Manuel et Entretiens (page 6)
[lxxi] Suivant les stoïciens, ce qui n'est pas et s'oppose contradictoirement à quelque chose est faux.
[lxxii] Les vers traduits dans le premier paragraphe sont de Cléanthe, qui succéda à Zénon comme chef de l'école stoïcienne. Il était né à Assis en Troade, et vivait vers le milieu du troisième siècle avant J. C.
[lxxiv] Les vers traduits dans le second paragraphe sont d'Euripide, on ne sait de quelle tragédie.
[lxxv] Socrate répond ainsi à Criton qui lui annonce qu'il doit mourir le lendemain, dans Platon (Criton, ch. II, p. 43 D, éd. H. Estienne).
[lxxvi] Ces paroles sont la reproduction abrégée de ce que Socrate dit dans Platon (Apologie de Socrate, ch. XVIII, 30 C, éd. H. Estienne)
Il manquait certaines pages : je les ai traduites (en bleu dans le texte) P. R.
Des choses qui sont en notre pouvoir, et de celles qui n'y sont pas
De tous les modes d'exercice de notre force intellectuelle, vous n'en trouverez qu'un seul qui puisse se juger lui-même, qu'un seul partant qui puisse s'approuver ou se blâmer. Jusqu'où la grammaire est-elle en possession d'aller dans ses jugements? jusqu'à la détermination des lettres. Et la musique? jusqu'à la détermination des notes. Mais l'une d'elles se juge-t-elle elle-même? nullement. Lorsqu'il faudra écrire à un ami, la grammaire dira comment il faut lui écrire. Mais, la grammaire ne vous dira pas s'il faut ou non écrire à cet ami? La musique vous enseignera de même les notes ; mais elle ne vous dira pas s'il faut pour le moment chanter et jouer de la lyre, ou s'il ne faut ni chanter ni jouer de la lyre. Qui donc vous le dira? la faculté qui se juge elle-même et juge tout le reste. Et qu'elle est-elle? La faculté rationnelle, car celle-ci est la seule qui nous ait été donnée pouvant se rendre compte d'elle-même, de sa nature, de sa puissance, de sa valeur quand elle est venue en nous, ainsi que de tous les autres modes d'exercice de l'esprit. Qu'est-ce qui nous dit en effet que l'or est beau, puisqu'il ne le dit pas lui-même? Evidemment c'est la faculté chargée de tirer parti des idées. Quelle autre juge la musique, la grammaire et toutes les autres branches du savoir, en apprécie l'emploi et indique le moment d'en faire usage? nulle autre qu'elle.
Les dieux donc, ainsi qu'il convenait, n'ont mis en notre pouvoir que ce qu'il y a de meilleur et de plus excellent dans le monde, le bon usage des idées. Le reste, ils ne l'ont pas mis en notre pouvoir. Est-ce donc qu'ils ne l'ont pas voulu? moi je crois que, s'ils l'avaient pu, ils nous auraient également faits maîtres du reste. Mais ils ne le pouvaient absolument pas. Car, vivants sur la terre, et enchaînés à un tel corps et à de tels compagnons, comment aurions-nous pu ne pas être entravés pour ce reste par les objets du dehors?
Que dit Jupiter? Epictète, si je l'avais pu, j'aurais encore faits libres et indépendants ton petit corps et ta petite fortune. Mais, ne l'oublie pas, ce corps n'est pas à toi; ce n'est que de la boue artistement arrangée. Comme je n'ai pu l'affranchir, je t'ai donné une partie de nous-même, la faculté de te porter vers les choses ou de les repousser, de les désirer ou de les éviter, en un mot, de savoir user des idées. Si tu la cultives, si tu vois en elle seule tout ce qui est à toi, jamais tu ne seras empêché ni entravé; jamais tu ne pleureras; jamais tu n'accuseras ni ne flatteras personne.
Eh quoi! trouves-tu que ce soit là peu de chose? — à Dieu ne plaise! — Contente-t'en donc et prie les dieux. Mais, maintenant, nous qui pourrions ne nous occuper que d'un seul objet, ne nous attacher qu'à un seul, nous aimons mieux nous occuper et nous embarrasser d'une foule de choses, de notre corps, de notre fortune, de notre frère, de notre ami, de notre enfant, de notre esclave. Et toutes ces choses dont nous nous embarrassons, sont un poids qui nous entraîne au fond. Aussi, qu'il y ait impossibilité de mettre à la voile, et nous nous asseyons impatients, regardant continuellement quel est le vent qui souffle. — C'est Borée! Qu'avons-nous à faire de lui? Et quand le Zéphire soufflera-t-il? — . Quand il lui plaira, mon ami ou quand il plaira à Eole. Car ce n'est pas toi que Dieu a établi le dispensateur des vents, mais bien Eole. Que faut-il donc faire? rendre parfait ce qui dépend de nous, et prendre les autres choses comme elles viennent. Comment viennent-elles donc? comme Dieu le veut.
— Quoi donc, je serais le seul qu'on décapiterait aujourd'hui! — Eh bien! veux-tu que tous soient décapités, pour que tu aies une consolation? Ne préfères-tu pas tendre le cou, comme, à Rome, ce Lateranus, dont Néron avait ordonné de couper la tête? Il la tendit, et fut frappé; mais le coup était trop faible : il la retira un instant; puis la tendit de nouveau. Déjà auparavant, comme Epaphrodite, affranchi de Néron, était venu l'interroger sur sa haine pour l'empereur, il lui avait répondu : Si je veux le dire, ce sera à ton maître.
Que faut-il donc avoir présent à l'esprit dans ces circonstances? Quelle autre chose que ces questions : Qu'est-ce qui est à moi? Et qu'est-ce qui n'est pas à moi? Qu'est-ce qui m'est possible? Et qu'est-ce qui ne m'est pas possible? Il faut que je meure. Eh bien! faut-il que ce soit en pleurant? Il faut que je sois enchaîné. Faut-il donc que ce soit en me lamentant? Il faut que je parte pour l'exil. Eh! qui m'empêche de partir en riant, le cœur dispos et tranquille? — Dis-moi tes secrets. — Je ne te les dis pas, car cela est en mon pouvoir. — Mais je t'enchaînerai. — O homme, que dis-tu? m'enchaîner, moi! tu enchaîneras ma cuisse; mais ma faculté de juger et de vouloir, Jupiter lui-même ne peut en triompher. — Je te jetterai en prison. — Tu y jetteras mon corps. — Je te couperai la tête. — Quand t'ai-je dit que j'étais le seul dont la tête ne pût être coupée? Voilà ce que devraient méditer les philosophes, ce qu'ils devraient écrire tous les jours, ce à quoi ils devraient s'exercer.
Thraseas avait coutume de dire : J'aime mieux être tué aujourd'hui qu'exilé demain. Que lui dit donc Rufus? Si tu choisis la mort comme plus pénible, quel est ce choix absurde? Si comme plus douce, qui te l'a permis? Ne veux-tu pas t'exercer à être satisfait de ce qui t'est échu?
C'est pour cela qu'Agrippinus disait : « Je ne m'entrave pas moi-même. » On lui annonça qu'il était jugé dans le sénat. « Au petit bonheur! »dit-il. « Mais voici la cinquième heure- c'était celle où il avait l'habitude de s'exercer, puis de se baigner dans l'eau froide- sortons et exerçons-nous. » Quand il s'est exercé, quelqu'un vient lui dire qu'il a été condamné. — A l'exil, dit-il, ou à la mort? — A l'exil. — Qu'arrive-t-il de mes biens? — On ne te les a pas enlevés. —Allons donc à Aricie, et dinons-y.
Voilà ce que c'est que d'avoir médité ce qu'il faut méditer; de s'être placé au-dessus de tout obstacle et de tout accident, pour les choses qu'on désire ou qu'on veut éviter. Il faut que je meure. Si tout de suite, je meurs; si bientôt, je dîne maintenant que l'heure en est venue; je mourrai ensuite. — Comment? — Comme il convient à quelqu'un qui rend ce qui n'est pas à lui.
Pour l'être doué de la vie et de la raison, il n'y a d'impossible à supporter que ce qui est contre la raison, mais tout ce qui est conforme à la raison se peut supporter. Les coups par eux-mêmes ne sont point impossibles à supporter. — Comment cela? — Vois comme les Lacédémoniens se laissent battre de verges, sachant que cela est conforme à la raison. La pendaison elle-même se peut supporter. Lorsque quelqu'un croit qu'elle est conforme à la raison, il s'en va et se pend. En un mot, si nous y faisons attention, nous trouverons que l'être doué de la vie ne souffre de rien tant que de ce qui n'est pas raisonnable ; et qu'en revanche il n'est attiré par rien autant que par ce qui est raisonnable.
Mais ce qui paraît raisonnable ou déraisonnable à l'un, ne le paraît pas à l'autre. Il en est de cela comme du bien et du mal, de l'utile et du nuisible. Et c'est pour ce motif surtout que nous avons besoin d'instruction pour apprendre à mettre d'accord avec la nature, dans chaque cas particulier, notre notion a priori du raisonnable et du déraisonnable.
Or, pour juger de ce qui est conforme ou contraire à la raison, nous ne nous bornons pas à apprécier les objets extérieurs, nous tenons compte encore de notre dignité personnelle. L'un, en effet, trouve conforme à la raison de présenter le pot de chambre à quelqu'un, parce qu'il ne voit qu'une chose : que, s'il ne le présente point, il recevra des coups et ne recevra pas de nourriture ; tandis que s'il le présente, il n'aura à supporter rien de fâcheux ni de pénible. L'autre, non seulement trouve intolérable de le présenter lui-même, mais encore ne saurait souffrir qu'un autre le lui présente. Si tu me fais cette question : Présenterai-je ou non le pot de chambre? Je te dirai que recevoir de la nourriture vaut mieux que n'en pas recevoir, et qu'il y a plus de désagrément à être frappé de verges qu'à ne pas l'être ; de sorte que, si tu calcules d'après cela ce qui te convient, va présenter le pot de chambre. — Mais la chose est indigne de moi. — C'est à toi de faire entrer cela en ligne de compte, et non pas à moi, car tu es le seul qui sache combien tu t'estimes, et combien tu veux te vendre. Chacun se vend un prix différent.
Aussi quand Florus demanda à Agrippinus s'il devait descendre sur la scène avec Néron pour y jouer un rôle lui aussi, « Descends-y » fut la réponse. Et à cette question : « Pourquoi, toi, n'y descends-tu pas?- Parce que, moi, dit-il, je ne me demande même pas si je dois le faire. » C'est, qu'en effet, celui qui s'abaisse à délibérer sur de pareilles choses et qui pèse les objets extérieurs avant de se décider, touche de bien près à ceux qui oublient leur dignité personnelle.
Que me demandes-tu en effet? Qui vaut le mieux de la mort ou de la vie? Je te réponds, la vie. De la souffrance ou du plaisir? Je te réponds, le plaisir. Mais si je ne joue pas la tragédie, dis-tu, j'aurai la tête coupée. — Va donc, et joue la tragédie. Pour moi, je ne la jouerai pas. — Pourquoi? — Parce que toi, tu ne te regardes que comme un des fils de la tunique. — Que veux-tu dire? — Que dès lors, il te faut chercher à ressembler aux autres hommes, de même qu'aucun fil ne demande à être supérieur aux autres fils. Mais moi, je veux être le morceau de pourpre, cette petite partie brillante qui donne aux autres l'éclat et la beauté. Que me dis-tu donc de ressembler aux autres? Comment serais-je pourpre alors?
C'est ce qu'avait bien vu Priscus Helvidius ; et il agit comme il avait vu. — Vespasien lui avait envoyé dire de ne pas aller au sénat : Il est en ton pouvoir, lui répondit-il, de ne pas me laisser être du sénat; mais tant que j'en serai, il faut que j'y aille. — Eh bien! Vas-y, lui dit l'empereur, mais tais-toi. — Ne m'interroge pas, et je me tairai. — Mais il faut que je t'interroge. — Et moi, il faut que je dise ce qui me semble juste. — Si tu le dis, je te ferai mourir. — Quand t'ai-je dit que j'étais immortel? Tu rempliras ton rôle, et je remplirai le mien. Ton rôle est de faire mourir; le mien est de mourir sans trembler. Ton rôle est d'exiler, le mien est de partir sans chagrin. A quoi servit cette conduite de Priscus, seul comme il était? Mais en quoi la pourpre sert-elle au manteau? Que fait-elle autre chose que de ressortir sur lui en sa qualité de pourpre, et d'y être, pour le reste, un spécimen de beauté? Un autre homme, si César, dans de pareilles circonstances, lui avait dit de ne pas aller au sénat, aurait répondu : Je te remercie de m'épargner. Mais César n'aurait pas empêché un tel homme d'y aller, sachant bien qu'il y devait rester immobile comme une cruche, ou que, s'il y parlait, il dirait ce qu'il savait désiré de l'empereur, et que même il renchérirait encore dessus.
De même cet athlète qui était en danger de mourir, si on ne lui coupait pas les parties sexuelles. Son frère vint le trouver (l'athlète était philosophe) et lui dit : Eh bien! frère, que vas-tu faire? coupons cette partie, et retournons encore au gymnase. Mais celui-ci refusa, tint bon, et mourut. Quelqu'un demandait à quel titre il avait agi ainsi : à titre d'athlète ou à titre de philosophe? A titre d'homme, répondit Epictète; au titre d'un homme qui avait été proclamé à Olympie après y avoir combattu, d'un homme qui avait passé sa vie sur ce terrain-là, et non à se faire parfumer d'odeurs chez Baton. Un autre se serait fait couper jusqu'à la tête même, s'il avait pu vivre sans tête. Voilà ce que c'est que le sentiment de notre dignité. Voilà la force qu'il a chez ceux qui ont l'habitude de le faire entrer en ligne de compte dans leurs délibérations. — Va donc, Epictète : fais-toi raser. — Si je suis philosophe, je réponds : Je ne me ferai pas raser. — Mais je t'enlèverai la tête. — Enlève-la, si cela te semble bon.
Quelqu'un lui demandait : Comment sentirons-nous ce qui est conforme à notre dignité? — Comment le taureau, dit-il, à l'approche du lion, sent-il seul la force qui est en lui, et se jette-t-il en avant pour le troupeau tout entier? Il est évident que dès le premier instant, avec la force dont il est doué, se trouve en lui le sentiment de cette force. Eh bien! de même chez nous, nul de ceux qui seront ainsi doués ne restera sans le savoir. Mais ce n'est pas en un jour que se fait le taureau, non plus que l'homme d'élite; il faut s'exercer et se former à grand'peine, et ne pas s'élancer à l'étourdie vers ce qui n'est pas de notre compétence.
Vois seulement à quel prix tu vends ton libre arbitre. Au moins, mon ami, vends-le cher. — Ce prix élevé et exceptionnel convient peut-être à d'autres (diras-tu), à Socrate et à ceux qui lui ressemblent? — Pourquoi donc, puisque nous naissons tous semblables à lui, un si petit nombre plus tard lui sont-ils semblables? — Tous les chevaux deviennent-ils donc rapides, et tous les limiers bons chasseurs? — Eh bien! parce que je suis d'une nature ingrate, faut-il me refuser à tout effort? à Dieu ne plaise! Epictète n'est pas supérieur à Socrate, mais qu'il ne lui soit pas inférieur, et cela me suffit. Je ne deviendrai pas non plus un Milon, et cependant je ne néglige pas mon corps ; un Crésus non plus, et cependant je ne néglige pas ma fortune. Il n'y a aucune autre chose en un mot, dont nous nous refusions à prendre soin, parce que nous y désespérons du premier rang.
Quelles conclusions peut-on tirer de ce que Dieu est le père des hommes?
Si on pouvait partager, autant qu'on le doit, cette croyance, que nous sommes tous enfants de Dieu au premier chef, que Dieu est le père des hommes et des divinités, jamais, je pense, on n'aurait de soi des idées qui nous amoindrissent, ou nous rapetissent. Quoi, si César t'adoptait, personne ne pourrait supporter ton orgueil; et quand tu sais que tu es fils de Dieu, tu ne t'en enorgueilliras pas! Nous ne le faisons guère aujourd'hui! Bien loin de là : comme à notre naissance deux choses ont été unies en nous, le corps qui nous est commun avec les animaux, la raison et le jugement qui nous sont communs avec les dieux, une partie d'entre nous se tournent vers cette funeste parenté de mort, très peu vers cette bienheureuse parenté divine. Or, comme il est impossible de ne pas user de chaque chose suivant l'opinion que l'on s'en fait, ce petit nombre, il est vrai, qui se croit né pour la probité, pour l'honneur, pour le bon usage des idées, n'a jamais de lui-même une opinion qui le rapetisse ou l'amoindrisse, mais la foule fait le contraire. Que suis-je, en effet, dit-on? Un homme misérable et chétif. — Ou bien encore : Pitoyable chair que la mienne! — Oui, bien pitoyable en effet! mais tu as quelque chose de mieux que cette chair! Pourquoi le négliges-tu, pour t'attacher à elle?
Par suite de cette parenté, nous qui nous tournons vers elle, nous devenons semblables, les uns, aux loups, trompeurs, traîtres et méchants; les autres, aux lions, sauvages, cruels et barbares; le plus grand nombre aux renards et à tout ce qu'il y a de vil parmi les bêtes. Qu'est-ce en effet qu'un homme méchant dans ses paroles ou dans ses actes, si ce n'est un renard ou quelque chose de plus vil et de plus abject encore? Ouvrez donc les yeux et faites attention, pour ne pas devenir quelqu'une de ces saletés.
Celui qui est en progrès se souvient qu'il a appris des philosophes que l'on ne désire que le bien, que l'on ne cherche à éviter que le mal; que de plus il n'y a de bonheur et de tranquillité pour l'homme, qu'à ne pas manquer ce qu'il désire, et à ne pas tomber dans ce qu'il veut éviter; il s'interdit donc ou remet à plus tard de désirer quoique ce soit, et il ne cherche à éviter que des choses qui relèvent de son libre arbitre. Il sait, en effet, que s'il cherche à éviter des choses qui ne relèvent pas de son libre arbitre, il tombera forcément sur quelqu'un des objets qu'il veut éviter, et sera malheureux. Or, si la vertu peut se vanter de donner le bonheur, le calme et le repos de l'esprit, chaque pas que l'on fait vers elle, est un pas fait vers chacun d'entre eux; car chaque pas que l'on fait sur une route, vous rapproche forcément de ce qui est au terme de cette route.
Comment donc, quand nous avouons que c'est là qu'est la vertu, pouvons-nous chercher le progrès ailleurs, et enseigner qu'il y est? Quel est le fait de la vertu? De donner le calme de l'âme. Qui donc est en progrès? Est-ce celui qui a lu plusieurs traités de Chrysippe? La vertu consisterait-elle donc à connaître tout Chrysippe? si cela était, en effet, le progrès consisterait évidemment à connaître tous les traités de Chrysippe. Mais, aujourd'hui, tandis que nous reconnaissons que la vertu a certains effets, nous présentons d'une tout autre façon le progrès qui nous en rapproche. Celui-ci, dit-on, peut déjà lire Chrysippe sans aide! — Par tous les dieux, mon cher, combien tu as fait de progrès! Quels progrès donc a-t-il faits? Pourquoi te jouer de lui? Pourquoi lui enlever le sentiment de ses maux? Ne lui apprendras-tu pas de préférence quel est le fait de la vertu, pour qu'il sache où chercher le progrès? Malheureux, cherche le progrès dans ce qui est ton fait à toi. Qu'est-ce qui est donc ton fait? Ton fait, c'est de désirer les choses ou de les fuir, de manière à ne pas les manquer ou à ne pas y tomber ; c'est de t'y porter ou de les repousser, de manière à ne pas pécher; c'est d'affirmer ou de douter, de manière à ne pas te tromper. Le premier de ces trois points est le plus important et le plus nécessaire; mais si c'est en tremblant et en gémissant que tu cherches à ne pas tomber dans certaines choses, comment donc es-tu en progrès?