les brisera, comme le jeune taureau du Liban 5 ». Il abaissera leur orgueilleuse
1. Ps. XXVIII, 3 — 2. Id. 4. — 3. Id. 5. — 4. I Cor, I, 28. — 5. Ps. XXVIII, 6.
(242)
hauteur, les réduira à s’humilier comme celui qui, semblable au jeune taureau, a été conduit à la boucherie par les grands de ce monde. Car « les rois et les grands de la terre se sont levés, et ont conspiré contre le Seigneur et contre son Christ. Et le bien-aimé a été comme le fils des licornes». Car lui, le bien-aimé, le Fils unique du Père, s’est dépouillé de sa noblesse; il s’est fait homme semblable au fils des Juifs qui n’ont point connu la justice de Dieu 1 et qui s’applaudissaient avec orgueil de leur propre justice, comme de l’unique justice.
7. « Voix du Seigneur, qui divise les traits de flammes 2 ». Voix du Seigneur qui s’ouvre un passage au travers de ceux qui le persécutent avec la haine la plus implacable, et n’en reçoit aucune blessure, ou qui jette la division parmi ses persécuteurs les plus acharnés; il fait dire aux uns : « Ne serait-il pas le Christ»; et aux autres : « Non, mais il séduit le peuple 3 ». Il jette ainsi la division dans leur foule insensée, amène les uns à l’aimer, et abandonne les autres à leur propre malice.
8. « Voix du Seigneur, qui ébranle les déserts4 ».Voix du Seigneur qui ébranle, pour les amener à la foi, ces nations qui n’avaient jadis ni espoir, ni Dieu en cette vie 5, et où n’habitait aucun homme, c’est-à-dire aucun prophète, aucun prédicateur de la parole de Dieu. Et il ébranlera le désert de Cadès ».
1. Rom. X, 3.— 2. Ps. XXVIII, 7.— 3. Jean, VII, 12.— 4. Ps. XXVIII, 8. — 5. Eph. II, 12.
Alors il mettra en évidence la sainte parole de ses Ecritures, abandonnée aux Juifs qui ne la comprenaient point.
9. « Voix du Seigneur qui perfectionne les cerfs 1». La voix du Seigneur amène tout d’abord à la perfection ceux qui savent surmonter et repousser les langues envenimées. « Il mettra au jour les forêts». Il leur découvrira les obscurités des livres saints, les ombres de ses mystères, afin qu’ils y paissent en liberté. « Et chacun le glorifiera dans son temple ». Et dans son Eglise, quiconque est régénéré dans l’éternelle espérance, bénit le Seigneur selon le don qu’il a reçu de l’Esprit-Saint.
10. « Le Seigneur habite le déluge 2». Tout d’abord le Seigneur habite les grandes eaux de ce monde, en la personne des saints, qu’il conserve dans son Eglise comme dans une arche 3. « Le Seigneur s’assiéra pour régner éternellement ». Ensuite, il s’assiéra pour régner éternellement dans ses élus.
11. « Le Seigneur donne la force à son peuple 4 ». Parce que le Seigneur doit fortifier son peuple dans sa lutte contre les tempêtes et les ouragans du monde car il ne lui a point promis la paix ici-bas. « Le Seigneur bénira son peuple dans la paix ». Le même Dieu qui bénira son peuple lui donnera la paix en lui-même ; car il a dit : « Je vous donne ma paix, je vous laisse ma paix 5 ».
1. Ps. XXVIII, 9.— 2. Id. 10.— 3. Gen.VII. — 4. Ps. XXVIII, 11.— 5. Jean, XIV, 27.
PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXIX.
L’ÉGLISE, OU LE TEMPLE CONSACRÉ A DIEU.
Chaque membre de I’Eglise ou de Jésus-Christ peut tenir le langage de ce psaume. Et-ce que peut dire Jésus-Christ à propos de sa résurrection, et quand il se prépare à se consacrer un temple dans les fidèles, tout fidèle sorti du péché peut se l‘appliquer, et se considérer comme un temple consacré à Dieu.
POUR LA FIN, PSAUME CHANTÉ A LA DÉDICACE D’UN LIEU SACRÉ, POUR DAVID (1).
1. Pour la fin. Chant joyeux de la résurrection, qui a renouvelé non-seulement le corps de Jésus-Christ, mais de toute 1’Eglise, et l’a changé en un corps immortel. Dans le psaume précédent, la tente que nous devons habiter pendant la durée de la guerre s’achevait;
1. Ps. XXIX, 1.
maintenant il s’agit de faire la dédicace de ce palais, que nous devons habiter dans une paix éternelle.
2. C’est le Christ qui parle ici dans son intégrité : « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez relevé 1 ». Je chanterai votre grandeur, parce que vous m’avez protégé. « Et que vous n’avez point réjoui mes ennemis de ma ruine ». Vous n’avez point permis que ceux qui, tant de fois dans l’univers entier, ont cherché à m’écraser sous le poids des persécutions, se réjouissent à mon sujet.
3. « Seigneur, mon Dieu, j’ai crié vers vous et vous m’avez guéri 2 ». Je vous ai invoqué, Seigneur mon Dieu, et je ne suis plus chargé d’un corps sujet à la mort ou à la maladie.
4. « Seigneur, vous avez retiré mon âme du tombeau, vous m’avez séparé de ceux qui descendent dans l’abîme 3». Vous m’avez sauvé d’un profond aveuglement et des bas-fonds d’une chair corruptible.
5. « Saints du Seigneur, célébrez ses louanges ». Le Prophète voit dans l’avenir ce qu’il annonce, et il s’écrie dans ses transports : « Saints du Seigneur, célébrez ses louanges, et rendez témoignage à la mémoire le sa sainteté 4». Et confessez qu’il n’a point oublié cette sainteté dont il vous a gratifiés : quoique le temps qui sépare la sanctification de la récompense paraisse long à vos désirs.
6. « Son indignation amène la vengeance». Il a vengé sur vous le premier péché que vous expiez par la mort. « Mais sa volonté donne la vie 5 ». Cette vie éternelle, à laquelle vous ne pouviez revenir de vos propres forces, il vous la donne, par un acte de sa bonne volonté. « Le soir s’écoulera dans les pleurs ». Ce soir a commencé quand la lumière de la sagesse s’est éteinte en l’homme pécheur, et qu’il a été condamné à la mort : à dater de ce soir fatal, des pleurs doivent couler, tant que le peuple de Dieu attendra, dans les travaux et les épreuves, le jour du Seigneur. « Au matin, nous serons dans la joie». Il attendra jusqu’au matin, où il tressaillera dans la joie de la résurrection future, que nous annonce comme une fleur matinale la résurrection du Christ.
7. « En mes jours d’abondance, j’ai dit: Je
1. Ps. XXIX, 2.— 2. Id. 3.— 3. Id. 4.— 4. Id. 5.— 5. Id. 6.
ne serai jamais ébranlé 1». Pour moi, peuple, moi qui parlais dès l’abord, dans mes jours d’abondance, et quand je ne ressentais pas la disette, j’ai dit : « Je ne serai point ébranlé ».
8. « Seigneur, dans votre bonté, vous m’avez affermi dans ma félicité 2 ». Mais, Seigneur, j’ai compris que cette richesse me venait de votre bonté et non de moi, quand « vous avez détourné de moi votre face, et que je suis tombé dans le trouble », car mes fautes vous ont fait détourner votre visage, et je suis tombé dans le trouble, quand votre lumière s’est éteinte pour mes yeux.
9. « Je crierai vers vous, Seigneur, je vous supplierai, ô mon Dieu 3». Quand je me souviens de mes jours de trouble et de misère et que je m’y crois encore engagé, j’entends alors la voix de votre premier-né, de celui qui est mon chef et qui doit mourir pour moi, et qui s’écrie: «J’en appelle à vous, Seigneur; c’est vous que je supplierai, ô mon Dieu! »
10. « Qu’est-il besoin de verser mon sang, si je dois m’en aller en pourriture 4? Est-ce que cette poussière pourra vous glorifier? » Si je ne ressuscite pas aussitôt, si mon corps est en proie à la pourriture, « est-ce que vous tirerez votre gloire de cette poussière », ou de cette troupe d’impies que ma résurrection doit justifier? « Ou bien, pourra-t-elle annoncer votre vérité 5 » C’est-à-dire, pourront-ils annoncer aux autres la vérité du salut?
11. « Le Seigneur m’a écouté et m’a pris en pitié, il a été mon protecteur 6 ». Il n’a point permis que son saint devînt la proie de la corruption7 ».
12. «Vous avez changé mon deuil en joie 8 ». Moi, votre église, qui ai reçu ce premier-né d’entre les morts, je chante à la dédicace de votre palais: «Vous avez changé mon deuil en joie; vous avez déchiré mon cilice pour me revêtir de joie 9 ». Vous avez écarté le voile de mes péchés et la tristesse de ma mortalité, pour me revêtir de ma robe première et d’une joie impérissable.
13. «Afin que ma gloire vous chante, et que nul aiguillon ne me meurtrisse 10». Afin qu’il n’y ait plus aucun deuil pour moi; mais que ma gloire chante vos louanges, et non plus mon humilité, puisque vous m’avez
1. Ps. XXIX, 7 — 2. Id. 8.— 3. Id. 9.— 4. Id. 10.— 5. Ibid. — 6. Id. 11. — 7. Id. XV, 10. — 8. Id. XXIX, 12.— 9. Ibid. — 10. Id. 13.
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tiré de l’abaissement, et que la conscience de mon péché, la crainte de la mort et du jugement ne perce plus mon coeur. « Seigneur, mon Dieu, je vous bénirai éternellement ». C’est là ma gloire, ô mon Dieu, de proclamer hautement à votre louange qu’il n’y a rien en moi de moi-même , et que tout bien vient de vous, ô Dieu, qui êtes tout en tous (I Cor. XV, 28 ).
DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXIX.
LA GLOIRE DU CHRÉTIEN APRÈS CETTE VIE.
Dans ce discours, saint Augustin nous montre que Jésus-Christ, notre chef, ayant reçu sa consécration dans le ciel, nous devons l’y recevoir aussi et l’y suivre. Et nous y arriverons, en bénissant Dieu, ou en le glorifiant dans nos douleurs, pour le bénir ensuite dans sa gloire.
1.Assurément nous avons chanté: «Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez relevé, et que vous n’avez point donné à mes «ennemis la joie de ma ruine 1». Si les saintes Ecritures nous ont fait connaître nos ennemis, nous comprenons la vérité de ce cantique nais si la prudence de la chair nous a jetés dans l’illusion au point que nous ne connaissions plus ce qu’il nous faut combattre 2, nous trouvons, dès l’abord du psaume, une difficulté insoluble pour nous. De qui pensons-nous sont ce chant d’actions de grâces, cette voix qui bénit Dieu dans son allégresse et qui s’écrie: «Je vous exalterai, Seigneur, parce que nous m’avez relevé, et que vous n’avez point donné à mes ennemis la joie de ma ruine?» Considérons d’abord que c’est Notre-Seigneur qui, dans cette humanité dont il a daigné se revêtir, a pu fort bien s’approprier ces paroles du Prophète. Devenir homme, c’est contracter nos infirmités, et, devenu infirme, il devait prier. Nous venons de voir, en lisant cet Evangile, qu’il se sépara de ses disciples pour entrer au désert, où ils allèrent le chercher et le trouvèrent. Etant à l’écart, il priait, et ses disciples lui dirent en le retrouvant : « Les hommes vous cherchent. Allons prêcher, répondit-il, en d’autres lieux, en d’autres bourgades ; car c’est pour cela que je suis venu 3 ». A n’envisager Notre-Seigneur Jésus-Christ que dans sa divinité, qui est celui
1.Ps, XXIX, 1.— 2. Eph. VI, 12. — 3. Marc, I, 35, 38.
qui prie? à qui adresse-t-il sa prière? quel en est le sujet? Un Dieu peut-il prier? s’adresser à son égal? Quel motif de prier peut avoir celui qui est toujours heureux, toujours tout-puissant, toujours immuable et éternel, coéternel au Père? Si nous écoutons cette voix de tonnerre, qu’il a fait retentir, comme à travers la nuée, par saint Jean : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Il était au commencement avec Dieu, toutes choses ont été faites par lui, et rien de ce qui a été fait n’a été fait sans lui, en lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière a lui dans les ténèbres, et les ténèbres ne l’ont point comprise 1 »; nous ne trouvons jusque-là ni prière, ni sujet de prière, ni occasion de prière, ni désir de prier; mais quand il est dit plus bas : « Et le Verbe s’est fait « chair, et il a demeuré parmi nous 2 » : vous avez un Dieu que vous devez prier, et un homme qui priera pour vous. Car l’Apôtre tenait ce langage après la résurrection de Jésus-Christ Notre-Seigneur, qui est assis à la droite de Dieu, dit-il, et qui intercède pour nous’. Pourquoi intercéder pour nous? Parce qu’il a daigné se rendre notre médiateur. Qu’est-ce qu’être médiateur entre Dieu et les hommes? Je ne dis point entre son Père et les hommes, mais bien entre Dieu et les hommes. Qu’est-ce que Dieu? C’est le
1. Jean, I, l-5 — 2. Id. 14. — 3. Rom. VIII, 34. — 4. I Tim. II, 5.
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Père, le Fils et l’Esprit-Saint. Que sont les hommes? Dès pécheurs, des impies, de chétifs mortels. Donc, entre la Trinité et les hommes infirmes et coupables, un homme s’est fait médiateur, homme innocent, il est vrai, et néanmoins infirme: afin que dans son innocence il pût vous approcher de Dieu, et dans son infirmité s’approcher de vous. C’est ainsi que le Verbe fait chair, ou le Verbe fait homme est devenu médiateur entre Dieu et les hommes. Sous le nom de chair on entend les hommes. De là cette parole : « Toute chair verra le salut de Dieu 1 ». Toute chair, c’est-à-dire tous les hommes. L’Apôtre dit aussi « Nous n’avons pas à combattre contre la chair « et le sang», c’est-à-dire contre les hommes, « mais contre les principautés, les puissances, « les princes de ce monde et de ces ténèbres 2», dont nous parlerons plus tard, avec le secours de Dieu. Car cette distinction nous est nécessaire pour l’intelligence de ce psaume, que nous avons entrepris de vous expliquer au nom du Seigneur. Toutefois j’ai cité aujourd’hui ces quelques exemples, afin que vous sachiez que la chair désigne tous les hommes, et que dire : « Le Verbe s’est fait chair », ce soit pour vous : Le Verbe s’est fait homme.
2. Ce n’est pas sans raison que j’ai fait ces remarques. Vous devez savoir, mes frères, qu’il y eut autrefois certains hérétiques nommés Apollinaristes, et peut-être y en a-t-il encore aujourd’hui quelques-uns. Plusieurs d’entre eux ont erré en parlant de cette humanité dont s’est revêtue la sagesse de Dieu, pour habiter en elle personnellement, non plus comme dans les autres hommes, mais selon cette parole du Prophète : « Votre Dieu, ô Dieu, vous a marqué d’une huile de joie, qui vous élève au-dessus de tous ceux qui doivent la partager avec vous 3 », c’est-à-dire d’une onction plus grande que celle des autres hommes : de peur que l’on ne vînt à -croire que l’onction du Christ ressemble à celle des hommes, des autres justes, des patriarches, des Prophètes, des Apôtres, des martyrs, et de tout ce qu’a produit de grand la race humaine. Nul autre homme ne fut plus grand que Jean-Baptiste, et des fils de la femme aucun ne l’a surpassé 4. Si vous cherchez quelle fut sa grandeur, il suffit de dire que c’est Jean-Baptiste. Mais celui à qui Jean ne se trouvait pas digne de dénouer les
1. Luc, III, 6.— 2. Eph. VI, 12.— 3. Ps. XLIV, 8.— 4. Matt. XI, 11.
souliers1, qu’était-il donc, sinon plus que tous les autres hommes. Même en son humanité, il avait plus de grandeur que tout autre homme. Comme Dieu, dans sa divinité, comme Verbe qui était au commencement, Verbe qui était en Dieu, Verbe qui était Dieu, il est égal au Père, et bien au-dessus de toute créature. Mais nous parlons ici de l’humanité. Quelqu’un de vous, mes frères, croira peut-être que cet homme dont la sagesse divine a daigné se revêtir, était égal au reste des hommes. Dans le corps humain, il y a une grande différence entre la tête et les autres membres, bien que les membres ne forment à la vérité qu’un seul et même corps, néanmoins la tête est bien supérieure au reste des membres. Dans tous les autres, vous n’avez de sentiment que par le tact; c’est en touchant qu’ils sentent, niais c’est par la tête que vous entendez, que vous voyez, que vous flairez, que vous goûtez, que vous touchez. Si telle est la supériorité de la tête sur les autres membres, quelle ne sera pas l’excellence de celui qui est le chef de l’Eglise, ou de cet Homme que Dieu a voulu établir médiateur entre Dieu et les hommes?
Donc, ces hérétiques ont dit que l’homme, dont le Verbe s’est revêtu, quand le Verbe s’est fait chair, n’avait point l’esprit humain, et seulement une âme privée de l’intelligence humaine. Vous voyez de quoi l’homme est composé; de l’âme et du corps. Mais il y a dans l’âme de l’homme quelque chose de plus que dans l’âme des bêtes. Car les bêtes aussi ont une âme, de là leur nom d’animaux; et on ne les appellerait point animaux, si elles n’avaient une âme; nous voyons aussi qu’elles ont la vie. Qu’a donc de plus l’homme qui le marque à l’image de Dieu? C’est qu’il comprend, c’est qu’il raisonne, c’est qu’il discerne le -bien du mal; c’est en cela qu’il est fait à l’image et à la ressemblance de Dieu. Il y a donc en lui quelque chose, que n’ont pas les animaux. Et quand il méprise sa supériorité sur les bêtes, il détruit en lui, il efface, et en quelque sorte il dégrade l’image de Dieu; en sorte que c’est à ces hommes qu’il est dit: « Gardez-vous de ressembler au cheval et au mulet qui sont sans intelligence 2». Ces hérétiques ont donc soutenu que Notre-Seigneur Jésus-Christ n’avait point l’esprit humain, ni ce que les Grecs appellent logikon, ce que nous appelons la raison, cette partie de l’âme qui
1. Marc, I, 7. — 2. Ps. XXXI, 9.
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raisonne et que n’ont point les animaux. Quelle est donc leur doctrine? Ils enseignent que le Verbe de Dieu était, dans son humanité, ce que l’esprit est en nous. L’Eglise les a rejetés, la foi catholique les a eus en horreur, et ils ont formé une secte hérétique. La foi catholique a déclaré que cet homme, dont la sagesse divine a daigné se revêtir, n’avait rien de moins que les autres hommes, pour ce qui est de l’intégrité de nature ; mais que l’excellence de la personne le rendait supérieur aux autres hommes. Car on peut dire des autres qu’ils participent au Verbe de Dieu, puisque le Verbe de Dieu est en eux; mais aucun d’eux ne peut être appelé Verbe de Dieu, comme l’a été celui-ci dans 1’Evangile : « Le Verbe s’est fait chair 1».
3. D’autres hérétiques, issus de ces derniers, ont refusé à cet Homme-Dieu, à ce Jésus-Christ, médiateur entre Dieu et les hommes, non-seulement la raison, mais l’âme humaine. Ils ont soutenu qu’il était Verbe et chair, mais qu’il n’y avait en lui ni raison humaine, ni hie humaine. Voilà ce qu’il,s enseignaient. Qu’était donc Jésus-Christ, selon eux? Le Verbe et la chair. L’Eglise les a rejetés aussi et séparés de ses brebis, de la vraie et simple croyance, et a déclaré, comme je viens de le dire, que l’homme médiateur eut tout ce qui est de l’homme, à l’exception du péché. Si en effet, nous voyons en lui beaucoup d’actions corporelles, qui nous démontrent qu’il avait un corps véritable, et non un corps fictif; comment voulons-nous entendre qu’il avait un corps? Ainsi, il marche, il s’assied, il dort, il est saisi, flagellé, souffleté, cloué à la croix, il meurt. Otez le corps, et rien de tout cela n’aura lieu. Comme donc à toutes ces marques de l’Evangile nous reconnaissons que le Christ avait un corps véritable, ainsi que lui-même l’atteste après sa résurrection, quand il dit: « Touchez et voyez, un esprit n’a point une chair et des os, comme vous m’en voyez 2 »; comme à ces indices et à ces actes, nous croyons, nous comprenons, nous reconnaissons que Notre-Seigneur Jésus-Christ avait un corps, ainsi d’autres particularités de la nature nous font croire qu’il avait une âme. Avoir faim et soif, sont des oeuvres de l’âme ôtez l’âme, et le corps inanimé ne sentira plus ces besoins. S’ils soutiennent que ces besoins étaient fictifs, nous ne verrons non plus que
1. Jean, I, 14. — 2. Luc, XXIV, 39.
de la fiction dans ce qui est dit du corps; mais si la vérité des actions corporelles nous fait conclure à la vérité du corps, la vérité des actions de l’âme nous fera conclure que l’âme aussi était véritable.
4. Quoi donc? ô homme qui m’écoutes, le Seigneur s’est fait infirme comme toi, sans doute, mais ne va point te comparer à lui. Tu n’es qu’une créature, et lui est créateur. Que le Verbe Fils de Dieu, que ton Dieu se soit fait homme, ce n’est point une raison de comparer cet homme avec toi-même, mais bien de l’élever au-dessus de toi, puisqu’il est ton médiateur, et au-dessus de toute créature, puisqu’il est Dieu : et de comprendre enfin que celui qui se fait homme pour toi, peut bien s’abaisser à prier pour toi; et si la prière n’est point une dérogation à sa dignité, il peut aussi, sans dérogation, dire pour toi ces paroles: « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez élevé, et que vous n’avez point donné à mes ennemis la joie de ma ruine ». Mais si nous n’entendons bien de quels ennemis il s’agit, nous fausserons ces paroles, en les mettant dans la bouche de Jésus-Christ. Comment le Christ dira-t-il avec vérité: « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez élevé, et que vous n’avez pas donné à mes ennemis la joie de ma ruine?
» Comment cela serait-il vrai, de son humanité, de sa faiblesse, de sa chair? car il fut un sujet de triomphe pour ses ennemis, lorsqu’ils le crucifièrent, qu’ils le saisirent, qu’ils le flagellèrent, qu’ils le souffletèrent, en lui disant : « Prophétise-nous, ô Christ 1 ». Cette joie qu’ils eurent nous force en quelque sorte de croire à la fausseté de ces paroles : « Et vous n’avez pas donné à mes ennemis la joie de ma ruine ». Ensuite, quand il était à la croix, ils passaient ou s’arrêtaient, ils le fixaient en branlant la tête et en disant : « Voyez ce Fils de Dieu, il a sauvé les autres et ne peut se sauver lui-même; qu’il descende de la croix et nous croirons en lui 2 » Ne tressaillent-ils pas en lui jetant ces injures? Que devient donc cette parole : « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez élevé, et que vous n’avez pas donné à mes ennemis la joie de ma ruine? »
5. Peut-être cette parole n’est-elle point de Notre-Seigneur Jésus-Christ, mais de l’homme, mais de l’Eglise entière, du peuple chrétien
1. Matt. XXVI, 68. — 2. Ibid. XXVII, 42.
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parce qu’en Jésus-Christ tous les hommes ne font qu’un seul homme, et que tous les chrétiens unis ne forment qu’un seul homme. Peut-être est-ce l’homme lui-même, l’unité chrétienne qui dit: « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez relevé, et que vous n’avez pas permis que mes ennemis aient la joie de ma ruine ». Mais comment cela peut-il être vrai à leur sujet? Les Apôtres n’ont-ils pas été saisis, frappés, battus de verges, mis à mort, cloués à la croix, brûlés vifs, condamnés aux bêtes, ces hommes dont nous célébrons aujourd’hui la mémoire? Quand les hommes les traitaient de la sorte, ne tressaillaient-ils pas de leur ruine? Comment donc le peuple chrétien même peut-il dire: « Je vous exalterai, ô Dieu, parce que vous n’avez pas donné à mes ennemis la joie de ma ruine? »
6. Nous le comprendrons si nous nous arrêtons au titre du psaume. Ce titre est en effet:
« Pour la fin, psaume pour David, chanté « à la dédicace de son palais 1 ». C’est dans ce titre que nous espérons trouver le secret d’élucider cette question. Un jour sera dédié cet édifice que l’on construit aujourd’hui. Cet édifice qui est l’Eglise se construit maintenant, plus tard on en fera la dédicace; or, à cette dédicace éclatera la splendeur du peuple chrétien, splendeur cachée aujourd’hui. Laissons donc nos ennemis sévir contre nous, et nous humilier, faire non plus ce qu’ils veulent, mais ce que Dieu leur permet. Il ne faut pas attribuer à nos ennemis tout le mal qu’ils nous font endurer; il nous vient quelquefois du Seigneur notre Dieu. Car le Médiateur nous a montré par son exemple que quand il permet que les hommes nous nuisent, il ne leur en donne point la volonté, mais seulement le pouvoir. Tout méchant trouve eu lui-même la volonté de nuire; mais la puissance de nuire n’est point abandonnée à sa discrétion. Cette volonté le rend coupable; mais la puissance du mal lui vient des dispositions mystérieuses de la Providence divine, qui lui permet d’agir, afin de châtier l’un, de mettre l’autre à l’épreuve, de couronner un troisième. De châtier les uns, comme il permit autrefois aux étrangers, en grec allophuloi, d’asservir le peuple d’Israël, qui avait péché contre son Dieu 2. De mettre les autres à l’épreuve, comme il permit au diable de tenter Job 3. A Job le
1. Ps. XXIX, 1. — 2. Juges, X, 7 ; XIII, 1. — 3. Job, I, 12
triomphe, au démon la honte. De couronner les autres, comme il livra les martyrs aux persécuteurs. Les martyrs furent égorgés, et leurs bourreaux se crurent vainqueurs:
ceux-ci obtinrent aux yeux du monde un faux triomphe, ceux-là une couronne invisible, mais réelle. houe le pouvoir des méchants entre dans les vues de la Providence divine; mais la volonté de nuire appartient à l’homme, qui ne donne pas toujours la mort comme il le voudrait.
7. Voilà donc le Seigneur lui-même, juge des vivants et des morts, qui se présente à la barre d’un tribunal, devant un homme; ce n’est pas un vaincu, mais il veut apprendre à tout soldat la manière de combattre; et quand le juge lui dit, avec une menace pleine d’orgueil:
« Ne sais-tu pas que j’ai le pouvoir de t’absoudre ou de t’envoyer à la mort? » il réprime cette insolence, par une réponse qui doit lui ôter toute enflure : « Tu n’aurais aucun pouvoir sur moi», lui dit-il, «s’il ne t’était donné d’en haut 1 ». Et Job, dont le diable venait de tuer les enfants et de dissiper tous les biens, que répond-il? « Dieu a donné, Dieu a ôté; ainsi qu’il a plu au Seigneur, il a été fait, que le nom du Seigneur soit béni 2 ». Que l’ennemi ne s’applaudisse point de son oeuvre: pour moi, dit-il, je sais qui lui en adonné le pouvoir ; au démon la volonté de nuire, mais à Dieu le pouvoir d’éprouver les hommes. Quand son corps est couvert de plaies, voici venir sa femme, qui lui est laissée, comme une autre Eve, pour venir en aide au démon, non pour consoler son époux; elle essaie de l’ébranler, et lui dit, parmi ses outrages: « Parlez contre Dieu et mourez 3 ». Et ce nouvel Adam fut plus ferme sur son fumier, que le premier dans le paradis. Le premier Adam prêta l’oreille à sa femme 4, dans ce paradis, dont il se fit chasser. Le second Adam, sur son fumier, repoussa la femme, et mérita d’entrer dans le paradis. Et ce nouvel Adam, assis sur son fumier, qui enfantait l’immortalité au dedans, quand au dehors il était la pâture des vers, que dit-il à sa femme?
«Tu as parlé comme une femme insensée: « si nous avons reçu les biens de la main de Dieu, pourquoi n’en pas accepter les maux 5? » Il dit encore que c’est la main de Dieu qui est sur lui, quand c’est le diable qui
1. Jean, XIX, 10, 11.— 2. Job, I, 21.— 3. Id. II, 9. — 4. Gen, III, 4. — 5. Job, II, 10.
(248)
l’a frappé; parce que son attention ne s’arrêtait pas à celui qui frappait, mais à celui qui permettait. Le diable, à son tour, appelle main de Dieu ce pouvoir qu’il sollicitait. Car voulant trouver des crimes dans cet homme juste à qui Dieu rendait témoignage, Satan dit à Dieu: «Est-ce en vain que Job rend un culte au Seigneur? Ne l’avez vous pas entouré comme d’un rempart, lui, sa maison, et tous ses biens? Vous avez béni le travail de ses mains, et ses possessions se sont accrues sur la terre; vous l’avez comblé de si grands biens, que c’est pour cela qu’il vous sert. Mais étendez votre main sur lui, frappez tout ce qui lui appartient, et vous verrez s’il vous bénira 1 ». Que signifie : « Etendez votre main », quand lui-même voulait frapper? Comme il ne pouvait lui-même frapper, il appelle main de Dieu, ce pouvoir de frapper qu’il reçoit du Seigneur.
8. Que dirons-nous donc, mes frères, à la vue de ces grands maux, que nos ennemis ont fait endurer aux chrétien-s, de leur délire, de leur joie féroce? Quand sera-t-il donc visible, que leur joie était fausse? Quand les uns seront couverts de honte, et les autres dans l’allégresse, à l’avènement du Seigneur notre Dieu, qui viendra, portant dans ses mains les récompenses de chacun; aux impies, la damnation ; aux justes, le royaume; aux pécheurs, la société avec le diable ; aux bons, la société avec Jésus-Christ. Quand le Seigneur se montrera de la sorte, et que les justes se lèveront avec une grande force; je vous cite les saintes Ecritures, souvenez-vous de ces paroles du livre de la Sagesse : « Les justes donc se lèveront avec une grande force coutre ceux qui les auront tourmentés; et ceux-ci diront en eux-mêmes, se repentant et gémissant dans l’angoisse de leur esprit: «Que nous a servi l’orgueil, que nous a rapporté le vain étalage de nos richesses? Toutes ces choses ont passé comme l’ombre 2 ». Et que diront-ils, à propos des justes? « Comment leur place est-elle parmi les enfants de Dieu , et leur partage avec les saints? » Alors se fera la dédicace de cet édifice que l’on construit aujourd’hui dans la tribulation; et c’est alors que ce peuple de Dieu chantera dans sa joie: « Je vous exalterai, Seigneur, «parce que vous m’avez soutenu, et que vous n’avez pas donné à mes ennemis la joie de
1. Job, I, 9-11. — 2. Sag. V, 1, 8, 9.
ma ruine ». Cette parole sera donc vraie dans le peuple de Dieu, qui est aujourd’hui dans l’oppression, qui gémit aujourd’hui sous le poids de tant d’épreuves, de tant de scandales, de tant de persécutions, de tant d’angoisses. Quiconque n’avance point dans la vertu, ne connaît point dans l’Eglise ces douleurs de l’âme, et s’imagine que tout est en paix: mais qu’il avance, et il se trouvera dans l’oppression. Ce ne fut que quand l’herbe eut poussé et produit son fruit, que l’ivraie parut aussi 1. « Et quiconque multiplie la science multiplie aussi la douleur 2 ». Qu’il avance, et il verra o~i il en est : qu’il y ait du fruit, et l’ivraie se montrera. Le mot de saint Paul est bien vrai, et depuis le commencement jusqu’à la fin du monde, on ne l’effacera point: « Tous ceux » dit-il, « qui veulent vivre avec piété en Jésus-Christ, souffriront persécution ; quant aux méchants et aux imposteurs, ils se fortifieront de plus en plus dans le mal, marchant dans l’erreur et y jetant les autres 3 ». N’est-ce point là, le sens de ces paroles du psaume : « Attends le Seigneur, agis avec « force, affermis ton âme, et attends le Seigneur 4? » C’était peu d’avoir dit une fois: « Attends le Seigneur », il le répète, de peur qu’on ne vînt à se lasser après avoir attendu deux, trois, ou quatre jours sans que la persécution prît fin. Il ajoute alors : « Agis avec force»; puis: «Affermis ton coeur » .Et comme il doit en être ainsi depuis le commencement jusqu’à la fin du monde, il répète à la fin le mot du commencement:
« Attends le Seigneur ». Les maux qui t’affligent passeront, celui que tu attends viendra; il essuiera tes sueurs, il séchera tes larmes, et tu n’auras plus à pleurer. Ici-bas, gémissons dans la tribulation, selon cette parole de Job: « La vie de l’homme, sur la terre, n’est-elle pas une épreuve 5»
9. Toutefois, mes frères, en attendant ce jour où se fera la dédicace de l’édifice, considérons que déjà la dédicace en est faite dans celui qui est notre chef; la dédicace de l’édifice est donc effectuée, déjà, et dans le faîte, et dans la pierre fondamentale. Mais le faîte, me direz-vous, est en haut; la pierre fondamentale, est en bas; et peut-être y a-t-il erreur à moi, de dire que le Christ est cette base; il en est plutôt le faîte, puisqu’il est
1. Matt. XIII, 26. — 2. Eccl. I, 18. — 3.II Tim. III, 12, 13. — 4. Ps. XXVI, 14. — 5. Job, VII, 1
(249)
monté aux cieux, pour s’asseoir à la droite de son Père.
Néanmoins, je ne crois pas m’être trompé; car l’Apôtre a dit: « Nul ne peut poser une base autre que celle qui a été posée, et cette base est Jésus-Christ : si l’on élève sur cette base un édifice en or, en argent ou en pierres précieuses 1». Ceux qui mènent une vie sainte, qui honorent et qui bénissent Dieu, qui sont patients dans les tribulations, qui soupirent après la patrie, ceux-là bâtissent en or, en argent, en pierres précieuses ; ceux qui aiment encore le monde, qui sont encore impliqués dans les affaires d’ici-bas, enchaînés par des affections charnelles à leurs domaines, à leurs épouses, à leurs enfants, et qui néanmoins demeurent chrétiens, de sorte que leur coeur ne se sépare point du Christ, et ne, met rien avant le Christ, de même qu’en construisant on ne met rien avant la base; ceux-là bâtissent, à la vérité, mais en bois, en foin, en paille. Or, que dit saint Paul après cela? « Le feu éprouvera l’ouvrage de chacun ». Le feu de l’épreuve et de la tribulation; cette flamme qui a éprouvé ici-bas plusieurs martyrs, et qui éprouvera la race humaine au dernier jour. Il s’est trouvé des martyrs qui avaient de ces liens du monde. Combien de riches et de sénateurs ont enduré la mort ! Cependant quelques-uns d’entre eux bâtissaient en bois, en foin, en paille, à cause des soins et des affections de la chair et du monde; mais comme ils avaient le Christ pour base, et qu’ils construisaient sur cette pierre fondamentale, le foin a brûlé, et eux ont subsisté sur le fondement. C’est ce que nous dit l’Apôtre: « Si l’ouvrage de quelqu’un subsiste, il en recevra la récompense 2 », et sans aucune perte; car il trouvera ce qu’il a aimé. Qu’a donc fait à ces hommes le feu de la tribulation? Il les a éprouvés: « Si l’ouvrage de quelqu’un subsiste, il en recevra la récompense; mais celui dont l’oeuvre sera consumée par le feu, en subira un dommage ; il sera néanmoins sauvé, mais comme par le feu 3 ». Or, n’être pas atteint du feu, est bien différent d’être sauvé en passant par le feu. D’où vient ce salut?
De la base de l’édifice. Que cette base ne s’éloigne donc jamais de notre coeur. Ne pose jamais cette base sur le foin, c’est-à-dire ne préfère point le foin ou la paille à cette pierre fondamentale, en sorte que la première place dans ton
1. I Cor. III, 11. — 2. Id. 13. — 3. Id. 14, 15.
coeur soit donnée à la paille, la seconde au Christ; et s’il vous est encore impossible d’en bannir cette paille totalement, que la première place soit pour le Christ, et la seconde seulement pour la paille.
10. Le Christ est donc pour nous la pierre fondamentale. Et comme je le disais, la dédicace de notre faîte a eu lieu, et ce faîte est aussi notre pierre fondamentale ; mais ordinairement cette pierre est en bas, dans un édifice, tandis que le faîte est en haut. Comprenez bien mon langage, mes frères, peut-être Dieu m’aidera-t-il à parler clairement. Il y a deux sortes de poids, on appelle poids cette rapidité avec laquelle tout objet tend à regagner sa place : tel est le poids. Vous prenez à la main une pierre, aussitôt vous en sentez le poids qui pèse sur cette main, parce qu’elle cherche son centre. Voulez-vous voir ce qu’elle cherche? Retirez votre main, elle tombe à terre et y repose : elle est parvenue à la place qu’elle cherchait, elle a trouvé son centre. Ce poids est comme un mouvement spontané, sans âme ni sentiment.
li y a d’autres objets qui ont une tendance à s’élever. Jetez de l’eau sur de l’huile, son poids l’entraîne aussitôt en bas. Elle cherche sa place, elle veut être à son rang, et il est contraire à la nature de l’eau d’être sur l’huile. Donc jusqu’à ce qu’elle soit à sa place naturelle, et qu’elle trouve son centre, elle éprouve un mouvement continuel. Mais au contraire, jetez de l’huile sur de l’eau: qu’un vase d’huile, par exemple, tombe dans l’eau, dans la mer, ou dans un lac, et s’y brise, l’huile ne peut se tenir en dessous : et de même que l’eau jetée sur l’huile tend à descendre au fond du vase, l’huile, au contraire, jetée sur l’eau, tend par son poids à s’élever à la surface. Si donc, mes frères, il en est ainsi, quelle est la tendance réciproque du feu et de l’eau? Le feu s’élève et cherche sa place en haut l’eau cherche aussi sa place que lui assignera son poids. Une pierre descend en bas, il en est de même des bois, des colonnes, de la terre, qui servent à construire des habitations. Tout cela est du nombre des objets que leur poids fait descendre. Il est donc visible par là qu’ils ont en bas le fondement qui les soutient, puis. qu’ils y sont entraînés par leur poids naturel; et que sans cette base de sustentation, tout croulerait, puisque tout a sa tendance vers la terre. C’est donc en bas qu’il faut poser un (250) fondement aux corps qui ont une tendance à descendre. Mais l’Eglise de Dieu, construite sur la terre, fend à s’élever au ciel. C’est donc là qu’est sa pierre fondamentale, qui est Jésus-Christ Notre-Seigneur, assis à la droite de son Père. Si donc, mes frères, vous avez compris que la dédicace de notre pierre fondamentale est déjà faite, écoutons et parcourons brièvement tout le psaume.
11. « Je vous exalterai, Seigneur, parce que vous m’avez élevé, et que vous n’avez pas donné à mes ennemis la joie de ma ruine1 ». A quels ennemis? Aux Juifs. Par la dédicace de la pierre fondamentale, nous devons entendre la dédicace de notre palais à venir. Ce qui se dit aujourd’hui de la pierre fondamentale, se doit dire alors du palais tout entier. Quels sont donc ces ennemis dont il est question? Sont-ce les Juifs ou bien le diable et ses anges, qui ont dû s’enfuir couverts de honte, à la résurrection du Christ? Le prince de la mort eut la douleur de voir la mort vaincue. « Et vous n’avez pas souffert que mes ennemis se réjouissent à mon sujet »; car les enfers n’ont pu me retenir.
12. « Seigneur, mon, Dieu, j’ai crié vers «vous et vous m’avez guéri 2 ». Le Seigneur avant sa passion pria son Père 3 sur la montagne, et son Père le guérit. Comment guérir celui qui n’a point langui? Est-ce le Verbe Dieu, ce Verbe qui est la divinité, qui a été guéri? Non, mais il portait une chair mortelle, il portait ta blessure, celui qui devait t’en guérir. Cette chair a donc été guérie. Quand? A la résurrection du Christ. Ecoute l’Apôtre, et constate une véritable guérison «La mort», dit-il, « a été ensevelie dans son triomphe. O mort! où est donc ton aiguillon? O mort! où est ta prétention 4? » Ce sera donc à nous de chanter un jour ce triomphe que Jésus-Christ chante aujourd’hui.
13. « Seigneur, vous avez retiré mon âme du tombeau ». Il n’est pas besoin d’expliquer ce passage. « Vous m’avez séparé de ceux «qui descendent dans l’abîme5 ». Qui donc descend dans l’abîme? Tous les pécheurs qui se plongent dans le gouffre. Car cet abîme, c’est la profondeur du siècle; et qu’est-ce que la profondeur du siècle? C’est l’océan de la luxure et de l’iniquité. Celui-là dès lors descend dans l’abîme, qui se plonge dans la
1. Ps. XXIX, 2. — 2. Id. 3. — 3. Matt. XXVI, 39. — 4. I Cor. XV, 54 — 5. Ps, XXIX, 4.
luxure et dans les terrestres convoitises. Tels furent les persécuteurs du Christ. Mais que dit-il ici? « Vous m’avez sauvé de ceux qui « descendent dans l’abîme ».
14. « Saints du Seigneur, célébrez ses louanges 1 ». Puisque votre chef est ressuscité, vous qui êtes ses membres, espérez pour vous ce que vous voyez en lui: espérez pour les membres ce que vous croyez pour la tête. C’est un proverbe ancien et réel, que là où est la tête, là sont aussi les membres. Jésus-Christ, notre chef, est au ciel; c’est là que nous le suivrons. Il n’est point demeuré dans l’abîme, il est ressuscité pour ne plus mourir; pour nous, non plus, il n’y aura plus de mort quand nous aurons passé par la résurrection. Dans la joie de ces promesses, « chantez donc au Seigneur, vous qui êtes ses saints, et rendez témoignage au souvenir de sa sainteté 2 ». Qu’est-ce: « Rendez témoignage au souvenir? » Vous l’avez oublié, mais lui s’est souvenu de vous.
15. « Sa colère amène le châtiment, et la vie est dans sa volonté ». Le châtiment est dans son indignation contre le pécheur: « Au jour où vous en mangerez, vous mourrez 3 ». Nos parents y portèrent une main rebelle, et furent chassés du paradis, parce que sa colère amène le châtiment; mais ce châtiment n’est point sans espérance, car « la vie est dans sa volonté ». Qu’est-ce à dire « dans sa volonté? » Non pas dans nos propres forces, non plus que dans nos propres mérites; mais il nous a sauvés, parce qu’il l’a voulu; et non parce que nous en étions dignes. De quoi le pécheur peut-il être digne, sinon du châtiment? Il nous a donné la vie, et s’il la conserve au pécheur, que ne réserve-t-il pas au juste?
16. « Le soir s’écoulera dans les pleurs 4 ». Ne vous effrayez point si le Prophète nous parle de gémir après nous avoir dit: « Chantez dans la joie » ; le chant est l’expression de la joie, la prière celle du gémissement. Gémissez donc sur votre état présent, chantez votre avenir; gémissez de la réalité actuelle, chantez votre espérance. « Le soir s’écoulera dans les pleurs ». Quel est « ce soir qui voit les pleurs ? » Le soir, c’est le moment où le soleil se couche. Or, le soir s’est couché pour l’homme, c’est-à-dire cette lumière de la justice qui est la présence de Dieu en nous. Que
1. Ps. XXIX, 5. — 2.Id. 6.— 3. Gen. II, 17.— 4. Ps.XXIX, 5.
(251)
nous dit donc la Genèse de l’expulsion d’Adam? Dieu se promenait dans le paradis; et il s’y promenait vers le soir. Déjà le pécheur s’était caché dans l’ombre des arbres, il voulait éviter la face de Dieu 1,qui faisait auparavant ses délices. Déjà s’était couché pour lui le soleil de la justice, et la présence de Dieu lui était à charge. Alors commença pour lui cette vie mortelle. « Le soir s’écoulera dans les pleurs ». Tu seras longtemps dans les pleurs, ô pauvre humanité ; tu as Adam pour père, et tu lui es devenue semblable : et nous aussi nous venons d’Adam ; et tous les fils qui sont nés jusqu’alors, et qui doivent naître à l’avenir, sont fils d’Adam comme leurs pères. « Le soir s’écoulera dans les larmes, et au matin éclatera la joie ». Quand se lèvera pour les fidèles cette lumière qui a délaissé les pécheurs. Car le Seigneur Jésus est sorti du tombeau le matin2, afin de fait-e espérer, à tout l’édifice, cette dédicace déjà faite dans la pierre fondamentale. Pour Notre-Seigneur, le soir fut le moment de sa-sépulture; et le matin eut lieu sa résurrection, au troisième jour. Toi aussi tu as été enseveli au soir dans le para-
dis, et tu es ressuscité le troisième jour. Comment le troisième jour? A suivre le cours des temps, il y a un jour avant la loi, un second jour sera le temps de la loi, le troisième, le temps de la grâce. Ce que votre chef a montré en lui-même pendant ces trois jours, se manifestera aussi en vous dans les trois jours de cette vie. En quel temps ? C’est au matin qu’il faut être dans l’espérance et dans l’allégresse ; maintenant, c’est le temps de la douleur et des gémissements.
17. « En mes jours d’abondance , j’ai dit : Je ne serai jamais ébranlé3 ». Dans quelle abondance l’homme a-t-il pu dire: «Je ne serai jamais ébranlé? » Nous entendons ici, mes frères, l’homme vraiment humble. Qui donc est ici-bas dans l’abondance? Personne. Quelle serait l’abondance de l’homme? Les misères et la douleur. Pour les riches, direz-vous, il est une abondance. Plus ils possèdent, plus ils sont pauvres. Les convoitises les dévorent, les passions les agitent , les craintes les déchirent, les chagrins les dessèchent : où est donc leur abondance ? L’homme avait l’abondance dans le paradis terrestre, quand rien ne lui manquait, et qu’il jouissait de Dieu ; mais il a dit : « Je ne
1. Gen. III, 8 — 2. Matt. XXVIII, 1. — 3. Ps. XXIX, 7.
serai point ébranlé éternellement ». Comment a-t-il pu dire : « Je ne serai jamais ébranlé? » Quand il écouta cette parole: « Goûtez et vous serez comme des dieux »; lorsqu’à cette parole du Seigneur : « Au jour où vous en mangerez, vous mourrez », le diable opposait celle-ci : « Vous ne mourrez point 1 ». L’homme alors trop crédule écoutait les suggestions du diable et disait: «Je ne serai point ébranlé à jamais ».
18. Mais le Seigneur avait dit vrai en menaçant d’enlever au superbe ce qu’il avait donné à l’homme humble, en le créant; et le Prophète ajoute : « Seigneur, dans votre bonté, vous aviez réuni en moi la beauté et la force 2 » : c’est-à-dire, je n’avais de moi-même ni force ni beauté; toute ma beauté, toute ma force me viennent de vous: cette bonté qui vous déterminait à me créer, vous avait fait unir en moi la beauté à la force, Et pour me montrer que je devais à votre volonté d’être ainsi, « vous avez détourné de moi votre face, et je suis tombé dans le trouble 3 » Dieu détourna sa face de ce pécheur qu’il expulsait du paradis. Alors, dans son exil, qu’il s’écrie et qu’il dise : «Je crierai vers vous, Seigneur, je vous supplierai, ô mon Dieu 4 ». Dans le paradis, tu n’auras pas à crier, mais à chanter le Seigneur; point a gémir, mais à jouer: tu en es chassé, il faut gémir, il faut crier. Celui qui abandonne l’orgueilleux, revient à l’homme qui, sent sa misère. « Car Dieu résiste aux superbes et donne la grâce aux humbles 5 ». Je crierai donc vers vous, ô mon Dieu; Seigneur, «je vous supplierai».
19. Ce qui suit maintenant est propre à Notre-Seigneur, qui est notre pierre fondamentale : « Qu’est-il besoin de verser mon sang, si je dois m’en aller en pourriture 6? » Quel est l’objet de sa prière ? La résurrection, Si je descends dans la corruption, dit-il, et que ma chair s’en aille en pourriture comme celle des autres hommes, pour ressusciter au dernier jour, à quoi bon répandre mon sang? Si ma résurrection ne s’effectue maintenant, je ne la prêcherai à personne, je ne gagnerai aucun disciple; mais pour que j’annonce à quelqu’un vos merveilles, vos louanges, la vie éternelle, il faut que je ressuscite en ma chair et qu’elle ne s’en aille pas en corruption. Si
1. Gen. III,4, 5.— 2. Ps. XXIX, 8. — 3. Gen. III, 23.— 4. Id, 9.— 5. Jacques, IV, 6. — 6. Ps. XXIX, 10.
(252)
elle doit s’en aller comme celle des autres hommes, qu’est-il besoin de verser mon sang? « La poussière vous confessera-t-elle, ou prêchera-t-elle votre vérité ? » Il y a deux confessions, l’une des péchés, l’autre des louanges. Dans le malheur, nous confessons à Dieu nos péchés, avec componction; dans la joie, nous chantons avec allégresse la justice de Dieu: gardons-nous toutefois d’être jamais sans aucune confession.
20. « Le Seigneur m’a écouté et m’a pris en pitié». De quelle manière? Souvenez-vous de la dédicace du palais. Le Seigneur a écouté, il a pris en pitié. « Il s’est fait mon protecteur 1 ».
21. Ecoutez maintenant sa résurrection. «Vous avez changé mon deuil en joie : vous avez déchiré mon sac, pour me faire une ceinture d’allégresse 2 ». Quel sac ? Ma mortalité. Un sac est tissu de poils de chèvres et de boucs: et chèvres et boucs ont leur place parmi les pécheurs3. Le Seigneur n’a donc pris parmi nous que le sac, et non le mérite du sac ; ce mérite du sac est le péché, tandis que le sac est la mortalité. Lui donc qui ne méritait pas la mort, s’est revêtu d’un corps mortel à cause de toi. Celui qui est pécheur mérite la mort; mais celui qui n’a cornais aucune faute, ne mérite point le sac. C’est lui qui s’écrie en un autre endroit: « Pour moi, quand ils me tourmentaient, je me couvrais d’un cilice 3 ». Qu’est-ce à dire: «Je me revêtais d’un cilice? » J’opposais à mes persécuteurs ce que je tiens du cilice. Afin que ses persécuteurs le prissent pour un homme, il se dérobait à leurs yeux ; parce qu’ils étaient indignes de voir celui qui s’était revêtu d’un cilice. Vous avez donc rompu le sac «que je portais pour me faire une ceinture d’allégresse ».
1. Ps. XXIX, 11.— 2. Id. 12.— 3. Matt. XXV, 32.— 4. Ps. XXXIV, 3.
22. « Afin que ma gloire vous chante, et que nul aiguillon ne me meurtrisse ». Ce qui s’est accompli dans le chef s’accomplira aussi dans les membres. Qu’est-ce à dire: « Que je ne sois point-aiguillonné? » Que je ne passe plus par la mort. Car Jésus-Christ fut meurtri à la croix, quand il reçut un coup de lance. Notre chef s’écrie donc: « Que je ne sois plus aiguillonné », ou que je ne meure plus. Mais nous, quel est notre langage à l’égard de cette dédicace du palais? Que la conscience ne nous stimule plus par l’aiguillon du péché; que tout nous soit pardonné, et alors nous serons libres. « Afin que je vous chante dans ma gloire », dit le Prophète, et non dans mon humiliation. Si cette gloire est la nôtre, elle est aussi du Christ, parce que nous sommes le corps du Christ. Pourquoi ? Parce que le Christ même, assis à la droite de Dieu, doit dire à quelques-uns : « J’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ». Il est dans le ciel et il est sur la terre ; dans le ciel en lui-même, sur la terre en nous. Que dit-il donc? « Afin que je vous chante dans ma gloire, et que je ne redoute plus aucun aiguillon». Ici c’est moi qui gémis dans mon humilité;
là haut, je vous chanterai dans ma gloire. Et enfin : «Seigneur, mon Dieu, je vous confesserai éternellement ». Qu’est-ce à dire . « Je vous confesserai éternellement ? » Je vous louerai dans l’éternité, car notas avons dit qu’il y a une confession de louanges et que la confession ne se dit pas seulement des péchés. Confesse donc aujourd’hui ce que tu as fait contre Dieu, et tu chanteras ensuite la bonté du Seigneur à ton égard. Qu’as-tu fait? des péchés. Qu’a fait le Seigneur?
Il te pardonne ton iniquité, à condition que tu confesseras tes fautes, afin que tu chantes ses louanges dans l’éternité, et que tu ne sois plus aiguillonné par le péché. (253)
PREMIER DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.
LE JUSTE PERSÉCUTÉ
Le peuple de Dieu environné des scandales de l’idolâtrie mettait sa confiance dans le Seigneur. Il en est de même du Christ dont le psaume est une prophétie, et qui remet son âme entre les mains de son Père avec l’espoir de la recouvrer bientôt par la résurrection. Le fidèle aussi, eu butte aux persécutions, doit se confier au Seigneur qui ne t’abandonnera point.
POUR LA FIN, PSAUME POUR DAVID EN EXTASE (1).
1. Pour la fin, psaume pour David ou pour notre médiateur, qui a montré dans les persécutions une main puissante. Le mot d’extase ajouté au titre, marque cette exaltation de l’esprit qui est l’effet de la frayeur ou d’une révélation. Mais le psaume qui nous occupe, nous montre principalement cette crainte qu’éprouve le peuple de Dieu en face de la persécution de tous les païens, et de la foi qui s’affaiblissait sur la terre. C’est le médiateur qui parle tout d’abord, et ensuite le peuple qu’il a racheté par l’effusion de son sang lui rend ses actions de grâces, puis à la fin il parle longuement dans son trouble, ce qui est l’effet de l’extase. Deux fois le Prophète parle en son propre nom; peu avant la fin, puis à la fin.
2. « J’ai mis en vous mon espoir, Seigneur, et je ne serai jamais confondu 2 ». Seigneur, mon espérance en vous ne sera point confondue, tant qu’on n’insultera en moi qu’un homme semblable aux autres hommes. « Dans votre justice, délivrez-moi et sauvez-moi ». Dans votre justice, délivrez-moi de l’abîme de la mort, séparez-moi de ceux qu’il engloutit.
3. « Prêtez l’oreille à mes cris 3 ». Exaucez-moi dans mon humilité, approchez-vous de moi. « Hâtez-vous de me délivrer ». N’attendez point pour moi comme pour ceux qui croient en moi, la fin des temps pour me délivrer des pécheurs. « Soyez pour moi un Dieu propice ». Protégez-moi en Dieu. « Soyez pour moi une forteresse et sauvez-moi », comme un asile sûr où je trouve le salut par la fuite.
4. « C’est vous qui êtes ma force et mon refuge4 ». Car vous me donnez le courage
1. Ps. XXX, 1.— 2. Id.2.— 3. Id.3.— 4. Id.4.
pour endurer les persécutions de mes ennemis, vous êtes l’asile où je puis leur échapper, « Pour la gloire de votre nom, vous serez mon guide et mon aliment 1 ». Afin de faire connaître votre nom à tous les peuples, j’accomplirai en tout votre volonté, et en amenant les Saints, vous compléterez mon corps mystique et lui donnerez sa stature parfaite?
5. « Vous me tirerez du piége qu’ils ont caché pour moi 2 ». Vous m’arracherez
aux embûches secrètes qu’ils me tendent. « Parce que c’est vous qui êtes mon protecteur ».
6. « Je remets mon âme entre vos mains3 », Je confie à votre puissance, cette âme que je recevrai bientôt. « Vous m’avez racheté, Seigneur, Dieu de vérité ». Que le peuple racheté par les souffrances de son Dieu, et qui chante la gloire de son chef, s’écrie avec transport : « Vous m’avez racheté, Seigneur, vous qui êtes le Dieu de vérité ».
7. « Vous haïssez les adorateurs de la vanité et du néant 4 ». Vous haïssez ceux qui
s’attachent à la fausse félicité de ce monde. « Mais moi, Seigneur, j’ai mis mon espoir en vous ».
8. « Je me réjouirai, je triompherai dans votre miséricorde », qui ne me trompe jamais. « Parce que vous rivez regardé mon humiliation 5 », par laquelle vous m’avez assujetti à la vanité, mais avec l’espérance. « Vous avez arraché mon âme à l’angoisse s Vous avez délivré mon âme des tourments de la crainte, afin qu’elle pût vous servir librement dans la charité. -
9. « Vous ne m’avez point resserré dans les mains de mes ennemis 6 ». Vous ne m’avez point resserré, de manière à m’ôter tout moyen d’aspirer après ma délivrance, à m’abandonner
1. Ps. XXX, 4— 2. Id. 5.— 3. Id, 6.— 4. Id. 7.— 5. Id. 5,— 6. Id. 9.
(254)
pour jamais sous la puissance du démon qui nous embarrasse dans les convoitises de cette vie, et nous effraie par la mort. « Vous avez affermi mes pas dans la voie spacieuse ». La résurrection du Sauveur, que je connais, la mienne qui m’est promise, dégagent mon amour des étreintes de l’effroi et lui ouvrent la voie spacieuse de la liberté.
10. « Ayez pitié de moi, ô Dieu, parce que je suis dans l’affliction ». D’où vient chez mes persécuteurs cette cruauté soudaine qui m’inspire de l’effroi? « Ayez pitié de moi, ô Dieu ». Ce n’est point la mort qui m’effraie, mais bien les tortures et les douleurs. « La colère a jeté le trouble dans mes yeux ». Craignant d’être abandonné, je vous suppliais du regard, et la colère y a jeté le trouble. « Il s’en est de même de mon âme et de mes entrailles». Cette même colère a aussi troublé non âme et ma mémoire, qui me rappelait et les douleurs de mon Dieu pour moi, et ses promesses.
11. « Ma vie a défailli dans la souffrance2 ». Ma vie est de confesser votre nom, mais elle a défailli dans la douleur, quand l’ennemi a dit: Les chrétiens à la torture jusqu’à l’abjuration. « Mes années s’écoutent dans les gémissements ». On n’abrège point par la mort ces jours que je dois passer ici-bas, mais on me laisse vivre, et vivre dans les gémissements. « La disette affaiblit ma vigueur ». Mon corps a besoin de santé, et on ne lui épargne pas les tourments ; j’ai besoin de mourir et on me le refuse; dans ce double besoin, mon espoir s’affaiblit. « Et mes ossements sont dans le trouble ». Et le trouble vient ébranler ma constance.
12. « Plus que tous mes ennemis, je suis devenu un objet d’opprobre 3 ». Tous mes ennemis sont des impies, et néanmoins ils ne subissent le châtiment de leurs crimes que jusqu’à l’aveu : pour moi, ma confusion est plus grande, j’avoue ma faute, et au lieu de la mort, je rencontre la douleur. « Mes voisins y trouvent de l’excès ». C’est là ce qui paraît excessif à ceux qui s’approchaient de moi pour vous connaître, et pour embrasser ma foi. « Ceux qui me connaissent en sont dans la stupeur ». La vue de mes souffrances a frappé d’horreur et de crainte ceux qui me connaissent. o Ceux qui me voyaient au s dehors s’enfuyaient loin de moi ». Ceux qui
1. Ps. XXX, 10.— 2. Id. II.— 3. Id. 12.
ne comprenaient pas mon espoir intérieur et invisible, se jetaient dans les joies visibles et superficielles.
13. « Je suis dans l’oubli comme un mort effacé du coeur 1 ». Ils m’ont oublié comme si j’étais mort dans leur coeur. «Je suis pour eux comme un vase brisé ». Je me suis cru inutile au service de Dieu, en vivant ici-bas, sans lui gagner personne, car chacun craignait de s’attacher à moi.
14. « J’ai entendu le blâme de la multitude qui m’environnait 2 ». Dans mon pèlerinage ici-bas, j’ai reçu les outrages de la foule qui m’environnait, qui suivait le cours du siècle, et qui refusait de retourner avec moi dans la patrie éternelle. « Et comme ils s’assemblaient contre moi , ils cherchaient les moyens de surprendre mon âme ». Pour amener à leurs complots mon âme qui pouvait leur échapper par la mort, ils ont formé le dessein de m’éloigner de la mort.
15. « Mais moi, Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir; j’ai dit: Vous êtes mon Dieu 3 ». Car vous n’êtes point changé et vous ne châtiez que pour sauver.
16. « Mon sort est entre vos mains 4 ». Mon sort est en votre puissance. Car je ne vois en moi aucun mérite qui ait fixé votre choix, pour me séparer de tous les hommes pécheurs. S’il est en vous quelque dessein juste et caché qui vous ait porté à me choisir, pour moi, je l’ignore, et c’est le sort qui m’a donné une part dans la robe du Seigneur 5. « Délivrez-moi des mains de mes ennemis et de mes persécuteurs 6 ».
17. « Projetez sur votre serviteur le reflet de votre face7 ». Faites connaître à tous les hommes qui ne pensent pas que je vous appartienne, que votre face est toujours attentive à mon sujet, et que je suis votre serviteur. « Sauvez-moi dans votre miséricorde ».
18. « Seigneur, que je ne sois point confondu, parce que c’est vous que j’invoque 8 ».
O Dieu, que je n’aie pas à rougir, devant ceux qui m’insultent, d’avoir eu recours à vous.
« Quant aux impies, qu’ils rougissent, et soient conduits aux enfers ». Qu’ils soient
dans la confusion et dans les ténèbres, ceux qui adorent la pierre.
19. « Silence aux lèvres trompeuses 9 ». En faisant connaître aux peuples vos sacrements
1. Ps. XXX, 13. — 2. Id. 14. — 3. Id. 15 — 4. Id. 16. — 5. Jean, XIX, 24. — 6. Ps, XXX, 16. — 7. Id. 17. — 8. Id. 18. — 9. Id 19.
(255)
établis pour moi, imposez silence aux lèvres qui me calomnient, « qui profèrent l’outrage contre le juste, avec mépris et dédain ». Qui aboient l’outrage contre le Christ, et qui, dans leur orgueil, ne voient en lui qu’un méprisable crucifié.
20. « Combien est grande, ô Dieu, votre douceur ! 1 ». C’est le Prophète qui s’écrie, dans son admiration et à la vue de si grandes merveilles: « Seigneur, combien est grande cette douceur, que vous réservez à ceux qui vous craignent ». Vous aimez ceux-là mêmes que vous châtiez; mais de peur qu’une trop grande sécurité ne les porte au relâchement, vous leur dérobez la douceur de votre amour, quand il leur est avantageux te vous craindre. « Mais vous la laissez sentir à ceux qui espèrent en vous ». Vous en laissez goûter la suavité à ceux qui ont mis en vous leur espoir. Car vous ne les privez point de ce qu’ils ont espéré jusqu’à la fin avec tant de persévérance. « En présence des enfants des hommes ». Car les enfants des hommes, qui ne vivent plus selon le vieil Adam, mais selon le Fils de l’homme, « que vous cacherez dans le secret de votre face », n’ignorent plus quelle demeure éternelle vous réservez, dans le secret de votre science, à ceux qui espèrent en vous. « Loin des hommes perturbateurs ». En sorte que nul homme ne les vienne troubler.
25. « Vous les mettrez dans votre demeure à l’abri des contradictions des langues2 ». Mais tant qu’ils seront ici-bas exposés aux langues fourbes qui leur disent : Qui connaît votre langage, qui est revenu d’outre-tombe? vous les mettrez à l’abri de cette croyance aux actions humaines et aux douleurs temporelles du Christ en cette vie.
1. Ps. XXX, 20.— 2. Id. 21.
22. « Béni soit le Seigneur qui a fait éclater « sa miséricorde dans la ville qui m’environne 1 ». Béni soit le Seigneur, car après le rude châtiment des persécutions, il a fait éclater sa miséricorde dans l’univers entier, et à tous les peuples de la terre.
23. « Pour moi, j’ai dit dans mon extases. Ce peuple reprend la parole et s’écrie: Pour moi, dans ma stupeur, et sous-le glaive implacable des païens ; voilà que je suis repoussé loin de vos regards ». Car si vous aviez l’oeil sur moi, vous ne me laisseriez pas dans ces douleurs. « Aussi, avez-vous entendu la voix de ma prière, quand je criais vers vous 2 ». Alors, Seigneur, vous avez fait trêve au châtiment, et pour montrer que vous prenez soin de moi , vous avez exaucé la voix de ma prière, qui s’exhalait à grands cris sous le poids de ma douleur.
24. « Aimez le Seigneur, vous qui êtes ses saints». Dans l’admiration de ce qu’il voit,
le Prophète invite encore les hommes à louer Dieu. « Aimez le Seigneur », dit-il, « ô vous qui êtes ses saints, parce que le Seigneur cherche la vérité 3. Et si le juste à peine est sauvé, où se cacheront le pécheur et l’impie 4? Aux superbes il rendra largement leurs dédains». Il aura des châtiments sévères pour ceux qui ne cèdent point aux convictions de la vérité, retenus qu’ils sont par un orgueil excessif.
25. « Fortifiez-vous, affermissez vos cœurs 5 ». Ne cessez de faire le bien, afin de récolter au temps de la moisson. « O vous, qui espérez dans le Seigneur ». C’est-à-dire, espérez dans le Seigneur, vous qui le craignez et le servez dignement.
1. Ps. XXX,22. — 2. Id.23. —3. Id.24. — 4. I Pierre, IV,18. — 5. Ps. XXX, 25.
(256)
DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.
PREMIER SERMON. — ÉPREUVES ET ESPOIR DU CHRIST.
Dans ce premier sermon, qui embrasse environ le tiers du psaume, et qui dut être prêché quelques jours après la fête des saints Apôtres, saint Augustin nous montre quelle est l’unité du Christ et de l’Eglise, la même qu’entre ta tête et les membres du corps humain, il bénit Dieu et s’étend quelque peu sur les tentations et les nécessités de cette vie.
1. Pénétrons, autant qu’il nous sera possible, dans les mystères du psaume que nous venons de chanter, afin d’en tirer un discours qui tombe dans vos oreilles pour se graver dans vos coeurs. En voici le titre: « Pour la fin, psaume pour David, dans son extase 1». Nous savons ce que signifie « pour la fin u, si nous connaissons le Christ. Puisque l’Apôtre a dit: «Le Christ est la fin de la loi pour justifier ceux qui croiront 2 », ce n’est point une fin qui anéantit, mais une fin qui perfectionne; car on emploie le mot fin en deux sens: ou quand il s’agit d’exprimer. l’anéantissement de ce qui était, ou quand il faut préciser l’achèvement de ce qui était commencé. Donc, « pour la fin », signifie pour le Christ.
2. « Psaume pour David : extase ». Le mot grec extase, autant qu’on peut le traduire en latin, se dit en un seul mot, transport ; et le transport de l’esprit s’appelle ordinairement extase. Mais par transport de l’esprit on peut entendre deux choses, ou la crainte excessive, ou cette application aux choses du ciel qui nous lait oublier toutes les choses terrestres. Telle fut l’extase des saints à qui Dieu révéla des secrets bien supérieurs au monde terrestre. Tel fut le ravissement d’esprit, c’est-à-dire l’extase, dont saint Paul nous dit en parlant de lui : « Si nous sommes hors de nous-mêmes, c’est pour Dieu. Si nous devenons s plus calmes, c’est pour nous; parce que d’amour de Jésus-Christ nous presse 3 ». C’est dire: Si nous voulions conformer nos actes et arrêter notre contemplation exclusivement aux choses qui nous sont révélées dans nos ravissements, nous ne serions plus avec vous, mais nous serions dans les choses du ciel, ayant pour vous une sorte de mépris. Comment pourriez-vous, d’un pas faible, nous
1.Ps. XXX, 1. — 2. Rom. X, 4. — 3. II Cor. V, 13.
suivre dans ces régions célestes et intérieures, si d’une part la charité de Jésus-Christ ne vous pressait, « lui qui ayant la nature de Dieu, n’a pas cru que ce fût pour lui une usurpation de s’égaler à Dieu, mais qui s’est anéanti, prenant la forme d’un esclave 1» ; si d’autre part nous ne considérions que nous sommes vos serviteurs, et que, pour n’être point ingrats envers celui qui nous a élevés à de plus hautes faveurs, loin de dédaigner ceux qu’il a moins favorisés, nous devons, pour le salut des faibles, nous abaisser au niveau de ceux qui ne peuvent avec nous contempler ce qu’il y a de sublime? « Si donc nous sommes ravis en esprit», dit l’Apôtre, « c’est vers Dieu ». Car il voit ce que nous voyons dans l’extase, lui seul nous révèle ses secrets. Celui qui nous parle ainsi, dit encore qu’il fut ravi et élevé jusqu’au troisième ciel, et qu’il entendit des paroles mystérieuses qu’il n’est pas donné à l’homme de redire. Tel fut ce ravissement d’esprit, qu’il ajoute : « Si ce fut avec son corps ou sans son corps, je ne le sais point; Dieu le sait 2 ». Si donc tel est le ravissement, si telle est l’extase que nous marque le titre du psaume, nous devons attendre de grandes révélations de la part de celui qui l’a chanté, c’est-à-dire du Prophète, et de l’Esprit-Saint par l’organe du Prophète.
3. Si l’extase ici doit se prendre pour l’effroi, le texte du psaume ne contredira point cette autre signification. Car il semble que le Prophète va parler de la souffrance qui s’allie avec la crainte. Mais de qui cette frayeur? Est-ce de Jésus-Christ? car le psaume porte « pour la fin o, et par cette fin nous entendons le Christ. Cette frayeur serait-elle notre frayeur? Car nous est-il possible de l’attribuer au Christ aux approches de la passion,
1. Philipp. II, 6. — 2.II Cor. XII, 2.
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puisqu’il était venu pour souffrir; et pouvait-il craindre en voyant arriver cette mort qu’il était venu chercher? S’il n’y avait en lui qu’un homme, et nullement un Dieu, sa résurrection ne lui causerait-elle pas plus de joie que sa mort ne lui cause de crainte? Toutefois, comme il a daigné prendre la forme de l’esclave, et par ce moyen nous revêtir de lui, voilà que celui qui n’a pas dédaigné de se revêtir de nous pour nous transfigurer en lui, voudra bien aussi prendre notre langage, afin que nous puissions nous approprier ses paroles. Tel est l’ineffable commerce, l’échange merveilleux, la révolution divine opérée dans ce monde par le céleste négociateur. Il vient recueillir les outrages et nous combler d’honneurs; il vient se rassasier de douleurs, et nous donner le salut; il vient passer par la mort, et nous donner la vie. Sur le point de mourir dans ce qu’il tient de notre nature, il fut saisi de frayeur, non pas en lui, mais dans ce qui est de nous; car il dit alors que son âme était triste jusqu’à la mort 1, et nous tous alors nous étions en lui.
Sans lui, en effet, nous ne sommes rien; en lui il y a le Christ et nous avec lui. Pourquoi? Parce que dans son intégrité, le Christ comprend sa tête et son corps. C’est la tête qui est le Sauveur, qui a racheté le corps, et qui est déjà remonté au ciel : le corps est cette Eglise qui souffre sur la terre2. Mais si le corps ne tenait à la tête par les liens de la charité, de manière que tête et corps ne formassent qu’un seul homme, il n’aurait pu faire ce reproche à un fameux persécuteur:
« Saul, Saul, pourquoi me persécuter 3 » Car alors il était assis dans le ciel, où nul homme ne peut l’atteindre;
et comment les persécutions de Saul contre les chrétiens pouvaient-elles l’offenser? Il ne dit point : Pourquoi persécuter mes saints, mes serviteurs; mais bien : « Pourquoi me persécuter? » c’est-à-dire moi, dans mes membres. La tête criait pour les membres, le chef transfigurait ces membres en lui-même. La langue en effet parle au nom du pied. Que notre pied soit meurtri dans une foule, la langue s’écrie aussitôt: Vous marchez sur moi.
Elle ne dit point : Vous écrasez mon pied, mais elle se plaint qu’on l’écrase quand nul ne la touche, parce qu’elle n’est point séparée du pied qui souffre. On peut donc, dans un sens analogue, appeler cette extase une frayeur.
1. Matt. XXVI, 38. — 2. Eph. V, 23.— 3. Act. IX, 4.
Qu’ajouterai-je, mes frères? Si nulle crainte ne devait agiter ceux qui vont souffrir, le Seigneur dirait-il à Pierre, en lui annonçant les souffrances qui l’attendent , ces paroles que nous venons d’entendre à la fête des Apôtres: « Lorsque vous étiez plus jeune, vous mettiez vous-même votre ceinture, et vous alliez où vous vouliez, mais quand vous aurez vieilli , un autre vous ceindra et vous mènera où vous ne voudrez pas ». Or, il parlait ainsi, dit l’Evangéliste, marquant de quelle manière il devait mourir 1. Si donc l’apôtre saint Pierre, cet homme si parfait, alla contre son gré où il ne voulait point aller, il mourut contre son gré, mais reçut de sou plein gré la couronne du martyre, qu’y a-t~il d’étonnant, si le trépas des justes et même des saints n’est pas exempt de toute crainte? La crainte nous vient de l’infirmité humaine, mais l’espérance vient de la promesse divine, Ta frayeur, ô homme, vient de toi, mais l’espérance est un don qui te vient de Dieu. Il est bon que ta frayeur te fasse connaître à toi-même, afin qu’à ta délivrance tu rendes gloire à ton Créateur. Que l’homme tremble, puisqu’il est faible, mais cette crainte n’est pas un abandon de la divine miséricorde. C’est à cause de la crainte que le Prophète commence notre psaume, en s’écriant: « Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir, et je ne serai point confondu 2». Voyez, il craint et il espère; sa crainte, vous le voyez, n’est point sans espérance. Le trouble que ressent parfois notre coeur, n’en éloigne pas toute consolation divine.
4. C’est donc le Christ qui parle ici par son Prophète; oui, j’ose le dire, c’est le Christ. Il dira dans le cours du psaume de ces chose qui paraissent peu convenir au Christ, à notre chef par excellence, et surtout à ce Verbe qui était Dieu au commencement, et en Dieu; souvent encore il y aura des paroles qui paraîtront peu d’accord avec Celui qui a pris la forme de l’esclave, et qui l’a prise au sein d’une vierge : et néanmoins c’est le Christ qui va parler, parce que le Christ est dans les membres du Christ. Et afin que vous compreniez que la tête et le corps ne forment qu’un seul Christ, lui-même nous dit en parlant du mariage: « Ils seront deux dans une seule chair; donc ils ne seront plus deux, mais une seule chair. » Mais parle-t-il de
1. Jean, XXI, 18 . — 2. Ps. XXX, 2.
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tout mariage? Ecoutez l’apôtre saint Paul : « Ils seront deux dans une même chair », est-il dit. « Ce sacrement est grand ; je dis dans le Christ et dans l’Eglise 1 ». Ainsi la tête et le corps, de même que l’époux et l’épouse, seront deux et ne formeront en quelque sorte qu’une même personne. C’est encore cette unité de personnes, unité par excellence, que nous marque le prophète Isaïe, car le Christ prophétisant par sa bouche, disait : « Il m’a séparé d’une couronne comme un jeune époux, il m’a donné la robe de l’épouse 2 ». C’est lui qui se donne en même temps pour l’époux et pour l’épouse; or, pourquoi s’appeler l’époux et l’épouse, sinon parce qu’ils seront deux dans une même chair? Et si deux n’ont qu’une même chair, pourquoi deux n’auraient-ils pas une seule et même voix? Que Jésus-Christ parle donc, puisque l’Eglise parle en Jésus-Christ, et Jésus-Christ en l’Eglise; puisque le corps tient à la tête, et la tête au corps. Ecoutez l’Apôtre, qui nous explique ce mystère plus clairement: « De même que notre corps, qui est un, a néanmoins plusieurs membres, et que tous ces s membres du corps, bien que nombreux, ne e sont néanmoins qu’un seul corps, ainsi en est-il du Christ 3 ».
En parlant des membres du Christ, ou des fidèles, il ne dit pas : Ainsi en est-il des membres du Christ ; mais il donne le nom de Christ à tout ce qu’il vient d’énumérer. Comme le corps est unique, et a néanmoins plusieurs membres; mais tous les membres du corps, quoique nombreux, ne forment qu’un même corps: ainsi le Christ est multiple dans ses membres, unique dans son corps. Nous sommes donc tous ensemble en Jésus-Christ notre chef, et sans ce chef nous n’avons aucune valeur. Pourquoi ? Unis à notre chef, nous sommes la vigne; mais séparés du chef, ce qu’à Dieu ne plaise, nous ne sommes plus que des sarments retranchés, inutiles à tout usage pour les vignerons, et seulement destinés au feu. Aussi lui-même dit-il dans l’Evangile : « Je suis la vigne, et vous sen êtes les branches, mon Père est le vigneron »; et encore : « Sans moi, vous ne pouvez rien faire 4 ». Seigneur, si nous ne pouvons rien faire sans vous, nous pouvons tout avec vous. Car tout ce qu’il fait par nous, c’est nous qui paraissons le faire. Il peut
1. Matt. XIX, 5,6 ; Eph. V, 31,32.— 2. Isa. LXI, 10.— 3. I Cor. XII, 12. — 4. Jean, XV, 5.
beaucoup, il peut tout sans nous, et nous, rien sans lui.
5. Donc, mes frères, que l’on prenne l’extase pour une frayeur ou pour un ravissement d’esprit, toutes les paroles du psaume conviennent au Christ. Chantons-le donc, dans le corps du Christ, chantons-le tous comme n’étant qu’un seul homme, parce que tous nous formons en lui l’unité, et disons : « C’est en vous, Seigneur, que j’ai mis mon espoir, et je ne serai point couvert d’une éternelle confusion ». Je crains par-dessus tout cette confusion qui dure pendant l’éternité; il y a en effet une confusion passagère qui est utile, alors que l’âme se trouble à la vue de ses péchés, que cette vue lui fait horreur, que cette horreur la fait rougir de honte, et que cette honte la porte à se corriger. C’est pourquoi saint Paul a dit : « Quelle gloire tirez-vous alors de ces désordres qui vous font rougir aujourd’hui 1 ? » C’est dire que ces fidèles rougissent, non pas des faveurs actuelles, mais des fautes passées. Loin de nous, chrétiens, de craindre cette confusion; et même si on ne l’a point ici-bas, on l’aura dans l’éternité. Et cette confusion éternelle arrivera quand s’accomplira cet oracle : « Leurs iniquités s’élèveront contre eux pour les accusent 2 ». Et quand leurs iniquités les accuseront, le troupeau des réprouvés sera jeté à la gauche, comme des boucs séparés des brebis, et ils entendront : « Allez au feu éternel préparé à Satan et à ses anges ». Pourquoi? demanderont-ils. « C’est que j’ai eu faim, et vous ne m’avez point donné à manger 3 ». Ils dédaignaient, ici-bas, de donner un morceau de pain au Christ qui avait faim, de lui donner à boire quand il avait soif, de le couvrir quand il était nu ils dédaignaient de recevoir l’étranger, de visiter le malade; ils dédaignaient, et quand ils entendront ces reproches, ils seront couverts de confusion, et cette confusion sera éternelle. C’est là ce que redoute celui qui parle ici dans la frayeur ou dans le ravissement de son esprit, et qui s’écrie: « Seigneur, j’ai mis en vous mon espoir, et ma confusion ne sera point éternelle ».
6. « Délivrez-moi, sauvez-moi dans votre justice 4 ». Si vous n’avez égard qu’à ma
justice, vous me condamnerez. « Mais délivrez-moi dans votre justice ». Il y a, en effet,
1. Rom. VI, 21.— 2. Sag. IV, 20.— 3. Matt. XXV, 41.— 4. Ps. XXX, 2.
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une justice de Dieu, qui devient aussi la nôtre, par le don que Dieu nous en fait. Mais elle est appelée justice de Dieu , de peur que l’homme ne vienne à croire qu’il a cette justice par lui-même. Car voici les paroles de saint Paul : « La foi est imputée à justice, à l’homme qui croit en celui qui justifie l’impie 1 ». Qu’est-ce que justifier l’impie? C’est le rendre juste d’impie qu’il était. Or, les Juifs ont cru pouvoir accomplir la justice par leurs propres forces, et ils ont heurté contre la pierre d’achoppement et la pierre de scandale 2, et n’ont point connu la grâce du Christ. ils ont reçu la loi qui les a rendus coupables, mais non délivrés de leurs fautes. Que dit encore le même Apôtre à ce sujet? « Je leur rends ce témoignage qu’ils ont du zèle pour Dieu, mais non point selon la science 3 ». Qu’est-ce à dire que le zèle des Juifs n’est point selon la science? Ecoute , pourquoi n’est-il point selon la science? « Car ne connaissant point la justice de Dieu, mais s’efforçant d’établir leur propre justice, ils ne se sont point soumis à la justice de Dieu 4». Si donc leur zèle n’est point selon la science, parce qu’ils ignorent la justice qui vient de Dieu, et qu’ils s’efforcent d’établir leur propre justice, comme s’ils pouvaient devenir justes par eux-mêmes, dès lors ils n’ont point connu la grâce de Dieu, et n’ont pas voulu du salut gratuit. Qui donc est sauvé gratuitement? C’est celui en qui le Sauveur ne trouve rien à couronner, mais seulement à damner, rien qui mérite la faveur, tout ce qui mérite le supplice. S’il agit dans la rigueur de la loi qu’il a posée, il doit damner le pécheur. Mais, d’après cette loi, qui délivrerait-il? Car il trouve des péchés dans tous les hommes. Lui seul est sans péché, qui nous trouve tous pécheurs. Voilà ce que dit l’Apôtre : « Tous ont péché, tous ont besoin de la gloire de Dieu 5 ». Qu’est-ce à dire, qu’ils ont besoin de la gloire de Dieu? Besoin d’être délivrés par Dieu et non par toi. Impuissant à te délivrer toi-même, tu as besoin d’un libérateur. De quoi te glorifier encore? Pourquoi tirer vanité de la loi et de la justice? Ne vois-tu pas, en toi-même, ce qui se sert de toi pour te combattre? N’entendras-tu point ce noble athlète avouant sa faiblesse et demandant du secours dans la lutte? N’entendras-tu point l’athlète du Seigneur
1. Rom. IV, 5. — 2. Id. XI, 32. — 3. Id. X, 2. — 4. Id. 3. — 5. Id. 23.
qui, dans sa lutte, implore l’assistance de celui qui préside aux combats? Car il n’en est pas du Seigneur qui te voit combattre, comme de celui qui donne des spectacles, si tu combats dans l’amphithéâtre. Celui~ci pourra bien te décerner des prix, situ es vainqueur, mais il ne peut te secourir dans le danger. Ce n’est point ainsi que Dieu te regarde. Vois donc avec attention celui qui dit : « Selon l’homme intérieur, je fais mes délices de la loi de Dieu, mais je sens dans mes membres une autre loi qui combat contre la loi de l’esprit, et me tient captif sous la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis, qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 1 ». Pourquoi est-ce une grâce? Parce qu’elle est donnée gratuite. ment. Comment est-elle donnée gratuite. ment? Parce que les mérites ne l’ont point précédée, et que la bonté de Dieu t’a prévenu. A lui donc la gloire de notre délivrance? « Tous ont péché, et ont besoin de la gloire de Dieu. C’est en vous, Seigneur, que j’ai placé mon espérance», et non point en moi: « ma confusion ne sera pas éternelle » ; parce que j’espère en celui qui ne confond point notre attente. « Délivrez-moi dans votre justice, et sauvez-moi ». Puisque vous ne trouvez en moi aucune justice, délivrez-moi par la vôtre; c’est-à-dire, que je sois délivré par cette même cause qui me justifie, qui d’impie me rend à la piété, de méchant me fait juste, d’aveugle me rend à la lumière, qui me relève de mes chutes, et change mes larmes eu joie. Voilà ce qui me délivre, et non point moi-même. « Sauvez-moi dans votre justice, et délivrez-moi ».
7. « Inclinez vers moi votre oreille 2 ».C’est là ce qu’a fait le Seigneur quand il nous envoyé son Christ. Il nous a envoyé celui qui baissait la tête pour écrire du doigt sur lu terre, quand on lui présenta une femme adultère à condamner 3. Mais lui s’était baissé vomi la terre, ou plutôt Dieu s’était abaissé jusqu’à l’homme, à qui il a été dit : « Tu es terre, et tu retourneras en terre 4 », Car ce n’est point d’une manière corporelle que Dieu incline vers nous son oreille, et il n’est point circonscrit dans les membres d’un corps. Loin de nos pensées tout fantôme humain, Dieu est
1. Rom. VII, 22-25. — 2.Ps. XXX, 3. — 3. Jean, VIII, 6. — 4. Gen. III, 19.
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vérité. La vérité n’a point une forme anguleuse, ou sphérique, ou oblongue. Elle est présente partout où les yeux du coeur s’ouvrent pour la regarder. Or, Dieu incline son oreille vers nous, quand il fait descendre sur nous sa miséricorde. Mais est-il un plus grand acte de miséricorde que de nous donner son Fils unique, non pas afin qu’il vive avec nous, mais afin qu’il meure pour nous? « Inclinez vers moi votre oreille ».
8. « Hâtez-vous de me délivrer (Ps, XXX, 3 ) ».
Dieu l’a déjà exaucé quand il dit : « Hâtez-vous ». Ce mot doit nous faire comprendre que cette durée accordée à l’écoulement successif des siècles et qui nous paraît longue, n’est qu’un instant. Une durée n’est point longue, si elle doit finir. Depuis Adam jusqu’à nos jours, bien du temps s’est écoulé; beaucoup plus assurément qu’il n’en reste à écouler.
Si Adam vivait encore, pour mourir actuellement, de quoi lui servirait d’exister encore, et d’avoir tant vécu? Pourquoi donc cette promptitude: « Hâtez-vous?» C’est que le temps s’envole, et ce qui vous paraît long, est court aux yeux de Dieu. Cette rapidité, le Prophète l’avait comprise dans son extase, et il s’écriait : « Hâtez-vous de me secourir. Soyez pour moi un Dieu protecteur, soyez mon asile et sauvez-moi. » Soyez pour moi une retraite assurée ,soyez mon Dieu protecteur, soyez- mon lieu de refuge. Souvent je me trouve dans le péril, je cherche à fuir; mais où fuir? Dans quel asile serai-je en sûreté? Dans quelle montagne? Dans quelle caverne? Dans quelle enceinte fortifiée? Dans quels remparts? Quelle citadelle m’abritera? Osais boulevards pourront m’environner? Partout où je vais, je me retrouve. O homme ! la fuite peut te dérober à tout ce que tu voudras, excepté à ta conscience.
Entre dans ta maison pour reposer sur ta couche, rentre dans ton coeur, tu n’y trouveras aucun abri entre les poursuites de ta conscience, contre les remords de ton péché. Mais le Prophète s‘écrie:
Hâtez-vous de me secourir, délivre-moi dans votre justice, afin de me pardonner mes fautes, et d’établir en moi votre justice. Vous serez pour moi un asile, c’est en vous que je veux me réfugier. Car où puis-je aller pour vous fuir? Dieu te poursuit dans sa colère, où trouver un asile? Ecoute ce que dit ailleurs le Prophète qui craint sa colère «Où irai-je devant votre esprit?
où fuir devant votre face? Si je monte au ciel, vous y êtes; si je descends dans les enfers, vous voilà 1». En quelque lieu que je puisse aller, je vous rencontre. Si vous êtes irrité contre moi, je vous y trouve pour me châtier, et pour m’assister, si vous m’êtes favorable. Toute ma ressource est donc de m’enfuir vers vous, et non loin de vous. Pour échapper à un maître dont tu es l’esclave, tu cherches un asile dans ces lieux où il n’est plus maître. Pour échapper au Seigneur, cherche un asile en Dieu, car tu ne peux te dérober à Dieu. Tout est présent, tout est à découvert aux yeux du Tout-Puissant. C’est donc vous, ô Dieu, qui serez mois refuge, dit le Prophète. Mais si je ne suis guéri, comment fuir? Guérissez-moi donc, et je courrai vers vous. Car si vous ne me guérissez, je ne puis marcher, et comment fuir? Où peut aller, où pourrait fuir cet homme, laissé à demi mort sur le grand chemin, couvert de blessures par les voleurs, et qui ne peut marcher? Cet homme négligé par le prêtre qui passe outre, négligé par le lévite qui passe outre, et que prend en pitié le Samaritain qui vient à passer 2, ou plutôt le Seigneur qui a pitié du genre humain. Samaritain signifie gardien. Mais qui nous gardera, si le Seigneur nous abandonne? C’est donc avec raison que dans ces paroles outrageantes des Juifs à Jésus-Christ : « N’avons-nous pas raison de dire que vous êtes « un Samaritain et un possédé du démon 3?» le Sauveur repousse un outrage et accepte l’autre : « Pour moi », dit-il, « je ne suis point possédé du démon ». Il ne dit point : Je ne suis pas un Samaritain, voulant nous faire entendre qu’il est notre gardien. Il a donc pris en pitié ce malheureux, s’en est approché, a bandé ses plaies, l’a conduit à l’hôtellerie, accomplissant envers lui les devoirs de la miséricorde; déjà cet homme peut marcher et même fuir. Mais où fuir, sinon vers le Seigneur qu’il a choisi pour son asile?
9. « C’est vous qui êtes ma force et mon refuge, et à cause de votre nom, vous serez mon guide et mon aliment 4 ». Ce n’est point à cause de mes mérites, « mais à cause de votre nom » ; pour faire éclater votre gloire, et non parce que j’en suis digne. « Vous serez mon guide », afin que je ne m’égare pas loin de vous. « Vous serez mon aliment »,
1. Ps. XXXVIII, 7,8.— 2. Luc. X, 30.— 3. Jean, VIII, 48.— 4. Ps. XXX, 4.
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afin que je devienne assez fort pour prendre la nourriture des anges. Car celui qui nous a promis la céleste nourriture, nous donne ici- bas du lait, dans sa tendresse maternelle. Comme la nourrice fait passer par sa chair cette nourriture que son enfant trop jeune est incapable de prendre encore, et la lui donné avec son lait (car l’enfant ne reçoit de sa mère, et par le canal de la chair, que la nourriture qu’il aurait prise à table), ainsi le Seigneur, pour faire passer en nous sa sagesse comme un lait divin, se présente à nous, revêtu de chair humaine. C’est donc le corps de Jésus-Christ, qui dit ici : « Vous serez mon aliment».
10. «Vous me délivrerez du piége qu’ils m’ont tendu en secret 1 ». Voici la passion qui commence à paraître.
« Vous me délivrerez du piége qu’ils m’ont tendu en secret ». Non-seulement cette passion qu’a dû endurer le Seigneur Jésus; mais les piéges du démon sont tendus jusqu’à la fin du monde; et malheur à qui se laisse prendre à ces piéges, et tout homme y tombe, s’il ne met son espoir en Dieu, s’il ne dit: « C’est en vous que j’espère, ô mon Dieu, et je ne tomberai point dans la confusion éternelle: sauvez-moi dans votre justice et délivrez-moi 2 ». L’embûche de l’ennemi est tendue, elle est prête. Il a mis dans cette embûche l’erreur et la crainte l’erreur pour nous enlacer, la crainte pour nous briser, et nous enlever. Pour toi, ferme à l’erreur la porte des convoitises, ferme à la terreur la porte de la timidité, et tu échapperas aux piéges. Celui qui est ton chef, t’a enseigné par lui-même cette manière de combattre, lui qui a voulu, pour t’instruire, être en butte à la tentation. Il fut tenté d’abord par la convoitise, car le diable essaya d’ouvrir chez lui la porte des désirs, quand il lui dit : « Commandez que ces pierres deviennent des pains. Adorez-moi, et je vous donnerai tous ces royaumes. Jetez-vous en bas, car il est écrit: Il a ordonné à ses anges de vous prendre dans leurs mains, de peur que vous ne heurtiez votre pied contre la pierre 3 ». Tous ces attraits sont les amorces de la convoitise. Mais quand il vit se fermer les portes de la convoitise en celui qui souffrait d’être tenté pour nous, il fit des essais contre la porte de la crainte, et lui prépara la passion. C’est ce que nous dit l’Evangéliste: « Après avoir
1. Ps. XXX, 5.— 2. Id. 2. — 3. Matt. IV, 4, 9, 6.
épuisé toutes les tentations, Satan s’éloigna de lui pour un temps 1 ». Qu’est-ce à dire:
Pour un temps? Qu’il devait revenir ensuite et diriger ses efforts du côté de la crainte, puisqu’il avait échoué sur le terrain des convoitises. Tout ce corps du Christ sera dont tenté jusqu’à la fin. Aussi, mes frères, quand on lançait contre les chrétiens je ne sais quels édits de persécution, c’est ce corps du Christ, et ce corps tout entier qui était heurté ; delà ce mot du Psalmiste: «On m’a poussé comme un monceau de sable, pour me faire tomber, et le Seigneur m’a soutenu 2 ». Mais quand finirent les maux qui heurtaient le corps entier de l’Eglise, pour le pousser à sa chute, la tentation devint partielle. Le corps du Christ est mis à l’épreuve ; s’il ne souffre pas dans une Eglise, il souffre dans une autre. Elle n’a plus à craindre la fureur d’un empereur, mais elle-endure les vexations d’un peuple méchant, Quels ravages lui fait subir la populace! Quels maux n’endure-t-elle point de la part de ces chrétiens, de ceux qui sont embarrassés dans les filets de Satan, et qui se multiplient tellement, qu’ils submergent les barques dans cette pêche du Sauveur qui précéda la passion 3! Les épreuves nie lui manquent point dès lors.
Que nul ne se dise : Ce n’est plus le temps des persécutions. Celui qui tient cm langage se promet la paix; et quiconque se promet la paix, est surpris dans sa sécurité. Que le corps entier de Jésus-Christ s’écrie donc: « Vous me délivrerez de ces embûches qu’ils m’ont tendues en secret » ; car notre chef-a été délivré du piége que lui tendaient en secret ceux dont l’Evangile nous annonçait naguère qu’ils diraient un jour: «Voici l’héritier, venez, tuons-le, et nous posséderons l’héritage », et qui prononcèrent leur condamnation, quand il leur fut demandé: « Quel châtiment doit infliger le maître à ces colons pervers? Il fera périr ces méchants d’une manière misérable », répondirent-ils, « et louera sa vigne à d’autres vignerons. Quoi ! »
reprit le Sauveur, « n’avez-vous pas lu aussi : La pierre qu’ont rejetée ceux qui bâtissaient est devenue la pierre de l’angle 4 »? » Il nous explique ainsi que « rejeter la pierre, pour ceux qui bâtissaient », c’était « chasser l’héritier hors de la vigne, et le tuer ». Lui donc a été
1. Luc, IV, 13.— 2. Ps. CXVII, 13.— 3. Luc, V, 7.— 4. Matt. XXI, 38-42.
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sauvé. Notre chef est en haut ; il est libre, Attachons-nous à lui par l’amour, afin d’y être plus inséparablement unis par l’immortalité, et disons tous : « Vous me délivrerez de ces piéges qu’ils m’ont tendus en secret, parce que vous êtes mon protecteur 1 ».
11. Mais écoutons la parole que le Seigneur prononça sur la croix : « Je remets mon âme entre vos mains 2 ». Quand nus voyons dans I’Evangile que Jésus-Christ répète ces paroles du psaume, ne doutons plus que ce soit lui qui parle ici. Tu lis dans l’Evangile que le Christ a dit: « Je remets mon âme entre vos mains ; et baissant la tête, il rendit l’esprit 3». Son dessein, en répétant ces paroles, a été de t’apprendre que c’est lui qui parle dans ce psaume. C’est donc lui qu’il faut y chercher: souviens-toi qu’il a voulu qu’on le cherchât aussi dans cet autre psaume, pour le secours du matin : « Ils ont percé mes mains et mes pieds : ils ont compté mes os, ils m’ont regardé, ils m’ont considéré attentivement, ils se sont partagé mes vêtements, et ont tiré ma robe au sort 4 ». Et pour t’apprendre que c’est en lui que tout cela s’est accompli, il récita le commencement du psaume: «O Dieu, mon Dieu, pourquoi m’avez-vous délaissé 5 ? » Et toutefois c’était au nom de ses membres qu’il parlait ainsi, car jamais le Père n’abandonna son fils unique. « Vous m’avez racheté, Seigneur, Dieu de vérité ». Vous êtes le Dieu de vérité, car vous faites ce que vous avez promis, et nulle de vos promesses n’est sans effet.
12. « Vous haïssez ceux qui s’attachent inutilement à la vanité ». Qui s’attache à la vanité? Celui qui meurt par la crainte de la mort. La crainte de la mort le fait mentir, et il meurt avant même de mourir, lui qui ne mentait qu’afin de vivre. Tu mens, pour ne pas mourir, et alors tu as le mensonge et la mort: en voulant te dérober à une mort que tu peux différer un peu, mais non éviter, tu encours une double mort, celle de l’âme, et ensuite celle du corps. D’où vient ce malheur, sinon de ton attachement aux vanités? C’est que ce jour qui fuit a de l’attrait pour toi, tu fais tes délices du temps qui s’envole, dont tu ne peux rien retenir, qui au contraire t’emporte avec lui. « Vous haïssez ceux qui s’attachent sans profit à la vanité. » Pour moi, qui n’aime
1. Ps. XXX, 5.— 2. Id. 6.— 3. Luc, XXIII, 46; Jean, XIX, 30.— 4. Ps. XI, 17-19. — 5. Id. 2.
point la vanité, je mets en Dieu mon espoir. Tu espères dans ton argent, c’est t’éprendre de la vanité; tu espères dans les honneurs, dans le faste de la grandeur humaine, c’est t’éprendre de la vanité; tu espères dans quelque ami puissant, c’est t’éprendre de la vanité. Quand tu as unis ton espoir en tout cela, ou bien tu l’abandonnes par la mort; ou, si tu vis, tout vient à périr, et ton espoir est trompé. C’est de cette vanité, que le Prophète lsaïe disait : « Toute chair n’est que de l’herbe, et toute sa gloire n’est que la fleur d’une herbe: l’herbe se dessèche et la fleur tombe, mais la parole du Seigneur demeure éternellement 1 ». Pour moi, loin d’imiter ceux qui espèrent dans la vanité, s’attachent à la vanité, j’ai mis mon espoir en Dieu qui n’est point la vanité.
13. « Je me réjouirai, je triompherai dans votre miséricorde », et non dans ma propre justice. « Car vous avez regardé ma bassesse, vous avez arraché mon âme aux vicissitudes, et vous ne m’avez point resserré entre les mains de mes ennemis 2 ». Quelles sont ces vicissitudes dont nous voulons que notre âme soit délivrée? qui pourra les énumérer? qui en dira l’étendue ? qui surtout nous dira combien elles sont à fuir, à éviter ? Une première peine, et peine cruelle parmi les hommes, c’est de ne point connaître le coeur du prochain, de soupçonner presque toujours les sentiments d’un ami fidèle, et d’avoir presque toujours bonne opinion d’un ami infidèle. Déplorable nécessité ! Que fais-tu pour voir dans les coeurs? de quel regard les verras-tu, homme faible et misérable ? Que fais-tu pour voir aujourd’hui le coeur de ton frère? Tu n’as rien à faire. Mais une misère plus déplorable encore, c’est que tu ne sois pas ce que ton coeur sera demain. Que dirai-je des autres misères de notre nature? Il nous faut mourir, et nul ne veut mourir. Nul ne veut ce qui doit lui arriver de gré ou de force. Déplorable condition, de rejeter ce que l’on ne saurait éviter. Car si nous le pouvions, nous ne consentirions jamais à mourir: nous souhaiterions de devenir comme les anges, mais par un certain changement, et non en passant par la mort, comme l’a dit l’Apôtre : « Dieu nous donnera une autre maison, Une maison qui ne sera point faite par la main des hommes, une maison éternelle dans le ciel. C’est pourquoi
1. Isa. XI, 6. — 2. Ps. XXX, 8.
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nous gémissons, désirant être revêtus de la gloire de cette maison céleste comme d’un second vêtement. Si toutefois nous sommes trouvés vêtus, et non pas nus. Pendant que nous sommes dans ce corps comme dans une tente, nous gémissons sous sa pesanteur, parce que nous désirons, non pas d’être dépouillés, mais d’être comme revêtus par dessus;
en sorte que ce qu’il y a de mortel, soit absorbé par la vie 1». Nous voulons arriver au royaume de Dieu, mais non par le chemin de la mort; et toutefois la nécessité vient nous dire : Tu en viendras là. Tu ne veux point en venir là, ô homme fragile, et c’est par là que Dieu est venu jusqu’à toi. Quelle dure nécessité aussi, de vaincre nos désirs vieillis, nos habitudes invétérées ! Vaincre une habitude, c’est un douloureux combat, tu le sais. Tu vois bien que tes actes sont mauvais, sont détestables, malheureux, et néanmoins tu t’obstines: ce que tu as fait hier, tu le feras demain. Si mon langage te déplaît à ce point, combien ta propre pensée doit te peser ! Et néanmoins tu retomberas encore. D’où vient cet entraînement? Qui peut l’assujettir jusque-là? Y a-t-il dans tes membres une loi contraire à la loi de ton esprit? crie alors : « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? La grâce de Dieu par Jésus-Christ Notre-Seigneur 2 ». Et alors s’accomplira en toi ce que je disais tout à l’heure : « Pour moi j’ai mis mon espoir dans le Seigneur : je tressaillirai et je triompherai dans votre miséricorde, parce que vous avez jeté les yeux sur mon humiliation, et arraché mon âme aux assujettissements de cette vie ». D’où vient que ton âme a été dégagée de ces assujettissements, sinon parce que Dieu a jeté un regard sur ton humilité? Si tu ne te fusses humilié, il ne t’aurait point exaucé en dégageant ton âme des sujétions de la vie. Il s’humiliait, celui qui disait: « Malheureux homme que je suis! qui me délivrera de ce corps de mort? » Mais ils ne s’humiliaient point, ceux qui, « méconnaissant la justice de Dieu, et voulant établir leur propre justice, ne se sont point soumis à celle de Dieu 3 ».
1. II Cor. V, l-4. — 2. Rom. VII, 23.— 3. Id. X, 3.
14. « Vous ne m’avez point resserré entre les mains de mon ennemi » : non point de ton voisin ni de ton copartageant, ni de ce compagnon d’armes que tu as blessé, ni de quelqu’un de ta propre ville que tu as peut-être offensé par tes injures. Nous nous sommes mis dans l’obligation de prier pour tous ceux-là. Mais nous avons un autre ennemi qui est le diable, l’antique serpent. Tous, nous échapperons à sa puissance par la mort, si notre mort est sainte. Quiconque meurt dans le péché, est jeté par cette mort funeste entre les mains du diable, pour être avec lui condamné à un supplice sans fin. C’est donc le Seigneur notre Dieu qui nous arrache aux étreintes de l’ennemi; et cet ennemi veut nous prendre par le moyen de nos convoitises. Or, nos convoitises, quand elles grandissent au point de nous assujettir, elles s’appellent des nécessités. Donc, une fois que le Seigneur aura délivré notre âme de ces nécessités, quelle prise aura le démon sur nous, pour nous assujettir à sa puissance?
15. «Vous avez affermi mes pas dans la voie spacieuse 2 ». Assurément la voie est étroite 3; étroite pour l’âme servile, mais large pour l’amour ; l’amour élargit ce qui est trop resserré. « Vous avez affermi mes pas», dit-il, «dans la voie spacieuse », de peur que mes pieds, trop à l’étroit, ne vinssent à s’embarrasser, et par cet embarras causer ma chute. Qu’est-ce à dire : « Vous avez mis mes pieds dans un lieu spacieux? » Vous m’avez rendu faciles ces oeuvres de justice , autrefois si pénibles: tel est le sens de cette parole: «Vous avez mis mes pieds dans un lieu spacieux ».
16. « Ayez pitié de moi, mon Dieu, parce que je suis dans l’affliction; votre colère jeté le trouble dans mes yeux, dans mon âme et dans mes entrailles; ma vie a défailli dans la souffrance, et mes années dans les gémissement 4 ». Que cela suffise à votre charité, mes frères; une autre fois, avec le secours de Dieu, nous achèverons le reste de notre dette, afin de terminer le psaume avant notre départ.
1. Ps. XXX, 9.— 2. Ibid.— 3. Matt. VII, 14.— 4. Ps. XXX, 10,11.
DEUXIÈME DISCOURS SUR LE PSAUME XXX.
DEUXIÈME SERMON. — CONTRE LES DONATISTES.
Ce sermon, qui embrasse le second tiers du psaume, a pour objet les douleurs et les gémissements de l’Eglise à cause des mauvais chrétiens et des Donatistes.
1. Reportons, mes frères, notre attention sur la suite du psaume, et considérons-nous dans la personne du Prophète. Car si nous comprenons que nous sommes dans un temps d’affliction, nous aurons de la joie, au jour de la récompense. Je vous ai fait remarquer, mes frères, en exposant les premiers versets de notre psaume, que c’est Jésus-Christ qui parle; je ne vous ai point déguisé que le Christ ici se doit dire du chef et des membres; et il me semble que les témoignages des Ecritures que j’ai cités, établissaient, avec la dernière évidence et de manière à n’en pas laisser douter, que le Christ s’entend de la tête et du corps, de l’Epoux et de l’Epouse, du Fils de Dieu et de l’Eglise, du Fils de Dieu fait homme pour nous, afin d’élever les fils des hommes à la qualité de fils de Dieu; afin que, par un sacrement ineffable, ils fussent deux dans une même chair, comme ils sont deux dans une même voix chez les Prophètes. Le psalmiste a donc remercié Dieu par ces paroles: « Vous avez regardé favorablement ma bassesse; vous avez arraché mon âme à ses sujétions, vous ne m’avez point resserré entre les mains de mon ennemi, et vous avez mis mes pieds au large (Ps. XXX, 8, 9.) ». Telles sont les actions de grâces de l’homme échappé à la tribulation, de tous les membres du Christ échappés à la douleur et aux embûches. « Ayez pitié de moi, Seigneur », s’écrie-t-il de nouveau, « parce que je suis opprimé ». S’il est opprimé, il est à l’étroit; comment disait-il alors : « Vous avez mis mes pieds au large? » Comment ses pieds sont-ils au large, s’il est encore dans l’oppression? A moins peut-être qu’il n’y ait qu’une seule voix, comme il n’y a qu’un seul corps qui parle; mais que plusieurs membres soient au large et d’autres à l’étroit, c’est-à-dire que plusieurs trouveraient faciles les oeuvres de justice, tandis que d’autres gémiraient dans l’angoisse? Car si les membres n’étaient point dans des situations différentes, l’Apôtre ne dirait point: « Si un membre souffre, tous les autres souffrent avec lui; et si un membre reçoit de l’honneur, tous les autres s’en réjouissent avec lui 1 ». Quelques églises, par exemple, ont la paix, d’autres sont dans la tribulation; chez celles qui sont en paix, les pieds sont au large, tandis qu’ils sont à l’étroit chez celles qui sont dans l’angoisse : mais la douleur des uns afflige ceux qui sont en paix, et la paix des autres console ceux qui souffrent. Il y a donc dans lu corps une telle unité, que tout schisme en est banni, et le schisme n’est que le fruit de la dissension. La charité forme le lien, le lien resserre l’unité, l’unité conserve la charité, la charité arrive aux splendeurs éternelles. Que le corps donc s’écrie au nom de quelques membres : « Ayez pitié de moi, Seigneur, parce que je suis dans l’angoisse, votre colère a jeté le trouble dans mes yeux, dans mon âme et dans mes entrailles 2 ».
2. Cherchons alors d’où vient cette tribulation, puisque, tout à l’heure, l’interlocuteur paraissait s’applaudir de sa délivrance, ainsi que de la justice dont Dieu avait généreusement enrichi son âme, et du large espace que la charité avait tracé à ses pieds. D’où vient donc cette affliction, sinon peut-être de cette parole qu’a dite le Seigneur: « Et comme abondera l’iniquité, la charité de plusieurs se refroidira 3 ». Car, après que le Seigneur eut recommandé le petit nombre des saints, il fit jeter le filet à la mer, et l’Eglise prit de l’accroissement, d’innombrables poissons furent saisis, selon cette prédiction : « J’ai publié ces merveilles, je les ai prêchées, et les
1. II Cor. XII, 26. — 2. Ps. XXX, 10. — 3. Matt. XXIV, 12.
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auditeurs se sont multipliés à l’infini 1? » Aussi les barques ont-elles failli être submergées, les filets rompus, comme il est dit de la première pêche du Seigneur avant la passion 2. Telle est donc la foule qui se presse dans nos églises, aux fêtes de Pâques, et que leurs murailles trop étroites peuvent à peine contenir. Comment cette multitude n’affligerait-elle point celui qui voit dans les spectacles, dans les amphithéâtres, les mêmes hommes qui remplissaient naguère nos églises? Quand il voit dans les infamies, ceux qui tout à l’heure chantaient les louanges de Dieu? Quand il entend le blasphème dans ces bouches qui répondaient: Amen? Toutefois qu’il persévère, qu’il s’obstine, qu’il ne s’affaiblisse pas au milieu de cette foule innombrable des méchants, puisque le bon grain ne perd rien au milieu des pailles, jusqu’à ce qu’il soit vanné et mis au grenier, c’est là qu’il sera au milieu des saints, à l’abri de toute poussière qui pourrait le troubler. Qu’il persévère, car le Seigneur lui-même, après avoir dit que « le grand nombre d’iniquités fera refroidir la charité de beaucoup », veut empêcher que cette foule d’iniquités ne fasse chanceler nos pas et ne cause notre chute, et pour maintenir les fidèles, pour les consoler, pour les encourager, il ajoute ces paroles : «Celui-là sera sauvé qui aura persévéré jusqu’à la fin 3 ».
3. Considérons que telle est l’affliction de l’interlocuteur du psaume. Cette affliction devrait lui arracher des plaintes, puisque toute affliction porte à la tristesse, et néanmoins dans sa douleur il se dit en colère, et il s’écrie: « Ayez pitié de moi, car la colère a troublé mes yeux ». Pourquoi cette colère, si vous êtes dans l’affliction ? Il s’irrite contre les péchés des autres. Qui ne serait transporté de colère en voyant des hommes qui confessent de bouche le Seigneur, et qui le renient par leurs moeurs? Qui ne s’irriterait, en voyant des hommes renoncer au monde en parole et non en réalité? Qui verrait froidement les frères dresser des embûches à leurs frères, et devenir parjures dans ce baiser qu’ils se donnent en recevant les sacrements? Et qui dirait tous ces sujets de colère pour le corps du Christ qui vit intérieurement de son esprit, et qui gémit comme le bon grain mêlé avec la paille? A peine sont-ils visibles ceux
1. Ps. XXXIX, 6.— 2. Luc, V, 6 — 3. Matt. XXIX, 13.
qui gémissent de la sorte, qui entrent dans ces colères; comme on voit à peine le grain quand on le foule dans l’aire. Quiconque ne saurait point le nombre d’épis jetés dans l’aire pourrait croire qu’il n’y a que de la paille; mais sous ce monceau que l’on croirait être entièrement de la paille, le vanneur découvrira beaucoup de bon grain. C’est donc dans ces fidèles qui gémissent en secret, que s’irrite celui qui a dit ailleurs : « Le zèle de votre maison me dévore 1». Et dans un autre endroit, à la vue du grand nombre des méchants, il s’écrie: « La défaillance m’a saisi « à la vue de tous ceux qui abandonnent votre loi 2 », et plus loin encore : « J’ai vu les prévaricateurs et j’ai séché dans l’angoisse 3 ».
4. Toutefois il est à craindre que cette colère n’arrive jusqu’à la haine ; car une colère n’est point encore la haine. On se fâche contre un fils, on ne le hait point pour cela: tu conserves l’héritage à celui qui tremble de-vaut ton irritation; et ta colère même n’a d’autre but que de prévenir sa ruine qu’amèneraient ses dérèglements. La colère n’est donc pas encore la haine, et souvent nous sommes loin de haïr l’homme contre lequel nous sommes en colère. Mais que cette colère dure quelque peu dans notre âme, qu’elle n’en soit pas bannie promptement, elle grandit et se tourne en haine. C’est pour nous engager à étouffer toute colère avant qu’elle arrive à la haine, que l’Ecriture nous avertit « de ne point laisser coucher le soleil sur, notre colère 4 ». On rencontre parfois un chrétien qui a de la haine, et qui reprend chez un autre un acte de colère ; il fait un crime à un autre de sa colère, et lui-même nourrit de la haine; il a une poutre dans son oeil, et il blâme son frère d’avoir une paille dans le sien 5. Cette paille néanmoins, ce petit rejeton, deviendra une poutre, s’il n’est arraché promptement. Le psalmiste ne dit donc point: Mon oeil s’est fermé de colère, mais « s’est « troublé ». L’extinction serait l’effet de la haine et non de la colère. Voyez que la haine éteindrait complètement son oeil « Celui-là », dit saint Jean, « qui hait son frère est encore dans les ténèbres 6 ». Donc l’oeil est d’abord troublé par la colère avant d’arriver aux ténèbres; mais veillons à ce que la colère
1. Ps. LXVIII, 10.— 2. Id. CXVIII, 53.— 3. Id. 158.— 4. Eph. IV, 28. — 5. Matt. VII, 3. — 6. I Jean, II, 11.
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ne dégénère point en haine, et que notre oeil ne s’éteigne point. « La colère a jeté le trouble dans mes yeux », dit le psalmiste, « et dans mon âme et dans mes entrailles », c’est-à-dire, a troublé tout ce qui est au dedans de moi, car les entrailles désignent l’intérieur. Il est quelquefois permis de s’irriter contre les méchants, les pervers, les violateurs de la loi, les gens de mauvaise vie, mais il n’est point permis de crier. Or, cette colère qui ne doit pas éclater en cris, est chez nous un trouble intérieur. Le mal est parfois si grand, qu’on ne peut même le reprendre.
5. «Ma vie a langui dans la douleur, et mes années dans les gémissements 1 » . « Ma vie », dit le Prophète, « est une douloureuse défaillance ». Saint Paul a dit aussi : « Nous vivons maintenant, si vous demeurez fermes dans le Seigneur 2 ». Tous ceux qui ont trouvé la perfection dans 1’Evangile et dans la grâce, ne vivent plus que pour les autres. Car il n’y a plus pour eux-mêmes nécessité de vivre ici-bas. Mais comme les autres ont besoin de leurs services, alors s’accomplit en eux ce mot de l’Apôtre: « J’ai le vif désir d’être dégagé des liens du corps, et d’être avec Jésus-Christ, ce qui est sans comparaison le meilleur; mais il est plus avantageux pour vous que je demeure en cette vie 3». Donc, pour l’homme qui voit que ses services, ses travaux, sa prédication demeurent sans fruit chez les autres, sa vie languit dans l’indigence. Funeste indigence! faim déplorable! Car ceux que notas f gagnons à Dieu, sont pour l’Eglise une nourriture. Que dis-je, une nourriture? Oui, elle la fait passer par son corps, de même que toute nourriture en nous passe par notre corps. Telle est l’oeuvre de I’Eglise par les saints; elle a faim de ceux qu’elle veut gagner, et quand elle a pu les gagner, elle s’en fait une sorte de nourriture. C’est l’Eglise que figurait saint Pierre, quand il vit descendre du ciel un vaste linceul contenant toutes sortes d’animaux, des quadrupèdes, des reptiles, des oiseaux, lesquels, à leur tour, figuraient toutes les nations. Le Seigneur nous montrait que l’Eglise devait absorber tous les peuples de la terre, et les changer en son corps; aussi dit-il à Pierre: « Tue, et mange 4 ».
Tue et mange, ô sainte Eglise, ô Pierre, puisque sur cette pierre je bâtirai mon Eglise 5. Tue d’abord,
1. Ps. XXX, 11.— 2. I Thes,. III, 8.— 3. Philipp. I, 23, 24.— 4. Act. 2, 13. — 5. Matt. XVI, 18.
mange ensuite; tue ce qu’ils sont, et fais-les ce que tu es. Quand on prêche l‘Evangile, et que le prédicateur voit que les hommes n’en tirent aucun avantage, pourquoi ne s’écrie-t-il pas : « Ma vie s’affaisse dans la douleur, et mes années dans les gémissements. Ma vigueur s’affaiblit dans l’indigence , et le trouble est dans mes os 1? » Les années que nous passons ici-bas s’écoulent dans les gémissements. Pourquoi? « Parce que l’iniquité abonde, et que la charité de plusieurs se refroidit 2 ». Ce sont des gémissements et non de hauts cris. Quand 1’Eglise voit la foule courir à sa perte, elle dévore ses propres plaintes, et dit à Dieu : « Du moins mes gémissements ne sont point secrets pour vous 3 ». Cette parole d’un autre psaume, et qui s’accorde bien avec celui-ci, veut dire: mes gémissements peuvent être cachés pour les hommes, et jamais pour vous ils ne sont en oubli. « Ma force languit dans l’indigence, et le trouble est dans mes os ». Nous avons déjà fait connaître cette indigence. Par ossements, on entend les hommes forts de l’Eglise; ceux qui ne craignent point les persécutions, s’émeuvent quelquefois des iniquités de leurs frères.
6. « Je suis plus en opprobre que tous mes ennemis, c’est un excès pour mes voisins, un effroi pour ceux qui me connaissent ». Quels sont les ennemis de 1’Eglise? Les païens et les Juifs? La vie d’un mauvais chrétien est pire que leur vie. Voulez-vous comprendre comment elle est plus dépravée? Le prophète Ezéchiel compare ces ennemis à des sarments inutiles 4. Supposez que les païens sont les arbres d’une forêt qui est en dehors de l’Eglise, on peut encore en tirer quelque partie, comme un ouvrier trouve un morceau qui lui convient dans des bois ouvrables; s’il y trouve des noeuds, des courbures, de l’écorce, il tranche, il scie, il aplanit, afin de l’approprier à l’usage des hommes. Mais le bois de sarment ne donne aucun fruit, et s’il est retranché de la vigne, l’ouvrier n’en peut rien faire, il n’est bon qu’à être jeté au feu. Ecoutez bien, mes frères; partout on préfère au bois des forêts le sarment qui tient à la vigne, car alors il donne du fruit; mais quand la serpe du vigneron l’a séparé de la vigne, on lui préfère le bois des forêts, dont l’ouvrier
1. Ps. XXX, 11. — 2. Matt. XXIV, 12. — 3. Ps. XXXVII, 10. — 4. Ezéch. XV, 2.
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peut tirer parti, tandis que le bois de sarment n’est recherché que par celui qui fait du feu. A la vue donc de cette grande foule qui mène dans l’Eglise une vie désordonnée le Prophète s’écrie : « Mon opprobre est bien supérieur à celui de mes ennemis ». Ils vivent plus mal en participant à mes sacrements, que ceux qui n’y ont pris aucune part. Pourquoi ne pas le dire franchement en latin, quand nous expliquons un psaume? Et si nous sommes plus réservés en